Bla Bla de l'auteur.

Auteur: Uasti

Publication du chapitre : le 26 août 2007

Disclaimer: ... Ma seconde personnalité revendique l'intégralité du texte de la présente fanfiction, et ma première personnalité se doit de rappeler que le Sieur Kurumada dispose des droits de l'univers original.

Reviews : Merci encore à tous le monde pour les commentaires!

Petite remarque : ce chapitre est long, très long. Il fait plus du double de la longueur d'un chapitre ordinaire. J'aurais pu le couper en deux, mais je tenais à vous faire ce cadeau pour l'anniversaire de la fic. Ishtar a un an. Et ce chapitre, je ne l'aurai coupé pour rien au monde, car il a été écrit dans un même élan d'inspiration.

Profitez donc de ce chapitre, les suivants seront plus courts et reprendront la longueur normale, mais ils ne devraient pas tarder à contenir de l'action…

Dans ce chapitre : En cet an de grâce Un de l'âge d'Ishtar, vous trouverez dans le désordre : l'apparition improbable de Bernard Minet, une dispute, mais aussi un discours, une forêt tropicale, le sprint d'une grenouille, un compte a rebours… sans oublier Voltaire et un bouddhiste taré.

Bonne lecture à tous !


Chapitre 17 – Dieu de miséricorde


Deux jours...

Deux jours que le général du Dragon des Mers était à nouveau en Asgard et que son remplaçant avait regagné le domaine sous-marin… Deux jours qu'Hilda de Polaris prenait un soin tout particulier à éviter le plus possible cet être qu'elle haïssait et méprisait de toutes ses forces, elle qui pourtant n'avait jamais été d'une nature mauvaise.

Le jour de son retour, la déesse avait décidé d'examiner les armures des guerriers divins. Il l'avait accompagnée. Pas un remord, pas même l'ombre d'un regret, sur son visage si détestable. Pire, il avait senti son regard peser sur lui et il avait levé les yeux pour soutenir son regard, avant de sourire en coin, comme si la situation l'amusait. Il la provoquait et la prêtresse avait bien du mal à comprendre pourquoi la déesse le protégeait et l'appréciait autant.

Debout dans le froid, les mains appuyées sur le balcon enneigé de la salle du trône, qui donnait vue sur la ville et le paysage enneigé, Hilda ne sentait qu'à peine la morsure du vent polaire, qui soulevait sa longue chevelure argentée en de fines vagues.

Dés qu'elle fermait les yeux, elle voyait son regard, cet air qui donnait l'impression qu'il se moquait royalement de toute la douleur qu'il avait pu causer. Non seulement pour les guerriers divins, mais aussi pour les milliers de victimes faites par le raz-de-marée déclenché par Poséidon.

Le seul point positif était que la déesse allait mieux de jour en jour, cela pouvait être perçu à son cosmos, que l'on pouvait ressentir d'un bout à l'autre du palais, diffus mais bien présent, alors même qu'elle ne s'en servait pas particulièrement.

Hilda espérait vraiment que la déesse serait capable de ramener les guerriers divins. Cela était assez étrange d'avoir une divinité à demeure et encore plus de croiser son regard. Athéna était incarnée en une humaine, mais Ishtar… ses yeux verts, qu'on aurait dit taillés dans une pierre précieuse, semblaient refléter un sentiment étrange d'éternité et d'incertitude. Hilda trouvait toujours déstabilisant d'être en sa présence.

Peut-être était-ce pour cela après tout que la déesse appréciait ce général des mers si haïssable. Il avait l'air de se moquer royalement de tout, à commencer par son rang divin. Les doigts d'Hilda se resserrèrent un peu plus fermement contre la rambarde, s'enfonçant dans la couche de neige épaisse qui la couvrait. Son ennemi ici… et elle devrait oublier ? Lui pardonner ?

« Hilda, ne restes pas ainsi dans le froid. » La jeune femme frémit légèrement, se sentant soudain honteuse des pensées de haine qu'elle ressentait. Elle se tourna pour faire face à sa sœur cadette, vêtue d'un épais manteau, alors que la prêtresse ne portait qu'une simple robe de velours bleu clair à manches longues.

« Le froid ne me dérange pas, tu sais que j'en ai l'habitude. »

« Je sais surtout que tu passes déjà assez de temps dehors à prier Odin pour devoir en plus rester dans le froid pendant ton peu de temps libre. »

« Tu as raison. Pardonne-moi. » Freiya se mit à rire doucement.

« Je te pardonnerais devant un bon feu… Allez viens ! » Hilda la fixa quelques secondes, se demandant depuis combien de temps elle n'avait pas vu sa sœur ainsi et depuis combien de temps elle-même n'avait pas ri.


Prenez un paysage oscillant entre le gris et le noir, caillouteux et couvert de roches. Ajoutez un ciel rouge sang, où les étoiles ont l'air d'être des yeux de fantômes vous regardant. Saupoudrez par la présence de raclements, de gémissements et de nombreuses plaintes et vous obtenez l'explication de ce qui pouvait rendre Kassa des Lyumnades encore plus pâle que d'habitude.

Incapable de se retenir, il s'appuya contre un rocher et vomit. Il eut besoin de plusieurs minutes avant que ses haut-le-cœur ne s'estompent, laissant en lui une sensation persistante de malaise. Caché par son long manteau noir à capuche, qui touchait le sol, il sentait la présence rassurante du métal de son écaille des mers contre sa peau. Tirant sur la fine chaîne qu'il avait autour du cou, il saisit une petite fiole en verre veiné d'argent, contenant un liquide rouge. Il la contempla quelques instants avant de la remettre en place, puis respira longuement avant de changer de forme à nouveau, prenant l'aspect de l'une quelconque de ses âmes en peine qui erraient dans les prisons infernales. Et encore avait-il de la chance, il n'avait pas encore croisé le moindre spectre.

Il n'avait pas le choix de toute façon, c'était réussir ou mourir.
Et décidément, il était trop lâche pour se résoudre à devoir mourir à nouveau.


Les notes résonnaient dans son esprit et les yeux fermés, elle essayait de les reproduire en frappant délicatement sur les touches, de manière tellement faible que la moitié des notes n'était finalement même pas jouée, mais simplement marquée d'un frôlement de ses doigts sur la touche qui aurait dû vibrer.

Elle essayait de se souvenir de l'air en question, mais à peine une note apparaissait-elle dans son esprit, recréant une suite, que déjà, quelque chose lui manquait. Il aurait été plus simple de prendre une partition, mais la déesse avait parfois un léger côté entêté. Et puis, elle doutait qu'une quelconque partition ait pu survivre depuis Babylone. Et d'ailleurs à l'époque, il n'y avait ni piano, ni partition. C'était déjà une chose de se souvenir des notes et encore une autre d'essayer de les adapter à un nouvel instrument.

Peut-être faudrait-elle un jour qu'elle mette par écrit ses souvenirs, afin de perpétuer son héritage. Mais elle avait toujours eu la désagréable idée que seules les personnes qui n'allaient pas tarder à mourir – définitivement s'entend, écrivaient leurs souvenirs.

Avec un léger sourire, elle rouvrit les yeux, puis composa d'une main un peu plus assurée la suite de notes complètes. C'était comme si la mélodie lui était revenue de plusieurs millénaires de sommeil, mais adaptée au paysage glacé d'Asgard, le piano apportant une note sobre à ce qui aurait du être la plainte d'un instrument à corde, vague ancêtre de la guitare. Se mordillant la lèvre inférieure, Ishtar s'arrêta. Elle attendait Hilda de Polaris, mais c'est une autre présence qui venait de faire irruption.

« J'aurais du me douter que tu savais jouer du piano. C'est très joli. »

« Mis à part le fait que j'ai l'impression de transposer une sorte de chant gitan en une œuvre dégoulinante d'académisme classique, tu as raison, la mélodie est très jolie. Mais il me semble que tu n'es pas vraiment un mélomane Kanon. »

« On ne peut rien te cacher. »

Tout de noir vêtu, à l'exception de sa chemise blanche, il s'approcha avec un petit sourire sarcastique sur le visage, avant de s'amuser à faire une légère courbette et venir s'asseoir souplement à côté d'Ishtar sur la banquette du piano.

« Cependant, je peux tout à fait te jouer un air. » Son sourire s'accentua et il brandit fièrement sa main droite. « Et je n'ai besoin que de mon index en plus. »

« Je suis impressionnée. » Se moqua Ishtar en battant des cils.

« Hum hum… » Kanon se racla la gorge, prenant l'air le plus concentré du monde, avant de poser magistralement son index sur une première touche avant de commencer à pianoter en rythme, faisant résonner dans la salle de musique d'Hilda de Polaris une magnifique mélodie… de chanson paillarde. Il s'interrompit avec une fausse expression outragée pour fixer Ishtar qui s'était mise à rire.

« Des soucis avec mon interprétation ? »

« Non, elle est digne de toi maestro. » Sourit la déesse, avant de contempler un peu plus sérieusement l'homme à ses côtés. Kanon n'était pas vraiment crédible en pianiste, il lui manquait non seulement le costume – quoique la chemise blanche soit un bon début, mais aussi l'allure, un peu trop athlétique pour être celle d'une personne ayant hanté le conservatoire. Sans parler de la crinière bleue encadrant son visage et qui lui retombait jusqu'aux hanches… Un étrange croisement entre un félin, un pirate et un gentleman. Sentant peser son regard sur lui, il sourit.

« Je sais que je suis magnifique, mais tu baves… » Ce qui lui valut une magnifique claque sur le haut du crâne.

« Désolée, mais des comme toi, j'en ai eu des dizaines. »

« Tu exagères non ? »

« Oui… peut-être des centaines… hum… » Devant les sourcils froncés d'Ishtar, qui visiblement, semblait perdre le fil dans le décompte du nombre invraisemblable de ses amants, Kanon ferma brièvement les yeux, un brin désespéré par la légèreté de sa voisine.

« Tu sais, tu n'es pas obligée de compter, je crois que j'ai saisi l'idée. » Finit-il par remarquer, interrompant Ishtar dans son inventaire. Il dut alors soutenir le regard vert de la divinité.

« Je t'ai vexé ? »

« Pas de risque. » Elle leva les yeux au ciel.

« Dommage, j'aurais essayé. » Ils se sourirent, amusés. Taper gentiment sur les nerfs de l'autre était l'un de leurs passe-temps favoris. Il y eut un petit moment de silence, durant lequel Kanon se remit à jouer du piano, si l'on pouvait considérer comme « jouer » le fait d'actionner les touches au hasard.

« Bien et si tu me parlais de ta petite sirène, ça fait deux jours que tu évites le sujet. » Le son des notes de piano s'arrêta. Il ne prit cependant pas la peine de tourner à nouveau la tête vers elle.

« Elle va mieux, grâce à toi. Et ce n'est pas ma sirène. »

« C'est complètement fini alors ? »

« Je ne vais quand même pas me mettre avec elle et faire semblant d'être amoureux à cause d'un chantage au suicide… »

« Si tu vois ça comme ça… Alors dans ce cas, si tu me disais ce que tu me caches depuis deux jours ? » S'il fut surpris, il ne le laissa pas paraître, se contentant de tourner son visage vers elle pour l'observer de son regard aigue-marine. Il resta silencieux plusieurs secondes, puis se leva sans qu'elle ne le quitte des yeux. Intriguée, elle le vit soupirer, puis sortir de la poche de son pantalon une petite enveloppe blanche légèrement froissée.

« Ca fait deux jours que je dois te la donner. Je ne voulais pas que tu t'inquiètes pour rien. »

Il jeta un regard sur le bout de papier, se demandant vaguement s'il avait encore la possibilité de retarder l'inévitable. Elle semblait si heureuse en ce moment. Il ne put cependant que lui obéir lorsqu'elle tendit la main pour qu'il lui remette le document. Il fixa obstinément la pointe de ses pieds lorsqu'elle pencha le visage pour prendre connaissance du message. Il se sentait comme un gamin qui allait devoir sous peu avouer une grosse bêtise. Nom de dieu... Mais pourquoi donc se sentait-il responsable d'elle ?

