Chapitre 9

Les quatre compagnons dévisagèrent Sawa-Isis, bouche bée.

– Atsuya-Seth désire s'emparer de ma … plume ? répéta Sakura.

– Oui. Mon mari m'avait raconté qu'un jour, lors d'une partie de chasse, il avait trouvé une plume étrange, qui n'appartenait à aucun oiseau qu'il connaissait. Il l'a ramenée au palais, l'a observée et a rapidement compris qu'elle recelait un immense pouvoir. Il a voulu l'utiliser pour apporter la prospérité dans notre royaume. Au début, cela a fonctionné, mais un an après sa découverte, les désastres ont commencé à s'abattre sur notre pays. Nous avons pris peur. Nous avons pensé que cette plume appartenait peut-être aux dieux et que sans le vouloir, mon mari le leur avait peut-être volée.

– Une plume qui appartient aux dieux ? répéta Mokona.

– Ce serait la raison pour laquelle Ushio-Osiris a été maudit ? comprit Fye.

– C'est ce que je pense.

– Mais ça n'a pas de sens, intervint Shaolan, puisque cette plume appartient à Sakura !

– C'est vrai, à moins qu'un dieu de notre pays ait trouvé cette plume avant Ushio-Osiris. Il aurait pu malencontreusement la perdre par la suite … dans ce cas, il pourrait considérer cette plume comme sa propriété et voudrait châtier tout humain qui s'en emparerait.

– Mais alors … si votre époux est décédé, votre altesse … c'est ma faute, souffla Sakura, accablée.

Elle dévisagea intensément la noble dame, le cœur serré. Fye posa sa main sur celle de la jeune fille et déclara :

– Ce n'est pas de ta faute, Sakura-chan. Tu n'as pas choisi de perdre tes plumes, ni que celles-ci tombent entre les mains d'un dieu ou d'un pharaon.

– Mais, Fye-san … vous non plus, vous n'avez pas choisi d'avoir les yeux bleus et les cheveux blonds.

Le magicien tressaillit, désarçonné par la justesse de son raisonnement. C'est vrai, il n'avait choisi ni la couleur de ses yeux, ni celle de ses cheveux … tout comme il n'avait pas choisi de naître avec un frère jumeau. Il se mordit la lèvre et se tut.

– En tout cas, dit Sawa-Isis, Atsuya-Seth savait que son demi-frère possédait un objet qui détenait un grand pouvoir, même s'il ignorait qu'il s'agissait d'une plume. Et il était prêt à tout pour s'en emparer.

– Quitte à être maudit lui aussi ? s'étonna Kurogane.

– Il faut le croire. Quand mon époux est mort, je savais qu'Atsuya-Seth convoitait cette plume, alors j'ai demandé à l'embaumeur de la cacher.

– L'embaumeur ? répéta Sakura. Qu'est-ce que c'est ?

– Ah, pardon, c'est vrai que vous ne connaissez pas nos coutumes funéraires. Nous autres, au pays d'Atoum, pensons qu'il existe une vie après la mort et que lorsqu'une personne décède, le ba qui représente son âme, ainsi que le ka, qui représente son énergie vitale, se dissocient de son corps.

– Là d'où je viens, nous avons une conception similaire, observa Kurogane. Chaque personne possède une âme mais dans son corps circule le ki, l'énergie vitale qui relie tous les êtres entre eux.

– Le ba et le ka sont très importants pour les gens d'Atoum, mais nous pensons que le mort a également besoin de son corps pour entamer une nouvelle vie dans l'au-delà. Si le corps est incomplet ou qu'il se décompose, le défunt ne pourra pas accéder au royaume des morts. C'est dans ce but que nous avons inventé la momification.

– Qu'est-ce que la mofimica … la momification ? balbutia Sakura.

– C'est un long processus funéraire. Lorsqu'une personne meure, on commence par lui retirer tous ses viscères, y compris le cerveau, que l'on fait sortir par le nez avec une pince.

