Bla Bla de l'auteur.
Auteur: Uasti
Publication du chapitre : le 23 novembre 2020
Disclaimer: Masami Kurumada est l'auteur de l'œuvre originale.
RAR : Merci à nouveau pour vos commentaires et vos réactions ! Libellule8 et Cris29, réponses envoyées par MP ;)
Emma: Merci pour ton commentaire! Le foutage de gueule de Poséidon, j'aime bien l'expression et ça reflète bien la scène! Heureusement que le dieu des océans est là pour mettre son général dans l'embarras! XD La relation entre Ishtar et ses chevaliers devrait évoluer petit à petit, au fur et à mesure que Mime va se retrouver lui-même et trouver sa place. Je l'ai choisi car, d'un point de vue personnel, c'est un de mes favoris, mais également car je trouve sa combinaison de pouvoirs particulièrement intéressante pour la suite de l'intrigue. Mais ça va venir un peu plus tard. Ah le Bouddha version 20ème siècle... Pardon Shaka et pardon Bouddha ^^ C'est pas ma faute c'est Kanon! En parlant de lui, le Kanon en chasse ça reflète bien le dragon des mers, j'adhère! Pour la couleur de l'écharpe d'Hilda, réponse dans ce chapitre mdr
Olivier 88: Hé hé, mais qu'est-ce qui est donc si intéressant? mdr Je sais je sais! Pauvre Hilda!
Divers : Vu qu'on approche des 150 commentaires, y-a-t-il une scène qui vous ferait plaisir à inclure dans le prochain chapitre ou le suivant? Ce chapitre est assez calme mais je termine ma mise en place machiavélique, le suivant va remuer un peu plus dans les brancards! Allez je sors! Bonne lecture !
Dans ce chapitre : Minos se prend une leçon de droit, Kanon se prend une leçon de vie, Ishtar se prend une leçon de heu... imagination(?) et Hadès et Ereshkigal font dans la poésie infernale...
Chapitre 26 – Paradis Perdu
Rune jeta un regard nerveux à son supérieur alors qu'il déposait près de lui la pile de manuscrits et de registres correspondant aux prochaines âmes à juger, avant de s'écarter en s'inclinant. Il fit de son mieux pour éviter de croiser le regard de celle dont il sentait les yeux peser sur lui et s'en alla aussi rapidement que possible sans avoir l'air irrespectueux.
Son attitude fébrile attira un froncement de sourcils irrité du juge du Griffon, assis derrière le bureau de son tribunal, mais fit également naître l'ombre d'un sourire cruel sur les lèvres fines de la déesse de la mort babylonienne et nouvelle pseudo reine des Enfers, assise tranquillement sur le bord dudit bureau et qui avait les bras croisés devant elle. Sa silhouette était à peine visible, masquée presque entièrement par une longue cape de soie noire attachée devant par des agrafes dorées. Une fine chaîne en or décorait son front et se perdait dans sa coiffure, faite de complexes jeux de nœuds où sa chevelure d'un blond laiteux et des chaînes dorées s'entremêlaient.
Après sa visite des Enfers la veille, leur nouvelle supérieure avait assisté aux jugements de Rhadamanthe puis de Eaque et apparemment c'était au tour du Griffon d'être soupesé et jugé aujourd'hui. Autant dire qu'il n'aimait pas ça.
Elle n'avait pas parlé la veille alors qu'elle avait observé les deux autres juges siéger. Mais il avait vu ses doigts. Ils pianotaient dans les airs et sur les surfaces à proximité, semblant compter quelque chose ou marquer une impatience.
Elle n'avait pas dit un mot non plus aujourd'hui en se présentant au tribunal et en s'installant familièrement sur le bureau du juge. Elle avait juste fait un geste pour signifier de procéder comme habituellement. Que cherchait-elle?
Les premiers jugements furent aisés et habituels, sans surprise, les condamnations les envoyèrent dans les prisons adéquates. Puis il y eut cette âme. Une enfant de six ans aux grand yeux emplis d'incompréhension et de douleur, qui était morte dans un accident. Minos commença à parcourir le récit des actions commises par cette âme : chamailleries et batailles avec ses camarades d'orphelinat, colères diverses, arrachage de plantes, massacre d'insectes... Les broutilles habituelles pour cet âge. Puis il vit la dernière ligne et sourit cruellement, alors qu'il prononçait les derniers mots de la liste des actions de la petite fille à haute voix : Apprentie chevalier de la déesse Athéna, depuis une semaine.
Il regarda quelques instants l'âme apeurée face à lui. Une semaine... Pas de chance petite âme. La loi était la loi. Il n'y avait pas de place au doute. La sentence était la même pour tous les comploteurs contre Hadès.
"Comme pour tous ceux qui se soulèvent contre notre Seigneur Hadès et qui servent ses ennemis, tu es condamnée à la prison des traîtres à dieu: l'Enfer du Cocyte."
Il saisit son marteau mais il se figea brièvement, soudain pris d'un malaise grandissant. Le cosmos de la déesse, qu'elle avait fait totalement disparaître depuis son arrivée, était là désormais, encore retenu mais bien présent. Et aussi proche, ça rendait littéralement le juge malade. Il se rendit compte qu'elle n'observait plus l'âme qu'il était en train de juger, mais lui, Minos. Et même sans croiser le regard de la divinité, il sentait qu'il était scruté intensément. Comme une menace sourde. Comme un doute dans son esprit. Comme un avertissement silencieux.
Il abattit le marteau pourtant, dont le son résonna dans la salle.
L'âme terrifiée de l'enfant se mit à pleurer, recroquevillée sur elle-même, alors que Rune s'approchait, son fouet levé afin d'appliquer la sentence et envoyer l'âme perdue dans le lac gelé.
Il fut cependant arrêté par la voix claire et froide d'Ereshkigal.
"Juge de l'Etoile Céleste de la Noblesse, es-tu certain de la sentence que tu viens de rendre?"
"J'applique notre Code de lois votre Majesté."
"Je ne remets pas en cause ton application de la loi, mais ton interprétation des faits. De ma compréhension de la situation, nous sommes en paix avec Athéna depuis la dernière défaite. Dans ce cas, en étant apprentie depuis à peine une semaine, cette enfant ne l'a pas servie alors qu'elle menaçait Hadès. Considérant cela, ton jugement me semble fort être entaché d'une erreur manifeste dans la qualification des faits reprochés à cette âme."
Minos blêmit alors que Rune, mal à l'aise, n'osait plus respirer alors qu'il voyait son supérieur prendre en pleine face une leçon de droit.
"Tu as senti mon opposition mais tu as pourtant abattu ton marteau, rendant ton jugement définitif... " Les yeux de la divinité s'étaient dangereusement assombris, alors que de son index, elle frappait le marbre du bureau au rythme de chacune de ses syllabes.
"C'est exact votre Majesté." Minos baissa la tête. "Vous avez cependant la possibilité de gracier cette âme si vous le souhaitez, en votre qualité de souveraine."
"Pourquoi ferais-je cela Juge des Enfers? Est-ce mon rôle de déesse que de ramasser les ordures laissées dans ton sillage? Que ton jugement soit vicié cela ne m'étonne guère. Tout ici est similaire à l'odeur de pourriture qui règne en ces lieux et qui empeste bien plus fort que les temples emplis d'encens dédiés à ma sœur! Ce que j'ai vu des Enfers et ce que je vois de vos jugements à tous, je n'aime rien de tout ça!" Gronda-t-elle. "Pourquoi n'y-t-il jamais aucune durée associée aux peines prononcées, ni par toi, ni par tes collègues?"
"Les âmes sont condamnées éternellement aux Enfers votre Majesté." La réponse de Minos sembla déplaire fortement à la déesse, qui fronça dangereusement les sourcils.
"Vos lois, qui les ont écrites?"
"Les seigneurs Hypnos et Thanatos sur ordre de sa Majesté Hadès, votre Majesté."
