Chapitre 4
Le reste de la semaine se déroula sans trop de difficulté, mis à part la tonne de travail donnée aux novices. Ils devaient constamment rester concentrés afin de suivre, et une fois les cours terminés, il fallait continuer à travailler, à la bibliothèque généralement. Eva avait appris par Sophie que les classes dispensées durant la journée ne suffisaient pas à réussir l'initiation. Il fallait obligatoirement fournir un travail personnel à côté.
Le but des Érudits était de responsabiliser au plus vite ses novices. Ils leur donnaient les bases, les fondations, mais c'était à eux de se débrouiller pour le reste. Pour "construire leur savoir" comme avait dit Sophie. Ceux qui attendaient qu'on les prenne par la main resteraient au bord de la route. C'était déjà le cas pour certains transferts, le garçon Altruiste et deux anciens Sincères que Eva connaissait à peine de vue. Maintenant, c'était à peine s'ils parlaient aux autres pour rattraper leur retard.
Les pauses se faisaient rares, mais Eva et ses amies trouvaient tout de même des moments pour souffler un peu. Pour le moment, l'ancienne Sincère se débrouillait plutôt bien, mais elle était contente que Ginny l'aide dans certaines matières. Elle la conseillait et l'aider à réviser dès qu'elle le pouvait.
Eva, Lucy et Ginny passaient de plus en plus de temps ensemble. Le soir dans le dortoir, elles parlaient beaucoup. De tout et de rien, mais en général, elles finissaient pas en revenir à l'initiation, ou aux Érudits. Comme Ginny était née ici, elle savait à quoi s'attendre bien qu'il y ait régulièrement des changements dans le déroulement de l'initiation d'après ses dires. Pour la menace de devenir sans-faction, la native pensait à un coup de bluff, les natifs seraient plus efficace avec cette menace selon elle. Et Jeanine le savait aussi.
Quand elles ne parlaient pas de choses aussi sérieuses, leurs discussions permettaient à Eva de s'évader un peu, et d'avoir le sentiment d'être chez elle. Une sensation qui ne lui était pas arrivée depuis longtemps.
Rapidement, une routine s'était installée : se lever, manger, travailler, manger, travailler, manger, travailler, se coucher etc… Les journées se ressemblaient toutes et l'atmosphère était rapidement devenue pesante, et les moments de détentes un luxe. Tôt le matin, ou tard le soir, pour ne pas être vu des autres à ne rien faire, une chose très mal vue entre les novices.
Eva se rendit compte que l'intimidation et l'humiliation n'était pas réservés aux Audacieux. La plupart des natifs, à l'exception de ceux avec qui elle avait sympathisé, formaient un clan hermétique. Ils avaient de l'avance sur les transferts et en profitaient. À chaque occasion, ils n'hésitaient pas à rabaisser les moins doués de la classe, ou ceux qui n'avaient pas le cran de leur tenir tête. Eva et Lucy y avaient échappé jusqu'à présent, surtout parce qu'elles avaient pris l'habitude de ne pas rester seules, durant la journée du moins. Daisy, l'autre transfert féminin des Fraternels n'avait pas cette chance. Elle était la cible favorite de ce groupe de natif, mené par une fille blonde. Pour le moment, Daisy tenait bon, et Eva espérait qu'elle arriverait au bout de l'initiation, elle avait l'air d'une gentille fille. Lucy n'avait aucune idée de ce qu'elle faisait là, elle n'était même pas spécialement douée en classe. Peut-être qu'elle aussi voulait changer de vie, pensait Eva quand elle la croisait.
Lucy, elle, semblait bien s'adapter à ce nouvel environnement. Elle avait déjà sympathisé avec la plupart des transferts, et surtout travaillait d'arrache-pied. Eva ne pensait pas avoir déjà vu quelqu'un avec autant de mémoire. Elle retenait tout ce qu'elle pouvait lire ou entendre, au point d'en être presque effrayant par moment. En mathématiques, elle surpassait tout le monde, les natifs y compris, ce qui avait tendance à les énerver. Mais amusait beaucoup Eva et Ginny.
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Eva sentit quelque chose lui chatouiller le nez, quelque chose de doux. Elle cligna des yeux pour voir ce qui la dérangeait ainsi dans son sommeil, et tomba sur un rideau de cheveux blonds. C'était Ginny qui la réveillait, du moins qui essayait, Eva avait du mal à émerger. Elle aurait bien aimé dormir un peu plus cette nuit, mais elle avait encore réviser tard hier soir.
Il était à peine six heures, et Ginny était déjà habillée et prête à partir. Elle annonça à Eva qu'elle les rejoindrait directement pour le petit-déjeuner. Encore des affaires personnelles.
Même si Eva avait appris à mieux la connaître, la native lui cachait encore beaucoup de choses, elle le sentait. Ce n'était pas tant les secrets qui la dérangeait, ils faisaient loi ici chez les Érudits, mais Eva aurait aimé que Ginny se rende compte qu'elle était assez digne de confiance pour lui dire si quelque chose n'allait pas.
Tous les matins, en se levant, elle réveillait Eva avant de filer on ne sait où. La blonde savait que, même si son amie manquait de sommeil, elle aimait aussi pouvoir prendre son temps le temps. Cet accord tacite avait fini par s'installer.
