Bonsoir à tous ! Je tiens à vous présenter mes excuses pour cette absence de trois semaines, mars fut un mois compliqué pour moi. Je voyais le temps filer et je me disais tous les jours : "tu es en retard pour ta fic, dépêche-toi donc de updater, tu ne vas pas faire attendre indéfiniment tes lecteurs pour le dernier chapitre !"
Car en effet, ce chapitre sera le dernier de cette histoire (enfin, presque, il sera suivi d'un petit épilogue que je poste immédiatement à la suite), mais comme on dit, last but not least ! Au programme, encore un peu d'action, et la révélation de ce que Kurogane a payé pour la guérison de Sawa-Isis. J'espère que ça vous plaira.
Bonne lecture !
Chapitre 16
Kurogane avait résisté pendant plusieurs minutes, mais là, il ne tenait vraiment plus. Propulsé en arrière par une vague de magie, il alla se fracasser contre un mur. Le trésor d'Ushio-Osiris et les décombres des statues volèrent de nouveau dans un brouillard étouffant de mortier. Le ninja se redressa en grognant : son dos avait heurté plusieurs fois la pierre cette nuit-là, ses bras commençaient à le tirailler et l'utilisation de ses techniques spéciales l'avait vidé de ses forces : il s'épuisait, lentement mais sûrement. Peu importait le nombre d'offensives qu'il tentait avec Fye, la magie divine protégeait Atsuya plus efficacement qu'un rempart, les empêchant d'approcher sans subir le déferlement de sa puissance : bourrasques, électricité ou nuées de sable, le pharaon pouvait les invoquer séparément ou toutes à la fois, créant autour de lui une zone dans laquelle il était impossible de pénétrer pour tenter un corps à corps.
Fye bondit devant le ninja, puis jeta un œil à son compagnon : Kurogane était à moitié groggy, il devait le couvrir jusqu'à ce qu'il se relève. Le mage resserra sa main sur son bâton et fonça vers le pharaon, qui projeta des éclairs crépitant d'électricité dans sa direction. Fye plia un genou et tendit l'autre jambe pour se baisser au ras du sol, mais Atsuya avait prévu son geste et dirigea une seconde offensive vers les dalles de pierres. Le mage, plus rapide qu'il ne l'aurait cru, sauta souplement et évita le choc : la vague de puissance alla exploser contre une paroi, répandant une nouvelle pluie de mortier sur la salle. Fye serra les dents : les protections magiques qui renforçaient la pyramide faiblissaient ; si leur combat s'éternisait, le monument allait s'effondrer. S'il utilisait un peu de sa magie, un tout petit peu, il ferait gagner du temps à Shaolan et Sakura, et il protégerait Kurogane … mais l'image d'Ashura traversa son esprit et il secoua la tête : non, il devait respecter la règle qu'il s'était fixé et ne pas recourir à ses pouvoirs.
Il fallait de toute urgence qu'il perce la défense du pharaon, mais avec son bâton il savait qu'il n'avait aucune chance de l'achever. Il repéra alors une curieuse arme à quelques mètres de lui, qui ressemblait à une longue machette à la lame en forme de crochet. Il sourit : oui, avec ça, il pourrait croiser le fer avec le souverain. Près de l'arme gisait une longue corde défaite ; lorsque les yeux du blond se posèrent dessus, une idée germa dans son esprit. Au même moment, Atsuya attaqua à nouveau. Fye sauta, esquiva, et d'un bond il réussit à se rapprocher de la machette. Saisissant l'arme de la main droite, il s'empara de la corde de la main gauche, recula quand le pharaon lança dans sa direction des filets grésillants, puis déroula le bras gauche. La longue corde se déploya comme un fouet vers son adversaire et le filin s'enroula autour de la cheville d'Atsuya. Fye tira d'un geste sec, lui faisant perdre son équilibre, puis il lâcha la corde et fonça vers le pharaon, sa lame courbe pointée vers lui. Malheureusement, même au sol le roi gardait des réflexes et leva son épée juste à temps pour l'empêcher de lui couper la tête. Il lui envoya un coup de genou dans le ventre ; Fye grogna, serra les dents, mais ne lâcha pas prise. Il sentit alors l'énergie qui enveloppait le corps d'Atsuya s'intensifier, se dilater, dégager une chaleur incroyable … et une vague d'énergie le repoussa avec violence, l'envoyant bouler à l'autre bout de la pièce. Haletant, les membres douloureux, il se redressa en pestant intérieurement : quel idiot, il y était presque ! Il avait sa lame sur la gorge du roi, il aurait pu le tuer ... à présent, il était revenu à la case départ. Derrière lui, Kurogane se relevait à peine et n'était pas encore bien campé sur ses pieds pour pouvoir lancer une attaque spéciale. Fye poussa sur ses mains et ses jambes en grimaçant. Il fallait vite qu'il ramasse son arme, car Atsuya préparait un nouvel assaut, et …
À cet instant, une gigantesque paroi translucide se dressa devant le magicien et le ninja, freinant l'offensive d'Atsuya. Les deux hommes écarquillèrent les yeux et se retournèrent : Sawa-Isis, bras tendus devant elle, recourait à tout son pouvoir pour leur offrir quelques minutes de répit ; jamais elle n'avait maintenu une barrière aussi longtemps. Conscients de son effort, Fye et Kurogane se relevèrent rapidement.
