Chapitre 8
Kurogane avait porté Sawa-Isis jusqu'à sa chambre et l'avait étendue sur son lit. La toux l'avait secouée pendant une longue demi-heure, la vidant de toute son énergie. Plusieurs fois, il semblait au ninja qu'elle ne parviendrait pas à reprendre sa respiration, et la peur qui lui tordait l'estomac devenait alors un monstre qui réveillait en lui ses pires souvenirs. Quand Sawa-Isis parvenait à reprendre son souffle, il mouillait son front en sueur avec un linge humide et l'affreuse sensation d'impuissance qu'il avait déjà éprouvée lorsqu'il était enfant lui déchirait le cœur. Sa mère avait sauvé Shaolan de la mort, mais à chaque fois qu'elle utilisait sa magie, elle le payait de sa santé. Les sorts l'affaiblissaient et la maladie la submergeait à nouveau, sans qu'elle ne puisse en guérir. Kurogane serra les dents : comme sa véritable mère, Sawa-Isis avait le pouvoir de protéger les autres sans être capable de se protéger elle-même. Pourquoi était-elle destinée à se sacrifier, quel que soit le monde où elle vivait ? Peu lui importait qu'ici elle s'appelle Sawa-Isis. En cet instant, c'était sa mère qu'il veillait. Et il ne supporterait pas de la voir mourir une deuxième fois.
À ce moment, elle ouvrit les yeux. Son regard se posa sur lui et elle articula d'une voix faible :
– Kurogane-san …
– Ne parlez pas. Vous ne devez pas vous essouffler.
– Je … je dois vous parler de quelque chose, à vos amis et à vous … c'est important …
Une nouvelle quinte de toux la secoua. Son front se crispa, tous ses muscles se tendirent, elle s'arc-bouta en avant. Kurogane l'aida à se redresser, inquiet.
– Vous voulez boire quelque chose ?
Elle hocha faiblement la tête. Il se saisit d'un bol et le remplit avec une cruche. Puis, il glissa doucement sa main sous sa tête et l'aida à approcher le récipient de ses lèvres. L'eau fraîche calma la toux et Sawa-Isis se rallongea, extenuée.
– Attendez demain pour nous parler, dit Kurogane fermement.
Elle acquiesça d'un petit mouvement du menton, puis, elle ferma les yeux et se concentra sur sa respiration. Le ninja demeura assis sur le sol près de son lit, le visage grave. Au bout de quelques minutes, cependant, elle rouvrit les yeux. Elle tourna la tête et observa Kurogane, qui n'avait pas bougé d'un pouce. Le ninja songea que dans la lumière pâle des bougies, ses traits semblaient encore plus creusés et ses joues encore plus blêmes. Sawa-Isis murmura :
– Vous savez … avant-hier, j'ai dit à votre ami Fye que malgré ses cheveux blonds et ses yeux bleus, il est très différent de mon époux, Ushio-Isis. Mais vous … vous me le rappelez étrangement. Vous avez le même regard.
Kurogane cilla, troublé par cette réflexion. L'image de son père s'imposa à lui ; il le revit aux côtés de sa mère et se rappela l'amour et le respect qu'ils se témoignaient mutuellement. Leurs gestes étaient toujours emprunts de pudeur et de réserve, mais cela ne les empêchait pas de se montrer attentionnés l'un envers l'autre. Enfant, Kurogane avait appris à décoder les sentiments qu'ils exprimaient à travers leur attitude, sans le secours des mots. Chez sa mère, c'était l'éclat de son regard lorsqu'elle dévisageait son père. Chez son père, il n'y avait pas que le regard ; il y avait aussi la façon dont il prenait sa main ou l'une des mèches de ses cheveux entre ses doigts pour l'embrasser ; ou encore, la manière dont il la retenait quand elle s'effondrait … tous deux avaient risqué leur vie pour défendre leur province et aucun d'eux n'avait jamais reculé devant leur devoir. Ils avaient côtoyé la mort, tous les jours, et à chaque fois qu'ils en avaient triomphé, leur amour n'en était ressorti que plus fort et leur détermination à protéger Suwa plus inébranlable. Pourtant, il y avait quelqu'un qui, malgré la fierté que lui inspiraient ses parents, ne parvenait jamais à se rassurer totalement. Un enfant qui aurait voulu être assez fort pour les protéger tous les deux, et surtout pour protéger celle qui lui avait donné la vie. Cet enfant, c'était lui. La voix douce de Sawa-Isis le ramena brusquement à la réalité.