« Je ne vois pas où est le problème, Poséidon m'avait déjà parlé de ça. Il n'y a pas d'urgence, c'est dans deux semaines. Et puis, c'est juste un gala de charité organisé par la fondation Solo. »

Il la regarda sans comprendre. Se pouvait-il que Poséidon ? Ou pire, le dieu avait du la faire accepter de venir sans la prévenir que Zeus serait présent. Et Kanon était très tenté de la laisser dans l'ignorance sur ce point, histoire qu'elle ne soit pas prise de panique pour les quinze jours à venir. Il se serait mis des gifles. Sois un homme Kanon ! Avoue tout ! Mentalement, il visualisa un mini Dragon des mers en train de se gifler lui-même.

« C'est sûr… comme un autre… » Murmura-t-il d'une voix abominablement fausse. Ah non, il ne fallait pas qu'elle se rapproche de lui… trop tard. Elle était debout près de lui, le regardant dans les yeux. Il frissonna légèrement lorsqu'elle posa l'une de ses mains sur sa chemise, réussissant l'exploit de l'agripper par le col et de donner l'impression qu'elle était capable de lui botter le derrière, alors qu'elle faisait une bonne demi-tête de moins que lui. Il n'arrivait pas à détacher son regard de ses yeux.

« Je peux savoir ce qui se passe ? » C'était en réalité plus un ordre qu'une réelle interrogation. « Dis-moi ce que tu me caches... »
« Je suis amoureux ! » Fut la première chose qui lui passa par l'esprit… Mentalement, son mini lui-même se donna une nouvelle gifle retentissante.

« C'est vrai ? » Il se retint de dire non. « De qui ? » Vite, un nom, n'importe lequel.

« Hilda ! »

« Tu es amoureux d'Hilda ? »

« Oui, je… Je n'osais pas me l'avouer à moi-même. » Essaya-t-il de se convaincre, priant de toutes ses forces pour avoir l'air crédible.

« ... »

« Je sais. » Fit-il d'un air qu'il voulut accablé. « C'est très mal parti » Heureusement que parfois, son passé de manipulateur pouvait être utile… Pour la bonne cause bien entendu.

« Ca me rappelle moi et Shaka dans le genre impossible…Voyons, elle te déteste, tu te comportes comme un goujat avec elle… Signe d'autoprotection de ta part peut-être, hum, elle est amoureuse de Siegfried de Dubh et en plus, c'est la prêtresse d'Odin… Sans compter que tu es responsable de la mort de son cher et tendre et de tous ses guerriers. » Kanon sentit un mauvais pressentiment l'étreindre devant le regard que lui lança la déesse. « Très bien, j'ai toujours eu un faible pour les causes perdues, je vais m'occuper de ton cas ! »

« Hein ? Surtout pas ! » S'écria-t-il un peu trop vivement.

« Pardon ? »

« Je veux dire, » Se reprit Kanon « c'est impossible, et puis, même si c'était le cas, je suis assez grand pour la séduire tout seul ! » Pour le coup, la fierté du Dragon des mers donnait de véritables accents de sincérité à son discours.

« Allons Kanon, aux grands maux les grands remèdes… »

« Hein ? »

Très amusée, elle lui posa un doigt sur la bouche, lui faisant signe de se taire, tandis que des coups résonnaient sur la porte de la salle de musique. Avec sa main libre, elle lui arrangea sa chemise (comprendre qu'elle lui déboutonna quelques attaches superflues) avant de le libérer.

« Entrez. » Dit Ishtar à haute voix, non sans s'être éloignée du Dragon des mers de quelques pas.

Le pauvre Kanon devint pâle comme un linge en reconnaissant le cosmos de la princesse Hilda. Il pria pour qu'Ishtar n'aille pas inventer une quelconque idée sortie des tréfonds les plus tordus de son cerveau. Cependant, lorsqu'il se tourna pour faire face à la nouvelle arrivée, son visage ne laissa rien paraître, si ce n'est l'ennui bien réel de se retrouver en présence de la prêtresse. C'est vrai, qui appréciait d'être regardé comme un nuisible qu'il faudrait écraser ?

D'ailleurs, c'était exactement la manière dont Hilda de Polaris était en train de le regarder actuellement. Ses yeux, bons et doux avec le reste de l'humanité, prenaient la teinte et la froideur de glaciers lorsqu'ils se posaient sur un quelconque général des mers et sur Kanon en particulier.

A moitié par provocation et à moitié par exaspération, il la défia ostensiblement du regard en se relevant après s'être incliné à son entrée dans la pièce.

« Je vous attendais, cependant, j'ai une affaire urgente à régler et je ne vais pas pouvoir vous accompagner comme promis. Mais Kanon se fera un plaisir de me remplacer. N'est-ce pas ? »

Kanon, qui avait faillit s'étrangler en comprenant qu'Ishtar venait de lui arranger un rendez-vous avec Hilda, ne put que hocher la tête en se retenant de justesse de grommeler une malédiction. « J'espère que cela ne vous pose pas de problème ? » Fit Ishtar de sa voix la plus innocente en regardant Hilda dans les yeux. La pauvre prêtresse n'allait tout de même pas oser contredire ouvertement la déesse…

« Aucun. » Répondit Hilda tout en jetant un regard qui disait exactement le contraire.

« Très bien, dans ce cas, je vous laisse. » Conclut Ishtar, se sentant une âme digne de Machiavel en personne.

Elle se retira donc dignement, avant de refermer la porte en souriant. « C'est vilain de mentir Kanon, surtout à moi… » Son sourire s'élargit. Décidément, elle était fière de son mauvais coup...


Assis dans sa cuisine, Mu du Bélier regardait d'un œil distrait le carton de bouteilles posé à ses pieds. Il faisait un temps magnifique ce jour-là au sanctuaire, un soleil chaud et lumineux, mais qui ne véhiculait pas l'habituelle chaleur étouffante qui régnait d'ordinaire sur le domaine sacré.

De sombres cernes marquant son teint pâle, le gardien du premier temple étouffa un bâillement avant d'user de son pouvoir de télékinésie pour ranger le carton au-dessus d'une des étagères. Il fallait croire qu'il avait bénéficié de la chance des débutants en jouant au poker, ou plus exactement, il avait été parfaitement capable de déceler qui bluffait ou pas… Angelo, Shura, Aiolia et Milo avaient donc été contraints de s'incliner. Le pauvre Shura était désespéré, sa dette envers Milo s'étant alourdie d'une nouvelle dette envers Mu. Personne ne comprenait vraiment pourquoi, mais malgré le fait qu'il perdait systématiquement au poker, le Capricorne s'acharnait à continuer à jouer. Peut-être était-ce juste pour l'ambiance : se retrouver à boire et discuter, plaisanter entre amis. Aphrodite était passé les voir en coup de vent, leur amenant le ravitaillement en pizza nécessaire à une très longue soirée de jeux.

Mu avait accepté de venir et finalement, il ne le regrettait pas. Ça avait été très amusant, pas au point de recommencer systématiquement, parce que ça ne correspondait pas vraiment à son caractère, mais de temps en temps, pourquoi pas… Distraitement, il enleva le ruban qui ceignait sa chevelure afin de remettre en place les longues mèches mauves qui s'étaient échappées de l'attache. Moralité de l'histoire, ne plus jamais se coucher à quatre heures du matin pour se lever à cinq. Il étouffa un nouveau bâillement.

« Maître ! Maître ! » Une tornade rousse haute comme trois pommes déboula dans la cuisine en courant, avant de s'arrêter pour se pencher en avant, ahanant pour reprendre son souffle. Le Bélier posa un regard amusé sur son apprenti avant de se lever. En tenue d'entraînement, celui-ci était couvert de poussière.

« Que t'arrive-t-il Kiki ? »

« Maître Mu, j'ai réussi ! » Le Bélier sourit, légèrement incrédule.

« Tu serais capable de le refaire pour me le montrer ? » Un peu intimidé, le gamin hocha la tête.

« Très bien, nous allons à l'arène dans ce cas. » Le Bélier posa une main sur l'épaule de Kiki et ferma les yeux. Quelques secondes plus tard, ils se matérialisaient en une brillante lumière dorée au beau milieu de l'arène réservée aux chevaliers d'or. Celle-ci était vide, à l'exception d'Aioros et de son frère qui se battaient amicalement près de l'entrée.

« Bien Kiki, tu peux me montrer maintenant. »

« Oui ! »

Le jeune atlante ferma les yeux, essayant de se concentrer, tandis que le chevalier du Bélier l'observait attentivement. Au bout d'une longue minute où il ne se passa rien, une très légère aura dorée apparut autour du jeune garçon. L'apparition, quoiqu'à peine visible, était bien réelle. Très fier, Mu sentit des larmes embuer son regard. Il avait toujours été persuadé du potentiel du jeune garçon, mais celui-ci avait toujours privilégié ses pouvoirs psychiques au détriment de la maîtrise de son cosmos. Il fallait croire que désormais, il avait envie de combler son retard. Mu lui-même n'avait réussi à apprivoiser son cosmos qu'à l'âge de sept ans, moins d'un an avant la mort de son maître. Celui-ci avait donc à peine eu le temps de lui apprendre ses techniques et il avait été obligé d'apprendre seul à les perfectionner.

« C'est excellent Kiki, essaie de concentrer un peu plus ton cosmos. »

Il n'obtint pas de réponse, si ce n'est un énorme froncement de sourcils de son apprenti, en pleine concentration. L'aura dorée se fit plus brillante, plus intense, puis s'arrêta brusquement. Mu eut juste le temps de rattraper son disciple avant que celui-ci ne s'effondre dans la poussière, complètement épuisé.

« Je suis très fier, vraiment très fier de toi. » Murmura le Bélier, tandis que son apprenti complètement sonné était à moitié inconscient.

« Jolie aura, fait gaffe, il va te prendre ton armure très vite maintenant. » Mu sourit et posa son regard sur le chevalier du Lion qui s'était approché accompagné de son frère.

« Il sera très puissant, j'en suis certain. » Ajouta le Sagittaire.

Les deux frères se mirent à plaisanter mais Mu ne les entendait plus vraiment. Il regardait la silhouette dans les gradins, loin derrière Aiolia. Shion était là, les observant. Les plis de sa longue robe de Pope claquaient dans le vent, sa longue chevelure anis ondulant derrière lui. Derrière son masque, il était impossible de savoir ce qu'il ressentait, mais Mu était intimement persuadé qu'il avait dû assister à toute la scène. Complètement immobile, le Bélier observa son maître avant que celui-ci ne se retourne pour s'éloigner.

Mu baissa à nouveau les yeux vers Kiki, écartant d'une main les mèches rousses collées au front poussiéreux du gamin. Il fallait qu'il aille voir Shion, il ne supportait plus la situation.

...


Tapis dans l'ombre, il observait sa proie avec l'attention la plus grande. Elle ne lui échapperait pas, pas cette fois-ci. Tous ses instincts de prédateur étaient en éveil, ses griffes et ses crocs étaient prêts à servir. Après s'être bien ramassé sur ses pattes arrières, le truc bondit férocement… pour se prendre en plein dans le museau la porte que venait d'ouvrir Ishtar, qui entrait dans la pièce.

Le miaulement de douleur qui suivit tira de Shaka, jusque-là en pleine méditation dans le fond de la pièce, un léger froncement de sourcils.

