Les descriptions du siège des Érudits sont inspirées de la Stuttgart city library. J'ai vu quelqu'un faire cette comparaison sur internet, et je trouve également que cela correspond parfaitement. J'aurais aimé mettre une photo, mais n'hésitez pas à aller voir de vous même, ça vaut le coup d'oeil ;)
Chapitre 2 :
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Quand Eva ouvrit à nouveau les yeux, une goutte de sang écarlate teintait la coupe devant elle. Celle remplie d'eau pure.
Le temps qu'on lui tende un pansement, la jeune fille leva la tête vers ses parents et son amie. La stupéfaction et la déception se lisaient sur leurs visages. Bien sûr qu'ils ne s'attendaient pas à ça, Eva avait toujours tout fait pour dissimuler son malaise. Enfouissant chaque indice plus profondément en elle. Elle essaya comme elle pu de graver leurs visages dans sa mémoire avant de détourner les yeux. Elle détacha son regard de ceux qui avaient fait son passé, pour se tourner vers ceux qui allaient faire son avenir.
La joie et la satisfaction des Érudits étaient facilement perceptibles. Une femme assise à la première rangée de leva pour lui laisser sa place, comme il était coutume de faire avec les novices qui rejoignaient les rangs d'une faction.
Eva s'efforça de mettre de côté la petite voix qui, dans un coin de sa tête, se demandait si elle avait fait le bon choix. Penser à cela ne l'aiderait pas pour le moment, et de toute façon elle ne pouvait pas revenir en arrière. Elle préférait profiter de cette sensation de liberté qui s'était infiltrée dans toutes les fibres de son corps. Elle n'avait plus à se cacher, à mentir au milieu des Sincères. Elle allait pouvoir prendre un nouveau départ, et cette sensation était terriblement grisante.
Assise à côté des autres novices de sa nouvelle faction, Eva attendit patiemment la fin de la cérémonie. Les Audacieux furent les premiers à quitter la salle, le martèlement de leurs pas dans les escaliers résonnant dans la salle. Puis Eva vit ses parents s'éloigner, avec son ancienne faction, son ancienne vie.
Enfin ce fut son tour de partir, dans le calme et l'ordre avec ses nouveaux frères et soeurs. Derrière eux, les Fraternels et les Altruistes resteraient encore un peu, pour ranger la salle avant de regagner leurs secteurs respectifs.
En sortant des ascenseurs, une fille brune s'approcha de Eva, et engagea timidement la conversation.
— Alors comme ça, toi aussi tu es une transfert?
— Oui, des… Sincères, répondit Eva en désignant ses vêtements noir et blanc comme preuve. Mais j'imagine que c'est évident.
Eva trouva sa réponse un peu abrupte, mais sur le coup elle n'avait pas su quoi dire d'autres. Elle n'avait jamais été très à l'aise pour faire la conversation avec des gens qu'elle ne connaissait pas.
— Oui bien sûr, dans ma tête ça sonnait mieux, expliqua la jeune fille en rougissant.
Elle portait un pantalon ample et une tunique rouge aux manches trop longues. Ses longs cheveux bruns flottaient librement dans son dos et Eva lui trouva le teint particulièrement pâle pour une Fraternels. À force de traîner dehors, la plupart d'entre eux avaient le teint halé, mais pas elle. Elle avait une peau de porcelaine et des yeux bleus perçant.
— J'imagine qu'on est tous un peu nerveux aujourd'hui, tenta de se rattraper Eva.
— Je m'appelle Lucy, c'est sans doute mieux pour commencer.
— Eva, répondit cette dernière en souriant.
Il n'y avait presque que des Érudits dans le bus sur le chemin du retour. Dès que le bus était arrivé au pied de la ruche, après la cérémonie du choix, les quelques Altruistes qui se trouvaient à l'intérieur leur avaient laissé leurs places afin que les novices ne soient pas séparés. En les voyant faire, Eva avait songé qu'elle avait beaucoup de mal à les comprendre. Passez sa vie au service des autres, au détriment de soi, elle n'en serait jamais capable. D'une certaine manière, elle trouvait admirable d'être capable de faire preuve d'autant d'abnégation, et de s'abandonner au service des autres. Ce devait être bien plus compliqué que cela n'y paraissait.
