Chapitre 5
Enfin, le week-end était arrivé. Mais visiblement, chez les Érudits, ce mot n'avait pas la même signification que dans les autres factions. Eva et Lucy s'étaient attendu à pouvoir dormir un peu, pour rattraper leurs nuits écourtées, mais ici le samedi n'était pas synonyme de repos. Eva gardait toujours espoir que le dimanche le soit, sa tête allait exploser sinon.
Ce matin, Ginny avait dû déployer des trésors de patience pour l'arracher à son lit. Littéralement. Eva s'était cramponnée aux barreaux de la tête de lit quand son amie avait essayé de l'en extirper. En retour, elle avait reçu un oreiller, lancé avec toute la force dont Eva était capable un samedi, à sept heures du doute que l'idée de voir le très cher professeur Pratt n'aidait pas à se motiver.
Depuis qu'elles étaient descendues du toit, les deux filles n'avaient plus parlé de leur discussion de la veille. Ginny avait continué de se comporter comme d'habitude, parlant de tout et de rien avec ses autres amis, sans manquer une occasion de les asticoter, comme toujours. Eva ne savait pas comment elle arrivait à créer un masque aussi parfait. Elle-même avait toujours une boule au ventre et l'esprit troublé. Elle n'était pas encore sûre de vouloir rentrer dans le jeu de Ginny. Son but, en arrivant ici, était d'intégrer la faction pour vivre une vie aussi sereine que possible. Est-ce que cela valait le coup de tout jeter à l'eau maintenant ? Cependant, l'idée de vivre à l'encontre de ses convictions n'était pas mieux, laissant une Eva totalement perdue.
Ne pas pouvoir parler de tout cela à Lucy était le plus difficile. Techniquement, elle ne la connaissait que depuis six jours, mais pendant l'initiation, tout était comme concentré. Les amitiés, les conflits, tout se formait plus vite et devenait plus intense. Les novices jouaient leur avenir en quelques semaines, alors s'il y avait une affinité, les liens se tissaient vite. Lucy qui cherchait toujours à voir le positif partout lui aurait été d'une grande aide en ce moment.
À défaut de pouvoir tout lui dire, Eva avait essayé de se faire pardonner son attitude de la veille, ce que la brune avait accueillis avec le sourire en lui disant de tout oublier. Son côté Fraternel était encore un peu là, même si elle faisait tout son possible pour copier le comportement des Érudits. Son optimisme, et sa bonne humeur en générale, permettaient à Eva de se sentir apaisée. Son rire, son enthousiasme, et même toutes ses histoires un peu agaçantes sur la manière de vivre dans les cinq factions qu'elle racontait à la moindre occasion, tout cela l'empêcher de penser à ses parents, et maintenant ce qui l'attendait si elle acceptait des paroles de Ginny. Un jour, il faudrait qu'elle lui parle, même si elle savait que Lucy ne partageait pas les idées de Ginny. Peut-être qu'elle comprendrait quand même.
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— Peu importe comment tu essayes de le tourner, je n'ai aucune envie d'aller à ce cours, surtout avec Pratt. En plus, il aura sûrement entendu parler de ce qu'il s'est passé hier, répondit Eva à Ginny qui cherchait par tous les moyens à lui tirer un sourire depuis son réveil.
— Peut-être que si on se met au fond, il ne nous remarquera pas, suggéra Lucy en étouffant un bâillement.
— Non, aucune chance que ça fonctionne avec lui, rétorqua Ginny déçue, à la fois de la réaction de Eva, et par le fait d'être incapable d'empêcher le courroux du professeur Pratt. On dit que, tout le long de l'initiation, il tient une liste de ce qu'il se passe, pour être sûr de ne rien oublier quand il voit ses élèves. Il ne laisse rien passer, c'est pour ça qu'il s'occupe des novices chaque année.
— Vraiment, il tient une liste ? demanda Eva stupéfaite.
— C'est une rumeur qui court depuis des années, intervint George en arrivant derrière elles, les faisant sursauter par la même occasion. Mais elle n'est pas née sans raison, continua-t-il avec un brin de malice dans les yeux.
