Chapitre 12

Dissimulés derrière le mur d'une maison de pierre blanche, Kurogane, Sakura et Mokona glissèrent un œil en direction de la longue allée qui menait au palais royal ; derrière eux, leurs dromadaires mâchonnaient un peu de foin avec nonchalance. Le nombre de sentinelles postés devant les pylônes d'entrée avait presque doublé, et dans le patio intérieur du palais, Kurogane devina qu'on s'agitait. Il fronça les sourcils : cette garde renforcée ne lui disait rien qui vaille ; Atsuya-Seth avait sûrement donné des ordres pour qu'on les capture dès qu'ils reviendraient.

– Si l'on passe par la grande porte, on se fera immédiatement arrêter, marmonna-t-il à voix basse. Il faut trouver un moyen d'entrer sans se faire repérer.

À cet instant, il perçut une présence derrière eux, à une centaine de mètres de leur position environ. Celui qui les suivait depuis qu'ils avaient quitté le palais ne les lâchait pas d'un pouce, et en plus, il n'était pas vraiment discret, ce qui commençait à agacer sérieusement Kurogane. S'agissait-il d'un homme d'Atsuya-Seth ? Une escouade allait-elle leur tomber dessus ? Non, il l'aurait sentie. Que voulait donc cet inconnu, dans ce cas ? Le ninja songea que la meilleure solution était sans doute de le coincer et de le forcer à parler : il n'aurait aucun problème à le maîtriser si l'homme était seul.

– Petite, souffla-t-il à Sakura. Quelqu'un nous suit. Reste-là et ne bouge pas, compris ?

Les yeux de Sakura s'écarquillèrent, puis elle hocha lentement la tête et demeura aussi immobile qu'une statue. La silhouette de leur suiveur s'était encore rapprochée, pour se tapir derrière le mur d'une maison de l'autre côté de la rue. Kurogane se retourna doucement et fit mine de rejoindre les dromadaires, en prenant garde à ne présenter que son dos ou son profil à l'espion, afin qu'il ne distingue pas les traits de son visage. L'homme ne bougea pas d'un pouce : il ignorait qu'il avait été repéré. Quand le ninja ne fut plus qu'à quelques mètres de lui, il se retourna brusquement. Sans que leur suiveur ne sache comment cet homme aux yeux rouges s'y était pris, il le vit soudain se déplacer à toute vitesse dans sa direction, d'un pas souple et silencieux, et avant que l'espion n'ait pu faire le moindre geste, la main du ninja se referma sur son cou. Par le diable, cet étranger était d'une rapidité redoutable ! Le regard de braise de Kurogane se plongea dans le sien et l'homme frémit.

– Pourquoi tu nous suis, toi ? T'es un homme d'Atsuya-Seth ?

– Je … je …

L'homme bafouilla, s'emmêla les pinceaux, incapable de prononcer une parole cohérente. Une telle hésitation parut beaucoup trop suspecte au goût de Kurogane. S'il attendait trop, l'homme pouvait crier, et qui sait si d'autres gardes ne jailliraient pas des rues adjacentes pour les encercler. Il devait empêcher cet homme de prévenir les autres, il leva donc une main pour l'assommer proprement, quand une voix le retint.

– Non, arrêtez !

Sans lâcher prise, il se retourna et demeura bouche bée : Sawa-Isis venait de surgir d'une allée parallèle, le visage grave. En reconnaissant sa voix, Sakura fit volte-face et la stupéfaction se peignit sur ses traits :

– Votre altesse ?

– Cet homme est à mon service, dit Sawa-Isis en désignant l'homme que Kurogane tenait toujours.

– Lui ? s'étonna le ninja.

– Oui, c'est l'un de mes espions.

Les sourcils du brun se haussèrent plus encore : Sawa-Isis les avait fait surveiller ?

– Pourquoi est-ce qu'il nous filait le train ? Et vous, qu'est-ce que vous faîtes ici ? Je croyais que vous étiez partie prier.

– Effectivement, j'étais au temple, mais avant de m'y rendre j'avais demandé à deux de mes espions de garder un œil sur vous pendant mon absence. Le premier était au palais lorsque Shaolan et Fye se sont fait attaquer ; le second vous a suivis. Grâce un sortilège que j'ai apposé sur eux, je pouvais communiquer avec eux à distance ; lorsque le premier m'a averti des agissements d'Atsuya-Seth, le deuxième m'a indiqué votre position et c'est comme cela que j'ai pu vous retrouver.

– On n'avait pas besoin de gardes du corps, on est assez grands pour se débrouiller, décréta le ninja qui sentait sa fierté masculine vaguement froissée à l'idée que sa mère les ait fait suivre – il n'avait plus trois ans tout de même !