– Pouah, c'est dégoûtant ! fit Mokona en faisant la grimace.

– Les organes sont conservés dans des vases appelés canopes. Ensuite, on place le corps dans du natron – un sorte de sel, si vous préférez – afin qu'il se dessèche. Puis, on le rembourre grâce à des herbes aromatiques.

Les cinq voyageurs sentirent leur estomac s'agiter convulsivement devant cette description par le menu des pratiques mortuaires d'Atoum ; heureusement qu'ils n'avaient pas encore pris leur petit-déjeuner. Malgré tout, Shaolan ne put s'empêcher de songer que ces rites présentaient un caractère unique, dont il n'avait jamais entendu parler au cours de ses voyages avec son père, ni, plus récemment, dans les mondes qu'il avait visités avec ses amis. Il aurait bien aimé sortir un carnet et demander quelques précisions à Sawa-Isis, mais il se retint. Sakura avait ouvert des yeux ronds comme des soucoupes devant l'explication détaillée de coutumes qui n'avaient rien de ragoûtantes. Fye, de son côté, avait côtoyé suffisamment de cadavres au cours de son existence pour s'épargner le cauchemar de les imaginer desséchés. Quant à Kurogane, il était maintenant persuadé que les gens de ce monde avaient vraiment de drôles d'idées concernant leurs morts. Les seules occasions où il avait vu un homme se vider de ses entrailles, c'était sur un champ de bataille, alors savoir qu'ici, on les retirait volontairement aux cadavres, le cerveau par le nez en plus … non, mieux valait ne pas imaginer l'opération. Sawa-Isis dut voir à la tête qu'ils faisaient qu'elle les avait choqués, et tenta, sans grande réussite, de se rattraper :

– Je comprends que cela vous surprenne, mais préserver le corps est capital pour les gens de notre pays. Une fois le corps rembourré, chaque membre du corps est entouré de fines bandelettes qui maintiennent le cadavre en position.

Les cinq paires d'yeux de ses hôtes la fixèrent, leur teint devenant de plus en plus vert. Finalement, Sakura lâcha, d'une toute petite voix :

– Et votre mari a été traité selon cette coutume ?

– Oui. Une fois toutes les étapes achevées, c'est le corps enserré de bandelettes qu'on appelle la momie. L'embaumeur est celui qui se charge de tout le processus et c'est à lui que j'avais demandé de cacher votre plume dans la chambre funéraire de mon mari, à un endroit où elle ne pourrait pas être trouvée. Malheureusement, comme je vous l'ai dit, la momie de mon époux a été profanée la veille de son inhumation. Quelqu'un a ouvert le vase canope qui contenait ses yeux et a volé l'œil droit.

– Pourquoi voler cet œil ? demanda Kurogane.

– Nos prêtres pensent que les yeux sont porteurs de magie. Celui qui a commis ce crime croyait peut-être qu'Ushio-Osiris avait absorbé la magie de la plume dans son œil.

Des yeux porteurs de magie, songea Fye, troublé. Sakura remarqua que le regard du magicien se perdait dans le néant et posa une main sur la sienne :

– Fye-san, tout va bien ?

– Hein ? Euh … oui, ça va.

Kurogane lui adressa un regard suspicieux, mais le mage avait déjà reporté son attention sur Sawa-Isis.

– Cependant, les yeux de mon mari ne contenaient aucune magie, continua celle-ci. C'est pourquoi je pense que celui qui convoitait son pouvoir ignorait qu'il résidait dans une plume.

– Et cette personne, vous pensez qu'il s'agit d'Atsuya-Seth ? dit Shaolan.

– Oui. L'embaumeur qui s'était occupé de mon époux a été retrouvé mort, au matin de l'inhumation. Les prêtres ont vu dans son décès et dans le vol de l'œil d'Ushio-Osiris un signe de la colère des dieux. Moi, j'ai tout de suite soupçonné qu'il puisse s'agir d'un crime d'Atsuya-Seth, mais comme je n'avais aucune preuve, je n'ai rien dit. Cependant, je suis allée parler avec les prêtres et l'architecte de la pyramide, en leur demandant s'ils accepteraient de placer le sarcophage de mon époux dans une autre chambre que celle qui était initialement prévue.