Eva commença à s'habiller pendant que Ginny quittait le dortoir. Son habitude de prendre sa douche le soir lui permettait de gagner quelques minutes supplémentaires de sommeil le matin. Elle enfila à contre-coeur l'une des jupes - la seule chose qu'elle avait à porter pour le moment - regrettant d'autant plus ses anciens pantalons. Assise sur son lit, elle relut distraitement quelques cours de la veille. Lucy dormait toujours derrière le rideau à moitié tiré. Si la jeune fille n'avait aucun problème pour apprendre, elle avait encore du mal à s'adapter au nouveau rythme de vie, surtout le matin.
Une heure plus tard, les deux filles prirent la direction de la cafétéria pour un petit-déjeuner attendu par leurs estomacs. Le trajet se faisait sans difficulté maintenant, Ginny leur avait montré quelques astuces pour se repérer : compter ses pas dans les couloirs, prêter attention à l'éclairage et au carrelage du sol qui n'était pas le même partout. Une fois ces irrégularités repérées, il devenait plus simple de se déplacer dans ces couloirs blancs. Une visite guidée de la fourmilière était même prévue pour ce week-end .
Les filles avaient également pris leurs habitudes au réfectoire pendant cette première semaine. Que ce soit la table à laquelle elles mangeaient - celle près de la fontaine à soda - ou ce qu'elles consommaient. Lucy s'était rapidement mise au café, pour se réveiller plus vite, mais Eva trouvait cette boisson beaucoup trop amer. Elle avait manqué de la recracher en goûtant, quelques jours plus tôt. Elle préférait s'en tenir au jus de fruit ou au lait quand c'était possible d'en avoir.
— On commenche par quoi che matin ? demanda Lucy, une cuillère de céréales enfoncée dans la bouche
— Vendredi, c'est bio et maths, la renseigna Sophie.
— Et chet après-midi ?
Elle avala une autre cuillère.
— Laisse moi regarder sur l'emploi du temps, répondit Eva en cherchant la précieuse feuille dans la poche de sa veste.
Ce n'est qu'en voyant ce qui y était inscrit que sa bonne humeur s'envola.
— Pourquoi tu fais cette tête ? s'enquit Lucy.
— Travaux pratiques en chimie…
— Oh ça va, c'est pas si terrible !
— Parle pour toi se renfrogna Eva.
Elle avait fait très peu de manipulations au lycée, mais chacune avait été un désastre. La dernière fois qu'elle avait eu une éprouvette entre les mains, toute la classe avait dû être évacuée. Tout l'établissement en fait, à cause de l'épaisse vapeur nauséabonde - et potentiellement dangereuse - qui s'était propagée. Tous les élèves avaient été renvoyés chez eux jusqu'au lendemain, et l'odeur avait persisté une bonne semaine dans la salle. Après avoir été longuement sermonnée par le directeur, et ses parents, on avait interdit à Eva de s'approcher d'une éprouvette - ou de n'importe quel matériel contenant des produits chimiques. Elle avait passé sa dernière année et demie de lycée à observer les autres travailler.
— J'ai déjà eu quelques… problèmes pendant des manipulations, au lycée, avoua Eva sous le regard insistant de ses camarades.
— Quel genre de problèmes ? demanda Sophie l'air compatissant.
— Du genre de ce qui s'est passé au lycée, en avril, il y a deux ans, marmonna Eva en s'enfonçant dans sa chaise.
Jamais elle n'avait eu autant envie de disparaître. Si seulement elle pouvait devenir une minuscule souris et filer loin d'ici.
— Alors c'était toi ! s'écria George en affichant une expression incrédule, puis un large sourire.
— Sans blague ? demanda Lucy en la fixant, stupéfaite.
Eva acquiesça à leurs deux remarques en détournant le regard. Elle s'était toujours sentie terriblement honteuse d'avoir provoqué cet incident.
— C'était un accident, se justifia-t-elle. Je ne l'ai pas fait exprès, c'était juste… une fausse manip.
Tom se leva pour venir poser ses mains sur ses épaules. Elle frissonna à son contact.
— Tu sais, ce n'est pas donné à tous les novices de faire forte impression comme ça. Tu es un peu une sorte de légende maintenant, assura-t-il.
— Ne fais pas attention à ce qu'il dit, tenta de la rassurer Sophie.
— Moi j'aime bien son idée, renchérit George.
Eva ne s'attendait pas à ce genre de réaction, surtout venant de la part d'un groupe d'Érudits. Elle aurait plutôt imaginé un concert de sermons à propos des cours qu'elle leur avait fait rater. Mais Tom et George, eux, avaient l'air de trouver cela très amusant et commencèrent à raconter des anecdotes de classe en riant. C'est ce moment que choisit Ginny pour les rejoindre.
— Tant de bonne humeur dès le matin. Je sais que vous m'aimez, mais tout de même, ironisa-t-elle en s'asseyant.
— Bonjour à toi aussi chère amie, la salua George. Tu te rappelles en deuxième année, au lycée, quand on a été évacués à cause d'un incident dans le bâtiment de chimie ?
— Mmh, continue. Elle mordit dans un bout de pain.
— Et bien, je te présente l'auteur de ce dérapage, révéla-t-il en tendant ses deux bras vers Eva.
Ginny lâcha son bout de pain sur son plateau et haussa un sourcil en la regardant.
— Vraiment ?
À nouveau, Eva se contenta d'acquiescer en silence.
— Je me souviens de cet après-midi, on avait été mangé des fruits séchés au Millenium Park, allongés au soleil, dit-elle en souriant. On avait passé un bon moment.
Eva lui lança un sourire sans conviction. Bien que personne à cette table ne l'ai culpabilisée, elle n'en était pas plus rassurée quant à ce premier cours de chimie.