– Je suis désolée d'avoir pris cette décision sans vous consulter, mais étant donné ce qui est arrivé à Shaolan et à la princesse Sakura, je me doutais qu'Atsuya-Seth tenterait de nouveau quelque chose d'ici peu.

– Bon, j'admets que ce sur ce point, vous n'aviez pas tort.

– Nous devons nous dépêcher : Ânkhou est parti avec Shaolan vers la pyramide de mon mari et Atsuya-Seth a fait emprisonner Fye-san. Cependant, j'ignore où.

– Mokona nous a dit que le pharaon avait parlé d'une salle secrète, sous le temple de Seth, intervint Sakura. Savez-vous où elle se trouve ?

Sawa-Isis fronça les sourcils.

– C'était donc là qu'il avait fait aménager son bureau secret … oui, je crois savoir où c'est.

– Et est-ce vous connaissez un moyen d'y accéder sans être repéré ? demanda Kurogane.

– Oui, venez avec moi.

– Attendez ! Que fait-on des dromadaires ? s'inquiéta Sakura.

– Confiez-les à mon espion.

Kurogane relâcha la pression sur la gorge de l'homme qui lui adressa un regard un peu amène ; puis, l'homme s'approcha des bêtes et les prit par la bride.

– Attends-nous à proximité du palais, et fais-toi discret, lui ordonna Sawa-Isis.

– Bien, altesse.

Kurogane, Sakura, Mokona et Sawa-Isis contournèrent le palais depuis l'extérieur, en zigzagant entre les habitations pour ne pas pénétrer dans l'espace à découvert qui entourait la résidence du souverain. De hauts murs ceignaient les jardins et les bâtiments royaux, néanmoins Sawa-Isis s'orientait parfaitement. Elle finit par s'arrêter derrière une maison et pointa le doigt vers le mur d'enceinte :

– Nous sommes au niveau des appartements de pharaon. Le temple de Seth se trouve juste derrière.

Ils traversèrent rapidement le terre-plein de craie blanche et se plaquèrent contre la paroi. Heureusement qu'il n'y avait pas de chemin de ronde, songea Kurogane, ils auraient été tout de suite repérés. Il leva la tête : le mur s'élevait bien à trois mètres de hauteur.

– Restez ici, je vais jeter un œil, lança-t-il à sa mère et à la princesse.

Il prit de l'élan, et, sans le moindre bruit, sauta sur le faîte de l'enceinte. De cette position, il dominait un magnifique jardin duquel montaient les effluves de fleurs multicolores, tandis que des palmiers et des dattiers offraient un peu d'ombre aux promeneurs. Personne, cependant, ne flânait dans les allées couvertes de gravillons. Les appartements du souverain donnaient directement sur cet espace arboré et dans leur prolongement se dressait un imposant édifice décoré de fresques : le temple de Seth, sans aucun doute. Un passage à colonnades, ouvert sur les jardins, reliait le temple au palais. À cet instant, une silhouette émergea du bâtiment sacré : Kurogane craignit d'être vu, mais l'homme ne leva pas la tête dans sa direction. Le ninja plissa les yeux et reconnut Atsuya-Seth : le pharaon tenait une torche à la main qu'il étouffa d'un grand mouvement de bras, avant de pénétrer dans le palais d'un pas décidé. Kurogane fronça les sourcils, puis se laissa retomber auprès de Sakura et de Sawa-Isis.

– Atsuya-Seth vient de sortir du temple.

– Il part sûrement pour la pyramide, dit Sawa-Isis.

– Avez-vous vu Fye-san ? lui demanda Sakura.

– Non. Ça veut dire qu'il est toujours enfermé. Princesse Sawa-Isis, comment peut-on accéder à cette salle secrète ?

– Il doit y avoir un passage à l'intérieur du temple.

– Allons-y.

Kurogane se hissa de nouveau sur le mur d'enceinte et aida Sakura à l'escalader. Puis, il tendit la main au double de sa mère et la souleva à son tour. En la sentant si légère dans ses bras, il mesura combien il avait grandi et combien il était devenu fort depuis le jour où il avait perdu sa véritable mère ; de nouveau, le désir de protéger Sawa-Isis à tout prix l'envahit. Il ne laisserait personne lui faire du mal, et surtout pas le pharaon. Tous atterrirent de l'autre côté du mur et s'approchèrent à pas de loup du temple de Seth. Ils ne croisèrent aucun membre de la noblesse, aucun domestique, aucun jardinier. Devant le temple, personne également.

– Il n'y a pas un seul garde, c'est bizarre, marmonna Kurogane.

– Pas besoin de gardes pour surveiller un temple protégé par un dieu, répliqua Sawa-Isis.