« Qu'est-ce que j'ai fait ? » S'exclama Ishtar, affolée, cherchant du regard sa malchanceuse victime, pour finalement localiser le chaton qui gisait à terre, sonné. Sincèrement désolée, elle le prit dans ses bras pour le soigner, action qui fut aussitôt suivie d'un ronronnement sonore. « Je ne pouvais pas deviner que tu étais derrière la porte, pauvre truc… » Fit-elle en laissant glisser ses doigts sur la fourrure soyeuse du chaton qui ferma ses grands yeux pour ronronner de bien-être.

« Je suppose que c'est ce que l'on nomme une entrée fracassante ? » Commenta ironiquement la Vierge, tandis que la déesse était occupée à répéter « Je suis désolée » au chaton, ce qui faisait sourire en coin Shaka. Voir Ishtar aux petits soins avec le « truc », c'était comme d'imaginer un mariage entre un poisson et un oiseau : ça ne pouvait pas durer. Il se contenta donc de l'observer quelques instants, dépliant juste ses longues jambes pour leur faire quitter leur habituelle position de méditation.

Comme prévu, le naturel d'Ishtar reprit rapidement le dessus, puisque le chaton désormais en pleine forme décida de s'attaquer aux mèches de cheveux de la Babylonienne, ce qui lui valut de regagner aussitôt la terre ferme, à la plus grande surprise du truc qui regarda Shaka avec ses grands yeux bleu-vert, histoire de le prendre à témoin de l'injustice qu'il vivait. Trouvant dans le regard de la Vierge un océan bleu d'infinie mansuétude, le truc se dirigea donc vers Shaka pour sauter sur ses genoux.

Décidant de ne pas faire de commentaire devant ce ralliement du truc envers l'Indien, Ishtar décida de passer directement au but de sa visite dans la chambre de la Vierge.

« Je suis désolée, je ne voulais pas te déranger. Je cherche simplement mon collier, je crois que l'ai oublié ici… Tu n'as qu'à … heu… méditer avec le truc… pendant que je le cherche. »

« Ce n'est pas la peine. » Shaka s'était levé, non sans reposer auparavant le chaton sur la terre ferme. « Il est ici. » Dit-il en ouvrant le tiroir de la commode qui reposait en dessous des fenêtres de sa chambre et près de laquelle était installée l'armure d'or de la vierge.

Elle le fixa avec une lueur interrogative dans le regard lorsqu'il finit par lui remettre le médaillon que lui avait offert Hadès, le déposant dans le creux de sa main. Légèrement penché vers elle, il avait fermé les yeux, mais ses paupières closes donnaient l'étrange impression qu'il voyait mieux certaines choses ainsi. En silence, il referma doucement les doigts d'Ishtar sur le médaillon, sa main demeurant posée sur la sienne.

« Tu le portes toujours, pourtant, il semble rempli de regrets et de tristesse... Je me demande parfois quel genre de protection il est supposé t'apporter. »

« Je suppose que c'est plus le signe d'une dette envers moi plutôt qu'une quelconque protection... » Elle vit ses paupières frémir légèrement mais il ne répondit rien, malgré le fait qu'il ne semblait pas être réellement satisfait de la réponse.

« C'est une fausse impression ou quelque chose ne va pas? » demanda-t-elle. Il ouvrit les yeux, un sourire un brin malicieux se dessinant sur ses lèvres.

« Tu commences à trop bien me connaître. » Murmura-t-il, libérant sa main pour laisser ses doigts errer dans les longues mèches ivoire qui retombaient sur les épaules de la déesse. Troublée par sa proximité, celle-ci demeura immobile, observant le visage de Shaka comme pour chercher à deviner ce qu'il attendait.
« Tu ne devais pas passer l'après midi avec Hilda? » Demanda-t-il en l'attirant contre lui. En d'autres circonstances, Ishtar aurait clairement noté qu'il changeait de sujet, mais serrée ainsi contre lui, elle ne pouvait que fermer les yeux et apprécier. Si elle avait été un félin, nul doute qu'elle en aurait ronronné d'aise...

« Je te trouve beaucoup plus intéressant qu'Hilda… Vraiment plus intéressant. »

Shaka sourit brièvement de la réponse, tandis que ses mains exploraient presque paresseusement le dos de sa compagne, dont le visage était niché près de son cou. Il pouvait sentir son souffle caresser le bas de sa nuque, faisant naître en lui des frissons le long de la colonne vertébrale... Il commençait à comprendre pleinement pourquoi tous les bouddhistes fuyaient l'amour comme la peste, c'était comme une obsession, un besoin jamais pleinement satisfait. Mais il était loin d'avoir envie de se plaindre. Ses lèvres effleurèrent la tempe d'Ishtar.

« Tu veux rester avec moi? »
« Je peux? »

« Disons que je te trouve plus intéressante que la méditation. » Se moqua-t-il tendrement.

« Et tu as des idées en particulier? »

« Possible… »


De loin, la demeure familiale des Solo semblait surplomber la mer, comme suspendue au-dessus de l'eau par la falaise élancée et tortueuse sur laquelle elle était bâtie. Toute personne sensée ne pouvait se demander qu'une seule chose devant une telle vision: quand la falaise allait-elle s'écrouler, emportant avec elle la majestueuse demeure? Pourtant, cela faisait déjà trois siècles que la demeure dominait les eaux, offrant à ses occupants une vue magnifique sur la méditerranée, ainsi que sur le port privé où étaient amarrés plusieurs yachts appartenant à la famille. Aux dires des habitants de la petite ville grecque voisine, il semblait que les Solo avaient toujours bénéficié de la protection d'une chance insolente. D'ailleurs, le raz-de-marée avait épargné on ne sait comment la demeure et la rumeur voulait que cela explique que Jullian Solo, voulant remercier le destin, ait eu tellement à cœur d'aider les victimes des inondations.

L'héritier Solo, pour l'heure, était fièrement monté sur son cheval favori, un sombre étalon né dans l'élevage de la famille. Vêtu d'une tenue de cavalier, il avait arrêté son cheval au bord d'une des falaises longeant la vaste propriété familiale. Seule son expression un peu trop grave pour un simple jeune homme de bonne famille trahissait la présence de Poséidon.
Le dieu observait avec attention la mer en contrebas, comme si les ressacs contre les rochers pouvaient lui murmurer des secrets que lui seul pouvait entendre. Il ne cilla même pas lorsque le cosmos de Bian de l'Hippocampe se manifesta à quelques mètres de lui, si ce n'est pour apaiser d'un simple mot le cheval qu'il montait.

« Toujours pas de nouvelles n'est-ce pas? » Demanda-t-il, son regard ne quittant pas les vagues au loin.
« Non aucune Seigneur. » Poséidon ne sembla pas troublé outre mesure par la réponse qui venait de lui être apportée, comme si de toute façon, il s'en moquait, où comme si des dessins bien plus grands occupaient son esprit.

« Relève-toi, je n'apprécie pas que mes marinas se comportent ainsi lorsque je suis ici. » Bian, qui s'était agenouillé instinctivement, se releva, jetant rapidement un coup d'œil aux alentours afin de vérifier qu'il n'avait pas été vu.

« Seigneur, que devons nous faire? »

« Cessez les recherches, il reviendra. »

« Il pourrait avoir déserté... »

Bian vit avec horreur le dieu tourner la tête pour poser le regard sur lui avec une expression si sombre qu'on aurait pu croire que le général venait de l'insulter. Celui-ci eut à peine le temps de se préparer qu'il était déjà à terre, se tordant de douleur, ses yeux bleus exorbités, sa longue chevelure châtain clair se répandant sur le sol, où ses mains crispées par la douleur cherchaient un appui sans le trouver.

Poséidon n'avait même pas bougé, seuls ses yeux avaient changé de teinte, prenant la couleur bleue magnétique de son cosmos. Puis la douleur disparut aussi soudainement qu'elle était venue et Bian, toujours à terre, vit les sabots du cheval noir passer près de sa tête, tandis que la monture du dieu faisait demi tour.

« L'idée même de ne pas être loyal envers moi est un outrage comprends-tu? » Le dieu ne s'était pas départi de son ton mondain, infiniment calme et détaché. C'est à peine si Bian fut capable de l'entendre, tout son sang bourdonnant encore contre ses tempes. Se mordant les lèvres pour ne pas gémir de douleur, il arriva à se relever au bout de ce qui lui sembla une éternité. Ses muscles risquaient de lui rappeler ce qui venait de se passer pendant les jours à venir.

« Retourne au domaine sous-marin et fait appliquer mes ordres. »

« Il sera fait selon vos désirs. » Articula Bian, avant de relever les yeux vers la divinité. « Je vous prie de me pardonner pour mon comportement, je ne devrais pas douter de... »

« C'est déjà oublié. » Bian hocha la tête, observant quelques secondes la silhouette du dieu, qui lui tournait désormais le dos. Bientôt, Poséidon fut seul à nouveau devant les flots, où il resta à réfléchir pendant quelques minutes supplémentaires, sentant à peine le vent marin qui caressait son visage et faisait onduler sa chevelure et la crinière de sa monture.

« Tu es bien longue à comprendre Athéna. » Souffla-t-il. « Peut-être devrais-je t'ouvrir les yeux... »


Légèrement ennuyé, mais relativement surpris de l'attitude étrangement non-hostile d'Hilda, qui se contentait de l'ignorer avec un dédain princier, Kanon laissa son regard errer sur le décor qui l'entourait. Bizarrement, il s'était attendu à ce que des gardes soient présents pour éviter de le laisser seul avec la prêtresse, mais ce n'avait pas été le cas et il était seul avec elle dans les couloirs du château, où il la suivait tout en se demandant où elle pouvait bien être en train de le mener. Ils traversaient couloirs après couloirs, avaient descendu suffisamment d'escaliers pour être au niveau du sol, voire carrément en dessous, et la température ambiante avait tendance à se rafraîchir. D'ailleurs, les murs désormais de pierre nue semblaient suinter d'un froid digne d'un tombeau.

C'est sur cette réflexion que Kanon se sentit soudain mal à l'aise, devinant sans le vouloir le but final de son voyage.

« Ce n'était pas ce que vous aviez prévu de faire avec Ishtar n'est-ce pas? » Demanda-t-il, rompant le silence. Un mince filet de buée matérialisa son souffle dans les airs glacés.

« Effectivement, je devais faire autre chose avec la déesse, mais votre... présence... » La voix de la prêtresse se brisa, mais comme elle était devant lui et lui tournait le dos, Kanon aurait honnêtement été incapable de dire si elle pleurait ou si elle s'était simplement étouffée à l'idée de la haine qu'il lui inspirait. Au bout de quelques minutes supplémentaires de marche silencieuse, elle s'immobilisa finalement devant une porte gardée par un homme auquel elle fit un simple signe de tête et qui se recula pour les laisser entrer.

« Je tenais à vous présenter les conséquences de vos actes... chevalier. » Agacé, Kanon ne put réprimer une légère moue sardonique, même s'il ressentait malgré tout un léger malaise.

Il n'avait pas besoin qu'elle en dise plus pour savoir où il était et face à quoi. Devant eux se dressaient huit cercueils de verre et il ne fallait pas être extralucide pour deviner qu'il s'agissait de ceux des guerriers divins. Les nombreux cierges qui éclairaient le caveau donnaient un aspect irréel à l'endroit, sans pour autant parvenir à réchauffer l'air glacé.

Il regarda en silence Hilda passer le long de la rangée, se recueillant quelques instants devant chaque cercueil. Avec une curiosité presque morbide, il jeta un œil sur l'occupant du cercueil le plus proche. Il s'agissait tout au plus d'un homme d'une vingtaine d'années, qui semblait endormi. Aucune blessure n'était visible, mais cela n'étonnait pas plus que cela Kanon, qui savait qu'Ishtar s'était déjà rendue en ce lieu pour réparer ce qu'elle pouvait des blessures afin de faciliter le rituel de résurrection. Seuls les traits trop pâles et la couleur bleuie des lèvres, qui s'accordait à la courte chevelure du guerrier, trahissaient son état. Presque malgré lui, Kanon jeta un œil sur la plaque funéraire. Hilda fut cependant plus rapide.

