Chapitre 3
La visite de la bibliothèque n'aura pas été vaine. Après avoir passé de longues minutes en admiration devant la quantité phénoménale de livres à leur disposition, les deux filles en avaient passé autant à essayer de se repérer dans les rayons. C'était à croire que tout chez les Érudits était fait pour perdre les novices. À croire que cette faction avait une notion très personnelle de l'organisation.
Lucy et Eva arrivèrent dans le dortoir en titubant sous le poids des livres – aucune des deux n'avait eu envie de faire un second voyage. Les novices présents sursautèrent à l'énorme bruit des ouvrages d'Eva s'écrasant sur le coffre, mais ces studieuses âmes ne la gratifièrent que de quelques grognements et froncements de sourcils. À côté d'elle, Lucy se retenait de rire.
— Quoi ? Ça m'a glissé des mains, essaya de se justifier Eva.
— Bien sûr, c'est évident.
— Bon, on commence ?
Eva attrapa un livre au hasard dans sa pile, et s'assit sur son lit pour le feuilleter : Mathématiques 2nd Cycle. Arf, si elle avait su. Elle avait un niveau correct en mathématiques au lycée, mais elle n'avait jamais vraiment été capable de les apprécier. Tout y était trop droit, trop carré. C'était ainsi et pas autrement, sans détours possibles. Au fond, c'était peut-être parce que cela lui rappelait la façon de penser des Sincères. Elle secoua la tête pour arrêter d'y penser.
— Tu fais une drôle de tête, lui fit remarquer Lucy depuis le lit voisin. Des problèmes avec les maths ?
— Pas vraiment, mais on ne peut pas dire que c'est mon point fort.
D'ailleurs, quel était son point fort ? songea Eva. Est-ce qu'au moins elle en avait un ?
— Tu devrais commencer par ça alors. Ils ne vont pas nous louper à partir de demain, on a plutôt intérêt à se préparer.
Son sérieux en était presque déconcertant, mais Eva admis que Lucy avait raison. Il ne fallait pas se reposer sur leurs lauriers. La moindre faille serait exploitée durant l'initiation. Jeanine l'avait dit, ils ne cherchaient que les meilleurs.
Après plusieurs heures de travail studieux, les exercices finirent par avoir raison des nerfs de Eva.
— Stop ! Je veux une pause, ou ces équations vont me rendre folle !
Autour d'elle, sur la couverture bleue, s'étalait un désordre de feuilles, stylos et manuels de mathématiques.
— Je te suis, j'aurais bien besoin d'une pause aussi. Et puis il faudrait qu'on pense à aller manger, lui répondit Lucy dont les yeux s'illuminaient à l'évocation du futur repas.
L'horloge au mur indiquait sept heures du soir. Eva n'avait pas encore faim, mais cela offrait une bonne excuse pour souffler un peu.
— Tu crois qu'on mange bien ici ?
— Aucune idée, mais je l'espère. Les repas chez les Fraternels étaient toujours délicieux. Je crois que c'est ce qui me manquera le plus, après ma famille, plaisanta Lucy pendant que sa camarade essayait, une fois de plus, de trouver le chemin sans trop de détours.
Lucy, qui semblait douée d'un meilleur sens de l'orientation, fini par les guider jusqu'à leur destination.
— Il y avait un grand buffet, et tout le monde venait se servir. On mangeait sous une verrière sur de grandes tables en bois, et l'été on faisait même de grands pique-nique.
En arrivant, les filles furent surprises de voir que les Érudits semblaient accorder autant d'importance à leurs repas qu'à leur travail. Le réfectoire était déjà plein alors qu'il était à peine dix-neuf heures.
Une nouvelle vague commençait à arriver dans le couloir, incitant le duo à se dépêcher d'aller prendre un plateau.
— Ça à l'air horrible, et ça ne sent même pas bon. Eva, au secours, je vais mourir de faim, gémit Lucy quand elles passèrent sur les rails pour prendre le plat principal.
— N'exagère pas, ça ne peut pas être si horrible que ça. Et puis si les Érudits le mangent, c'est que ça doit être bon. Ce sont eux qui travaillent sur la santé.
En disant cela, elle ne savait pas laquelle des deux elle essayait des convaincre.
— La purée ressemble à l'enduit qu'on utilisait pour réparer les fissures dans les murets… ajouta Lucy, l'air dépitée en continuant d'expliquer toutes les différences entre la nourriture des Fraternels et celle des Érudits.