Dans le bus, Eva s'assit à côté de Lucy. La seule personne qui lui était un tant soit peu familière ici. Durant le trajet elles parlèrent de leurs projets pour l'avenir, enfin surtout ceux de Lucy. Eva évitait soigneusement de ramener la conversation à elle. Déjà qu'elle avait atterri chez les Érudits en grande partie grâce au hasard, alors de là à dire ce qu'elle voulait faire plus tard.
Elle se contenta donc d'écouter Lucy lui raconter comment elle avait choisi d'aller chez les Érudits depuis ses quatorze ans, et comment sa famille l'avait soutenue. Normalement, ce n'était pas le genre de chose dont les adolescents étaient censés parler avec leurs parents, mais il n'était pas rare qu'il y ait des transgressions. Certaines familles étaient plus ouvertes, dialoguaient plus que d'autres. Pas celle de Eva. D'un côté elle, envia Lucy. Tout comme Anna elle avait des certitudes, chose dont elle était dépourvue pour le moment.
Ses questionnements et ses aspirations de carrière allaient devoir attendre un peu, le bus était enfin arrivé au siège des Erudits. À présent une épreuve les attendait, et pas des moindres : l'initiation. Eva espérait juste être suffisamment intelligente pour la réussir.
En sortant du véhicule, elle ne pu que s'extasier devant l'immense bâtiment à la façade de verre qui se dressait devant eux. Bien sûr, elle l'avait déjà vu de loin. Mais en plus d'être plus proche qu'elle ne l'avait jamais été l'endroit avait une nouvelle signification. C'était sa nouvelle maison, songea-t-elle en tournant la tête dans tous les sens pour essayer de tout voir en même temps.
Le groupe avança en rang jusqu'au hall d'entrée. Tout le monde chuchotait et y allait de son commentaire. Eva avait l'impression d'être au milieu d'une ruche qui bourdonnait, mais l'effet était plutôt agréable. À côté d'elle, Lucy s'extasiait également, la bouche et les yeux grands ouverts. Il y a avait de quoi, rien que le hall était impressionnant. Vaste, carrelé de blanc et baigné dans la lumière grâce à une verrière au plafond.
De l'intérieur, le bâtiment ressemblait à un cube évidé. En levant les yeux au ciel, sur les quatre côtés on voyait des passerelles, des escaliers et des couloirs qui s'enfonçaient dans les méandres du building. Tout était blanc, éclairé par les leds cachés dans le sol ou le plafond. Seule quelques pièces de mobilier bleu, et les vêtements des membres de la faction apportaient une touche de couleur.
Derrière les garde-corps des passerelles, dans les escaliers, partout on voyait des hommes et des femmes se presser, tels de petites fourmis bleues à la recherche de nourriture. La nourriture de l'esprit pour ces Érudits. L'ensemble était horriblement impressionnant. Tout semblait réglé au millimètre près, comme pour une chorégraphie longuement pensée. Leurs déplacements étaient fluides, leurs gestes précis. Tout avait l'air beau, digne, au même titre que l'immense tableau de Jeanine Matthews qui les dévisageaient. Cela avait beau n'être qu'un tableau accroché au mur, son regard était saisissant.
Eva se sentit soudain ridicule au milieu de tous ces gens, tel un insecte qui sortirait de terre pour la première fois, et qui découvrirait l'immensité de ce qui l'entoure. Elle constata que la plupart des transferts donnaient cette impression.
Dans un coin, un groupe de natifs discutaient ensemble, lançant des regards moqueurs à tour de rôle. Ils ne pouvaient pas comprendre l'effet que pouvait faire ce lieu quand on y entrait pour la première fois, eux qui y avaient passé toute leur vie. Le comportement hautain des Érudits n'était pas une rumeur infondée, mais ceux que Eva avait connu à l'école se montraient plus mesurés. Ils devaient se sentir en position de force ici, ils avaient l'avantage du terrain.
Après quelques minutes, une femme avec un tailleur bleu criard se détacha des adultes présent à la cérémonie du choix et s'adressa à eux. Eva ne l'avait pas remarquée pendant la cérémonie ou le trajet en bus, et remarqua surtout que la couleur lui faisait mal aux yeux, elle qui venait du monde noir et blanc des Sincères.
