Bla Bla de l'auteur.
Auteur: Uasti
Publication du chapitre : le 15/01/2021
Disclaimer: Masami Kurumada est l'auteur de l'œuvre originale.
RAR : Merci Libellule et Setsuna pour vos commentaires, réponses déjà envoyées par MP! Avec les vacances, on a perdu pas mal des habitués occupés à prendre du bon temps! ^^ Mais on a apparemment gagné des nouveaux lecteurs! J'attends avec impatience vos réactions, qui me font toujours super plaisir! Alors si vous aimez cette histoire, n'hésitez pas à me faire un retour!
Dans ce chapitre : *rire démoniaque de l'auteur sadique* Mouahahahahahaha! Quoi ça ne vous avance pas? Ah?! Heu alors... Une discussion philosophique, un ange de gloire, un trident, une fenêtre, du vernis à ongle, de l'émancipation et heu... une brochette? *Pardon*. Bonne lecture !
Chapitre 29 - Impermanence
Le chevalier de la Vierge s'inclina respectueusement, en un salut qui lui fut rendu en retour par l'ancien, qui était toujours le chef de la petite communauté qui avait élevé Shaka, et dans laquelle il était revenu vivre depuis une semaine. L'homme qui l'avait trouvé près du Gange alors qu'il n'était qu'un nouveau né le regardait avec une bienveillance sereine et patiente.
"Que puis-je pour vous aujourd'hui jeune maître?" S'enquit le vieil homme alors que Shaka venait de le rejoindre. Tous deux portaient l'habit traditionnel couleur safran des moines bouddhistes en Inde. Au loin, on pouvait entendre le chant de la récitation de sûtras, dans laquelle étaient plongés la plupart des moines à cette heure matinale de la journée.
Ils se trouvaient dans les jardins du vihara, seuls sous une pagode au centre de laquelle, au sol, un mandala était en train d'être dessiné depuis plusieurs jours par les moines, avec un enchevêtrement complexe de couleurs et de motifs. L'œuvre en sable prendrait sans doute encore plusieurs dizaines d'heures de travail minutieux avant d'être achevée et de former un cercle parfait. Puis elle finirait balayée d'un revers de main, effacée pour marquer l'impermanence de toutes choses.
"Que penseriez-vous d'un moine qui tenterait de sauver ce mandala?" Demanda Shaka.
"Il ne ferait que repousser l'inévitable effacement de ce qui est éphémère." Répondit tranquillement l'ancien. "Une lutte bien vaine..."
"Vaine... Je le comprends." Acquiesça Shaka. "S'il s'agit de sa fierté d'avoir créé une œuvre, ce n'est que satisfaction d'égo. S'il s'agit de préserver l'œuvre pour sa beauté intrinsèque, ce n'est que tenter de lutter contre l'impermanence et refuser le cycle de toutes choses, qui doivent vivre puis mourir..." Murmura le blond, qui avait ouvert les yeux pour contempler le mandala à moitié inachevé.
Autour d'eux, tout était calme et paisible. Dans les herbes, Voltaire, qui avait suivi son maître, essayait d'attraper un papillon multicolore, qui allait toujours se poser un peu plus loin après chaque attaque du félin miniature.
"Etes-vous ce moine qui tente pourtant de sauver le mandala jeune maître?"
"J'imagine que je suis en train d'essayer de le sauver, en quelque sorte." Sourit le blond. "Mais avec une armure et en tuant pour cela."
"Votre compassion vous a poussé à devenir chevalier d'Athéna."
"Et devenir Chevalier m'a fait découvrir le concept étrange de mal nécessaire..." Shaka posa son regard sur l'ancien, qui l'observait calmement. "Un concept bien incompatible avec celui de compassion. J'ai tué. J'ai commis des actes impardonnables par bien des aspects. Et il est bien possible... possible qu'une part de moi ne soit même pas capable de se rendre compte de l'horreur de tout cela." Il pensa à la brèche béante dans son esprit, qu'il n'arrivait toujours pas à sonder. A cette présence ancienne en lui. "Comment pourrais-je atteindre l'éveil alors que je ne ressens pas de compassion pour mes ennemis?" Il baissa la tête, observant le mandala. "Comment pourrais-je atteindre l'éveil si par certains aspects je ne suis peut-être même pas humain..."
Le vieux moine l'observa en silence, puis s'approcha lentement de Shaka, avant d'appuyer avec son pouce sur le front de la Vierge, qui tressaillit mais ne bougea pas.
"Alors vous avez compris jeune maître? Après tout ce temps, vous vous connaissez vous-même." Shaka fixa son regard bleu à celui de l'ancien. Il n'eut pas besoin de lire ses pensées pour savoir et comprendre ce qu'il signifiait.
"Vous avez toujours pensé que je portais l'essence du divin. Jusqu'à présent, je croyais que vous m'assimiliez à la nature divine d'un bouddha et pas à un Deva au sens littéral du terme."
"J'ai rapidement compris que Bouddha vous a choisi comme disciple pour cela. A cause de cette lumière en vous. J'ignore cependant quel type de Deva vous êtes."
"Je n'ai jamais compris pourquoi... il m'avait choisi."
"C'est une question que vous devriez lui poser directement. Ne vous êtes vous pas assez puni vous-même en vous sentant coupable de devenir chevalier? Ce sont vos doutes qui vous empêchent de l'atteindre. Il est toujours là."
"Mes doutes... Ma culpabilité? Je ne suis même plus certain de ce que je suis. Le contenu? Le contenant? Il y a une ombre dans mon esprit que malgré mes méditations, je n'arrive ni à lever ni à atteindre."
"Vous demeurez son disciple. Mais le chemin de l'éveil est toujours individuel. Pureté et impureté sont personnelles, nul ne peut purifier autrui. Son enseignement ne peut que montrer la voie. C'est à chacun, ensuite, de la parcourir. Et si vous êtes un Deva, par bien des aspects, ce chemin est plus facile, mais aussi bien plus difficile pour vous. Quels sont vos principes en tant que Deva jeune maître?"
Shaka fronça les sourcils. Comment résumer ce qu'incarnait Shamash?
"La justice et l'équité. Le soleil qui disperse les ténèbres, celui qui expose en pleine lumière le mal et l'injustice. Tels sont ses principes." Il avait failli dire mes principes. C'était perturbant...
"Un principe de justice qui explique aisément votre attrait pour Athéna, ainsi que votre volonté de croire en la justice du précédent Pope malgré ses agissements. Je me souviens de nos conversations lorsque vous reveniez ici. Vous disiez que parfois, la justice requiert un mal nécessaire. C'était l'enseignement du chevalier qui vous a servi de maître. Cela était aussi, je le pense, votre opinion de Deva qui rend justice."
"C'est exact."
"Le chemin de l'éveil est plus complexe pour une divinité. Vos capacités sont plus grandes que celles d'un humain bien sûr, mais la tentation de l'égo et de se penser supérieur au samsara est également plus forte. Même les Devas sont pris dans la roue, tant qu'ils n'atteignent pas l'éveil. Et si votre principe fondateur est la justice, la tentation pour vous de vous croire supérieur doit être grande. D'où notamment, votre manque potentiel de compassion pour vos ennemis que vous assimilez à des condamnés et votre haine du doute, qui remettrait en cause votre sentence. Mais par ailleurs, vous êtes aussi et avant tout humain."
Shaka ferma les yeux, réfléchissant aux paroles de l'ancien.
"Parce que je me pense comme tel?"
"Nous sommes ce que nous pensons. Tout ce que nous sommes résulte de nos pensées..."
"Avec nos pensées, nous bâtissons notre monde." Termina Shaka, ayant parfaitement reconnu la citation du Bouddha.
"Vous ressentez de la compassion. Vous vous souvenez comme moi des heures que vous avez passé au bord du Gange, pleurant sur le sort des hommes alors que vous n'étiez qu'un enfant. Un Deva peut-être. Mais aussi un enfant qui se pensait humain... Cette compassion n'est pas que pitié ou empathie. Elle est aussi courage. Courage de dire ce qui doit être. Et parfois aussi, courage de faire." Le vieil homme prit la main de Shaka entre les siennes. "Vous ne manquez ni de courage, ni de compassion jeune maître. Mais vous devez vous souvenir que le mal n'est jamais nécessaire. Si la haine répond à la haine, comment la haine finira-t-elle? Justice n'est pas vengeance. Rappelez-vous de ses dernières paroles."
"Toute vie est précieuse..." Les dernières paroles que Bouddha lui avaient adressé.
"Oui, même celles de vos ennemis."