Eva ne l'écoutait que d'une oreille distraite, se concentrant plus sur son observation de la salle maintenant que leur plateau était plein. Avec la flopée d'Érudits déjà présent, il était compliqué de voir les places disponibles.
À force d'inspecter la salle, Eva finit par voir un bras remuer en face d'elle. Elle se retourna pour vérifier que c'était bien à elle que l'on faisait signe. Non, elle ne s'était pas trompée.
— Est-ce que tu es encore perdue, Miss je-suis-en-retard-le-premier-jour- déclara l'inconnu en haussant la voix et en se levant de sa chaise pour être vu.
C'était réussi, plusieurs personnes autour de lui se retournèrent pour voir qui s'agitait de la sorte.
— Tu connais ce gars ? l'interrogea Lucy dubitative.
— Non, enfin, je ne crois pas…
— Eva, il va falloir faire quelque chose, tout le monde nous regarde.
Effectivement, un certain nombre de regards étaient braqués sur elles, les deux novices immobiles avec leur plateau dans les mains.
— Ok, ok. Mais si on atterrit avec des psychopathes je te tiens pour responsable, souffla Eva en avançant.
Autour de la table, plusieurs novices étaient attablés. Eva crut reconnaître le garçon de ce matin comme celui qui venait de les interpeller. Les mêmes cheveux bruns, et ses dents ridiculement blanches.
Le plus tellement inconnu les accueillis avec un grand sourire.
— On ne s'est pas présenté ce matin. Je suis Tom, bienvenue chez les Érudits, se présenta le garçon.
— Merci, rétorqua Eva en essayant d'avoir l'air à moitié aussi enjouée que lui. Je suis Eva, et voici Lucy, ajouta-t-elle en désignant sa voisine d'un geste du menton.
Après des salutations aux autres novices présents, les deux filles s'assirent en bout de table. Tout en picorant dans son assiette, Eva commença à examiner les autres novices attablés. Ils étaient au moins une dizaine. Rien qu'à leur attitude, leur manière de se tenir, de parler, elle devina qu'ils étaient tous natif de cette faction. Ils parlaient de beaucoup de choses à propos de la faction et de l'initiation, pariaient sur les professeurs qu'ils allaient avoir et tout un tas d'autres références que Eva et Lucy n'avaient pas en tant que transferts. Ils formaient une sorte de brouhaha désorganisé qui se mêlait au bruit ambiant des autres conversations de la cafétéria. C'était assez amusant à regarder.
Lucy commença à se mêler à certaines conversations, mais Eva resta plus en retrait. Elle avait espéré parler un peu plus au garçon de ce matin, mais il était loin et semblait absorbé par les discussions avec ses amis. À part quelques coups d'œil, ils n'échangèrent rien d'autre.
Pour passer le temps, Eva discuta un peu avec la fille assise à côté d'elle. Une rousse au visage rond qui s'appelait Sophie. L'échange fut cordial, mais se termina rapidement. Eva était fatiguée de cette journée et aspirait juste à être tranquille.
Au milieu de toutes ces conversations, seule une autre fille ne semblait pas s'intéresser à ce qui l'entourait. Elle répondait parfois quand ses amis l'interpellaient, mais le reste du temps, elle se contentait de jouer avec une feuille de salade du bout de sa fourchette. Le visage appuyé dans son autre main, le regard dans le vide, elle avait l'air de vouloir tout échanger pour se trouver ailleurs plutôt qu'ici.
Eva continua d'écouter les conversations sans vraiment y prendre part jusqu'à la fin de repas. Pour l'intégration à un groupe il faudrait repasser, mais elle n'avait pas eu le coeur de faire mieux ce soir.
Vers vingt heures trente, le groupe regagna le dortoir dans le calme. La nuit qui tombait plongeait le siège dans une douce pénombre, invitant au silence. L'éclairage du soir était différent. Si dans la journée il était blanc et cru, en soirée, il se teintait de bleu et des spots incrustés dans le sol illuminaient les dalles du carrelage pour montrer la voie.
Dans le dortoir, les lampes de chevet s'allumaient une à une, comme les lampadaires dans certaines rues. Il n'y en avait pas près du siège des Sincères, mais celui des Érudits semblaient toujours illuminé, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur. Ils avaient la chance de se trouver dans l'un des coin les plus riches et les mieux rénovés de la ville.