– Pourquoi ? demanda Sakura.

–Vous saviez qu'Atsuya-Seth n'avait pas trouvé la plume, devina Fye, et qu'il pourrait potentiellement revenir la chercher dans le tombeau de votre mari après l'enterrement. Vous vouliez donc protéger la plume de Sakura, n'est-ce pas ?

– En effet. Je voulais qu'Ushio-Osiris soit inhumé dans une salle qu'Atsuya-Seth ne pourrait pas trouver, même s'il s'introduisait dans la pyramide. Pour me justifier auprès des prêtres, j'ai dit que la dépouille d'un pharaon maudit devait être bien enfouie, afin d'apaiser les fléaux de notre pays. J'ai aussi obtenu que la chambre funéraire soit entourée de pièges et de sortilèges visant à empêcher quiconque de l'atteindre. Enfin, le jour de la cérémonie, seul le cortège des prêtres a été autorisé à entrer dans la pyramide, sans qu'aucun membre de la famille royale ne puisse les accompagner.

– Comme ça, Atsuya-Seth ne pouvait pas savoir que la chambre funéraire avait changé, comprit Shaolan.

– Exactement. Mon mari repose depuis ce jour dans la pyramide et personne n'y est entré.

– Comment le savez-vous ? demanda Kurogane.

– Je fais surveiller Atsuya-Seth par mes espions.

Kurogane haussa les sourcils, étonné que Sawa-Isis ait des informateurs à son service. Sa vraie mère aurait-elle pu faire une telle chose ? Toutes deux semblaient si fragiles, mais elles étaient loin d'être naïves.

– Cependant, reprit Sawa-Isis d'une voix grave, Atsuya-Seth n'a pas oublié la plume. J'en ai eu la confirmation hier soir, lorsque j'ai vu qu'il recevait un architecte, juste avant vous.

– Cet architecte, c'est celui qui a construit la pyramide de votre époux, n'est-ce pas ? dit Fye. C'est pour cela que vous étiez troublée ?

– Oui. J'avais réussi à obtenir son silence sur le changement de chambre funéraire. Qu'il réapparaisse à la cour m'a immédiatement inquiétée. Je suis sûre qu'Atsuya-Seth va essayer de le soudoyer pour qu'il lui révèle où se trouve la véritable chambre de mon mari.

Kurogane, bras croisés, observa :

– Cette histoire est inquiétante en effet, mais quel rapport tout cela a-t-il avec la tentative d'assassinat du gamin et la princesse ?

Sawa-Isis se tourna vers Shaolan :

– Quand vous avez dit à Atsuya-Seth que vous cherchiez les souvenirs de la princesse Sakura, il a enfin compris que le pouvoir qu'il convoitait depuis quinze ans résidait dans une plume. Il a donc voulu tuer la détentrice de ce fragment de mémoire pour qu'elle ne puisse jamais le récupérer. Cependant, s'il n'y a que toi que les serpents ont mordu cette nuit, Shaolan, c'est parce que celui qu'Atsuya-Seth désire le plus éliminer … c'est toi.

– Moi ?

– Oui. Il veut te tuer, car il est persuadé que tu es celui annoncé par la prophétie.

Les quatre voyageurs dévisagèrent Sawa-Isis, interloqués.

– La prophétie ? répéta Shaolan. Mais quelle prophétie ?

– Après l'enterrement de mon mari, des prêtres ont eu une vision et ont formulé une prophétie. Elle affirme qu'un jour l'ennemi de Pharaon sera de retour et qu'il possédera la force d'un dieu. Je pense qu'Atsuya-Seth a interprété cette prédiction comme l'annonce qu'un jour l'âme d'Ushio-Osiris se réincarnerait et qu'elle viendrait se venger. Et il est persuadé que la réincarnation d'Ushio-Osiris, c'est toi, Shaolan.

