Chapitre 7

Dès la fin de leur entrevue avec Pharaon, les cinq voyageurs et Sawa-Isis avaient quitté la réception royale. Le double de la mère de Kurogane les raccompagna dans l'aile où elle les avait logés ; elle garda le silence pendant tout le trajet et prit congé d'eux sans revenir sur leur échange avec Atsuya-Seth. Depuis qu'elle avait aperçu l'architecte qui avait construit la pyramide de son époux, son esprit semblait ailleurs et elle s'était montrée légèrement distante envers eux, ce qui ne manqua pas d'éveiller les soupçons de Fye. Il regagna sa chambre avec Kurogane et Mokona, tandis que Shaolan et Sakura se retirèrent dans la leur.

Sakura referma doucement la porte et se retourna vers Shaolan. L'adolescent non plus n'avait pas dit un mot depuis leur rencontre avec le pharaon. Il retira distraitement ses parures et ses sandales, le front soucieux, tout en se frottant machinalement son œil droit.

– Ton œil te fait encore mal, Shaolan-kun ?

L'adolescent sursauta, surpris par le tutoiement. En perdant sa mémoire, Sakura avait aussi oublié la proximité qui avait existé entre eux et en règle générale, elle le vouvoyait. Elle ne passait au tutoiement que dans des situations très particulières, comme lorsqu'elle s'inquiétait pour lui.

– Princesse … murmura-t-il, touché. Ne vous en faîtes pas, ça va mieux maintenant.

– Est-ce que c'est le roi Atsuya-Seth qui a déclenché ta douleur ?

– Je n'en sais rien …

Shaolan baissa les yeux et serra les poings. Quand le pharaon lui avait demandé s'il était aveugle de naissance, il n'avait pas su répondre. Finalement, il avait dit la vérité : il ne gardait aucun souvenir d'avant ses sept ans, lorsqu'il avait été recueilli par son père adoptif. Atsuya-Seth considérait-il son œil aveugle comme un signe funeste ? Après tout, l'un des yeux d'Ushio-Osiris avait été volé par les dieux … L'adolescent fronça les sourcils : dans ce monde, pouvait-il porter malheur comme Fye ? Avait-il commis quelque chose avant ses sept ans qui justifie cette malédiction ? Un cauchemar qu'il avait fait récemment lui revint en mémoire. Dans ce rêve, il se trouvait face à face à un garçon qui lui ressemblait trait pour trait et qui était, lui aussi, borgne de l'œil droit. Il l'observait d'un regard menaçant, presque … accusateur. Avait-il eu un frère jumeau ? Était-il mort ? Aurait-il pu … le tuer ? Cette seule pensée lui inspira une telle horreur qu'il sentit son estomac se tordre. Il freina le plus vite possible son imagination qui s'emballait déjà en conjectures effrayantes et secoua la tête. Non. Il était le seul Shaolan. Il devait s'en convaincre.

– Shaolan-kun, à quoi penses-tu ?

La voix de la princesse le tira de sa torpeur. Elle s'était assise près de lui et le dévisageait d'un air préoccupé.

– Euh … à rien, princesse.

– Je ne veux pas que tu me le caches lorsque tu es inquiet. Cet Atsuya-Seth ne m'inspire pas confiance. Tu ne dois pas prêter attention à ce qu'il t'a dit. Moi, je suis persuadée que ni Fye-san, ni toi ne portez malheur. Votre cœur est trop généreux pour cela. J'ai confiance en vous … j'ai confiance en toi, Shaolan-kun.

Shaolan cilla, ému. Sakura savait toujours trouver les mots qui apaisent le cœur des gens. Il approcha sa main de celle de la sienne, hésita quelques secondes. La princesse sentit ses doigts frôler les siens, et lentement, elle franchit la distance qui les séparait. Quand elle glissa sa main dans la sienne, ses joues s'empourprèrent légèrement. Shaolan, lui, sentit son cœur s'emballer. Il plongea son regard dans les yeux d'émeraude de la princesse et un frisson lui parcourut l'échine. Elle lui souriait et ce sourire fit s'évanouir tous ses doutes. À cet instant, Shaolan en eut la certitude : il n'avait commis aucun crime. Parce que Sakura lui faisait confiance, il avait confiance en lui. C'était pour elle qu'il se battait chaque jour, car elle guidait son cœur. Il la protégerait et la rendrait heureuse, quoi qu'il arrive. Atsuya-Seth ne l'intimiderait pas. Il serra fermement la main de Sakura :

– Merci, princesse.