Kurogane haussa les sourcils : après tout, ce n'était pas faux. Ils passèrent entre les pylônes et traversèrent le péristyle, puis l'hypostyle et enfin pénétrèrent dans le sanctuaire. Des filets d'encens alourdissaient l'atmosphère d'une odeur entêtante et les flammèches des lampes à huile, posées au sol, faisaient danser des ombres effrayantes sur la statue du dieu Seth qui se dressait contre le mur du fond. Un silence sépulcral régnait dans ce lieu aux relents de mort.

– Où est-ce qu'ils ont bien pu mettre le mage ? grogna Kurogane.

Où qu'il regarde, il ne voyait pas la moindre porte. Sakura s'approcha de l'un des murs et laissa courir sa main sur la paroi ; elle arriva rapidement au pied de la statue du dieu Seth et à cet instant, elle s'exclama :

– Venez voir !

Tous la rejoignirent. Ils se rendirent alors compte que la statue n'était pas complètement collée au mur : juste derrière elle, suivant les contours du corps du dieu, une ouverture avait été pratiquée dans la paroi. Elle donnait accès à un escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer sous le temple.

– Bien joué, Sakura ! la félicita Mokona.

– Avant de descendre dans ce trou, prenons de la lumière, dit Kurogane.

Il ramassa l'une des coupelles qui contenait de l'huile à brûler et passa devant. Tous se glissèrent derrière la statue et descendirent prudemment l'escalier : les marches, taillées irrégulièrement, révélaient une construction faite à la hâte et dans le plus grand secret, sans doute sous les ordres d'Atsuya-Seth. Légèrement humides, elles brillaient sous la lumière vacillante de la lampe. Au pied de l'escalier, ils se retrouvèrent devant une lourde porte de bois qu'ils tentèrent d'ouvrir, en vain. Kurogane tendit sa lampe à Sakura :

– Tiens moi ça, petite. Reculez tous, ordonna-t-il aux autres.

Le ninja ferma son poing et frappa la porte de toutes ses forces. Contrairement à ses attentes, elle ne se brisa pas, ni même ne se fendilla.

– C'est pas possible ! Il est fait en quoi, ce bois ?

Il s'apprêtait à frapper une nouvelle fois, quand Sawa-Isis le retint.

– Attendez.

Elle s'approcha de la porte et posa une main dessus.

– Quelqu'un a dressé un kekkai qui empêche quiconque d'entrer et de sortir de cette salle.

– Un kekkai ? répéta Sakura.

– Oui, une barrière magique.

– Et qu'est-ce qu'on peut faire ? demanda Mokona.

Sawa-Isis fronça les sourcils :

– Je vais essayer de la briser. Mais je ne vous garantis pas d'y arriver : Isis, la déesse de laquelle je tire ma magie, est une ennemie naturelle du dieu Seth. Cependant, dans les mythes, son pouvoir surpasse rarement celui de Seth lorsqu'elle se bat seule à seul contre lui.

Sawa-Isis posa ses deux mains à plat sur la porte et ferma les yeux.

– Ô Isis, déesse de la magie et protectrice des rois, entends ma prière. Octroie-moi ta force pour briser le pouvoir de Seth et détruire cette barrière …

Kurogane l'observa se concentrer, le cœur battant : cette prière lui rappelait de manière saisissante celle que sa mère récitait lorsque son père partait chasser les démons de leur province. À mesure que Sawa-Isis répétait son incantation, une lumière dorée apparut entre ses paumes et la porte. La lueur grandit, s'accentua et des sortes d'éclairs jaillirent du bois, comme si un court-circuit entre deux puissances était en train de se produire. La barrière magique d'Ânkhou résista, mais Sawa-Isis tint bon : le kekkai était solide, mais Ânkhou n'avait pas la force d'Atsuya-Seth, elle savait qu'en insistant, elle y arriverait. Soudain, des vibrations traversèrent l'air et la lumière autour des mains de Sawa-Isis s'éteignit.

– C'est ouvert, souffla-t-elle avec un sourire.

Elle poussa la porte qui glissa aussitôt sur ses gonds en gémissant. Une odeur de renfermé et d'humidité assaillit aussitôt les narines des trois humains et du manjuu. Kurogane récupéra la lampe et fit un pas en avant : la lumière tremblante de sa flamme dessina un petit halo circulaire autour de lui, sans pour autant révéler toute la profondeur de la salle. Il avança et leva la lampe en plissant les yeux pour s'habituer à l'obscurité. Ses pas résonnèrent sur le dallage avec un écho lugubre et il distingua alors une forme recroquevillée contre le mur de gauche. D'abord, sa bougie n'illumina que des pieds chaussés de sandales, puis des jambes dont les mollets étaient couverts de bleus, un buste et des bras le long desquels coulaient des filets de sang, et enfin, une tête blonde, tâchée de rouge, dont les mèches cachaient le visage.