– Il faut trouver un moyen d'atteindre ce type, et vite, déclara le ninja.
– Tant qu'il utilisera la force du dieu Seth, il sera presque invincible.
– Tu ne crois pas qu'il serait temps que tu mettes à profit tes pouvoirs, le mage ?
– Tu es vraiment obstiné Kuro-chan, mais c'est non.
– Pourtant, tu les as utilisés au pays de Reckord.
– C'est un sortilège que j'ai créé en sifflant, c'est différent.
– La magie reste de la magie.
– De toute façon, même si je sifflais à plein poumons ça n'arrêterait pas Atsuya-Seth.
– Alors, qu'est-ce que tu proposes ?
À cet instant, Sawa-Isis ouvrit les yeux et, tout en maintenant sa barrière, elle haleta d'une voix entrecoupée par l'effort :
– Il y a peut-être un moyen. La déesse qui me permet d'utiliser la magie, Isis, n'a jamais vaincu Seth en utilisant la force brute, mais … l'un de nos mythes raconte comment elle y est parvenue par la ruse. Je crois que j'ai une idée.
Les deux hommes la dévisagèrent, surpris, tandis qu'elle leur exposait son plan en quelques mots. À mesure qu'ils l'écoutaient, une lueur de fauve s'alluma dans leurs yeux.
– Oui, ça pourrait marcher, acquiesça Kurogane. On tente le coup, je m'occupe de la diversion.
Fye hocha la tête, puis, incapable de retrouver sa machette parmi le trésor éparpillé, se rabattit sur un autre bâton. Après s'être assurée qu'ils étaient prêts, Sawa-Isis relâcha son bouclier et la paroi transparente disparut instantanément. Atsuya projeta aussitôt des éclairs d'électricité vers eux, s'imaginant profiter de leur faiblesse. À sa grande surprise pourtant, Kurogane bondit, concentra toute l'énergie qu'il lui restait dans la lame de son sabre et cria pour la quatrième fois de la nuit :
– Hama Ryu-o Jin!
L'attaque illumina toute la chambre funéraire et le trésor vola en tous sens, brouillant pendant quelques secondes la vue d'Atsuya-Seth.
– Maintenant ! cria Kurogane.
Sawa-Isis ferma les yeux et leva la paume droite devant son visage. Elle n'avait jamais utilisé ce sort sur quelqu'un, mais elle avait appris à le maîtriser. Elle pria Isis de toute son âme afin qu'elle lui vienne en aide et lui accorde la puissance nécessaire : il fallait que ça marche. Elle sentit son énergie vitale fourmiller dans son cœur, dans son corps, remonter de ses jambes et descendre de sa tête pour se concentrer dans sa main droite ; un halo doré se déploya alors de ses doigts et s'étira en volutes légères jusqu'à Fye et Kurogane. Les spirales enveloppèrent leur corps, et à mesure que la lumière s'étendait sur eux, ils virent progressivement leurs membres pâlirent, puis devenir transparents, jusqu'à disparaître complètement. Ce furent d'abord leurs mollets et leurs genoux, puis leurs poignets et leurs bras ; rapidement, seule leur tête demeura encore visible, et en quelques secondes elle s'évanouit à son tour. Puis, les volutes dorées se détachèrent de leur corps et s'enroulèrent sur elles-mêmes comme des boules de coton, s'étirèrent, s'allongèrent puis s'affinèrent pour finalement prendre la forme d'êtres humains. Un homme grand et brun, un autre plus mince et blond : deux illusions, parfaites copies de Kurogane et de Fye, se dressèrent devant Sawa-Isis.
