Bonjour bonjour ! Voici la suite ! Au programme, une scène légère, une autre beaucoup moins, et des révélations pour débrouiller tout ce schmilblick. Bonne lecture !
Chapitre 11
Kurogane et Sakura n'eurent aucun mal à trouver le marché aux animaux dont leur avait parlé Sawa-Isis : il y régnait un vacarme épouvantable. Aux réclames des vendeurs se mêlaient le caquètement bavard des poules, le braiement stupide des ânes, les bêlements moqueurs des moutons et les mugissements apathiques des vaches. Les odeurs se superposaient à cette atmosphère étourdissante : foin éparpillé un peu partout sur la place, laine fraîchement tondue et déjections d'animaux de toutes races, le tout chauffé par un soleil de plomb, ce qui n'arrangeait pas l'affaire. Cependant, Sakura ne s'en formalisa pas et s'approcha des animaux. Elle caressa d'abord un âne, puis s'accroupit près d'une poule et ses poussins avant de passer la main à travers une grille pour caresser les oreilles d'un lapin.
– Ça me rappelle Mokona, dit-elle avec un sourire.
Elle releva la tête et se rendit compte que Kurogane avait déjà avancé jusqu'à un vendeur de bêtes de somme. En le rejoignant, elle l'entendit s'exclamer :
– Comment ça, vous n'avez plus aucun cheval ?
– Je suis vraiment désolé, s'excusa le marchand, mais le dernier est parti il y a une heure à peine. Je peux vous proposer des ânes, si vous voulez.
– Vous plaisantez ? Y'a pas plus têtues que ces bêtes-là ! Et puis, question rapidité, c'est loin d'être des flèches …
– Pourquoi avez-vous besoin de chevaux ?
– Pour aller dans le désert.
– Ah, mais vous auriez dû le dire plus tôt ! Si vous allez dans le désert, j'ai quelque chose pour vous !
Le vendeur s'approcha de trois étranges animaux que ni Kurogane ni Sakura n'avaient jamais vus de toute leur vie. Juchés sur quatre hautes pattes osseuses, ils étaient plus grands que des chevaux et leur corps imposant était recouvert d'un poil ocre épais. Leur long cou semblait avoir été étiré de manière disproportionnée et leur tête était surmontée de deux petites oreilles rondes qui leur donnaient un air comique. L'éclat de leurs yeux noirs balançait entre la malice et l'apathie et sur leur museau proéminent se dessinait une longue bouche, qui paraissait sourire d'un air goguenard. Une barbe de longs poils pendait le long de leur cou et sur leur dos se dressait une curieuse bosse ronde.
– Qu'est-ce que c'est ces trucs ? demanda Kurogane en croisant les bras. Ça ne ressemble pas du tout à des chevaux ! Et puis, vous avez vu la bosse qu'ils ont ? Vous n'avez pas honte de vendre des bêtes maltraitées ?
– Ces bêtes n'ont pas été maltraitées ! se récria le vendeur en agitant les mains. Elles portent naturellement cette bosse qui contient une graisse qui leur permet de survivre dans le désert plusieurs jours sans manger.
– Vraiment ? s'étonna Sakura en s'approchant de l'une d'elles.
– Oui ! Ce sont des dromadaires. Il n'y en a pas beaucoup dans notre pays, ils viennent plutôt de l'est. Ceux-ci m'ont été vendus par un marchand de passage dans notre ville. Ils sont très adaptés pour traverser le désert : leurs longs cils leur permettent de se protéger du sable et leurs narines peuvent se fermer en cas de tempête. Ils peuvent boire cent litres d'eau en quelques minutes pour se constituer une réserve.
– Cent litres d'eau ? répéta Kurogane. Vous rigolez ?
– Non, non, je suis très sérieux, répondit le marchand avec un large sourire. Leur peau très épaisse les protège de la chaleur et leurs pieds ne possèdent pas de sabots, mais des coussinets souples qui leur permettent de marcher longtemps dans le sable. C'est l'animal qu'il vous faut ! conclut-il en frappant dans ses mains, satisfait de sa harangue.
