Bonjour à tous ! En premier lieu, je tiens à vous souhaiter une très bonne année 2021 ! En espérant qu'elle soit plus faste pour vous que ne l'a été 2020 et que vous soyez en bonne santé.

Voici donc la suite ! Pour ce chapitre, j'ai fait de nombreuses versions, retouches, corrections et recorrections. J'espère donc que cette version finale vous plaira. Bonne lecture !


Chapitre 5

Tandis que Kurogane était resté auprès du double de sa mère, Shaolan et Sakura étaient retournés dans leur chambre avec Mokona. Ils avaient besoin de repos, car la matinée avait été riche en émotions. Ils avaient de peu réchappé à un incendie dans lequel ils auraient pu périr et ils s'inquiétaient pour Sawa-Isis. Ils s'étaient donc assis, côte à côte, sur le lit de Shaolan – ce qui n'avaient pas manqué de les faire rougir tous les deux – et Shaolan avait décidé de montrer à la princesse un papyrus couvert de hiéroglyphes que Djar lui avait prêté. Il enseigna à Sakura les symboles qu'il connaissait déjà, et ensemble, ils s'essayèrent à déchiffrer le reste du rouleau.

Fye retourna seul dans la chambre qu'il partageait avec Kurogane. Il avançait d'un pas rapide, moins rapide toutefois que les battements de son cœur qui s'entrechoquaient sourdement dans sa poitrine et qui résonnaient jusque dans ses oreilles. Dès qu'il eut refermé la porte de la chambre, il s'y adossa et serra les dents.

Sa faute. C'était entièrement sa faute. Sa faute si ses amis avaient failli mourir dans cet incendie. Sa faute si Sawa-Isis avait dû utiliser sa magie et le payait maintenant de sa santé. Sa faute si Kurogane voyait le double de sa mère souffrir. Parce que dans ce monde, il portait malheur. Au fond, cela avait toujours été, depuis qu'il était né. Il ne le supportait plus. Il se décolla de la porte et avisa un coffre appuyé contre un mur, sur lequel était posé un vase peint à la main. En d'autres circonstances, il l'aurait trouvé joli, mais en cet instant il le trouvait abominable et n'avait qu'une envie, s'en saisir et l'envoyer se fracasser contre un mur. Et massacrer le coffre au passage, histoire de se défouler sur quelque chose qui n'éprouvait aucun sentiment. Il ferma les yeux et serra les poings. Il aurait voulu crier, hurler, comme il avait hurlé depuis cette fosse enneigée lorsqu'il n'était qu'un enfant. Mais il se retint. Personne ne devait l'entendre, personne ne devait savoir. Il devait continuer à dissimuler ses émotions, comme il l'avait toujours fait. Depuis que le roi Ashura lui avait appris à sourire, il avait su faire de cette expression un masque, une façade, une barrière pour empêcher les autres de découvrir le gouffre de sa solitude. Il avait toujours été seul ...

… toujours, jusqu'à quelques mois.

Quand il avait rencontré Shaolan-kun, Sakura-chan et Kurogane, il n'avait pas ressenti grand-chose. Tout au plus de la curiosité de mettre enfin un visage sur ces trois personnes. Il savait que ce jour devait arriver. Il savait qu'il les rencontrerait, car l'homme qui lui avait permis de sortir de sa fosse le lui avait annoncé : une fois adulte, il voyagerait avec une princesse du désert et un jeune garçon, ainsi qu'un guerrier venu du Japon. La seule consigne que lui avait donnée cet homme était de protéger la princesse durant leur périple. En échange de l'obéissance qu'il avait exigé de sa part, il lui avait promis de ressusciter son frère. Son frère jumeau, qui était mort par sa faute. La mâchoire de Fye se contracta. Oui, lorsqu'il était arrivé chez la Sorcière des Dimensions, lorsqu'il avait accepté de partir avec Shaolan et les autres, il ne pensait qu'à lui. Qu'à son vœu, qu'il souhaitait se voir accomplir. Qu'à son frère, qu'il souhaitait revoir. Shaolan, Sakura, Kurogane et Mokona ne représentaient qu'un moyen d'atteindre son but, rien de plus. Et pourtant …