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Kurogane s'était étendu sur son lit, mains croisées derrière la tête. Fye tournait en rond dans la chambre, une main sur le menton.

– Il y a quelque chose qui ne colle pas, avec ce pharaon. Je m'attendais à ce qu'il me regarde de travers à cause de mes yeux bleus, mais pas à ce qu'il se méfie de nous tous. Et tu as vu la manière dont il a dévisagé Shaolan ?

– Sans compter la douleur qui a saisi le gamin à l'apparition du roi, acquiesça Kurogane. Je me demande bien pourquoi, d'ailleurs … s'il ne voit plus de cet œil, il ne devrait rien ressentir.

– Sauf … s'il n'est pas réellement borgne.

– Hein ? À quoi tu penses ? À de la magie ?

– Non … non, en fait je n'en sais rien. Oublie ce que je viens de dire.

– Tu crois qu'Atsuya-Seth se méfie de lui à cause de l'œil d'Ushio-Osiris qui a été volé par les dieux ?

– Pas sûr … j'ai l'impression qu'il y a autre chose.

Fye fit une pause et observa son compagnon du coin de l'œil. Ce qu'il s'apprêtait à dire allait le mener sur un terrain miné, alors il devait prendre garde à ses paroles.

– À propos … je ne sais pas si tu as remarqué, mais lorsque Shaolan a eu mal à son œil, Sawa-Isis l'a fixé avec un drôle d'air. D'un côté, cela se voyait qu'elle s'inquiétait pour lui, mais en même temps … on aurait dit qu'elle espérait qu'il ressente cette douleur.

– Qu'est-ce que tu insinues ? demanda Kurogane sèchement en se redressant. Qu'elle nous ment ?

Fye déglutit.

– Écoute, je sais que Sawa-Isis est un sosie de ta mère et je n'aime pas dire ça, mais j'ai l'impression …

– … qu'elle nous cache quelque chose ?

Fye cilla. Il s'attendait à ce que le ninja s'énerve, le traite d'abruti et parte en claquant la porte. Cependant, à sa grande surprise, Kurogane soupira et admit :

– Moi aussi, je l'avais remarqué.

– Vraiment ?

– Ouais. Quand elle nous a raconté l'histoire de son mari, j'ai parfois eu l'impression … qu'elle ne nous disait pas tout.

– Tu penses qu'elle a peur de quelque chose ?

– Je n'en sais rien, mais en tout cas, elle ne s'entend pas des masses avec le pharaon.

– Oui, moi aussi je m'en suis rendu compte. Les regards qu'ils s'échangeaient étaient glacés …

– Il faut qu'on reste sur nos gardes avec cet Atsuya-Seth.

Le ninja se rallongea, pensif. Fye vint s'asseoir sur son lit où Mokona dormait déjà à poings fermés, et caressa le ventre rebondi de la petite créature.

– J'espère vraiment que Sawa-Isis est notre alliée, murmura-t-il.

– Ouais … moi aussi, grogna Kurogane, avant de se tourner sur un côté pour dormir.

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Le banquet royal s'acheva tard dans la nuit. La foule des invités se clairsema peu à peu, et vers trois heures du matin Atsuya-Seth fut enfin libéré de toutes ses obligations. Il quitta aussitôt la salle de réception, et, repoussant sans ménagement les domestiques qui voulaient lui retirer ses parures, se dirigea d'un pas pressé vers un temple bâti dans le prolongement direct du palais, qui donnait sur les jardins. Un passage couvert à colonnades reliait ses appartements personnels à ce temple dédié à Seth, le dieu dont il portait le nom. Il traversa l'hypostyle et pénétra dans le sanctuaire.

Il était nerveux. Cela faisait des années que sa belle-sœur, Sawa-Isis, n'assistait plus aux fêtes qu'il donnait pour la cour. Depuis la mort d'Ushio-Osiris, elle s'était recluse dans la solitude et en temps normal, le palais était suffisamment grand pour qu'ils n'aient pas besoin de se croiser. Aussi, quand elle lui avait fait part de sa volonté d'être présente à la réception pour lui présenter cinq étrangers, Atsuya-Seth avait été saisi d'un mauvais pressentiment. Lorsqu'il avait découvert les voyageurs en question, il avait immédiatement su qu'ils représentaient un danger. L'un avait les yeux bleus et les cheveux blonds, exactement comme Ushio-Osiris. Mais c'était surtout ce gamin, Shaolan, qui lui avait fait manquer un battement de cœur. Ce garçon était aveugle de l'œil droit, le même œil que celui que son demi-frère avait perdu. De plus, Atsuya-Seth avait senti une étrange aura émaner de ce gamin … comme s'il n'était pas totalement humain. Cela ne pouvait pas être une coïncidence.