« Il s'agissait de Syd de Mizar, guerrier divin de l'étoile de Dzêta. » La voix de la prêtresse était faible, mais étrangement douce, comme si elle avait oublié à qui elle s'adressait. « C'était un ami fidèle et un homme d'honneur. Je suppose que vous ne pouvez pas comprendre n'est-ce pas? Pourtant je pense qu'il a un destin qui devrait vous rappeler certaines choses… » La jeune femme s'approcha légèrement d'un autre cercueil, sur le côté de celui du guerrier. « Son étoile est une étoile double, mais il ne le savait pas. Ce n'est qu'à sa mort qu'il a découvert qu'il avait un jumeau, qui le protégeait dans l'ombre... »

« Comment... »

« Je sais que vous avez un jumeau? Allons, il faut croire que commettre des atrocités rend célèbre... » Excédé, Kanon défia Hilda du regard.
« Et que voulez-vous que je fasse ? Que je me mette à pleurer en me frappant la tête contre les murs, tout en implorant la miséricorde divine ? » Ironisa-t-il. « De toute manière, ces hommes seront bientôt aussi vivants que vous et moi, alors permettez que je ne mette pas à pleurer toutes les larmes de mon corps. » Loin de se laisser démonter par le cynisme de la réplique, Hilda sentit la colère l'envahir.

« Vous ne ressentez donc rien? Il ne s'agit pas que de ces hommes ! Il s'agit de toutes les vies brisées à cause de vous ! De toutes les victimes dans votre sillage et celui de Poséidon. Et je... » Elle baissa le regard, semblant très fatiguée soudain. « Jamais cela ne pourra être réparé. Je ne comprends pas comment vous pouvez continuer à vivre en sachant tout cela »
« Je n'étais pas le même homme. » Les yeux d'Hilda se posèrent sur lui, aussi froids que l'air autour d'eux. Un léger rictus déformait son beau visage.
« C'est trop facile. Je sais trop bien ce qu'est faire le mal contre sa propre volonté. Ne me dites pas ça à moi alors que j'ai subi la malédiction de l'anneau des Nibelungen par votre faute. » Elle avait presque hurlé les trois derniers mots. « Vous n'étiez pas possédé! Vous n'étiez pas hors d'état de décider! » Hilda ne se rendait même plus compte qu'elle pleurait, tant sa colère lui déchirait et lui tordait le ventre. « Vous n'avez aucune excuse! »

Kanon ouvrait la bouche pour répliquer lorsque le garde à la porte entra dans la pièce, sans doute inquiété par les éclats de voix.

« Princesse, avez-vous besoin de mon aide ? » Hilda posa ses yeux sur l'homme, tandis que le rire sardonique de Kanon s'élevait dans les airs. Visiblement, l'idée que le garde, un homme ordinaire d'une quarantaine d'années, soit assez fou pour penser pouvoir le sortir par la force si nécessaire, amusait beaucoup le Dragon des mers. Réalisant la situation, Hilda sécha ses larmes d'un revers de main avant de parler d'une voix ferme.

« Non, vous pouvez disposer. » Elle le regarda sortir et fermer la porte derrière lui avant de se retourner pour affronter Kanon. Si elle avait pu tuer d'un simple regard, nul doute qu'il aurait déjà trouvé la mort.

« Je ne vous tolère ici que parce que la déesse me l'a demandé. Je pensais… Je croyais qu'elle avait une bonne raison de vous apprécier, et peut-être, que je m'étais trompée sur vous. » Elle secoua la tête légèrement, comme pour chasser cette idée folle. Sa voix était beaucoup plus calme pourtant, presque conciliante. « Si au moins vous pouviez me dire pourquoi toute cette folie… »

« J'avais mes raisons. »
« Vos raisons ? » Aurait-il craché au visage d'Hilda qu'elle n'aurait pas eu un autre ton. « Vous vous moquez de moi ? C'est tout ? Je suis supposée accepter cette réponse ? » Chancelante, elle prit appui sur le verre du cercueil de Bud, tournant le dos au Dragon des mers. Elle se sentait proche de rire de manière hystérique.

« Je me moque de savoir ce que vous pensez de moi. » Répondit-il froidement « Les dieux m'ont déjà donné un aperçu de ce qui m'attend après la mort, alors ne comptez pas sur moi pour me lamenter sur le passé et gâcher ce qu'il me reste à vivre. » Il la dévisagea alors qu'elle se tournait vers lui. « Je ne vous présenterai pas d'excuses, de toute façon, vous ne penseriez pas qu'elles seraient sincères, et personnellement, je ne croirais pas non plus en votre éventuel pardon… »

« Vous êtes odieux… »

« Je ne dis que la vérité. »

« Oui, vos excuses… Odin vous accepte ici, tout le monde vous accepte ici, mais je sais ce que vous êtes, un manipulateur de la pire espèce. Un monstre... »

« La ferme ! » La voix excédée de Kanon résonnait dans le tombeau, ainsi que le cliquetis des fines chaînes de la robe d'Hilda, qu'il avait saisie par le haut des bras. « Un monstre ? Je n'ai jamais eu d'identité jusqu'à ce que mon propre frère essaye de me tuer, j'ai passé la moitié de ma vie à m'excuser d'être né, alors ce n'est pas moi qui l'ai créé le monstre. »

« Vous êtes pathétique ! » Cingla la voix d'Hilda, malgré sa propre peur grandissante. « Ce n'est pas une excuse. Et je vous ordonne de me relâcher ! » Loin d'obéir à l'ordre, il enfonça ses doigts dans ses bras de manière très douloureuse, mais elle refusa de montrer sa douleur et le défia du regard.

« Je ne partirai pas d'ici tant qu'Ishtar y sera, alors vous feriez mieux de vous habituer à me voir, prêtresse. » Il eut un léger froncement de sourcils en prononçant le dernier mot. « Je suis déjà mort une fois pour sauver ce monde que vous aimez tant, mais ça, vous n'êtes pas capable de le comprendre. Pas capable de comprendre que personne n'est parfaitement bon ou mauvais, blanc ou noir. » Il la libéra, mais elle ne bougea pas. « Entre le bien et le mal, ce n'est souvent qu'une question de nuances. »

« Il y a des choses qui sont pures dans ce monde et si vous ne les voyez pas comme elles sont, c'est parce que vous êtes trop perverti. »

« Ou que vous êtes trop naïve. »

« Peut-être. Le fait est que j'ai du mal à vous imaginer en sauveur de l'humanité… »

« Il y a beaucoup de choses que vous ne pouvez même pas imaginer, Hilda... »

« Je ne me souviens pas vous avoir autorisé à m'appeler par mon nom. » Elle se retint de reculer en le voyant s'approcher un peu plus.

« Je me moque des autorisations… Hilda… » Murmura-t-il ironique, ses lèvres à peine à quelques centimètres de l'oreille de la prêtresse. Lorsqu'elle voulut répliquer d'une manière cinglante, il lui tournait déjà le dos, ouvrant la porte pour quitter la pièce.

...


« Tu sais, je crois qu'on n'avait pas la même idée en tête en ce qui concerne la manière de passer l'après-midi... Mais tu avais raison, j'aime beaucoup. Ca ne m'avait même pas effleurée qu'ils puissent y avoir des jardins dans le palais. »

« C'est une serre immense, malheureusement, elle ne leur sert pas à grand chose, ils n'arrivent pas à acclimater beaucoup d'espèces ici. Alors j'ai pensé que ça pourrait te faire un terrain d'entraînement... »
« Pour utiliser mon cosmos? »
« Tu lis dans mes pensées... »
« Pour une fois que ce n'est pas l'inverse... Tu veux une forêt tropicale en Asgard? »
« Tu pourrais? »
« C'est du doute dans ta voix? »
« Un peu. »
« Disons que peut-être je pourrais, mais merci du soutien sans faille. »
« De rien… »

Ishtar regarda pensivement l'étendue devant elle, d'une bonne centaine de mètres de long sur une trentaine de large. Il faisait sombre dans la serre, où la lumière pénétrait seulement par les murs, qui alternaient entre piliers de pierre et larges baies vitrées. Le plafond était par contre fait de charpente de bois et lorsqu'on le voyait de l'extérieur, on pouvait constater qu'une bonne couche de neige recouvrait le haut de l'édifice. Un plafond de verre, comme n'importe quelle autre serre dans le monde, aurait ici été complètement inutile, car non seulement il n'aurait pas pu laisser passer la lumière, mais en plus, le poids de la neige l'aurait sans doute fait s'écrouler.
L'endroit semblait curieusement à l'abandon et quelques fleurs poussaient ça et là, cependant en grande minorité face aux herbes folles qui couvraient l'endroit. Il faisait froid, mais beaucoup moins qu'à l'extérieur. Il devait faire une dizaine de degrés.

« Ce n'est plus utilisé depuis la mort du père d'Hilda et de Freiya. Il parait qu'il avait toujours eu l'espoir d'arriver à faire pousser des fleurs ici, mais sans grand succès... Il y a une source d'eau chaude en dessous, ça aurait pu marcher. »

« Fais attention, tu vas finir historien à ce rythme... »

« C'est une domestique qui m'a tout dit... »

« Oh... une... » Fit Ishtar en coulant en coin un regard à Shaka. Elle le vit passer une main dans les mèches folles sur son front, avant d'ouvrir les yeux sous l'effet de la surprise et de se tourner vers elle. C'était fou comme elle le trouvait attirant avec son manteau et sa large écharpe noire qui lui couvrait le bas du menton. Il lui faisait exactement l'effet d'un paquet cadeau, envie de le déballer...

« Mais, qu'est-ce que tu vas t'imaginer? Et d'ailleurs, tu passes beaucoup de temps avec Kanon depuis qu'il est rentré et je ne dis rien... »

« Facile... » S'amusa la déesse, tout en tirant négligemment sur le bout de ses gants afin de les ôter, tandis que la vision d'un chevalier de la Vierge avec un joli ruban sur la tête, à défaut d'être ailleurs, persistait dans son esprit.

« Je te jure que je ne l'avais jamais vue avant et d'ailleurs, elle avait l'âge d'être une de mes ancêtres... » Capitula Shaka, qui haussa les épaules.

« Argument pas très convaincant vu mon âge... »

« Ishtar... » Elle se mit à rire, posant un regard joyeux sur son amant.

« Mais tout de même, je ne t'imaginais pas flirter avec des vieilles dames, mon pauvre cœur ne supportera pas une autre trahison... Déjà après ton aventure avec Krishna... » Elle vit Shaka s'étrangler brièvement, apparemment, Krishna lui faisait toujours un certain effet, révulsif certes, mais un effet quand même.

« Heureusement qu'il est parti, j'aurais fini par le... » Il ne termina pas sa phrase.

« Le? Le priver de tous ses sens? Le jeter dans un placard? L'assommer... Ah non, c'est déjà fait… »

« A ce stade, c'était de la légitime défense... » Commenta placidement Shaka, qui s'était éloigné de quelques pas pour regarder avec attention à travers les vitres murales. « Je trouve Asgard triste. » Dit-il au bout de longues secondes de silence. Au dehors, des milliers de flocons étaient balayés par le vent. Une centaine de mètres plus loin, on pouvait apercevoir la silhouette sombre du château des Polaris.