"Eprouver de la compassion pour ses ennemis comme pour tout les autres..." Shaka se rappela soudain sa confrontation à Hadès, alors qu'il accompagnait Athéna. Il n'avait pas voulu voir la détresse de Shun. Il savait qu'il devait être sacrifié. Mais il comprenait désormais. Athéna avait éprouvé de la compassion. Et Athéna savait que pour arrêter la guerre, c'était le véritable corps d'Hadès qu'il fallait frapper. Mais elle l'avait imploré pourtant, essayant malgré tout de raisonner le dieu des Enfers. Même envers son pire ennemi, elle avait preuve de bienveillance... Pour sauver Shun, mais aussi Hadès... Sa réflexion fut interrompue par la voix de l'ancien.
"L'éveil est la force de la compassion absolue. Il n'est ni disparition ni indifférence. Il est la connaissance de la vérité absolue de l'univers. Et la voie de l'éveil peut s'atteindre de bien des manières. Et parmi ceux qui l'ont atteint, tous ont refusé de demeurer indifférents, comme vous l'avez fait en devenant chevalier. Comment être content et satisfait alors que le reste de ses frères et sœurs est enchaîné à la roue du samsara? Si les bouddhas sont revenus pour nous apporter leur enseignement, c'est afin de tous nous aider à nous libérer également. Si des Devas ont atteint l'éveil, ils sont revenus ensuite pour régner et faire appliquer les principes du Dharma en utilisant leurs capacités plus grandes que celles de tout homme. Si le Bouddha vous a choisi, c'est qu'il sait sans doute que vous serez apte à vous éveiller et à agir pour perpétuer son enseignement, à un niveau qu'aucun homme mais que seul un Deva peut atteindre."
Shaka posa sa main libre sur celles de l'ancien, qui lui tenait encore la main.
"Je vous remercie Maître."
"Je ne suis qu'un vieil homme." Sourit l'ancien. "Et je me dois également de vous rappeler que selon le principe du respect de la voie du milieu, l'ascèse que vous observez depuis votre arrivée n'a que trop durée. Vous devriez reprendre des forces et vous restaurer, avant de retourner à votre méditation."
Shaka sourit. Il était en train de se faire sermonner avec douceur parce qu'il avait observé un jeûne depuis son arrivée. Depuis une semaine, il avait passé le plus clair de son temps à méditer et renforcer son esprit en reconstruisant des barrières mentales pour ne lire les pensées de ceux qui l'entouraient que lorsqu'il le souhaitait.
"C'est bien noté Maître."
A côté d'eux, Voltaire surexcité traversa le mandala au sol à toutes pattes, faisant voleter le sable et les dessins complexes en couvrant son pelage blanc de sable multicolore, alors qu'il chassait toujours dans l'air matinal son papillon joueur, dans une joyeuse et vivante incarnation de l'impermanence.
...
Fière gardienne des lieux, droite au milieu de l'immense salle où elle se trouvait, l'armure du dieu des Enfers semblait contempler de son froid masque de métal la déesse qui lui faisait face.
La protection étincelante de noirceur était figée mais sa pose donnait l'impression qu'elle pouvait bouger et descendre de son piédestal à tout moment pour empêcher tout visiteur d'entrer. Elle tenait dans l'un de ses gantelets l'épée d'Hadès et de l'autre, le fourreau de l'arme, presque comme s'il s'agissait d'une seconde épée. Ses ailes puissantes lui donnaient une aura d'ange exterminateur, magnifique incarnation de l'Ange de la Mort.
Ereshkigal s'approcha de la figure de métal, levant la main pour retracer d'un doigt ganté de noir le contour de l'une des plumes qui ornaient les ailes. L'armure semblait s'être régénérée ou avoir été réparée. Elle ne portait plus aucune trace du combat violent qu'elle avait permis à Hadès de remporter grâce au tranchant inattendu de ses plumes, qui pouvaient se transformer en autant de lames acérées. L'armure vibrait légèrement, de manière presque imperceptible.
"Comment peux-tu être encore en vie après avoir touché mon sang?" Souffla la déesse.
Il y eut un silence, puis des bruits de pas qui s'approchaient et qui résonnaient sur les dalles de marbre. Une servante fut bientôt inclinée devant Ereshkigal.
"Votre Majesté, sa Majesté Hadès va vous recevoir, je vais vous amener à lui si vous voulez bien accepter de me suivre."
Ereshkigal lui fit signe de procéder et lui emboîta le pas. Lorsqu'ils s'étaient séparés la veille suite à leur conversation, le dieu des Enfers lui avait demandé de le rejoindre en Elision à la première heure le lendemain et elle se savait attendue. Mais bien évidemment, on ne se téléportait pas dans un éclat de cosmos dans le lieu de résidence d'Hadès. Il tenait à son calme, ce qu'elle pouvait aisément comprendre.
Elle était surprise cependant d'avoir dû se rendre dans son temple principal. Lieu étonnant s'il tenait à travailler sur un projet d'armure. Elle se serait attendue à... Quoi d'ailleurs? Une forge infernale peut-être? Avec de la lave en fusion en toile de fond? Dur à dire. Certainement pas, en tout cas, au dieu des Enfers qu'elle finit par trouver debout dans ce qui semblait être son réel atelier de peintre, revêtu d'une de ses habituelles toges noires. La servante sortit en fermant discrètement la porte, laissant les divinités seules après avoir annoncé Ereshkigal, fort inutilement, puisqu'il avait certainement perçu son arrivée depuis qu'elle s'était matérialisée en Elision.
La pièce était baignée de lumière et un pan entier de mur, rythmé par des colonnes, donnait sur l'extérieur et une large terrasse avec une vue élevée sur les collines alentours, parsemées de temples. Des nombreuses toiles de tailles variables étaient couvertes par des draps, certaines étaient posées contre les murs. D'autres semblaient sécher. Plusieurs chevalets parsemaient l'endroit. Des tables et des nombreuses étagères étaient couvertes de matériels et produits divers. Près du pan de mur ouvert, une méridienne couverte d'un tissu noir et presque soyeux semblait inviter au repos, une table basse près d'elle, couverte de dessins et de quelques livres.
Si un atelier d'artiste pouvait sembler improbable, le thème commun à la plupart des toiles cependant, allait parfaitement avec l'identité de celui les ayant peintes. Des scènes de guerre presque insoutenables tellement elles paraissaient réelles. Des images de douleur et de peine qui déformaient les visages des sujets et vous déchiraient l'âme. Et certaines toiles cependant, étaient heureuses et apaisées, là où la souffrance n'était plus, la mort dominait, amenant sa consolation et sa douceur. Mais ces toiles semblaient anciennes et certaines étaient décrochées et remisées au sol, contre le mur. Les toiles les plus récentes, posées près des chevalets ou sur eux, pour celles qui n'étaient pas couvertes d'un voile, étaient glaçantes de tristesse, ou, pour les pires d'entre elles, donnaient, au delà de la tristesse, le sentiment d'un abîme immense à affronter... le vide.
Elle réalisa que c'était sans doute la première fois qu'elle voyait Hadès dans un endroit qu'il semblait réellement habiter. Tout le reste était froid et impersonnel. Mais ici, une part de lui était visible et s'exprimait.
Hadès observait sans mot dire Ereshkigal, alors qu'elle contemplait les lieux avec une curiosité non feinte, qu'elle ne cherchait d'ailleurs pas à dissimuler. Pour une fois, la déesse ne semblait pas sur ses gardes, mais demeurait immobile pourtant, comme craignant de perturber le lieu. Contrairement à la veille, elle n'affichait pas d'hostilité initiale, mais juste de la curiosité. Et contrairement à la veille aussi, où sa silhouette était d'or et de sang, elle portait une longue robe d'un blanc pur, à la coupe empire, mais qui dévoilait sa clavicule et dénudait ses épaules. Une étrange croix noire était formée par le dessin de deux bandes en satin, l'une horizontale, qui encerclait le haut du bustier de la robe, contrastant avec la peau pâle de la déesse, et l'autre bande qui traversait la robe verticalement, allant rejoindre le bas de la jupe d'un côté, et de l'autre, le cou de la déesse, lui même entouré d'une bande de satin, presque comme un collier de tissu. Ses cheveux étaient libres et lui tombaient jusqu'à la taille, dans une cascade d'un blond pâle. Comme toujours, elle portait des gants, qui lui remontaient le long des bras. Et comme toujours aussi, son front était partiellement couvert par un bijou, dont la gemme centrale, un diamant taillé en forme de poire, était suspendue et entourée par de fines chaines d'or blanc, trois de chaque côté, qui allaient se perdre dans sa chevelure. Elle ne portait pas de maquillage, à part un léger dégradé noir et argent sur les paupières, qui renforçait son regard d'un vert sombre.