Devenir invisible est une étrange sensation. Lorsque le mage et le ninja virent leur corps disparaître, ils sentaient toujours le poids de leurs membres et celui de leurs armes, mais ne pouvaient plus les voir, de même qu'ils ne pouvaient plus se voir l'un l'autre. Cependant, aucun d'eux n'en avait besoin, car Kurogane détectait le qi qui entourait Fye, tandis que Fye percevait sans hésitation l'aura du ninja. S'ils ne distinguaient plus leur propre corps, c'est que Sawa-Isis était parvenue à lancer la première partie de son incantation. Ils se retournèrent tandis que la poussière du combat se dissipait et découvrirent à ce moment deux doubles d'eux-mêmes, à quelques mètres de Sawa-Isis : la dame égyptienne avait réussi ! Au premier coup d'œil, il était impossible de deviner qu'il s'agissait de leurres. Pourtant, se dit Fye, en les regardant attentivement on pouvait percevoir une infime différence, une petite lenteur dans leurs mouvements. Cependant, Atsuya-Seth était bien trop aveuglé par la colère pour s'en rendre compte ; déchaîné, il généra un véritable tourbillon de flammes rugissantes vers ses ennemis. Sawa-Isis, le front crispé par la concentration, projeta les doubles de Fye et de Kurogane vers lui. Les deux leurres chargèrent, sabre et bâton brandi. Atsuya-Seth ricana et dirigea son attaque vers eux, laissant ses côtés latéraux totalement à découvert. Les véritables Fye et Kurogane échangèrent un regard : c'était le moment ! Le mage, doigts refermés sur la hampe de son arme, s'élança sur la droite d'Atsuya et lui asséna un coup de bâton dans le ventre : le pharaon lâcha un cri et releva la tête, les yeux écarquillés de stupeur. Quelqu'un l'avait frappé ! D'où ? D'où venait le coup ? Il ne voyait personne. Quelle était donc cette sorcellerie ? Avant même qu'il n'ait le temps de comprendre ce phénomène insensé, un second coup l'atteignit derrière les genoux, le faisant basculer en avant. Le pharaon sentit la panique l'envahir : le mage et le guerrier se tenaient pourtant à quinze mètres de lui, luttant contre le feu qu'il avait fait apparaître, alors comment pouvaient-ils l'atteindre ? Ce maudit magicien aurait-il choisi d'utiliser ces pouvoirs ? Non, c'était impossible. Un troisième coup l'atteignit à la nuque, lui faisant voir trente-six chandelles.
Quand Fye frappa pour la troisième fois, l'aura divine qui flottait autour d'Atsuya commença à vaciller. Un sourire étira les lèvres du mage : le pharaon était à présent suffisamment affaibli et désorienté pour que ni lui ni Kurogane ne courent le risque de se prendre une vague d'énergie en pleine figure. Le mage releva la tête vers son compagnon et hocha la tête. Kurogane saisit fermement Sôhi et fonça vers Atsuya ; de son côté, Sawa-Isis, dirigea les doubles des deux compagnons vers le pharaon pour achever de détourner son attention.
Lorsque les corps des deux étrangers s'évanouirent brusquement dans un nuage de volutes magiques, Atsuya demeura pétrifié sur place. En une fraction de seconde, il comprit que ces deux hommes n'étaient qu'une illusion … et qu'il avait été berné. Le temps qu'il réalise cette vérité, toutefois, il était trop tard : le souverain eut à peine le temps de percevoir un mouvement face à lui avant de sentir une lame froide pénétrer dans son ventre. La douleur lui coupa le souffle et la magie du dieu Seth s'évanouit instantanément autour de lui, se dispersant en lambeaux de lumière vert émeraude. Au même moment, les véritables Kurogane et Fye redevinrent visibles. Atsuya-Seth vit alors le visage du guerrier à quelques centimètres du sien, ses yeux rubis luisant dans l'ombre.
– Tu as eu tort de sous-estimer Sawa-Isis, dit le ninja à voix basse. Tout comme tu as eu tort de me sous-estimer.
Il retira son épée et Atsuya-Seth s'effondra en grognant au sol dans une mare de sang. Ses yeux demeurèrent un instant fixes, puis, lentement, ils se fermèrent … il ne bougea plus.