« On va essayer d'arranger ça. » Murmura Ishtar en réponse, avant de fermer les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, une légère lueur argentée flottait dans son regard, donnant au vert de ses yeux une nuance infiniment plus pâle et métallique. Elle n'était même pas consciente qu'il s'était retourné pour l'observer avec attention, seule comptait l'envie de réussir à utiliser son cosmos à nouveau.
Ce fut d'abord un léger tremblement du sol, comme si des choses enfermées en lui frappaient contre la surface pour sortir, puis sans prévenir, une explosion de vert, de tiges et de feuilles qui se déroulaient pour remplir l'espace, dans une forte odeur de sève. Complètement fasciné, Shaka n'arrivait pas à détacher son regard de cette nature si incroyablement mouvante et en pleine croissance, on aurait dit qu'un monde était en train de naître et d'éclore dans cette serre assiégée par la neige... un monde luxuriant, dense et - tropical réalisa-t-il, c'était une mini forêt tropicale qui naissait en plein royaume d'Asgard.

Le rire d'Ishtar lui fit tourner le regard vers elle. Sa longue chevelure fouettait l'air, soulevée par son cosmos d'argent et elle riait, balayant du regard ce dont elle était la cause. Puis, lentement, son rire s'éteignit, accompagné de son cosmos et elle se retrouva appuyée contre le tronc tordu d'un arbre qui n'était pas là à peine une minute plus tôt.

« Tu l'as fait... »
« Je suis... la vie... c'est mon travail... » Souffla-t-elle, appuyant son front contre l'écorce fraîche de l'arbre. « Shaka, je crois... je crois que je vais... » Quand elle rouvrit les yeux à peine quelques secondes plus tard, elle réalisa qu'elle était désormais allongée sur le sol et que sa tête reposait sur les genoux de son chevalier.
« Je crois que je vais m'évanouir, c'était le message. »
« J'avais compris... » Sourit la Vierge, repoussant tendrement derrière l'oreille d'Ishtar l'une des mèches qui lui barraient les yeux.
« Sha... ? » Il venait de fermer les paupières.

« Nom de dieu mais c'est quoi ce bordel? » L'aura de Kanon venait de se matérialiser dans la serre et le marinas regardait avec ahurissement la végétation qui prenait d'assaut l'édifice, semblant tout droit sortir de l'équateur, ce qui à cette latitude, équivalait à la quatrième dimension.

« Kanon... » Appela Shaka, permettant au Dragon des mers de localiser leur présence derrière le mur de végétation qui les séparait.
« Ishtar, ça va? » En une fraction de secondes, il se retrouva agenouillé près du corps allongé de la déesse.
« Je ne suis pas morte... Arrête de faire cette tête... »
« Je suis sûr que ton cosmos a été ressenti jusque dans les pays voisins, alors excuse-moi de m'être demandé ce qu'il se passait... »
« Je faisais... Un brin de jardinage... » Désespéré, Kanon jeta un œil à Shaka histoire de trouver un appui, mais il ne rencontra que des paupières closes et un petit sourire qui n'avait rien à envier à celui de Mona Lisa.
« Mais es-tu folle? Tu es encore trop faible pour t'amuser à faire ce genre de ... de... de... trucs stupides. Tu ferais mieux d'utiliser ton cosmos pour des choses plus utiles... »
« Kanon, c'était utile. » Murmura Shaka. « Elle devait le faire... »
« Ah et pourquoi? Le palais manquait à ce point de bois à mettre dans les cheminées? »
« Non, je voulais savoir si j'en étais capable, après Hadès... Je voulais savoir si je pouvais... Tu comprends? »
« Et alors? »
« Alors je peux et bientôt j'espère pouvoir encore plus... Je te rappelle que j'ai des guerriers divins sur le feu... »
« J'aurais du mal à l'oublier. » Articula sombrement le Dragon des mers, ce qui lui attira l'attention de Shaka. « Et ne me fixe pas comme ça toi et c'est encore pire avec tes yeux fermés! Ce n'est pas humain... »
« Tu m'as l'air perturbé chevalier... »

« Oh, ça c'est encore une histoire de femme… Kanon, t'en es où avec Hilda? »
« Hein? » S'étrangla Shaka
« Quoi? » Pour le coup, Kanon était devenu aussi bleu que la crinière qui lui servait de chevelure.

« Tu délires Ishtar, tu dois avoir de la fièvre... » Répliqua-t-il en posant la main sur son front.
« Allez, crache le morceau... ce tête-à-tête? »
« J'ai failli m'y faire arracher la tête, justement. Je suppose que je dois te remercier? »
« Ca ira. »
« Tu avais tout mijoté, traîtresse... » L'échange entre les deux amis était suivi par un Shaka un brin perdu, qui décida que définitivement, son sens cognitif était bien incapable de rendre intelligible la complexité des relations bizarres qui pouvaient exister entre ces deux là... Ce fut donc avec la plus grande impassibilité du monde qu'il les vit s'échanger de tendres noms d'oiseaux et autres joyeusetés, sur lesquelles il préféra ne pas réfléchir concernant certaines significations. Au bout d'une minute cependant, son sens de la sérénité en prit un coup et il décida de s'exprimer.

« Silence tous les deux ou je vous jure que je vous prive de la parole pour les trois prochains jours. » Pour le coup, un magnifique silence plana dans les airs, où Ishtar et Kanon fixèrent avec des yeux ronds l'ancien disciple du Bouddha. « Je ne vois pas l'intérêt de vos querelles, on dirait deux enfants qui se chamaillent. » Le Dragon des mers trouva soudain un intérêt profond à regarder une fleur exotique près de lui, tandis que la déesse fronçait les sourcils puis ferma les paupières.

« Est-ce que ça va? » Entendit-elle finalement Kanon lui demander d'un air inquiet. Elle rouvrit un œil histoire d'étudier la mine de son chevalier, il avait l'air peiné, enfin, autant que pouvait le laisser transparaître une tête de mule telle que lui.
« Oui, on devrait rentrer. » Souffla-t-elle finalement. Elle ne chercha même pas à protester en sentant que Shaka la soulevait... Lui au moins, il la portait dans ses bras... Elle se souvenait encore de la manière dont Kanon l'avait transportée comme un sac de patates, par-dessus son épaule, peu après le rituel de résurrection des généraux des mers. Enfouissant son visage contre l'épaule de Shaka, elle sourit brièvement à ce souvenir, puis elle ferma les yeux, se laissant bercer par un profond sentiment de paix et de sécurité.


Mort de peur, enfin, pas mort, mais apeuré, ou pas encore mort? Les genoux de Kassa des Lyumnades faisaient des castagnettes. C'était bien simple, il devait juste être le guerrier le plus lâche de toute l'histoire de la galaxie. Mais la lâcheté, ça rendait inventif, instinct de survie oblige. C'est donc avec un énorme bâton dans les mains qu'il s'était caché derrière un pilier, tandis qu'une file de spectres passait à côté de lui sans qu'aucun ne semble remarquer sa présence.

C'était étrange, ils semblaient tous se rendre au même endroit, et ça ne plaisait pas trop au général. Ca signifiait qu'il allait devoir s'y rendre lui aussi, histoire de savoir ce qu'il se passait. Prenant une inspiration, il jeta un coup d'œil furtif sur le côté. Plus aucun spectre, sauf un retardataire qui arrivait dans le bâtiment à pas lent. Kassa le jaugea brièvement du regard. Il n'avait pas l'air trop dangereux. C'était une espèce de bonhomme chétif avec un sourire idiot sur le visage et qui répétait à n'en plus finir: « Vivant! Je suis vivant! Moi Zélos! Le plus fort! Le plus grand! Le plus... » BONG! Le spectre du crapaud se retrouva à terre, s'étant pris en pleine tête un coup de batte bien placé. Tandis qu'un léger ricanement s'élevait dans les airs, le spectre fut traîné par les pieds dans un endroit sombre du temple.

Quelques minutes plus tard, un pseudo Zélos du crapaud rejoignait la file de spectres en dehors du temple, vers une destination qu'un Kassa revigoré par son action d'éclat comptait bien découvrir.

...


Affolée, Saori se réveilla en sursaut, respirant difficilement. Pieds nus, elle se leva pour se mettre à courir vers le balcon de son appartement, se moquant bien de savoir qu'elle n'avait qu'une fine chemise de nuit pour la couvrir. Elle jeta un regard désespéré en direction du cap Sounion. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs secondes qu'elle réussit à se ressaisir suffisamment pour utiliser son cosmos et vérifier si son intuition était fondée...

Beaucoup plus loin de là, Poséidon rouvrit les yeux, arborant un sourire satisfait. La libération d'Isaak n'était plus qu'une question d'heures désormais et tout ce qu'il avait prévu fonctionnait parfaitement. Sauf le petit accroc avec Athéna, qui n'avait pas été assez maligne pour se rendre compte seule de la présence du général. A croire que Saori enfant était plus douée que l'adulte, mais il est vrai que parfois, certaines choses étaient plus simples à faire et percevoir lorsque l'on en est peu ou à peine conscient. Par conséquent, là où l'Athéna enfant avait sauvé Kanon, l'adulte avait juste ressenti un inexplicable mal-être. Il semblait à Poséidon que la présence d'Athéna s'effaçait trop derrière celle de l'humaine qui lui servait de réincarnation, ce qui brièvement lui fit penser au cas de Jullian, qu'il maintenait dans une bienheureuse inconscience, prisonnier dans son propre corps.

Confortablement assis sur le sable, Poséidon s'étira souplement, secouant légèrement la tête pour détendre sa nuque et chasser de son esprit les souvenirs du jeune Solo, qui lui envahissaient les pensées. Si tout marchait comme il le voulait, il aurait des réponses bientôt. Et la connaissance, il avait toujours considéré que c'était une mine de pouvoir quand on savait bien l'utiliser. Passer des siècles enfermé dans une vulgaire boîte l'avait forcé à réfléchir sur beaucoup de choses et il tenait à vérifier ses théories...

Il fut à peine surpris de sentir deux mains enserrer délicatement son cou, appuyant sur l'arrière de sa nuque afin de la masser, d'abord timidement, puis de manière un peu plus ferme, mais toujours aussi douce. Voilà pourquoi il raffolait des musiciennes, il avait toujours trouvé qu'elles avaient des doigts de fée... La jeune servante qu'il avait dénichée dans les jardins ne démentait d'ailleurs pas à la règle...

Poséidon ferma à demi les yeux, comme un félin hésitant entre le repos et la prédation. Il regardait sans la voir la mer du domaine sous-marin. Il était dans sa partie favorite du domaine, une crique qui lui était strictement réservée et où il avait réussi à faire venir des dauphins. Le soleil brillait doucement, illuminant de reflets apaisants la crête des vagues, remplissant l'air salé de rayons flous, filtrant à travers les océans loin dessus.
Les mains de la jeune femme s'attardaient sur ses épaules et son dos désormais et il pouvait sentir la chaleur de ses doigts à travers la soie de la chemise qu'il portait... Sa main captura le poignet de la jeune femme lorsqu'elle aventura ses doigts sur son ventre.

« Je te trouve bien audacieuse. » Murmura-t-il. A genou derrière lui et déséquilibrée vers l'avant, elle fut obligée de se retenir au dos du dieu avec sa main libre. Le souffle saccadé de la jeune femme lui caressait la tempe et il aurait juré pouvoir entendre les pulsations rapides de son cœur. « C'est moi qui prends ce que je désire, pas l'inverse, jamais... » Les yeux agrandis par la peur, elle acquiesça silencieusement, ne tenant pas à expérimenter ce que pouvait être la colère de son maître, même si pour le moment, la présence du corps du dieu près du sien avait tendance à troubler grandement le flot de ses pensées. Amusé par son obéissance, il attendit quelques secondes, aucune des pensées confuses de la jeune femme ne lui échappant. Et doucement, parce que lui en avait envie désormais, il décida de satisfaire la demande silencieuse de son adoratrice, en se retournant pour faire errer ses lèvres sur le cou gracile de sa victime.

...


