La bouteille roula sur le sol. Lentement et doucement elle entama le trajet que nombre de ses consœurs avaient entrepris. Du canapé, elle tomba sur le tapis. Du tapis elle roula jusqu'à la cuisine. Elle s'immobilisa parmi d'autres victimes d'une soif que rien n'apaise. Cela faisait 3ans qu'Harry Potter avait découvert le pouvoir du Whisky et du Scotch. Dormir sans rêver, vivre sans regretter. L'alcool était-il une échappatoire ? Oui, probablement. Un paradis artificiel ? Sûrement pas. Ces boissons ne permettaient pas à Harry de rejoindre le nirvana, mais plutôt d'échapper à l'enfer. 3ans. Mais pour lui c'était hier que Remus, Tonks, Fred, et tous les autres étaient tombés. Tombés car il n'avait pas su arrêter Voldemort à temps. L'euphorie de sa victoire avait été de courte durée. Le regard de Ginny sur le corps sans vie de son frère avait suffi à ravaler toute fierté. Le spectacle de Tonks et Rémus enlacé dans un repos éternel l'avait plongé dans un état de tristesse sans limites. Alors après ce jour fatidique, il était parti. Il ne devait plus rien à la communauté. Il n'attendait rien d'elle. Ses parents, Sirius, ses amis… beaucoup étaient morts. Et s'en était trop pour lui. Il arrive un moment où l'on cesse de combattre. Ce moment était arrivé pour lui. Non il ne pensait pas lui-même à mourir. Mourir c'est oublier vous savez, et Harry ne voulait pas les oublier. Un changement d'air était nécessaire. Il était parti sur les routes, à travers les champs. Ses pas l'avaient conduit dans le Delta du Mississipi, dans une petite bourgade tranquille, sans histoires. Quelle région plus parfaite que celle-ci pour un homme comme cela ? Le blues, Harry le connaissait bien.

S'il était parti, il ne s'était pas coupé du monde sorcier pour autant. Il recevait régulièrement la presse, et quelques fois des lettres de ses amis qui ne le croyaient pas mort. Les hiboux savaient toujours où le trouver. Ses amis en revanche… cela faisait 3ans qu'on l'exhortait à revenir. On le conjurait de retourner dans la lumière d'une société apaisée. Mais il ne le voulait pas. En fait, il voyait ça comme un cercle vicieux. Plus il attendait, plus il craignait les réactions de ses amis. Ils ne comprendront jamais ce qu'il a dû endurer. Il avait revu ses parents morts. Rien que cela pourrait faire perdre la tête à n'importe quel homme solide mentalement. Il s'était délibérément livré à Voldemort, conscient d'aller au-devant de sa propre mort. Il avait vu ses amis et sa famille disparaître.

D'ailleurs, allongé ivre mort sur son canapé en écoutant pour la énième fois Robert Johnson, on frappa à sa fenêtre. Un hibou. Celui d'Hermione à en juger par la couleur de ses plumes. Harry tendit un geste vers sa fenêtre qui s'ouvrit, l'oiseau déposa une lettre et un paquet, grignota des crackers sur la table et repartit en un coup de vent. La dernière chose dont Harry se rappela avant de sombrer dans un sommeil sans rêve fut un gros paquet enveloppé dans du papier kraft. C'est le premier de ce genre qu'il avait reçu.

Avada Kedavra ! Non ! Sirius ! Rémus ! Fred ! Tout se brouillait dans sa tête. Il se voyait jeter le sortilège de mort vers tous ses amis. Son cœur disait non, son bras ne répondait plus. En larme, il assassinait ses amis les uns après les autres. Quel enfer.

C'est en transpirant et ayant le cœur battant la chamade qu'il se réveilla le lendemain. Matin ? Après-midi ? Il s'en foutait. L'heure n'était plus qu'un concept évanescent pour lui. Ce qui comptait le plus était la disponibilité des débits de boisson. Tequila, Mezcal, Whisky… tout était bon pour ne pas revivre ses moments. Sauf que cela n'avait marché qu'un temps. Plus le temps passait et plus son corps s'habituait à l'alcool. Ses rêves commençaient à se repeupler de cauchemars. Les mangemorts revenaient et Sirius passait le voile perpétuellement. Harry se leva, titubant. Il écarta du bout du pied une bouteille posée là sur le sol. Elle roula dans un cliquetis qu'il ne connaissait que trop bien. Il se dirigea vers sa salle de bain. Le miroir l'accueilli et lui montra son état de délabrement, comme le ferait un ami qui n'aurait pas peur de vous dire vos quatre vérités. Ses yeux étaient creusés de cernes. Malgré les fortes doses de boissons, il n'arrivait même plus à dormir. Une barbe de trois jours était là. Ses cheveux ne camouflaient même plus leur indomptabilité. Harry ne se reconnaissait pas. Et en même, voulait-il vraiment se reconnaître ? Le nom de Potter ne lui avait attiré que des emmerdes. Il n'avait pas voulu être au chœur d'une prophétie. Il n'avait pas voulu la mort de ses parents. Finalement il n'avait jamais rien choisi au fond. Sa vie s'était définie et organisée pour les autres et par les autres. Rogue l'avait bien senti, et malgré leur inimitié historique, il ne pouvait qu'admirer cet homme. On l'avait élevé comme un porc destiné à l'abattoir. Personne ne pourra jamais comprendre ce que cela fait sur un jeune homme. Cela ne l'a pas détruit, il était déjà en morceaux depuis des années. Des fois, il aurait souhaité que le sort de Voldemort ne marchât vraiment. Un sort, une couleur, puis le néant. C'est simple finalement la vie. Il suffit d'attendre la mort. Voilà pourquoi Harry vivait. Pour être tué. Il comprenait maintenant pourquoi tant de monde devenaient vegan. Mais après tout, une partie de lui comprenait Dumbledore. Harry n'était pas spécial, ce n'était qu'un adolescent. Alors si un adolescent pouvait sauver le bien commun…