Eva s'affala sur son lit, sans même prendre la peine de refermer les rideaux autour d'elle. De toute manière, elle avait l'habitude de n'avoir aucune intimité chez les Sincères. Elle commençait à avoir envie de dormir après toutes les émotions de la journée, et l'appel de son lit était très tentant. Mais en voyant tout le monde autour déjà à pied d'oeuvre pour travailler, elle eu l'impression que le sommeil était une option ici. Il ne fallait pas attendre les cours de demain matin pour être prêt.
Elle jeta un coup d'oeil à la pile de livres entassé au pied de son lit, et en choisit un sur la génétique. Cette matière l'intéressait particulièrement, contrairement aux mathématiques. Elle trouvait cette discipline intrigante, fascinante et aurait aimé voir plus que les grandes lignes au lycée. Mais selon son professeur, entre de mauvaises mains ce savoir pouvait être destructeur. Raison pour laquelle il fallait le laisser à des personnes compétentes, instruites et sage. Une manière de parler des Érudits sans donner directement leur nom.
À voix basse, Eva se repassa une leçon sur l'ADN. À sa gauche, Lucy était aussi en train de travailler. De l'algèbre si on en croyait la couverture du livre qu'elle avait entre les mains. Elle avait l'air tellement concentré qu'Eva n'osa pas l'interrompre, et se replongea dans sa lecture. Au bout d'un moment, elle finit par buter sur la date des travaux d'un généticien du passé : Walther Flemming.
Certains grands scientifiques étaient toujours étudiés aujourd'hui, près de deux siècles plus tard. Les Érudits reconnaissaient leurs compétences et leur rôle dans l'avancée de la science, mais ils étaient rares. Et la plupart servaient d'exemple pour les abus qu'avaient commis les hommes avant la Grande Guerre. Selon ce livre, cet homme vivait dans un pays très loin d'ici, l'un de ceux qui n'existaient plus aujourd'hui.
Depuis qu'Eva était petite, on lui racontait comment tout avait été détruit par la Grande Guerre. Les continents, comme on les appelait avant, n'étaient plus que des plaines dépeuplées et stériles. Leur ville abritait les derniers survivants. Au-delà de la Clôture, il n'y avait que des herbes hautes à perte de vue, et du danger. Eva aurait bien aimé voir un jour ce qu'il y avait derrière, après les fermes des Fraternels. Les rumeurs parlaient de ruines envahies par la végétation et les bêtes sauvages, mais la vérité était que personne n'était allé assez loin, et revenu, pour le confirmer. Eva se demandait tout de même si tout à l'extérieur était aussi dangereux qu'on le racontait.
L'instant d'après, elle secoua la tête pour chasser ses pensées. Bien sûr qu'il n'y avait rien de bien après la Clôture, elle servait à les protéger, pas à décorer. Et si quelque chose existait à l'extérieur de la ville, ils seraient au courant, cela n'aurait aucun sens de le cacher, songea Eva. La novice se força à penser à autre chose, elle devait se concentrer sur l'initiation. C'était tout ce qui comptait pour le moment. Elle reprit sa lecture, toujours en difficulté sur les dates. Elles les trouvaient terriblement compliquées à retenir quand elles étaient aussi anciennes.
— 1882, lui souffla une voix.
D'instinct, Eva se tourna vers Lucy, mais celle-ci était toujours absorbée par son livre. Elle tourna alors la tête à droite, ou lui souriait une fille aux longs cheveux blonds. C'était celle qui jouait avec sa salade à table, mais elle avait l'air d'avoir retrouvé ses esprits. Eva la regardait avec des yeux ronds, ce qui n'échappa pas à l'autre novice.
— Ne me regarde pas comme ça. Tous les Érudits ne sont pas comme pas ceux-là, lança-t-elle en désignant du regard les natifs regroupés près des fenêtres, ceux qui regardaient les autres de haut.
Eva se dit que cette fille avait dû lire dans ses pensées. En effet, elle ne s'attendait pas à recevoir de l'aide de la part d'un natif.
— Je m'appelle Ginny.
Eva quitta son air étonné, et se présenta à son tour, toujours à voix basse pour ne pas déranger les autres novices autour d'elle. Déjà, à table, Ginny l'avait intrigué, et cela continuait maintenant. Elle ne ressemblait pas à l'image que l'on pouvait se faire du natif Érudit. Elle inspirait confiance, et elle n'avait pas ce petit air supérieur.
— Tu n'as pas peur qu'en m'aidant, je prenne ta place ou un truc dans le genre, ironisa Eva.