– Fye-san ! s'écria Sakura, horrifiée.

Aucun doute là-dessus, il s'agissait bien du mage. Sakura se précipita auprès de lui, les yeux écarquillés d'horreur et de peine en découvrant son état. Doucement, elle s'agenouilla près de lui et tendit une main pour écarter les mèches qui tombaient sur son front.

– Fye-san, vous m'entendez ?

Le magicien eut un sursaut si brusque que Sakura suspendit son geste. Fye releva alors lentement la tête, ses cheveux glissèrent sur ses joues et Kurogane se figea. Malgré la faible luminosité, il vit très distinctement les yeux bleus du mage luire dans l'obscurité, et dans ces pupilles à l'iris rétréci étincelait une colère sourde, glacée et impitoyable. Jamais le ninja vu une telle expression sur son visage. Le mage en devenait presque … effrayant. Cette lueur ne dura que quelques secondes, un bref instant pendant lequel Fye sembla ne pas les reconnaître, ou plutôt ne pas les voir. Cependant, dès qu'il croisa le regard de Sakura, toute animosité s'évanouit de ses traits.

– Sakura-chan … Mokona … vous êtes tous venus …

– Qu'est-ce tu croyais, qu'on allait te laisser ici ? répliqua Kurogane.

Le ninja s'agenouilla à son tour, posa la lampe au sol, puis dégaina son sabre et trancha les cordes qui serraient les poignets du mage en prenant garde à ne pas appuyer sur ses blessures. À présent qu'il se trouvait près de lui, il ne pouvait que constater le triste état de son compagnon. Il avait d'abord pensé qu'il avait été passé à tabac par les hommes d'Atsuya-Seth, mais les blessures qui couvraient son corps ressemblaient plutôt à des morsures, il le voyait à présent. Ces saletés de serpents de fumées dont leur avait parlé Mokona l'avaient bien amoché. Néanmoins, le ninja connaissait les aptitudes de Fye : c'était un excellent combattant, même s'il rechignait à le montrer, et s'il l'avait vraiment voulu, s'il avait seulement consenti à utiliser un peu de sa magie comme dans le pays de Rekord, il aurait pu éviter de telles blessures. Cela signifiait donc qu'il s'était laissé enfermer sans opposer de résistance, et s'il avait tenté de faire face au serpent, il avait sans doute vite abandonné la lutte pour recevoir les coups sans riposter. Cette conclusion mit Kurogane dans une colère noire. Malgré le regard douloureux que Fye leva vers eux, tandis qu'il se redressait péniblement en s'adossant au mur, le ninja maugréa :

– Tu as vu l'état dans lequel tu es ? C'est un serpent d'Atsuya-Seth qui t'a fait ça ?

– Plutôt … celui de son prêtre.

– Et tu n'as rien fait ?

– Qu'est-ce que tu voulais que je fasse ?

– Que tu te défendes, idiot !

– Pour qu'ils le fassent payer à Shaolan ?

– Tu crois vraiment que ça aurait aidé Shaolan si tu t'étais fait tuer ?

Les deux hommes se jetèrent un regard de défi. Kurogane ne supportait de voir le mage dans cet état, mais la seule idée qu'il se soit laissé maltraiter lui ôtait toute envie de se montrer indulgent. Il avait déjà fait clairement comprendre à Fye ce qu'il pensait des hommes qui ne font pas grand cas de leur existence : ils n'étaient, aux yeux du ninja, que des idiots incapables de comprendre à quel point la vie est précieuse et irremplaçable. Kurogane avait laissé sa propre mère s'épuiser devant l'autel où elle adressait ses suppliques aux dieux, lorsqu'il était enfant. Il avait cédé à chaque fois qu'elle le priait de l'emmener au temple malgré la maladie, malgré la toux et le sang. Il avait ployé devant ses demandes, même s'il savait que ses jours étaient en danger, et avant qu'il ne puisse devenir assez fort pour la protéger, elle était morte. Alors, Kurogane ne laisserait pas cet abruti de mage jeter au rebut sa propre existence en se laissant torturer. Il ne le laisserait pas s'abandonner à la mort, quels que soient les secrets qu'il gardait enfouis en lui, quelles que soient les raisons qu'il puisse invoquer. Cela aurait constitué aux yeux du ninja une insulte à la mémoire de ceux qui n'avaient pas eu la chance, comme sa mère, de vivre. Mais Fye ne semblait pas l'entendre de cette oreille, et en cet instant, le regard glacial qu'il lui adressait n'avait plus rien à voir avec ses faux sourires et ses pitreries de façade. Kurogane était sur le point de l'attraper par le poignet, à défaut de col, et le corps du mage se tendit, prêt à encaisser le coup.