"Tu ne risques pas de tuer les toiles. Tu peux les observer de plus près si tu le souhaites." Finit-il par dire, alors qu'à part un simple échange de regards, ni l'un ni l'autre ne s'étaient réellement salués à l'entrée de la déesse. Elle plissa les yeux mais ne répondit pas à la moquerie à peine voilée.
Alors qu'elle se mit à se mouvoir dans la pièce, il réalisa que sa robe longue n'en était pas vraiment une, puisqu'elle était fendue des deux côtés et qu'elle portait un pantalon et des bottes noirs en dessous... Toujours prête à se battre, même lorsqu'elle semblait vouloir adopter les codes d'Elision où la violence était en théorie interdite... Hadès réalisa soudain à quel point ce que portait Ereshkigal pouvait aussi être un reflet d'elle : toujours prête à un éventuel combat, comme si elle vivait perpétuellement en alerte, toujours couverte de manière à éviter les contacts inutiles et protéger les autres d'elle-même, mais pourtant suffisamment attachée à son apparence pour mettre en valeur sa beauté, proprement divine mais également mortelle, littéralement.
Indifférente au regard qu'elle sentait peser sur elle, Ereshkigal, après avoir observé longuement un tableau d'une scène de bataille qui semblait issue d'une précédente guerre sainte, s'approcha de l'un des tableaux encore sur son chevalet et qui semblait inachevé puisqu'une palette humide était posée à proximité. Pourtant, la toile était cachée par un drap. Elle n'aurait su l'expliquer, mais ce tableau précis l'intriguait. Parce qu'elle sentait que c'était celui sur lequel Hadès travaillait ce jour là, dans le temple abandonné. Celui pour lequel il cherchait ce rouge ci-particulier. C'était ce fameux rouge qu'elle voyait sur la palette posée à côté.
"Tu peux observer toutes mes toiles sauf celle-ci." L'informa Hadès, alors que la déesse s'en approchait pour soulever le drap qui couvrait la peinture. Elle se tourna vers lui pour l'observer avec un sourire ironique sur le visage.
"Si tu n'aimes pas montrer tes œuvres inachevées, il ne fallait pas me laisser voir les Enfers..."
Et voilà qui était un juste retour de bâton après sa petite pique d'accueil. Il sentit le coin de ses propres lèvres se retrousser en un sourire presque amusé. Elle lâcha le coin du voile qu'elle allait soulever.
"J'ai une autre œuvre inachevée à te soumettre." Répondit-il, lui désignant l'une des tables plus loin, qui était couverte d'esquisses, de schémas et de dessins divers.
Elle obéit à l'invitation et se rendit près des esquisses, alors qu'il observait sa réaction avec intérêt. D'abord surprise une fois suffisamment proche, elle se mit cependant rapidement à saisir les uns après les autres les feuillets, effleurant parfois certains dessins avant de les reposer, puis de prendre une autre feuille pour l'examiner, et enfin revenir parfois sur une esquisse qu'elle avait déjà vue. Il la vit retirer l'un des gants qu'elle portait, puis retracer de son index nu l'un des dessins, comme si le fait de toucher le papier lui permettait de mieux appréhender ce qu'elle voyait. Pour quelqu'un qui ne pouvait rien toucher sans le tuer, elle était particulièrement tactile avec les objets. En cet instant, elle avait oublié la présence d'Hadès et était totalement absorbée, fascinée presque, par ce qu'elle contemplait.
Il l'observa sans mot dire, alors qu'après plusieurs minutes d'examen silencieux, elle semblait réfléchir désormais, les yeux toujours fixés aux dessins.
"Tu vas utiliser mes épées comme matériau de fabrication... Ces armures... Elles sont magnifiques." Murmura-t-elle. "Mais..." Elle pointa les uns après les autres les dessins. "Cette armure est absolument incompatible avec ma manière de me battre. Ici les épaulettes sont trop lourdes, là le buste est trop rigide. Celle-ci est une hérésie, jamais je ne mettrai une chose pareille. Il parait que certaines déesses ont des armures avec des jupes, mais honnêtement, qui peut se battre comme ça? J'ai besoin de mes jambes. Celle-ci n'est pas assez couvrante, autant ne pas porter d'armure. Et celle-ci l'est trop, j'ai besoin de pouvoir accéder aisément à l'intérieur de mes bras pour les entailler si besoin. Mon sang est une arme à laquelle je dois pouvoir accéder. Pas mes mains cependant, elles doivent être couvertes au risque que je ne touche par inadvertance un allié. J'aime les jambières de celle-ci. Le buste de celle-là aussi. Et je déteste le casque de celle-ci. Trop... brutal." Elle se tourna vers Hadès, qui s'était approché d'elle et se tenait à quelques pas, regardant lui aussi les dessins au fur et à mesure qu'elle les désignait. "Aucun de ces projets ne me convient parfaitement."
"L'inverse aurait été inattendu." Répondit-il calmement, semblant pourtant satisfait de l'opinion apportée. "J'avais besoin de connaître tes préférences afin de travailler plus sérieusement sur des projets plus concrets. Il y a cependant une armure dont tu n'as pas parlé." Il désigna l'une des esquisses. C'était celle qu'elle avait caressé du doigt en retraçant la courbe du dessin.
"J'aime ces ailes. Chaque plume est une lame affûtée comme un rasoir. Je passe ma vie dans des tenues qui m'empêchent de tuer par mégarde en touchant quelqu'un sans le vouloir... Mais au combat... Mes pouvoirs deviennent un atout et ne sont plus un handicap. J'aime cette idée de puissance libre et affichée. Ses ailes disent ce qu'elles sont: une promesse de mort. Mais je n'aime pas l'armure associée. Etrangement il lui manque quelque chose. Je ne saurais pas dire quoi. Ces ailes ressemblent à mon cosmos, à ce qu'il donne à voir de moi... Mort et menace." Elle avait les yeux fixés sur le dessin. "Mes pouvoirs sont une partie de moi, mais je refuse d'être définie par eux. Si les ailes de mon armure doivent ressembler à ça, alors il faudrait que le reste de l'armure montre autre chose. Je suis plus que le poison mortel que je porte en moi. Une armure divine doit vibrer avec son porteur. Elle est une part de son essence. Elle reflète celui qui la porte dans son ensemble. Ces projets sont magnifiques, mais je ne ressens rien qui me ressemble totalement."
"Si nous conservions ces ailes qui malgré tout semblent te plaire, que voudrais-tu donc montrer avec le reste de l'armure?" Elle réfléchit quelques instants, observant pensivement les dessins.
"Je n'en ai aucune idée. Il est difficile de se définir soi-même."
"Je vais donc prendre ma propre armure en exemple. Que perçois-tu en la voyant?"
"Je ne sais pas si ton armure te ressemble encore Hadès. Elle est plus vivante que toi..."
"Cela ne m'aide guère..." Elle prit un moment pour répondre, fixant toujours les dessins d'armure qu'elle avait sous les yeux. Hadès se tenait debout près d'elle, attendant qu'elle s'exprime.
"Ange de la Mort. Espoir et désespérance... Puissance, douleur et joie. En voyant cette armure, la plupart des mortels doivent avoir envie de s'agenouiller pour pleurer de terreur et d'extase à la fois. Si je prends les ailes comme exemple, il suffit d'observer leur tranchant. Les plumes de ton armure ont une étrange douceur malgré leur potentiel de destruction. Ton armure reflète à la fois les Enfers et Elision."
"Si mon armure représente mon domaine, que représente donc Azura pour toi?"
Elle quitta des yeux les esquisses d'armures, pour observer le visage calme de l'olympien. Il n'y avait aucune trace d'ironie sur ses traits ou dans son regard d'un bleu profond. Il attendait simplement une réponse, comme si celle-ci pouvait réellement l'aider à lui créer une armure qui lui soit propre.
"Un espoir. Une revanche sur le destin, sur ... ma vie d'avant. Une revanche aussi pour ces âmes condamnées à se battre dans la confusion jusqu'à leur prochaine incarnation. Elles aussi, je leur donnais une seconde chance, même au milieu du chaos."
"Une revanche ou une vengeance?"
"Quelle différence s'il s'agit d'une juste vengeance? La vengeance consume son porteur et n'apporte aucune joie, mais si elle est juste, elle est une punition nécessaire pour accomplir la volonté du destin. Certaines choses ne peuvent jamais être pardonnées et méritent leur dû."