– Pourquoi est-ce toujours vous qui me veillez ?
– Hein ?
– À chacune de mes crises, c'est toujours vous qui m'avez portée jusqu'à ma chambre et qui avez veillé sur moi. Pourquoi faîtes-vous cela ?
– Euh, eh bien …, balbutia le ninja, pris au dépourvu. Parce que je veux que vous guérissiez.
Sawa-Isis cligna des yeux et dévisagea longuement Kurogane avec reconnaissance.
– Vous me regardez d'une étrange manière. Comme si vous voyiez quelqu'un d'autre à travers moi … avez-vous connu une personne qui me ressemble ?
Kurogane tressaillit, mais ne répondit pas. À quoi bon lui expliquer qu'elle avait été sa mère dans une autre dimension ? Dans le pire des cas, elle le prendrait pour un fou. Et dans le meilleur, elle le croirait, mais alors, sa peine de n'avoir pas eu d'enfant dans ce monde et d'avoir perdu son mari n'en serait que plus vive. D'une voix effilée, Sawa-Isis souffla :
– J'aurais aimé … j'aurais aimé avoir un fils comme vous.
Kurogane sursauta et la dévisagea avec stupéfaction. Lisait-elle dans ses pensées ? Était-elle vraiment sincère ? Même si cela ne faisait que trois jours qu'elle l'avait rencontré ? Il la fixa intensément, troublé. Pendant quelques secondes, il eut l'impression d'avoir de nouveau quatorze ans et d'être assis dans la chambre du palais de Suwa. Sawa-Isis lui sourit et tendit sa main vers lui. Kurogane hésita, puis saisit sa main à son tour. Ils demeurèrent ainsi de longues minutes en silence, tandis qu'un flot de souvenirs assaillait le ninja. Des images, qui défilaient à toute vitesse, mais aussi des sons, et l'écho de la voix de celle qu'il avait perdue : « Tu es gentil, Haganemaru. »
– Vous êtes gentil, Kurogane-san.
Kurogane frémit en entendant ses paroles. Il reporta son regard sur le visage de Sawa-Isis, qui avait fermé les yeux pour s'endormir. Il se jura alors de la protéger, quel que soit le prix à payer.
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Shaolan avait sombré dans un profond sommeil. Agenouillée près du lit où il reposait, Sakura lui tenait la main. Elle voulait être là pour lui, apaiser ses rêves comme il avait apaisé les siens. Sur le lit d'en face, Fye et Mokona veillaient également l'adolescent. Le magicien, coudes sur les genoux, ne cessait de repenser à l'attaque des serpents. Les reptiles comme la fumée étaient contrôlés par un sortilège puissant. Cependant, ce n'étaient ni les cobras ni les vipères qui devaient initialement tuer Shaolan et Sakura : la fumée au pouvoir asphyxiant y aurait suffi. Si Mokona ne s'était pas réveillé en pleine nuit, les adolescents seraient morts juste en respirant ces terribles vapeurs. Les serpents ne constituaient qu'une barrière de sécurité au cas où quelqu'un voudrait les secourir.
Fye pinça les lèvres : il fallait disposer d'un grand pouvoir pour créer ces fumées et ensorceler ces bestioles. Le venin du cobra qui avait mordu Shaolan s'était avéré si dangereux que Sawa-Isis avait dû user de toute sa magie pour le sauver. Si celui qui avait voulu s'en prendre aux adolescents était un habitant du pays d'Atoum, alors ce devait être un magicien redoutable. Mais il était aussi possible qu'il ne s'agisse pas d'un être humain … Fye sentit sa gorge se nouer d'angoisse. Il y avait pensé dès qu'il était arrivé devant la chambre des petits. Ce phénomène surnaturel ne pouvait pas être l'œuvre d'un homme. Seuls des dieux avaient pu les faire apparaître. Ces mêmes dieux qui avaient envoyé leurs fléaux sur le pays d'Atoum pendant le règne d'Ushio-Osiris, avant de voler l'un de ses yeux pour le punir, parce que le pharaon était blond aux yeux bleus. Exactement comme lui. Fye sentit son cœur cogner contre sa poitrine. En deux jours, Shaolan et Sakura avaient échappé de peu à un incendie et à une asphyxie. Ces évènements étaient trop proches dans le temps pour qu'il s'agisse d'une coïncidence, et de toute façon, il ne croyait pas au hasard.