— Sans vouloir t'offenser, si tu n'arrives même pas à retenir une date aussi simple, je ne vois pas pourquoi tu me ferais peur, rebondi Ginny avec un sourire en coin.
— J'ai l'habitude qu'on me dise les choses directement. C'est un truc de Sincères, plaisanta Eva en retour.
Ginny garda son air amusé tout en mâchouillant un crayon. Curieuse, Eva décida de continuer la conversation, se disant qu'elle arriverait peut-être à la comprendre un peu mieux. Elle ne voyait pas où la blonde voulait en venir en alternant une attitude engageante et des piques.
— Et en parlant avec moi, tes amis ne vont pas penser que tu, je ne sais pas, pactises avec l'ennemi. À vous voir on à l'impression, nous les transferts, de marcher sur vos plates bandes.
— On n'est pas tous à mettre dans le même sac. Certains de nous sont encore récupérable même si ça n'en a pas l'air comme ça. Et de toute façon, ce n'est pas une bande d'intello à lunettes qui va me dire comment me comporter.
Eva voulait en savoir plus sur cette fille. Elle allait à l'encontre de tous les Érudits qu'elle avait côtoyé durant sa scolarité. Elle semblait même aller à l'encontre de la logique tout court. Elle était différente, intrigante.
— Il y en a d'autres comme toi? lui demanda Eva en chuchotant.
— Qu'est-ce que tu veux dire?
C'était au tour de Ginny d'être intriguée par la question de sa voisine.
— Tu es restée dans ta faction d'origine, l'initiation commence dans quelques heures, et pourtant, on dirait que tu fais tout pour te démarquer des membres de cette faction, que tu ne veux pas être considérée comme l'un d'entre eux, je me trompe? Tu ne ressembles à aucun des Érudits que j'avais dans ma classe.
Les doigts de Ginny se crispèrent sur la couverture de son lit.
— Je n'aurais jamais dû rester ici. Je n'ai jamais eu le choix, souffla-t-elle d'un ton amer.
— Le système nous offre la possibilité de faire un choix différent de notre test d'aptitude, pour pouvoir nous épanouir. Pourquoi rester ici alors, si c'est pour te sentir mal ?
— Et toi qui es venue volontairement, tu te sens mieux depuis que tu es arrivée ? Est-ce que tu te sens à ta place ? répliqua Ginny vivement en se forçant à garder la voix basse.
Elle venait de toucher un point sensible. Depuis ce matin, Eva essayait de se persuader qu'elle avait fait le bon choix. Il fallait qu'elle parte des Sincères, ça elle en était certaine, mais de là à dire que les Érudits était le meilleur endroit où aller. Elle avait toujours un doute sur la réponse, surtout après le discours de Jeanine.
— Il faut que je sois à ma place, sinon je finirais chez les sans-faction, dit Eva en regardant Ginny dans les yeux.
Elle ne savait pas si elle était capable d'être une Érudite, mais en aucun cas elle ne voulait devenir une vagabonde.
— Tu me comprends un peu mieux alors. On doit rester ici coûte que coûte, pas parce qu'on en a envie, mais parce que c'est nécessaire.
Sa voix s'était adoucie. Elle commença à jouer avec quelques mèches de cheveux.
— C'est dommage que tu ne sois pas venu quelques années plus tôt.
— Pourquoi ? Ça aurait changé quelque chose ?
— Tu aurais vu la grandeur des Érudits.
Ginny ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, mais se ravisa au dernier moment. À nouveau, elle se transformait en ce personnage énigmatique.
— Qu'est-ce que tu veux dire par là? Pourquoi tu dis que les Érudits ont perdu cette grandeur ?
La native se leva pour poser les affaires éparpillées autour d'elle sur le coffre. Elle s'efforçait de tourner le dos à Eva, qui ne comprenait toujours pas son changement de comportement.
— Elle était toujours de dos quand elle répondit enfin à Eva.
— Je crois qu'il est temps d'aller se coucher, si on veut être en forme pour demain.
— Sans doute, oui, murmura Eva.
À son tour, elle se mit à ranger ses affaires pendant que Ginny disparaissait derrière le rideau. De l'autre côté de son lit, Lucy devait s'être endormie. Elle avait éteint sa lampe et tiré ses rideaux. Eva se demanda si elle les avaient entendu parler. Ginny avait eu l'air d'insinuer que le comportement des Érudits avait changé depuis quelques temps. Qu'en penserait Lucy, qui chantait leurs louanges dans le bus ? Peut-être qu'elle pourrait lui en glisser quelques mots à l'occasion, pour voir sa réaction.