Kurogane haussa les sourcils, dubitatif. Ce gars mettait beaucoup trop d'ardeur à les convaincre pour paraître honnête. Venait-il d'inventer toutes les qualités qu'il prêtait à ces drôles d'animaux, ou y avait-il une part de vrai dans tout ça ? Sakura, trop ingénue pour s'imaginer que le vendeur cherchait à les arnaquer, était déjà en train de caresser les dromadaires. Le ninja décroisa les bras et s'approcha d'eux à son tour. Il toisa les bêtes quelques instants, méfiant. Il ne tenait pas à acheter n'importe quoi.
– Où on met la selle, sur ces trucs ?
– Sur la bosse, bien-sûr, déclara le vendeur, comme si c'était une évidence.
– Hum …
Kurogane fit quelques pas vers l'un des dromadaires, qui soutint son regard en mâchonnant nonchalamment une bouchée de foin. Ils se fixèrent ainsi pendant quelques secondes dans le blanc de l'œil, Kurogane se demandant ce qu'il avait fait pour tomber sur des animaux pareils, le dromadaire se demandant ce qu'il avait fait pour être potentiellement vendu à cet humain grognon.
– Kurogane-san, venez les toucher, ils ne sont pas méchants ! dit Sakura.
Il s'avança vers celui qui lui faisait face, leva une main vers sa tête et le caressa. Il constata avec surprise que son poil était extrêmement doux. L'animal le regarda d'un air fier, rieur, presque hautain, qui agaça le ninja. Il grommela :
– J'espère que c'est pas des bobards, ce que nous a raconté ton vendeur, et que t'es bien un as du désert … parce qu'en dehors de ça, je te trouve vraiment pas beau !
Le dromadaire, indigné, recula aussitôt la tête. Pour qui il se prenait, cet humain offensant ? Il était la crème de la crème des montures du désert ! Pas question qu'il se laisse insulter de la sorte. Il se racla la gorge à fond avec un son rauque, ouvrit la gueule avec une expression menaçante et plissa les yeux, tandis qu'il se réjouissait déjà de la tête que l'humain allait faire … et avant que Kurogane n'ait le temps de réagir, l'animal lui avait craché une vague de bave à la figure. Le ninja, qui ne s'attendait pas du tout à une telle réaction, demeura pétrifié sous la surprise tandis que le liquide gluant dégoulinait sur ses épaules. Le dromadaire, satisfait, remua ses naseaux d'un air narquois. Kurogane sentit aussitôt la colère lui monter au visage.
– Dis donc, l'animal, s'écria-t-il en le saisissant par la bride, tu veux que je te fasse une deuxième bosse en plus de celle que t'as déjà sur le dos ?
Le dromadaire blatéra d'un air moqueur, pas le moins du monde impressionné. Qu'est-ce qu'il croyait, celui-là, qu'il allait le transformer en chameau ?
– Oh, je suis désolé ! s'exclama le vendeur en accourant avec une bassine d'eau. Veuillez-vous rincer le visage, je vous en prie ! Normalement, mes dromadaires ne se conduisent pas de la sorte, mais que voulez-vous, quand deux caractères forts s'affrontent, il y a toujours des étincelles …
Kurogane grogna : il aurait préféré se prendre des étincelles dans la gueule plutôt que ce liquide visqueux. Et puis, qu'est-ce qu'il insinuait, ce vendeur, qu'il avait mauvais caractère ? Est-ce qu'il avait bien regardé ses bestiaux avant de parler ? Il plongea ses mains dans la bassine et se lava la figure. Pouah, cette bave était vraiment dégueu …
– Kurogane-san, intervint alors Sakura, je suis sûre que ce sont de bonnes bêtes ! Faîtes-moi confiance !
– Je sais pas pourquoi, mais je n'en suis pas convaincu.
– C'est juste qu'ils peuvent être susceptibles, il ne faut pas leur parler avec humeur …
– Elle a raison, cette jeune fille ! approuva aussitôt le marchand. Ce sont d'excellentes bêtes ! Vous ne regretterez pas votre acquisition !
– S'il vous plaît, Kurogane-san ! insista Sakura d'un air suppliant.