La détermination de Shaolan l'avait impressionné. Le jeune homme savait parfaitement que la Sakura ne se souviendrait jamais de lui, mais il cherchait, encore et encore, toutes les plumes avec une volonté inébranlable. Fye se rappelait du jour où la princesse avait ouvert les yeux pour la première fois, dans la République de Hanshin. Peu à peu, il avait appris à la connaître. Sa gentillesse, sa générosité et la chaleur de son sourire l'avaient désarmé. Comment un être pouvait-il être si pur, si exempt de toute mauvaise pensée ? En voyant la tendresse qui unissait Sakura et Shaolan malgré les épreuves, malgré les souvenirs perdus, Fye s'était mis à souhaiter qu'ils puissent vivre ce bonheur que lui-même n'avait jamais connu. Ces deux enfants n'étaient pas des êtres comme les autres, il le savait, et pourtant, malgré cela – non, à cause de cela – il souhaitait qu'ils puissent être heureux. Il voulait les faire rire, les encourager, les aider. Avant que tout ne bascule. C'était sa manière de lutter contre le destin et d'avoir parfois l'impression, brève et illusoire, qu'il n'était pas qu'une simple marionnette.

Et puis, il y avait Kurogane. Il aurait pu être une marionnette, lui aussi. Mais la sorcière avait interféré, et à la place, Kurogane était devenu un guerrier. Un guerrier que Fye aurait déjà dû éliminer. Les épaules du mage se tendirent : oui, cela faisait partie des conditions imposées par cet homme. Fye le savait, mais il ne pouvait pas s'y résoudre. Pire, en affublant Kurogane de surnoms ridicules, en le cherchant sans cesse, il jouait à un jeu dangereux. Kurogane risquait de le percer à jour, car, derrière ses airs bourrus, le ninja devinait rapidement les sentiments des autres. Bien des fois, il l'avait surpris par sa perspicacité, qu'il s'agisse de Shaolan, de la princesse … ou de lui-même. Si par malheur il découvrait ce qu'il lui cachait, il aurait toutes les raisons du monde de le haïr. Alors quoi ? Qu'espérait-il de tout ça ? Que le ninja découvre la vérité et qu'il le tue ? Qu'il découvre la vérité et qu'il lui vienne en aide ? Fye n'était pas certain de le savoir lui-même. Cependant, il savait que plus il attendrait, moins il serait capable d'accomplir ce que cet homme attendait de lui ; car peu à peu, il se laissait prendre à son propre jeu. Kurogane était loin d'être idiot, et quand leurs regards se croisaient, Fye voyait qu'il tentait de décrypter son expression. De voir au-delà du masque. Parce qu'il n'était pas dupe.

Enfin, il y avait Mokona. Si gai, si mignon, si serviable … et en même temps si clairvoyant. Derrière sa bonne bouille se cachait un être capable de lire dans l'âme de chacun d'entre eux, Fye en avait pris conscience au pays d'Ôto.

Droiture, persévérance, générosité, courage, intelligence … oui, ses compagnons de voyage possédaient de nombreuses qualités. Mais surtout, ils l'avaient accepté sans le juger. À aucun instant il n'avait eu la sensation qu'ils attendaient quelque chose de sa part en échange de leur gentillesse, de leur compagnie ou de leur aide … pas même Kurogane, qui lui avait sauvé la vie à deux reprises. Ils n'attendaient rien et cela le troublait profondément. Il ne parvenait pas à comprendre comment cela pouvait être possible, lui à qui personne n'avait jamais rien accordé gratuitement dans la vie, et surtout pas de l'affection. L'image du roi Ashura traversa son esprit et il sentit ses muscles se crisper.

Shaolan, Sakura, Mokona et Kurogane l'avaient accepté tel qu'il était, sans lui poser de questions. Cette confiance l'avait bouleversé et terrifié. Bouleversé, car pour la première fois de sa vie, il découvrait que l'amitié pouvait être offerte. Devant cette révélation aussi incroyable que déstabilisante, il avait peu à peu laissé ses amis franchir la ligne de distance qu'il avait tracée autour de lui. Certains jours, il avait même eu envie de franchir de lui-même cette démarcation. Comme lorsqu'il avait utilisé sa magie au pays de Rekord pour les sauver. C'était dangereux, il le savait, mais il l'avait fait quand même. Parce que ses compagnons lui avaient fait confiance, il s'était autorisé à avoir confiance en eux. C'était un sentiment qui s'était développé lentement, au fil des jours, des joies et de peines qui les avaient rapprochés. Sans qu'il ne s'en rende compte, Fye s'était attaché à eux et cela le terrifiait.

Cela le terrifiait parce que Fye, le vrai Fye, attendait. Il attendait et pour le sauver, Fye savait qu'il devrait trahir ses amis. En revanche, s'il décidait de protéger ses compagnons, il devrait abandonner son jumeau. Ces pensées contradictoires le torturaient jour et nuit et il cherchait jusque dans ses cauchemars une échappatoire à ce dilemme infernal.