Kurogane et Fye reculèrent, le souffle court et le front en sueur. Enfin, ils y étaient arrivés. Le ninja se retourna vers le double de sa mère, inquiet : Sawa-Isis venait de déployer une magie considérable pour les aider à vaincre le pharaon et il redoutait de la voir s'effondrer. Lorsqu'il croisa son regard, il vit qu'elle était épuisée, mais elle souriait. Elle vacilla faiblement et le ninja alla aussitôt la retenir.
– Vous avez réussi, souffla-t-elle d'une voix tremblante d'émotion. Vous avez vengé mon mari …
– Oui. Il ne vous fera plus jamais de mal, ni à vous, ni à votre pays.
Shaolan surgit à ce moment-là du gouffre qui menait au second sous-sol, hors d'haleine et la princesse dans ses bras. Quand il vit le corps du roi étendu au sol, il comprit immédiatement ce qu'il s'était passé. Un énorme poids se retira de sa poitrine et le soulagement l'envahit : Atsuya-Seth avait été vaincu.
Tout du moins, c'était ce qu'ils pensaient tous. Pourtant, à cet instant, Atsuya rouvrit les yeux, faiblement, imperceptiblement, si silencieusement que personne ne s'en aperçut. Sa respiration était si ténue qu'il était presque impossible de l'entendre, son aura si évanescente qu'elle en paraissait invisible. Il sentait le sang chaud s'écouler de sa plaie et il savait qu'il n'en avait plus pour très longtemps. Ses yeux hagards errèrent sur le décor dévasté de la chambre funéraire, sur les meubles dorés, cassés, sur les statues brisées, réduites en miettes, et enfin tombèrent sur Sawa-Isis qui se tenait à quelques mètres de lui. Cette femme si faible, qu'il croyait tenir sous sa coupe, cette femme l'avait dupé. Grâce à elle, les deux guerriers avaient rompu le lien qui l'unissait à Seth. Par sa faute, il avait perdu. Par sa faute, il allait mourir. Dans un ultime sursaut de vie et de fureur, il agita ses doigts pour y concentrer toute l'aura magique qu'il lui restait encore. Puis, il tendit la main vers cette femme qui avait aidé des étrangers et qui avait causé sa perte. Sois maudite, Sawa-Isis.
L'attaque partit comme un éclair : assourdissant, fulgurant et mortel. Fye et Shaolan sentirent leur cœur faire un bond dans leur poitrine et crièrent en même temps :
– Attention !
Kurogane se retourna, mais il était déjà trop tard. Sans réfléchir, il prit Sawa-Isis par les épaules et la rejeta sur le côté, mais il n'eut pas le temps de s'écarter lui-même : la puissance du pharaon traversa son flanc droit, juste sous ses cotes, et ressortit au niveau de son abdomen. La douleur qui lui transperça la poitrine était atroce, comme si on lui avait lacéré les entrailles à coups de griffes chauffées à blanc. Il s'effondra en grognant dans un bruit sourd tandis que Fye, Shaolan et Sawa-Isis se figeaient, horrifiés. Le temps sembla brusquement se distendre, puis se suspendre.
Fye, pétrifié, vit le flot de sang écarlate se répandre sur le dallage. Il fixa le corps inerte de son compagnon, son visage tourné vers le sol et ses mains crispées sur la plaie. Il sentit alors sa tête lui tourner, ses oreilles bourdonner. Pendant quelques secondes, il lui sembla que les sons ne l'atteignaient plus ; il n'entendait que son cœur qui tambourinait contre sa poitrine et la colère qui envahissait ses veines. Ses yeux se posèrent sur Sôhi, qui était tombé à terre. D'un geste vif, dénué de toute hésitation, presque mécanique, le mage le saisit et se retourna vers Atsuya-Seth. Le pharaon souriait encore malgré sa blessure, d'un sourire fier qui dégoûta Fye. Le mage avança jusqu'à lui, le toisa de toute sa hauteur, leva le sabre …
… et planta la lame dans sa poitrine. Atsuya-Seth se figea, transpercé de part en part. Au-dessus de lui, Fye le dévisagea, ses deux mains appuyées sur le sabre. Ses yeux bleus, plus durs que la glace, rencontrèrent les pupilles sombres du pharaon, altières et moqueuses. Pendant quelques secondes, tous deux n'entendirent plus que la respiration entrecoupée de l'autre, reliés par cette lame froide et tremblante dont Fye tenait la garde. Finalement, Atsuya-Seth murmura :
– Ainsi donc, la malédiction que j'ai créée va prendre fin. Mais j'ai bien lu dans ton regard que celui que tu crains le plus, étranger … ce n'est pas moi.