— Liste ou pas, il a une sacrée mémoire. Sans parler de son caractère, repris Ginny maussade.
Les quatre camarades continuèrent d'avancer jusqu'à la salle de classe, alors qu'un silence pesant commençait à s'installer. Leurs pas résonnaient dans le couloir encore désert à cette heure.
— Bon, c'est que ça commence à devenir un peu sinistre ici, lança George pour rompre le silence. Personne pour changer de sujet ? Ginny ?
— C'est toi qui parles tout le temps d'habitude, trouves un autre sujet tout seul, répliqua cette dernière, retrouvant néanmoins le sourire.
— Ah, voilà ! Je te reconnais mieux comme ça. Toujours sympathique, douce, de bonne humeur, une conversation agréable.
Ginny le coupa dans son élan en lui donnant un coup de coude qu'il ne put éviter. il éclata de rire en plissant les yeux, ne laissant que deux fentes noires au-dessus de sa bouche quand il riait de la sorte. Sa bonne humeur était communicative, et il réussit à dérider un peu Eva. George était vraiment quelqu'un d'appréciable. En plus d'être extrêmement brillant, il mettait toujours une bonne ambiance là où il passait. Et quand il ne cherchait pas à faire le malin, il était souvent de bon conseil.
— Où est Tom ? demanda Ginny à George lorsqu'ils arrivèrent au troisième étage.
— Ses parents voulaient le voir, je crois. Il ne devrait pas tarder à arriver.
— Il peut voir ses parents ? lâcha Eva, sidérée.
Les règles étaient très strictes à ce sujet au sein des factions. Tant qu'un novice, natif ou transfert, n'était pas encore officiellement membre de la faction choisie, sa seule possibilité de voir sa famille était le jour des visites. Bien sûr, les natifs qui restaient dans leur faction de naissance croisaient régulièrement leurs proches par hasard dans les lieux communs, et il ne leur était pas interdit de leur parler à cette occasion. Mais retourner chez soi pour prendre le thé où y passer son temps libre n'était pas autorisé. Le temps libre était une notion lointaine pour les novices Érudits de toute manière.
Les transferts croiseraient peut-être des membres de leur famille dans la rue, où lors des quelques événements publics, mais la plupart ne se revoyaient jamais. Ce n'était pas encouragé d'ailleurs : "la faction avant les liens du sang" disait l'expression.
— Ce sont de grands chercheurs, lui expliqua George. Ils sont ont contribué à bon nombre des innovations mises en place dans la ville ces dernières années. Ils sont très populaires ici. D'ailleurs, ils vont participer à la conférence qui aura lieu dans deux semaines. On devra y assister dans le cadre de l'initiation et faire un compte-rendu...
— Abrège George, lança Ginny.
— Bref, tout ça pour dire qu'ils ont le droit à beaucoup d'avantages, et ça vaut aussi pour leur fils. Quand les Warder veulent quelque chose, ils l'obtiennent, alors voir Tom de temps en temps pendant l'initiation, ce n'est qu'une broutille pour les Leaders.
Eva n'eut que le temps d'ouvrir la bouche pour exprimer son opinion à propos de ce favoritisme, que Ginny la coupa.
— On sait, c'est injuste. Et même s'il est notre ami, il sait très bien ce que l'on en pense. Et non, ça ne s'étend pas à ses amis, même si on aimerait bien.
Le ton de Ginny était léger, mais il était palpable, qu'au fond, elle était irritée. Il y avait de quoi. Savoir qu'un de ses amis pouvait passer au-dessus des règles dès que ses parents l'exigeaient devait être frustrant. Eva ne connaissait pas très bien Tom, mais elle avait de plus en plus l'impression qu'un autre personnage existait derrière sa façade de sympathie. Elle se demanda à quels autres avantages il avait droit. Si ça se trouvait, il avait déjà une place réservée d'office dans la faction, peut importe son résultat à l'initiation.
— Arrête de gober les mouches, Pratt arrive, lui souffla George en lui donnant un petit coup sur le bras.
Tout le monde s'installa en silence dans la salle. Il était inutile d'espérer pouvoir continuer les conversations.
