Chapitre 6
Quand Kurogane se réveilla, le lendemain matin, la tête lui tournait. Sa nuit avait été hantée de cauchemars aux crissements stridents d'épées et de sabres, aux paysages noirs et mouvants, dont la terre transformée en cendres s'ouvrait pour engloutir le palais de son enfance. L'haleine fétide et le râle de monstres aux mille yeux rouges le poursuivaient tandis qu'il serrait le corps sans vie de sa mère contre lui. Il abattait les créatures, les unes après les autres, mais en sortait toujours plus de terre. Il savait qu'il n'en viendrait pas à bout, qu'il s'épuiserait et qu'alors, lui et sa mère finiraient dans le ventre d'une bête. Un cri l'avait alors alerté. Il avait tourné la tête et découvert une maison en feu, au milieu de laquelle les gamins l'appelaient. Il avait esquissé un mouvement pour aller les aider, mais une bête avait bondi vers lui, l'avait désarmé, ouvert sa gueule … et il s'était réveillé.
Pendant un bref instant, il demeura allongé sur le dos, le regard fixé sur le plafond. Il ressentait encore jusque dans sa chair l'horreur de cette course sans fin et du corps déjà froid de sa mère contre lui, mêlés aux cris du gamin et de la princesse. Il secoua la tête pour chasser ce sentiment désagréable qui lui tordait les boyaux. Non, il ne voulait pas ressentir cette émotion. Il était devenu suffisamment fort pour ne plus jamais la ressentir. D'un mouvement un peu brusque, il se redressa sur un coude, prêt à se lever. Il s'aperçut alors que Fye était déjà debout, en train de lacer ses sandales avec énergie.
– Bonjour, Kurorin !
Kurogane s'assit sur son lit et haussa les sourcils. Le mage avait l'air de meilleure humeur que la veille. Qu'avait-il bien pu se passer pour qu'il retrouve le sourire ? Peut-être qu'il avait eu des remords. Ou peut-être qu'il avait décidé d'arrêter de se prendre la tête. Non, ça, ça l'aurait vraiment étonné. Le ninja se gratta le menton : décidément, il aurait toujours du mal à le comprendre. Fye continua d'attacher ses chaussures avec un sourire lointain, l'esprit ailleurs. Finalement, il se retourna vers Kurogane et souffla :
– Tu sais, ta mère … enfin, je veux dire, la princesse Sawa-Isis … c'est vraiment quelqu'un de bien.
Le ninja cilla, surpris.
– Tu lui as parlé ?
Fye hocha la tête. La colère que le ninja avait lu dans son regard la veille semblait avoir complètement disparu. Kurogane soupira intérieurement : s'il y avait bien une personne au monde capable de comprendre les autres, et même les personnes les plus bornées, c'était sans doute sa mère. Il en savait quelque chose. Il n'aurait plus su dire le nombre de fois où elle l'avait raisonné, quand il était enfant, pour l'empêcher de faire quelque chose de dangereux ou d'absurde. Il n'y avait qu'elle qui y arrivait. Si elle avait pu aider le magicien à calmer ses angoisses, alors tant mieux. Même s'il aurait sans doute préféré que Fye accepte de lui parler ; mais peut-être était-ce trop lui demander pour le moment.
– Bon, dit le mage d'un air enjoué, on va le prendre, ce petit-déjeuner ?
Quand ils arrivèrent dans la salle à manger, Shaolan, Sakura et Mokona s'y trouvaient déjà. Sawa-Isis et son scribe, Djar, étaient également présents.
– Bonjour, Kurogane-san, Fye-san ! s'exclama Sakura en les voyant.
– Bonjour Sakura-chan, les salua le magicien.
– Salut, fit Kurogane.
– Bonjour, messieurs, les salua poliment Sawa-Isis.
La princesse avisa l'expression de Fye et vit immédiatement qu'il avait meilleur mine que la veille. Puis, elle croisa le regard de Kurogane et y devina une interrogation : il s'inquiétait encore pour sa santé. Elle lui sourit pour le rassurer ; il lui répondit par un léger hochement de tête.
– Puuu ! fit Mokona en bondissant vers les deux hommes. Ce matin, c'était nous les premiers au petit-déjeuner !