Fye sentit une boule se nouer dans son estomac. Il serra les dents et retira le sabre d'un geste sec : à cet instant, l'aura qui tremblotait encore autour d'Atsuya s'évanouit et la vie abandonna complètement le corps du souverain. Sa tête retomba sur le sol avec un bruit mat, assourdi, et ses yeux se fermèrent, cette fois pour de bon.
Tremblant, Fye se redressa et lâcha le sabre qui retomba au sol avec un écho métallique. Puis, il fit volte-face et se précipita vers Kurogane ; Shaolan accourut à son tour, déposa Sakura sur le sol et s'agenouilla près de leur ami. Sawa-Isis tentait désespérément de faire pression au niveau de la plaie pour éviter l'hémorragie, mais la blessure était large, beaucoup trop près du cœur et des organes vitaux. Shaolan tenta de l'aider, mais quand il comprit qu'il ne pouvait rien faire plus, la panique envahit son regard et il releva la tête vers Sawa-Isis :
– Je vous en prie, sauvez-le avec votre magie !
Vacillante, elle acquiesça et joignit ses paumes poisseuses de sang. Elle ferma les yeux et se concentra de toutes ses forces, pria Isis comme jamais elle ne l'avait fait. Un halo doré s'éleva à nouveau de ses mains et s'approcha en flottant du corps de Kurogane. Cependant, au moment où la magie aurait dû pénétrer dans ses membres, comme elle l'avait fait pour soigner Shaolan, le halo sembla se heurter à une barrière invisible, clignota et fut repoussé.
– Que … que se passe-t-il ? murmura Sawa-Isis.
Elle se concentra plus fort encore, y mit toute sa volonté, mais la magie refusa obstinément de soigner le ninja : c'était comme si elle était incapable d'atteindre la blessure. Le voile de lumière finit par s'étioler et disparut. Sawa-Isis regarda ses mains, affolée.
– Pour … pourquoi ? Pourquoi ma magie ne fonctionne-t-elle pas ? Peut-être ai-je mal concentré mon ka ? Peut-être faut-il que je reprenne l'incantation ? Je vais réessayer … oui, je dois réessayer …
À cet instant, Kurogane ouvrit les yeux et saisit le poignet de Sawa-Isis. Ses pupilles écarlates rencontrèrent les yeux noirs de Sawa-Isis et il grogna d'un ton rauque :
– Cela ne sert … à rien. Vous ne pourrez pas me guérir.
Le cœur de Sawa-Isis, de Shaolan et de Fye manqua un battement.
– Qu… quoi ? Pourquoi ? demanda-t-elle, paniquée.
– Parce que c'est … c'est ce que j'ai payé en compensation.
À ces mots, le visage de Fye se décomposa et il comprit. Voilà ce qu'était allé faire Kurogane avec Mokona. Voilà ce qu'il avait donné. Il ne pouvait pas le croire.
Kurogane baissa les yeux, tandis que sa conversation avec la sorcière des dimensions lui revenait en mémoire.
« Très bien … et quelle compensation m'offres-tu pour que ce vœu soit exaucé ?
– Sawa-Isis ne peut utiliser sa magie que pour soigner les autres. Pour qu'elle puisse l'utiliser pour se soigner elle-même, le plus logique serait que quelqu'un d'autre renonce à bénéficier de ses pouvoirs, non ?
– Je vois que tu as bien réfléchi. Tu as tout à fait raison : la magie de Sawa-Isis repose sur le principe d'exclusion de celui qui l'utilise. Mais on peut changer l'identité de la personne exclue si quelqu'un accepte de ne plus être réceptif à sa magie. C'est ce que tu me proposes, Kurogane ?
– Ouais. Le monde dans lequel nous sommes est sous le coup d'une malédiction et pour trouver la plume de la princesse, je sais que nous devrons nous battre. Celui qui a attaqué les gamins cette nuit est dangereux, mais je le vaincrai. Par contre, il n'est pas impossible que je sois blessé. Dans ce cas, je veux que la magie de Sawa-Isis n'ait aucun effet sur moi. En échange, sorcière, tu devras me promettre qu'elle pourra utiliser ses pouvoirs pour se guérir.