"Le destin. La vengeance juste. A t'entendre, je pourrais presque être en train de lire une tragédie où Némésis apparaît. Némésis... Voilà un concept qui te résume à merveille non?"
"Encore une déesse qui n'existe que chez les poètes... C'est un reflet sombre et une coupe emplie d'amertume que tu me tends. Qui souhaiterait se voir résumer à mort et vengeance divine?"
Il y eut un silence, où il l'observa pensivement.
"Némésis... Je maintiens que cela te convient. Tu acceptes de torturer les âmes sans remord, mais seulement si cela fait partie de la peine qu'elles méritent et qu'il s'agit donc d'une forme de vengeance juste envers les crimes commis. L'injustice te répugne, preuve en est le fait que tu n'as pas pu t'empêcher de mettre de l'ordre aux Enfers. Et tu es aussi une excellente Némésis au sens commun du terme. Ennemie ou adversaire, je suis bien placé pour connaître ta puissance." Il marqua une pause, puis eut un sourire ironique. "Par ailleurs, en matière de résumé lapidaire, ne penses-tu pas que tu es bien plus agressive que moi?"
"Tu fais référence à ton surnom de dieu mort vivant? Je croyais que mon jugement ne t'atteignait pas? Je le trouve parfait."
"Ce sera donc Némésis pour ton armure." Conclut-il, préférant visiblement ignorer le ton moqueur de la réponse de la déesse. Le ton était dénué d'animosité ou d'acidité. C'était un jugement basé sur des faits. Et elle comprit soudain à quel point il avait dû l'observer et l'analyser, pour être capable de la résumer ainsi, en quelques mots.
"Je sentais peser sur moi le regard des titans, mais tu m'as observée bien plus qu'eux en réalité." Constata-t-elle. Il ne chercha même pas à nier. Ses yeux bleus l'observèrent comme pour la sonder.
"J'ai passé les derniers millénaires à rechercher la rétribution divine. Et lorsque celle-ci n'est plus à ma portée et que je ne peux plus l'accomplir, je me retrouve à devoir te combattre, toi qui en es l'incarnation... Toi qui régnais dans un Enfer aussi absurde que les miens. Toi qui avais accompli ta vengeance en brûlant ta propre civilisation. Tu riais devant la mort en te vidant de ton sang. Tu riais devant l'absurdité et la tristesse de tout... Tu riais, même à l'agonie, parce que tu voyais toi aussi l'ironie du sort... Je ne comprenais pas comment tu pouvais encore rire... A mes yeux, presque tout n'est que tristesse absolue. Mais tu riais, toi qui es marquée bien plus que moi par la mort, dans ta propre chair et ton cosmos. Comment aurais-je pu te tuer? Oui je t'ai observée. Et je continue à le faire."
"Là vois-tu, c'est moi qui ne sais pas si je dois le prendre comme un compliment ou une insulte. Je ne pense pas que mon destin soit aussi absurde que tu sembles le croire. Azura était loin d'être une absurdité à mes yeux. J'étais en train de changer ce monde et de le façonner à mon image."
"J'ai vu ton œuvre. Inachevée elle aussi. Comme mes Enfers. Comme Elision."
"Rectification. Mon œuvre en Azura était inachevée car encore en construction. Mais la tienne... Elle a été bafouée et avilie de ta propre volonté."
"L'humanité ne méritait pas mieux que ces Enfers là."
"L'humanité n'est pas responsable de la mort de ta femme. Tu confonds actes individuels et collectifs. Si je suis Némésis, rappelle-toi que Némésis corrige l'hubris et la démesure. Ta vengeance était disproportionnée." Rétorqua-t-elle.
"Tu as sans doute été plus mesurée, c'est certain, en ne faisant raser qu'une civilisation entière pour tes rancœurs personnelles." Répondit-il avec juste ce qu'il fallait de fiel dans la voix pour lui rappeler à quel point elle était mal placée pour le juger.
"Une civilisation, tu y vas fort. A peine un petit massacre d'une ville entière..." Elle sourit cruellement. "J'ai du sang sur les mains, pourquoi le nier? Mais j'ai frappé de manière ciblée. Tu tentes de détruire un monde dans son ensemble... Pourquoi? Parce que tu n'es pas capable de venger correctement ta fe..."
"Tais-toi." Ils s'affrontèrent du regard. Elle sourit alors que face à elle, il demeurait immobile mais irradiait de rage.
"De la colère? N'es-tu pas si mort finalement? Souhaites-tu que je t'achève? Moi aussi je t'observe. As-tu jamais réfléchi au fait que tu n'es qu'un hypocrite? Tu te drapes dans ta colère vengeresse pour ne pas assumer ta peine! Tu es incapable de faire ton deuil! Et tu préfères détruire l'humanité que de l'admettre! Reprends-toi! Tu es la Mort Hadès! Tous les dieux sont les gardiens de l'équilibre de l'univers. Tu ne peux pas fouler aux pieds ce que tu es!"
"Je t'interdit de parler de Perséphone!" Gronda-t-il
"Je ne suis pas tes titans ou tes soldats complaisants. Je ne me tairai pas. Jamais. Et si tu ne laisses pas partir Perséphone, c'est moi qui la détruirai." Répondit-elle avec un calme glacial.
"Si tu tentes quoi que ce soit contre elle..." Souffla-t-il. '"Je créerai un Enfer spécialement pour toi."
"Fais-le. Et donne-lui le nom de mon père. Ce sera parfait." Cracha-t-elle. "Tu n'as ni le monopole de la douleur, ni le droit de me juger sans savoir ce qui me hante. Tu veux savoir pourquoi je ris devant la mort? Mais parce que je n'ai rien à en craindre! Ton Enfer est comme le mien: déjà vécu et dans le passé! Il n'existe plus que dans ton esprit! Tu te raccroches à une ombre au lieu d'accepter la réalité. Elle s'est suicidée! Tu ne la reverras jamais! Conserver son corps ici est une aberration! Elle te pourrit de l'intérieur!"
"Tu penses que seule la mort de Perséphone me détruit? Ne vois-tu pas le reste? De tous nos millénaires d'existence, que reste-t-il?! De ce qui t'étais précieux, qu'as-tu conservé? Tout est corrompu par le temps, même pour nous qui sommes immortels. Tu aimes le cycle et l'ordre des choses? Je le hais! Tout meurt puis renaît? C'est un mensonge! Tous les dieux anciens ont disparu et tu sais très bien comme moi pourquoi. Le cycle les a usés et ils ont fini par se donner la mort pour rejoindre l'Ether et ne plus jamais se réincarner. L'oubli! L'oubli est la seule chose qui soit précieuse, à la fin de tout!" Au fur et à mesure de ses paroles, sa voix, d'abord emplie de colère, s'était calmée peu à peu, comme arrivant à un constat résigné. "Je suis las. Las de me battre. Las de veiller une humanité qui ne mérite rien d'autre que l'abandon."
"Si tu meurs Hadès, les Enfers s'effondreront à nouveau. Tu ne peux pas..."
"Je le sais. Je vais dormir. Simplement dormir. Eternellement." Souffla-t-il, sans l'ombre d'un doute dans la voix.
"C'est hors de question! Comment peux-tu abandonner ta propre vie?" S'emporta-t-elle.
"Tu n'es pas en position de me dicter mes choix." Répondit-il d'un ton sombre mais calme.
"Si. Parce que tu as une dette envers moi. Tu me dois Azura et une armure. Les Enfers ne sont qu'un acompte Hadès."
"Une dette? C'est toi qui en as une. Je t'ai laissé la vie sauve..."
"Et en conséquence, tu es responsable de ma protection désormais. C'est ce que tu as dit toi-même au bord du Léthé non?"
"Tu déformes mes propos."
"Vraiment? Prendrais-tu donc le risque de laisser une seconde reine pouvoir se faire tuer en ton absence pendant que tu dormiras dans un bienheureux oubli?"
"C'est très exactement pour cette raison que je vais te créer une armure Ereshkigal. Et tu pourras rire à nouveau en étant couverte de sang, mais celui de tes ennemis cette fois... Je ne m'inquiète absolument pas pour toi." Il souriait presque désormais. "Et je resterai ainsi le seul... dieu à t'avoir vaincue."
"Et si je me retourne contre toi en allant t'égorger dans ton sommeil?" Répliqua-t-elle, acide, ayant très bien entendu la manière dont il avait accentué ses derniers mots.