Même en sachant que cela était inutile, Eva se dirigea tout de même vers le fond de la salle. Pas tout au fond où on la repérerait trop facilement, mais en laissant quatre ou cinq rangs, et de préférence derrière des gens plus grands qu'elle, afin d'essayer de se fondre dans la masse.
Quand elle tendit la main pour écarter une chaise, Eva sentit une résistance. Levant les yeux, elle vit Stéphanie qui se tenait bien droite devant elle, sa main fermement appuyée sur le dossier. Eva tenta de garder une expression neutre, mais l'air suffisant de cette peste blonde suffisait à la faire bouillir à intérieurement.
— Tu crois que tu vas réussir à échapper à Pratt en te glissant au fond comme un rat, comme c'est mignon, siffla-t-elle suffisamment fort pour que les quelques personnes autour entendent.
Eva n'avait jamais été violente, mais à ce moment elle rêvait de lui envoyer sa main en plein visage. Malheureusement, elle était dans la mauvaise faction pour ce genre de choses.
— Je pensais que tu serais trop occupée à lui lécher les bottes pour le remarquer. Regarde, il arrive. Cours lui dire bonjour, peut-être qu'il te donnera un sucre.
Le zèle de Stéphanie auprès des professeurs n'était passé inaperçu auprès de personne, à chaque début ou fin de cours, on pouvait la voir parler avec eux. Eva la soupçonnait d'agir ainsi plus pour se faire bien voir que par curiosité scientifique. Et contre tout attente, cela lui donnait également un sujet sur lequel attaquer. Les novices qui avaient entendu pouffèrent de rire, personne n'était à l'abri ici, et le visage de Stéphanie vira au cramoisi. Pour Eva, ce spectacle, certes mesquin, était plus plaisant qu'elle ne l'aurait imaginé. Visiblement, pour contrer Stéphanie, il fallait se battre avec les mêmes armes qu'elles, aussi basses soient-elles.
La native s'approcha de Eva, le visage déformé par la colère. Eva pouvait voir ses cils frôler le verre de ses lunettes, les petites taches de rousseur sur son nez et sa respiration chaude sur sa joue.
— Si tu crois que faire la maline va t'aider à t'en sortir ici, tu te trompes. Tu n'es qu'une pauvre transfert, une moins que rien, siffla-t-elle à nouveau entre ses dents. Ici, c'est nous qui faisons les règles, et si je dois veiller personnellement à ce que tu finisses ta vie à faire la vaisselle la cafétéria et vider les poubelles, ce sera avec grand plaisir.
Elle ne prenait même pas la peine de dissimuler sa menace, et Eva compris que, bien qu'elle soit plutôt du genre à aboyer, cette fois-ci elle était sérieuse. Elle ne semblait pas habituée à ce qu'on lui résiste, et même si elle n'était qu'une novice, Eva savait aussi qu'elle pourrait lui rendre la vie insupportable. Elle devenait un danger qu'il valait mieux éviter de provoquer, pourtant ce n'était pas ce qui trottait dans l'esprit d'Eva. Elle fut prise d'un soupçon d'audace inattendu, car elle répliqua d'une voix assurée dont elle n'avait pas l'habitude. Le visage toujours aussi proche, elle lui murmura à l'oreille.
— N'en sois pas si sûre Stéphanie. Moi aussi je suis capable de beaucoup de choses si on se met sur mon chemin. Retourne donc t'asseoir, et n'oublie pas, sois sage sinon pas de sucre.
À voir la tête de Stéphanie, on aurait pu croire qu'elle avait avalé une cuillère de vinaigre de travers. Sa bouche se tordait en une vilaine grimace et sa gorge était serrée. Eva était certaine qu'elle enrageait et qu'elle devait mourir d'envie de la gifler, mais elle ne pouvait pas se permettre un tel comportement. En plus que la violence entre les novices soit interdite ici, cela détruirait son image de parfaite petite Érudits qu'elle s'affairait à construire, depuis des années probablement. Les joues de Eva ne craignaient donc rien pour le moment, quant au reste, elle aurait le temps d'y songer en temps venu. Malgré la situation, Eva ne put s'empêcher de se réjouir, juste un peu.