Atsuya-Seth connaissait la prophétie et voulait à tout prix empêcher qu'elle ne se réalise. Il n'avait jamais été aussi proche de son but depuis quinze ans ; il ne laisserait pas ce gosse et ses compagnons se mettre en travers de son chemin.

Il saisit une boule de Kyphi, un encens sacré que les prêtres brûlaient en offrande aux dieux. Il la plaça dans une coupelle et l'alluma à l'aide d'une flamme, puis déposa le bol sur l'autel du sanctuaire. Un parfum de vin sucré, de myrrhe et de baies mêlé à l'odeur entêtante de la fumée d'encens se répandit dans l'air. Des bougies de graisses animales, posées de chaque côté de la coupelle d'encens, diffusait une faible lueur agitée d'ombres sur la statue du dieu Seth, élevée contre le mur au fond du temple. Dieu anthropomorphe, Seth arborait une tête animale qui faisait penser à un croisement entre le chien et le tapir, à cause de son museau effilé. Ses oreilles, dressées et tronquées, lui conférait une silhouette effrayante qui plaisait au pharaon. Il joignit les mains et adressa alors une prière au dieu dont il tirait ses pouvoirs. À mesure que l'invocation franchissait ses lèvres, dans murmure presque inaudible, des colonnes de fumées se dressèrent au-dessus du bol d'encens. Elles grossirent, gonflèrent, s'enroulèrent sur elles-mêmes. Puis, elles se dirigèrent vers une jarre en terre cuite, posée près de l'autel, et se mirent à tourner autour. La fumée s'illumina d'éclairs rouges, puis pénétra dans l'amphore en tourbillonnant. Quelques secondes plus tard, elle en ressortit et se volatilisa par les fenêtres comme un souffle glacé. Atsuya-Seth sourit et s'approcha de la jarre. Il en souleva avec précaution le couvercle et recula : six long serpents s'en échappèrent en faisant siffler leur langue bifide. Ils coulèrent leur long corps jusqu'au sol, puis se glissèrent en silence hors du temple. Sans bruit, ils rampèrent dans les jardins et pénétrèrent dans le palais.

Dans l'aile où se trouvaient les appartements de Sawa-Isis, tout le monde dormait. Shaolan et Sakura, encore sous l'émotion de leur rencontre avec Atsuya-Seth, avaient rapidement sombré dans le sommeil. Quand des volutes de fumée et six reptiles se faufilèrent comme la mort dans leur chambre, aucun d'eux ne bougea.

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Près de Fye, Mokona dormait en boule. Soudain, il agita ses petites pattes, aux prises avec un cauchemar. Il se débattit, emportant son petit corps rond dans un mouvement de rotation qui le fit rouler sur le côté, s'approcher de plus en plus près du bord de la couche … pour finalement tomber au bas du lit. La chute le réveilla en sursaut.

– Hein ? Que … qu'est-ce qu'il se passe ?

Il se rendit compte qu'il était par terre et se redressa, l'esprit encore embrumé. Bon, puisqu'il avait passé la moitié de la nuit avec Fye, il allait se glisser contre Kurogane. D'un bond agile, à défaut de pouvoir attraper le rebord du lit de ses courtes pattes, il se hissa sur le matelas. Mais à peine s'était-il pelotonné contre le ninja que celui-ci maugréa dans son sommeil :

– Qu'est-ce que …

Kurogane ouvrit les yeux et découvrit la boule de poils juste sous son nez, qui lui adressa son sourire le plus mignon de sa panoplie. Le ninja se retourna et rouspéta :

– Qu'est-ce que tu fabriques, manjuu ? Descend de ce lit et laisse-moi dormir !

– Mais Mokona veut dormir avec Kurogane !

– Je t'ai dit de décamper.

– Mokona peut rester juste une heure ?

– Même pas en rêves.

– Une demi-heure ?

– J'ai dit non, la brioche.