"Y-a-t-il des versions antérieures aux textes actuellement en vigueur?" Souffla-t-elle.
"Elles sont aux Enfers de Giudecca, votre Majesté."
"La section des ouvrages interdits de la bibliothèque du palais." Précisa Rune devant le double sens du mot Enfer en un tel endroit. "Votre Majesté" Ajouta-t-il rapidement.
Les doigts d'Ereshkigal cessèrent de pianoter, se figeant. Pourquoi la déchéance de ce royaume lui était-elle insupportable? C'était un territoire ennemi après tout. Pourtant, elle ne pouvait pas s'empêcher de se demander comment Hadès pouvait tolérer un domaine dans un tel état. Elle ne savait que trop bien ce qu'était de régner sur un monde des morts et justement pour cette raison, le simulacre de royaume des Enfers qu'elle avait devant les yeux l'irritait au plus haut point. C'était une insulte au traitement que les âmes devaient recevoir.
Elle se leva du bureau de Minos, sur le bord duquel elle était assise.
"Très bien. J'en ai assez vu ici." Trancha-t-elle. "Juge du Griffon, une fois tes jugements terminés pour ce jour, fait convoquer l'ensemble des spectres demain à la première heure. Il est grand temps que je passe en revue votre Pandémonium."
"Il en sera fait selon vos ordres, votre Majesté." Acquiesça Minos, se demandant bien ce qui allait encore leur tomber dessus. La dernière fois qu'ils avaient tous été convoqués, c'était par sa Majesté Hadès et ils étaient partis en guerre... contre Ereshkigal justement...
"Mais votre Majesté... et cette âme?" Demanda Rune, hésitant.
Ereshkigal fixa quelques instants l'âme apeurée de la petite fille, qui pleurait à chaudes larmes en contrebas des marches. Condamnée au Cocyte. Pas vraiment une peine empreinte de miséricorde de ce qu'elle avait pu voir de sa visite des prisons infernales.
Elle ne put s'empêcher de penser brièvement à Shamash. Qu'aurait-il pensé d'une telle parodie de jugement? Le dieu de la justice devait se retourner dans sa tombe, si les olympiens lui en avaient donné une. Il aurait voulu qu'elle annule la décision en graciant la petite âme, c'était certain. Mais pourquoi penser à lui maintenant? Il avait fait son choix. Il en était mort. Elle sentit sa propre irritation monter d'un cran. Les Enfers n'étaient qu'une version déformée de ce qu'ils devaient être et elle en était sûre, de ce qu'ils avaient déjà été. La beauté suintait à travers le masque de laideur. Elle le sentait. C'était presque un appel à l'aide. Elle devait en avoir le cœur net.
Lentement elle descendit les marches qui menaient à l'estrade où officiait le juge afin de s'approcher de la petite âme enfantine qui était recroquevillée sur elle-même. Elle leva une main gantée de noir.
"Tu es graciée." Fut le seul commentaire de la divinité, à peine plus élevé qu'un murmure, sa voix voilée d'un timbre rauque étrangement adouci.
Rune et Minos virent soudain un éclat de cosmos. Presque tranquille, sans douleur... L'âme avait été soufflée comme une bougie par le pouvoir de la déesse et était désormais en train de se disperser en poussière...
Comment? Se demanda Minos. Personne ne pouvait tuer les âmes des morts en Enfers. Il en était certain. Elles étaient éternelles et vouées à souffrir tout aussi éternellement. Pourtant là sous ses yeux, le contraire venait de lui être démontré. Le cosmos de la déesse ainsi utilisé aussi proche de lui était douloureux pour lui, ainsi qu'à Rune, mais il avait vu le visage de la fillette alors qu'elle avait ressenti l'aura divine en elle... Pendant un bref instant, il l'avait lu dans son regard : elle était en paix.
...
D'ordinaire paisible, la crique privée de Poséidon baignait pour l'heure dans un silence irréel. Tous les sons, hormis ceux de la mer étrangement calme et dont les clapotis résonnaient contre les rochers, avaient cessés à l'arrivée du Dragon des mers. Il aurait pourtant pu jurer entendre chanter quelques minutes plus tôt, alors qu'il descendait l'escalier longeant l'une des parois rocheuses qui entouraient l'anse et la gardaient secrète.
Il y avait tout un tas de légendes sur cette partie du domaine sacré réservé à Poséidon qui couraient parmi les marinas. La présence de sirènes ou de nymphes, entre autres choses. Personnellement, Kanon imaginait bien son maître y organiser des orgies dionysiaques. Il pouvait y disparaître des heures ou des jours parfois. La réalité était sans doute, connaissant Poséidon, à la fois pas si loin et complètement différente.
Quelle que soit la réalité cependant, l'endroit était magnifique. Un sable d'un blanc fin, une eau turquoise entourée de rochers parée des jeux de reflets et de lumière, et un peu plus loin dans l'une des parois rocheuses, ce qui semblait être l'entrée d'une grotte, mais qui était fermée par une porte solide en marbre et sculptée de bas reliefs ainsi que d'un trident et près de laquelle une cascade d'eau claire coulait paisiblement avant de serpenter sur la plage jusqu'à la mer. Plus que partout ailleurs dans le domaine, l'eau était translucide et les parois rocheuses étaient couvertes par endroits de cristaux de quartz, qui scintillaient dans la lumière à l'unisson des reflets sur les vagues et des points de lumière partout dans les grains de sable. Il ne faisait jamais nuit ici, sous les sept mers et la lumière y était toujours baignée d'embruns et de couleurs pouvant sembler irréelles pour des personnes habituées à la surface. Mais même pour un marina, l'endroit était frappant de beauté. Tout était à la fois sauvage, naturel et parfaitement ordonné, comme une symphonie d'eau et de lumière.
Kanon n'était pourtant jamais venu ici auparavant. Par un mystère qu'il n'expliquait pas, l'endroit n'avait été libéré des eaux qu'au réveil complet de Poséidon et même Jullian n'y avait jamais eu accès.
Assis sur l'un des rochers plats qui dépassaient des ondes cristallines, Poséidon attendait, le visage levé vers les océans loin au dessus qui formaient le ciel étrange et miroitant du domaine sous-marin. Le dieu semblait s'être baigné récemment. Il était de dos et sa longue chevelure azur était alourdie par l'eau de mer. Kanon se demanda brièvement s'il était en retard. Au vu de la clarté de l'eau cependant, il fut rassuré et comprit instantanément que le dieu était de bien meilleure humeur que la veille.
Il s'avança jusqu'à la lisière des vagues, puis s'arrêta, posant un genou à terre, alors que le dieu lui tournait toujours le dos.
"Bonjour Dragon des mers." Celui-ci frémit, la voix venait à peine d'à quelques centimètres de lui. Le dieu lui faisait face désormais et il se rendit compte qu'il ne l'avait même pas vu bouger ou se téléporter, ni même senti son cosmos alors qu'il l'avait utilisé pour se mouvoir. Il releva le regard vers Poséidon. Celui-ci l'étudiait d'un air intéressé. De manière assez inhabituelle par rapport à son apparence normalement détachée et élégante, l'olympien semblait détendu, presque accessible. Il était torse nu et pieds nus, seul un pantalon humide lui collait à la peau.
"Que penses-tu de la vue?" Demanda Poséidon, faisant immédiatement baisser les yeux au Dragon des mers. "Je ne parlais pas de moi." S'amusa l'olympien. "Que penses-tu de cette partie de mon domaine? Tu peux te relever Kanon."
L'interpellé s'exécuta, jetant à nouveau un regard à la ronde, de manière plus attentive cette fois. Il eut l'impression de percevoir comme un courant d'énergie, qui parcourait l'endroit. Une sorte de puissance ancienne, presque endormie, pulsait doucement. Son regard fut attiré irrésistiblement vers la porte sculptée, plus loin dans la paroi rocheuse et vers laquelle l'énergie semblait converger.
"Dis moi ce que tu vois." Demanda le dieu.