Ah, là, là, quand elle lui faisait cette tête-là, avec ses petits yeux émeraudes tous brillants, c'était dur de lui dire non. Il sentait déjà qu'il allait le regretter, mais bon …
– Ça va, ça va … on les prend.
– Merci, Kurogane-san !
Le vendeur les encaissa avec un grand sourire. Durant toute la transaction, Kurogane ne lâcha pas des yeux le dromadaire qui avait eu le culot de le couvrir de bave. Sale bête. Une chose était certaine, il ne choisirait pas celui-là comme monture.
Leurs nouveaux compagnons tenus par la bride, ils firent demi-tour vers le palais. À cet instant, une ombre attira l'œil de Kurogane. Il fronça les sourcils : depuis qu'ils étaient descendus en ville, il avait l'impression qu'on les suivait. Il n'eut pas cependant le temps de repérer celui qui les filait, car Mokona déboula soudain sur la place, totalement affolé.
– Kurogane ! Sakura !
– Moko-chan ! s'exclama la princesse. Qu'est-ce que tu fais ici ?
– C'est terrible ! Shaolan et Fye ont été capturés par Atsuya-Seth !
À ces mots, la princesse et le ninja sentirent leur cœur faire un bond dans leur poitrine.
– Qu'est-ce qu'il s'est passé ? dit Kurogane.
– Des soldats d'Atsuya-Seth nous ont attaqués ! Shaolan et Fye ont pu les repousser, mais après, le pharaon est arrivé avec un prêtre. Ils ont tous les deux utilisé la magie et Shaolan et Fye n'ont pas pu se défendre … et … et …
La boule de poils hoqueta, ses yeux se remplirent de larmes.
– Avant d'être emprisonné par le serpent de fumée, Shaolan m'a donné ça …
Il ouvrit la bouche et fit jaillir l'œil oudjat qu'il avait attrapé au vol. Sakura le saisit et le serra dans sa paume.
– Shaolan-kun …
– Et après, qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda Kurogane.
– Eh bien … Mokona est resté caché jusqu'à la fin de la bataille, pour savoir quels étaient les plans d'Atsuya-Seth … Mokona l'a entendu dire au prêtre de partir avec Shaolan pour la pyramide, parce qu'il pense que Shaolan est la réincarnation de son demi-frère et qu'il peut lui être utile … après, le pharaon a ordonné que Fye soit enfermé …
– Enfermé ? Où ça ?
– Euh … Mokona ne se rappelle plus …
– Fais un effort, manjuu !
– Ah oui, Mokona se souvient ! Atsuya-Seth a parlé d'un sous-sol secret sous le temple de Seth !
– Shaolan-kun … Fye-san … il faut absolument les secourir, murmura Sakura avec angoisse.
Kurogane, le cœur battant, demanda alors à la boule de poils :
– Et … Sawa-Isis ? Elle n'était pas avec vous ?
– Non, elle était allée prier dans un temple.
– Alors, elle n'a pas été capturée ?
– Non, Mokona ne croit pas.
Kurogane sentit sa poitrine s'alléger d'un poids : le double de sa mère était sain et sauf. Cependant, cela ne changeait rien à la gravité de la situation : le gamin et le mage étaient tombés dans le piège de cette pourriture d'Atsuya-Seth. Si le prêtre était déjà parti avec Shaolan dans le désert, ils auraient du mal à les rattraper. Malgré tout, ils allaient devoir essayer.
Mais avant ça, il fallait qu'ils s'occupent du magicien.
:::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::
Sous le temple de Seth se trouvait une salle sombre et profonde qui n'apparaissait sur aucun plan. Atsuya-Seth l'avait faite aménager dans le plus grand secret treize ans plus tôt ; il était la seule personne avec Ânkhou à en connaître l'existence. Dans le temps, elle lui avait servi de bureau pour élaborer ses projets. Depuis, dix ans s'étaient écoulés et il était devenu le souverain du pays d'Atoum ; il disposait à présent de vastes appartements et il n'était plus redescendu dans cette pièce depuis des lustres. Le mobilier s'y était lentement couvert de poussière et l'humidité s'y infiltrait à chaque crue du Nil, suintant au niveau des joints des murs et transformant peu à peu la salle en un cachot sordide.