Le sourire de la femme se voulait aimable, mais elle ne semblait pas très chaleureuse derrière ses lunettes à grosse monture. Elle entraîna le groupe à l'intérieur, sur la droite vers un escalier puis à travers un dédale de couloirs en béton blanc et en verre. Eva se demanda comment elle arriverait à se retrouver là-dedans, chaque couloir ressemblait au précédent. Elle avait à peine réussi à retenir le trajet qu'ils venaient d'emprunter.
— Le dortoir des novices se trouve au troisième étage de l'aile est du bâtiment, indiqua l'Érudite, tâchez de vous en souvenir.
Eva tentait de retrouver Lucy dans le flot de novices quand le groupe s'arrêta. Enfin, ils étaient arrivés à destination. Ils avancèrent tous à l'intérieur, en restant serrés les uns contre les autres.
C'était une salle très vaste, percée de larges fenêtres sur le mur de gauche. Toute la pièce baignait dans la lumière du printemps. Une trentaine de lits étaient alignés en trois rangés. Le dortoir était collectif, tout le monde serait mélangé : filles et garçons. Transferts et natifs. Eva s'imaginait déjà l'ambiance.
Tous les lits étaient agrémentés d'étagères en verre à droite, d'un coffre au pied et séparés les uns des autres par des rideaux bleus afin de laisser un semblant d'intimité. Encore quelque chose qui était incompatible chez les Sincères. Sur chaque coffre se trouvait une petite pile de vêtements, ainsi que quelques pièces de matériel pour travailler: feuille, stylo, calculatrice, manuel de cours ainsi qu'un exemplaire du manifeste Érudit. Cela devait être la seule faction ou les novices avaient le luxe d'avoir autant d'effets personnels dès le premier jour.
— Voici votre lieu de résidence pour les deux prochains mois. Les salles de bains se trouvent en face dans le couloir, porte de droite pour les filles, gauche pour les garçons. Sur chaque lit, vous trouverez les affaires qui vous ont été attribuées ainsi qu'un plan du Siège. Les nouveaux trouvent qu'on se perd facilement ici, ajouta-t-elle en ricanant. Installez-vous et changez-vous, puis rejoignez le réfectoire au premier étage de l'aile nord dans quinze minutes. Le reste de l'après-midi sera libre, profitez de ce dernier moment de répit avant que les choses sérieuses ne commencent.
Eva crut voir ses lèvres s'étirer à la fin de sa phrase. La femme continua un moment la présentation des lieux, leur utilisation, mais d'une voix beaucoup plus lasse, presque monotone. Eva comprit son manque d'enthousiasme, elle devait en avoir marre de répéter la même chose chaque année à une bande de gamins.
L'ancienne Sincère choisit l'un des lit de la rangée de droite, l'un de ceux au fond de la pièce, loin de la porte d'entrée pour être tranquille pour dormir. Lucy prit celui d'à côté, le dernier de la rangée, avant de s'approcher d'elle.
— Cet endroit est fantastique ! Tu ne trouves pas ?
Toujours en train de s'habituer à ce nouvel endroit, Eva n'acquiesça que d'un bref mouvement. Elle se sentait un peu perdue pour le moment, elle n'avait plus aucune marque, aucun repère pour se rassurer. Elle vit Lucy s'asseoir sur son lit et s'adosser au mur, songeuse, avant de tirer le rideau qui les séparait, puis le plus petit à la tête du lit pour se cacher du reste du dortoir. Son autre voisine avait déjà fait la même chose sans qu'elle ne s'en aperçoive. Tant mieux, comme ça elle pourrait se changer tranquillement.
Eva avisa alors les vêtements qui avaient été mis à leur disposition. Tout était dans un camaïeu de bleu : une chemise bleu ciel, un cardigan cobalt, une jupe bleu marine. Même les rechanges et les quelques sous-vêtements n'échappaient pas à ce code couleur.
Seul la paire de ballerines noires se détachait. Eva lâcha un soupir : elle détestait les jupes.
— L'initiation, tu penses que ça va aller ? lui demanda alors Lucy depuis l'autre côté du rideau en commençant à se changer.
— Si on a un test d'histoire des factions demain, je suis cuite, répondit Eva en plaisantant à moitié.
— Mais non, tu es bête, la railla Lucy. Enfin l'histoire des factions c'est important aussi, mais je voulais dire, comment tu te sens toi, vis-à-vis d'être ici ? Tu n'avais pas l'air très à l'aise tout à l'heure.