— J'imagine donc que tu n'as pas vraiment hâte d'être à cet après-midi, repris Ginny comme si elle lisait dans ses pensées.
— C'est le moins qu'on puisse dire, railla Eva.
— Tout va bien se passer, tenta de la rassurer Lucy en posant sa main sur son bras.
— Elle a raison, ajouta Ginny. On sera en binôme, alors écoute bien les consignes, et laisse ton coéquipier faire les manipulations délicates en attendant d'être plus à l'aise.
Eva se détendit un peu. Ses amies avaient raison, si elle faisait attention, il n'y aurait pas de problème. Et avec un peu de chances, elle serait en duo avec quelqu'un qu'elle connaissait.
Trouvant qu'elle était le centre de l'attention depuis un peu trop longtemps, elle laissa Sophie, George et Tom reprendre leur discussion et se détourna vers Ginny. Peut-être que si Eva essayait d'aller vers elle, au lieu d'attendre l'inverse, la blonde comprendrait qu'elle se souciait d'elle et de ce qui lui arrivait.
— Tu es encore partie tôt ce matin. Tu manigances des plans secrets ? demanda Eva sur le ton de la plaisanterie, pour ne pas la braquer.
— Tu mènes une enquête sur une histoire louche ? renchéri Lucy les yeux pétillants.
— Rien d'aussi passionnant malheureusement. Juste un ou deux trucs à régler, rien d'important.
Lucy se laissa convaincre, mais Eva vit les mains et la gorge de Ginny se crisper. Les Érudits avaient peut-être l'habitude de mentir, mais le langage corporel n'avait pas de secret pour l'ex-Sincère. Eva préféra ne pas insister, au risque de braquer Ginny, mais elle se demandait toujours ce que la native pouvait bien faire aussi tôt le matin.
Une fois les dernières céréales avalées et les cafés engloutis à la va-vite, le groupe traversa la faction pour rejoindre le département de biologie, au cinquième étage. Eva doutait encore de s'habituer à ces lieux. Tout était si grand, si majestueux. Il lui arrivait encore d'écarquiller les yeux comme au premier jour quand elle découvrait un lieu qu'elle n'avait encore jamais vu. C'est-à-dire à peu près tous les jours.
Un homme dans la trentaine accueillit la classe de novices dans une salle très lumineuse. Aussi blanche que toutes les autres, mais beaucoup plus accueillante grâce aux plantes qui paressaient sur des étagères au mur. Quelques animaux en cage - des souris, quelques amphibiens, un couple de furets et un aquarium où nageaient des poissons rouges - égayaient également la pièce. C'était comme rentrer dans un autre monde une fois que l'on passait la porte. Si Eva avait fermé les yeux, elle aurait juré être dehors, dans le parc, et pouvoir sentir le vent sur son visage.
— Bienvenue à tous ! déclara l'homme une fois que tout le monde fut rentré, mettant fin à la contemplation générale. Je suis le professeur Halton, mais tout le monde ici m'appelle Hal, continua-t-il en souriant. J'espère que nous ferons du bon travail ensemble.
Il insista ensuite pour que les novices, encore debout, forment des groupes de trois. Avec des personnes qu'ils ne connaissaient pas, et si possible avec des factions d'origines différentes. Eva joua le jeu, contrairement à certains natifs, et après un signe de main à Lucy et Ginny, elle partit rejoindre deux personnes au hasard.
— Salut, lança-t-elle timidement pour signifier sa présence.
La fille aux cheveux châtains avec de grands yeux bleus lui fit un signe de tête, avant d'ajouter d'une voix très calme.
— Bonjour. Je ne crois pas que nous ayons eu l'occasion de parler auparavant, je suis Judith. Ravie de te rencontrer.
Puis elle lui tendit la main pour qu'elle la serre, afin de se saluer à la mode Érudite. Eva l'imita et se présenta à son tour. Enfin, elle pouvait mettre un nom sur la "fille Altruiste" qu'elle se souvenait avoir vu lire sur son lit, le jour de leur arrivée.
— Et moi c'est Chad ! continua son voisin, serrant sa main à son tour, mais d'une façon beaucoup plus énergique.
C'était l'un des quatre garçons venant des Audacieux. Ses dents blanches contrastaient avec sa peau brune, et ses cheveux crépus détonnaient en comparaison des coiffures bien nettes des garçons Érudits. Mais cela fit sourire Eva, cela le rendait un peu plus normal. Son enthousiasme avait au moins le mérite d'être contagieux.
— Alors, vous savez ce que l'on fait aujourd'hui ? demanda Eva.
— Pas la moindre idée, lui répondit Judith en sortant un élastique de sa poche pour s'attacher les cheveux. Mais j'imagine que ça a un rapport avec les microscopes sur les tables.
Les échanges qui suivirent furent assez timides. Judith et Eva semblaient tout aussi mal à l'aise de parler avec de nouvelles personnes, mais Chad et son allégresse meublaient les silences avant qu'ils ne deviennent gênant, et détendaient l'ambiance peu à peu. Ils en virent presque à avoir une conversation normale.