Eva aurait aimé que Ginny continue à lui parler, mais elle savait qu'elle ne dirait rien de plus à ce sujet ce soir. Elle s'apprêtait à se glisser dans le lit, avec une autre chemise pour pyjama quand elle entendit à nouveau la voix de Ginny murmurer.
— Eva ?
— Oui.
Ginny écarta le rideau. Avec la pénombre, Eva avait du mal à voir son visage. Elle distinguait surtout sa silhouette. Elle était grande, moins que Lucy, mais elle devait la dépasser d'une demie tête, songea Eva en appuis sur son coude. Toutes les personnes qu'elle croisait étaient plus grandes qu'elle en général.
— Eva arrêta de divaguer pour l'écouter.
— Si jamais tu as besoin d'aide, pour quoi que ce soit, n'hésite pas à demander.
Ginny se balançait d'un pied sur l'autre. Elle semblait nerveuse.
— Tu sais, l'entraide n'est pas réservée aux Altruistes. N'oublie pas que certains Érudits sont prêt à aider ceux qui le demande.
— D'accord, répondit simplement Eva.
Sur le coup, elle ne sut pas quoi dire d'autres. Elle ne s'attendait pas à ce genre d'annonce. Ginny opina de la tête, puis disparut définitivement derrière le rideau.
— Bonne nuit. Et, euh...merci...pour ta proposition, ajouta Eva.
— Bonne nuit, lui répondit GInny dans un souffle.
Minuit était déjà largement passé quand Eva se glissa enfin sous les draps. Elle ne cessa de se retourner dans le lit - c'était la première fois qu'elle ne dormait pas dans sa chambre - mais finit par tomber dans un sommeil sans rêves.
La lumière du jour réveilla Eva à l'aube. Elle n'avait jamais été une grosse dormeuse, mais elle aimait bien traîner au lit le matin. En regardant autour d'elle, les trois rideaux et le mur en face d'elle, Eva se rendit compte qu'elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il était malgré la faible lumière qui pointait. Incapable de la voir depuis son lit, elle se leva en silence pour jeter un coup d'oeil à l'horloge qui trônait au-dessus de la porte d'entrée du dortoir. Pendant que la chair de poule recouvrait ses jambes, la novice songea qu'il lui faudrait se trouver un réveil. Et un véritable pyjama. Elle ne pourrait pas traverser le dortoir tous les matins dans cette tenue.
Elle tira doucement le rideau à sa tête de lit, et fit quelques pas sur le carrelage en tirant sur sa chemise. L'horloge indiquait cinq heures trente. Le silence régnait sur le dortoir, entrecoupé de quelques légers ronflements, mais certains lits étaient déjà vides. On ne perdait pas de temps ici.
Eva retourna au chaud sous sa couverture. Ceux qui étaient déjà levés devaient être des natifs. Les novices connaissaient à peine les lieux, il n'y avait pas grand chose qu'ils pouvaient faire à cette heur-là, à part se perdre. La jeune fille considéra qu'il était mieux d'essayer de se rendormir afin d'être en forme pour le début de l'initiation.
Après trois-quarts d'heure à se battre pour retrouver Morphée, Eva capitula. Elle attrapa un livre sur le coffre, et commença à le feuilleter. Les premiers rayons du soleil lui permettaient d'y voir assez clair.
C'est l'agitation des autres novices autour d'elle qui la réveilla. Elle avait dû s'assoupir en lisant. L'esprit embrumé, elle se força à se lever et se mit en tête de réveiller Lucy. Elle dormait profondément, et grogna quand Eva lui secoua le bras. Elle dut la remuer à plusieurs reprises avant que l'ancienne Fraternelle ne consente à ouvrir les yeux.
— ...aisse moi dormir encore un peu maman, quémanda-t-elle enroulée dans sa couverture.
— Non, pas le temps. Il est sept heures, le temps qu'on se perdre et qu'on prenne le petit dej', il sera huit heures et les cours auront commencés.
— Mmmh…
— Aller ! Bouge toi !
Après cinq bonnes minutes à continuer de la secouer, Lucy consentit enfin à se lever. Elle s'étira et bâilla bruyamment. Eva la suivit jusque dans la salle de bain des filles où quelques retardataires finissaient de se préparer. Eva se contenta d'une queue-de-cheval, et Lucy de brosser ses longs cheveux, il n'y avait pas le temps pour plus.