– Pfff … bon, puisque Kuropon est si mal luné, Mokona va aller dormir avec Shaolan et Sakura !

La petite boule blanche sauta au bas du lit et quitta la chambre. Il parcourut les couloirs d'un pas endormi et remonta jusqu'à la chambre des adolescents. Alors qu'il s'approchait du seuil, des effluves d'encens parvinrent à ses narines.

– Tiens, c'est bizarre, cette odeur …

Il s'avança et se rendit alors compte que la porte de la chambre était entrebâillée. Il poussa le battant et étouffa un cri aigu : de longs serpents tournaient autour des lits de Shaolan et Sakura, dans une atmosphère enfumée.

– Shaolan ! Sakura ! s'effraya-t-il. Shaolan, Sakura, réveillez-vous !

Aucune réaction. Mokona n'osa pas crier une nouvelle fois, de crainte que les serpents ne s'agitent.

– Vite, Mokona doit prévenir Fye et Kurogane !

Il rebroussa chemin en courant et entra dans la chambre de ses compagnons avec fracas. Il sauta d'un lit à l'autre en rebondissant comme une balle de tennis et cria :

– Kurogane ! Fye ! Réveillez-vous ! Kurogane ! Fye !

Le ninja grogna à nouveau et se redressa, cette fois bien éveillé.

– Je ne t'avais pas dit de me foutre la paix ? rugit-il à l'attention du la boule de poils.

– Mais c'est Shaolan et Sakura ! Ils sont en danger !

Le visage du guerrier se décomposa. Fye venait de se redresser, lui aussi.

– Il y a de la fumée partout et plein de serpents dans leur chambre ! s'exclama Mokona, paniqué.

Le mage et le ninja bondirent hors de leur lit et coururent jusqu'à la chambre des adolescents. Sur le seuil, ils se figèrent. Les serpents rôdaient autour de Shaolan et Sakura. L'air enfumé empêchait de savoir combien de reptiles rampaient dans la pièce.

– Manjuu, dit Kurogane d'un ton tendu, passe-moi mon sabre. Je vais nous débarrasser de ça vite fait, moi.

– Attends, l'arrêta Fye.

– Qu'est-ce qu'il y a ?

– Ces serpents ne sont pas normaux … tout comme cette fumée, d'ailleurs.

– Qu'est-ce que tu veux dire ?

Fye plissa les yeux.

– C'est de la magie.

Le mage essaya de mettre un pied dans la chambre. Les serpents ne se dirigèrent pas vers lui, mais il se mit à tousser de manière incontrôlée. Il recula immédiatement.

– Ces fumées ne voilent pas seulement l'atmosphère, dit-il d'une voix entrecoupée. Elles droguent et asphyxient tous ceux qui sont en contact avec elles.

– Quoi ? s'écria Kurogane. Mais alors, les gamins, est-ce qu'ils sont ?...

– Non, je ne pense pas. Mais il faut vite les sortir d'ici.

– D'accord, passe devant, je te couvre. Si l'une de ces bestioles fait mine d'avancer, je la découpe.

– Faîtes attention, leur souffla Mokona d'une toute petite voix.

Fye acquiesça, puis se pencha et déchira un morceau de sa jupe. Il l'attacha autour de son visage pour protéger son nez et sa bouche des fumées toxiques. Kurogane l'imita et Mokona fit apparaître son sabre. À pas lents et précautionneux, ils pénétrèrent dans la chambre. Les serpents rampaient sur le sol de pierre en faisant siffler leur langue bifide, mais aucun ne se jeta sur eux. Fye arriva enfin au lit de Shaolan et souleva le corps du jeune garçon. Il le passa à Kurogane qui le mit sur son dos tout en maintenant son sabre levé. Fye prit ensuite Sakura dans ses bras et ils firent demi-tour.

À cet instant, tous les serpents semblèrent sortir de leur léthargie et attaquèrent. À toute vitesse, ils foncèrent vers eux en dévoilant leurs crocs venimeux. Les deux compagnons coururent et Kurogane trancha ceux qui s'approchaient trop près. Dès qu'ils furent à l'extérieur, ils refermèrent violemment la porte sur les reptiles. Ils sentirent les têtes des bêtes cogner un moment contre le battant, puis, la fumée qui envahissait la pièce s'échappa par la serrure de la porte. Fye et Kurogane reculèrent sur la défensive. Cependant, la fumée demeura en suspension dans l'air, concentrées en un nuage à plusieurs mètres au-dessus de leur tête. Soudain, elle se volatilisa, et le silence retomba dans la pièce adjacente. Prudemment, Fye rentrouvrit la porte : les serpents avaient disparu. Haletants, ils déposèrent Shaolan et Sakura au sol. Ils s'en étaient sortis ! Ils essayèrent aussitôt de ranimer les adolescents.