Après les explications du professeur, la séance du jour consistait effectivement en l'observation de différentes cellules végétale au microscope. Si un jour on avait dit à Eva qu'elle se passionnerait pour cela pendant deux heures, elle ne l'aurait pas cru. Le professeur de sciences au lycée avait déjà contribué à ce qu'elle apprécie cette matière, mais Mr Hal était encore un cran au-dessus. Il rendait cette discipline passionnante. Il avait eu beau insister auprès des novices, personne ne s'était résolu à l'appeler simplement Hal, ils avaient alors fini par adopter le surnom "Monsieur Hal" pour satisfaire tout le monde. Eva ne s'était pas senti aussi à l'aise depuis son arrivée, six jours plus tôt. Elle retrouvait enfin les raisons qui l'avaient poussée à venir ici, cette soif envoûtante de découvrir de nouvelles choses. Et travailler avec Chad et Judith s'était également montré très intéressant. Les deux novices étaient à la fois perspicaces dans leurs observations et avaient un bon esprit d'équipe, si bien que le cours passa en un éclair et en sortant, Eva était réellement de bonne humeur. Pour la première fois, elle sentait qu'elle avait une chance de réussir. Dans le couloir, Lucy et Ginny avaient statué qu'elles trouvaient son comportement étrange, mais leurs blagues avaient glissé sur Eva comme de l'eau.
Si la matinée s'était déroulée sans accrocs, y compris le cours de mathématiques, au déjeuner, la réalité reprit le pas. Dans moins d'une demie heure commençait le cours de chimie, et toute l'énergie et la bonne volonté d'Eva avaient disparues. Elle dû même se forcer à avaler le contenu de son assiette et traîna des pieds pour se rendre au laboratoire.
Le professeur Harrison, un homme d'une quarantaine d'années au visage austère, accueillis les novices et distribua à chacun une paire de gants et une paire de lunettes de protection. Rien à voir avec l'attitude chaleureuse de Monsieur Hal. Un fois fait, il répartit les novices sur les plans de travail. Le hasard permit à Eva d'être en binôme avec Tom. Soulagée, elle se dit qu'au moins l'un d'eux deux savait de qu'il faisait.
— Aujourd'hui il s'agit surtout d'évaluer votre niveau. Nous commencerons par réaliser une synthèse organique en suivant un protocole expérimental, dicta l'Érudit. Prenez une blouse sur les portes-manteau et le matériel nécessaire dans les étagères du fond et suivez les instructions qui vont vous être distribuées. Je passerais dans les rangs pour voir comment vous vous en sortez.
Un garçon à peine plus âgé que les novices commença à marcher dans les rangées, distribuant à chaque groupe un petit paquet de feuilles plastifiées.
— Comment tu le sens ? demanda Tom.
— Bien, je crois. J'ai revu les bases tout à l'heure avec Lucy.
— Tant mieux. Je vais chercher le matériel pendant ce temps-là commence à lire le protocole, tu sauras à quoi t'attendre comme ça.
Eva s'empara de la feuille qui venait d'être distribuée et commença à décrypter les consignes : six étapes de manipulations assez nébuleuses pour quelqu'un qui n'avait pas touché à du matériel de chimie depuis deux ans. Eva pensait avoir compris ce qu'elle venait de lire, du moins en théorie. Car entre l'imaginer et le faire vraiment, le pas était grand. Le professeur Harrison était toujours à son bureau pour le moment, mais ses yeux perçants examinaient tout. Eva espéra qu'il ne se presserait pas pour venir par ici.
En regardant autour d'elle, Eva aperçut Ginny de l'autre côté de la salle, avec une autre native dont elle ne se souvenait pas le nom. Sophie et George étaient quelques tables derrière, tous les deux très concentrés. Lucy, quant à elle, était deux tables devant, en duo avec Stéphanie. La native blonde qui aimait s'en prendre à ceux qu'elle jugeait inférieur. Elle avait déjà fait de Daisy sa cible favorite, et Eva espérait que Lucy ne deviendrait pas la nouvelle.
Le retour de Tom fut annoncé par le tintement des flacons en verre et des divers produits étiqueté, en équilibre précaire sur un plateau.
— Alors, tu as compris ce qu'on doit faire ? demanda-t-il à Eva en alignant tout le matériel sur le plan de travail.
— Oui, oui, répondit-elle,
Elle préférait éviter de révéler la partie où elle avait regardé les autres s'agiter.
— Je m'occupe des manipulations, et toi, tu mesureras tout ce qu'il faut dans ces éprouvettes, dit Tom en désignant les tubes gradués sur un portant. C'est bon pour toi ?
— Bien chef ! rétorqua Eva en se mettant au garde-à-vous avec un clin d'oeil.
Pendant la demie-heure qui suivit, tout se déroula parfaitement. Le professeur Harrison, qui déambulait maintenant entre les rangées, ne semblait pas s'apercevoir que Tom était le seul à réaliser les manipulations. C'est à la cinquième étape du protocole que l'organisation du binôme dérailla.
— Eva, je dois surveiller ce mélange pendant qu'il chauffe. il faut que tu prépares toi-même la prochaine étape.
— Tu es sûr de toi ? demanda la jeune fille en haussant les sourcils.
— Je ne dois pas quitter ça des yeux. Tu as juste à prendre le bécher qui est à côté de moi, et tu lui ajoutes la solution jaune de tout à l'heure, là-bas sur le portant. Tu l'ajoutes et tu mélanges, c'est tout, il n'y a pas de quoi paniquer, assura-t-il d'une voix ferme mais avec un sourire.
— Pas de quoi paniquer, bien évidemment. Il faut bien se lancer un jour de toute façon, affirma Eva à voix basse pour se rassurer.
Tom lui lança un regard mi-soucieux, mi-amusé, avant de retourner surveiller son délicat mélange.