"Cet endroit. Cette porte m'attire. C'est comme un appel... Exactement comme..." Murmura Kanon, fixant la porte, alors que le dieu continuait à observer attentivement le visage de son général.
"Comme?"
"Comme l'énergie qui se dégageait de cette paroi cachée du Cap Sounion, quand je vous ai libéré."
"Ta perception est excellente."
"Qu'est ce que c'est?" Ne put s'empêcher de demander Kanon.
"Ma meilleure moitié." Répondit tranquillement Poséidon avec un sourire mystérieux.
"Je croyais qu'il n'y avait plus de secrets entre nous?" Grinça Kanon, faisant sourire le dieu.
"Tout le monde a droit à son jardin secret, y compris les dieux... Ne devions-nous pas débuter ton entraînement?"
"Je pensais qu'il avait déjà démarré."
"C'est exact. J'avais besoin de tester ta capacité à détecter le cosmos, même caché. Tu es impressionnant pour un humain. Dis moi, ceci te rappelle t'il quelque chose?"
Poséidon ouvrit le poing, dans laquelle une pierre se tenait. Il fit briller son cosmos, la faisant se dissoudre en un filet de poussière qui fila entre ses doigts, emporté par le vent marin.
"C'est l'un des premiers enseignements des chevaliers ou des marinas." Répondit Kanon. "Utiliser le cosmos pour détruire même ce qui parait indestructible ou invincible. Tout est fait d'atomes et de particules. Tout peut retourner au stade d'atomes et de particules."
Poséidon hocha la tête.
"Et ceci Kanon, sais-tu ce que c'est?"
La divinité fit de nouveau apparaître son énergie bleutée entre ses doigts et une pierre identique s'y matérialisa, qu'il fit ensuite, par un nouvel éclat de cosmos, se changer en corail.
"Un tour de magie? Aucun chevalier ne peut reconstruire quelque chose aussi facilement ou le changer en autre chose. Au mieux, nous ne pourrions générer qu'une illusion."
"Ceci Kanon, est la première chose qu'apprennent à faire les dieux. Nous utilisons le cosmos pour devenir des démiurges et modeler le monde. Dés la naissance, ça nous est aussi facile que de respirer." Poséidon fit disparaître le corail comme il était apparu, puis plongea son regard bleu clair dans celui du général, qui l'écoutait attentivement. "Nous avons tous nos aptitudes et nos affinités particulières, moi avec l'eau en l'occurrence, mais ce principe demeure... Par définition, un dieu est un créateur. Tu as du potentiel et je peux faire de toi ma prochaine création, mais cela va impliquer un changement de perception du monde de ta part. Parfois, mon entraînement te semblera absurde, injuste ou arbitraire."
"Je vous fais une totale confiance. J'ai conscience du privilège que vous m'accordez."
"Alors dans ce cas, mon premier enseignement sera très simple..." Le dieu fit un geste de la main et un dessin en forme de cercle apparut sur le sable, à peine à quelques centimètres de Kanon. "Quand tu arriveras à poser le pied dans ce cercle, nous passerons à la leçon suivante. En attendant, il va te falloir apprendre à te concentrer pour voir l'invisible."
Le dieu sourit alors que Kanon se demandait où était le piège. Il n'eut pas longtemps à réfléchir. Il vit l'aura du dieu apparaître brièvement dans son regard et sentit soudain une emprise l'étreindre, identique à celle que Zeus avait exercé sur lui et Aphrodite le soir du bal. Il n'arrivait plus à bouger. Le dieu lui épargnait la douleur causée par son frère cependant. Mais il était totalement à sa merci.
"Bonne chance Dragon des mers." Murmura Poséidon, avant de se détourner pour retourner se baigner.
Où devait-elle commencer? L'endroit était immense et en plein chaos.
La section interdite de la bibliothèque de Giudecca ressemblait à un ancien temple romain dans la pénombre seulement éclairée du cosmos blanc d'Ereshkigal et de la lumière rougeoyante du ciel des Enfers, qui entrait par l'une des immenses fenêtres près de laquelle se tenait un bureau, qui il y a fort longtemps, devait servir de table de consultation des ouvrages ici disposés. Les épais rideaux qui fermaient les fenêtres étaient arrachés, tombés au sol, le bureau était renversé, certaines vitres étaient éclatées et fêlées. Une épaisse couche de poussière et de cendres recouvrait tout.
Une énergie ancienne régnait dans les lieux. Les livres semblaient avoir été jetés au sol et partiellement brûlés. Une partie des étagères s'étaient effondrées. Les rares ouvrages préservés semblaient tellement usés par le temps qu'elle était certaine que le simple fait de les toucher les réduirait en poussière. Une colère immense semblait s'être déchaînée en ces lieux. Une partie de l'endroit avait été soufflée. Qui avait eu ici une telle rage? Hadès?
Faisant tourner ses poignets, Ereshkigal fit disparaître les gants qu'elle matérialisait toujours autour de ses doigts puis se baissa et posa la paume de sa main contre le sol, fermant les yeux. Elle pouvait ressentir le cosmos d'Hadès, faible mais bien présent... Il avait déchaîné sa rage ici, elle en était certaine à présent, mais pourquoi? Et malgré les dégâts, il n'avait pas détruit le lieu...
Elle se releva lentement. Elle n'était plus seule.
Elle se tourna pour faire face aux deux titans apparus derrière elle. Leur présence ancienne, bien plus ancienne qu'elle-même, emplissait l'air d'une aura puissante mais non menaçante, pour le moment du moins. Lorsqu'elle fut face à eux, elle les vit s'incliner brièvement, en marque de respect. Etaient-ils sérieux et dociles à ce point face à Hadès? Ils allaient tous réellement la laisser régner sur les Enfers?
"Que cherchez-vous en ces lieux votre Majesté?"
Le titre honorifique employé par la bouche d'Hypnos était déconcertant. Il ne semblait pas ironique pourtant. Sa voix était calme, réellement curieuse. Son frère se tenait à ses côtés, les sourcils froncés et semblant l'évaluer, l'étoile sur son front légèrement déformée. Les deux étaient vêtus de toges blanches richement ornées. Ce lieu était-il donc si important pour que sa simple présence ici pousse les dieux jumeaux à quitter Elision?
"Ce que je cherche? C'est très simple. Je souhaite consulter les versions des textes de loi qui ont été bannies et qui sont antérieures à celles actuellement en vigueur."
Elle vit les dieux de la mort et du sommeil échanger un regard entre eux.
"Dans quel but votre Majesté?" S'enquit Hypnos.
Elle ne daigna pas répondre à la question posée.
"J'ai parfaitement conscience que vous m'évaluez. J'ai senti votre cosmos m'observer depuis hier. Vous me suivez à la trace. Pourquoi êtes-vous ici?"
"Vous agissez comme si vous cherchiez quelque chose d'enfoui." Répondit Hypnos, la fixant de ses yeux dorés.
"Et nous pensons savoir où est ce que vous désirez." Compléta Thanatos. "Mais nous ne savons pas quelles sont vos intentions. Nous vous respectons pour le moment car le Seigneur Hadès vous a confié son royaume. Mais nous demeurons vigilants." Son regard noir argenté était aussi sombre que, par contraste, le regard doré de son jumeau était lumineux. Lui en voulait-il du fait de l'avoir attaqué à son réveil? Impossible à dire.
Elle les observa calmement avant de prendre la parole. Que cherchaient-ils eux? A être ici? Se pouvait-il qu'ils souhaitent trahir leur maître? Ou au contraire, espéraient-ils qu'elle puisse les aider à servir Hadès? Elle décida de leur répondre de manière directe.
"Quelle que soit ma réponse, vous prendrez un risque à me faire confiance." Répondit-elle calmement. "Libres à vous de me croire. Je pense que les Enfers sont malades. Je veux savoir s'ils ont toujours été ainsi ou si, comme je le pense, ils ont connu une ère plus glorieuse et plus juste. Si c'est le cas, je souhaite voir de mes yeux quelle était la vision initiale construite par Hadès."