— Tu ne t'en sortira pas comme ça, eut juste le temps de souffler la blonde avant de regagner sa place.
La première heure et demi se passa sans trop de soucis. Le professeur Pratt donna cours comme à son habitude, c'est à dire en allant à son rythme à lui et en leur citant des dizaines d'ouvrage à aller consulter pour approfondir certains sujets. Il décida cependant de faire une pause au milieu de sa leçon pour faire un point sur la première semaine d'initiation. Il revient sur tous les détails qui avaient ou arriver à ses oreilles, laissant à Eva l'impression qu'il aimait râler pour peu de choses. C'était à croire qu'il avait lui-même rédigé le règlement intérieur de la faction, et qu'il prenait comme un affront personnel toute personne qui y dérogeait. À la réflexion, c'était tout à fait possible.
— J'ai entendu parler de vous cette semaine, mademoiselle Gray. En classe de chimie, encore.
Sa voix s'était faite beaucoup plus calme, un peu trop même. Eva aurait préféré qu'il crie, au moins il se serait défoulé un bon coup et on n'en parlait plus. Là, elle avait tout le temps d'appréhender ce qui allait se passer. Depuis son bureau, debout, il fusillait Eva du regard.
Eva garda les yeux baissés, un vieux réflexe d'enfance qui lui donnait l'impression que si elle ne voyait pas la personne en face, elle ne la voyait pas non plus. Elle savait que c'était idiot, mais les vieilles habitudes étaient les plus tenaces. Elle n'osait pas non plus répondre, pour dire quoi de toute façon ? Pratt savait déjà tout visiblement.
— Je vois que vous savez à quoi je fais allusion. Depuis que je m'occupe des novices, j'ai fait face à beaucoup de cas de figure vous savez : les pleurnicheurs, les stressés, les idiots, les maladroits… Mais là, vous m'offrez de l'inédit. Réussir à mettre une telle pagaille, et en travaillant avec l'un des novices les plus prometteurs.
La voix de Pratt trahissait son agacement, et pourtant, il semblait faire des efforts pour se retenir. Eva releva un peu la tète, à peine, mais suffisamment pour voir les silhouettes autour d'elle.
— On peut dire que vous avez fait forte impression, mais ne vous avisez pas de prendre cela comme un compliment. Il est temps de vous mettre au travail sérieusement. Un tel comportement n'est pas tolérable ici ! Si vous souhaitez un jour faire partie de cette faction, ce dont je commence à douter, il serait grand temps d'arrêter de vous comporter comme l'un de ces illuminés de Fraternels !
À côté, Lucy se dandina sur son siège, mal à l'aise. L'irritation du professeur Pratt reprit le dessus, et il souleva ses lunettes pour se pincer l'arête du nez avec le majeur et l'index. Après quelques instants de silence, il fixa Eva droit dans les yeux et déclara :
— Vous avez épuisé votre joker mademoiselle Gray. Encore un incident de ce genre, et il serait préférable pour vous d'abandonner avant de tourner votre cas, et cette faction, totalement en ridicule.
Eva avait toujours la tête baissée, mortifiée, quand il finit sa tirade. Elle décida tout de même de relever le menton, poussée par le même genre de pulsion qu'avec Stéphanie un peu plus tôt. Hors de question de répondre cette fois, elle n'était pas suicidaire, mais elle regarda le professeur droit dans les yeux pour lui montrer que ses paroles ne la décourageait pas, et qu'elle comptait bien s'accrocher. Elle ne sût pas dire s'il approuvait ou non ce geste car il passa à un autre sujet, et à une autre novice, sans changer d'expression.
La fin du cours se déroula dans un silence total, et Eva continuait de sentir le regard satisfait de Stéphanie par moment.
— Enfin ! J'ai cru que je ne sortirais jamais de cet enfer ! s'écria Eva dans le couloir, une fois suffisamment loin des oreilles du professeur Pratt.
— Je m'attendais à quelque chose de plus...explosif, commenta Lucy en cherchant ses mots.
— J'ai trouvé ça bien assez pénible comme ça.