– Allons, du calme, les coupa Sawa-Isis en s'interposant entre eux.

La dame égyptienne s'approcha de Fye, leva deux doigts et les posa sur son front.

– Ne bougez pas. Cela risque de prendre un peu de temps.

Une lumière dorée apparut au bout de ses doigts et se diffusa dans tout le corps du mage. Ses plaies commencèrent lentement à se refermer, mais certaines étaient assez profondes et Sawa-Isis dut maintenir le sortilège pendant près de dix minutes afin de le soigner entièrement. Fye se laissa faire, accueillant la douceur tiède du sort de guérison avec fascination. Lui qui était incapable de produire ce genre de magie, il ne pouvait que rester muet d'admiration devant les effets du pouvoir de la dame sur son corps. Il se sentit particulièrement soulagé quand la longue estafilade qui lui barrait le dos se cicatrisa, et surtout quand la bosse qui gonflait à l'arrière de sa tête se résorba. Soudain, la lumière au bout des doigts de Sawa-Isis disparut, laissant Fye pratiquement intact. Seules quelques petites éraflures et des hématomes sans gravité couvraient encore ses genoux et ses mollets. Fye releva la tête vers la princesse et lui sourit avec reconnaissance :

– Merci beaucoup, votre altesse.

– Je vous en prie.

Fye continua de fixer Sawa-Isis pendant quelques secondes, guettant le moindre signe de malaise de sa part, mais la princesse égyptienne ne montra aucun signe de faiblesse. Elle ne toussa pas, ne vacilla pas, ne perdit pas connaissance. Fye coula un regard vers Kurogane : Sawa-Isis venait d'utiliser une quantité de pouvoir incroyable pour le guérir. Une telle dépense d'énergie aurait dû déclencher une crise sans précédent chez elle, pourtant, rien ne s'était produit, ce qui venait confirmer les soupçons du mage. Kurogane se contenta d'émettre un grognement, puis détourna son regard du sien et croisa les bras.

– Fye-san, vous pouvez marcher ? lui demanda Sakura, inquiète.

– Ne t'inquiète pas Sakura-chan, avec la magie de Sawa-Isis, je me sens très bien.

– Alors, maintenant, il faut aller sauver Shaolan ! s'exclama Mokona.

– Attendez, les arrêta Fye. Je dois vous dire quelque chose avant.

Ses compagnons se retournèrent et le dévisagèrent, surpris. D'une voix sourde, Fye souffla :

– C'est bien Atsuya-Seth qui a tué Ushio-Osiris. Il l'a avoué devant moi.

À ces mots, Sawa-Isis sentit un frisson la parcourir. L'image fugitive de son mari traversa son esprit, à laquelle se superposa immédiatement celle d'Atsuya-Seth. Elle revit Ushio-Osiris s'asseoir sur ce fauteuil si particulier, pendant le banquet où il s'était effondré, elle revit le visage de son époux alors qu'il vivait ses derniers instants, puis se rappela de l'expression ô combien hypocrite qu'avait affichée Atsuya-Seth, la manière dont il avait fait mine de la soutenir, tandis qu'il devait se réjouir intérieurement du trône qui l'attendait … elle serra les dents pour ne pas crier, pour ne pas pleurer, mais une larme s'échappa et roula sur sa joue. Lorsque Kurogane vit cette goutte tomber sur son visage, une colère irrépressible envahit ses veines.

– Le salaud …

La vision du double de sa mère, ravagée de douleur, lui était insoutenable. La rage gronda dans son cœur et le désir de vengeance alluma un feu sauvage dans ses yeux. Il n'avait pas pu punir le meurtrier de sa véritable mère, mais cette fois, Atsuya-Seth allait payer. Il se le jura intérieurement. La dame égyptienne releva la tête vers Fye et demanda :

– Atsuya-Seth a profité qu'une malédiction pesait sur la vie de mon mari … pour le tuer ?

– Non, répondit sombrement le magicien. La malédiction n'a jamais existé.

Ses compagnons le fixèrent, bouche bée. La malédiction … n'avait jamais existé ? Si Kurogane n'avait jamais fait confiance à Atsuya-Seth, il avait néanmoins vraiment cru aux fléaux provoqués par des dieux. Si tout cela n'était que mensonge, alors … l'ancien pharaon n'était pas responsable des malheurs qui s'étaient abattus sur son pays ? Les personnes blondes, persécutées par les gens d'Atoum, n'avaient donc été que des victimes innocentes ? Et Fye … Kurogane se rappela la manière dont les habitants l'avaient menacé, les regards remplis de haine qu'ils avaient posé sur lui, l'expression si douloureuse du mage quand il croyait être responsable de l'incendie dans lequel lui et les petits avaient failli perdre la vie … À cet instant, Kurogane se rendit compte que la lueur implacable qu'il avait aperçue dans les yeux de Fye, à leur arrivée, venait à nouveau d'embraser son regard.