Elle n'aurait su dire si sa réponse convenait aux deux titans. Elle les vit échanger un regard à nouveau, puis Hypnos sourit et fit un léger signe de tête à son frère. En les voyant ainsi, se comprenant sans même un mot, malgré leurs auras différentes, cela lui rappela durant un bref instant ses différences avec sa propre sœur. Comme toujours, elle ressentit un mélange subtil de haine et de vide en pensant à elle.
"Les livres que vous cherchez sont dans le sous-sol de cette bibliothèque. Vous les reconnaîtrez sans peine. Ce sont les seuls qu'il n'a pas réussi à détruire." Indiqua Thanatos, la sortant de ses pensées. "Vous aurez besoin de ceci, pour y accéder." Il fit apparaître dans les airs une petite clé argentée.
"Pourquoi m'aidez-vous?" Demanda Ereshkigal, après avoir saisi la clé.
"Nous servons le seigneur Hadès..." Répondit simplement le Titan qui incarnait la mort.
"Nous vous conseillons de lui parler une fois que vous aurez terminé votre lecture. Si vous avez encore des questions après cela, nous serons à votre disposition en Elision." Compléta son frère.
Ils inclinèrent brièvement la tête de nouveau puis disparurent aussi silencieusement qu'ils étaient apparus, la laissant seule pour continuer ses recherches.
A moitié mort d'épuisement, Kanon fixait le ciel mouvant constitué des sept océans, loin au dessus. Il avait le dos appuyé contre le pilier de l'Atlantique Nord, les bras croisés devant lui. L'écaille du Dragon des mers luisait contre sa peau, présence réconfortante et apaisante.
De toute la mâtinée, il n'avait pas réussi à se libérer de l'emprise de Poséidon. Il n'avait même pas réussi à bouger un doigt, malgré toute sa rage et sa volonté de briser le cosmos qui l'enserrait. Comment? Comment pouvait-il faire? Il ne pouvait pas gagner en force brute contre un dieu... Poséidon l'avait entravé avec une telle facilité.
Il devait bien y avoir un moyen pourtant. Voir l'invisible? Que voulait-dire Poséidon?
Il frémit en sentant un cosmos familier venir dans sa direction et se redressa, décollant son dos de la colonne derrière lui.
Il observa pensivement la silhouette de Thétis approcher, vêtue de son écaille de la sirène marine, son casque sous le bras, ses longs cheveux blond ondulés flottant avec le vent. Même à cette distance, il percevait la tension qui se dégageait de ce corps féminin et délicat qu'il connaissait par cœur. Ses immenses yeux bleus, ses lèvres délicatement rosées, ses courbes sublimées par la protection de la sirène marine qu'elle portait, elle était toujours aussi belle et digne des légendes de ce qu'elle symbolisait.
"Je suis surpris de te voir." Dit-il d'un ton neutre, alors qu'elle était désormais à portée de voix et se tenait debout face à lui, le regardant dans les yeux.
"Je n'ai aucune envie de te voir Kanon. Mais Poséidon lui-même m'a demandé de venir ici. J'ignore pourquoi." Répondit-elle d'un ton acide.
Poséidon? Il l'avait pourtant quitté peu de temps auparavant à la fin de la session d'entraînement et le dieu n'avait rien évoqué à ce sujet. Que cherchait-il? Encore un test?
Ils s'affrontèrent silencieusement du regard. Il enleva son casque, puis s'approcha d'elle lentement, ses pas résonnant sur le sol dallé, son regard aigue-marine pesant sur elle. Il s'arrêta à moins d'un mètre. Elle se retint de justesse de faire un pas de recul, alors qu'il la dominait de toute sa hauteur. De le voir ainsi face à elle, elle avait mal, atrocement mal à nouveau.
"Me détestes-tu Thétis?" Demanda-t-il calmement.
"Je ne suis pas venue ici pour que tu joues avec moi. Que veux-tu? C'est toi qui a demandé à Poséidon de me faire venir ici?"
"M'aimes tu encore?" Sa voix était suave comme une caresse. Elle frémit et croisa les bras devant elle.
"Trouve-toi une autre victime Kanon. Tu ne sais pas ce que c'est d'aimer. Tu ne connais que le désir et la colère. Tu es vide, malheureux et trop fier pour le reconnaître."
"Tu aurais dû avoir ce mordant là avant que je ne me lasse de toi." Murmura-t-il cynique, son regard trahissant pourtant une profonde tristesse l'espace d'un instant. Les paroles de la sirène avaient frappé fort. Et juste.
"Tu es mal placé pour me faire le moindre reproche."
"Tenter de se suicider n'est pas la meilleure manière de garder un homme..." Il soutint son regard, alors qu'elle fulminait face à lui, les yeux emplis de larmes contenues.
"Je ne l'ai pas fait pour essayer de te garder !" Cria-t-elle. "Tu salis tout! Tu pervertis tout!"
Il soupira et baissa la tête. Il comprit soudain pourquoi Poséidon l'avait envoyée à lui, sans un mot. Voir l'invisible, c'était aussi ça. Savoir reconnaître ses erreurs et faire tomber sa fierté mal placée. Thétis était l'une des marinas favorites de Poséidon et de Jullian. Son entraînement avait un prix. Et, Kanon devait le reconnaître, il n'avait que trop tardé à le payer.
"Tu as raison. Je te dois des excuses. Je suis réellement un abruti." Murmura-t-il.
"Quoi?!" Thétis déglutit en le voyant poser un genou à terre, une main posée au sol, le visage tourné vers elle et semblant, pour une fois, réellement vulnérable alors que son visage ne portait plus le masque cynique qu'il avait encore quelques secondes auparavant.
"Je te demande pardon."
Pour la deuxième fois de la journée, le Dragon des mers reçut sans broncher une gifle retentissante, qui n'avait rien à envier à la première, infligée par la Prêtresse d'Odin.
"C'est trop facile Kanon!" Il baissa brièvement la tête, ses longues mèches bleues cachant quelques instants son visage. Il releva le regard vers elle pourtant.
"Je le sais. Je suis sincèrement heureux que tu ailles mieux."
Elle le gifla à nouveau. Il sourit presque malgré lui en voyant le plaisir qu'elle y prenait.
"Soulagée? Au fond de toi, tu l'as toujours su non? Le rapport de force entre nous a toujours été trop déséquilibré pour que notre relation puisse avoir un avenir."
"Parce que tu es hanté par tes démons Kanon. Il n'y a de place pour personne d'autre."
Elle l'observa en silence, alors qu'il se relevait, lui faisant face de nouveau.
"J'ai été un homme mauvais pendant longtemps Thétis et dans une certaine mesure, je le serai toujours. Mes démons font partie de moi."
"Tu sais ce qui est le plus dur pour moi? C'est que malgré tout, je n'arrive pas à t'en vouloir. Parce que tu es le plus malheureux de nous deux. Et à cause de ta souffrance et de ta haine, tu n'as jamais réussi à voir l'estime réelle que tes hommes te portent Kanon. Jamais réussi non plus à voir l'amour que j'avais pour toi. Même maintenant après ce que tu as fait, la plupart d'entre nous ici continuons à te respecter. Pas parce que Poséidon t'as pardonné. Mais parce que tu es un bon chef et que nous reconnaissons tous ta puissance et ton intelligence. Ce que tu as fait aux Enfers, même ces histoires là les marinas se les racontent pour chanter tes louanges. Si tu ne vois pas ça, si tu n'acceptes pas de faire la paix avec toi-même, tu ne seras jamais heureux."
Il détourna le regard, fixant pensivement le pilier de l'Atlantique Nord. Ils avaient des dizaines de souvenirs en commun à cet endroit, y compris leur première fois.
"Mais toi Thétis?" Souffla-t-il. "Est-ce que tu pourras être en paix toi aussi?'