Mains attachées dans le dos, Fye gisait sur le sol, étendu sur le côté. Les cordes serraient si forts ses poignets qu'elle le blessait et tout son corps tremblait de douleur. Il releva lentement la tête et souffla sur les mèches blondes qui lui retombaient sur la figure : sa vue était trouble et un violent mal de tête lui vrillait les tympans. Après que des soldats lui aient correctement lié les mains, Ânkhou l'avait conduit dans cette salle aux allures de prison. Il n'avait opposé aucune résistance ; il savait que s'il tentait quoi que ce soit, Shaolan en subirait les conséquences. On l'avait jeté dans cette pièce aux murs si noirs qu'ils semblaient s'ouvrir sur le néant et à l'odeur de refermé si forte qu'elle évoquait une tombe. Sur le seuil, Ânkhou avait levé une main et des filets de fumée avait de nouveau jailli de ses doigts, pour reprendre la forme effrayante du cobra que Fye avait déjà affronté dans les jardins. Puis, la porte de la salle souterraine s'était refermée et le serpent avait attaqué. Le mage avait tenté de lui résister, mais sans ses mains pour riposter et prisonnier d'une pièce sans issue, il n'avait pas tenu très longtemps. Il avait bondi, esquivé, couru, mais rapidement, il s'était épuisé. Les coups avaient commencé à l'atteindre, l'affaiblissant un peu plus à chaque fois qu'il heurtait un mur ou le sol. Pendant un quart d'heure qui lui avait paru durer un siècle, le serpent l'avait malmené, jusqu'à ce qu'il finisse par disparaître soudainement, sans doute lorsqu'Ânkhou avait quitté la ville pour prendre la direction de la pyramide d'Ushio-Osiris. Visiblement, songea Fye, ce serpent n'avait pas été créé pour le tuer. Atsuya-Seth désirait lui parler, il voulait donc qu'il soit en vie à son arrivée. Cependant, en vie ne semblait pas signifier en bon état aux yeux du pharaon. Tout son corps était couverte de blessures et d'ecchymoses ; une vilaine bosse à l'arrière du crâne lui empoissait les cheveux de sang et lui donnait une migraine abominable, et une douleur lancinante partait de son épaule droite pour descendre le long de son dos. Tout ça n'était vraiment pas bon signe : il était fort possible qu'il ait quelque chose de cassé et sa plaie à la tête ne lui disait rien qui vaille.
Au prix de contorsions douloureuses, il parvint à s'asseoir, poussa sur ses talons pour s'adosser au mur de la salle et reprit son souffle. Finalement, se dit-il avec un rictus, Kuro-chan avait raison : ces vêtements qui n'habillaient que la moitié du corps ne servaient vraiment à rien. Il perdait du sang et malgré la tiédeur moite du souterrain, il commençait à avoir froid. Mokona parviendrait-il à avertir ses amis rapidement ? Viendraient-ils le chercher ? Il serait plus logique qu'ils s'occupent d'abord de Shaolan. Sa vie à lui n'était que secondaire. Malheureusement, il n'avait pas encore le droit de mourir. Avant de partir, Ânkhou avait entouré toute la salle d'une barrière magique qui l'empêchait de s'évader ; le seul moyen de briser ce kekkai était d'utiliser lui-même la magie. Cependant, il l'avait déjà employée pour venir en aide à Shaolan, et c'était la deuxième fois qu'il le faisait depuis le pays de Reckord. S'il recommençait maintenant, le roi Ashura ne tarderait pas à se réveiller et Fye voulait à tout prix l'éviter. De plus, dans l'état où il se trouvait, il doutait de réussir à mobiliser tout son pouvoir.
À cet instant, le mage entendit des pas résonner dans l'escalier qui menait à la salle souterraine. La porte de la prison s'ouvrit et le pharaon Atsuya-Seth apparut dans l'encadrement, une torche à la main. Les flammes faisaient luire durement ses yeux noirs et enveloppaient son visage carré d'un halo menaçant. Il avisa les blessures de son prisonnier, un sourire mauvais à la commissure des lèvres. Le magicien le dévisagea pendant quelques secondes avec une indifférence froide, puis, à la grande surprise du pharaon, esquissa un sourire de défi.