L'assemblée des spectres était désormais au complet, sombre rassemblement de silhouettes aux reflets d'un noir métallique et que de loin, on pouvait aisément prendre pour des créatures issues des pires âges mythologiques. La plupart des pieds des armures étaient en forme de pattes griffues, nombre d'entre elles avaient des ailes aux angles tranchants et partout, des pics et des crocs improbables venaient décorer et renforcer les surplis comme autant de menaces d'une mort violente et rapide. Seuls les casques des armures n'avaient pas été revêtus et tous les spectres tenaient le haut de leur protection à la main.

L'assemblée était silencieuse mais les yeux des spectres, qui jetaient de temps en temps des coups d'œil nerveux à droite et à gauche, trahissaient une certaine nervosité dans les rangs. La plupart cependant avaient les yeux fixés sur l'escalier face à eux, dont chaque côté était gardé par un dragon de pierre dont ils auraient tous pu jurer que les yeux les observaient. Tout en haut des escaliers, un léger voile frémissait, semblant cacher un trône dont l'identité du propriétaire ne faisait ici aucun doute.

Passant une main rêveuse sur le casque qu'il tenait sous son bras, Eaque écoutait Rhadamanthe et Minos discuter à voix basse concernant l'absence d'Hadès. Il lui semblait pourtant évident que le dieu devait non pas être en Enfer, mais en Elision, où il avait toujours passé la plupart de son temps. Une fois de plus depuis son retour soudain à la vie, il posa le regard sur ses doigts, les pliant légèrement comme s'il ne parvenait pas à croire qu'ils pouvaient réellement être en train de se mouvoir. Il n'entendait même plus les murmures des deux autres juges à ses côtés. Avec une fascination morbide, il appuya son pouce contre l'une des aspérités de son casque, tranchant superficiellement la peau, où perla une goutte de sang. Son sang…

Ce fut ce moment que choisit le cosmos du dieu pour se manifester à l'arrière de Giudecca. Et pour tous, ce fut comme de sentir la vie couler à flots dans leur veine, comme si la présence de la divinité résonnait dans leur corps, nourrissant leur âme et leur chair, comme si le cosmos d'Hadès était désormais aussi vital pour eux que l'air qu'ils respiraient.

Ils mirent tous un genou à terre lorsque des bruits de pas, lents et majestueux, se firent entendre dans la salle. Un bruit de pas à la résonance métallique, accompagné du bruissement feutré d'une cape. Relevant légèrement les yeux, Eaque aperçut sur son côté la silhouette d'Hadès, qui contrairement à ce que tout le monde pensait, n'était pas arrivé directement près de son trône, mais était entré dans la salle par l'une des portes latérales.

Eaque le suivit du regard tandis qu'il le dépassait, tournant le dos à la foule de ses serviteurs pour monter lentement les marches menant à son trône.
La cape blanche d'Hadès semblait n'être là que pour souligner le noir de jais de sa chevelure, qui captait le moindre rayon de lumière pour en faire des reflets, rivalisant ainsi de noirceur avec les ailes puissantes et sublimes de l'armure du dieu. Ce ne fut que lorsqu'il atteignit le haut de l'escalier, puis s'assit sur son trône, que le spectre de l'étoile du Garuda réalisa qu'il avait retenu son souffle.

Après une longue minute de silence, où il demeura immobile, le dieu daigna faire un léger signe de la main. Aussitôt, les trois juges se relevèrent et Minos prit la parole, car il était le plus ancien dans la fonction de juge des Enfers.
« Seigneur Hadès, conformément à votre volonté, tous les spectres sont rassemblés et attendent vos ordres. » Il s'inclina brièvement.

- Relevez-vous tous.

La voix fit sursauter Eaque, non pas qu'il ne la connaisse pas, mais elle avait résonné directement dans son esprit et apparemment, dans l'esprit de tous les autres, vu la réaction des tous les spectres, qui se levèrent d'un bond. Seul retardataire, Zélos du crapaud et pour cause, puisqu'il se contentait de suivre le mouvement, Kassa n'ayant absolument pas entendu la voix d'Hadès dans son esprit.

Lentement Hadès retira les deux doigts qu'il venait de poser sur le rosaire, enroulé autour de son poignet gauche. Ses traits frémirent de manière imperceptible, puis il ouvrit les yeux, cherchant dans l'assemblée des spectres ce qu'il considérait comme une anomalie.

Il y eut des dizaines d'exclamations étouffées lorsque le cosmos du dieu se mit à brûler soudainement et qu'il disparut. En une fraction de secondes, il fut devant Zélos du crapaud, qui semblait n'avoir jamais aussi bien porté son nom. Une sorte de coassement étranglé lui déformait le visage et ses yeux exorbités semblaient vouloir sortir de sa tête. Dans ce que l'on pouvait qualifier d'effort surhumain, Kassa retint sa vessie de se vider sur place, même si son self-control montra de forts signes de faiblesse lorsque Hadès dégaina son épée.

Quelle ne fut donc pas la surprise du courageux, mais pas vraiment téméraire, général des mers, lorsque ce fut son voisin de gauche qui se retrouva avec la pointe de la lame divine appuyée juste contre la veine jugulaire. Kassa ne demanda pas son reste et battit en retraite, suivant le mouvement des autres spectres qui se plaçaient en arc de cercle derrière leur divinité.

« Ce n'était pas très intelligent de tuer l'un de mes spectres. Cela me surprend de ta part. » Hadès baissa légèrement son épée, effleurant de sa pointe le cou de l'homme avant de l'abaisser complètement, la faisant reposer contre son flanc. « Je n'aime pas être pris pour un imbécile. Parle, que veux-tu? »

« J'étais venu vérifier si tu faisais ce qu'il t'a été demandé de faire. »

« Je ne vois pas ce qui nécessite une telle surveillance. Je respecterai mes engagements comme je l'ai toujours fait. »

« Tu m'en vois ravi. »

« Et si tu me disais ce qui t'amène réellement… »

« Je ne vois pas de quoi tu parles... Ah! » L'homme avait porté une main à son visage, mais déjà, des gouttes de sang filtraient entre ses doigts, tandis qu'Hadès rangeait paisiblement son épée dans son fourreau. Ebahi, Kassa réalisa qu'il n'avait même pas vu la lame bouger, mais sa stupéfaction fut totale lorsqu'il observa la silhouette du faux spectre se désagréger pour laisser la place à un adolescent à qui on aurait donné quinze ans et dont la toge d'un blanc immaculé se couvrait désormais de quelques délicates taches de sang.

« Tu n'as pas le droit de me blesser! Je suis neutre! Je lui dirai tout! Espèce de... » Le reste s'étouffa dans sa gorge, Hadès l'ayant soulevé du sol en le tenant par le cou. Se faire prendre de haut par une divinité inférieure, voilà une chose qui horripilait Hadès au plus haut point. Terrifié par ce qui se produisait sous ses yeux, Kassa regardait avec consternation les ailes dorées accrochées aux sandales de celui qui ne pouvait être qu'Hermès et dont les pieds fouettaient l'air au-dessus du sol à la recherche d'un appui.

« Je te déconseille d'aggraver ton cas en m'insultant et quant à ton égratignure, tu n'as qu'à la considérer comme un don de dieu... Tu vas rejoindre ton maître et lui dire de revenir en personne s'il veut que je lui rende des comptes est-ce clair? » Le dieu des Enfers regarda l'autre s'étouffer, puis décida qu'il avait compris le message et le relâcha, lui permettant de disparaître aussitôt. Hermès n'était pas encore né qu'il régnait déjà sur les Enfers. Si Hadès avait juré fidélité à Zeus, il n'était pas question pour lui de se laisser traiter de la sorte par ses valets. Il avait toujours méprisé ceux qu'il appelait les olympiens de la seconde génération, belliqueux, revendicatifs, traîtres et tortueux. Un amas de vipères, alors que malgré leurs différents, il respectait ses frères et Héra, qu'il estimaient de sa puissance.

Lorsque le dieu se retourna, les ailes de son armure fouettant l'air, il se retrouva face à 107 paires d'yeux qui le fixaient comme s'ils le voyaient pour la première fois. Après tout, ce n'était pas tous les jours qu'on voyait deux divinités s'étriper en place publique. Légèrement contrarié de s'être donné en spectacle, le dieu des morts préféra faire comme si de rien n'était et éleva la voix d'un ton parfaitement neutre :

« Bien... D'après vous, que voulait Hermès? » Demanda-t-il calmement, faisant errer son regard sur ses serviteurs. Une main se leva. « Eaque. »

« C'est le dieu des voleurs... »

« C'est exact... C'est pourquoi par mesure de prudence, dés que cette assemblée sera dissoute, vous allez fouiller les Enfers jusqu'au dernier caillou pour vérifier qu'il n'y a rien d'inhabituel... »

« A vos ordres... » Presque rêveusement, Hadès caressa le rosaire, faisant rouler entre ses doigts la perle grise qui brillait faiblement, seul et unique signe de mort parmi toutes ses jumelles ambrées.

« Et vous irez chercher le corps du spectre de la Harpie afin que je le ramène à la vie. » Ajouta-t-il avant de fendre les rangs de ses spectres pour regagner son trône, comme si rien de véritablement notable ne venait de se produire. Ce ne fut que lorsqu'il fut réinstallé à sa place qu'il recommença à parler.

« Lors de la dernière guerre contre Athéna, vous êtes tous morts pour moi, à une exception près. » Rhadamanthe sentit brièvement peser sur lui le regard du dieu. « Comme je vous l'avais promis, je vous ai donné la vie éternelle, en récompense de vos actes. Vous êtes nés à nouveau grâce à mon sang, et vous ne vieillirez plus, vous n'éprouverez plus ni la faim, ni la soif, car vous avez réalisé votre véritable nature désormais, vous êtes... mes spectres... » Un silence de mort accompagnait le discours de la divinité. « Seulement, vous ne pourrez désormais vivre qu'en Enfer et s'il vous venait à l'esprit d'aller sur Terre, vous disparaîtriez en poussière au bout de douze heures de suite à la surface. Ne vous méprenez pas, tout ceci vous donne du pouvoir et ne fait pas de vous des maudits, mais des élus... A l'heure qu'il est et si je n'avais pas souhaité vous ramener, vous seriez tous à gémir dans l'une de ces prisons des Enfers que vous avez défendues avec tant d'ardeur. Mais je suis un dieu... de miséricorde. » Kassa cligna des yeux, un match au sommet se jouant dans son esprit entre la mégalomanie de Poséidon et celle de son frère. « Et comme je sais à quel point vous avez tous envie de faire vos preuves, afin d'effacer votre… contre performance… face à Athéna, laissez-moi vous donner une nouvelle chance de me satisfaire... »

...


« Et vous n'avez pas pensé à lui donner un nom? »

« Si, mais nous ne sommes pas tombés d'accord. »

« Elle a proposé Krishna. » Jugea utile de préciser Shaka, mi-figue, mi-raisin.

« Tu n'étais pas sérieuse? »
« Bah... à moitié... » Hésita Ishtar, qui se sentait en minorité.
« Pauvre truc... » Sourit Kanon, grattant le chaton derrière les oreilles.

Il faisait nuit en Asgard depuis plusieurs heures déjà et suite à l'épisode de la serre, il avait été jugé bon par tous, sauf Ishtar, qu'elle soit mise au repos. C'est donc emmitouflée jusqu'au cou dans une couverture que la précieuse et délicate déesse participait à la conversation, allongée sur l'un des canapés de sa chambre, avec l'interdiction absolue de se lever. Shaka, une fois n'est pas coutume, avait les yeux ouverts malgré la présence de Kanon et lisait paisiblement, assis au sol au pied du canapé. Un traité sur les coutumes atlantes, à ce qu'Ishtar avait compris en regardant par-dessus son épaule. L'essentiel de son occupation était cependant de discuter avec le Dragon des mers et de temps en temps, le chevalier de la Vierge se mêlait brièvement à la conversation.