– Ah, ça, dit Fye en jetant un œil par-dessus son épaule, c'est la faute de Kuropon ! C'était lui le dernier levé, ce matin …
– Qu'est-ce que tu racontes ? s'énerva le ninja. Je suis sûr que ça faisait même pas dix minutes que tu étais debout !
– Peut-être, mais tu n'as aucun moyen de le vérifier.
– Kuropi dort comme une souche ! chantonna Mokona. Mais quand il se réveille, il fait peur comme un ours !
Le ninja attrapa le manjuu par les oreilles, menaçant :
– Tu veux savoir ce qu'il va te faire, l'ours ?
– Kyyaaa ! Mokona a peur !
D'une culbute, la petite bête réussit à échapper au ninja et courut se réfugier dans les bras de Sakura.
– Ah, ah ! dit-il en narguant Kurogane du regard. Tu n'oses plus approcher, pas vrai ?
– Je ne me bats pas contre les lâches qui se réfugient dans les jupes des filles.
Mokona gloussa pendant que le ninja s'asseyait à table avec ses compagnons. Tous firent honneur à la nourriture qu'on avait préparé à leur attention : Shaolan aimait beaucoup les oignons grillés, Sakura tartina deux tranches de pain avec du miel pour elle et pour Mokona, Fye préféra les dattes, bien sucrées. Kurogane sentait quant à lui depuis quelques minutes une forte odeur au-dessus des effluves mièvres. Il repéra bientôt un pot au bout de la table, qui contenait une pâte blanche et épaisse que l'on se servait grâce à un couteau. Intrigué, le ninja l'approcha de son nez. Il l'en éloigna aussitôt.
– Pouah ! C'est quoi ce truc ? Même mes bottes sentent meilleur !
Sawa-Isis éclata de rire. Son scribe, Djar, leur expliqua avec un sourire amusé :
– C'est du fromage de chèvre. On le fabrique à partir de lait fermenté.
– Et vous mangez ça ? fit Kurogane. On dirait un aliment mâché et recraché …
– Bah alors, Kuro-chan, tu fais le délicat ? dit Fye. Toi qui manges du poisson cru bien acide ?
– T'as qu'à sentir toi-même, mais moi je te le dis, cette odeur, elle est dangereuse !
– Ne vous fiez pas à l'odeur et goûtez, leur conseilla Sawa-Isis. Sur du pain, c'est meilleur.
Le ninja adressa un regard sceptique au double de sa mère, puis saisit le couteau et se tartina une tranche. Il porta le fromage à sa bouche : à peine avait-il commencé à mâcher qu'il manqua de s'étouffer. Il se tapa sur le torse à grands coups de poing. Mais … mais c'était immangeable ! Fye, amusé, décida de se lancer à son tour. À mesure qu'il mâchait, ses amis le virent devenir vert. Il avala au plus vite sa bouchée et secoua la tête pour dissiper le frisson qui lui parcourait l'échine.
– Pouah … c'est tout aigre et tout salé !
Shaolan et Sakura, pour ne pas être en reste, voulurent eux-aussi se prêter à l'expérience. Shaolan essaya de cacher la grimace qui contractait ses joues et balbutia que cela ressemblait à certains aliments qu'il avait goûtés en voyageant avec son père. Il admit quand même qu'il n'en mangerait pas tous les jours. D'ailleurs, où était la carafe d'eau ? Sakura, elle, mâcha sans donner de signes d'apoplexie. Quand elle eut fini sa tranche, elle déclara :
– Moi, je ne trouve pas ça mauvais.
– Quoi ? s'ébahirent les garçons.
– Princesse, vous … vous êtes sérieuse ? fit Shaolan.
– Ça pue la mort, ce truc ! s'exclama Kurogane.
– Et je vous raconte même pas l'haleine qu'on va avoir, dit Fye en agitant sa main devant sa bouche.
À cet instant, Mokona avala tout rond une grande tartine de fromage. Ses amis le fixèrent, éberlués.
– Bah alors, Blanche-Neige, fit Kurogane, on dirait que t'aime ça ?
– Voui ! Mokona trouve ça drôlement bon !
– Quand je dis que t'es pas normal.
Ils écartèrent le pot de fromage frais et terminèrent le petit-déjeuner plus normalement. Sawa-Isis attendit qu'ils se soient remis de leurs émotions gustatives et leur dit :
– C'est aujourd'hui que Pharaon vous reçoit. Vous vous en souvenez ?