– J'ai cru comprendre que le blond de mes cheveux vous insupportait … vous préférez la couleur du sang, peut-être ?
– Tu continues d'être insolent, à ce que je vois. Le serpent d'Ânkhou ne t'a pas suffi ?
– Je suis vraiment désolé, mais je suis un incorrigible bavard … et il en faut plus que ça pour me faire taire.
Les yeux d'Atsuya-Seth se rétrécirent. Il plaça sa torche dans un support en pierre, accroché à un mur, referma la porte puis s'avança vers Fye. Il s'agenouilla devant lui et d'une main puissante, il le saisit à la gorge : le magicien sentit l'air lui manquer et la douleur à l'arrière de sa tête se raviva. Atsuya-Seth approcha son visage du sien et lui dit froidement :
– Si tu n'as pas eu ton compte, ça peut s'arranger. Tout comme Ânkhou, je peux faire apparaître un serpent dans cette pièce … sauf qu'à la différence du sien, le mien sera venimeux.
– C'est … c'est comme ça que vous avez tué votre demi-frère ? parvint à articuler Fye. Avec du poison ?
Atsuya-Seth cilla, ne laissant paraître aucune surprise.
– C'est Sawa-Isis qui vous a raconté ça ? Elle pense donc que j'ai tué Ushio-Osiris grâce à du poison ? Qu'elle est naïve.
Fye fixa Atsuya-Seth avec une surprise à laquelle succéda rapidement le mépris. Le pharaon eut un rictus.
– Qu'est-ce qu'il y a ? Ma cruauté te surprend ?
– Non ... ce qui me surprend, c'est que vous n'ayez pas nié un seul instant avoir tué votre demi-frère.
Atsuya-Seth pinça les lèvres et ses narines se dilatèrent de colère. Fye se demanda s'il allait le tuer, mais à son grand étonnement, il sentit alors la pression sur son cou se relâcher : l'homme se redressa et le toisa de toute sa hauteur. Finalement, un mauvais sourire étira ses lèvres :
– Qu'est-ce que ça peut me faire, au fond, que tu connaisses la vérité ? Dans peu de temps tu seras mort. Et cela tombe bien, vois-tu, car ce qui m'intéresse, c'est ton cadavre. J'en ai besoin.
Fye déglutit et une sensation de terreur lui tordit l'estomac. Il avait besoin … de son cadavre ? Que voulait-il dire par là ? Une série de pensées plus horribles les unes que les autres lui traversèrent l'esprit. Astuya-Seth ricana :
– Ne t'en fais pas, je ne vais pas t'utiliser pour un quelconque rite magique. Tu es juste un excellent bouc-émissaire pour mon peuple et pour jouer ce rôle, tu m'es plus utile mort que vivant.
– Bouc-émissaire ? Que voulez-vous dire ?
– Tu veux savoir, hein ? Après tout, pourquoi pas. De toute façon, avec tout le sang que tu perds, tu n'en as plus pour très longtemps. Et puis, je n'ai jamais raconté cette histoire à personne, alors, j'aurai au moins eu cette petite satisfaction. Voilà la vérité : Ushio-Osiris était un roi faible. Il ne pensait qu'au bien-être de son peuple, à honorer les dieux et à être digne de la confiance des gens d'Atoum. Il ne prononçait jamais un mot de travers, il ne s'énervait jamais, il était toujours d'une morale irréprochable ; sa vertu en devenait écœurante. Il aurait été prêt à sacrifier sa grandeur royale si cela lui avait permis de nourrir ses sujets.
– Vous trouvez que c'est ça, être faible ? Je trouve au contraire que c'est là un comportement particulièrement noble.
– Ushio-Osiris était un idiot qui ne savait pas profiter des privilèges que lui conférait sa condition de roi. Hélas, c'était mon aîné et tant qu'il vivait, je ne pouvais rien faire. Cependant, un jour, j'ai appris qu'il avait trouvé un objet lors d'une chasse, un objet précieux qui lui avait permis de favoriser les récoltes et d'apporter la prospérité à notre pays. J'ignorais de quoi il s'agissait exactement, mais j'ai immédiatement compris que cet objet contenait un grand pouvoir. Je devinais qu'Ushio-Osiris n'oserait jamais l'utiliser à son propre avantage et très franchement, cela m'a paru être du gâchis. Je devais absolument m'emparer de cette chose afin de tirer profit de son pouvoir. J'étais prêt à tout pour y parvenir.
