Chapitre 4
Le soleil pâle du petit jour filtra à travers le rideau de voile et tomba sur le visage de Sakura. La jeune fille ouvrit lentement les yeux et remua le bout de son nez, chatouillé par le rayon à l'odeur empoussiérée. Malgré l'heure matinale, une chaleur humide imprégnait déjà la chambre. Chargée de rosée, cette tiédeur dilatait le bois des meubles et diffusait dans l'atmosphère une odeur de vernis et de cèdre. La princesse cligna des yeux et s'aperçut alors que le lit de Shaolan était vide, le drap plié soigneusement au bout de la couche. Elle se redressa dans un bond, saisie de panique : pourvu qu'il ne soit pas déjà parti avec Fye et Kurogane ! Elle en avait assez d'attendre leur retour sans pouvoir les aider ! Elle se leva précipitamment, manqua de trébucher sur la natte de jonc, se rattrapa in-extremis, saisit ses sandales et les laça prestement. Puis, elle sortit dans le couloir en trombe, tout en aplatissant les nombreux épis qui menaient une rébellion sur sa tête. Au détour d'un couloir, cependant, elle demeura quelques secondes figée dans la contemplation des fresques pleines de vie qui ornaient les murs. C'était curieux, ces personnages représentés de face avec la tête de profil, les bras et les pieds écartés, toujours dans la même position. Sans compter qu'une fois sur deux, ces hommes avaient une tête d'animal. L'un d'eux arborait une longue mâchoire de crocodile qui rappela à la jeune fille l'attaque de la veille. Elle frémit : cela faisait presque peur. Elle se souvint alors qu'elle devait se dépêcher et reprit sa course. Elle n'avait encore vu personne dans le palais. Dans un vaste corridor, elle repéra enfin des gardes. Elle s'avança vers eux :
– Excusez-moi, messieurs ! Auriez-vous vu passer un garçon de mon âge, ce matin ?
– Oui, mademoiselle. Il s'est dirigé vers la salle à manger de la princesse Sawa-Isis.
– Je vous remercie !
Elle prit la direction de la salle indiquée en courant et manqua de nouveau de déraper. Quand elle arriva, elle soupira de soulagement : Shaolan, Fye, Kurogane et Mokona étaient encore là. Ils étaient seulement venus prendre leur petit-déjeuner. Une bonne odeur de pain chaud, de crème et de fruits sucrés flottait dans l'air. Shaolan, assis à une table, discutait avec un homme d'âge moyen, légèrement bedonnant et vêtu d'un simple pagne. En voyant Sakura, son visage s'éclaira d'un grand sourire :
– Princesse !
– Ah, Sakura-chan, bonjour ! lui lança gaiement Fye.
– Salut, fit Kurogane laconiquement.
– Bonjour à tous … je suis désolée d'arriver si tard.
– Shaolan a vu que tu dormais profondément, dit Mokona, alors il n'a pas osé te réveiller !
– Vous auriez dû ... je veux vous accompagner aujourd'hui.
Alors qu'elle prenait place à table près de ses compagnons, Fye lui tendit un verre de lait, une miche de pain et des dattes.
– Avant tout chose, tu dois prendre des forces !
– Merci …
Elle reporta son regard sur l'homme qui était assis à côté de Shaolan : il avait étalé sur la table des rouleaux de papyrus couverts d'étranges dessins. Shaolan surprit le regard interrogateur de la jeune fille.
– Ah, pardon, princesse ! Je vous présente Djar : c'est le scribe de la princesse Sawa-Isis.
– Bonjour, Djar-san.
– Bonjour, princesse Sakura.
– Sawa-Isis m'a proposé de rencontrer son scribe, poursuivit Shaolan, parce que j'étais intrigué par l'écriture de ce pays. Alors, en attendant que vous vous réveilliez, Djar m'a expliqué que les gens d'Atoum écrivent grâce à des hiéroglyphes.
– Des hiéroglyphes ?
– Oui. Ce sont des signes qui peuvent désigner directement ce qu'ils représentent, un objet, un être ou une action – par exemple, un dessin d'oiseau pour désigner un oiseau – mais qui peuvent aussi être des signes phonétiques, qui correspondent à un son – par exemple, un serpent pour désigner le son « ss ».