"Cela me semble peu probable. Tu l'as dis toi-même ce jour là... Je suis le seul..." Ce ton à nouveau. Elle frémit. Son lapsus n'était apparemment pas tombé dans l'oreille d'un sourd ce fameux jour. Elle le défia du regard, le forçant à assumer ce qu'il sous-entendait.
"Le seul quoi?"
Il n'avait aucune expression lisible sur son visage. Lentement, avec une assurance proprement majestueuse, elle le vit s'approcher puis tendre le bras vers elle, levant la main vers son visage alors qu'elle soutenait son regard avec une lueur meurtrière dans ses prunelles vertes.
"Le seul à pouvoir faire ceci." Répondit-il. Elle fut bientôt frappée par un léger claquement de ses doigts sur son front, qui fit frémir le bijou de tête qu'elle portait.
Elle voulut répliquer, mais ses lèvres demeurèrent closes.
Parce qu'elle ne savait plus ce qu'elle voulait dire.
Parce que ça n'avait plus aucune importance.
Parce que là face à elle, le dieu des Enfers souriait du tour qu'il venait de lui jouer, en un sourire amusé mais sans malice, les traits de son visage parfait comme adoucis et apaisés, encadrés par ses longues mèches noires.
Parce que là face à elle, l'Ange déchu était redevenu, le temps éphémère d'un simple sourire, Ange de gloire. En ce fragile instant de grâce, ses yeux bleus d'ordinaire emplis d'un immense vide avaient perdus leur lueur hantée. L'ombre dans ses yeux était apaisée, son regard était enfin vivant. Ses pupilles disaient ce qu'aucun mot ne pouvait exprimer : la bienveillance, la compréhension, une immense empathie, une noblesse infinie, mais aussi le poids d'une puissance universelle capable de déplacer les planètes et celui de millénaires d'existence sur les épaules. Puis douleur et tristesse à nouveau, réapparaissant dans ses yeux avant de disparaître elles aussi, alors que son bras s'abaissait et que déjà il l'observait de manière détachée, son sourire effacé, tandis que le voile funèbre avait tout couvert à nouveau. Elle détourna le regard, baissant la tête.
Ca n'avait duré que quelques secondes d'immensité et de vertige, mais c'était comme s'il lui avait apporté sa bénédiction. Elle avait vu sa grâce, divine et absolue, qui se mourrait sous le vernis de noirceur. Et c'était magnifique et atroce en même temps, comme ses tableaux. Parce que c'était comme un testament et une demande de lui succéder, alors même qu'elle avait vu désormais ce qu'elle ne voulait pas voir disparaître dans le néant. Il la choisissait. Et elle ne voulait pas être choisie. Parce qu'accepter de lui succéder, c'était accepter sa disparition. Et elle ne voulait pas voir l'ange de gloire sombrer avec l'ange déchu dans un sommeil éternel.
"Tu es bien silencieuse Reine des Enfers. Je m'attendais pourtant à une réplique cinglante."
"Tu m'as... surprise." Elle plongea à nouveau son regard dans le sien, qui ne reflétait plus rien.
"Toutes mes excuses... J'imagine que tu ne dois pas avoir l'habitude d'être touchée." Il n'y avait aucune moquerie dans sa voix. Quoique... "Mais puisque cela a apparemment l'avantage de te faire taire, saches que je garderai cette option en dernier recours pour t'empêcher de proférer des inepties à mon encontre."
"C'est absolument mesquin comme méthode."
"Je suis mesquin et mort vivant, ne l'oublies pas..." Répondit-il ironiquement, avant de se tourner vers les dessins posés sur la table près d'eux. "Je te remercie pour tes indications et l'aide que tu viens de me donner. Il semble que nous ayons tous les deux du travail. Tu peux retourner aux Enfers, je te convoquerai à nouveau lorsque j'aurai de nouveaux projets à te soumettre."
Bien que surpris, Kanon attrapa aisément le trident que venait de lui lancer Poséidon. Ce n'était pas une vulgaire arme d'entraînement ou le trident quelconque d'un marina qui lui était confié : c'était le trident du dieu qu'il avait entre les mains, celui qu'il avait trouvé au Cap Sounion.
Il releva le regard vers la divinité, qui le fixait d'un air insondable, les yeux clairs de Jullian Solo transfigurés par la présence ancienne du dieu des océans. Aucune expression n'apparaissait sur son visage neutre. Il semblait évaluer Kanon.
"As-tu changé d'avis Dragon des mers ou es-tu toujours prêt à me suivre? Je peux confier cette mission à un autre général si tu le souhaites."
"Nul autre que moi n'est à même d'accomplir aussi bien cette tâche et vous le savez. Je ne vous trahirai pas."
"Mais il y a du doute en toi. C'est ta prêtresse n'est-ce pas?"
"Si vous tenez vos engagements, je n'ai aucune raison de faillir."
"Je libérerai Odin, je te l'ai promis. Et cela va me faire violer un traité ou deux... Zeus va certainement me demander des explications. Tu as intérêt à ne pas faillir, ni avec notre plan, ni avec ta prêtresse, parce que tout cela va me coûter a minima une convocation en Olympe. J'ai hâte d'y être... " Sourit le dieu, ne semblant pas inquiet pour autant.
"Je ferai ce que j'ai à faire."
Poséidon acquiesça en signe de compréhension, mais demeura silencieux quelques instants, jetant un regard vers la mer près d'eux, comme si celle-ci pouvait lui murmurer des secrets que lui seul entendait. Le dieu et le marina étaient pieds nus dans le sable, l'eau venait doucement caresser leurs chevilles avant de se retirer puis revenir. Comme toujours, la crique privée de Poséidon était d'une beauté absolue, parfaitement apaisante.
"Très bien..." Finit par murmurer le dieu, avant de reporter son regard sur son général en chef. "Dans ce cas, nous pouvons démarrer ta leçon du jour. Et pour information, je tiens à ce trident. Il s'agit d'un prêt."
Ishtar était trop seule désormais pour que son esprit accepte de la laisser tranquille. En présence de ses chevaliers, elle passait des heures à les taquiner inlassablement, mais seule... La liste des sujets de préoccupation était longue et il n'y avait pas que son imagination débordante, malheureusement, qui en était la cause. Elle n'arrêtait pas de réfléchir.
Premier problème évidemment: son divin persécuteur olympien. Elle savait pertinemment qu'il ne prendrait jamais le risque de renier ou d'attaquer ouvertement Héra. De ce point de vue, elle demeurait persuadée qu'il ne céderait pas à sa demande. Ces deux là avaient un mariage politique qui cimentait leur pouvoir. Une union où les deux étaient malheureux mais qu'aucun ne briserait. Zeus avait passé des millénaires à construire son empire, Ishtar savait qu'il ne prendrait jamais un risque pareil. Héra également était loin d'être stupide. Elle avait toujours redirigé son ire envers les maîtresses de son mari, mais jamais directement vers Zeus. Et cela ne faisait aucun doute, si elle en avait eu la possibilité, la Babylonienne savait qu'Héra l'aurait faite assassiner depuis bien longtemps. Pourtant, Ishtar devait agir contre Zeus avant qu'il ne décide de s'en prendre sérieusement à elle de nouveau. Peut-être pouvait-elle faire plier Héra là où lui ne céderait pas? L'olympienne ne serait pas difficile à provoquer, mais il fallait s'assurer qu'elle se retourne contre Zeus. Créer de la dissension aiderait Poséidon et Hadès à agir.
Ce qui l'amenait à son second problème. Ereshkigal, apparemment désormais liée d'une manière ou d'une autre à Hadès. Devait-elle se manifester? Une réunion de famille allait être inévitable, tôt ou tard... Elles n'avaient pas vraiment des rapports apaisés toutes les deux... C'était un euphémisme. Tout les opposait, de leur cosmos jusqu'à leur conception même de l'existence. Et Shaka... Lui aussi était un problème là dedans et pas des moindres et pas à cause du fait qu'il laissait un vide immense dans son lit... Enfin, pas seulement à cause de ça...
"Concentres-toi." Murmura Ishtar pour elle-même, s'auto infligeant un coup du plat de la main sur le front alors que son cerveau dérapait vers des contrées emplies d'images fort intéressantes.
Troisième problème. Il ne lui restait pas beaucoup de temps. Si Poséidon agissait contre Odin lors de la cérémonie des saphirs, comme elle le pressentait, elle savait que sa position en Asgard serait menacée. Kanon était aussi son chevalier à elle. Qui la croirait neutre? Elle s'impliquait déjà en le laissant faire, malgré son attachement pour Odin. Que cherchaient donc à accomplir ici Kanon et Poséidon? Ils risquaient de compromettre le seul refuge qu'elle avait contre Zeus. Mais à défaut d'avoir une confiance totale en Poséidon, elle avait une confiance absolue en Kanon et dans son jugement. Et c'est pour cela que quoi qu'il puisse se produire, elle le suivrait.