— On y va alors ? demanda Lucy, une fois dans le couloir entre la salle de bain et le dortoir. Je ne pense pas qu'il y ait besoin de prendre nos livres de la bibliothèque, c'est le premier jour, il nous donnerons ce qu'il faut.
Eva se mit à dévisager son amie de la tête aux pieds, puis se regarda elle-même de la même façon. Lucy ne devait pas être encore très bien réveillée, car avant de partir elle avait oublié un léger détail. Léger, comme leurs tenues.
— Prendre nos livres, peut-être pas. Mais des vêtements, oui.
Lucy à son tour les examina toutes les deux en silence avant de comprendre son erreur. Eva était toujours en chemise et en chaussettes, tandis que la brune avait préféré enfiler l'un des longs cardigans et une paire de collants noirs.
Les deux filles éclatèrent de rire avant de gagner en vitesse le dortoir qui, heureusement, était déjà vide.
— J'espère que personne ne nous as vues, pouffa Lucy en boutonnant sa chemise.
— Heureusement qu'on n'est pas chez les pet-s...Altruistes. Ils auraient fait une syncope sinon, rétorqua Eva enfilant sa chemise de la veille et une jupe. Enfin, les Érudits aussi probablement.
— Est-ce que ça aurait vraiment été aussi grave ?
— Tu étais prête à te pointer en gilet et en slip à la cantine, pour le premier jour, si je ne t'avais pas arrêté.
— Forcément, dit comme ça. Au moins, ça nous aura bien fait rire.
C'est vrai, admis Eva un sourire aux lèvres. Mais je ne compte pas recommencer tous les matins.
Eva avait bien l'intention de ne pas se faire remarquer durant l'initiation. Déjà, au lycée, elle avait eu quelques soucis, et elle ne comptait pas que cela recommence ici. Plus elle se fondait dans la masse, mieux elle se portait.
— Aller, dépêche toi, tu vas nous mettre en retard, lança Lucy en rigolant puis en disparaissant dans le couloir.
— Et c'est toi qui me dis ça ! répliqua Eva en sautant sous son lit à la recherche de sa deuxième chaussure.
Elle rejoignit Lucy dans le couloir et prirent le chemin du réfectoire au pas de course. Les cours commençaient dans une trentaine de filles étaient à peine arrivées quand quelqu'un les interpella. C'était Ginny. Eva ne savait pas trop quoi en penser après leur discussion d'hier.
— Salut Eva, bien dormi pour ta première nuit ici ? lui demanda Ginny en se servant un bol de lait. Elle salua également Lucy.
— Ça peut aller, répondit Eva en lui rendant son sourire. J'ai vu pire.
— Vous nous rejoignez? demanda la blonde en montrant une table du menton.
— Ça ne dérange pas ?
— Si c'est le cas ça sera amusant, tu découvriras l'hypocrisie Érudite.
Ginny se mit à rire en voyant l'expression de Eva face à sa dernière remarque.
— T'en fais pas, je rigole, ils sont sympas. La preuve, ils me supportent. Quoique, pour d'autres tu verras bientôt que je n'ai pas complètement tort, mais passons. Venez, je vais vous présenter, assura-t-elle en les menant vers ladite table.
Plateau en main, les trois filles se dirigèrent vers une grande table du réfectoire.
— Tu la connais ? demanda Lucy à Eva, étonnée.
— On a parlé hier soir. Son lit est à côté du mien.
— Je n'ai rien entendu, pourquoi tu ne m'as pas fait signe ?
— Tu dormais déjà comme une masse, la taquina Eva.
— J'ai un sommeil profond et réparateur, c'est différent.
— Encore faut-il que tu en sorte.
Les deux filles commencèrent à jouer des coudes et Eva songea, qu'au moins, Lucy n'avait rien entendu de leur conversation sur les Érudits. Au fond, c'était sans doute mieux.
Ginny présenta les invitées à ses amis. En plus de Tom, Eva se rappela de quelques uns des visages qu'elle avait vu hier, au dîner, mais doutait qu'ils se rappellent d'elle. Elle reconnut Sophie, la rousse, qui leur fit un signe de la main quand elles s'assirent. Et George, l'un des garçons qui parlait avec Tom hier soir. Ses yeux bridés et son grand sourire lui donnaient un air sympathique, mais Eva se dit que ce n'était peut-être qu'une façade. Ce que Ginny lui avait dit la faisait douter.