– Moi ? Mais ce n'est pas possible, enfin ! Je ne peux être celui que vous dîtes, je n'appartiens pas à votre monde ! Et puis, je ne ressemble pas du tout à votre époux !

– La prophétie dit que l'on pourra reconnaître l'ennemi de Pharaon car il se présentera lors d'une réception royale … et qu'il sera aveugle de l'œil droit. Le même œil que celui qui a été volé à Ushio-Osiris.

Shaolan tressaillit et porta machinalement une main devant son œil aveugle. De nouveau, les doutes le submergèrent. Son plus lointain souvenir, celui d'un enfant seul dans la rue, le corps couverts de bandages, lui revint en mémoire. Il revit son père adoptif se pencher vers lui et le ramener dans sa maison : c'est ce jour-là qu'avait commencé sa nouvelle existence, lorsqu'il avait sept ans. Il ne se rappelait de rien auparavant. Se pouvait-il qu'il ait vécu dans une autre dimension ? Se pouvait-il qu'il soit réellement la réincarnation du pharaon Ushio-Osiris ? Kurogane se tourna vers le double de sa mère et lui demanda :

– Et vous, pensez-vous que Shaolan soit celui annoncé par la prophétie ?

– Je le crois. C'est aussi pour cela que je crois que votre venue peut sauver le pays d'Atoum.

– Vous vous étiez rendue compte que Shaolan-kun ne voyait que d'un œil ? demanda Sakura.

– Oui.

– C'est pour cela que vous avez tenus à nous présenter à Atsuya-Seth, n'est-ce pas ? comprit Fye. Nous amener à sa cour, c'était une sorte d'avertissement à son attention s'il est bien le meurtrier de votre époux.

– En effet.

– Mais en faisant ça, vous exposiez le gamin et la princesse au danger, non ? remarqua Kurogane.

– Je savais que Pharaon passerait rapidement à l'action, mais je ne pensais tout de même pas qu'il agirait aussi vite. Après l'attaque de cette nuit, nous allons devoir nous montrer plus prudents.

Les yeux de Shaolan s'étaient mis à briller avec intensité.

– Nous devons surtout récupérer la plume avant lui.

– Le problème, souligna Sawa-Isis, est que si Atsuya-Seth parvient à corrompre l'architecte de la pyramide afin qu'il lui révèle où Ushio-Osiris est enterré, il pourrait trouver la plume avant vous.

– Il faut le devancer !

– Votre architecte là, il possède des plans de la pyramide ? demanda Kurogane. Il pourrait les montrer au pharaon ?

– Oui.

Les lèvres de Fye s'étirèrent en un sourire malicieux.

– Et ces plans, on ne pourrait pas … les voler ?

– Je te rappelle que la dernière fois qu'on a voulu voler un truc, on a failli être tous capturés, souligna Kurogane.

– Il suffit de s'y prendre au bon moment.

– Fye-san a raison, ça pourrait être une bonne idée, acquiesça Sakura.

– Waouh, Sakura devient une rebelle ! s'exclama Mokona, épaté.

– J'avais envisagé cette solution, admit Sawa-Isis. Demain, Pharaon préside la grande compétition sportive annuelle du pays d'Atoum. Lui-même participe à plusieurs épreuves et toute la cour sera présente, donc logiquement l'architecte y sera également. Cela vous laisserait le champ libre pour aller fouiller sa maison.

– Oui, mais il nous faut un alibi, réfléchit Shaolan. Si l'architecte et Atsuya-Seth comprennent que nous sommes venus chercher les plans de la pyramide, nous pourrions nous faire arrêter.

– Nous devrions nous rendre tous ensemble à cet évènement sportif, suggéra Fye, afin qu'Atsuya-Seth nous voie. Puis, deux d'entre nous pourraient s'éclipser pendant que le roi participera aux jeux afin d'aller fouiller la maison de l'architecte.