— Je ne sais pas trop quoi en penser pour le moment. Je n'arrive pas trop à réaliser que je ne rentrerais plus jamais chez moi, que je ne verrais plus ma famille. J'imagine qu'ils m'en veulent, mais je ne sais pas à quel point, lui répondit Eva en toute honnêteté.
Elle commença à s'habiller à contrecœur. La tenue ressemblait plus à un uniforme qu'à des vêtements du quotidien, mais l'heure tournait et il fallait se presser. Elle rangea ses vieux vêtements au fond du coffre, regrettant déjà son pantalon.
— Je suis sûre qu'ils viendront quand même pour le jour des visites, ajouta Lucy pleine d'espoir.
Eva n'en était pas aussi certaine, mais mit cet élan de bonne volonté sur le côté Fraternels de Lucy. Les deux filles arrêtèrent ensuite de parler, chacune dans leurs pensées, c'était le cas pour Eva du moins pendant qu'elle finissait de s'habiller. Quand elle écarta le rideau à sa tête de lit, elle se rendit compte que le dortoir était devenu bien plus silencieux. Et quand elle appela Lucy, elle n'eu aucune réponse en retour. À avoir la tête ailleurs, elle ne s'était même pas aperçu que tout le monde était parti.
Ses cheveux auburn flottant derrière elle, Eva fila en vitesse dans le couloir et s'enfonça dans le bâtiment. Après quelques minutes à tourner en rond, elle se rendit compte qu'elle était totalement perdue. Bien évidemment, dans la précipitation, elle n'avait pas pensé à prendre le plan. Il lui semblait pourtant que les escaliers par lesquels ils étaient arrivés n'étaient pas loin. Elle commença à maudire tout ce qui l'entourait, cela ne faisait même pas une heure qu'elle était arrivée, et elle était déjà perdue. L'initiation commençait bien.
Elle avança de nouveau jusqu'au bout d'un couloir, sans savoir lequel – ils étaient tous blancs de toute façon – et tourna à droite. Elle pressait le pas quand elle percuta quelqu'un. Un novice visiblement, puisqu'il portait les mêmes vêtements qu'elle mais en version masculine.
— C'est rassurant, je ne suis pas la seule à m'être perdue, dit-elle pour engager la conversation.
Le garçon lui sourit avant de lui répondre d'un air narquois.
— Non, moi je suis juste en retard. Toi par contre, tu cumules les deux.
Eva n'eut même pas le temps d'ouvrir la bouche pour répondre que, déjà, il lui donnait de petites tapes dans le dos en rigolant. Il avait des dents très blanches et des yeux rieurs très bleus, il était à lui tout seul une sorte de publicité pour les couleurs des Érudits, s'en était presque ridicule. Il fixa Eva quelques instants avant d'ajouter.
— Tous les mêmes ces transferts, vous êtes trop faciles à avoir! Allez, détend toi un peu, on est chez les Érudits ici, pas chez les pets-sec.
— Je suis peut-être juste une transfert comme tu dis, mais j'ai le sentiment qu'on va tous les deux avoir des ennuis si on est en retard au rendez-vous qu'on nous as donné, pas vrai Mr mocassins ?
Une moue se dessina sur le visage du natif. L'humour de Eva était peut-être mauvais, mais elle avait raison. Il les entraîna dans la bonne direction, et ils tombèrent enfin sur les passerelles qui donnaient sur le trou au milieu du bâtiment. De là, ils purent facilement prendre les escaliers, et gagner le réfectoire.
— Mes chaussures sont très bien, déclara le natif en réponse à la dernière remarque de Eva.
— Si tu le dis, répondit cette dernière, prenant à son tour un air narquois.
Du coin de l'œil, elle vit le garçon esquisser un sourire avant qu'ils n'entrent.
Tous les novices étaient déjà là, sagement rassemblés autour de quelques tables, attendant quelqu'un qui, heureusement n'était toujours pas arrivé. Le jeune garçon rejoignit un groupe de natifs avec qui il échangea quelques mots, pendant que Eva fila s'asseoir près de Lucy qui lui avait gardé une place.
— Je me demandais ce que tu faisais, souffla la brune à voix basse. Je t'ai prévenu que je partais, mais tu n'a rien répondu. J'ai pensé que tu voulais être un peu tranquille. Tout va bien ?
— Je me suis perdue en cours de route, simplifia Eva.