– Vous avez appris tout cela pendant que je dormais ? s'exclama Sakura, impressionnée.
– Shaolan est très vif d'esprit dès qu'il s'agit de thèmes qui touchent à l'histoire, remarqua Fye.
Le jeune garçon rougit du compliment.
– Tout le mérite revient à Djar. C'est lui qui m'a tout expliqué.
– Néanmoins, vos amis ont raison, répondit celui-ci d'un ton affable. Vous apprenez vite, jeune homme.
Mokona sauta sur la table et dit à Djar :
– Dans le pays d'Ôto, quand nous avons dû nous inscrire à la mairie, nous ne connaissions pas l'écriture de ce pays. Alors, Fye a dessiné : il a représenté un gros chien pour Kurogane et un petit chien pour Shaolan, puis un grand chat pour lui et un petit chat pour Sakura.
– Merci de me rappeler ce merveilleux souvenir, marmonna Kurogane en adressant un regard assassin au mage, auquel celui-ci répondit par un sourire jusqu'aux oreilles.
– Est-ce que cela voudrait dire que Fye pourrait écrire dans votre langue ? poursuivit Mokona à l'intention du scribe.
– Eh bien, je ne sais pas. Notre écriture, même si elle est figurative, est assez codifiée. Si les symboles ne sont pas représentés correctement, la personne risque de ne pas se faire comprendre.
– Ah bon …
Djar fixa le manjuu blanc. Jusqu'à présent, il s'était abstenu de poser des questions concernant cette étrange boule de poil, mais puisqu'elle lui avait adressé directement la parole, il se lança :
– Dis-moi, petite bête, à quel dieu appartiens-tu ?
– Hein ? fit celui-ci, étonné. Mokona n'appartient pas à un dieu ! Mokona appartient à Yuko !
– Yuko ? Est-ce une déesse de votre pays ?
– Une déesse ? marmonna Kurogane. C'est plutôt une sorcière, cette femme … et une voleuse, par-dessus le marché !
– Ah bon ? dit le scribe, surpris qu'une sorcière puisse créer une créature aussi adorable que Mokona ; il reporta son attention sur le manjuu et demanda : Est-ce que je peux te toucher ?
– Bien-sûr ! Le Mokona est très moelleux !
– Tellement moelleux qu'on a envie de t'aplatir la tronche, ricana Kurogane.
– Pyuuu ! Kurogane n'est qu'une brute ! Djar ne doit pas l'écouter !
Le scribe toucha alors de la pointe de l'index le petit corps blanc et mou de Mokona.
– Oh, oui ! Effectivement, c'est moelleux !
Il caressa les oreilles du manjuu, qui lui sauta dans les bras :
– Câlin !
À cet instant, les quatre voyageurs entendirent des bruits de pas et Sawa-Isis entra dans la salle. Tous se levèrent et s'inclinèrent avec respect.
– Ne soyez pas aussi formels, dit celle-ci en les réinvitant à s'asseoir. Avez-vous bien dormi ?
– Oui ! s'exclama Mokona. Mokona a dormi la moitié de la nuit avec Sakura, et puis Mokona a roulé sur le côté, roulé, roulé, et … pouf ! il est tombé, par terre, comme ça, et il s'est réveillé. Alors, il a décidé de finir la nuit à côté de Shaolan.
Sawa-Isis rit et son rire réchauffa le cœur de Kurogane. Fye observa le ninja du coin de l'œil et sourit à son tour. Shaolan prit alors la parole :
– Princesse Sawa-Isis, nous pensions aller en ville ce matin, afin d'essayer de glaner des informations concernant la plume de Sakura.
– C'est une bonne idée. Vous avez deux jours devant vous, puisque Pharaon ne vous recevra que demain soir.
– Très bien. Cela nous donnera largement le temps d'effectuer un premier tour de reconnaissance.
L'adolescent avala un dernier verre d'eau et se leva, décidé. Kurogane et Sakura l'imitèrent. Fye, cependant, demeura assis.
– Fye-san ? fit Shaolan, étonné.