– C'est lui qui a tout inventé pour dissimuler qu'il était l'assassin d'Ushio-Osiris, lui qui a mis à feu et à sang son propre pays, sans penser un instant à toutes les vies qu'il détruisait pour réaliser son souhait.

La voix du mage s'était réduite à un souffle frémissant de colère. Kurogane le fixa : son visage était encore plus pâle que d'habitude et sous cette peau blanche battaient des veines bleutées, au niveau de ses tempes. C'était cette révélation, plus que celle de l'assassinat d'Ushio-Osiris, qui le mettait dans cet état. Était-ce parce qu'il s'était cru coupable de tous les incidents qui les avaient affectés depuis qu'ils étaient arrivés dans ce monde ? Haïssait-il Atsuya-Seth pour cela ? Non, il y avait autre chose. Quelque chose de plus profond, de plus terrible. Fye donnait l'impression de ressentir dans sa chair tout ce qu'Ushio-Osiris et les victimes collatérales d'Atsuya-Seth avaient enduré, comme s'il avait subi lui-même tous ces malheurs … Kurogane songea que si Fye avait dû se battre en cet instant, il leur aurait dévoilé une facette de lui-même qu'il ne leur avait jamais montrée. Plus puissante, plus dangereuse.

À cet instant, Sakura s'approcha du mage et prit l'une de ses mains entre ses petites paumes. Puis, elle releva la tête et plongea son regard dans le sien : elle devinait la violence des sentiments qui l'agitaient sans en comprendre la cause. Elle savait que quoiqu'elle dise, aucun mot ne suffirait à soigner la plaie qui venait de s'ouvrir dans le cœur de son ami, alors, elle le dévisagea profondément, sans prononcer un mot. Quand ses yeux verts rencontrèrent les yeux bleus de Fye, celui-ci tressaillit : dans les pupilles limpides de la princesse, aucune tempête ne se déchaînait, aucune haine ne soufflait, aucune violence ne hurlait. Il émanait d'elle une telle sensation d'innocence, de pureté, de … bonté. Une bonté que même la cruauté ne pourrait briser. Fye sentit soudain toute la rage qui le rongeait s'apaiser et ses mains cessèrent de trembler. Kurogane, surpris, observa alternativement la princesse et le mage : c'était comme si Sakura venait de rendre ses esprits à Fye.

– Merci, Sakura-chan, murmura-t-il en souriant.

La princesse lui sourit en retour et lorsqu'elle s'écarta du magicien, Kurogane eut l'impression que ce dernier avait retrouvé son expression habituelle ; peut-être un peu plus sérieuse en raison des circonstances, mais sans comparaison avec le regard inquiétant qu'il arborait quelques secondes plus tôt. Sakura se tourna vers Kurogane, Sawa-Isis et Mokona, résolue, et déclara :

– Il faut aller aider Shaolan-kun. On ne peut pas laisser Atsuya-Seth et Ânkhou lui faire du mal.

– Malheureusement, ils doivent avoir près de trois quart d'heure d'avance sur nous, dit Sawa-Isis.

– Il faut nous dépêcher, décréta Kurogane. Allons récupérer nos bêtes là-haut.

Ils ressortirent de la même manière qu'ils étaient venus, en escaladant le mur d'enceinte. Ils avaient jugé prudents de ne pas repasser par l'intérieur du palais, au cas où Atsuya-Seth aurait posté des gardes pour les arrêter. Pendant qu'ils courraient, Kurogane jeta un œil à Fye : le mage semblait bien avoir retrouvé son état normal. Il paraissait inquiet pour le gamin, mais cette colère froide et effrayante avait disparu de son regard. La petite aurait-elle suffi à calmer sa rage ? C'était surprenant, mais oui, tout semblait rentré dans l'ordre. Kurogane en eut la confirmation lorsqu'ils rejoignirent l'espion de Sawa-Isis et que le mage découvrit les dromadaires qui les attendaient. Les bêtes mâchonnaient toujours avec la même indifférence et en les voyant, un sourire illumina le visage de Fye.

– Non ! C'est nos montures, ça ? C'est toi qui les as achetées Kuro-chan ?

Le ninja le dévisagea, sceptique. Kuro-chan ? Comment cet ahuri pouvait-il passer d'une colère qui semblait sur le point d'exploser à cette attitude de clown ? Faisait-il ça pour les rassurer ? Pour se rassurer ? Que ressentait-il réellement, derrière ce masque ? Le mage caressait affectueusement la tête des dromadaires, comme si de rien n'était. Kurogane aurait été incapable de dire quelles pensées occupaient son esprit en cet instant, et il finit par soupirer :

– Ouais, c'est moi qui les ai achetées … et je crois que je le regrette déjà …

– Mais non, ils sont trop drôles !