"Moi? Poséidon a besoin de moi. Je survivrai et j'en sortirai plus forte " Elle fixa elle aussi son regard sur la colonne immense près d'eux. "J'imagine que je ne pourrais pas être une vraie sirène si aucun homme ne m'avais jamais brisé le cœur au point d'avoir envie d'en mourir..."
"Je suis désolé Thétis." Il tourna le visage vers elle à nouveau. "Sincèrement désolé."
"Je vais mieux. Maintenant je sais pourquoi les sirènes vivent libres. Et je te le dois. Je n'ai pas besoin de toi pour être moi." Elle aussi détourna son regard de la colonne, pour lui faire face à nouveau et le regarder dans les yeux. "Tu es un dragon Kanon, ta férocité fait partie de ton charme. Essaie juste d'éviter d'arracher le cœur de tes futures victimes sans même t'en rendre compte la prochaine fois."
"Que penses-tu de lui? Vous vous êtes entraînés ensemble ce matin."
"J'aurais besoin d'autres sessions pour évaluer sa puissance réelle. Dans l'état psychique où il est, il commet des erreurs dont je suis certain qu'il les évite en temps normal. Il est extrêmement puissant pourtant. Surtout au vu du passé dont tu m'as parlé. Il a terminé son entraînement seul. Il pourrait devenir tellement plus fort s'il était correctement guidé. Mais il me fait penser à Saga, il a une énorme violence en lui prête à exploser... Il ne pourra pas progresser tant qu'il n'aura pas purgé sa rage contre lui-même."
Ishtar soupira.
"Ils vont vraiment faire la paire avec Kanon."
La déesse de la Vie et le chevalier de la Vierge étaient l'un face à l'autre, elle était assise sur le rebord de l'une des fontaines gelées qui parsemaient les jardins enneigés et lui se tenait debout à quelques pas d'elle. Ishtar venait d'annoncer à Hilda le choix du guerrier divin qu'elle souhaitait retenir et la Prêtresse avait voulu parler en tête-à-tête avec Mime. Ils étaient en train de discuter quelques mètres plus loin en marchant dans la neige et les avaient laissés seuls.
Outre Hilda et Mime, on entendait au loin le bruit des conversations de différents membres de la cour, répartis en petits groupes dans les jardins et notamment, un peu à l'écart, les rires de Siegfried et Hagen qui discutaient avec la princesse Freiya comme de vieux amis.
Il flottait dans les airs emplis de flocons légers comme une illusion de paix, comme une éphémère et fragile insouciance née du miracle de la veille, mais qu'Ishtar n'arrivait pas à partager.
Zeus n'était pas patient. Elle savait son temps ici compté désormais, puisqu'elle avait ressuscité les guerriers divins. Il reviendrait vers elle, tôt ou tard, pour négocier sa liberté, avec ou sans la tête d'Héra. C'était une certitude.
Outre la fatigue persistante liée à la perte de sang due au rituel de résurrection, elle s'inquiétait aussi du sort de ses trois protecteurs: un guerrier divin suicidaire, un marina qui avait signé son quasi arrêt de mort en bottant les fesses de Zeus en toute insouciance et Shaka... Elle ne savait pas par où commencer avec lui...
Elle poussa un soupir, resserrant autour d'elle l'épaisse cape de velours rouge qu'elle portait.
"Tu es d'une humeur bien sombre." Commenta Shaka comme répondant à ses pensées. "Tu devrais t'inquiéter de toi-même plutôt que de tes chevaliers Ishtar. Mime surmontera sa dépression et Kanon et moi lui serviront de guide si besoin. Et Kanon... est Kanon..." Un demi sourire orna les lèvres de la Vierge. "S'il est entraîné par Poséidon, c'est vraiment le début de la fin..." Ishtar sourit des paroles ironiques de son compagnon, mais dans lesquelles perçaient de l'estime malgré tout pour le jumeau de Saga.
"Je me le suis toujours imaginé finir pirate s'il n'avait pas été chevalier." Murmura-t-elle. "Mais peut-être finira-t-il bien plus que ça..."
La déesse jeta un regard vers la Prêtresse d'Odin, plus loin, étrangement couverte par un épais manteau blanc et une écharpe crème alors qu'elle se baladait habituellement souvent bras nus ou en simple robe dans le froid glacial. Pendant le bal et depuis, quand elle et Kanon se croisaient, Ishtar sentait une énorme tension entre les deux. Ca irradiait littéralement du Dragon des mers, il devait réchauffer le climat d'Asgard de plusieurs degrés à lui tout seul. Elle n'avait pas encore eu le temps de le cuisiner là dessus en tête à tête. Elle avait toujours senti du potentiel entre ces deux là, mais maintenant, elle était vraiment intriguée. D'ailleurs, en parlant de tension sexuelle...
Elle détacha son regard de la Prêtresse d'Odin pour lever les yeux vers Shaka debout face à elle et l'observer en silence. Il aurait pu avoir l'air d'être né à cet endroit, avec sa peau pâle et ses longs cheveux blonds, s'il n'y avait pas eu la légère touche exotique créée par le point rouge sur son front. Il portait une tenue pour une fois moderne: un caban mi long de laine épaisse, gris sombre, entrouvert sur une simple chemise blanche et accompagnés d'un jean bleu clair. Il ne s'habillait pas souvent de manière parfaitement occidentale, mais elle aimait beaucoup quand ça lui prenait. Elle soupçonnait le chevalier de la Vierge d'avoir un sens du style bien à lui, malgré le fait que le bouddhisme enseigne d'ignorer ce type de vanités. Il savait se mettre en valeur, sa tenue lui allait parfaitement et marquait ses épaules, complimentant sa silhouette élancée mais malgré tout masculine et musclée. Elle aurait aimé pouvoir voir son regard d'un bleu électrique en cet instant. Alors qu'elle l'observait, elle brûlait d'envie de le toucher.
Comment un être pouvait-il vous manquer à ce point alors qu'il n'était qu'à quelques centimètres de vous?
Depuis les révélations de Zeus, leur relation était comme suspendue. Ni l'un ni l'autre n'avaient rompu, mais ni l'un ni l'autre n'avaient initié le moindre contact. Et ce n'était ni par peur ni par lâcheté, mais après une nouvelle pareille, prendre la moindre décision, dans un sens ou dans l'autre, pouvait être trop précipité. Tacitement, ils s'étaient laissé du temps pour encaisser la nouvelle, aussi bien l'un que l'autre.
La veille, lorsque Kanon et Mime étaient partis ensemble pour leur colocation improbable, Shaka les avait suivis et s'était retiré lui aussi. Ishtar avait rarement eu aussi froid que la nuit dernière, encore épuisée du rituel et gelée dans son lit désespérément vide. Et depuis ce matin, à chaque fois qu'il se frôlaient par mégarde, elle avait l'impression de subir une décharge électrique.
Alors qu'elle observait Shaka à la lumière du jour, elle ne pouvait que constater la ressemblance avec son frère, surtout avec les yeux fermés. Ils partageaient la même taille, la même beauté divine, la même stature fière et calme. Leurs regards étaient profondément différents cependant.
A la réflexion, Shaka possédait également un air un brin supérieur mâtiné d'une pointe de sadisme qui faisait une grande partie de son charme. Le chevalier de la Vierge était puissant, le savait et ne s'en excusait pas. Elle adorait ses réparties acides entourées du miel de sa voix sereine, ainsi que ses doubles sens ou ses phrases laissées en suspens mais qui ne faisaient que créer un malaise plus grand chez ses opposants. Quand il s'y mettait, il n'avait rien à envier à personne. Un parfait mélange de froid et de chaud, de pureté et d'une pointe de cruauté. Ca apaisait et ravissait l'esprit chaotique d'Ishtar au plus haut point. Et contrairement à Shamash, il ne la laissait pas le dominer. Impossible de se jouer de lui comme elle l'avait fait avec son frère. Il n'avait aucune hésitation à la remettre à sa place si nécessaire. Shaka s'aimait d'abord lui-même et elle ensuite. C'était assez libérateur dans le fond. Leur relation n'en était que plus équilibrée.