– Je vais rester au palais pendant que vous chercherez la plume, dit-il tranquillement.
– Mais … pourquoi ? demanda Sakura.
– Les gens comme moi sont mal vus dans ce pays. Je ne veux pas vous causer d'embêtements.
– Mais … peut-être que cette malédiction ne s'applique pas à vous, Fye-san.
– Peut-être. Mais mieux vaut ne pas prendre le risque, tu ne crois pas, Sakura-chan ?
La princesse fut sur le point de protester, mais Shaolan posa une main sur son épaule : il savait que Fye avait raison. Kurogane fixait le mage et eut un grognement d'agacement. Quelle tête de pioche.
– Nous essayerons d'être vite de retour, lui assura Shaolan.
– Merci.
– Mokona va rester avec Fye, dit la petite boule blanche en sautant sur les genoux du blond. Comment ça, il ne sera pas seul !
– Merci, Moko-chan, dit Sakura en caressant la tête de la créature.
Dix minutes plus tard, les trois compagnons quittèrent le palais en direction de la ville. Depuis le patio à colonnes, Fye les observa s'éloigner, sourcils froncés. Il avait un mauvais pressentiment. S'il se montrait en ville, les habitants n'accepteraient jamais de répondre aux questions de Shaolan concernant la plume. Pourtant, une part de lui aurait aimé accompagner ses amis, juste pour être sûrs qu'il ne leur arrive rien. Il avait l'étrange impression qu'un danger les guettait, et il n'aimait pas ça. Mokona sauta sur son épaule et souffla :
– Fye, tu as l'air inquiet … tu sais, Shaolan et Sakura ne risquent rien avec Kurogane.
Le mage sourit et caressa la tête du manjuu.
– Je l'espère …
Il tourna les talons et rentra dans le palais, en espérant que toutes ces sombres pensées ne soit qu'un jeu de son imagination. Malheureusement, il ne croyait pas trop aux coïncidences. Alors qu'il passait sous le porche, ni lui ni Mokona ne remarquèrent la silhouette tapie derrière une colonne aux couleurs vives, qui les espionnait. Accroupi, l'homme avait étouffé son aura, rendant sa présence presque indétectable. Ses yeux suivirent la silhouette du magicien jusqu'à ce qu'il disparaisse, puis il se leva et rebroussa chemin.
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Mokona, perché sur l'épaule du magicien, lui proposa :
– Dis, Fye, ça te dirait de visiter le palais ? Il a l'air grand, ça pourrait nous occuper jusqu'à ce que Shaolan et les autres ne reviennent. Qu'est-ce que tu en dis ? Hé, Fye, tu écoutes Mokona ?
– Hein ? Ah pardon, Mokona. J'avais la tête ailleurs.
– À quoi tu pensais ?
– À rien, le rassura-t-il en le prenant entre ses mains.
– Mokona le sait quand tu ne souris pas pour de vrai.
L'expression du mage se figea. Il contempla affectueusement la boule de poils et lui dit :
– Ne t'inquiète pas pour moi, d'accord ? J'ai seulement besoin de réfléchir. Tu peux aller faire le tour du palais, si tu veux. Quand tu auras fini, tu m'emmèneras voir les plus beaux endroits que tu auras découverts. Qu'est-ce que tu en penses ?
– D'accord ! Mokona va tout explorer et ensuite il viendra chercher Fye !
La petite boule blanche se hissa sur ses courtes pattes et déposa un bisou sur la joue du mage. Fye sourit et le lui rendit. Puis, le manjuu sauta à terre et partit à l'assaut du palais, tandis que Fye retournait dans sa chambre.
Dès qu'il se fut éloigné, Mokona s'assura qu'il était seul et activa la perle rouge sur son front. Elle projeta devant lui un écran holographique sur lequel apparut une femme vêtue d'un élégant kimono coloré. Ses longs cheveux d'ébène, coupés en frange au niveau du front, encadraient des yeux perçants aux paupières tombantes. Elle portait de grandes boucles d'oreilles en forme de papillons et tenait un verre d'alcool à la main.
– Coucou, Yuko !
– Tiens, Mokona. Cela faisait longtemps que je n'avais pas eu de tes nouvelles. Comment vas-tu ?