Le jour, il essayait de ne pas y penser. Parfois, quand il était trop las, il en venait presque à souhaiter tout oublier. Oublier les douleurs de son passé, oublier Valeria et sa neige, oublier l'homme qui l'avait fait sortir de sa fosse en lui jetant deux malédictions. Oublier les mensonges qu'il faisait à ses amis et dont il avait tellement honte.

Le magicien s'approcha de la fenêtre et fronça les sourcils. Peut-être que tout avait été calculé à l'avance. Peut-être qu'il était destiné à les rencontrer. Mais rien ne disait qu'il finirait par les aimer. Là résidait la faille dans l'engrenage du destin. L'amitié qu'ils se portaient mutuellement lui avait fait entrevoir la possibilité d'échapper à l'inéluctable et cette liberté, il voulait la préserver. Pas pour lui ; trop de malédictions pesaient déjà sur sa vie. Mais pour eux. Il serra les poings : Shaolan, Sakura et Kurogane étaient devenus bien plus importants à ses yeux qu'il ne l'aurait jamais imaginé. S'ils souffraient, il souffrait aussi. Alors, il se promit que tant qu'il le pourrait, tant qu'il n'aurait pas à choisir, il ferait tout pour les protéger. C'était une promesse bien ténue, il en avait conscience, mais que pouvait-il faire d'autre ?

À cet instant, la porte de la chambre s'ouvrit et Kurogane entra. Il remarqua le visage blême du mage, son regard perdu dans le vide, et sut immédiatement que quelque chose n'allait pas.

– Fye ?

Le magicien sursauta et fit volte-face. Dès qu'il vit Kurogane, son sourire habituel se remit en place.

– Ah, Kuro-chan, c'est toi … comment va Sawa-Isis ?

– Elle a arrêté de tousser. Elle se repose.

– Tu t'inquiètes pour elle ?

– Mmm …

– Je sais que tu t'inquiètes.

Le ninja soupira.

– Dans mon monde aussi, elle avait cette maladie.

– Et … elle en est morte ?

Kurogane ne répondit pas. Il releva lentement la tête vers Fye et posa sur lui un regard perçant :

– Et toi, ça va ?

– Moi, très bien. Pourquoi tu me demandes ça ?

– Pourquoi t'étais tout pâle quand je suis arrivé ?

Fye continua de sourire sans lui répondre ; Kurogane soutint son regard sans ciller.

– Ce qui est arrivé ce matin n'est pas ta faute.

– Qu'est-ce que tu en sais ?

– On ne porte pas malheur simplement par le fait d'exister. Les personnes maudites ont forcément quelque chose à se reprocher. À moins que ce soit ton cas ?

– C'est ce que tu crois ? dit-il sans se départir de son sourire. Que j'ai commis un crime avant de voyager avec vous et que j'en paie le prix maintenant ?

– Je t'ai déjà dit que ton passé ne m'intéresse pas. Tout ce que je sais, c'est que l'homme que tu es aujourd'hui ne pourrait pas déclencher cet incendie par sa seule présence.

Fye cilla. Comment Kurogane pouvait-il continuer à lui faire confiance ? Même en devinant qu'il lui avait probablement déjà menti ? Le ninja ne le lâchait pas du regard. Un regard transperçant qui donnait à Fye l'impression d'être démasqué. D'être en danger. Il se détourna pour sortir de la chambre, mais Kurogane le retint par le bras. Le mage essaya de se dégager mais la poigne du ninja se resserra sur lui.

– Qu'est-ce qu'il t'arrive ? Pourquoi tu fuis ?

– Je vais juste prendre l'air.

– Tu n'as rien à te reprocher.

– Ça, t'en sais rien.

– Tu ne pourras pas te terrer dans ce palais tout le temps où l'on restera dans ce pays. On a une plume de la princesse à trouver, je te le rappelle. Et tant qu'on ne l'aura pas, on restera ici.

– Raison de plus pour que je me tienne à l'écart.

– Mais enfin, tu vas arrêter avec ça ?

Il serra plus fort encore le bras du magicien pour le forcer à lever la tête. Fye se retourna vers lui et planta son regard dans le sien. D'une voix glaciale, il lui dit :

– Est-ce que tu sais ce que ça fait d'être responsable du malheur des autres, Kurogane ?