– Évidemment, acquiesça Shaolan. J'espère qu'il aura une idée qui pourrait nous aider à retrouver la plume de Sakura.
– Pharaon vous a invités à un banquet qu'il organise ce soir pour la noblesse. Moi-même, je m'y rendrai. Mais comme il s'agit d'une réception où sont conviés beaucoup de gens, ajouta-t-elle en se tournant vers Fye, j'ai peur que la couleur de vos cheveux et de vos yeux n'attirent l'attention.
– Je peux rester ici, s'il le faut.
– Non, j'aimerais que vous puissiez accompagner vos amis. C'est pourquoi j'ai pensé à un détail qui pourrait atténuer la surprise que vous produirez sur votre passage. En fait, il s'agit d'un accessoire vestimentaire que j'aimerais que vous portiez tous, car c'est un signe de noblesse.
Les quatre voyageurs lui adressèrent un regard interrogateur. Sawa-Isis sourit et fit signe à l'une de ses suivantes d'approcher. Elle lui chuchota un ordre à voix basse, auquel la femme répondit en hochant la tête. Dix minutes plus tard, deux domestiques apportèrent dans la chambre de Shaolan et de Sakura l'accessoire vestimentaire en question. L'ébahissement se peignit sur le visage de Shaolan et de Sakura, tandis qu'un immense sourire étirait les lèvres de Fye. Kurogane se récria immédiatement :
– Jamais de la vie ! Je ne vais pas porter ça !
Devant les voyageurs trônaient quatre perruques en cheveux véritables, déposées sur des pieds en bois qui permettaient d'apprécier le beau volume des coiffes. Les mèches, d'un noir de jais, étaient tressées et se terminaient par des perles blanches en alternance avec des pompons orange et rouges. Sakura prit une perruque et la retourna entre ses mains d'un air dubitatif. Shaolan, dépité, se rappela comment on l'avait habillé en fille au pays de Shara et ne se sentait pas vraiment prêt à recommencer. Fye, amusé, se saisit d'une perruque et l'observa à bout de bras, comme s'il s'agissait un animal curieux. Puis, il la posa sur sa tête et demanda avec un grand sourire :
– De quoi j'ai l'air ?
– D'un imbécile, répondit aussitôt Kurogane.
– Au moins, ça cache mes cheveux, non ?
– Ouais, mais pas ta face d'idiot.
Sakura posa à son tour la perruque sur sa tête. Ses amis la considérèrent, étonnés.
– Par contre à vous, princesse, cela vous va très bien, dit Shaolan, surpris.
– Kurogane-san, Shaolan-kun, vous n'êtes pas obligés d'en portez si vous n'êtes pas à l'aise, dit-elle. Dame Sawa-Isis l'a suggéré pour mieux nous fondre dans la masse et aussi pour que Fye-san n'ait pas d'ennuis.
– C'est vrai, même si je pense que Sawa-Isis serait raaavie que tu portes cette perruque, Kuropon ! dit Fye en lui donnant un coup de coude.
– La ferme !
Tous rirent et Shaolan se dit qu'ils avaient la journée pour décider. Cependant, en baissant les yeux vers les perruques, il sentit qu'il n'était pas très emballé …
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Le soir venu, les cinq voyageurs se rendirent dans l'aile du palais où résidait Pharaon. Sawa-Isis avait insisté pour agrémenter leur parure afin de donner bonne impression au souverain d'Atoum. Outre leur jupe longue, les garçons avaient croisés sur leur torse un châle de lin plissé, que Kurogane s'était d'abord évertué à refuser. Cependant, devant l'insistance impérieuse des domestiques de Sawa-Isis, il avait cédé, non sans avoir copieusement juré et bougonné à voix basse. Vraiment, entre la jupe et le châle, les nobles de ce pays s'habillaient vraiment comme des femmes ! Sakura avait mis sa perruque et l'avait ceinte d'un diadème doré. Fye avait lui aussi couvert sa tête afin de dissimuler sa chevelure blonde, à défaut de pouvoir cacher ses yeux bleus. Shaolan n'avait pas pu s'y résoudre et était sorti tête nue. Tant pis, il ne paraîtrait peut-être pas aussi noble que les autres invités, mais après tout, il n'était pas prince. Kurogane avait beaucoup hésité, tiraillé entre sa fierté masculine et son désir de faire plaisir au double de sa mère. Finalement, quand il était sorti de la chambre, Fye avait constaté avec surprise qu'il portait sa perruque.