Ses yeux s'attardèrent sur la silhouette du chevalier face à elle. Sa chemise et son jean visibles via son manteau entrouvert laissaient deviner le corps parfaitement défini en dessous... Elle se mordit la lèvre, ce n'était vraiment pas le moment de penser à ça.
En parlant domination... au lit aussi, il avait pris une sacrée confiance... Non, ne pense pas à ça! Qui aurait cru que la maîtrise de soi bouddhiste pouvait être si incroyablement satisfaisante pour la faire languir? Non, non, arrête de penser! S'il avait récupéré l'expérience d'un dieu en plus... Les possibilités... Arrêter de penser? Impossible!
Elle baissa le regard pour éviter de lui sauter dessus sur place, devant témoins, et porta son pouce à ses lèvres pour le mordiller. Qui pouvait résister à un corps d'athlète, fin et musclé, couplé à une tête d'ange et avec un esprit bouddhiste et sadique en même temps? Pas elle. Elle le désirait. Elle le respectait. Elle l'aimait. Et elle avait tellement envie de lui en cet instant. Les images qui se formaient dans son esprit auraient réussi à faire rougir Satan lui-même.
Mais si Zeus disait la vérité? S'il était Shamash? Elle poussa un soupir de pure frustration.
Elle ressentit un fourmillement dans sa nuque et releva les yeux vers Shaka. Elle fut surprise de croiser son regard d'un bleu intense alors qu'ils n'étaient pas seuls et que les autres vaquaient aux alentours dans les jardins. Il avait ouvert les paupières et l'observait avec un sourire en coin. Dans l'état d'esprit où elle était, son simple regard lui donnait envie de... Respire. Respire... Pourquoi souriait-il comme ça? Ses barrières mentales avaient craqué? Il avait tout lu dans son esprit?
"Ton cerveau va exploser Ishtar..." Dit-il à voix basse, d'un air mi amusé, mi troublé.
"Ne me dis pas que tu as lu mes..."
"Non..." La coupa-t-il en souriant dangereusement. "Pas besoin, tu m'as transmis quelques images très explicites via ton cosmos" Le chevalier de la Vierge réussit l'exploit de faire rougir la déesse de la luxure elle-même. "Ton imagination est fascinante..." Ajouta-t-il alors que son sourire s'accentuait.
"Je ne suis pas une grande habituée de l'abstinence..." Murmura-t-elle en baissant le regard, avant de finir par relever le visage vers lui, intriguée malgré elle. "Tu te moques de moi? C'est tout l'effet que mes pensées te font?"
Il fit quelques pas vers elle, puis vint s'asseoir à ses côtés, prenant garde à ne pas la frôler. Assis à peine à quelques centimètres d'elle pourtant, elle pouvait sentir la chaleur qui irradiait de lui désormais et le parfum subtil qu'il dégageait. L'une de ses longues mèches blondes vint caresser le dos de la main d'Ishtar, posée sur le rebord de la fontaine gelée et elle se sentit paralysée. Elle n'osa pas tourner le visage vers lui et fixa sans le voir le groupe de guerriers divins qui discutait calmement un peu plus loin dans les jardins.
"J'aime beaucoup ta manière de... penser Ishtar." Souffla-t-il. "Mais dans notre situation actuelle, tu nous rends les choses encore plus difficiles à tous les deux. Et tu me dois toujours des explications quant à ce qu'il s'est passé avec Zeus..."
Elle baissa le regard, serrant ses doigts sur le rebord de la fontaine, couvert de neige, sur lequel ils étaient désormais assis l'un près de l'autre. Il n'y avait pas à dire, Shaka savait aussi très bien comment la refroidir...
"J'ai utilisé mes propres armes Shaka. Ne reproches pas à la déesse de l'amour de séduire pour arriver à ses fins. Je veux le voir détruire ce qu'il a passé des siècles à créer. Qu'il voit brûler l'Olympe comme j'ai vu Babylone se consumer dans les flammes." Dit-elle à mi voix.
"S'il tue Héra, tu vas déclencher une guerre civile entre olympiens. As-tu pensé à toutes les victimes qui vont mourir là dedans?" Murmura-t-il.
"Déclencher une guerre? Mais la guerre n'a jamais cessé Shaka... La vérité aurait éclaté tôt ou tard entre lui et ses frères... Je ne suis que l'élément déclencheur et l'agent du destin et du chaos. Exactement comme lors de la première guerre sainte. En ce qui me concerne, je pense qu'il flotterait comme un doux parfum de justice divine si Zeus venait à tomber par là où il a tenté de faire tomber ses frères... S'il tue sa propre femme, il scellera son sort. Voilà qui clôturerait joliment la pièce qu'il me joue depuis des millénaires. Son hubris causera sa perte comme dans toute bonne tragédie grecque. Et le coincer dans une urne pendant quelques siècles réglera très bien mon problème le temps de trouver une solution plus définitive"
"Athéna ne..."
"Je ne suis pas Athéna." Le coupa-t-elle. " Nous n'allons pas rejouer notre dernière dispute. Tu es un idéaliste. Je suis pragmatique. Le monde dans lequel nous vivons est en sursis. Je joue mes cartes tant que j'ai encore la possibilité de le faire. Que crois-tu qu'il va m'arriver? J'ai ramené à la vie tous les chevaliers utiles à leurs maîtres. Zeus n'a plus aucune raison de me laisser libre encore bien longtemps. Je n'ai pas des milliers de façons de briser mes chaînes... Et je préfère me planter un couteau dans le ventre plutôt que de retourner au palais céleste et être enfermée à sa merci. Je vivrais libre ou je mourrais libre."
Il observa son profil, elle avait la tête baissée et semblait avoir le regard perdu dans le vide désormais. A nouveau il pouvait percevoir ce profond fossé entre celle qu'avait connu Shamash et l'Ishtar qu'il connaissait lui, à la fois si identique et si totalement différente.
"Tu n'en parles jamais, de tout ces siècles entre la chute de Babylone et aujourd'hui... De ce qu'il t'a fait vivre..." Dit-il à voix basse. C'était moins une question qu'un constat. Shaka n'avait jamais voulu l'interroger sur son passé, préférant la laisser libre de se confier à lui quand elle s'en sentirait totalement prête.
Il y eut un silence, bercé par les flocons de neige évanescents qui tombaient autour d'eux. Il fut surpris d'entendre sa réponse, presque inaudible tellement elle était dite faiblement.
"Mille ans captive au palais céleste. Deux mille ans maudite parmi les hommes..." Murmura-t-elle. "Je n'étais plus rien. Plus une déesse, plus de cosmos... Même plus ma propre identité à la fin... Juste... Sa chose. Quoi que j'ai pu faire à Babylone, je t'assure que je ne méritais pas ça, même si c'est ce que je pensais à l'époque. J'avais envie de mourir et je me haïssais. Je n'aime pas repenser à ça. Rien que d'en parler me fait me sentir sale. Ca restera toujours une plaie à vif. Tant que mon sort sera lié à lui, je ne pourrais pas être en paix."
"Cette haine de toi-même, tu la ressens toujours?" Demanda-t-il calmement après un silence, rompu par les éclats de rire, au loin, d'Hagen et de Freiya, qui s'étaient désormais isolés tous les deux alors que Siegfried avait rejoint Mime et Hilda.
"Non. J'avais rejeté totalement celle que j'étais. Mais même la partie sombre de moi est toujours moi. Je l'ai compris le soir du bal, en séduisant Zeus... En arrêtant de lutter contre moi-même et en me faisant confiance, je suis puissante à ma propre manière. Et j'ai aussi compris très récemment que ce qui m'est arrivé n'était pas ma faute. J'étais une victime moi aussi : trompée, privée de cosmos, utilisée et humiliée. Je suis en train de faire la paix avec moi-même là dessus. Transcender ses propres failles, en tirer des leçons et s'accepter soi-même, c'est le seul moyen de devenir réellement plus forte. La haine, la vengeance, la colère, tout ça ne dure qu'un temps, même si en ce qui me concerne, ma haine envers Zeus risque d'être aussi immortelle que moi..."