– Ouais, c'est une bonne idée, acquiesça Kurogane.

– Mais lesquels d'entre vous vont jouer les espions ? demanda Sawa-Isis, intriguée.

À cet instant, Shaolan vit Sakura relever la tête, une lueur étrange dans ses yeux et un sourire sur ses lèvres qui l'inquiétèrent aussitôt.

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Le lendemain matin, les cinq voyageurs ainsi que Sawa-Isis se rendirent dans l'arène où se tiendrait la grande compétition sportive. Le haut bâtiment bâti en briques blanchies à la chaux resplendissait sous le soleil d'un ivoire aveuglant. À leur arrivée, les gradins étaient déjà à moitié combles et un brouhaha assourdissant les assaillit. Sous cette cagne, mieux valait s'abriter : ils réussirent à trouver une place à l'ombre, un peu en hauteur. Ils repérèrent aussitôt l'architecte de la pyramide d'Ushio-Osiris, assis en contrebas. Face à eux se dressait une loge surmontée d'un auvent en toile rigide, sous lequel était placé un fauteuil encore vide, dont le dossier était orné de scènes peintes chatoyantes. Atsuya-Seth n'était pas encore arrivé. Shaolan se pencha vers l'arène de forme ovale, couverte d'un sable ocre duquel émanait une odeur de poussière chaude. Sur la gauche se dressait une haute estrade en bois, tandis que des cibles d'archers étaient alignées contre le mur de droite.

– Combien d'épreuves y-a-t-il pendant cette compétition ? demanda l'adolescent à Sawa-Isis.

– Quatre en tout. Cela commence par une épreuve de lutte, puis de tir à l'arc, d'athlétisme et enfin d'assaut au bâton. Il y a des concurrents différents pour chaque épreuve et un vainqueur est désigné dans chaque catégorie. Cependant, Pharaon participe à toutes les épreuves afin de démontrer sa force. Ces jeux ont aussi un rôle rituel puisqu'ils sont dédiés au dieu Seth.

– Le dieu dont le pharaon porte le nom ? releva Kurogane.

– Oui. Ces jeux sont une manière de l'honorer.

À cet instant, l'entrée de Pharaon fut annoncée et tous les spectateurs se levèrent. Atsuya-Seth apparut dans la loge et adressa un salut aux courtisans venus assister au spectacle. Son regard tomba alors sur Sawa-Isis, Kurogane, Fye … puis Sakura et Shaolan. Ainsi, ce que lui avait dit son espion était vrai : ils avaient survécu. Sans doute grâce à la magie de sa belle-sœur. Un rictus apparut au coin des lèvres du souverain. Maudits soient-ils. Il ne les laisserait pas contrarier ses plans. Avec raideur, il prit place sur son fauteuil et posa ses bras sur les accoudoirs. D'un geste sec, il ordonna que les jeux commencent. Les lutteurs se succédèrent sur l'estrade, dans un combat déterminé. Quand le pharaon se leva pour affronter le dernier candidat en lice, Kurogane, Shaolan, Fye et Sakura échangèrent un regard. Discrètement, le mage et la princesse glissèrent le long des bancs et quittèrent l'arène. Shaolan les observa disparaître, le regard inquiet. Il jeta un coup d'œil à Kurogane et dit d'une voix tendue :

– Je me demande si j'ai bien fait d'accepter que Sakura accompagne Fye-san …

– Elle tenait à se rendre utile, dit Kurogane. Tout ce que j'espère, c'est qu'elle arrivera à se faire discrète … comme l'autre boule de poils, d'ailleurs. De toute façon, tu n'avais pas vraiment le choix, gamin : vu l'attention que te porte Atsuya-Seth, si tu disparais d'un seul coup il s'en rendra immédiatement compte.

– Oui, vous avez raison … mais j'espère qu'il n'arrivera rien à Sakura.

– Tu dois apprendre à lui faire confiance.