Dernier problème: sa relation avec Shaka bridait sa capacité à agir. Elle avait des scrupules... Elle ne se sentait pas vraiment concernée par la notion de fidélité. Mais elle doutait que Shaka soit du même avis qu'elle là-dessus. Il n'apprécierait certainement pas de la voir séduire à tout va pour atteindre ses buts. Et idem s'il était Shamash. Or, Ishtar était d'abord et avant tout cela: une arme de séduction massive. Ca allait compliquer sa tâche. Si elle avait été seule, elle aurait été prête à mettre dans son lit même Zeus si cela lui permettait d'être certaine de le détruire. Le chaos. Elle voulait lui infliger le chaos qu'il méritait. Et au delà même de la vengeance, elle voulait reprendre le pouvoir sur sa propre existence: elle voulait sa propre liberté d'agir, plus que tout. Quitte à faire le mal ou blesser autour d'elle? Elle n'aurait pas hésité avant. Mais maintenant? Shaka ne voulait pas d'une nouvelle guerre. Mais avait-elle le choix? Et elle ne voulait pas le blesser lui.
Elle caressa du doigt les pétales colorés d'une fleur tropicale face à elle. Elle se sentait aussi décalée dans sa vie actuelle que cette serre tropicale qu'elle avait fait apparaître au milieu du royaume d'Asgard. Une fleur sous serre. Elle ne voulait plus de serre. Elle ne voulait plus de cage.
"Mime?" Murmura Ishtar, cherchant son chevalier avec son cosmos. Il était encore à l'entraînement avec les autres guerriers divins.
"Ishtar?"
"Préviens Saga. Nous allons quitter Asgard quelques heures lorsque tu auras terminé."
"Depuis quand une déesse a des avocats?" Demanda à mi-voix Saga, surpris du lieu où ils se trouvaient. Lui et Mime, en civil, attendaient patiemment Ishtar et étaient coincés pour le moment dans une luxueuse salle d'attente privatisée spécialement pour eux.
Son interlocuteur, qui fixait avec fascination la fenêtre par laquelle on voyait la foule déambuler dans la rue, ensoleillée et sans aucune trace de neige, ne répondit pas immédiatement.
"Il parait que Poséidon a des sociétés non? Athéna aussi d'ailleurs... Ishtar n'en parle pas, mais je sais qu'elle a aidé quelques organisations en Asgard en les finançant. J'imagine qu'il est logique qu'elle ait quelqu'un pour gérer sa fortune? Elle ne restera pas toujours en Asgard et si elle veut avoir son propre domaine, je suppose qu'elle souhaite s'en donner les moyens."
"Tu ne trouves pas ça bizarre? D'être ici et de servir de garde du corps?"
"Ce n'est sans doute pas ce qu'il y a eu de plus étrange dans nos vies non?"
"Certes." Saga observa le profil de Mime, accoudé contre le cadre de la fenêtre, qu'il avait ouverte. Depuis leur hauteur, le bruit de la rue en contrebas semblait assourdi. Un air doux et léger entrait dans la pièce. "C'est la première fois que tu quittes Asgard?"
Le guerrier divin hocha la tête en silence. Voir les passants se promener tranquillement dans une rue ensoleillée était réellement étrange pour lui. De porter un simple pantalon et une chemise, sans besoin d'un pull ou d'épaisses bottes, c'était presque comme d'être nu et c'était une sensation bizarre. Son homologue grec, qui depuis son arrivée en Asgard semblait lutter contre le froid, donnait l'impression, à l'inverse, d'enfin revivre sous des températures plus clémentes.
Mime reporta son attention sur Saga, soutenant son regard. Le chevalier des gémeaux n'évitait jamais ses yeux, alors même qu'il savait pertinemment qu'il pouvait lire en lui.
"Tu devrais accepter la relation entre Ishtar et Kanon au lieu de t'en inquiéter..." Finit par dire le guerrier divin, après avoir plongé ses iris d'un rouge pâle dans le regard aigue-marine de Saga. "Ils se protègent mutuellement. Je sais que tu n'arrives pas à la cerner et que tu as peur de son influence sur Kanon..."
"Je croyais que vous étiez comme chien et chat avec Kanon. Tu le défends maintenant?"
"Kanon a besoin qu'on lui tienne tête, tu es bien placé pour le savoir non? Mais je pense qu'il cherche à faire le bien. Comme toi. Comme moi. Comme elle. Chacun à notre manière. Puis-je te poser une question Saga?"
"Tu viens de le faire..."
Mime sourit.
"Pourquoi me laisses-tu lire tes pensées sans même chercher à me cacher quoi que ce soit?"
"Tu ne lis que la moitié du livre. J'ai l'habitude que l'autre moitié partage mes pensées. Toi en plus, ça ne change pas grand chose pour moi. Et je n'ai rien à cacher."
"Tu es fatigué d'être seul face à tes pensées et celles de l'autre. Tu penses redevenir fou, parfois..."
"Mais je lutte contre."
"Pour Kanon." Ce n'était pas une question, mais un simple constat.
"Pour Athéna aussi. Pour moi. Mais pour Kanon surtout, c'est vrai."
"Je t'envie cela Saga, toutes ces personnes auxquelles tu tiens... Mais tu te sens seul malgré tout. Et tu m'as menti, il y a une chose que tu me caches. Et que tu te caches à toi même. Tes pensées disparaissent et se figent dés que tu penses au sanctuaire... Je vois de la culpabilité. De la peine. Le désir d'être laissé seul pour ne plus blesser. La peur d'être abandonné pourtant. Tu as été abandonné. Mais je ne sais ni par qui, ni pourquoi."
"Tu as raison, j'ai peut-être des choses que je ne souhaite pas te montrer finalement."
"M'en veux-tu?"
"Non. Ta présence a quelque chose d'apaisant. C'est comme un miroir qui me force à rester conscient de ce que je fais." Saga avait l'air songeur. "Mais toi aussi, tu possèdes des raisons pour lesquelles vivre et te battre."
"Ishtar? Hilda?"
"Ta musique. Ta musique est un don du ciel Mime."
"Répète-le en présence de Kanon s'il-te-plaît..." Sourit le blond. "Ton frère n'a pas du tout ton oreille musicale."
"Je n'y manquerai pas."
...
Elle n'avait presque pas dormi. Et depuis l'aube, Hilda s'était concentrée intégralement sur les préparatifs pour le rituel qui se tiendrait dés que la pleine lune serait levée.
Elle retint son souffle, tandis que dans son dos, sa sœur resserrait son corset. Elle expira lentement alors que comprimée, elle eut l'impression d'être littéralement mise en cage. La longue robe blanche de cérémonie à revêtir ensuite était lourde. Tout comme son rôle ce soir. Elle se laissa faire alors que sa sœur l'aidait à passer la tenue, faite d'étoffes précieuses, qu'il était impossible de mettre seule.
De légers tintements métalliques ensuite, alors qu'en silence, Freiya accrochait à sa taille, enclavée par son corset, un lourd bustier de métal. Elle ne bougea même pas la tête alors que sa cadette s'attaquait désormais aux épaulettes, puis finit par attacher une cape noire et rouge, avant de replacer la chevelure blanche de son aînée et lui fixer le diadème de cérémonie sur la tête.
Immobile, la Prêtresse observa son propre reflet dans le miroir de plein pied face à elle.
Certains disaient que la lignée des Polaris descendait d'Odin lui-même et ainsi vêtue, la prêtresse représentait parfaitement la raison de cette croyance. Elle ne dégageait plus rien de doux. Son aura était résolue et quasi guerrière, froide comme les neiges d'Asgard.
Le visage d'Hilda était calme, ses yeux ne reflétaient qu'une détermination aussi profonde que la couleur acier de ses pupilles. Elle savait ce qu'elle avait à faire. Il était trop tard pour ses doutes personnels. Son devoir passait avant elle-même.
"Tu ressembles à une Valkyrie. Tu es magnifique. " Murmura Freiya. "Tu es certaine que je ne peux pas assister à..."