– Mokona est en pleine forme !
– Tant mieux. Où vous trouvez-vous maintenant ?
– Dans le pays d'Atoum.
– Ah oui, c'est vrai, le pays qui ressemble à l'Égypte ancienne. Mokona m'a montré la photo que tu lui as envoyée de votre arrivée. Vous étiez tous … d'une rare élégance, gloussa-t-elle.
– Wiii, on était plein de boue ! Et après, on a été attaqués par des crocodiles !
– Eh bien, quelle aventure ! Et depuis, tout se passe bien ?
– Hum … Mokona ne sait pas trop. Fye est très inquiet.
– Pourquoi ?
– Parce qu'on nous a dit que dans ce pays, les gens blonds aux yeux bleus portent malheur.
Même si la sorcière des dimensions continua de sourire, une ride se creusa sur son front. Elle ne savait que trop bien à quelles malédictions le magicien était déjà soumis. Fye n'avait nul besoin qu'un nouveau coup du sort vienne alourdir son fardeau.
– Hier, poursuivit Mokona avec indignation, des enfants lui ont même jeté des pierres à la figure ! Heureusement, Kurogane et Shaolan l'ont défendu.
– C'est une bonne chose.
– Mais après, une princesse de ce pays nous a aidés et depuis, Kurogane est un peu bizarre, lui aussi.
– Bizarre comment ?
– Eh bien, quand il regarde la princesse Sawa-Isis, il a l'air heureux, mais en même temps, il a l'air triste.
Une fois encore, le front de Yuko se plissa. Sawa-Isis. C'était presque le même nom que Suwa, la région du Japon dont Kurogane était originaire. Oui, c'était facile à comprendre.
– Shaolan a l'air de savoir pourquoi Kurogane est bizarre, mais Mokona, lui, ne le sait pas. Dis Yuko, qu'est-ce que pourrait faire Mokona pour que Fye et Kurogane aillent mieux ?
– Reste à leurs côtés et fais-les sourire. C'est ce dont ils ont le plus besoin en ce moment. Tu sais faire ça, n'est-ce pas ?
– Oh, oui ! Mokona aime beaucoup faire rire ses amis !
Yuko sourit affectueusement à la petite boule blanche.
– Faîtes attention à vous.
À cet instant, la communication se coupa.
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Quand Kurogane, Shaolan et Sakura arrivèrent en ville, le regard que les habitants posa sur eux leur sembla nettement moins hostile que la veille. On les dévisageait avec curiosité, parfois avec une pointe de méfiance, mais ces expressions n'avaient rien de comparable à la haine qu'ils s'étaient attirés le jour précédent, lorsque Fye les accompagnait.
– Le fait que nous soyons habillés comme eux atténue sûrement notre allure d'étranger, dit Sakura.
Kurogane baissa les yeux et réprima un grognement : si on les laissait en paix, c'était surtout parce que le mage s'était exclu de lui-même de leur groupe. Pourquoi diable prenait-il cette malédiction au sérieux ? Il lui en aurait bien collé une pour lui remettre les idées en place … mais il n'était pas sûr d'y arriver, vu comment il était habile à éviter les coups.
Ils parcoururent la ville de long en large, interrogeant les habitants et plus particulièrement ceux qui tenaient une boutique. La plupart d'entre eux ne leur donna aucune piste valable pour retrouver la plume de Sakura. On secouait la tête, on haussait les épaules : s'il s'agissait d'un objet magique, peut-être devraient-ils s'adresser aux prêtres de la ville ; ces derniers pourraient sans doute mieux les renseigner.
– Nous devrions demander à la princesse Sawa-Isis de rencontrer le clergé de ce pays, réfléchit Shaolan.
– Bon, on rentre alors ? fit Kurogane.
– Attendez, il reste un commerçant au bout de la rue, les retint Sakura. Posons-lui les mêmes questions, juste au cas où.
– Vous avez raison, princesse, acquiesça Shaolan.
La boutique en question était celle d'un tanneur. Bâtie en briques crues à la couleur de terre, comme le reste des habitations de la ville, sa porte ouverte sur la rue semblait inviter le client à venir juger de la marchandise. Quand ils passèrent le seuil, des relents de cuir et d'ammoniac assaillirent leurs narines.