À cet instant, il sentit une petite main se poser sur la sienne. Il cilla et revint à la réalité. Il découvrit que Sakura était venue s'accroupir près de lui ; elle lui souriait.
– Ce qui est arrivé n'est pas de votre faute, Fye-san, lui dit-elle comme si elle avait deviné le fil de ses pensées.
– Sakura-chan …
Il baissa les yeux et se mordit la lèvre.
– Je ne veux pas qu'il vous arrive malheur …
– Shaolan-kun ne mourra pas, il me l'a promis. Quant à moi, tant que Shaolan, Kurogane-san et vous serez à mes côtés, je sais que je ne risquerai rien.
Le magicien lui sourit avec reconnaissance.
– Tu ne veux pas prendre un peu de repos, toi aussi ?
– Non, refusa-t-elle en secouant la tête. Je veux rester auprès de Shaolan, comme il reste auprès de moi à chaque fois que je m'endors en récupérant l'une de mes plumes. De cette manière, je serai la première personne qu'il verra à son réveil, comme il a été la première personne que j'ai vue lorsque je me suis réveillée, dans la République d'Hanshin.
Fye sourit, attendri, et observa la princesse retourner s'agenouiller près du lit. Elle glissa ses doigts dans ceux de Shaolan et appuya son coude sur le sommier. Même si elle n'en laissait rien paraître, elle tombait de sommeil. Mais elle avait pris une décision et elle s'y tiendrait. À ce moment, Kurogane apparut sur le seuil de la chambre. Fye se leva et le rejoignit sans bruit.
– Comment va le gamin ? demanda Kurogane.
– Il fait un peu de fièvre, sans doute pour évacuer les dernières traces de poison dans son sang. Mais il n'y a rien d'inquiétant. Je pense que demain il sera guéri. Et toi ? Comment va Sawa-Isis ?
– Elle a toussé assez longtemps, mais elle a enfin réussi à s'endormir.
Le regard de Kurogane se perdit dans le vide. Les mots que le double de sa mère lui avait adressés résonnaient encore dans son esprit. Fye s'aperçut de son trouble, mais ne dit rien. Finalement, Kurogane releva la tête :
– Sawa-Isis m'a laissé entendre qu'elle avait quelque chose à nous dire.
– À nous dire ? répéta Fye en fronçant les sourcils. À quel propos ?
– Je ne sais pas … mais je pense que ça a un rapport avec ce qui s'est passé cette nuit.
Le regard de Kurogane coula jusqu'au lit au dormait Shaolan, puis glissa sur Sakura.
– La princesse ne veut pas se reposer un peu ? Elle ne va pas rester assise par terre toute la nuit, quand même ?
– Si, si, elle veut rester auprès de Shaolan. Veillez sur lui comme il veille sur elle. C'est romantique, tu ne trouves pas ?
Le ninja émit un grognement et haussa les épaules.
– Et toi ? demanda-t-il au magicien.
– Eh bien, je pensais piquer un petit somme sur le lit d'à côté. Sauf si tu comptais t'y mettre, puisqu'à la base c'est le tien …
– Non, tu peux le prendre. Au pire, si je veux me reposer, je m'adosserai au mur.
– C'est vraiment sympa de ta part, Kuro-chan !
Fye alla prévenir Sakura qu'il allait dormir quelques heures. Kurogane en profita pour s'approcher de Mokona, qui se trouvait toujours sur le lit opposé. Il se pencha vers lui et lui dit à voix basse :
– Hé, boule de poils … j'ai un service à te demander.
– Un service à Mokona ?
– Ouais. Tu viens ?
– Hum … d'accord !
Le ninja mit le manjuu sur son épaule et ressortit discrètement de la chambre. Cependant, cela n'échappa pas à Fye qui le vit disparaître du coin de l'œil. Il fronça les sourcils, tandis qu'une vague inquiétude s'emparait de lui.