– Donc, tu estimes déjà que tu vas devoir risquer ta vie dans ce monde, et tu la mets en jeu pour sauver celle de Sawa-Isis. C'est bien ça ?
– Ouais. Une vie contre une vie, c'est équitable, non ?
– Tout à fait. Si tu es blessé d'ici à ce que tu quittes le monde d'Atoum, le sang que tu auras versé – et dans le plus extrême des cas, ta mort – servira de compensation. Si ce n'est pas le cas, cependant, je te demanderai un autre prix. Cela te convient-il ?
– Oui. »
Kurogane cligna des yeux : Sawa-Isis n'était pas sa mère, il le savait bien, pourtant, il n'avait pas pu s'empêcher de la protéger. Cela avait été plus fort que lui, même s'il devait risquer d'être blessé pour cela. Cependant, il n'aurait jamais pensé qu'il serait obligé d'y laisser la vie. En passant le pacte avec Yuko, il se croyait assez fort pour faire face à Atsuya-Seth, il devait bien se l'avouer. Il pensait que sa force et la haine qu'il nourrissait à l'égard du pharaon seraient suffisantes pour vaincre sa magie et le mettre hors d'état de nuire, mais il s'était trompé, et à vrai dire cela l'énervait un peu. Cela l'énervait car son ego en prenait un sacré coup, mais aussi parce qu'en mourant ici, il savait qu'il ne règlerait pas tous ces petits détails dont il s'était promis de s'occuper : il ne retournerait jamais au Japon, il ne reverrait jamais Tomoyo et ne pourrait jamais l'engueuler de l'avoir envoyé dans ce voyage étrange. Un petit sourire étira les lèvres du ninja, puis son cœur se serra. Il ne pourrait jamais retrouver le véritable meurtrier de sa mère et venger celle qui était morte dans ses bras. Cependant, il venait de sauver Sawa-Isis : cela ne remplissait-il pas une partie du contrat ? Un peu sans doute, du moins voulait-il le croire, parce qu'il savait qu'il ne lui restait plus beaucoup de temps.
Fye vit le visage de Shaolan perdre toutes ses couleurs à mesure qu'il comprenait. Lui-même sentait à peine son corps et son cerveau tétanisé s'empêtrait dans un brouillard qui l'empêchait de penser. Pourquoi, pourquoi Kurogane avait-il fait une chose pareille ? Pourquoi avait-il mis sa vie en jeu comme on mise aux cartes ? Pourquoi l'avait-il offerte en compensation, alors qu'il lui répétait sans cesse qu'il détestait les hommes qui baissent trop vite les bras ? Toutes ces belles paroles ne comptaient-elles donc pas pour lui ? Il avait envie de le secouer, de le frapper, et en même temps, il voulait qu'il vive. Il vit Sawa-Isis, en larmes, demander au ninja d'une voix étranglée :
– Pourquoi … pourquoi avez-vous fait cela pour moi ? Alors que nous ne nous connaissons que depuis quelques jours ?
Kurogane la dévisagea longuement et une lueur de tendresse passa brièvement dans ses yeux.
– Parce que … j'ai connu quelqu'un qui vous ressemble. Et elle, je n'ai pas pu la sauver …
Sawa-Isis secoua la tête, essuyant rageusement ses larmes. Fye devinait qu'elle refusait d'abandonner. Ses yeux allaient de la blessure à ses mains, puis retournait à la plaie, rapidement, confusément, mécaniquement, comme si elle cherchait encore une solution, une échappatoire … mais Fye savait qu'il était trop tard.
Soudain, Sawa-Isis s'immobilisa, puis se retourna vers lui. D'une voix entrecoupée, elle souffla :
– Fye-san … vous … vous êtes magicien, n'est-ce pas ? Ma magie ne peut plus sauver Kurogane, mais vous, vous pouvez …
Fye la dévisagea, hébété : d'abord, il ne comprit pas ce qu'elle voulait ; c'était comme si ses mots n'atteignaient pas sa conscience. Quand enfin il saisit le sens de sa phrase, son cœur se mit à tambouriner dans sa poitrine. « Ma magie ne peut plus sauver Kurogane, mais vous, vous pouvez … » Non, il ne pouvait pas. Il ne savait pas faire ça, il n'avait jamais su.
– Je … je vous l'ai déjà dit, je suis incapable de lancer des sorts de guérison. Je ne sais pas faire ce que vous me demandez.