– Nooon ! s'était-il exclamé avec un grand sourire. Tu l'as mise, finalement ? Je n'aurais jamais cru que Kuro-chan serait prêt à faire un si grand sacrifice pour sa maman ! C'est-y pas mignon tout ça !
– Arrête de te foutre de ma gueule ou je t'assomme. Et puis, tu t'es vu ?
– Oui, mais moi, c'est pour ma survie !
– Ouais, bah si tu veux survivre, tu ferais mieux de te taire.
Ils se trouvaient à présent dans un imposant patio carré qui ouvrait la voie vers les salles d'apparat du pharaon. Les couleurs vives des colonnes de la cour dansaient dans la lumière des lampes à huile accrochées aux murs. Plus d'une centaine d'invités discutaient dans cet espace semi-extérieur, laissant s'échapper vers le ciel le brouhaha de leurs conversations. Des serviteurs apportaient de l'alcool et de la nourriture sur des plateaux, passant de groupe en groupe pour satisfaire les convives. Toutes les personnes qu'ils croisèrent étaient vêtues de la même manière qu'eux : sandales de cuir, jupe et châle de lin plissés, pectoral en tissu ou en perles, perruques à pompons. Les femmes avaient souligné leur regard avec des traits de khôl et les flammes des lampes faisaient rutiler leurs bijoux. Sans s'attarder, ils traversèrent la foule et se dirigèrent vers le palais. Le stratagème de Sawa-Isis fonctionna : si les yeux bleus de Fye firent lever quelques têtes, le magicien attira beaucoup moins les regards grâce à la perruque qui couvrait ses cheveux blonds.
Ils pénétrèrent dans un long hall qui conduisait à la salle du trône. À l'image du reste du palais, le vestibule les impressionna par son décor. Un bleu profond envahissait le plafond sur lequel se détachaient des centaines d'étoiles. Shaolan se rendit alors compte que ce ciel était contenu dans le corps peint d'une immense femme ; ses pieds commençaient sur le mur de gauche, ses jambes s'élevaient jusqu'au plafond où s'étirait son buste et ses bras redescendaient sur le mur de droite. Shaolan fronça les sourcils : la déesse locale de la nuit, sans doute. Des effluves de viande grillée et de pain sortant du four vinrent chatouiller leurs narines. Enfin, ils passèrent sous une haute porte et pénétrèrent dans la salle du trône. Même s'ils n'avaient pas eu l'occasion de visiter toutes les pièces du palais, ils surent, dès qu'ils passèrent le seuil, qu'ils se trouvaient devant le lieu le plus richement orné du pays d'Atoum. Les murs chatoyaient de mille feux et de mille fresques, avec une horreur du vide qui ne laissait aucune portion de mur blanche. Les registres historiés se déroulaient sur les parois pour raconter des scènes de chasses, de guerres et de réceptions royales où se mêlaient les hommes et les dieux. Des frises de figures géométriques encadraient l'ensemble, étourdissant le regard de motifs répétés. D'immenses colonnes rompaient la ligne horizontale des peintures et dominaient la salle de leur corps solennel. Des dizaines de tables de bois, recouvertes de nappes et entourées de tabourets ou de ployants, permettaient aux convives de s'asseoir pour profiter du repas que leur offrait leur souverain. De part et d'autre, des musiciennes égayaient l'atmosphère du son cristallin de leur harpe, de leur flute ou de leur sistre. Au fond de la pièce se dressait le trône du pharaon ; pour le moment, il était encore vide. Une voix les héla alors. Ils se retournèrent et reconnurent Sawa-Isis, assise à une table avec son scribe, Djar. Ils les rejoignirent ; tandis qu'ils s'asseyaient à sa table, Kurogane demanda au double de sa mère :
– C'est normal que votre roi ne soit même pas là pour accueillir ses invités ?
– Pharaon attend toujours que ses convives soient tous arrivés pour faire son apparition.
Pfff … songea le ninja. Dans son Japon natal, son père était très proche de son peuple et se présentait toujours le premier pour accueillir les villageois lors des fêtes qui étaient données devant le palais. Sawa-Isis releva la tête vers Fye :
– Ça va ?
– Je n'ai pas été trop fusillé du regard, donc je pense que je peux m'estimer heureux, dit-il avec un sourire.