– Ça, c'est toi qui le dis …

– Le vendeur nous a affirmé que ces dromadaires étaient parfaits pour voyager dans le désert, expliqua Sakura.

– Il a raison, acquiesça Sawa-Isis.

– Ah bon ? s'ébahit Kurogane. Pourtant, j'ai vraiment cru qu'il nous avait roulés …

Fye se pencha vers les dromadaires et les observa avec curiosité. L'un d'eux releva la tête vers le magicien et cessa de ruminer. Ses oreilles s'agitèrent et il tenta d'esquisser une sorte de sourire.

– Mais elles sont très sympathiques, ces bébêtes ! Qu'est-ce que tu leur reproches, Kuropi ?

– Ce que je leur reproche ? Leur sale caractère, voilà ce que je leur reproche !

– L'un de ces charmants animaux n'aurait-il pas apprécié ton humeur bougonne ?

– Bougonne ? Mais c'est eux, je te dis, qui sont insupportables ! Bon, aller, on n'a pas de temps à perdre ! Comment on monte sur ces trucs ?

Sawa-Isis s'approcha de l'un des dromadaires et fit claquer sa langue. L'animal s'agenouilla aussitôt au sol, permettant de se hisser sur la selle qui avait été installée sur son dos.

– Comme ça.

Les autres voyageurs l'imitèrent aussitôt. Kurogane et Sawa-Isis montèrent chacun sur le dos d'une des bêtes et Mokona se percha sur l'épaule du ninja ; Fye prit le dernier dromadaire et Sakura grimpa derrière lui. Lorsque les dromadaires se relevèrent, tous s'agrippèrent au pommeau de la selle, déstabilisés, puis ils sortirent de la ville et prirent la direction du désert.

– Normalement, la pyramide d'Ushio-Osiris se trouve à deux heures de chevauchée au sud-est de la ville, dit Fye. C'est ce qui était indiqué sur les plans. Dame Sawa-Isis, sauriez-vous nous y conduire ?

– Non, je suis vraiment désolée. Je ne suis allée que deux fois dans la pyramide de mon mari, et à chaque fois j'étais accompagnée par un guide.

– Vous en faîtes pas, ça va aller, dit Kurogane en levant la tête vers le ciel.

– Kurogane-san, vous savez trouver votre route grâce aux étoiles ? fit Sakura, admirative.

– Évidemment. Un ninja doit savoir où il se trouve en toutes circonstances.

– Waouh, Kuropon est trop fort ! s'exclama Mokona.

– Mais je n'arrive pas très bien à m'orienter dans le ciel de ce pays. Votre altesse, pourriez-vous me donner un repère ?

– Voyez-vous cette étoile qui semble bleutée ? Elle indique le nord.

– D'accord, parfait. Dans ce cas, on prend dans cette direction, dit-il en faisant pivoter sa monture sur la droite.

Tous les autres lui emboîtèrent le pas. Ils laissèrent rapidement la ville derrière eux, dépassèrent des champs fertiles et s'engagèrent dans le désert. L'air avait considérablement fraîchi, passant des quarante-cinq degrés de la journée à quinze petits degrés. Ils accélérèrent la cadence et leurs dromadaires prirent le trot, soulevant des nuages de sable froid que la lumière blafarde de la lune leur permettait à peine de voir. Les pattes de leurs montures ne faisaient presque aucun bruit en s'enfonçant dans le sol mouvant et seule leur respiration haletante venait troubler le silence souverain qui régnait tout autour d'eux. Au bout d'un quart d'heure, toutefois, Kurogane se rendit compte que Mokona émettait de drôles de petits couinements.

– Bah alors, Blanche-Neige, qu'est-ce qu'il t'arrive ?

– Les dro … dromadaires vont vite, vite, vite … et Mokona a le mal de meeer ...

– Manquait plus que ça …

Le ninja devait bien admettre que sur le dos de ces bestiaux, ils étaient drôlement ballotés, mais ils n'avaient pas le choix : ils devaient rattraper Ânkhou et Atsuya-Seth. Pas question, cependant, que le manjuu soit malade sur son épaule ! Sawa-Isis rapprocha alors sa monture de la sienne et tendit le bras vers Mokona :

– Viens avec moi, petite créature.

La boule de poils sauta sur le bras de Sawa-Isis et celle-ci le posa sur ses genoux, puis plaça doucement sa main sur sa tête. Un sortilège lumineux en émana et Mokona se sentit soudain beaucoup mieux.