– Je vais vous montrer. Vous répéterez mes paroles.
– Mais …
– Je vous en prie !
La voix de Sawa-Isis était aigüe, désespérée. Fye la dévisagea, vacillant. Son regard glissa alors sur Shaolan : l'adolescent paraissait l'implorer en silence, lui aussi. Comment pouvaient-ils placer une telle confiance en lui ? Il ne savait pas utiliser la magie pour guérir, il n'y était jamais arrivé. Kurogane avait fermé les yeux, s'en allant peut-être déjà vers la mort.
– Je vous en prie ! répéta Sawa-Isis.
Fye cligna des yeux : il n'y arriverait pas. Pourtant, sans qu'il ne sache bien pourquoi, il avança vers la princesse égyptienne et se laissa tomber à côté de Kurogane.
– Levez la main droite et répétez après moi, dit Sawa-Isis.
Comme dans un rêve, il obéit. La voix de la dame parvint à ses oreilles, si proche et en même temps si lointaine. Il répéta l'incantation en détachant chaque syllabe, mais il avait l'impression de se trouver hors de son corps. Il entendait les mots sortir de sa bouche, mais aucune volute, aucune lettre magique ne jaillit de ses doigts. Il ne savait pas faire ça. Il n'avait jamais su, parce que sa magie n'apportait que le malheur. Il ne pourrait pas sauver Kurogane et par sa faute le ninja allait mourir, comme Fye, le vrai Fye … et finalement, c'était ce que désirait cet homme. Kurogane n'était qu'un obstacle dans son plan, un grain de sable, il devait disparaître. Et Fye, qui était incapable de le soigner, allait accomplir son souhait. Encore une fois, il allait faire ce qu'on attendait de lui, même si ce n'était pas ce qu'il voulait, même si cela allait contre sa volonté, parce qu'il n'était qu'une marionnette, un être faible, incapable de contrer le destin qu'on lui imposait …
– Fye-san !
Fye sursauta et releva la tête : Shaolan le fixait intensément, et dans ses grands yeux noisette brillaient une foi absolue et terrifiante.
– Je sais que vous pouvez le faire. J'ai confiance en vous.
Le magicien se mit à trembler. Pourquoi Shaolan, pourquoi me fais-tu confiance ? Je n'y arriverai pas. Kurogane allait mourir et il en porterait la culpabilité toute sa vie. Comment pourrait-il regarder l'adolescent dans les yeux après ça ? Il commença à bégayer, les mots qu'il prononçait perdirent toute cohérence. À ce moment, quelqu'un effleura sa main gauche, celle qui était posée sur ses genoux. Il tourna la tête et découvrit Sakura. La jeune fille s'était réveillée et malgré sa faiblesse, elle s'était traînée jusqu'à lui pour prendre sa main dans la sienne.
– Fye-san, murmura-t-elle. Vous n'êtes pas seul.
Cette voix si douce, si apaisante fit frémir quelque chose dans le cœur du mage. Il dévisagea intensément la princesse et se noya dans son regard vert : elle souriait, encore, envers et contre tout, malgré le sang, malgré la mort si proche, si froide, froide comme la neige. Elle, Shaolan et lui n'étaient que des pions, les victimes d'un jeu cruel. Pourtant, en cet instant, ils croyaient en lui, tous les deux, et Mokona aussi, Mokona qui venait de poser une minuscule petite patte blanche sur sa main. Ils étaient tous là, suspendus à ses lèvres, à la formule qu'il répétait, parce qu'ils étaient convaincus qu'il pouvait le faire.
Fye raffermit sa main droite et se mit à répéter de nouveau l'incantation. Cette fois, les mots sortirent plus distinctement de sa bouche. La sueur perla à ses tempes, et il répéta, encore et encore, mais aucune magie n'apparaissait au bout de ses doigts. Il tenta d'investir chacun des mots qu'il prononçait de toute sa volonté, s'acharna, mais rien ne se produisit. Il rouvrit les yeux et fixa sa paume, désespéré. Il le savait. Il en était incapable. Il n'avait toujours retenu que les sortilèges d'attaque, que les sortilèges qui pouvaient blesser, pas ceux qui pouvaient guérir. Il ne savait pas faire ça …
À cet instant, Kurogane rouvrit les yeux et agrippa fermement son poignet.
– Oy !