Elle n'eut pas le temps d'en dire plus, une femme blonde arriva dans la pièce faisant taire par sa seule présence les bavardages. Ses cheveux étaient tirés en un chignon sévère, et son visage encadré par une paire de lunettes à écailles. Impossible de ne pas la reconnaître, un immense portrait d'elle dominait le hall d'entrée.
— Bienvenue à tous ! Je suis Jeanine Matthews, leader de cette faction. C'est une joie de voir une fois de plus autant de nouveaux visages, susurra-t-elle d'une voix enjôleuse à l'adresse des novices. Cet endroit est maintenant votre nouveau foyer, et je suis heureuse à l'idée que nous fassions bientôt parti de la même famille.
En disant cela, elle écarta légèrement les bras, comme une invitation à venir contre elle. Eva fronça les sourcils. Elle aurait aimé se laisser bercer par ces belles paroles, croire Jeanine sans retenue, mais ce qu'elle avait appris dans sa faction de naissance était gravé dans sa mémoire. Elle pouvait déchiffrer le langage corporel de Jeanine, et son attitude reflétait tout sauf la sincérité de ce qu'elle était en train de dire. Son discours dégoulinait de politesses pour les amadouer.
Plus personne ne parlait, tous fixaient Jeanine sans ciller. Elle continua, toujours aussi droite et fière dans son tailleur. Enfin, elle entra dans le vif du sujet.
— Pendant deux mois, vous étudierez avec les meilleurs professeurs de cette faction. À la fin de cet apprentissage, vous serez évalués puis classés selon votre Q.I. De ces résultats dépendent votre affectation au sein des Érudits.
La voix de Jeanine se fit d'un coup plus froide, ses yeux plus perçants.
— Nous ne sommes à la recherche que des meilleurs éléments. Réussissez, et vous serez considérés comme des pairs par vos aînées. Échouez, et les plus chanceux auront à leur charge les tâches ingrates. Les autres pourront rejoindre les Sans-factions.
Un frisson parcourut la foule en entendant cette vérité dérangeante. Eva n'y avait pas échappé, la dernière phrase de Jeanine lui avait glacé l'échine. Qu'entendait-elle par les tâches plus ingrates ? Faire le pied de grue à l'accueil pour accueillir les visiteurs ? Faire le ménage dans les laboratoires et entretenir les pelouses ? Faire le service à la cafétéria? Ou bien y avait-il encore pire ? Sans parler du risque de se retrouver sans faction. D'habitude, tout le monde réussissait l'initiation, à moins d'être vraiment très mauvais, ou d'abandonner volontairement. Il n'avait jamais été question de ça avant. Est-ce qu'il se passait la même chose chez les Sincères ? Après cette révélation, Eva se promit de rester sur ses gardes.
Jeanine ne sembla pas se soucier de la vague de panique qu'elle avait engendré. Au contraire, elle était satisfaite de son petit effet. Inébranlable, elle continua son discours sur le même ton calme mais ferme.
— L'initiation débutera demain à huit heures. Vos premiers cours vous seront dispensés afin d'approfondir vos connaissances. Tous les détails de l'initiation vous y seront communiqués. Je ne peux que vous conseiller d'utiliser à bon escient le temps qu'il vous reste d'ici là.
Les choses sérieuses commençaient enfin. Eva songea que sous le mot "initiation" s'annonçait plutôt une guerre froide sans merci, où tous les coups étaient permis.
Jeanine adressa un dernier sourire satisfait au groupe de novice, avant de quitter la salle en lissant les plis de sa robe. Puis les novices se levèrent à leur tour, et un brouhaha se mit à résonner dans le réfectoire.
— Et bien, elle sait être rassurante, grimaça Lucy.
— Je ne te le fais pas dire. Et à mon avis, on est loin d'avoir tout vu. Elle a une réputation à tenir.
Les deux filles suivirent les autres vers la sortie afin de regagner le dortoir. En tant que transfert, c'était le seul autre endroit qu'elles connaissaient.
— Tu penses qu'elle était sérieuse pour cette histoire de Sans-faction ? demanda Eva sur le chemin.
— J'ai l'impression que c'est plus une menace qu'autre chose, histoire qu'on se donne à fond, lui répondit Lucy en replaçant une mèche de cheveux d'un geste nerveux. On ne nous a jamais parlé de ça, on ne peut pas changer les règles d'un coup.