– Princesse, vous m'entendez ? dit Fye en se penchant sur la princesse.

– Gamin, réveille-toi !

Sakura cligna des yeux et revint lentement à elle.

– Fye-san ? souffla-t-elle, le regard trouble. Que se passe-t-il ?

– Ouf …

Shaolan, lui, ne se réveillait pas. Kurogane lui tapota les joues avec plus d'insistance.

– Hé, gamin, tu m'entends ? Shaolan !

À cet instant, Sakura, qui s'était redressée, poussa un cri d'effroi.

– Shaolan-kun !

Elle fixait le poignet droit du jeune homme, duquel coulait un mince filet de sang auquel se mêlait un liquide plus clair. Fye et Kurogane comprirent en une fraction de secondes : un serpent avait eu le temps de le mordre. Le poison devait être en train de se répandre dans ses veines.

– Shaolan ! s'écria Kurogane en le saisissant par les épaules. Shaolan, reste avec nous !

Fye bondit sur ses pieds, et, sans hésiter, il courut vers la chambre de Sawa-Isis. Il passa sous le nez des gardes sans leur laisser le temps de réagir et réveilla précipitamment la princesse :

– Votre altesse, vite ! Nous avons besoin de vous ! Shaolan a été mordu par un serpent contrôlé par de la magie. Vous devez le sauver !

Sans chercher à comprendre davantage, Sawa-Isis s'enveloppa dans un châle et le suivit. Ils traversèrent les couloirs du palais à la hâte et rejoignirent les autres. Shaolan, dont la tête reposait entre les bras de Kurogane, devenait plus pâle que la mort. Ses lèvres exsangues perdaient toutes leurs couleurs et il s'était mis à trembler. Sawa-Isis s'agenouilla auprès de lui et observa son teint cireux. Elle devait agir vite. Elle posa deux doigts sur son front, puis, elle ferma les yeux et se concentra. Une lumière dorée apparut au bout de son index et de son majeur et se diffusa dans tout le corps de Shaolan. Au même moment, des spasmes secouèrent l'adolescent.

– Shaolan-kun ! s'écria Sakura.

– Tenez-le, souffla Sawa-Isis à Kurogane, sans ouvrir les yeux.

La sueur coulait du front de la princesse. Elle se mordit la lèvre pour ne pas se déconcentrer, si fort que le sang y perla. Elle maintint ses deux doigts appuyés sur le front de Shaolan : la lumière se répandit comme un fluide dans tous les membres du jeune homme. Elle leva alors la main gauche et récita une incantation. Pendant plus de dix minutes, elle lutta contre le poison au pouvoir décuplé par la magie. Pendant plus de dix minutes, Shaolan haleta, entre la vie et la mort. Ses amis, pétrifiés, fixaient les moindres gestes que Sawa-Isis effectuaient au-dessus de son visage en sueur.

Et ces dix minutes leur parurent une éternité.

Soudain, Shaolan ouvrit brusquement les yeux et reprit une longue inspiration.

– Shaolan-kun ! s'exclama Sakura en prenant sa main.

L'adolescent cligna des yeux, le souffle court. Peu à peu, sa respiration redevint plus régulière, il cessa de trembler. Sawa-Isis retira ses doigts de son front et la lumière qui envahissait son corps s'éteignit. Les lèvres de l'adolescent retrouvèrent peu à peu leurs couleurs. Il battit alors des cils et sa tête retomba, inconscient. Le poison et son extraction par Sawa-Isis l'avait visiblement épuisé. Au même instant, le double de la mère de Kurogane vacilla.

– Votre altesse ! s'écria Fye en la retenant.

Elle releva lentement la tête, assaillie de vertiges.

– Tout va bien, assura-t-elle. Cet enfant est hors de danger …

Une violente quinte de toux la secoua brusquement, lui coupant la respiration. Elle se courba en deux, à genoux sur le sol et une main appuyée sur le dallage et l'autre sur sa poitrine. Kurogane, horrifié, la vit cracher du sang. Il sentit ses poings se serrer de rage.