Fye tressaillit et tourna la tête vers lui. D'une voix rauque, le ninja grogna :
– Ce n'est pas ta faute, le mage. Rien de ce qui est arrivé dans ce pays n'est ta faute, met-toi bien ça dans le crâne. C'est moi qui ai choisi cette compensation. C'était ma décision, pas la tienne. Tu n'as pas à porter sur tes épaules ce que tu n'as pas choisi. Personne ne t'oblige à utiliser ta magie ; c'est à toi de décider de ce que tu veux faire. Et quoi que tu fasses, je ne te le reprocherai pas. Parce que j'ai déjà pris ma décision.
Fye fixa Kurogane, le cœur battant, les mots se répétant comme un écho dans son esprit. Tu n'as pas à porter sur tes épaules ce que tu n'as pas choisi. Cela allait à l'encontre de tout ce qu'il avait appris, depuis toujours. Personne ne t'oblige à utiliser ta magie ; c'est à toi de décider de ce que tu veux faire. Décider de ce qu'il voulait vraiment, et ne pas seulement faire ce qu'on attendait de lui ? Personne, jamais, ne lui avait donné ce conseil. Était-ce cela, être libre ? Et quoi que tu fasses, je ne te le reprocherai pas. Parce que j'ai déjà pris ma décision. Kurogane était libre, lui ; personne ne pouvait lui imposer sa volonté.
Fye ferma les yeux, serra les paupières. Oui, il n'était qu'un pion ; oui, il avait menti ; mais il pouvait encore faire ses propres choix. La fuite n'était pas la seule option. Même si tout avait été écrit à l'avance, il pouvait tenter de se dresser contre la fatalité, d'arracher la page du destin pour en écrire une nouvelle … peut-être n'y arriverait-il pas, peut-être ses efforts seraient-ils vains, mais il devait au moins essayer. Il rouvrit les yeux, croisa le regard de Shaolan et de Sakura, puis dévisagea intensément Kurogane : une énergie insoupçonnée l'envahit alors, une chaleur venue du plus profond de son cœur. La vague l'inonda, déborda sur toute son âme comme un élan de vie, et à cet instant il sut qu'il pouvait le faire.
Il leva la main droite devant lui, résolu, et sans réfléchir, comme s'il avait toujours connu ce sortilège, ses doigts tracèrent des dizaines de lettres mauves aux reflets bleutés dans l'air. Les runes irradièrent et remplirent la chambre funéraire d'une lumière pure, éclatante et insoumise. Shaolan et Sakura contemplèrent, bouche bée, les lettres magiques diffuser une clarté qui illumina chaque recoin de la salle, chaque pièce du trésor, chaque hiéroglyphe peint sur les murs. Kurogane, lui, fixait intensément le mage : les runes grésillantes qu'il avait fait apparaître se reflétaient dans ses yeux où étincelait une détermination farouche. Jamais, jamais il ne lui avait vu un tel regard. Celui d'un homme qui se bat, pour de vrai. À cet instant, le sortilège entoura son corps et sa blessure.
Fye vit le sortilège se poser sur la plaie et se fondre dans la chair meurtrie, n'y croyant pas lui-même. Lui qui n'avait jamais guéri personne, il voyait le sang disparaître, les tissus se reconstituer, l'entaille se refermer, les traits crispés de Kurogane s'apaiser. C'était le premier sort de guérison qu'il lançait de toute sa vie ; il savait aussi que ce serait le dernier, car jamais il ne pourrait éprouver à nouveau l'émotion qui le submergeait en cet instant.
Soudain, les lettres scintillantes qui enveloppaient le corps de Kurogane s'éteignirent et disparurent. Aussitôt, toute la magie qui imprégnait la salle retomba et la lumière se tut. Fye baissa la main droite, le souffle court et le cœur battant à tout rompre. Une immense fatigue lui tomba brusquement dessus et il comprit que même si le sortilège lui avait paru simple, il nécessitait en réalité une énergie colossale. Il se sentit vaciller, mais quatre bras le rattrapèrent immédiatement : il leva la tête et vit Shaolan et Sakura, qui lui sourirent. Puis, il se tourna vers Kurogane : le ninja avait perdu connaissance, mais sa respiration était redevenue régulière. De la plaie, il ne restait qu'une longue et fine cicatrice. Sawa-Isis, les yeux remplis de gratitude, se tourna vers lui et murmura :
– Merci.
Fye sentit les battements de son cœur s'apaiser, petit à petit. C'était fini.