— D'un autre côté, c'est Jeanine Matthews. Tout le monde sait à quel point elle est influente, et à quel point elle peut être persuasive. Ça ne serait pas si étonnant qu'elle essaye de changer les règles du jeu, pensa Eva à voix haute.
— Ce n'est pas ce genre de personne.
Lucy vit la moue de Eva, elle ajouta.
— Je suis au courant des rumeurs qui courent, mais je pense qu'elles sont là surtout pour lui faire de l'ombre. C'est une femme fascinante, tellement brillante, et les Érudits ne recherchent que la connaissance, c'est tout. Il doit y avoir eu une décision au conseil dont ne nous sommes pas au courant et qui explique tout ça.
Eva accueilli les propos de Lucy avec un avis mitigé. Jeanine était brillante, c'était certain, mais elle était également manipulatrice, la jeune novice s'en était clairement rendu compte pendant son discours à la cafétéria. Elle savait jouer avec les mots, avec les foules. Elle était douée, très douée, ce qui accentuait d'autant plus la méfiance de Eva. Ce n'était même pas quelque chose dont la leader des Érudits semblait vouloir se cacher, alors pourquoi Lucy lui trouvait autant d'excuses ?
Puis Eva songea que c'était peut-être elle qui était paranoïaque, à se méfier de tout et de tout le monde. Elle avait déjà passé une partie de sa vie à mentir, elle ne voulait pas passer le reste à remettre en question ce qui l'entourait en permanence. Elle allait devoir mettre ses doutes de côté, car elle était partie pour passer du temps ici. Pour se sentir chez elle, il fallait qu'elle commence par donner un peu plus de crédit aux membres et aux dirigeants de sa future faction.
Dans les dortoirs, les natifs et les transferts avaient beau être officiellement mélangés, officieusement ce n'était pas tout à fait la même chose. Une grande partie des natifs s'étaient regroupés près des fenêtres et discutaient en petits groupes, n'adressant que des regards occasionnels aux autres personnes. Eva se dit qu'ils devaient se sentir supérieurs, ils étaient chez eux ici, et eux les transferts étaient des intrus. Elle observa le reste des novices présents, mais à part les quatre autres Sincères parti avec elle, il n'y avait plus grand monde. Les autres avaient dû partir à la découverte du Siège.
Elle croisa tout le même le regard d'une fille aux cheveux châtains, assise sur un lit de la rangée du milieu. Eva se souvint qu'elle venait des Altruistes, car ils étaient toujours peu à quitter leur faction. Il y avait aussi un garçon qui était venu avec elle. La fille lui fit un petit signe de tête, avant de se replonger dans la lecture d'un livre à l'épaisse reliure. Dispersés dans le dortoir, d'autres s'occupaient en griffonnant sur des carnets ou bien feuilletait le manifeste Érudit.
— La bibliothèque est bien dans l'aile nord, avec les autres parties communes ? demanda soudainement Eva à sa camarade, n'ayant toujours pas remis la main sur son plan.
— Euh, oui, il me semble, lui répondit Lucy en écarquillant légèrement ses grands yeux bleus.
Tous les Érudits qui leur avaient parlé aujourd'hui leur avaient dit la même chose, de faire bon usage du temps libre qu'il leur restait aujourd'hui. L'initiation ne commençait officiellement que demain, mais elles devaient se mettre au travail dès maintenant si elles ne voulaient pas se faire manger tout crue dès le premier. Et la fille Altruiste avait donné une idée à Eva.
— Viens avec moi, déclara alors Eva, avant de prendre la main de son amie pour s'assurer qu'elle la suive.
Elle manqua de tomber sous le coup de la surprise, et commença à râler après Eva. Cette dernière se retourna, toujours aussi enthousiaste, et vit les plis entre ses sourcils disparaître.
— Mais qu'est-ce que tu fais ? Où est-ce que tu nous emmènes ? continua tout de même de l'interroger Lucy pendant qu'Eva tentait de les guider dans le labyrinthe de couloirs.
— Je te l'ai dit, la bibliothèque !
Il n'était pas question pour la jeune fille de faire le pied de grue. Pour réussir l'initiation et devenir membre des Érudits, elles allaient s'intégrer et prendre de nouvelles habitudes. Et quoi de mieux pour commencer à être un Érudit que d'aller fouiner à la bibliothèque ?