– Quelle … quelle odeur, dit poliment Sakura en mettant une main devant son nez.
– Ouais, ça schlingue, confirma Kurogane.
– C'est à cause des cuves à tanner, dit Shaolan.
Le long des murs étaient accrochées des peaux au grain lisse, de larges et lourdes besaces, des selles brillantes de vernis, des sandales en cuir d'hippopotame et des outres fermées par un bouchon de liège. Un comptoir en bois se dressait devant le mur du fond ; derrière lui, une porte devait donner sur la partie privée de la maison. Ils ne virent nulle part le gérant du commerce. Shaolan appela :
– Il y a quelqu'un ?
– Je suis à l'arrière ! répondit une voix.
Les trois compagnons passèrent derrière le comptoir et pénétrèrent dans une cour intérieure carrée où se dressaient d'énormes bacs remplis d'un liquide épais et brillant, d'un marron boueux. Des peaux de bêtes trempaient dans ce mélange à l'odeur engageante de chaux, de fiente et d'urine. Un vieil homme se tenait près d'un plus jeune, qui grattait un long cuir à côté de bacs aux effluves plus respirables dont les teintes, pures, constituaient à elles seules un spectacle pour les yeux : bleu indigo profond comme les abysses, rouge pavot épicé et sensuel, et un peu derrière, un vert chlorophyllien aux senteurs de menthe. Le vieil homme, dont la peau paraissait aussi sèche et ridée que ses cuirs, avait l'air d'être le gérant de la boutique. Il se tourna vers eux avec un regard aimable :
– Que puis-je pour vous, messieurs ?
Shaolan s'avança et lui posa les mêmes questions que celles qu'il avait déjà formulées tout au long de la matinée. Le vieil homme secoua la tête, puis interrogea le plus jeune qui semblait être son fils. Kurogane se dit qu'ils perdaient leur temps. Ces gens ne savaient rien ; quand bien même ils sauraient quelque chose, il n'était pas certain qu'ils le leur disent. Même si le mage n'était pas avec eux et qu'ils étaient vêtus à la mode du pays, ils n'en demeuraient pas moins des étrangers, et ça, les habitants le remarquaient tout de suite. Il allait dire au gamin qu'ils feraient mieux de rentrer quand soudain, une forte odeur de fumée lui piqua les narines. Sakura avait relevé la tête vers lui, le regard inquiet :
– Kurogane-san vous sentez ?
Au même moment, des nuages noirs comme du charbon entrèrent dans la cour intérieure. Shaolan, le vieil homme et son fils se retournèrent, alertés. Kurogane fronça les sourcils, sentant son cœur s'accélérer. Il avança jusqu'à la boutique et posa la main sur la poignée pour ouvrir la porte. Il la retira aussi vite qu'il l'y avait posée : le métal était brûlant ! Il donna alors un grand coup de pied dans le battant qui s'effondra et un souffle ardent lui assaillit le visage : toute la boutique était en feu. Les langues incendiaires grignotaient les peaux accrochées aux murs, qui se recroquevillaient sous l'effet de la chaleur. Le cuir crépitait et se désintégrait en exhalant des fumées qui piquaient les yeux. Kurogane mit son bras devant son visage et toussa : les flammes menaçaient de s'étendre aux cuves de tannerie. Si l'incendie se propageait jusque-là, il savait que le liquide contenu dans les bacs pouvait se transformer en une fumée extrêmement toxique.
– Il faut sortir d'ici !
– Comment ? s'exclama le vieil homme. Ma maison et sa toiture sont en feu et nous n'avons plus d'accès sur la rue !