"C'est pour ça que ton cosmos a changé ces derniers jours? J'ai l'impression qu'il est redevenu aussi puissant qu'avant."
"Mon cosmos d'avant... Tu parles comme si tu étais lui.." Murmura-t-elle. "Je n'arrive toujours pas à croire que tu disposes de ses souvenirs. Et encore moins que tu pourrais être..." Elle secoua la tête, ne terminant pas sa phrase. "En parlant du passé qui refait surface, je n'ai pas eu le temps de t'en informer seul à seul encore. Ereshkigal est en vie."
"Tu m'avais dis qu'elle était morte?" Ishtar hocha la tête.
"Je sais. Mais Poséidon m'a fait transmettre l'information et je peux t'assurer qu'elle est vivante. J'ai ressenti moi-même son cosmos le soir du bal. J'ignore comment, mais elle avait l'air d'être en Elision en compagnie d'Hadès. Pourtant, selon les informations de Poséidon, il avait ordre de la tuer."
"Elle est sa prisonnière?"
"Impossible à dire. Ils ne font pas spécialement de prisonniers d'habitude. J'étais plutôt une exception. De ce que j'ai perçu de l'âme d'Hadès en le ramenant à la vie, je ne pense pas qu'il lui fera le moindre mal s'il a décidé de l'épargner. Il a plus d'honneur que son frère. Aussi étrange et ironique cela puisse paraître, je crois que mes chances de salut sont en Enfer."
"Ereshkigal..." Shaka passa une main sur son front, appuyant sur ses tempes. "Elle te détestait Ishtar. Et si elle te voit, avec moi en prime et au vu de ses sentiments pour Shamash, je n'ai aucune idée de comment elle va réagir. Elle a senti ton cosmos lorsque tu l'as cherchée?"
"Je ne crois pas. Elle semblait endormie ou inconsciente." Il parut soulagé de sa réponse. "Tu sais, sans doute que Shamash aurait pu la contrôler ou la raisonner. Mais pas toi. Même si tu as les souvenirs de leurs entraînements entre eux, tu n'as ni le cosmos, ni le sang de Shamash. Tu es humain Shaka. Son cosmos seul te broierait."
"Raison de plus pour ce que je vais te dire." Soupira-t-il. "Je n'arrive pas à penser clairement quand tu es à proximité Ishtar, je dois partir. Ta simple présence m'est douloureuse en ce moment avec les souvenirs de Shamash."
Elle tourna lentement le visage vers le chevalier de la Vierge, qui l'observait pensivement alors qu'elle arborait une expression clairement choquée.
"Tu me quittes?" Dit-elle très bas.
"Ce n'est pas ce que je viens de dire."
"J'ai entendu douloureux, partir et t'éloigner de moi dans la même phrase. Ca ne veut pas dire rupture?"
Comme au ralenti, elle le vit sourire à la fois tendrement et tristement, puis lever une main pour faire glisser ses doigts sur les mèches folles qui couvraient son front, tout en la regardant calmement.
"Ca veut dire retraite spirituelle en Inde pour mettre de l'ordre dans ma confusion mentale. Je ne peux pas assurer ta sécurité alors que je suis incapable de maîtriser mon propre esprit. J'arrive à endiguer le flux des pensées des gens qui m'entourent, mais ça me coûte beaucoup en énergie. Et c'est pire avec Mime, ses pensées me sautent littéralement à l'esprit sans que je ne puisse les bloquer. C'est peut-être dû à son état psychique ou à ses pouvoirs de lecture des esprits, mais ça m'empêche même de méditer. Et puisque tu as un guerrier divin en plus de Kanon pour veiller sur toi, j'aimerais pouvoir m'absenter et partir en Inde afin de faire le point."
"Combien de temps?"
"Je ne sais pas combien de temps me sera nécessaire."
Elle n'arrivait pas à détacher son regard du sien et était désormais indifférente aux va-et-vient des promeneurs dans les jardins autour d'eux. A nouveau, elle brûlait d'envie de pouvoir toucher l'homme face à elle.
"Tu vas me manquer Shaka." Souffla-t-elle."Et tu me manques déjà alors que tu es en face de moi. Je n'ai aucune envie de te laisser partir."
Elle vit ses yeux s'assombrir et s'attarder sur ses lèvres, avant qu'il ne détourne le visage.
"Ne me redis pas ça avec un regard pareil lorsque nous serons seuls Ishtar. Parce que frère potentiel ou pas, je vais être très tenté de mettre en pratique les images que tu m'as fait apparaître à l'esprit tout à l'heure... Ton imagination donne beaucoup d'idées à la mienne..." Souffla-t-il. Sa voix était basse mais suffisamment rauque et emplie de promesse pour faire résonner fortement chaque fibre du corps d'Ishtar.
Il ferma brièvement les yeux, puis plongea à nouveau son regard d'un bleu intense dans le sien et elle se sentit comme hypnotisée par l'aura qu'il dégageait.
"Je vais partir demain matin. D'ici à mon retour, je souhaite te poser deux questions très sérieuses, auxquelles tu n'as pas à répondre maintenant mais pour lesquelles je souhaite que ta fascinante imagination réfléchisse pour moi."
"Je t'écoute."
"Première question: pourquoi as-tu toujours repoussé Shamash et en conséquence, vas-tu me repousser moi, si je suis lui? Je souhaite que tu disposes d'une réponse définitive pour mon retour et que tu y réfléchisses sincèrement. Parce que la notion de frères et sœurs, chez les dieux, n'est vraiment pas la même que chez les mortels... Il y a quelque chose d'autre qui te pose problème n'est-ce pas? Et nous ne pourrons pas éternellement rester dans l'indécision tous les deux. Le doute n'est pas quelque chose que j'apprécie."
"Shaka..." Il posa brièvement un doigt sur sa propre bouche, lui faisant signe de se taire. Elle sentit son cœur cesser de battre, alors qu'il souriait désormais d'un air mi angélique mi démoniaque, dans une parfaite incarnation de la dualité incroyable qu'elle adorait en lui. Son regard d'un bleu intense brillait d'une lueur amusée sur son visage aux traits purs et fins, marqués par le point rouge signe de la présence du divin. Vierge sage et Vierge folle, incarnées en un seul sourire.
"Deuxième question maintenant, si nous regardons le bon côté des choses... Si tu baisses tes barrières mentales, as-tu déjà réfléchis à tout ce je pourrais te faire en tant qu'amant, en lisant littéralement dans tes pensées ? "
Il n'avait pas menti, le cerveau d'Ishtar allait bien exploser. Le chevalier de la Vierge se mit à rire alors que la déesse, bien consciente qu'il se moquait d'elle ouvertement, avait le plus grand mal à empêcher son imagination déjà débordante de travailler encore plus.
Debout au milieu de l'un des temples effondrés qui parsemaient Elision, Hadès se servait de l'autel en son centre comme d'une table d'atelier, recouverte de pots emplis de peintures de couleurs différentes, ainsi que de liants et de pigments bruts. Seul l'un des côtés du bâtiment, tenu par des colonnes sculptées, et la façade tenaient encore debout. Le reste était effondré depuis longtemps et les fleurs sauvages avaient réussi à s'infiltrer entre les dalles de marbre au sol. Derrière l'autel, une statue ailée mais sans tête semblait surveiller le travail du dieu des Enfers.
Face à lui, la toile qu'il souhaitait peindre était pour le moment encore vierge.
Lentement, il fit tourner la pointe du pinceau qu'il tenait dans l'un des bocaux face à lui, mélangeant les pigments de couleur, l'imprégnant de rouge, puis se tourna pour le faire glisser sur un morceau de toile près de lui, qui lui servait de brouillon.