– Fye … est-ce que tu peux t'occuper du gamin et de la princesse ?

Le magicien dévisagea son compagnon, puis acquiesça. Il avait compris. Il prit Shaolan dans ses bras et dit à Sakura.

– On va l'allonger dans notre chambre.

– D'accord, je viens avec vous.

Ils s'éloignèrent avec Mokona, pendant que Kurogane redressait Sawa-Isis. Il essuya doucement sa bouche ensanglantée et dit à voix basse :

– Vous avez besoin de vous reposer. Je vous emmène dans votre chambre.

– D'accord …

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Assis dans un fauteuil qui évoquait un trône, un homme aux larges épaules fixait le grand miroir dressé devant lui. Sa mâchoire carrée était en partie mangée par une barbe brune et des favoris qui remontaient le long de ses oreilles, pour s'unir à une chevelure poivre et sel. Il portait une longue tunique sombre à revers crème et du creux de son col croisé dépassait une chemise noire à col montant. Elle était ornée d'un symbole rouge qui ressemblait à une chauve-souris.

L'homme leva un monocle devant son œil droit et fronça les sourcils. Dans le miroir devant lui, il vit Kurogane soulever la dame du pays d'Atoum dans ses bras tandis que le magicien et la princesse emportaient Shaolan dans une autre chambre.

Près de l'homme se tenait une jeune femme à l'abondante chevelure brune et bouclée. Elle portait une robe noire asymétrique échancrée sur le devant et garnie de volants, qui laissait voir de fines jambes habillées de bottes noire. Des gants de la même couleur couvraient entièrement ses bras, tandis que son décolleté, qui reprenait le motif de la chauve-souris, laissait deviner une poitrine généreuse. D'une voix neutre, elle déclara :

– Nous avons failli échouer.

Fei Wang Reed serra nerveusement le pied de son verre de vin. Xing Huo avait raison. Grâce au miroir, il avait assisté à toute la scène du sauvetage de Shaolan et de Sakura par le ninja et le mage, au milieu des serpents ensorcelés. Puis, il avait vu arriver la dame du pays d'Atoum qui avait guéri le garçon. Si elle n'était pas intervenue, Shaolan serait mort. Alors, tout son plan se serait effondré.

– En effet, acquiesça-t-il d'une voix grave. J'ai bien envisagé que la princesse Sakura puisse mourir ; j'ai même prévu une solution de rechange si cela se produisait, afin que mon rêve puisse se concrétiser quoi qu'il arrive. Mais si c'était Shaolan qui venait à disparaître, ce serait problématique.

Si Shaolan mourrait, Fei Wang savait qu'il se retrouverait coincé. Car s'il pouvait diriger ce Shaolan-ci, il en serait tout autrement avec l'autre. Il n'était pas certain de parvenir à créer un second clone aussi efficace que le premier … il releva la tête vers le miroir où il voyait le ninja emporter la dame du pays d'Atoum. Quand Fei Wang avait reconnu cette femme, à l'arrivée des voyageurs dans ce nouveau monde, un pressentiment s'était emparé de lui. Le fait que Sawa-Isis soit un double dimensionnel de la mère de Kurogane, qu'il avait tuée de ses propres mains, ne lui laissait rien présager de bon. Finalement, elle s'était révélée utile en sauvant Shaolan. Il avait bien fait de ne pas intervenir.

Xing Huo pinça les lèvres et quitta son maître pour se rendre dans une pièce adjacente. Au milieu de cette étrange salle sombre aux murs couverts d'idéogrammes lumineux, un immense cylindre en forme de goutte d'eau était suspendu dans les airs. De puissants sortilèges et barrières magiques l'entouraient. Dans le cylindre rempli de liquide flottait le corps d'un jeune garçon, qui ressemblait trait pour trait à Shaolan, mais dont l'œil droit était caché par un bandeau. Endormi, il avait les yeux clos. Néanmoins, grâce à l'interface octogonale placée sur le cylindre de verre face à son visage, il pouvait voir et entendre tout ce que faisait le Shaolan qui se trouvait en ce moment au pays d'Atoum. Xing Huo cilla : si le Shaolan qui était en voyage mourrait, l'autre, qui flottait dans cette grande goutte d'eau devant elle, se réveillerait. Et alors le rêve de Fei Wang Reed prendrait fin.