Shaolan, paniqué, voyait l'incendie progresser rapidement : ses dents rougeoyantes s'étaient déjà refermées sur la porte que Kurogane avait dégondée d'un coup de pied. Dans quelques secondes, ils seraient cernés. Il se retourna : la cour intérieure de la tannerie était adossée aux parois de d'autres hautes maisons aux murs parfaitement lisses. Ils ne pourraient pas fuir en escaladant les parois. Leur seule porte de sortie était la boutique en proie aux flammes, dont le rugissement grandissait à chaque instant. Il se tourna vers Kurogane : dans son regard, il sut qu'il avait lui aussi compris qu'ils étaient piégés. D'épais nuages envahissaient la cour à toute vitesse. Bientôt, ils ne distinguèrent plus le ciel, masqué par les cumulus de suie. L'air, ponctionné de son oxygène par les fumées, devint irrespirable. Shaolan et Sakura sentirent leur gorge, leur nez leurs yeux les piquer, et se mirent à tousser de manière incontrôlable.
– Couchez-vous ! leur cria Kurogane. Les fumées montent avec l'air, près du sol vous respirerez mieux !
Shaolan et Sakura obéirent à l'injonction et se plaquèrent à terre. L'adolescent balaya du regard la cour intérieure à la recherche d'une échappatoire. Mais il n'y avait aucun moyen de sortir de ce lieu condamné, excepté par le magasin. Il se redressa et lança à Kurogane :
– On n'a pas le choix ! Il faut passer à travers les flammes avant que le feu ne gagne davantage en intensité !
– On n'y arrivera jamais !
Shaolan serra les dents et avisa soudain l'un des bacs à tanner. Certains contenaient de l'eau. Il se releva prestement et se saisit de plusieurs longues peaux.
– Gamin, qu'est-ce que tu fais ? s'exclama Kurogane en le rejoignant.
– On va prendre ces peaux mouillées et les mettre sur nous le temps de traverser l'incendie !
– Pas idiot.
– Messieurs ! lança alors Shaolan au vieil homme à son fils. Vite, prenez ces peaux ! Vous aussi, princesse !
Les deux hommes s'exécutèrent. Kurogane se jeta un cuir trempé sur le dos, puis il en tendit un à Sakura, qui se couvrit à son tour. Shaolan et le jeune tanneur aidèrent le vieillard à se protéger. Puis, ils se tournèrent vers la boutique. La chaleur qui se dégageait de cette fournaise fit douter Shaolan, pendant un bref instant, de la faisabilité de son plan. Kurogane serra les dents : il ne fallait surtout pas qu'ils perdent de temps à réfléchir. À chaque minute qui s'écoulait, la température des flammes augmentait et s'ils attendaient trop, ils y laisseraient la vie.
– Bon, vous êtes prêts ? Courez et surtout ne vous arrêtez pas !
Tous acquiescèrent. Shaolan se lança dans le premier feu et les autres le suivirent. Les quelques secondes qu'ils passèrent dans la boutique ardente leur parurent interminables. Shaolan sentit qu'une partie de la peau qu'il portait commençait à s'enflammer. Quand il émergea de la maison, il la retira aussitôt, la jeta à terre et étouffa avec le pied les flammèches qui s'y étaient allumées. Il entendit alors la princesse crier et se retourna vivement : un pan de mur venait de s'écrouler et la jeune fille avait trébuché sur un tas de pierres. Ses genoux étaient en sang et le cuir qui la protégeait avait glissé de son dos, pour être immédiatement happé par les flammes. Kurogane, derrière elle, retira sa peau et la mit sur le dos de la jeune fille, puis l'aida à se relever. Ils enjambèrent l'éboulis, suivis du tanneur et de son fils, et sortirent enfin de l'enfer. Des cris de paniques retentissaient partout dans la rue : on se donnait l'alarme, on courait aux puits et au fleuve, on se relayait des seaux pour tenter d'éteindre l'incendie. Cependant, l'eau qu'ils jetaient sur les braises se transformait aussitôt en une vapeur épaisse, sans atténuer la fureur du feu. À cet instant, le toit craqua et s'effondra dans un fracas épouvantable, en emportant avec lui une partie des murs.
– Eh ben, quelques secondes de plus et on y restait, marmonna sombrement Kurogane. Ça va, petite ?
– Oui, merci Kurogane-san. Mais à cause de moi, vos bras sont couverts de brûlures …
– C'est rien, t'en fais pas …
– Princesse ! Kurogane-san ! s'exclama Shaolan. Vous n'avez rien ?