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Kurogane voulait trouver un endroit où il serait sûr d'être tranquille. Il parcourut plusieurs couloirs du palais et finit par passer devant la salle à manger. Il vit le jardin fleuri, au-delà des colonnes, qui brillait sous la lune ronde. Ça ferait l'affaire. Il descendit les quelques marches et alla s'asseoir sous un arbre, à l'abri des regards. Mokona sauta de son épaule et lui demanda, perplexe :
– Dis, Kuropi, c'est quoi ce service que tu voulais demander à Mokona ?
– Est-ce que tu peux appeler la sorcière pour moi ?
– Quoi ? Kurogane veut parler à Yuko ?
– Ouais …
– Mais Kuropon ne fait jamais ça, d'habitude …
– Ouais, je sais … mais c'est pas la question. Tu peux le faire, oui ou non ?
– Bien-sûr !
Mokona activa la perle rouge sur son front, qui projeta alors devant lui un écran holographique. La silhouette de la Sorcière des Dimensions y apparut aussitôt, un châle brodé de papillons sur les épaules.
– Tiens, Mokona ! s'étonna-t-elle. C'est encore toi ?
– Oui … enfin, cette fois, c'est Kurogane qui veut contacter Yuko.
La sorcière haussa les sourcils et son regard glissa au-delà du manjuu. Elle reconnut alors le ninja, assis en tailleur. Son visage était grave et exprimait une résolution inébranlable. Elle pinça les lèvres puis reporta son attention sur Mokona :
– Mokona, peux-tu maintenir la communication et dormir un peu ? Je pense que Kurogane veut me parler seul à seule.
– D'accord … bonne nuit Yuko.
Mokona ferma les yeux et s'écroula comme une masse dans un plant de fleurs. Kurogane hésita un instant à le mettre sur ses genoux, mais le laissa finalement au milieu des tulipes. Yuko se tourna alors vers lui.
– Kurogane … c'est bien l'une des premières fois que tu me contactes. Je suppose que ce n'est pas pour le plaisir de me faire la conversation.
– Tu supposes bien.
– Que veux-tu ?
– Je veux savoir si tu peux exaucer un vœu.
Les yeux de Yuko se plissèrent.
– Tout dépend de la nature de ce vœu.
– Il y a une femme dans ce pays, une princesse, qui nous a beaucoup aidés. Elle vient de sauver la vie de Shaolan. Elle s'appelle Sawa-Isis et elle est malade, d'un mal incurable. Est-ce que tu peux la guérir ?
Les sourcils de la sorcière se froncèrent, tandis qu'une moue de réticence apparut sur ses lèvres.
– Pourquoi tiens-tu autant à l'aider ?
Les épaules de Kurogane se crispèrent. La réponse qu'il allait formuler lui coûtait énormément. Pourtant, il finit par articuler :
– Cette femme … est importante pour moi.
– Pourquoi ? Tu viens de la rencontrer.
Kurogane releva la tête vers la Sorcière. Son regard était imperturbable, pourtant, il lui semblait qu'elle le testait. Voulait-elle savoir jusqu'à quel point il était déterminé ? Quelles étaient ses motivations profondes ? Ou le savait-elle déjà ? Il ne pouvait s'empêcher d'avoir l'impression qu'elle connaissait déjà la réponse à la question qu'elle lui avait posée. Quoi qu'il en soit, il n'avait pas trop le choix : s'il voulait qu'elle accède à sa demande, il allait devoir être franc jusqu'au bout. D'une voix grave, il finit par admettre :
– Cette femme … est un double de ma mère. Et je ne veux pas qu'elle meure.
Yuko cligna des yeux et un curieux tic contracta sa bouche, comme si elle était satisfaite de son honnêteté. Elle détourna son regard et dit d'une voix neutre :
– As-tu conscience que même si je la soigne de sa maladie, cela ne l'empêchera pas de mourir quand son heure sera venue ?
– Je le sais bien.
– Te rends-tu également compte que même si elle lui ressemble trait pour trait, Sawa-Isis n'est pas ta mère ? Tu ne pourras pas reconstruire avec elle le lien que tu as perdu.