Eva attrapa l'un des bécher près de Tom avant d'y verser soigneusement le contenu du tube à essai. Avant même de pouvoir crier victoire, des bulles s'élevèrent du flacon, répandant un mélange mousseux inattendu sur le plan de travail. Eva se maudit de ne pas avoir assez bien lu les consignes pendant qu'elle s'écartait d'un bond. Sa voix était plus aiguë qu'elle ne l'aurait voulu quand elle sollicita Tom qui ne s'était encore aperçu de rien, toujours très concentré.
— Mais qu'est-ce que tu as fait ? coassa-t-il en voyant la mixture continuer de gonfler et de répandre.
— Et bien ce que tu m'as dit, balbutia Eva. Ce truc-là près de toi, avec l'autre truc jaune.
— Mais c'était l'autre bécher qu'il fallait prendre ! Je croyais que tu avais lu les consignes.
— Mais tu en a trois des bécher à côté de toi, et ils sont tous remplis du même liquide transparent ! répliqua Eva sur le même ton. Je pensais que c'étaient les mêmes.
— Et pour quelle raison voudrais-tu qu'il y ait fois la même chose ? ironisa Tom en levant les mains au ciel.
— Peut-être parce que tu…
— Je vous dérange peut-être ? demanda une voix en face des deux novices.
Le professeur Harrison se tenait devant eux, les bras croisé sur la poitrine, les lèvres serrées et un pli entre les sourcils. Aucun des deux n'osa prononcer un mot, et jamais les chaussures de Eva ne lui avaient paru aussi captivantes.
— Votre nom, mademoiselle ?
— Gray. Eva Gray, articula l'intéressée en relevant la tête.
— C'est donc vous. Votre réputation n'est plus à faire.
Eva eue l'impression que, chaque mot qu'il prononçait, était comme un coup de marteau qui résonnait dans son crâne. Tous ses professeurs au lycée étaient des Érudits, mais elle ne pensais pas que "l'incident" avait fait le tour de la faction. Pas à ce point. Et elle qui ne voulait pas attirer l'attention durant l'initiation.
À présent, toute la salle silencieuse les fixait.
— La concentration est quelque chose de primordial à acquérir ici. Apparemment, pour vous mademoiselle Gray, c'est raté.
Puis le professeur s'éloigna, continuant sa ronde comme si de rien n'était.
Tom regardait sa voisine avec une expression qui oscillait entre lui hurler dessus, et exploser de rire. Heureusement pour elle, il l'épargna en ne faisait aucun des deux et alla chercher de quoi nettoyer.
Tous les novices s'étaient remis au travail, mais Eva les entendaient murmurer, créant un bourdonnement incessant dans ses oreilles. Elle imaginait facilement leurs commentaires. Elle était la première à faire une bourde de ce genre, ils allaient pouvoir s'en donner à coeur joie. Elle fit de son mieux pour se comporter normalement, afin de ne pas leur donner la satisfaction de la voir craquer, mais son visage n'en était pas moins rouge et brûlant, et ses mains tremblantes.
Elle avait tellement honte, bien plus que ce matin quand elle avait révélé sa bourde à ses amis. Elle aurait tout donner pour se vaporiser et ne plus entendre ces petits rires, et apercevoir les regards en coin d'autres novices.
Quand Eva releva la tête, une éponge en main, elle vit l'assistant du professeur Harrison qui continuait de la regarder avec ses grands yeux sombres. Contrairement aux autres, il n'avait pas l'air mesquin, ou remplis de pitié. Eva le fixa à son tour, ce qui n'eut pas l'air de le déranger, au contraire, il esquissa un sourire. Il fut le premier à détourner le regard, car un groupe l'appelait pour lui demander conseil.
Quelques minutes plus tard, il vint dans la direction d'Eva et s'arrêta juste devant elle.
— Viens me voir à la fin du cours, j'ai quelque chose qui pourrais t'aider pour la prochaine fois, dit-il d'un air dégagé, comme si ce qu'Eva avait provoqué n'avait aucune importance.
Avant qu'Eva ne puisse répondre, il était déjà reparti vers le professeur Harrison. Tout se serait bien passé si les choses s'étaient arrêtées là, mais à peine l'assistant éloigné, Eva entendit des petits rires aiguës à proximité. Elle n'avait même pas besoin de regarder pour savoir de qui il s'agissait. La voix de Stéphanie se reconnaissait de loin, et elle ne prenait pas la peine d'être discrète. L'ambiance de travail avait fait taire tout le monde tout à l'heure, mais maintenant que le cours touchait à sa fin, et que tout le monde rangeait, il n'y avait plus rien pour retenir les commentaires des autres novices.
Depuis son plan de travail, Stéphanie parlait avec une autre native à lunettes, en lançant de longs regards en direction de Eva. À côté d'elles, Lucy ne semblait pas savoir ou se mettre. Son malaise était perceptible, et elle préféra s'éloigner pour remettre à sa place le matériel. Quand Stéphanie passa à côté de Eva, elle s'arrêta près d'elle quelques instants.
— Même Daisy la paysanne à fait mieux que toi. Je vais te faire dégager la transfert, tu n'as rien à faire ici, lui souffla-t-elle en donnant un coup d'épaule pour reprendre son chemin.
Pour Eva, déjà à fleur de peau, c'était la goutte de trop. Elle posa sa blouse à la va-vite sur le porte-manteau et fonça dans le couloir. Les novices qui étaient déjà sortis de la salle la regardèrent comme une bête de foire. Ils ne firent pas tous des commentaires, certains affichaient juste un air désolé et c'était ce qui l'agaçait le plus. Eva ne voulait pas qu'on se sente désolé, qu'on ai pitié. Elle voulait juste qu'on l'oublie et qu'on la laisse tranquille.