« Alors c'est décidé, puisque vous vous battez, c'est moi qui vais lui trouver un nom. » Fit Kanon en se levant, posant au passage le truc sur son épaule tel un perroquet sur l'épaule d'un pirate. « Shaka, prête-moi ton livre s'il te plait. »
« Tu as une envie soudaine d'apprendre à lire? » Ironisa la Vierge, avant de froncer les sourcils en sentant l'un des oreillers d'Ishtar s'abattre sur sa tête.
« Shaka, arrête d'être désagréable, j'en ai marre d'avoir deux chevaliers asociaux. »
« Alors ce livre? » Fit Kanon en agitant sa main sous le nez de son homologue, qui pour le coup, lui tendit ce qu'il demandait avec un sourire crispé. Le Dragon des mers retournait tranquillement à sa place quand il fut forcé de plonger de côté pour éviter un oreiller volant.
« Fais attention, j'ai le truc sur mon épaule! »
« Tu pourrais dire merci à Shaka, il a fait des efforts... » Répliqua la déesse, qui semblait penser que le truc n'aurait été qu'un malheureux dommage collatéral.
« Ou sinon je devrais subir le courroux divin, assommé sauvagement à coups d'édredon ? »
« Non… Je t'obligerai à lui faire un bisou... » Le Dragon des mers jeta alternativement un regard horrifié à Ishtar, dont la lueur sadique dans le regard indiquait qu'elle ne plaisantait pas et à Shaka, dont la carnation avait sensiblement pâli.
« Hum... » Kanon se racla la gorge. « Mon cher Shaka, je te suis fort obligé d'avoir accepté de te séparer temporairement de cet ouvrage et tu peux être certain que j'en prendrai le plus grand soin... Bon et maintenant, les choses sérieuses. » Il s'assit au sol.
« Ishtar, donne-moi un numéro de page s'il te plait. » La main de Kanon immobilisa les pattes du truc, l'empêchant de le griffer, puis il le posa au sol.
« Page deux »
« Alors, nous avons un très joli nom pour le truc : Bernard! »
« C'est une plaisanterie? Tu trouves un nom pareil dans un bouquin sur les atlantes ? »
« Non, sache pour ta gouverne que c'est la page des remerciements de l'auteur, il y a un Bernard. Le destin a choisi, le truc s'appellera Bernard. »
« C'est moche et ce n'est pas vraiment un nom pour un chat. » Répliqua Ishtar de manière lapidaire, tandis que Shaka faisait valoir qu'aucun nom n'était foncièrement mauvais, mais que là, effectivement, ça n'était pas vraiment approprié pour un chat...
« Bien, je crois que ton destin n'était finalement pas de t'appeler Bernard alors... » Conclut Kanon en regardant le chaton. Le truc hocha sérieusement la tête, avant de commencer à faire sa toilette, léchant sa patte avant.
« De toute façon, un joli minet comme lui, s'appeler Bernard... bof... »
« Minet... Bernard... »
« Un souci Shaka? »
« Non, juste une drôle de sensation... »
« Ah hum... bien sûr... » Approuva Kanon histoire de ne pas contrarier la Vierge. « Shaka, peut-être qu'on aura plus de chance avec toi, donne-moi un numéro de page... S'il te plait... » Ajouta-t-il dans un sursaut de politesse, jetant un œil en direction d'Ishtar au souvenir de la menace du bisou.
« Page numéro cent huit. »
« Comme le nombre des spectres? »
« Comme le chiffre sacré du bouddhisme. »
« Oh... bien... hum... » Préférant ne pas approfondir, Kanon replongea le nez dans le livre à la page indiquée, cherchant le premier nom propre qui passerait par-là… « J'en ai un ! Voltaire! »

« Voltaire ? Comme le Voltaire ? Je veux dire, celui des lumières ? » Interrogea la déesse.

« Oui, tu en connais un autre ? »

« Parce que Voltaire était atlante peut-être ? »

« Mais non, à ce que je vois, c'est juste qu'il paraît qu'il avait des informations sur eux… »

« Et tu ne trouves pas ça ironique pour le pauvre truc ? Lui donner un nom pareil ? Remarque, peut-être que ça lui permettra de trouver comment fonctionne ce qui lui sert de cerveau, parce que jusqu'à présent, il n'a pas vraiment été une lumière justement… »

« N'écoute pas cette cruelle déesse Voltaire. » Fit le Dragon des mers avec un petit sourire amusé, caressant le haut du crâne du chaton tandis que Shaka semblait à mille kilomètres de là, le regard perdu dans les flammes de la cheminée toute proche. Il tressaillit en sentant la main d'Ishtar lui effleurer l'épaule, comme si elle avait voulu le ramener à la réalité. Il ferma les paupières, capturant sa main pour entrelacer brièvement ses doigts aux siens.

Le geste n'échappa pas au Dragon des mers, qui estima que de toute façon, il allait être temps pour lui de débarrasser le plancher. Il fut cependant pris de court par le chevalier de la Vierge, qui venait d'annoncer son propre départ.

« Il faut que j'y aille aussi. » Ajouta Kanon, se relevant souplement. « Bonne nuit Ishtar. »

« Hum… » Fut la seule réponse de la déesse, qui ferma les yeux.

« Tu comptes dormir sur ce canapé ? » Se moqua le Dragon des mers.

« J'ai surtout aucune envie de me lever… »

« Il fallait le dire… »

« Kanon ? Kanon arrête espèce d'idiot ! » Un sourire aux lèvres et dos à la porte, Shaka observa Ishtar frapper de ses petits poings – avec énergie, mais assez inefficacement il fallait le reconnaître, le dos du Dragon des mers, qui l'avait balancée par-dessus son épaule pour la transporter jusqu'au lit. Il fallait croire que le respect envers les dieux n'était plus tout à fait ce qu'il était…

...


« Laisse-moi faire. » La déesse hésita légèrement, puis tendit la brosse à son frère, qui s'en saisit en lui envoyant un sourire via le reflet du miroir devant lequel elle s'était assise. N'ayant plus rien à faire pour occuper ses mains, Ishtar se contenta donc d'observer leurs reflets à tous les deux, tandis qu'il peignait avec application sa longue chevelure ivoire.

Elle ne savait plus vraiment où elle en était avec lui ces derniers temps. Un jour, Shamash était doux et prévenant, éternel amoureux éternellement éconduit, puis le lendemain, il était sombre et taciturne et ne lui adressait même pas le moindre regard. Quoiqu'elle en dise, elle se rendait compte à quel point il lui était nécessaire de l'avoir près d'elle, même s'ils ne partageaient pas exactement la même notion de ce que le mot « proximité » aurait dû signifier entre eux.

Son regard s'attarda sur le visage de Shamash dans le miroir, penché au-dessus d'elle, observant avec attention les longues mèches soyeuses qu'il s'amusait à coiffer. Ils ne se ressemblaient pas tous les deux, sauf la couleur de leurs yeux, absolument similaire. Mais il était beau, très beau même. Son visage parfaitement symétrique, l'arrête fine de son nez, l'angle de sa mâchoire, ses longs cheveux d'un blond pâle, presque blanc… Il aurait pu avoir dans son lit n'importe quelle femme à Babylone et Ereshkigal, leur propre sœur, était partie parce qu'il l'avait repoussée. Elle se mordit la lèvre inférieure, fermant les yeux.

« Je t'ai fait mal ? »

« Non, j'étais juste un peu ailleurs. »

« Tu repenses à ce chevalier ? »

« Oui… » Mentit-elle.

« Ton pouvoir est très puissant, mais s'il s'arrête avec les suicidés, ce n'est pas ça qui doit te perturber. Je ne supporterais pas de te voir malade à nouveau. Jamais je ne m'étais senti aussi impuissant. »

« Je le sais. »

« Alors qu'est-ce qui ne va pas ? » Ses mains avaient cessé de parcourir sa chevelure et il la fixait, captant son regard dans le miroir.

« Peut-être veux-tu lire dans mes pensées dieu de la justice ? » Dit-elle d'un ton acide, mais troublé.

« Je n'en ai pas besoin. Je suis sûr qu'à l'instant, tu as repensé à la soirée d'hier. »

« Soit maudit Shamash, tu me fais perdre mon temps. » Gronda-t-elle en se levant, le défiant du regard par miroir interposé. « Tu es fier de toi peut-être ? »

« J'avoue que le goût de tes lèvres en valait bien la peine... »

« Sors de mes appartements ! » Elle se tourna vers lui, une flamme furieuse dans ses yeux verts. « Et ne compte pas sur moi pour… » Elle fut forcée de se taire, la main de son frère s'étant posée sur sa bouche.

« Tais-toi… Je suis très patient, mais ne compte pas me refuser éternellement ce que tu donnes si généreusement à tant d'autres hommes… Parce que si nous sommes du même sang, je suis le mieux placé pour savoir que je te plais, et plus le temps passe, et plus je me moque de ce qu'en pense notre père. » Il sourit, faisant glisser sa main vers la joue de sa sœur, qui demeura silencieuse. « Quand je t'ai embrassée hier soir, tu n'as pas exactement protesté à la seconde près… »

« Les mots sommeil et réveil, ça te parle ? »

« Mais c'est encore pire, tu rêves de moi alors… » Il disparut en un bel éclat blanc, son rire moqueur résonnant dans les airs tandis qu'elle baissait les yeux vers le sol, demeurant silencieuse.

...


Recroquevillée sur elle-même dans ce lit décidément trop froid et pas seulement parce que le feu dans la cheminée s'était éteint depuis une bonne heure, Ishtar fixait la forme d'un blanc fantomatique de l'oreiller près d'elle. Dans l'obscurité profonde de sa chambre, elle voyait à peine plus loin que ce bout de tissu blanc. Elle avait froid, elle était fatiguée, elle n'arrivait pas à dormir et cerise sur le gâteau, elle entendait Voltaire, ex Truc, ronfler comme un bienheureux quelque part dans la chambre. Non pas qu'il ronfle fort, mais c'était un léger bruit suffisamment agaçant pour quiconque cherchant à trouver le sommeil.

N'y tenant plus, elle se leva lentement, mais hésita encore quelques secondes supplémentaires. Le cosmos de Shaka était encore bien présent à cette heure avancée de la nuit et cela ne pouvait signifier qu'une chose : la Vierge était en méditation. Elle détestait le déranger dans cette situation, même s'il ne lui avait jamais fait aucun reproche à ce sujet. Elle avait l'impression de le couper brusquement de quelque chose, l'impression de profaner ce qu'elle savait lui être nécessaire.

Pourtant, quelques minutes plus tard, ce fut bien elle qui entra dans la chambre de Shaka, qui comme elle s'en doutait, était en train de méditer. Il était assis en position du lotus au beau milieu de son lit, les pieds nus, simplement vêtu au total d'un large pantalon et si l'on pouvait dire, de son cosmos, qui l'entourait comme un voile doré, soulevant sa chevelure en de très légères vagues. Scène d'autant plus frappante que la pièce était plongée dans le noir le plus total, ce qui donnait un saisissant effet de clair-obscur.

Il semblait ne pas avoir remarqué sa présence, ce qu'elle savait par habitude être une fausse impression. C'est donc presque timidement qu'Ishtar le rejoignit sur le lit, s'allongeant près de lui et ferma elle aussi les yeux, appréciant juste d'être là et de ressentir la paix presque palpable autour de lui. Il lui fallut peu de temps pour sombrer dans le monde des songes.