Ca n'allait pas. Toujours pas la bonne teinte. Elle lui résistait. Des heures qu'il cherchait. Hadès ne se retourna pas, alors même qu'il sentit soudain l'aura d'Ereshkigal se matérialiser à proximité. Ils ne s'étaient pas revus depuis leur éveil et la proposition qu'il lui avait faite.
"Hadès..." La voix de la déesse près de lui le tira de ses pensées. Il ne quitta pas des yeux son ouvrage pourtant.
De profil, elle le vit se pencher vers l'autel qui lui servait de table de travail et ajouter quelques pigments bleutés au mélange rouge qu'il semblait être en train de créer. Ca ressemblait à du sang.
"Mon trône te convient-il Reine des Enfers? Tu as fait forte impression auprès d'Hypnos et Thanatos en te l'appropriant..." Le ton était neutre, impossible de dire si l'épisode de la veille avait amusé ou contrarié le dieu lui-même, qui regardait pensivement la couleur face à lui.
"Ravie d'avoir assouvi les fantasmes inavoués de tes serviteurs Hadès."
"Ils n'ont pas ce genre d'envie, à ma connaissance. Et si je me souviens bien, toi aussi un dieu semblait te servir fidèlement." Murmura Hadès, avant de sourire ironiquement tout en gardant les yeux fixés sur la couleur qu'il faisait naître. "Ce trône t'a-t-il donné des fantasmes de domination Reine des Enfers? Regrettes-tu Azura?"
"Mieux vaut régner en enfer que servir au paradis." Récita-t-elle.
"Le Paradis Perdu de Milton..." Souffla Hadès. "Amusant n'est-ce pas comme l'art peut transcender les barrières entre les mondes... Giudecca est emplie de poèmes humains... Dois-je en déduire que tu n'es pas encore prête à me servir?"
Elle ne répondit pas directement à sa question mais abaissa sa capuche noire et le fixa, croisant les bras devant elle.
"Tu m'as demandé de m'exprimer franchement auprès de toi. Je vais être claire et directe. Ton trône est... tolérable. Mais ton domaine empeste."
La main qui était en train de mélanger à nouveau les pigments se figea, alors que le dieu, enfin, se redressait pour faire un pas de côté puis se tourner vers elle, l'examinant de son insondable regard bleu et la toisant de toute sa hauteur. Lui aussi était entièrement vêtu de noir, une ample toge de soie couvrant sa silhouette majestueuse. Alors qu'il la fixait, la statue derrière lui semblait lui donner des ailes. Ereshkigal eut l'image furtive d'un ange déchu face à elle. Elle fut frappée de constater à nouveau le contraste incroyable entre le dieu flamboyant de puissance qui l'avait combattue et celui qui se tenait face à elle, dont la flamme conquérante semblait éteinte même si sa puissance demeurait intacte.
"Vraiment?" Répondit-il. "Et quel est donc ce parfum qui empeste?" Elle l'observa. Aucune émotion n'était lisible dans les pupilles de l'olympien. Rien. Il semblait mort. Pourquoi cela l'irritait-elle à ce point?
"C'est le parfum de ta propre décadence Hadès." Et c'est là qu'elle aperçut soudain une étincelle. Faible mais bien présente, qui luisait dans son regard. De la colère ou de la douleur? Il détourna le visage, posant le pinceau qu'il tenait toujours entre les doigts dans un bol d'eau claire, qui se teinta de filets de la couleur du sang.
"Puis-je savoir ce qui te fait arriver à de telles conclusions?" La voix était faussement détachée, mais emplie de menace sourde. Elle répondit franchement pourtant.
"J'ai visité ton domaine. Tout est empreint de majesté et de puissance mais tout y est déformé. Les sentences de tes juges sont arbitraires et font fi des circonstances ; Elision n'est qu'un semblant de Paradis et n'accueille plus personne depuis des siècles ; les âmes supposées purger leurs peines puis partir ne sont jamais relâchées, condamnées à des peines éternelles, à l'encontre du principe même du cycle de la réincarnation." Elle avança vers le Prince des Ténèbres, impassible. "Et alors même que les Enfers devraient être reconstruits par ta volonté, des pans entiers restent en ruine, à commencer par ici, en Elision, où la moitié des temples sont encore effondrés." Elle fit un geste du bras, désignant l'endroit où ils se trouvaient comme exemple puis s'immobilisa face à lui, qui la fixait désormais. "Je ne connais qu'une seule personne capable d'influencer ton domaine et tes serviteurs à ce point. Et j'en conclus donc que ton domaine est la parfaite incarnation de ton âme en train de pourrir. Une charogne divine dont l'odeur empeste."
"Fais très attention à ce que tu es en train de dire." Souffla-t-il.
"Lorsque nous nous sommes combattus dans mon royaume, tu flamboyais. Mais ici... Tu n'es qu'une ombre Hadès. J'ai parcouru les Enfers, j'ai vu la beauté ancienne sous leur moisissure, j'ai vu les lois initiales emplies de justice et de grandeur que tes titans ont rayées et remplacées par des règles iniques. Je ne peux pas régner en ton nom sur un domaine vicié sans réagir. Alors je te demande une chose: quelle est la cause de tout ceci? "
"Pourquoi as-tu trahis Babylone déesse déchue, t'exiler ne te suffisait pas? C'était par volonté de vengeance n'est-ce pas?" Ce fut elle qui recula cette fois, piquée à vif par l'attaque soudaine prononcée d'une voix parfaitement calme.
"Très bien Hadès si tu refuses de répondre c'est ton choix. Mais ne me sous-estimes pas, si tu veux danser ainsi, nous serons deux. Je refuse de croire qu'un dieu mort vivant comme toi ait pu me vaincre. Je refuse d'accepter que le seul..." Elle se mordit la lèvre, ne finissant pas sa phrase.
"Qu'allais-tu dire? Accepter que le seul quoi Ereshkigal?" Demanda-t-il, ayant parfaitement perçu l'hésitation brève dans les paroles de la divinité face à lui.
Elle le fixa de son regard minéral d'un vert sombre, le défiant du regard sans répondre, puis remit sa capuche sur sa chevelure d'un blond pâle, masquant d'un voile d'ombre son visage de succube, où seuls brillaient désormais les faibles reflets de la chaîne qui lui ceignait le front.
"Tu m'as donné six mois. Je vais les employer à rechercher ce qui provoque une gangrène ici et je vais l'amputer dés que je l'aurais trouvé, tu peux me croire. Et d'ici là, un vent de réforme va souffler aux Enfers." Gronda-t-elle. "J'ai convoqué tous tes spectres demain. Regarde moi bien depuis Elision et observe comment agit une véritable divinité des Enfers."
Elle disparut dans un éclat de cosmos blanc, ne lui laissant pas le temps de répondre. Au sol, les fleurs qui se tenaient à proximité d'Ereshkigal lorsqu'elle avait fait enflé son cosmos étaient désormais fanées et formaient un cercle de désolation.
Pensif, il se retourna vers le mélange de pigments. C'était cela la teinte qui lui manquait. Minutieusement, il y ajouta quelques particules de blanc. La teinte était plus vive désormais. Parfaite.
Etait-il la version décadente de lui-même? Un mort vivant? Sans doute avait-elle raison. Plus rien ne lui importait. Il n'y avait plus de colère, plus de vengeance possible, plus que le vide et l'étreinte glacée de la tristesse qui engourdissaient tout. Peu lui importait ce qu'elle ferait des Enfers. La véritable damnation était déjà dans son âme depuis la mort de Perséphone et tout avait empiré avec sa dernière défaite face à Athéna. Il ne pouvait plus rien faire, ni contre elle, ni contre l'humanité. Même la haine qu'il ressentait s'était changée en un froid mortel. Il avait l'impression d'être prisonnier d'un chaos glacé.
Il devait cependant reconnaître une chose: Ereshkigal avait du cran dans une situation telle que la sienne pour se comporter ainsi. Presque malgré lui, il sourit. Puis lentement, il commença à tracer son dessin sur la toile face à lui.