Shaolan fronça les sourcils : même si cela lui coûtait de l'admettre, il savait que le ninja avait raison. Il devait laisser Sakura agir par elle-même, et ce malgré qu'il se sente inquiet dès que la princesse n'était plus auprès de lui. Au début de leur voyage, Sakura était un peu désorientée, et il avait pris l'habitude d'être toujours là pour la protéger. À présent qu'elle acquérait de plus en plus d'autonomie, il savait qu'il devait la laisser prendre des initiatives. Pourtant, il ne pouvait empêcher l'appréhension de lui tordre l'estomac. Kurogane croisa les bras et lui dit d'un air confiant :

– T'inquiète, ça va aller.

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Fye et Sakura traversèrent la ville au pas de course, Mokona balloté sur l'épaule du magicien. Ils arrivèrent bientôt en vue de l'adresse que Sawa-Isis leur avait donnée. Ils se plaquèrent contre le mur d'une bâtisse voisine et jetèrent prudemment un œil en direction de la maison de l'architecte : trois hommes armés de lances en gardaient l'entrée.

– Eh bien, marmonna Fye, cet architecte a au moins conscience d'être le gardien d'un secret d'État. Il n'a pas lésiné sur la surveillance.

– Comment va-t-on entrer ? souffla Sakura.

– Suis-moi.

Ils firent discrètement le tour de la maison pour repérer d'autres ouvertures. Hormis une fenêtre grillagée, ils n'aperçurent qu'une lucarne bien trop petite pour qu'ils puissent s'y faufiler. Un bâtiment annexe était accolé à l'arrière de la demeure : aux odeurs de ragoût qui en émanaient, ils devinèrent qu'il s'agissait de cuisines. Le toit de cette annexe était plat et plus bas que celui du logis principal, tout aussi plat et entouré d'une balustrade en pierre indiquant qu'il servait probablement de terrasse. Fye fronça les sourcils :

– Là-haut, il y a forcément un escalier qui redescend dans la maison … Sakura-chan, crois-tu que tu pourrais atteindre le toit des cuisines si je te fais la courte échelle ?

– Je pense que oui.

– Alors, c'est parti …

Le mage mit un genou à terre puis croisa les mains, paumes vers le ciel. Sakura y posa le pied droit et s'appuya de ses deux mains contre le mur. Fye se releva et elle réussit à attraper le rebord du toit des cuisines. Avec précaution, elle s'y hissa. Pendant ce temps, Fye recula de plusieurs mètres.

– Mokona, accroche-toi, ça va secouer un peu !

– D'accord ! acquiesça la petite boule de poils en s'agrippant à son épaule.

Le magicien prit de l'élan, courut quelques mètres avant de prendre appui sur son pied d'appel et sauta sur le toit des cuisines avec la souplesse d'un chat. Ils grimpèrent ensuite sur le toit de la demeure principale, en prenant garde à ne faire d'abord que dépasser leur tête pour s'assurer qu'aucun garde ne patrouillait.

– Personne à l'horizon, constata Fye à voix-basse.

– Là, il y a un escalier ! souffla Sakura.

– Parfait.

Ils se hissèrent sur la terrasse, puis se dirigèrent vers l'escalier. Ils descendirent les marches à pas de loup, l'oreille aux aguets, mais la maison était silencieuse. L'architecte y vivait vraisemblablement seul avec sa domesticité.

– Où pourraient se trouver les plans de la pyramide ? murmura Sakura.

– Il doit y avoir un bureau, dit Fye.

Ils passèrent devant une salle à manger, une chambre, et enfin ils poussèrent sans bruit la porte d'une salle de travail. De nombreux rouleaux de papyrus étaient alignés sur des étagères, tandis que d'autres recouvraient une table avec des compas et des équerres.

– On a trouvé le bureau ! souffla Mokona.

– Maintenant, dit Fye, il s'agit de mettre la main sur les plans de la pyramide.

– Shaolan m'a enseigné le hiéroglyphe pour écrire le nom d'Ushio-Osiris, dit Sakura, je devrais donc être capable de le reconnaître.