Kassa des Lyumnades, alias Zélos du crapaud, avait comme l'envie de siffloter malgré l'endroit où il se trouvait. Avec toutes les informations qu'il avait récoltées, il se voyait déjà non seulement échapper à la cuisson bouillonnante promise par Poséidon, mais en plus, il osait même espérer être récompensé par son maître… Un coup d'œil de la part d'un des spectres à côté de lui l'empêcha cependant de se frotter les mains. C'est d'ailleurs à ce moment là qu'il réalisa que tout le monde le regardait et surtout une personne, Hadès. Le dieu avait fini son discours et était demeuré assis sur son trône. Son regard brillait d'une lueur indéfinissable, seul éclat dans sa silhouette auréolée de noir.

Kassa se demandait ce qui avait bien pu le trahir lorsqu'un léger éclat doré attira son attention. Il avait toujours l'apparence de Zélos et portait une copie de son surplis, mais la fine chaîne que lui avait confiée Poséidon, liée à une minuscule fiole de verre contenant un peu de son sang, était sortie de sous ses vêtements et brillait doucement à l'air libre. Et c'est ce qu'observait Hadès avec la plus grande attention.

Se sachant alors découvert et estimant mentalement qu'entre Poséidon et Hadès, le second était celui qui risquait le plus d'en vouloir à sa vie, le général des mers décida de n'écouter que son courage…

C'est donc devant une assemblée de spectres ébahis que Zélos du crapaud se mit à courir, bondissant plus que ne marchant, dans une parfaite imitation de ce qu'aurait été une grenouille faisant un sprint.


Le jour n'allait pas tarder à se lever et l'aurore pointait à l'horizon, colorant le paysage gelé de tendres couleurs roses orangées. Assis sur le lit, Shaka laissait errer son regard vers l'extérieur, mais il revenait toujours se poser sur sa compagne, paisiblement endormie. Allongée sur le côté, il ne voyait d'elle que son profil, à moitié caché par sa chevelure désordonnée, qui contrastait avec la couverture sombre dont il l'avait recouverte, après avoir constaté que comme d'habitude, elle ne dormait qu'avec un T-shirt à lui sur le dos. Elle avait l'air tout droit sortie d'une illustration ou d'un tableau. Son air irréel n'était démenti que par le mouvement régulier de sa respiration et la façon presque enfantine dont elle serrait son oreiller contre elle.

Fermant les paupières, il s'étira lentement, appréciant de bouger ses membres endoloris par la nuit qu'il venait de passer à méditer. Il aimait méditer, il aimait encore plus les instants qui suivaient, lorsque son esprit était parfaitement clair et qu'il se sentait capable de pouvoir réfléchir aux pires choses du monde de manière complètement détachée et sereine. Rouvrant les yeux, il contempla attentivement Ishtar. Bizarrement, malgré la méditation, tout restait compliqué quand il s'agissait d'elle.

Depuis qu'ils étaient en Asgard, il n'avait pas cessé de réfléchir et en était toujours arrivé à la même conclusion. Il n'était pas capable de la défendre contre le seul réel ennemi qu'elle pouvait avoir. Le seul moyen qui pourrait lui permettre de lutter, c'était elle qui le possédait… dans ses souvenirs.

Shaka avait vu Zeus lui rendre son cosmos, mais pas lui le lui enlever elle par contre, elle savait comment il s'y prenait. Si seulement il avait pu avoir accès à ces souvenirs précis, alors, peut-être pourrait-il comprendre comment le dieu faisait… C'était une pensée un peu folle, mais c'était une pensée qui avait fait beaucoup de chemin dans son esprit… Après tout, ôter le cosmos, c'était presque la suite logique du trésor du ciel et de l'ablation des sens, sauf que malgré tout, Shaka ne voyait vraiment pas comment une telle chose pouvait être réalisée et encore moins comment la contrer, voire, l'utiliser lui-même.

Il savait très bien qu'Ishtar n'acceptait presque pas de parler de son passé et des pans entiers de sa vie lui restaient complètement inconnus, même s'il en devinait déjà beaucoup, alors de là à lui annoncer paisiblement qu'il souhaitait fouiller dans son esprit… Il avait failli aborder le sujet quand elle était venue chercher son médaillon, mais…

Ses pensées furent interrompues par Ishtar, qui avait murmuré son nom dans son sommeil. Ça lui arrivait parfois, surtout quand elle était épuisée. Elle pouvait également prononcer d'autres noms qu'il ne connaissait pas, de temps en temps. Des noms qui lui donnaient l'envie de lire une des biographies d'Ishtar pour savoir qui ils pouvaient bien représenter pour elle. Mais il s'y était toujours refusé jusqu'à présent, jugeant que de toute façon, l'Ishtar actuelle n'avait plus grand chose à voir avec celle qu'elle était dans les temps mythologiques.

« Je suis là… » Murmura-t-il, s'allongeant à ses côtés pour la regarder, partagé entre l'envie de l'embrasser pour la réveiller complètement et celle de dormir avec elle, tout simplement. Son cas de conscience fut résolu par la déesse, qui délaissa l'oreiller qu'elle serrait contre elle pour venir se serrer contre le chevalier de la Vierge, apparemment plus confortable.

Réduit au rang de coussin et à moitié immobilisé, Shaka décida que finalement, essayer de trouver le sommeil ne serait pas une mauvaise idée… De toute façon, elle s'était complètement rendormie, ce n'était donc pas le moment pour chercher à savoir si oui ou non, elle portait quelque chose sous le T-shirt qu'elle lui avait volé… Il n'arrivait pas à croire qu'il venait juste de penser une chose pareille. Désespéré par la trahison de ses propres pensées en une heure si matinale, il recouvrit ses paupières d'une main. D'ailleurs, il n'y avait pas exactement que ses pensées qui le trahissaient… Il en était sûr désormais, il était devenu encore plus pervers que tout ce qu'il avait pu imaginer. La journée allait être longue.

C'est donc dans un état d'esprit particulièrement confus que le chevalier de la Vierge fut agressé de bon matin par l'arrivée intempestive de Kanon dans sa chambre.

« Je croyais qu'elle était censée se reposer. » Le railla-t-il, tandis qu'Ishtar à moitié réveillée se serrait encore plus contre Shaka, qui répliqua d'un ton acide.

« Je peux savoir ce qui nous vaut l'honneur de ta présence ? »

« Ils ont besoin d'Ishtar au sanctuaire figure-toi »

« On parle de moi ? » Marmonna l'intéressée, définitivement réveillée par la désertion de son coussin fétiche, qui s'était redressé pour s'asseoir parmi les draps.

« C'est urgent ? » Demanda Shaka, ne prêtant pas attention à l'intervention de la déesse.

« Oui et non, je n'en sais rien. On va dire que quand je reviendrai dans dix minutes, vous avez intérêt à être présentables. » Shaka fronça les sourcils en entendant la porte claquer, décidément, la journée allait être très longue.

« Dix minutes ? Misère… » Souffla Ishtar en enfouissant sa tête sous la couverture.

« Bien dormi ? » Demanda Shaka, dégageant d'une main la couverture pour pouvoir regarder Ishtar dans les yeux. Elle avait une beauté à la fois étrange et attirante, un contraste subtil entre sa peau dorée, la couleur neigeuse de sa chevelure et le vert minéral de ses yeux. Il la trouvait vraiment magnifique, là allongée près de lui, et ce ne fut pas la menace d'être surpris pas Kanon, mais seulement les cernes qui soulignaient le regard de la déesse, qui l'empêchèrent de succomber instantanément à la tentation.

« Je ne suis pas du matin… » Répondit-elle finalement, l'observant elle aussi avec attention. Elle tendit le bras pour effleurer de ses doigts le visage de son amant, assis près d'elle. « Toi par contre, c'est moi ou tu as encore passé la nuit à faire des folies de ton corps ? »

« Pardon ? »

« A méditer Shaka… »

« Je n'ai pas dormi si c'est la question. » Murmura-t-il en enserrant doucement son poignet, capturant ainsi la main qui parcourait son visage. Dire, à cet instant, qu'ils se dévoraient du regard, relevait d'un doux euphémisme.

« Tu crois qu'il était sérieux en disant dix minutes ? » Souffla-t-elle, hypnotisée par la bouche de Shaka, tandis que les doigts de sa main emprisonnée par lui s'entrelaçaient aux siens.

« Je n'en sais rien… Il ne savait même pas s'il y avait urgence… » Il ferma les paupières, luttant pour essayer de rester à distance raisonnable d'elle. Il pensait à une fuite urgente vers la salle de bain dans l'optique d'une douche froide…

« On va dire qu'on a tout notre temps alors… Je te trouve bien froid avec moi… » Surpris, il rouvrit les yeux, posant son regard sur elle. Elle s'était assise pour se mettre à sa hauteur et l'observait, la couverture vaguement enroulée autour d'elle, quelques mèches de ses longs cheveux serpentant gracieusement le long de sa silhouette. Elle pencha la tête de côté, baissant le regard. « Tu m'en veux pour quelque chose ? »

« Ishtar, qu'est-ce qui te fait croire ça ? »

« Tu fermes les yeux, tu ne m'embrasses même pas et puis, je ne sais jamais ce que tu penses, enfin, disons encore plus depuis deux jours que d'habitude. Tu étais bizarre aussi hier, avant qu'on aille dans la serre. C'est à cause du retour de Kanon ? » Elle fixait les couvertures, mais ne les voyait même pas.

« Ca n'a rien à voir. »

« Alors quoi ? » Demanda-t-elle presque timidement. Il ne répondit pas immédiatement, contemplant l'éclat argenté de la chaîne autour du cou d'Ishtar, dont les maillons disparaissaient sous le tissu de son T-shirt, trop grand pour elle. Il pensa brièvement à Hadès et à son frère, à ce qu'il devait demander à Ishtar, pour la protéger. Mais il ne pouvait pas, pas maintenant, ce n'était juste pas le bon moment. Il pourrait quand elle lui ferait suffisamment confiance pour lui parler d'elle-même de son passé.

« Alors rien et si tu tiens à le savoir… » D'un doigt, il releva son menton, la forçant à tourner son visage vers lui « Tu es vraiment très moche avec tes cernes... » Dit-il d'un ton aigre-doux tandis qu'elle écarquillait les yeux devant son sourire presque arrogant, voire, carrément suffisant.

« Tu m'as traitée… de mocheté ? Moi ? »

« Et je ne parle pas de tes cheveux, on dirait un amas de toiles d'araignées… »

« Shaka… »

« Et ton sale caractère ? Je t'en ai déjà parlé ? » Dit-il en riant franchement.

« Espèce de… Espèce de bouddhiste taré ! » Finit-elle par articuler. Elle poussa une exclamation de surprise, soudainement attirée à lui, le corps de Shaka pressé très sensuellement contre le sien, alors qu'elle se retrouvait assise à cheval sur l'une de ses cuisses.

« Bouddhiste taré ? C'est original… taré ne suffisait pas ? » Souffla-t-il gentiment à son oreille.

« Ca sonne moins bien… » Répondit-elle dans un murmure, tandis que l'une des mains de Shaka remontait de sa taille à son dos pour le caresser doucement, sensuellement, à travers le tissu du T-shirt qu'elle portait et qui lui arrivait à mi-cuisses. C'est très naturellement que leurs lèvres se cherchèrent et se trouvèrent, plongeant les deux amants dans un monde égoïste ou seul l'autre existait. Mais le Dragon des mers, très en forme ce matin là, se chargea de les ramener à la réalité en tapant contre la porte pour leur rappeler qu'il leur restait exactement deux minutes avant qu'il n'arrive.

« Qu'il aille en enfer… » Maugréa Ishtar.

« On devrait se lever… »

« Je t'interdis de bouger de là… »

« Ishtar… »

« Franchement, à quoi ça sert d'être une déesse si je ne peux même pas … » Elle chercha ses mots… « M'amuser tranquillement ? »

« UNE MINUTE ! » Scanda Kanon.

« En Enfer hein ? » Soupira Shaka, des idées vaguement meurtrières naissant dans son esprit. Pour la troisième fois, il se dit que la journée allait être très, très longue…