Ginny et Lucy la rejoignirent rapidement, et essayèrent de la réconforter en posant une main sur son épaule, mais Eva s'en dégagea aussitôt. Elle n'avait envie d'aucun contact, qu'il soit oral ou physique. Elle accéléra le pas autant que possible pour rejoindre la prochaine salle de classe, et les distancer par la même occasion. Elle réalisa aussi qu'elle n'était même pas restée pour écouter ce que l'assistant lui voulait. Tant pis, pour rien au monde elle ne remettrait les pieds dans cette pièce aujourd'hui.
Ses mollets devenaient douloureux, mais Eva continua de marcher à la même cadence, trop énervée pour aller plus doucement. Ginny et Lucy avaient renoncé à essayer de lui parler, mais elles restaient quelques pas derrière. Eva entendait leurs voix parfois, celle de George aussi même s'il ne rigolait pas autant que d'habitude. Elle ne savait pas de quoi ils parlaient, mais au fond elle n'en avait pas grand chose à faire.
— Eva, c'est par là !
La jeune fille stoppa, irritée, pour voir qui lui parlait. Lucy était arrêtée, quelques pas derrière elle et point du doigt un couloir.
— C'est par là, pour le cours, répéta Lucy d'une voix plus douce.
Eva était tellement agitée, qu'elle ne s'était même pas rendue compte qu'elle prenait le mauvais chemin.
— Merci, bafouilla-t-elle. J'arrive.
Cette fois-ci, elle laissait Lucy passer devant elle. Elle avait toujours envie d'être seule, alors elle préférait garder quelques mètres d'écart. Du coin de l'oeil, elle aperçut son amie jeter un regard soucieux dans sa direction, mais elle resta résolument fixée sur ses chaussures.
Le dernier cours de la journée eu au moins le mérite de ramener un peu de calme dans la classe, mais Eva écoutait à peine ce que disait la femme en tailleur qui s'agitait devant le tableau. Sa tête débordait toujours de questions, de doutes, additionnés à la peur d'être évincée de l'initiation. La remarque de Stéphanie ne faisait que raviver tout cela. Incapable de se concentrer, la moitié de ses notes provenaient de ce qu'avait écrit Lucy, assez gentille pour la laisser copier sur elle.
La fin du cours marqua la fin de la journée de travail. Eva ne songeait qu'à filer loin des autres novices, peu importait où, du moment qu'elle pouvait être tranquille. Il y avait de grandes chances pour qu'elle se perde, son voeux devrait être exaucé. Quand la professeur les remercia, Eva bondit presque de sa chaise pour sortir mais Ginny avait été plus rapide. Elle était à peine arrivée à la porte que la native l'attrapa par le poignet pour la tirer à l'écart.
— Qu'est-ce que tu fais ? grogna Eva en essayant de se débarrasser de son emprise.
— Je ne sais pas que tu avais aussi mauvais caractère quand on t'énervait, s'amusa-t-elle en ne relâchant pas sa prise pour autant.
Elle entraîna Eva dans les couloirs, dans la même aile du bâtiment que le dortoir.
— Où va-t-on ? demanda Eva après avoir abandonné l'idée de se libérer.
— Suis-moi et tais toi, lui répondit Ginny sans se retourner.
Son ton n'était pas agressif pourtant. Amusé plutôt.
Elles arrivèrent au niveau du dortoir, mais Ginny passa devant sans s'en soucier. Elle continua jusqu'à un escalier qui menait à l'étage supérieur et traversa cet étage sans même un regard aux portes entrouvertes. Eva se demandait si elle avait un but à la traîner de la sorte par le bras. Ce n'est qu'une fois qu'elles eurent traverser le long couloir central, que Eva aperçut un petit renfoncement qui donnait sur une porte vitrée en mauvais état. Ginny lui lâcha finalement la main pour ouvrir la porte qui dévoilait un escalier de service et lui fit signe de monter.
Eva s'engagea à la suite de Ginny dans la cage d'escalier en béton qui sentait l'humidité, et dont l'escalier en métal rouillé grinçait à chaque pas. Elles montèrent plusieurs étages, Eva estima à quatre ou cinq vu les brûlures dans ses jambes, mais la douleur et la crainte que l'escalier ne s'effondre sous son poids s'effacèrent quand elle sentit une bourrasque de vent sur son visage. L'escalier menait sur le toit.
— Alors, qu'est-ce que tu en penses ? demanda Ginny en levant le visage pour mieux sentir le vent.
L'ancienne Sincère ne répondit rien, trop occupée à profiter de l'instant. Respirer l'air frais lui vidait la tête et elle l'inspirait à grandes bouffées. D'abord pour se calmer, ensuite pour le plaisir. Quand elle ouvrit à nouveau les yeux, la brique qui lui pesait sur le coeur à cause du cours de chimie s'est considérable allégée. Enfin, elle retrouvait un peu de sérénité.
— C'est mon endroit préféré, je l'ai découvert il y a quelques années. J'aime bien y aller pour souffler un peu, révéla Ginny.
— Je comprends, approuva Eva en faisant quelques pas pour découvrir l'endroit.
L'espace était vaste, mais ne représentait qu'une petite portion du toit du bâtiment. C'était plutôt une sorte de terrasse servant à entreposer du matériel au sommet de l'aile ouest. Tout était en béton, gris et terne, et pourtant 'l'endroit était étrangement chaleureux. La plupart des gens auraient passé leur chemin pour trouver un endroit plus agréable, mais Eva appréciait cet endroit. Il était paisible, avec le bruit des feuilles d'arbres agitées par la brise, et l'odeur de l'air chaud qui annonçait l'été.