– Avec cette incantation, tu devrais être tranquille, lui dit Sawa-Isis.

– Merci beaucoup !

Ils poursuivirent leur route pendant près de trois quarts d'heure, quand brusquement Kurogane immobilisa son dromadaire. Fye et Sawa-Isis arrêtèrent à leur tour leur monture, surpris. Le ninja ressemblait à un loup dont les oreilles se seraient soudain dressées à l'approche d'un danger, tous les sens en alerte. Un pli d'appréhension apparut sur le front de Fye.

– Qu'est-ce qu'il y a, Kuro-chan ?

– Vous entendez ?

Tous tendirent l'oreille et finirent par distinguer un sifflement lointain, aigu, prolongé. Le sifflement du vent. Le son s'amplifiait et semblait se rapprocher d'eux à chaque instant, devenant de plus en plus menaçant. Au même moment, des volutes de sables s'élevèrent du sol et assaillirent le visage des voyageurs.

– Une tempête de sable, souffla Sawa-Isis, atterrée.

– Vite, pied à terre ! ordonna Kurogane.

Tous descendirent de leur monture et les saisirent par la bride.

– Mettons-nous à l'abri d'une grande dune, elle nous protégera ! lança Fye.

Ils dévalèrent une pente de sable de plusieurs mètres de hauteur et se réfugièrent à son pied. Là, ils firent asseoir leurs dromadaires et se blottirent derrière eux, assis sur le sol.

– Couvrez votre nez et votre bouche, leur dit Sawa-Isis. Quand la tempête arrivera, fermez aussi les yeux.

– On devrait peut-être se donner la main pour être sûrs de ne pas être séparés, suggéra Sakura.

– Oui, c'est une bonne idée, acquiesça Fye.

Fye prit la main de Sakura, Sakura prit celle de Sawa-Isis et Sawa-Isis prit celle de Kurogane. Le ninja attrapa Mokona pour le caler entre ses genoux pliés en tailleur, afin d'être sûr qu'il ne s'envole pas ; avec son poids plume, il en aurait été capable. Le grondement de la tempête se rapprochait, les rafales de vent devenaient de plus en plus fortes. Si les tempêtes diurnes semblaient brûlantes, celle qui arrivait sur eux leur glaça la nuque et une odeur de poussière se propagea jusqu'à leurs narines. Sawa-Isis et Sakura avaient détaché leur châle pour s'en couvrir le nez et la bouche, tandis que Kurogane et Fye avaient déchiré un morceau de leur jupe et les avaient imitées. Ils attendirent, en silence, le cœur battant, les oreilles sifflant, pendant quelques minutes qui leur semblèrent des siècles. Les rafales s'intensifièrent encore, et tout-à-coup la tempête déferla sur eux avec violence. Le vent hurla, le sable leur gifla les joues, leur cingla les bras et les jambes. Ils serrèrent fermement les mains de leurs amis et se recroquevillèrent les uns sur les autres tout en gardant leurs yeux hermétiquement clos. Les minutes s'égrenèrent, interminables. Ils se sentaient si minuscules face à ce déchaînement de la nature ; ils avaient l'impression que le rugissement du vent soufflait comme l'haleine d'un dieu pour les emporter.

Peu à peu, cependant, la tempête perdit en intensité, le sable leur fouetta moins durement le visage, les vociférations des rafales se tarirent. Bientôt, tout retomba et le silence éternel reprit ses droits sur le désert. Tous se redressèrent, encore sonnés par la fureur des éléments.

– C'est fini ? demanda Mokona d'une petite voix.

– Ouais, acquiesça Kurogane en retirant le tissu de son visage.

– Tout le monde va bien ? demanda Sawa-Isis.

– Oui, acquiesça Sakura en se redressant.

– Pas de problème ! déclara Fye en époussetant sa jupe.

– Il faut repartir immédiatement, dit Kurogane. Cette tempête nous a fait perdre du temps.

– Au contraire, elle a peut-être joué en notre faveur, dit Sawa-Isis.

– Quoi ? s'étonna Sakura. Que voulez-vous dire ?

– Cette tempête était violente, mais malgré tout, elle n'était pas au faîte de sa puissance. Je pense qu'elle avait déjà perdu de son intensité avant d'arriver sur nous. Et vu la direction de laquelle elle provenait, Atsuya-Seth, Ânkhou et Shaolan y ont probablement fait face, eux aussi. Lorsqu'ils l'ont essuyée, elle était sans doute plus coriace que lorsqu'elle nous a atteints ; il est donc possible qu'ils aient été davantage ralentis. Si nous nous dépêchons, nous pouvons peut-être rattraper l'avance qu'ils avaient prise sur nous.