– Ce n'est pas pour moi que je le fais. C'est pour elle.
Yuko dévisagea intensément Kurogane. Il soutint son regard sans ciller, sans laisser paraître la moindre trace d'hésitation. Yuko pinça les lèvres.
– Très bien … et quelle compensation m'offres-tu pour que ce vœu soit exaucé ?
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Quand Shaolan revint à lui, tiré du monde des songes par un rayon de soleil, il sentit une agréable chaleur dans sa main droite. Il tourna lentement la tête et découvrit le visage de Sakura à quelques centimètres du sien ; sa main gauche était glissée dans la sienne. Il sentit ses joues s'empourprer et son cœur faire un bond dans sa poitrine. Pourtant, la première surprise passée, il ne retira pas sa main, afin de savourer le doux contact de la peau de la princesse contre la sienne. Au bout de quelques minutes, il finit par se redresser et glissa le plus délicatement possible ses doigts de ceux de Sakura. Cependant, dès que celle-ci sentit la paume chaude qu'elle avait tenue toute la nuit lui échapper, elle remua la tête.
– Que se …
Elle ouvrit brusquement les yeux et se redressa.
– Shaolan-kun ! Tu es réveillé !
Sans réfléchir, elle se releva et le prit dans ses bras. Shaolan rougit, désarçonné par cette proximité inattendue mais tellement merveilleuse.
– Prin … princesse …
À cet instant, Sakura se rendit compte de l'audace de son étreinte. Elle rougit à son tour et se détacha de lui.
– Pardon !
Mokona agita les oreilles et ouvrit les yeux. Quand il vit Shaolan bien éveillé, un grand sourire étira les lèvres de la boule de poils. Il sauta vers le jeune homme en chantant :
– Shaolan est guéri ! Shaolan est guéri ! Pyuuu !
– Comment vous sentez-vous ? lui demanda Sakura.
– Bien … je n'ai plus aucune douleur. Mais … que m'est-il arrivé, exactement ?
– Kuropi va te faire un résumé ! déclara une voix joviale.
Fye venait à son tour de se réveiller. Kurogane, adossé à un mur de la chambre, se redressa. Il croisa les bras et lança au mage :
– Pourquoi ce serait à moi de raconter ? Tu adores parler, non ? T'as qu'à le faire.
– Bon, bon, si tu insistes pour que je déploie mes talents de conteur …
Fye entreprit donc de narrer à Shaolan la nuit mouvementée qu'ils avaient passée et l'intervention de Sawa-Isis, qui l'avait sauvé de la mort. Quand il acheva son récit, Shaolan baissa les yeux et murmura :
– Je vois … je dois donc la vie à dame Sawa-Isis. J'irai la remercier personnellement. Mais, Fye-san, il y a quelque chose qui m'intrigue … vous avez dit que ces serpents et cette fumée n'étaient pas ordinaires ?
– Non. Je suis certain qu'ils sont le fruit d'une incantation.
– Vous voulez dire que quelqu'un a utilisé la magie pour nous tuer, Sakura et moi ? Qui aurait pu faire une telle chose ?
Fye fronça les sourcils et baissa la tête. Il avait longuement réfléchi à la question avant de s'endormir. Il n'était pas parvenu, cependant, à trouver une réponse différente de celle qui lui était déjà apparue avant de se coucher : personne, à part un très puissant magicien ou un dieu, ne pouvait générer ce genre de magie. Seraient-ils de taille contre un tel ennemi ? À cet instant, une voix féminine retentit derrière eux :
– Je crois pouvoir répondre à votre question.
Ils se retournèrent et découvrirent la princesse Sawa-Isis, qui se tenait sur le seuil de leur chambre. Shaolan se leva immédiatement et s'inclina avec respect :
– Votre altesse, mes amis m'ont expliqué ce que vous avez fait pour moi cette nuit. Sans vous, je ne serais pas là. Veuillez accepter tous mes remerciements.
– Je t'en prie, répondit-elle doucement. Tu n'as pas besoin d'être aussi formel ; je suis heureuse que tu sois sain et sauf.
– Et vous, votre altesse, intervint alors Sakura, comment vous sentez-vous ?