Il était bientôt midi, et le petit groupe se dirigea vers la cafétéria. Se faire houspiller devant tout une classe pas professeur avait recharger les batteries de honte de Eva pour les cinq prochaines années, au minimum, et cela lui avait étonnamment ouvert l'appétit. En tout cas, elle avait bien retenu qu'elle n'avait plus le droit à l'erreur. Un seul autre faux-pas et elle était hors-jeu. Le discours d'arrivée de Jeanine lui revint à nouveau en tête, et sa gorge se serra. Elle espérait vraiment que c'était du bluff pour booster leurs performances. Elle avala sa salive avant de se promettre de redoubler d'efforts dans son travail.
— Cet après-midi, on va sortir un peu le nez des bouquins et je vais vous faire visiter cette faction de long en large, déclara Ginny en pointant Eva et Lucy du bout de sa fourchette une fois qu'ils furent tous installés. J'aurais aimé le faire avant, mais cette première semaine à été plus chargée que je ne l'imaginais. Comme ça vous verrez que l'endroit peut aussi être sympa et ne se limite pas qu'à ses couloirs blancs interminables. Et aussi, parce qu'avec ça, je saurais que Eva ne reste pas avec moi seulement pour éviter de se perdre.
Tout le monde se mit à rire, y compris Eva. C'est vrai qu'elle avait encore tendance à s'égarer par moment, même si elle trouvait qu'elle avait fait de gros progrès par rapport au premier jour. Tout le monde commença à y aller de son anecdote, finissant par créer un brouhaha incompréhensible qui attira l'oeil des Érudits assis à la table voisine. Aucun des novices n'y prêta attention, la cafétéria était le seul endroit bruyant chez les Érudits, il fallait savourer ces moments.
— Pour sortir le nez des livres, ne compte pas trop sur moi, dit Eva une fois le volume sonore revenu à la normale.
— Ne t'en fais pas Eva, on va tous te donner un coup de main, la rassura Ginny. Avec qui je vais casser du sucre sur le dos des professeurs si tu n'es plus là. Lucy est trop sérieuse pour ça, ajouta-t-elle avec un clin d'oeil.
Lucy prit un air faussement offensé et les tout le monde se mit à glousser.
— Ginny à raison, tu peux compter sur nous, assura Sophie avec son habituelle prévenance. L'un des rôles des Érudits est de partager leurs connaissances.
Eva se fit à nouveau la réflexion que, si Sophie n'avait pas aimé passer autant de temps enfermée dans un laboratoire, elle aurait fait une bonne Fraternelle.
— Et les deux idiots aussi seront là si besoin, pas vrai ? ajouta-t-elle en apostrophant George et Tom qui les avait rejoint.
Ils hochèrent tous les deux la tête en signe d'assentiment et lui sourirent.
Les Érudits étaient rarement décrits comme des personnes soudées. Ils étaient souvent dépeints comme solitaires, froids, manipulateurs, ce qui n'était pas totalement faux, Stéphanie en était un bon exemple. Mais Eva était contente de découvrir des personnes passionnées et prêtes à se serrer les coudes pour réussir ensemble. Elle aimait cette version des Érudits. Cela illustrait les anciennes valeurs de la faction dont Ginny lui avait parlé hier. Elle déplorait juste qu'ils ne soient qu'une si petite minorité.
— Eva Gray ? C'est bien toi ? les interrompis un jeune Érudit qui se tenait maintenant devant elle.
— Oui, articula-t-elle doucement, se demandant ce que l'on pouvait encore bien lui vouloir.
— Tu as disparu plutôt vite hier, à la fin du cours.
Enfin Eva le reconnu. Le garçon aux cheveux bruns bien coiffés et aux yeux sombres : l'assistant du professeur Harrison. Sur le coup, Eva avait préféré son envie de fuir à la salle à celle d'obéir à une consigne, et depuis, cela lui était complètement sortit de la tête.
— C'est vrai. Une sombre histoire de produits mal mélangés, enfin vous voyez ce que je veux dire, évoqua Eva en tentant la carte de l'autodérision.