– Et vous ? demanda Sawa-Isis en se tournant vers Shaolan et Sakura.
– Nous allons bien votre altesse, merci, dit la jeune fille.
– L'aile du palais où vit Pharaon est vraiment splendide, ajouta Shaolan. Que de peintures et de symboles … ils auraient fait le bonheur de mon père !
– Votre père ? fit Sawa-Isis.
– Oui, il était archéologue.
– Qu'est-ce qu'un « archéologue » ?
– Quelqu'un qui étudie les ruines et les restes d'anciennes civilisations pour comprendre le passé. C'est une sorte … d'historien sur le terrain, si vous préférez.
– Ah, d'accord …
Pendant qu'ils discutaient, des serviteurs étaient venus leur proposer à boire et à manger. Kurogane attaqua avec trois coupes de bières et deux de vin, un rythme que Fye suivit allègrement. Sakura et Shaolan picorèrent des figues et des dattes, puis, on leur apporta des tranches de viande rôtie.
– C'est du bœuf, les informa Sawa-Isis. Il s'agit d'un met de luxe, car la chaleur de notre pays ne permet pas de conserver de la viande très longtemps. Cependant, Pharaon aime à régaler ses invités lors des banquets.
« Ah, voilà autre chose que du fromage ! » songea le ninja avec satisfaction. Il se saisit d'un couteau et d'une fourchette (dont il avait appris le maniement au pays de Jade) et entreprit de se couper un généreux morceau de bœuf. C'est alors qu'il s'aperçut que Mokona avait déjà attaqué sa tranche par l'autre côté, enfonçant ses petites dents avec avidité dans la viande rouge. Le goût devait lui plaire, car ses oreilles battaient à la vitesse de pales d'hélicoptère.
– Non, mais, qu'est-ce que tu fous ? s'insurgea le ninja. C'est ma tranche ! Si t'en veux une, t'as qu'à aller en demander !
– Nan !
Bon, se dit Kurogane, une fois que j'aurais porté ce morceau à ma bouche, il ne pourra plus continuer à le grignoter. Cependant, lorsqu'il piqua la viande pour la soulever avec sa fourchette, il constata avec surprise que le manjuu y resta suspendu par les dents.
– Non, mais qu'est-ce que tu me fais, là ? Lâche cette viande, espèce de goinfre !
Il secoua la fourchette, mais Mokona resta désespérément accroché au bifteck en le fixant d'un air narquois. Pendant ce bras de fer alimentaire, Shaolan, Sakura et Fye discutèrent tranquillement avec Sawa-Isis et Djar. Un murmure parcourut soudain la foule des invités. Sawa-Isis se retourna et plissa les yeux.
– Pharaon arrive, avertit-elle.
Les voyageurs relevèrent la tête et dirigèrent leur regard vers le fond de la salle. Un cortège composé des membres de la famille royale précéda l'entrée du souverain en file indienne. Puis, la musique se tut et la cadence d'un pas solennel résonna dans les couloirs. À cet instant, Shaolan gémit de douleur et plaqua une main sur son œil droit.
– Shaolan-kun ! s'écria Sakura en se penchant vers lui.
– Shaolan-kun, qu'est-ce qu'il t'arrive ? lui demanda Fye, inquiet.
– Je … je ne sais pas … ça me lance …
Une voix grave annonça alors :
– Inclinez-vous devant le pharaon Atsuya-Seth !
Les quatre voyageurs se retournèrent, tandis que tous les invités se courbaient dans un seul mouvement.
À cet instant, un homme de haute stature pénétra dans la grande salle. Il avait la peau hâlée des habitants du pays d'Atoum et portait, comme Kurogane, Fye et Shaolan, une longue jupe de lin blanc plissé sur laquelle retombaient les pans écarlates d'une ceinture richement brodée. Son torse et ses bras nus laissaient voir une musculature développée, partiellement recouverte par un pectoral de pierres précieuses. Au centre de cette parure se détachait la figure d'un animal efflanqué qui évoquait une sorte de chien au long museau et aux oreilles tronquées, sculpté dans de l'obsidienne. Les larges épaules du pharaon trahissaient un homme entraîné à la guerre, tandis que sa mâchoire carrée semblait prête à s'ouvrir pour donner un ordre. Ses lèvres fines et son nez aquilin accentuaient son profil sec et ses yeux, enfoncés dans leur orbite, brillaient d'un noir de granit. Son haut front sillonné de quelques rides exprimait quant à lui une dureté implacable. Une haute coiffe organisée en plusieurs étages ornait sa tête. Le premier se constituait d'un tissu rayé bleu et or qui couvrait entièrement son crâne chauve et dont les pans retombaient sur ses épaules. Au-dessus s'élevait une couronne blanche en forme de quille, enchâssée dans une couronne rouge et plate dont l'arrière se redressait comme une paroi. De la partie avant de cette couronne rouge saillait une tige en spirale. Ensemble, ces deux couronnes formaient l'attribut royal du souverain d'Atoum, le pschent.