– Beaucoup mieux, je te remercie. À vrai dire, cela faisait longtemps que je ne m'étais pas sentie aussi bien.
Elle sourit et Kurogane constata que les traits de son visage paraissaient plus reposés. Ses joues avaient repris des couleurs et son expression dégageait une grande sérénité. Le ninja ne put s'empêcher de sourire … et ce sourire n'échappa pas à Fye. Le magicien fronça les sourcils : qu'était allé faire Kurogane avec Mokona la nuit passée ? Il avait bien une idée, mais il espérait se tromper. Il n'eut pas le loisir d'aller au bout de sa pensée, car Shaolan se tourna de nouveau vers Sawa-Isis :
– Vous avez dit que vous pensiez savoir qui avait voulu nous éliminer, Sakura et moi ?
– En effet. J'aurais dû vous en parler plus tôt. J'espère que vous me pardonnerez de ne pas l'avoir fait. Je suis presque certaine que celui qui a voulu attenter à votre vie, cette nuit … c'est le pharaon d'Atoum, Atsuya-Seth.
Les quatre voyageurs ouvrirent des yeux ronds.
– Qu … quoi ? balbutia Mokona. Le roi de votre pays a voulu tuer Shaolan et Sakura ?
– Oui, tout comme je serais prête à parier que c'est lui qui a déclenché l'incendie de la maison des tanneurs.
Fye sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine : l'incendie serait d'origine criminelle ? Si Sawa-Isis disait la vérité, se pouvait-il que ni l'incendie, ni les serpents n'aient été provoqués par des dieux en colère ? Dans ce cas, était-il possible qu'il ne soit pas responsable des dangers qui s'étaient abattus sur ses amis ? Sawa-Isis baissa les yeux et poursuivit :
– Lorsque je vous ai raconté l'histoire de mon époux, Ushio-Osiris, je ne vous ai donné que la version officielle des faits. Mais en réalité, j'ai toujours soupçonné Atsuya-Seth d'avoir tué son demi-frère.
– Vous croyez qu'Atsuya-Seth a assassiné votre époux ? demanda Shaolan, stupéfait. Mais pourquoi ?
– Pour prendre sa place sur le trône de notre pays. Si Ushio-Osiris n'était pas mort, Atsuya-Seth n'aurait jamais régné, car il est le fils cadet de l'ancien pharaon. Je ne pense pas qu'il ait tué mon mari directement … mais peut-être en utilisant du poison, ou de la magie.
– Atsuya-Seth maîtrise lui aussi la magie ? s'étonna Fye.
– Oui, c'est un privilège que possèdent tous les membres de la famille royale. Comme je vous l'ai dit, nous portons tous un premier nom auquel est accolé le nom d'un dieu. C'est de cette divinité que nous tirons la source de notre magie. En l'invoquant, nous pouvons lui demander d'augmenter notre puissance.
– Et vous pensez qu'Atsuya-Seth a prié le dieu dont il porte le nom afin qu'il l'aide à assassiner Ushio-Osiris ? comprit Shaolan.
– C'est possible … après tout, mon mari portait déjà malheur à notre royaume avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus. Ce n'était pas un roi populaire et sa mort allait être accueillie comme un soulagement par les habitants. Atsuya-Seth le savait et a dû en profiter.
– Donc, intervint Fye, vous pensez que même si votre époux a été tué par son demi-frère, il était quand même responsable des fléaux qui se sont abattus sur votre pays ?
– Eh bien … même si j'aimais sincèrement Ushio-Osiris, je crois en effet qu'il avait été maudit par les dieux.
Fye baissa la tête, déçu. Pendant un bref instant, il avait pensé pouvoir échapper à son destin. Mais celui-ci l'avait rattrapé, comme toujours. Ushio-Osiris avait été maudit des dieux et les personnes blondes aux yeux bleus héritaient de ce sort funeste. On ne peut pas se libérer du poids d'une malédiction.
– Cependant, poursuivit Sawa-Isis, je suis persuadée qu'Atsuya-Seth ne désirait pas seulement le trône de mon mari. Je crois qu'il convoitait également un objet qu'il possédait.
– Quel objet ? demanda Sakura.
– Je pense … qu'il s'agit de votre plume, princesse Sakura.