– On sent un peu le grillé, répondit le ninja, mais ça va. Ça aurait pu être bien pire. Heureusement que tu as eu l'idée d'utiliser ces peaux, gamin.
– Et vous, tout va bien ? demanda Shaolan en se tournant vers les deux hommes de la tannerie.
– Oui, grâce à vous, acquiesça le plus jeune. Merci. Même si … notre maison et notre commerce ont été réduits en cendres.
– Comment cet incendie a-t-il pu se déclencher ? s'interrogea Shaolan. Il n'y a même pas de vent qui aurait pu apporter des braises d'un lieu quelconque …
– C'est la malédiction, dit le vieillard sombrement.
– La malédiction ? répéta Kurogane.
– On m'a dit qu'un homme blond aux yeux bleus a été vu en ville hier. Un homme comme le pharaon maudit. Ce sont sans doute les dieux qui se sont vengés de son arrivée dans notre pays …
Sakura frissonna : comment la seule présence de Fye-san dans ce monde pouvait être la cause d'un feu qui avait failli tuer cinq personnes ? L'incendie continuait de dégager une chaleur âcre dans son dos. Elle reporta alors son regard sur Shaolan et Kurogane : des marques rouges couvraient leurs bras et leur torse ; leur jupe plissée avait roussi par endroits. Quant à elle, ses mains et ses genoux écorchés avaient laissé de méchantes tâches rouges sur sa robe.
– Shaolan-kun, rentrons au palais, dit-elle. Nous devons nous soigner.
– Oui …
La jeune fille s'approcha alors du vieillard et de son fils, qui contemplaient toujours avec désespoir l'affaissement de leur maison.
– Venez avec nous. Vous avez besoin de panser vos blessures, vous aussi. Et la princesse Sawa-Isis vous aidera sûrement pour vous loger en attendant que vous vous trouviez une nouvelle maison …
Quand les trois amis et les deux hommes arrivèrent au palais, les vêtements noircis et le corps couvert de brûlures, des serviteurs accoururent aussitôt. Des ordres furent criés, des pas se précipitèrent, le vieil homme et son fils furent pris en charge. Sawa-Isis, Mokona et Fye arrivèrent. En voyant l'état de ses compagnons, le magicien sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine.
– Shaolan-kun ! Sakuran-chan ! Que s'est-il passé ?
– La maison d'un tanneur dans laquelle nous étions entrés pour prendre des renseignements a été victime d'un incendie, expliqua Shaolan.
– Un incendie ?
Le cœur de Fye battait à tout rompre. Le pressentiment qui l'avait saisi au départ de ses amis ne l'avait pas lâché de la matinée. Il le savait. Même s'il n'appartenait pas à ce monde, il avait bel et bien réactivé la malédiction. Par sa faute, ses amis avaient failli mourir …
– Nous avons dû passer à travers les flammes, mais nous nous en sommes sortis, dit Shaolan.
– Mais vous êtes blessés … il faut vous soigner …
Le mage sentit soudain une main se poser sur son épaule : Sawa-Isis se tenait derrière lui et lui sourit.
– Ne vous inquiétez pas.
Elle s'approcha de Sakura et posa deux doigts sur son front : une lumière dorée apparut au bout de son index et de son majeur, puis se propagea sur tout le corps de la jeune fille : le sang s'arrêta de couler de ses plaies, et lentement, elles se refermèrent. Sawa-Isis approcha ensuite sa main du front de Shaolan et le guérit à son tour. Kurogane, ébahi, l'observa soigner les gamins d'une main douce et assurée. Sa véritable mère était incapable de produire ce genre de magie. Elle pouvait seulement dresser un kekkai autour de leur province pour éviter que des monstres ne s'en approchent. Si elle avait maîtrisé ces sorts de guérison, songea le ninja amèrement, sans doute aurait-elle pu se sauver de la maladie qui l'avait affaiblie jour après jour … mais cela ne l'aurait malgré tout pas sauvée de la mort qui avait été la sienne. Kurogane n'oublierait jamais cette épée surgie d'une autre dimension. Il revoyait le sang sur la poitrine de sa mère, le sang sur le plancher, le sang sur ses mains quand il avait tenté de stopper l'hémorragie. En vain. Il n'avait même pas eu le temps de discerner le visage de l'assassin. À cet instant, Sawa-Isis s'approcha de lui : il eut un mouvement de recul, mais elle lui dit avec douceur :
– Ne craigniez rien … Kurogane.