"Non. Il n'y aura que moi et les guerriers divins dans la salle du trône. Le cosmos d'Odin va se manifester et de manière trop intense pour tu puisses le supporter si tu es là." Les yeux de la prêtresse s'adoucirent, alors qu'elle observait sa jeune sœur, encore derrière elle et que leurs regards se croisaient dans le miroir."Merci de m'avoir aidée à me préparer, ça a bien plus de valeur que tu ne peux l'imaginer. J'avais besoin d'être seule, je n'aurais pas pu avoir l'aide de quelqu'un d'autre que toi. Je n'aurais pas supporté même mes dames de compagnie... S'il te plaît, prie pour moi et notre réussite ce soir."
"Tout ce que tu voudras Hilda. Et lorsque tu seras suffisamment reposée, nous ferons une grande célébration pour fêter enfin dignement le retour à la vie des guerriers divins, mes fiançailles avec Hagen et pourquoi pas, les tiennes aussi d'accord?"
Hilda sourit malgré elle. Sa sœur était une romantique acharnée. Et la seule personne qui voyait à travers elle sa nervosité.
"Si... Si le rituel venait à me... fatiguer quelques temps et que tu dois me remplacer, tu pourras compter sur Hagen et Siegfried, mais, promets-moi de toujours rester cet oiseau libre que tu es. Tu es la seule qui avait vu le mal en moi. La seule qui a eu le courage de t'opposer à moi. Tu es aussi forte que moi. Ils pourront te conseiller, mais c'est ta propre opinion et ce que te dictera ton cœur qui devra prévaloir tu comprends?"
"Ne dis pas des choses pareilles."
"Promets-le-moi."
"C'est promis. Je promets quoi au juste d'ailleurs?"
"De rester libre. Je t'aime petite sœur."
"Je t'aime aussi grande sœur."
"Plus ou moins qu'Hagen?" La taquina l'ainée.
"Hilda!" Pouffa Freiya, rougissante. "Pas de la même manière, c'est sûr..."
"C'est quoi ce... Freiya... Vous avez...?! Tu as..."
"Il ne faut pas te mettre en retard! La nuit vient de tomber! Tu dois aller à la cérémonie!" S'éclipsa Freiya sans aucune subtilité, disparaissant trop rapidement pour être honnête dans une envolée de mèches blondes ondulées, battant retraite hors des appartements de la prêtresse.
Hilda fixa son propre reflet, face à elle. Il semblait prisonnier du cadre du miroir. Malgré tout, elle sourit, plus détendue. Il y avait quelque chose de réconfortant à se dire qu'au moins l'une des deux sœurs était apparemment hors de la cage...
Et pas qu'un peu...
Les yeux rouge pâle de Mime observaient les autres guerriers divins, debout dans la salle du trône, discutant entre eux en attendant l'arrivée de leur prêtresse. Tous étaient revêtus de leurs armures et une légère effervescence régnait dans les rangs. Seul Albérich, comme Mime, se tenait à l'écart.
Le guerrier divin d'Eta ne pouvait s'empêcher d'observer ou plus exactement, de décrypter ses collègues. La plupart n'étaient même pas conscients qu'il lisait leur cosmos. Seul Albérich l'avait regardé droit dans les yeux, souriant en coin, sachant pertinemment qu'il était en train de les sonder. Parce qu'il agissait exactement de la même manière, même s'il ne pouvait pas lui-même lire dans les pensées.
La plupart de l'attention était tournée vers Hagen, que les autres étaient en train de féliciter, parce que même si l'annonce de ses fiançailles avec Freiya n'était pas encore officielle, et sachant qu'ils avaient eu la veille la bénédiction d'Hilda, il venait d'en informer ses frères d'armes. Et il se faisait donc chambrer gentiment par ses camarades, alors que son visage d'ordinaire fier et un brin arrogant était pour l'heure ouvert et visiblement heureux.
Chacun regagna cependant rapidement sa place, en silence, alors que le cosmos d'Hilda approchait. Les huit guerriers divins furent bientôt alignés, formant un rang d'honneur, alors qu'ils s'inclinaient respectueusement à l'entrée majestueuse de la Prêtresse d'Odin dans la salle du trône.
Ishtar sentit parfaitement que Kanon avait dissimulé son cosmos et avait disparu de manière parfaitement suspicieuse pour quiconque connaissait son comportement habituel ici. Il avait donc fait son choix et allait obéir à Poséidon.
Elle soupira, puis décida que l'heure était suffisamment grave pour faire ce qu'elle ne faisait que rarement.
Quelques instants plus tard, la déesse était en train de faire sa manucure avec un air concentré, alors qu'inconscient des évènements qui se tramaient, Saga lisait paisiblement un livre prêté par Mime dans la chambre de Shaka, qu'il squattait avec son jumeau depuis son arrivée. Il n'était pas inquiet plus que ça du comportement de Kanon, qui en toute franchise, agissait de toute façon bizarrement depuis son arrivée, autant qu'il avait pu en juger. Il avait mis cela sur le compte de la frustration liée aux tentatives de séduction pour le moment inabouties, de son cadet.
Ils ressentaient au loin le cosmos d'Hilda, intense, qui se mêlait désormais à celui d'Odin et des guerriers divins.
Chacun dans leurs chambres, Saga et Ishtar sursautèrent en même temps en percevant l'explosion soudaine du cosmos de Kanon, accompagné de celui de Poséidon. Ils étaient intenses et puissants, affrontant ceux d'Odin et Hilda mêlés, alors que leur duel était entouré des auras des guerriers divins.
La déesse fronça les sourcils, reportant son attention sur ses ongles. Un trait de vernis couleur cerise noire avait dépassé, lui maculant le doigt d'un rouge sombre.
"Tu es vraiment un idiot irrécupérable Kanon..." Grommela-t-elle à haute voix, avant d'user de son cosmos pour joindre son jumeau. "Saga, ne fais rien de stupide et rejoins-moi immédiatement. N'essaie pas d'aider Kanon et viens ici tout de suite."
Puis ce fut la disparition brutale du cosmos d'Hilda, suivie de près par celui d'Odin, puis l'aura d'Odin à nouveau affrontant celle de Kanon et Poséidon mêlées, avant un dernier éclat de celui de Kanon mêlé à celui de Poséidon. Puis plus rien, à part les auras des guerriers divins, qui semblaient furieuses alors qu'elles sortaient peu à peu de leur harmonie due au rituel.
Vu le timing, ça ne pouvait signifier qu'une chose.
"Sacré Poséidon. Il n'y a bien que toi pour réussir des coups pareils... Mais si je perds ma protection en Asgard à cause de toi... " Elle grimaça. Hors de question de perdre le seul endroit où elle pouvait vivre loin du regard de Zeus et dans les bras de Shaka. Elle sentait qu'elle allait devoir servir d'intermédiaire avec Odin, certainement en plein courroux divin à l'heure actuelle, mais seul et impuissant depuis sa prison.
Ishtar leva la main, observant ses ongles après avoir corrigé le trait de vernis qui avait dépassé. Avec application, elle souffla sur ses doigts avant de se mettre à appliquer consciencieusement une seconde couche de produit.
Et tant pis si, Saga arrivé sur le moment, la regardait d'un air incrédule alors qu'elle s'affairait sur une activité, il est vrai, parfaitement superficielle. Ce n'était pas sa faute, après tout, si son cosmos ne lui permettait que de créer de la vie. Parfois, elle aurait donné cher pour pouvoir matérialiser une nouvelle robe extravagante ou une nouvelle couleur de manucure... Et de se forcer à se concentrer ainsi sur une activité stupide, elle pouvait réfléchir avec les idées claires. Une méditation bouddhiste version elle, en quelque sorte.
Salle du trône du palais d'Hilda de Polaris, quelques minutes plus tôt.
Chaque guerrier avait déposé le saphir correspondant à son armure divine sur le piédestal qui lui correspondait, entourant le cercle de flammes sacrées au centre de la salle du trône. Tous étaient agenouillés désormais, revêtus de leurs amures, leurs cosmos déployés, cherchant à s'harmoniser entre eux, ainsi qu'avec Hilda, qui telle une figure divine, se tenait, inaffectée, au centre des flammes bleutées, son aura déployée autour d'elle, ses bras étendus en position de prière, implorant Odin.
Tous les guerriers divins avaient leur rôle à jouer, y compris Bud. Car ce soir, le saphir sur son armure rejoignait officiellement les autres et se tenait aux côtés de celui de sa pierre jumelle, posée sur le même piédestal. Les saphirs brillaient dans la lumière des flammes mêlée à celle de tous leurs cosmos réunis.