Dès que leur souverain leur fit signe, les invités se redressèrent. Le pharaon parcourut l'assemblée d'un regard altier et calme … jusqu'à qu'il se pose sur le groupe de Shaolan et de ses amis. Il passa rapidement sur Sakura et Kurogane, tressaillit en découvrant les yeux bleus de Fye et enfin s'arrêta sur Shaolan. L'adolescent sentit brusquement la douleur de son œil droit se raviver. Il serra les dents et plaqua plus fortement sa main dessus. De son œil valide, il affronta le regard du pharaon : malgré la distance, il y lut de la surprise, de l'hostilité, et même … de la peur ? Kurogane, méfiant, releva la tête vers Atsuya-Seth et fronça les sourcils : était-ce lui qui éveillait cette douleur chez le gamin ? Qui était ce type ? Fye, lui, avait surpris une étrange expression se peindre sur le visage de Sawa-Isis. La dame égyptienne fixait Shaolan avec inquiétude, mais aussi, sans que le magicien n'en comprenne la raison, avec une lueur d'espoir. Comme si elle espérait que l'adolescent ait cette réaction. S'était-elle rendu compte que Shaolan ne voyait que d'un œil ? Leur cachait-elle quelque chose ? Avait-il fait confiance à la mauvaise personne ?
À cet instant, Atsuya-Seth détourna le regard d'eux et prit place sur son trône. Shaolan sentit la douleur de son œil s'apaiser.
– Shaolan-kun, que vous est-il arrivé ? s'enquit Sakura, inquiète.
– C'est à cause du roi ? demanda Kurogane.
– Je ne sais pas … la douleur est venue d'un seul coup et a disparu presque aussi vite …
Il observa de nouveau le souverain à distance, mais cette fois, il ne ressentit rien.
– Pouvons-nous aller lui parler ? demanda-t-il à Sawa-Isis.
– Oui, mais vous devez attendre votre tour. Pharaon reçoit les requêtes de nombreux membres de la cour et un ordre de passage est établi.
À ce moment s'avança le premier invité que le roi allait entendre. Quand elle le vit, Sawa-Isis tressaillit et son visage se décomposa.
– Quelque chose ne va pas, votre altesse ? lui demanda Fye.
– Cet homme … c'est l'architecte qui a bâti la pyramide où repose mon époux, Ushio-Osiris. Depuis qu'elle abrite le corps d'un souverain maudit, l'architecte n'avait pas reparu à la cour … je me demande bien pourquoi Pharaon l'a fait revenir aujourd'hui.
Elle observa de loin l'homme qui s'inclina devant Atsuya-Seth. Plusieurs autres courtisans succédèrent à l'architecte ; l'attente s'étira et Shaolan commença à s'impatienter. Enfin, on appela le nom de Sawa-Isis. La princesse se leva et fit signe à ses hôtes de la suivre. Quand elle ne fut plus qu'à quelques mètres du trône de son beau-frère, elle leva deux mains et inclina son buste en signe de respect. Kurogane, Fye, Shaolan et Sakura l'imitèrent.
– Sawa-Isis, quel plaisir de te voir ce soir, lui dit Pharaon. Cela faisait longtemps que tu ne t'étais pas présentée à l'une de mes fêtes.
Sawa-Isis releva lentement la tête vers lui et le dévisagea avec une indifférence froide teintée de mépris. Eh bien, songea Fye en observant le visage de la dame, le plaisir ne semble pas partagé. Kurogane l'avait remarqué, lui aussi.
– Majesté, dit Sawa-Isis en s'écartant, voici les voyageurs dont je t'ai parlé.