– Quitte à être victime de la même malédiction que votre demi-frère ?
Une lueur sadique passa dans le regard d'Atsuya-Seth.
– Il n'y a jamais eu de malédiction.
Fye sentit son cœur manquer un battement. Il eut la sensation qu'un gouffre s'ouvrait sous ses pieds et s'il n'avait pas été déjà assis sur le sol, ses jambes se seraient probablement dérobées sous lui. Sa migraine se transforma en vertige et il dut faire preuve de toute la volonté qui lui restait pour ne pas s'évanouir.
– Que … que voulez-vous dire ?
– La malédiction n'existe pas, c'est moi qui l'ai inventée.
La peau du mage se couvrit de chair de poule. Cette fois, son cœur s'était remis en marche et battait vite, très vite, à tout rompre, si fort qu'il l'entendait résonner dans ses oreilles.
– Mais … les dieux n'ont-ils pas abattu des fléaux sur votre pays ?
– Les dieux n'ont rien à voir là-dedans. C'est moi, avec l'aide d'Ânkhou et de quelques hommes mis dans le secret, qui avons déclenché ces catastrophes. Nous avons brûlé des champs entiers pour faire croire à une colère divine ; nous avons empoisonné l'eau de plusieurs puits de la ville pour la rendre imbuvable ; nous avons silencieusement assassiné des proches d'Ushio-Osiris pour que l'étau se resserre autour de lui. Ensuite, il a suffi à mes hommes de faire naître une rumeur qui prétendait que ces malheurs étaient dû à la couleur des cheveux et des yeux d'Ushio-Osiris, et que son origine étrangère était rejetée par les dieux. Pour finir, Ânkhou, qui est prêtre, a pratiqué une fausse divination pour confirmer cette accusation. Le tour était joué : tout le monde était persuadé qu'Ushio-Osiris était responsable des malheurs qui gangrénaient notre pays et que toutes les personnes qui lui ressemblaient attiraient le mauvais œil. Les étrangers qui vivaient à Atoum sont devenues des bouc-émissaires très commodes pour détourner l'attention du peuple. Je savais à ce moment-là que je pouvais tuer mon demi-frère sans que personne ne le regrette.
Atsuya-Seth sourit en se remémorant toutes les étapes de son plan, enflé d'orgueil d'avoir pu concevoir un stratagème aussi machiavélique. Il attendait que son auditeur pousse un cri horrifié ou lui adresse des supplications pour qu'il en finisse rapidement avec lui. Mais la réaction se fit attendre. Agacé, le pharaon se retourna vers le mage : sa tête était retombée sur sa poitrine et des mèches blondes recouvraient une partie de son visage. Pendant un instant, il crut qu'il s'était s'évanoui. Pourtant Fye se redressa, lentement, et quand ses yeux croisèrent ceux d'Atsuya-Seth, le pharaon sentit un frisson d'effroi le parcourir. Dans les prunelles bleues du magicien étincelait une colère sans nom, un incendie gelé de haine. L'intensité de ce regard plus terrible que le feu de l'enfer et plus mordant qu'un froid polaire le pétrifia sur place. Il croyait ne craindre rien ni personne, mais en cet instant, il en arriva à douter de sa capacité à repousser le blond si celui-ci choisissait de se jeter sur lui. Tout son corps tremblait d'une rage sourde qui semblait sur le point d'exploser. D'une voix si glaciale qu'elle donna l'impression au pharaon que son sang se congelait instantanément, il murmura :
– Avez-vous seulement pensé … avez-vous seulement pensé à ce que représentait une malédiction, avant d'en inventer une ? Les véritables malédictions sont impitoyables, car on ne peut pas y échapper. Une volonté supérieure à la nôtre a décidé d'une partie de notre destin et quoi que l'on fasse, cela ne changera jamais. Songer qu'on est la source du malheur des autres engendre une douleur intérieure qui n'est même pas descriptible par des mots. Et vous … vous, vous avez créé une malédiction de toutes pièces, parce que cela vous semblait … commode pour vos plans. Vous est-il parfois arrivé de penser à ce qu'ont pu endurer les personnes qui ont été accusées de tous les maux par votre faute ? Alors même qu'elles étaient innocentes ? Penser qu'elles étaient haïes des dieux, alors qu'elles n'étaient que le jouet de votre volonté égoïste ? Vous avez fait de leur vie un enfer … simplement pour réaliser votre souhait.