Kurogane cilla : Fye ne l'appelait jamais par son prénom complet. Dans sa bouche, son nom prenait des accents de menace glacée, presque pire que s'il l'avait insulté. Un mélange saisissant de colère, de défi et de peur s'affrontait dans ses yeux bleus, devenus gris comme la mer par un jour de tempête. Troublé, Kurogane le lâcha et Fye sortit aussitôt de la chambre.

La porte se referma et le ninja demeura seul, dans un silence atemporel. Autour de lui, la chambre n'existait plus, les lits, les meubles, l'odeur du figuier, plus rien n'existait, pas même la chaleur étouffante. Seules demeuraient, en suspension dans cette atmosphère écrasante, toutes les questions qu'il se posait à propos du magicien … et qui ne trouvaient jamais de réponses.

::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

Fye avançait dans les couloirs du palais à grande enjambées, les dents serrées de colère et de remords. Pourquoi s'était-il emporté ? Kurogane voulait seulement l'aider. Mais le ninja ne pouvait pas comprendre. Il n'avait pas vécu avec le poids d'une malédiction sur les épaules depuis sa naissance, lui. Il n'était pas hanté par tous ces cauchemars, par l'image de ces cadavres dans la neige, par cette voix venue d'une autre dimension, par le sang poisseux sur les mains du roi Ashura ... Non, Kurogane ne pouvait pas savoir, et d'ailleurs, Fye ne voulait pas qu'il sache.

Son errance le conduisit devant la salle à manger de la princesse Sawa-Isis. En cette fin d'après-midi, le mobilier se découpait dans le contrejour comme un théâtre d'ombres chinoises sur une toile dorée. Les colonnes palmiformes étiraient une ligne sombre sur les nattes de jonc et le soleil faisait chatoyer les broderies des coussins entassés dans un coin. Une odeur fleurie, de l'autre côté des colonnes, attira l'attention de Fye. Il avait besoin d'air. Il traversa la salle à manger et descendit les quelques marches qui menaient au jardin. Au milieu de cet espace carré, la gerbe d'une fontaine retombait en délicates gouttelettes dans un bassin sur lequel flottaient des nénuphars. Du jasmin et du carthame diffusaient un parfum capiteux dans l'air encore chaud. Le mage leva la tête : à l'extérieur, le soleil devait toucher l'horizon, frôlant la cime des murs de ses derniers rayons. Bientôt, la nuit étendrait son manteau sur le pays d'Atoum. Il s'approcha de la fontaine et se pencha au-dessus de l'eau : son reflet oscilla à la surface. Il cilla : son expression était défaite, ses yeux éteints, ses lèvres tristes. C'était cela, son vrai visage. Celui qu'il avait pris l'habitude de cacher à ses compagnons. Qui était-il réellement ? Son propre nom, Fye, n'était qu'un mensonge.

À cet instant, il entendit un pas foulant les graviers de l'allée. Il fit volte-face et découvrit la princesse Sawa-Isis.

– Votre altesse ? s'étonna-t-il, inquiet de la voir déjà debout. Vous vous sentez mieux ? Êtes-vous sûre de pouvoir déjà vous lever ?

– Oui, ne vous inquiétez pas, je me suis reposée, répondit-elle avec douceur.

Elle s'approcha de lui et le dévisagea longuement. Fye l'observa à son tour. Ainsi, dans une autre dimension, c'était cette femme qui avait donné le jour à Kurogane. À quoi pouvait bien ressembler le ninja quand il était enfant ? Il se figura un gamin casse-cou et têtu comme pas deux. Presque sans s'en apercevoir, un sourire apparut sur ses lèvres. Sawa-Isis souffla :

– Même si vous avez les yeux bleus et les cheveux blonds, vous êtes très différent de mon mari.

Fye cilla.

– Pourtant, nous portons tous les deux malheur.

– Pourquoi êtes-vous tellement persuadé d'être responsable de ce qui est arrivé à vos compagnons, ce matin ?

– Que voulez-vous que ce soit d'autre ?

Sawa-Isis continua de l'observer de ce regard doux. Fye songea qu'il n'y avait pas une once de peur ou d'accusation dans ces yeux remplis de bonté. Au bout de quelques minutes, Sawa-Isis déclara :

– Vous tenez beaucoup à vos amis, n'est-ce pas ? Vous ne voulez pas les inquiéter ou être un fardeau pour eux. J'ai lu votre angoisse sur votre visage quand ils sont rentrés couverts de brûlures. Vous tenez à eux, mais vous n'osez pas le leur dire.

Fye ne répondit pas. Sawa-Isis le fixait toujours.