— Viens t'asseoir par là, dit Ginny en montrant un coin au soleil.
Les deux filles s'adossèrent contre le muret qui entourait le toit terrasse.
— Où est Lucy ? demanda Eva en baissant la tête, repensant à son comportement.
— À la bibliothèque, je crois. Elle avait l'air un peu désemparée de ne pas pouvoir t'aider. Je lui ai dit que je te parlerais.
Eva acquiesça d'un signe de tête et un silence commença à s'installer. Ce n'était pas qu'elle ne voulait pas parler à Ginny, mais elle ne savait pas quoi dire. Elle ne voyait pas par quoi commencer. Elle voyait aussi que Ginny hésitait à prendre la parole, mordillant ses lèvres avant de finalement rompre le silence.
— Pas terrible ce qui s'est passé tout à l'heure, hein.
Eva lui lança un demi-sourire sans conviction, mais la blonde continua quand même.
— Je n'aime pas dire ce genre de chose, mais c'est ce qui arrive tous les jours ici. Tu es la première à faire un pas de travers, alors les gens font beaucoup de bruit là-dessus parce que ça les distrait. Ca leur donne l'impression d'être meilleure. Mais attend un peu et tout va se tasser, dans quelques jours c'est quelqu'un d'autre qui sera à ta place, et on t'aura oublié. C'est triste, mais c'est comme ça que ça se passe.
Ses paroles rassurèrent Eva, un peu. Elle n'avait pas envie d'avoir hâte que quelqu'un d'autre échoue. Elle ne voulait pas être ce genre de personne.
— Alors c'est la seule chose que je peux attendre des Érudits ? J'ai toujours pensé que l'aperçu dont on pouvait avoir à l'école n'était représentatif que d'une partie de la vérité, qu'il y avait plus que l'arrogance et la méchanceté. Et pourtant je viens de chez les Sincères, les personnes abruptes, j'ai l'habitude. Mais là… ça en devient presque cruel.
— Bienvenue chez moi, ironisa alors Ginny. Écoute, je ne sais pas pourquoi tu es venue ici, tu as tes raisons, mais il faut que tu réalises que tu vas devoir te méfier de la plupart des personnes ici. Les Érudits sont très doués pour attirer les gens, tu peux être sûre que, chaque année, il y aura au moins une douzaine de transferts (elle marqua une petite pause). Mais une fois à l'intérieur, les belles paroles s'envolent et les Érudits montrent leur vrai visage.
— Ce visage, c'est ce qu'il s'est passé tout à l'heure ? demanda Eva en fronçant les sourcils.
— Disons que s'en est une partie, oui. Est-ce que tu te souviens ce que je t'ai dit, la première fois qu'on s'est parlé dans le dortoir ?
C'était la première fois que Ginny faisait allusion à ses paroles énigmatiques du premier soir. Eva hocha la tête, même si elle l'avait voulu, elle n'aurait pas pu oublier. Sa curiosité avait été piqué à vif, mais elle n'avait jamais osé aborder le sujet de nouveau.
— Ce que j'essayais de te dire à propos de la grandeur des Érudits, c'est que, depuis une dizaine d'années environs, les gens ont oublié les valeurs qui forgeaient les Érudits : combattre l'ignorance, répandre le savoir pour que tout le monde en profite. Tout le monde, pas seulement nous. Pendant mon enfance, j'ai vu ces changements s'opérer, et aujourd'hui, les Érudits n'en ont plus que pour leur ego. Ils sont devenus vaniteux - plus qu'avant du moins - et manipulateurs. Ils ont presque tous oublié que, d'après le manifeste, nous sommes censé acquérir tout ce savoir pour faire évoluer la société au mieux, aider les autres factions et pas se servir d'elles. C'était ce genre d'Érudite que je voulais être.
À la fin de sa tirade, Ginny avait les larmes aux yeux. Quand elle reprit, sa voix était amère.
— Maintenant, la moindre contestation est étouffée. Jeanine veut montrer un front uni face aux autres leaders, et elle n'hésite pas à utiliser l'intimidation. Je ne sais pas ce que nous réserve le futur, mais je ne serais pas étonnée que les problèmes viennent du côté des Érudits.
Eva aurait voulu dire quelque chose, mais elle se contentait de garder la bouche entrouverte sans émettre le moindre son. Que répondre à ce genre de déclaration. Ce que venait de lui révéler Ginny n'était que ses observations personnelles, pas forcément objectives, mais cela lui fit tout de même l'effet d'un électrochoc la ramenant d'un coup à la réalité. Eva avait le sentiment, au plus profond d'elle-même, que ce que Ginny venait de lui dire était vrai. Mais si elle acceptait cette idée cela remettait en cause jusqu'à sa présence ici. Pour quoi était-elle censée se battre lors de l'initiation, intégrer une faction avide de pouvoir dont les moindres dissonances étaient réprimées ?
Au fond, elle n'avait pas du tout réfléchi aux conséquences que cela impliquait d'aller chez les Érudits. Certes, elle avait passé une bonne partie de son adolescence le nez dans les livres, et il était évident qu'elle devait partir de chez elle, mais elle n'avait pas du tout penser à ce que serait sa vie chez les têtes pensantes de la ville, si cet endroit serait adapté pour elle. Elle n'avait agi que dans la précipitation le jour du choix.
Reconnaître qu'elle partageait la vision de Ginny, et donc qu'elle était en désaccord avec la mentalité des Érudits, revenait à avouer qu'elle avait fait la plus grosse bêtise de toute sa vie.