Ce soir et sous aucun prétexte, l'harmonie ne devait pas être rompue tant que les cristaux ne seraient pas totalement rechargés. Et cela, même si la prêtresse venait à s'évanouir lors du rituel. Elle les avait prévenus. Ne pas intervenir. Ne pas approcher eux-mêmes du cercle ni rompre leur concentration, tant que les flammes ne seraient pas devenues rouges brièvement, signe de la fin du rituel.
Leurs auras ainsi déployées et mêlées, Mime percevait leurs pensées à tous, y compris celles d'Hilda, qu'il ne lisait pourtant pas si aisément d'ordinaire. La prêtresse était résolue mais il sentait une pointe infime de peur chez elle, derrière la façade sûre d'elle-même. Mais elle tenait les rênes du rituel malgré sa peur, qu'il était sans doute le seul à percevoir, guidant et accueillant les auras de chaque guerrier divin avec son cosmos empli de bonté. Il percevait tout, la dévotion de Siegfried pour elle, l'anxiété et la joie des jumeaux, la sérénité tranquille de Thor et Hagen, la nervosité fébrile de Fenrir, le sentiment de malaise d'Albérich, qui allait bientôt être en présence du dieu qu'il avait trahi.
Et alors qu'ils résonnaient tous ensemble et que la voix d'Hilda commençait à implorer Odin dans un langage depuis longtemps disparu, ils sentirent l'aura ancienne du dieu, distante, mais bien présente, approcher d'eux. C'était comme une vague immense et puissante, mais qui vous emportait avec elle sans vous submerger, qui vous caressait et vous entourait. Une aura qui les comprenait, tous, et qui leur faisait savoir que tout allait bien. Puis la voix d'Hilda cessa de psalmodier, alors que son aura désormais intimement mêlée à celle du dieu, elle accueillait la présence de la divinité en elle.
Et pour la prêtresse, c'était doux et d'une incroyable violence à la fois. Chaque parcelle de son être peinait à contenir le pouvoir du dieu, qui même bienveillant, était trop puissant pour un simple corps humain. Son esprit n'arrivait presque plus à sentir son propre corps et elle avait du mal à garder le contrôle d'elle-même, alors que le dieu agissait désormais à travers elle. Elle se rendit compte qu'elle avait le goût de sang dans la bouche, mais étrangement, elle ne sentait pas de douleur. C'était comme une brûlure totale mais sans souffrance.
Et alors que l'aura d'Odin, désormais en elle, emplissait tout l'espace et commençait à bénir les saphirs, ce fut soudainement le chaos.
Parce qu'au centre du cercle, un portail en forme de triangle s'était ouvert et que le Dragon des mers, entouré de son propre cosmos et de l'aura de Poséidon venait d'apparaître en tenant à la main le trident du dieu des Océans.
Et soudain, alors qu'aucun guerrier divin ne devait rompre le cercle sous peine de briser les saphirs à jamais, se tenaient désormais deux divinités qui se faisaient face, à travers leurs deux serviteurs. Un rictus aux lèvres, irradiant de puissance dans son écaille du Dragon des mers et tenant en main l'arme divine de Poséidon qui lui prêtait ses pouvoirs, parfaitement conscient du chaos qu'il allait engendrer, Kanon fixait Odin à travers les yeux d'Hilda, avec l'air supérieur de celui qui sait qu'il vient de manipuler à nouveau un dieu.
"Mes respects Odin, mais pour ton bien et celui de ta prêtresse, nous allons faire court."
Et sans plus de cérémonie, Kanon planta violemment au centre du cercle d'invocation le Trident de Poséidon, faisant courir comme une décharge l'aura du dieu des océans dans toute la pièce et emplissant elle aussi les saphirs à son tour.
En une fraction de seconde, l'aura d'Odin changea en percevant celle de Poséidon. Et tous ses serviteurs sentirent la bonté se changer en haine, la bienveillance en pure volonté de détruire.
Devant des guerriers divins condamnés à demeurer impuissants et forcés de rester en union avec leurs saphirs, une lutte de pouvoir débuta entre les auras des deux divinités, afin de prendre le contrôle des saphirs.
Hilda sentait son propre corps la brûler, l'aura et la pression d'Odin à travers elle étaient de plus en plus forts et devenaient étouffants.
Au delà de la stupeur provoquée par l'apparition de Kanon, elle voyait aussi ce que voyait le dieu. Une menace sur son contrôle des saphirs et des armures divines. Et face à lui, un vieil ennemi divin à abattre.
La Prêtresse comprit avec certitude, en cet instant, qu'une nouvelle guerre entre les deux divinités serait inévitable, tant qu'Odin aurait son mot à dire. Odin en elle, Hilda voyait les visions du passé et du futur qui se mêlaient dans l'esprit de la divinité, les valkyries décimées, les dieux nordiques anéantis, les palais réduits en cendres, la douleur de la défaite et les millénaires d'exil, la solitude et la haine pure et totale envers les olympiens. Une immense peine et un incroyable chaos. Aucune alliance, aucune paix n'était possible.
La folie. Elle voyait la pointe de folie créée par la peine du dieu. Odin souhaitait tout détruire s'il le fallait. Sacrifier tout ce qui restait par haine. Dans le futur, elle percevait la volonté de guerre d'Odin, elle voyait devant elle tous ses amis en sang, Asgard à nouveau en feu, Odin à terre et qui allait être achevé alors qu'elle-même se vidait de son sang. Et le dieu nordique s'en moquait, car tout ce qu'il souhaitait, c'était de faire saigner Poséidon, qui avait détruit tout ce à quoi il tenait.
Face à elle, le Dragon des mers la regardait, il la regardait elle, alors qu'il affrontait Odin en elle. Ses yeux aigue-marine semblaient ne parler qu'à elle, lui disant que tout irait bien. Que malgré ce qu'il faisait, elle devait avoir confiance en lui. Une part du cosmos de Kanon était là, avec elle, malgré la lutte qui faisait vibrer l'air partout autour d'eux et qu'aucun des deux dieux ne cédait. Il avait repris le trident en main et l'avait pointé vers elle, dirigeant directement le cosmos de Poséidon contre celui d'Odin. Mais son aura à lui, une part infime était avec elle, comme s'il savait la douleur que lui infligeait Odin en cet instant.
Devait-elle suivre Odin aveuglément, alors qu'il les entraînerait dans une nouvelle guerre sans espoir de victoire s'il en avait l'occasion? Ou tout cela était-il une illusion créée par Kanon ou Poséidon, pour la faire douter? Non... L'aura du dieu était claire... Il haïssait Poséidon de toutes ses forces, sans que rien ne puisse le raisonner.
Elle aimait Odin, mais elle aimait Asgard par dessus tout. Odin lui-même n'avait pas le droit de détruire son royaume, de jeter dans les flammes d'une guerre inutile toutes ces âmes qu'elle avait passé sa vie à servir, en tant que souveraine.
Mais que pouvait-elle faire? Sa propre aura n'était pas de taille pour repousser celle du dieu. Elle se mit à tousser du sang, alors que le cosmos de la divinité s'intensifiait, augmentant la douleur dans son corps qui lui servait de relai. Instinctivement, Hilda avait porté une main devant sa bouche, et en voyant les gouttelettes de sang sur ses doigts, elle comprit que trop concentré sur sa lutte contre Kanon et Poséidon, Odin n'avait même pas pris la peine de contrôler totalement son corps, qu'elle pouvait mouvoir librement. Il n'était peut-être même plus conscient qu'elle était là, tout court. Alors, avant même que son propre esprit ne puisse formuler une pensée cohérente, elle prit sa décision. Il n'y avait qu'un seul moyen d'arrêter cette folie.
Elle se jeta sur le trident de Poséidon.
Le reste ne fut que confusion. Son nom crié par plusieurs voix. La douleur de part en part, son sang qui jaillissait de ses blessures et qui remplissait sa bouche, sa vision qui se brouillait, l'aura d'Odin qui se retirait brutalement, alors que celle de Poséidon devenait désormais dominante. Et alors que sa respiration devenait de plus en plus difficile, elle vit le bleu des flammes se changer en un rouge intense.
Elle ne sentit qu'à peine les bras de Kanon la retenir alors qu'elle s'effondrait, perdant conscience, et elle ne perçut ni l'aura de celui-ci la protéger lorsque le cosmos d'Odin s'abattit pour tenter de la châtier de sa trahison manifeste, ni la rapidité avec laquelle le Dragon des mers aussitôt après, avait ouvert un portail pour quitter Asgard précipitamment en l'emportant avec lui, ne laissant ni aux guerriers divins le temps de sortir de leur transe pour intervenir, ni à Odin le temps d'essayer de les frapper une seconde fois.