– Merci de les avoir soignés, tous les trois, lâcha-t-il finalement d'une voix reconnaissante. Votre magie est très puissante.

– La vôtre aussi.

Fye tiqua. Sawa-Isis se tourna vers le bassin aux nénuphars et ajouta :

– Je l'ai senti dès que nous nous sommes rencontrés. Vous devez être capable de lancer de grands sorts.

Fye se tourna à son tour vers la pièce d'eau et demeura silencieux pendant plusieurs minutes. Son reflet et celui de Sawa-Isis tremblotèrent à la surface de l'eau, comme des fantômes évanescents dans la lumière mourante du jour. Il pinça les lèvres.

– J'ai juré de ne plus utiliser ma magie.

– Pourquoi ? La magie permet de faire des choses merveilleuses.

– Un trop grand pouvoir peut aussi détruire les êtres.

– La magie peut protéger et guérir.

– Je suis incapable de générer des sorts de guérison comme vous. Ma magie ne sert qu'à attaquer … et à blesser.

– Parfois, on est obligé d'attaquer pour défendre ceux qui nous sont chers. Et les sorts de guérisons s'apprennent. Je pourrais vous enseigner.

– Je ne crois pas être capable de les maîtriser.

Sawa-Isis releva lentement la tête vers lui et le dévisagea à nouveau. Dans ses yeux clair et profond, elle devinait un homme brisé par le destin. Quelqu'un qui n'avait peut-être jamais été aimé … et qui se débattait dans un écheveau de contradictions comme un insecte pris dans la toile d'une impitoyable araignée. Elle s'approcha de lui, puis, elle tendit la main vers son visage. Elle posa alors une paume douce sur sa joue. Fye sursauta, pris au dépourvu par ce geste maternel. Il n'avait pas éprouvé une telle sensation de chaleur depuis qu'il avait été séparé de sa mère, quand il était enfant. Même l'affection qu'Ashura avait pu lui témoigner n'était qu'une tendresse empoisonnée. Sawa-Isis lui sourit et souffla :

– Qu'a-t-il bien pu vous arriver pour que je lise tant de peine dans vos yeux ?

Fye sourit tristement, mais ne répondit pas.

– Malgré tout, je sens que l'espoir ne vous a pas complètement abandonné. Ou plutôt, que vous l'avez retrouvé. C'est sans doute grâce à vos amis. Ils vous ont donné la force de vous battre à nouveau. Vous n'êtes plus seul, maintenant. Je crois que si vous vous faîtes à cette idée, tout vous semblera plus facile.

Elle abaissa sa main et resserra son châle sur sa poitrine. Puis, elle tourna les talons et d'un pas tranquille, elle remonta dans la salle à manger et rentra à l'intérieur du palais. Fye fixa la porte par laquelle elle avait disparu, pensif. Il quitta à son tour le jardin, tandis que les paroles de Sawa-Isis résonnaient dans son cœur comme un long écho de lumière.

::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

L'espion entra dans l'aile royale du palais avec une démarche si naturelle qu'aucun garde ne lui prêta attention. Après tout, il portait la pardalide, cette peau de léopard caractéristique de la tenue des prêtres d'Atoum. Qui soupçonnerait un prêtre ? Il parcourut plusieurs couloirs et arriva au temple. Après avoir vérifié qu'il n'était pas suivi, il passa le seuil, traversa l'hypostyle et entra dans un sanctuaire baigné d'obscurité. Seules des lampes à huile posées au sol agitaient une flamme vacillante dans les ténèbres muettes. Une odeur d'encens et de graisse en combustion envahissait l'atmosphère. L'espion leva la tête vers la statue qui se dressait derrière l'autel principal : son corps était celui d'un homme, mais sa tête évoquait un animal fantastique à mi-chemin entre le chien et le tapir. Sa trompe noire et ses oreilles tronquées lui conféraient une aura effrayante. L'espion s'inclina respectueusement devant la statue du dieu. Une voix grave retentit à cet instant :

– Alors, Ânkhou ?

Le prêtre se retourna vers un large fauteuil dont les pieds se terminaient en pattes de lion. Une silhouette y était assise, son visage dissimulé dans l'ombre. L'espion chassa d'un revers de la main les volutes d'encens et déclara :

– J'ai agi selon tes ordres, Seigneur. Malheureusement, ils ont survécu.

Une lampe à huile éclaira furtivement l'homme assis : ses lèvres s'étaient pincées dans une moue de contrariété. Ses mains serrèrent fermement les accoudoirs et il se redressa :

– Très bien … dans ce cas, je vais être obligé de leur faire face.