Fye s'approcha du bureau et écarta les instruments de mesure.

– Est-ce que tu vois ce nom sur l'un des papyrus posés ici ?

– Mmm … non.

– Alors, les plans que nous cherchons sont parmi tous ces rouleaux, en déduisit Mokona en se tournant vers les étagères.

Sur les rayonnages s'empilaient des dizaines de papyrus. Fye et Sakura avisèrent le tas, tendus.

– Le temps qu'on les déroule tous, on pourrait être repérés, souffla la jeune fille, préoccupée.

– Il va falloir nous dépêcher.

Ils se saisirent chacun d'un rouleau et entreprirent de le déplier avec précaution : le matériau était fragile, et au moindre mouvement trop brusque, il se déchirerait. Sakura parcourut rapidement les titres de hiéroglyphes qui apparaissaient dans les en-têtes, mais aucun d'eux ne correspondait au nom d'Ushio-Osiris. Ils continuèrent en silence, en prenant soin de replacer les rouleaux qu'ils consultaient à la place où ils l'avaient pris. Ils jetaient fréquemment des coups d'œil furtifs en direction de la porte entrebâillée du bureau, attentifs au moindre bruit. Cela faisait près de dix minutes qu'ils épluchaient les papyrus, quand des bruits de pas résonnèrent dans le couloir : ils paraissaient venir dans leur direction. Sakura releva un regard paniqué vers Fye : celui-ci réagit promptement, saisit la princesse par la main et l'entraîna derrière le bureau pour s'y cacher. Les bruits de pas se rapprochaient. Sakura sentit son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine à mesure que la cadence devenait de plus en plus distincte, de plus en plus menaçante. Une silhouette s'immobilisa devant la porte entrouverte et son ombre s'étira lentement depuis le seuil jusqu'au pied de leur cachette. Sakura se recroquevilla sur elle-même en retenant sa respiration. Une main se posa alors sur la poignée de la porte et la referma doucement. Les gonds grincèrent et le loquet se rabaissa. Puis, les bruits de pas s'éloignèrent.

Sakura rouvrit les yeux et reprit haleine, soulagée. Elle se redressa et vit que Fye souriait.

– On a eu de la chance, dit-il. C'était sans doute juste un domestique. Dépêchons-nous de trouver les plans de la pyramide d'Ushio-Osiris.

Ils déroulèrent de nouveau des papyrus, et soudain Sakura s'exclama à voix basse :

– Je l'ai !

Elle tenait entre ses mains un rouleau qui représentait une pyramide en coupe. Dans le cartouche qui surmontait les dessins était inscrit le nom d'Ushio-Osiris.

– Bien joué, Sakura-chan ! la félicita le mage.

– Et ça, qu'est-ce que c'est ? demanda alors Mokona.

Il désignait une petite boite en bois derrière le rouleau que Sakura venait de tirer. Fye l'attrapa et l'ouvrit : à l'intérieur reposait une étrange amulette sculptée en forme d'œil : dans un ovale prolongé par un trait de khôl, une pupille noire semblait les fixer. Une ligne supérieure dessinait le sourcil, tandis qu'une seconde partait du coin intérieur de l'œil pour se déployer sous la paupière et se terminer en spirale qui n'était pas sans rappeler une larme. Enfin, trois traits s'étiraient à la verticale depuis le bord de la paupière inférieure.

– Ça fait un peu peur, chuchota Mokona.

– C'est peut-être un talisman, suggéra Fye.

– Il y a aussi le nom d'Ushio-Osiris écrit sur la boîte qui le contient, lui signala Sakura.

– Dans ce cas, prenons-le aussi. Mokona, est-ce que tu pourrais aspirer tout ça afin qu'on garde les mains libres ?

– Oui, pas de problème !

Le manjuu ouvrit grand la bouche et avala tout rond les plans et l'amulette. Fye échangea un regard avec ses compagnons et dit avec un clin d'œil :

– Maintenant, il ne reste plus qu'à ressortir.