Le petit-déjeuner fut avalé rapidement, avant de prendre le chemin du premier cours. L'avantage des natifs était qu'ils connaissaient les lieux mieux que personne. Eva et Lucy arrivèrent en un rien de temps au troisième étage de l'aile nord, devant la bonne salle, et à l'heure. En avance même. Ils furent bientôt rejoints par le reste des novices qui arrivèrent au compte goutte.
— Prenez tous de quoi écrire sur le bureau et installez vous en silence ! somma une voix en ouvrant la porte à huit heures précises..
Suivant les instructions, tout le monde entra en rang et en silence, prenant au passage le nécessaire demandé avant d'aller s'installer deux par deux derrière les tables en bois.
L'homme prit place, debout derrière son bureau. Son visage rasé de près paraissait jeune, mais de petites rides aux coins des yeux et sur les mains, ainsi que quelques cheveux argentés sur les tempes trahissaient un âge plus avancé. Sa carrure et son air sévère étaient suffisants pour imposer et silence, et c'est avec une voix sèche qu'il s'adressa à la classe de novices.
— Je suis le professeur Pratt, je serais votre référent pendant toute la durée de l'initiation. Cela signifie que tous vos faits et gestes, tout ce qui concerne l'initiation, me sera rapporté. Je compte sur vous pour me faire honneur. En tant que responsable, je ne tiens pas à pâtir de vos imbécillités.
Lucy se pencha vers Eva pour chuchoter.
— Tu penses que ce qui s'est passé ce matin rentre dans la case "imbécillités"?
— Si on avait été plus loin que le couloir de la salle de bain, probablement oui. Il ne faudrait pas que ça arrive à ses oreilles, il a l'air d'un dragon continua Eva en mimant une grimace.
— Mesdemoiselles ! Je suis certains que votre conversation n'intéresse que vous, alors veuillez garder vos jacasseries ! aboya le professeur.
L'effet fut immédiat, les deux se turent et rougirent de s'être fait reprendre de la sorte. Le dénommé Pratt commença ensuite par se présenter, sans manquer une occasion de se flatter. Il était l'un des plus grands chercheurs Érudits, et offrait aux novices avec bonté une partie de son temps, de son expérience, et de son immense savoir durant l'initiation afin de les former. Du moins en partie, car ils suivraient également l'enseignement d'une dizaine d'autres professeurs. Des gens brillants, mais dont peu possédaient une étincelle de génie selon lui.
Après avoir fini de se lancer des fleurs, il prit un air et une voix plus sérieuse que ce qu'il avait déjà.
— L'initiation durera huit semaines et se déroulera en deux phases. La première sera une partie théorique, vous suivrez des cours pendant quatre semaines afin d'emmagasiner de plus de connaissances possible, ou de rattraper votre retard par rapport aux natifs, expliqua-t-il en balayant la salle d'un regard narquois
Certains natifs se mirent à ricaner. Pratt continua en marchant entre les tables :
— La deuxième phase mettra à profit tout ce que vous aurez pu apprendre pendant la première. Tous les jours, vous passerez des tests afin d'évaluer votre niveau et votre QI. Vous devrez être brillants, et rapides, si vous voulez réussir. Un test final déterminera votre future affectation au sein de la faction, aussi, aucune différence ne sera faite entre les natifs et les transferts. Vous avez les capacités pour réussir ou vous ne les avez pas, il n'y a pas de demi-mesure.
Cette fois-ci, personne ne rigola. Un malaise s'installa dans la classe.
— La biologie, la physique, les mathématiques, la chimie, la génétique, l'ingénierie et l'histoire des factions, pour ne citer que les matières les plus importantes, vous seront enseigné. Je ne vous encourage donc que trop peu à fournir un travail sérieux et intense si vous voulez avoir une chance d'obtenir de bons résultats.
Seul le léger bruit des stylos crissant sur le papier se faisait entendre. Eva jeta un coup d'œil autour d'elle, mais personne d'autre ne levait la tête. Tout le monde était occupé à prendre en note les informations. Ses mains avaient beau trembler, elle se sentait emballée, excitée. Sans doute à cause de la peur qu'elle ressentait également. Eva se demandait toujours ce qu'elle faisait ici, mais d'un autre côté, elle avait hâte de montrer de quoi elle était capable. Il fallait qu'elle se fasse une place ici, il fallait qu'elle reste. Ginny avait raison, elle n'avait pas le choix. C'était ça ou les sans-faction.