Il cilla, troublé qu'elle l'appelle par son nom. Elle leva alors deux doigts vers son front et son corps s'illumina. Il eut l'impression que le voile soyeux d'une soie fraîche caressait sa peau, apaisant le tiraillement de ses plaies, résorbant le sang et cicatrisant instantanément ses blessures. Puis, la lumière de Sawa-Isis s'éteignit graduellement et réintégra ses longs doigts fins. Fye, impressionné, fixait le double de la mère de Kurogane : elle n'avait pas menti quand elle avait dit qu'elle maîtrisait la magie. Son aura dorée était magnifique, le mage s'en était déjà fait la réflexion la première fois qu'il l'avait vue. Mais lorsqu'elle utilisait son pouvoir pour soigner autrui, sa magie ressemblait à un souffle délicat qui incarnerait l'essence même de la vie, capable de tout protéger. Kurogane, encore médusé, la dévisagea en passant machinalement une main sur ses avant-bras complètement guéris. À ce moment, Sawa-Isis fut prise d'une quinte de toux. Elle essaya de reprendre son souffle, la gorge en feu, mais n'y parvint pas. Elle plaqua deux mains au niveau de sa poitrine, là où la douleur l'étreignait, et vacilla.
– Princesse Sawa-Isis ! s'écrièrent Shaolan, Sakura et Fye d'une seule voix.
Les yeux de Kurogane s'écarquillèrent et il rattrapa sa mère juste à temps. La toux continua de la secouer dans ses bras sans qu'elle ne puisse la contrôler. Il s'agenouilla avec elle au sol pour lui permettre de reprendre sa respiration. Shaolan, Sakura et Fye avaient fait cercle autour d'eux. Sawa-Isis se redressa, pantelante ; Kurogane la dévisagea, le cœur battant. Ce n'était pas possible. Dans ce monde aussi, sa mère était victime de la même maladie …
– Est-ce … est-ce que vous allez bien ?
– Oui … ça m'arrive lorsque j'utilise ma magie. Cela me demande beaucoup d'énergie et je me sens souvent faible après.
– Pourquoi ne vous soignez-vous pas grâce à vos pouvoirs ?
– Parce que … je ne peux utiliser la magie que pour aider les autres. Pas pour moi-même.
– Et il n'y a personne dans ce pays qui puisse vous guérir ?
– Les prêtres … n'ont pas encore trouvé de remède.
Kurogane fixait le visage pâle et en sueur de Sawa-Isis. Il avait vu tant de fois sa vraie mère dans cet état. À l'époque, il aurait tout donné pour la guérir. Enfant, il s'était durement entraîné dans l'espoir d'être un jour assez fort pour qu'elle n'ait plus à maintenir la barrière qui protégeait son pays. S'il devenait fort, pensait-il, il pourrait repousser les menaces qui pesaient sur sa province et sa mère pourrait enfin se reposer. Mais elle était morte avant qu'il n'atteigne son objectif. À présent, il était devenu adulte, et même si Sawa-Isis n'était qu'un double de sa mère, voir ses traits se contracter sous l'effet de la douleur, la sentirent se crisper dans ses bras, entendre son souffle sifflant s'échapper de ses lèvres lui était insupportable.
– Vous voulez vous allonger ?
– Oui …
– Je vais vous aider.
Le ninja la prit délicatement dans ses bras. Shaolan fixa son ami, le cœur serré. Il savait que la véritable mère de Kurogane avait souffert d'un mal incurable et voir Sawa-Isis dans cet état lui rappelait sans doute de douloureux souvenirs.
– Kurogane-san …
– Je la ramène dans sa chambre. Toi et la princesse, vous devriez vous reposer.
Shaolan acquiesça. Au moment de tourner les talons, Kurogane croisa le regard de Fye. Le mage eut un petit mouvement de tête, comme pour lui dire : vas-y et prends soin d'elle. Kurogane hocha la tête et emmena Sawa-Isis vers sa chambre.