La crainte devait se lire sur son visage, car Ginny se tourna face à Eva et posa une main sur son genou. Sa voix était à présent plus calme.
— Eva, je ne voulais pas te faire peur ou quoique ce soit d'autre en disant cela. C'est juste...sortit. Si tu me dis que tu veux devenir une simple Érudite, comme n'importe quel autre novice de notre promotion, je ne t'en dissuaderais pas. Je continuerais d'être ton amie, parce que je t'apprécie sincèrement, et je ne te parlerais plus jamais de tout ça. Mais si quelque part, au fond de ton esprit, et je pense que c'est le cas, une petite lumière s'allume pour te dire que ce que je raconte n'est pas une blague, alors c'est que tu es comme moi, piégée ici. Et il faudra se serrer les coudes.
— J'ai...je… Pourquoi tu me dis tout ça ? Pourquoi moi ?
Jamais Eva ne s'était sentie aussi confuse.
— Parce que tu as l'air d'avoir un peu plus de jugeote que tous les autres. De savoir réfléchir par toi-même, ce qui peut être plus dangereux que tu ne l'imagines ici.
À nouveau, Eva fronça les sourcils. Comment ce genre de chose pourrait être dangereuse ? Les Érudits étaient censés être les têtes pensantes de la ville, échanger des idées, confronter des points de vue. Les anciens Érudits du moins.
Ginny regarda autour d'elle, même si l'endroit était désert et qu'elles étaient certaines d'être seules. Comme un réflexe.
— Fais attention, fais très attention à tout ce qui t'entoure. Ici, tout est mensonges et faux-semblants et la conformité prime sur beaucoup de choses. Les gens n'hésiteront pas t'utiliser si cela peut servir leurs intérêts, et si tu t'opposes, ils ne se contenteront pas de passer l'éponge. Les Érudits ont de plus en plus soif de pouvoir, et ils ne laisseront rien se mettre en travers de leurs objectifs. Tu t'es embarqué dans quelque chose de bien plus grand que tu ne l'imagines, dit-elle d'un air grave.
— Pourquoi tu fais tant de mystères ? Qu'est-ce qui se passe ici exactement ? demanda Eva, soudainement irrité par ses paroles un peu trop évasives à son goût.
— Je n'en ai pas la moindre idée, je t'énonce juste les faits : il se passe des choses louches ici. Plusieurs grands projets de recherche sont en cours. D'habitude, les Leaders se vantent de ce genre de chose, c'est ce qui fait leur fierté, mais là tout est gardé secret.
— Tu ne sais rien de plus ?
Eva se sentait d'un coup beaucoup plus par ces projets tenus secrets que par la sécurité de son avenir.
— Non, répondit Ginny en accompagnant sa réponse d'un mouvement de tête. Ce n'est pas le genre de choses dont on discute dans les couloirs, et j'ai déjà eu du mal à réunir ces informations là.
Elle se redressa d'un coup et épousseta sa jupe.
— Il faut qu'on redescende. On est là depuis un moment, les autres vont se poser des questions.
Eva acquiesça et se leva à son tour. Le soleil commençait doucement à décliner sur l'horizon.
— Il ne faut rien dire de tout ça à qui que ce soit, même à Lucy, prévint Ginny alors qu'elles se dirigeaient vers la sortie.
— Mais c'est notre amie, je ne veux pas lui cacher quelque chose comme ça ! protesta Eva. Peut-être qu'elle pourra nous aider.
Ginny s'arrêta devant la porte.
— Je l'apprécie, mais tu sais comme moi qu'elle n'est pas prête à entendre ce genre de chose.
— Comment peux-tu le savoir ? s'entêta Eva.
— Tout comme je savais que je pouvais te faire confiance quand je t'ai amené sur ce toit. Je ne dis pas qu'on le lui dira jamais rien, mais pour le moment, si je lui parle comme à toi, elle va se braquer. Elle idéalise trop les Érudits pour être capable de prendre du recul.
Même si cela là contrariait, Eva devait lui donner raison. Lucy était beaucoup plus imprégné qu'elle du comportement Érudit.
— Comment est-ce que tu fais, pour continuer à te comporter aussi normalement ? Je veux dire, j'avais remarqué que tu étais différente des autres natifs, mais après ce que tu viens de me dire, comment est-ce que tu fais pour ne pas te mettre à hurler dans les couloirs, où partir du jour au lendemain. Je ne sais pas si je serais capable de rester aussi calme.
— À partir du moment ou tu comprends que tu es plus en sécurité si tu rentres dans les cases, ça devient plus naturel de faire semblant. Le tout, c'est de savoir comment ne pas te faire prendre quand tu franchis les limites. Continue de sourire comme les autres, de discuter avec les autres, de te noyer dans le travail comme les autres, et on ne te remarquera pas. Et quand tu en à marre, tu viens ici, ajouta Ginny avec un petit sourire.
Eva réalisa qu'elle en revenait au point de départ. Elle était partie de chez elle pour ne plus avoir à mentir constamment, pour ne plus avoir à se cacher, et elle devait recommencer. Elle avait l'impression d'être dans une spirale infernale, et sans fin.
— Alors on va devoir faire semblant d'être d'accord avec tout ce qui se passe pour pouvoir rester ici ?
— Pas éternellement, j'espère. Peut-être qu'un jour, on arrivera à sortir de là, si on s'en donne les moyens
Ses derniers mots résonnèrent légèrement, portés par le vent.