La mâchoire de Fye se contracta, le sang battait à ses tempes. Son regard rivé sur celui d'Atsuya-Seth, il acheva d'une voix assassine :
– Vous êtes un monstre.
Le pharaon dévisagea longuement le mage. Les mots qu'il venait lui jeter à la figure le faisait frémir intérieurement et générait en lui un sentiment de peur qu'il pensait ne plus jamais pouvoir ressentir. Il refusa, toutefois, de montrer à cet étranger à quel point il l'avait atteint. Il inspira par le nez, rassembla ses forces et réussit tant bien que mal à se ressaisir. Il croisa alors les bras, esquissa un sourire et déclara :
– Tu as raison. Je suis sans doute un monstre. Pour être tout à fait honnête, l'idée de ce qu'ont pu vivre les victimes collatérales de mon plan ne m'a jamais effleuré. Je m'en moque, car toute ma volonté était ailleurs. Le jour où Ushio-Osiris est mort, je l'avais invité à un repas dans mes appartements. Au cours du dîner, j'ai fait amener un siège que j'avais spécialement fait fabriquer aux mesures de mon frère. J'ai déclaré à tous les convives présents que celui dont le corps s'adapterait parfaitement au fauteuil se le verrait offrir ; tous l'ont essayé, en vain. Ce siège n'était destiné qu'à Ushio-Osiris. Je l'avais entouré d'un sortilège qui ne se déclencherait que lorsque la personne correspondant parfaitement à ses mesures y prendrait place. Aussi, dès que mon demi-frère s'y est assis, le sort s'est activé … et a répandu un mal incurable dans ses veines. Il ne pouvait pas y survivre. Malgré tous les efforts des médecins, il est mort la nuit suivante, exactement comme je l'espérais. Beaucoup de mes invités qui avaient essayé le siège et qui en étaient sortis indemnes ont vu dans la mort de leur souverain la preuve qu'il était maudit. On l'a enterré et le trône d'Atoum a été à moi. Néanmoins, je cherche toujours cet objet magique qui avait rendu Ushio-Osiris si puissant et grâce à tes compagnons, je sais désormais qu'il s'agit d'une plume. Quant à ce gamin, qui est sans aucun doute la réincarnation de mon demi-frère, il va m'aider à la trouver.
– Ne touchez pas à Shaolan, gronda Fye.
– Serait-ce une menace ? Qu'est-ce que tu comptes faire, au juste, si je décide de passer outre ? Siffler, comme tout à l'heure ? Tu es ridicule. Tu détiens de grands pouvoirs, cela se sent tout de suite … mais tu ne les utilises pas. Alors, tu n'as que ce que tu mérites.
Atsuya-Seth contempla le corps couvert de blessures de Fye et eut un rictus.
– Vu ton état, cela ne vaut même pas la peine que je recoure à ma magie contre toi. Il ne te reste plus longtemps à vivre. Dans quelques heures tu seras mort, et moi j'aurais mis la main sur la plume que je cherche. Demain, je pourrai traîner ton cadavre hors de cette geôle et le présenter au peuple afin qu'il sache qui était le dernier responsable de leurs maux. Tu seras le nouveau visage haï des habitants d'Atoum.
Fye adressa à Atsuya-Seth un regard où le dégoût rivalisait avec le mépris. Le pharaon sourit, puis tourna les talons et reprit la torche qu'il avait plantée dans le support en pierre. La porte de la prison se referma en claquant et le néant, vide et noir, recouvrit tout. Dans la geôle humide et poisseuse, seul le souffle tremblant de fureur du mage résonna dans l'obscurité.