Atsuya-Seth détailla le visage de chacun des quatre voyageurs, puis de Mokona. Quand il porta son attention sur Shaolan, celui-ci sentit son œil le picoter légèrement, mais il se força à ne pas grimacer.
– Vous n'êtes pas des voyageurs ordinaires, constata Atsuya-Seth. Vous venez de loin ?
– On peut dire ça, acquiesça Shaolan, sur la réserve.
– Et ton œil droit, c'est de naissance ?
Shaolan tressaillit, déstabilisé par la brusquerie du ton et le passage au tutoiement. Il hésita une fraction de secondes, puis répondit :
– Je crois. Je ne me rappelle de rien avant mes sept ans.
Astuya-Seth plissa les yeux et la méfiance s'accentua dans son regard. Il se tourna alors vers Fye et lui demanda avec un sourire mielleux :
– Et vous ? Les cheveux que vous cachez sous votre perruque sont-ils aussi clairs que vos yeux ?
– À votre avis ? répondit l'intéressé avec un sourire tout aussi faux.
– La princesse Sawa-Isis vous a-t-elle expliqué la malédiction qui pèse sur les gens comme vous, dans notre pays ?
– Effectivement.
– Ne craigniez-vous pas de mettre vos compagnons en danger par votre présence ?
Fye pinça les lèvres mais ne répondit pas. Kurogane croisa les bras et déclara :
– On s'en est toujours tirés jusqu'à présent, je ne vois pas pourquoi ce serait différent cette fois.
– Oui, c'est aussi ce que disait mon demi-frère, Ushio-Osiris … avant que tous ces fléaux ne s'abattent sur notre pays.
Fye avala sa salive, tandis que Kurogane sentait ses poings se crisper. Atsuya-Seth remarqua alors Mokona, perché sur l'épaule de Sakura, qui s'était fait tout petit jusqu'à présent.
– Qui es-tu, toi ?
– Euh … Mokona, c'est Mokona, répondit-il d'une voix mal assurée.
– Es-tu une créature magique ? Possèdes-tu des pouvoirs ?
– Mokona maîtrise 108 techniques, mais … ce sont des techniques secrètes.
– Ah … je vois. Et toi ? fit-il en se tournant vers Sakura. Voilà une bien jolie demoiselle …
– Sakura est une princesse, intervint sèchement Shaolan. Je vous prierai de vous adresser à elle avec le respect dû à son rang.
– Ah … toutes mes excuses, princesse Sakura.
La jeune fille ne répondit pas, se contentant de dévisager le pharaon avec inquiétude. Atsuya-Seth se racla la gorge et reprit :
– Et maintenant, si vous me disiez ce qui vous amène dans le pays d'Atoum ?
Les cinq compagnons échangèrent un regard, méfiants.
– Nous recherchons une chose très précieuse pour la princesse Sakura, dit finalement Shaolan. Une chose qui prend la forme d'une plume.
Les yeux d'Atsuya-Seth se réduisirent à des fentes.
– Une plume ? Possède-t-elle un pouvoir ?
– Oui, c'est possible.
– Je vois … vous devriez en parler avec les prêtres d'Amon-Rê, ils sauront peut-être vous conseiller.
– Mais vous, vous en pensez quoi ? demanda sèchement Kurogane.
– Moi ? Je pense que j'aurais aimé posséder cette plume, si elle est puissante, pour contrer les plaies que mon demi-frère a déclenchées lorsqu'il était pharaon.
– Cela m'étonnerait que tu aies réussi à contrer les dieux, Atsuya-Seth, souligna Sawa-Isis.
Le pharaon considéra sa belle-sœur avec un sourire mielleux. Elle soutint son regard avec froideur.
– Pourquoi as-tu convoqué l'architecte de la pyramide d'Ushio-Osiris ? lui demanda-t-elle.
– J'ai un service à lui demander.
– Quel genre de service ?
– Pour le moment, c'est un projet entre lui et moi.
– Une nouvelle pyramide ?
Atsuya-Seth ne répondit pas. Il se tourna vers les cinq voyageurs et déclara d'une voix affable :
– Je suis navré de devoir prendre congé de vous, mais d'autres de mes sujets attendent pour me présenter leur requête.
Tous s'inclinèrent et se retirèrent. Alors qu'ils s'éloignaient, Shaolan sentit le regard du pharaon posé sur son dos, et son œil droit le picota à nouveau.