— Un paquet de feuilles circule, avec toutes les informations complémentaire ainsi que votre emploi du temps, tâchez de ne pas les perdre, continua Mr Pratt avec son sarcasme habituel.
Eva eue l'impression que cette remarque lui était adressée, après la perte du plan de la faction. Elle y ferait attention cette fois.
Le professeur continua son discours sur les valeurs des Érudits. L'importance du savoir et de sa transmission et comment, en une certaine mesure, les Érudits dominaient les autres factions grâce à ce savoir. Son exaltation semblait se transmettre dans toute la salle, tout le monde était pendu à ses lèvres.
Sauf Ginny, dont la main si crispée allait finir par casser son stylo si elle continuait. Et Eva, qui n'arrêtait pas d'observer tout le monde et de se poser des questions.
Après cette demi-heure explicative, le groupe continua avec le cours de physique prévu sur l'emploi du temps - toujours dispensé par Mr Pratt. Ce n'est qu'une fois qu'ils quittèrent la salle, une heure et demie plus tard, que l'ombre du professeur qui planait au-dessus de leurs têtes s'estompa et que les discussions éclatèrent à nouveau dans les couloirs. Tout le monde paraissait un peu perturbé par les conditions de l'initiation, et en même temps galvanisé par la tirade du professeur.
Eva n'eut pas le temps de se poser plus de questions, Ginny l'attrapa par le bras pour rejoindre la prochaine salle. Cette fois-ci pour un cours de génétique. La jeune transfert était contente d'avoir révisé les bases hier, de sorte qu'elle n'avais pas trop de mal à suivre le professeur, Mme Pierce, une femme à la peau caramel et aux cheveux d'ébène parfaitement coiffés. Tout le monde ne semblait pas aussi à l'aise qu'Eva, au vu que la quantité d'informations qu'il fallait se dépêcher de noter et d'assimiler en même temps.
C'était surtout les transferts qui semblaient un peu perdus. Ils étaient en majorité cette année, quinze au total pour douze natifs. Un nombre record de novices, même les Leaders ne s'attendait pas à avoir autant de monde raconta George à Eva et Lucy après le cours, sur le chemin pour aller déjeuner. Ils avaient même déplacé le dortoir au dernier moment pour pouvoir accueillir tout le monde dans la même salle.
Le reste de la journée passa à toute vitesse. Les cours s'enchaînèrent à un rythme soutenu, et ce n'est qu'au dîner que Eva commença à ressentir la fatigue.
— Tu n'es pas humaine. Comment tu fais pour être encore en forme ? gémit Lucy qui peinait à ne pas s'écrouler sur la table.
— Oui, c'est vrai ça, comment fais-tu Eva ? renchérit George. Regarde-moi, je déborde encore d'énergie, mais c'est normal, je suis un pur produit Érudit. Mais toi, quel est ton secret ? demanda-t-il d'un ton suspicieux en mordant à pleines dents dans un bout de pain.
Eva bafouilla quelques mots incompréhensibles, et prit un verre d'eau pour ne plus avoir à parler. Elle ne savait pas vraiment elle-même comment elle faisait. Elle se concentrait et se contentait d'encaisser les heures qui passaient, il n'y avait pas grand chose de plus à faire. Elle était tout de même contente de voir que la pression semblait avoir un effet assez positif sur elle, c'était toujours bon à prendre.
— George, range tes blagues au placard. Tu vas finir par les effrayer, le railla Sophie.
Les deux se lancèrent ensuite dans un débat sur les frasques précédentes du garçon. Tout le petit groupe finit par s'en mêler. George avait l'air d'avoir une réputation qui lui suivait à la trace, et il finit par implorer ses camarades d'arrêter de remettre sur la table de vieilles histoires.
Il n'y avait peut-être pas besoin de se méfier de ces personnes finalement. Ils étaient les amis de Ginny après tout, si elle restait avec eux, c'était parce qu'elle devait leur faire un minimum confiance. Ils semblaient tellement normaux aux yeux de Eva. À part la couleur de leurs vêtements, et certains sujets de conversation, ils n'avaient pas l'air si différents des adolescents Sincères avec qui elle avait grandi.
Tout ce qu'Eva voulait, c'était réussir l'initiation et s'intégrer dans ce nouvel endroit. Peut-être que Ginny avait tort de dire que tout le monde était hypocrite dans cette faction. Elle avait envie d'y croire en tout cas.