Elle ne savait pas si sa tentative avait porté ses fruits, ou si depuis le début l'assistant avait prévu de se comporter de la sorte, mais il esquissa un sourire avant d'expliquer la raison de sa présence.
— Si tu étais venue me voir hier, tu aurais su que tu dois te rendre à des cours particuliers de chimie, tout à l'heure, à treize heures. Le professeur Harrison a beaucoup insisté pour que tu y ailles, le professeur Pratt aussi d'ailleurs. Je les ai convaincus de me laisser te transmettre le message. Je me suis dit que ce serait moins embarrassant, surtout ici, en public.
Eva l'en remercia, quelque peu étonnée de cette prévenance. Elle n'osait pas imaginer ce que cela aurait pu donner si c'était l'un des deux professeurs qui était venu lui parler en personne à la cafétéria.
L'assistant, dont Eva n'avait toujours pas retenu le nom, se tourna ensuite vers le reste du groupe.
— Quant à vous, je suis censé vous faire un speech sur la nécessité de participer à l'un de ces cours du week-end, parce qu'il y a toujours quelque chose à apprendre quelque part. Mais je connais suffisamment les natifs pour savoir que vous n'en faites qu'à votre tête. Tâchez juste de ne pas faire n'importe quoi, et d'employer votre temps à quelque chose d'utile.
C'était comme s'il lisait dans les pensées de Ginny et George, les deux Érudits facétieux du groupe. Il n'insista pas plus et leur souhaita bon courage pour la suite de l'initiation avant de repartir. C'est à ce moment-là que Eva réalisa qu'il lui manquait une information importante.
— Hey ! Mais il est où ce cours ? lui cria-t-elle alors qu'il était déjà à plusieurs mètres.
Il ne prit même pas la peine de s'arrêter ni de se retourner pour lui répondre.
— Deuxième étage, aile Nord. Je suis sûr que tu trouveras la salle toute seule.
— Mais…, protesta Eva, mais il était déjà trop loin pour l'entendre. Comment je vais trouver, c'est grand le deuxième étage.
Sur la fin, sa voix n'était plus qu'un murmure, frustrée qu'il n'ait pas voulu lui en dire plus. Eva se mit ensuite à bougonner, à voix haute cette fois, car ce cours de rattrapage, en plus de lui rappeler son niveau dans cette matière, gâchait ses plans pour l'après-midi.
— Ne t'en fais pas, on peut reporter d'une heure ou deux, déclara Ginny amusée par l'air renfrogné de Eva.
La native lui tapota le dos sans pouvoir réprimer un sourire. En vérité, ce n'était pas tant de devoir participer à des cours de rattrapage qui contrariait Eva, mais d'avoir une nouvelle occasion de montrer à quel point elle était mauvaise dans cette matière à cause du retard accumulé. Au lycée, elle avait pourtant essayé d'apprendre les explications des manuels, cachée entre deux rayons de la bibliothèque, mais rien ne pouvait remplacer les vraies manipulations. Elle appréhendait cette séance avant même d'y être. Au moins, Stéphanie ne serait pas là pour la gratifier de ses commentaires, songea-t-elle pour essayer de trouver quelque chose de positif.
— C'est quoi ces cours particuliers ? On en a jamais entendu parlé. Est-ce qu'il y a une date limite pour s'inscrire ? interrogea Lucy, particulièrement intriguée.
Normalement, les novices n'étaient pas censés savoir en quoi consistait l'initiation dans les autres factions. Mais même si les Leader gardaient jalousement leurs secrets, il y avait toujours des fuites. Le lycée, l'un des rares lieux de mixité, était l'endroit idéal où glaner des informations grâce aux bruits de couloirs.
Ainsi, il était de notoriété publique que l'on apprenait aux Audacieux à se battre et à manier les armes et aux Altruistes à s'oublier pour s'occuper des autres. Les Érudits devaient réussir un test de Q.I, les Sincères devaient révéler leurs moindres secrets. Quant aux Fraternels, on leur enseignait tant à devenir de bon cultivateur que d'abandonner tout sentiment négatif. Bien sûr, certaines parties de l'initiation étaient passées sous silence, afin de garantir quelques surprises, même aux natifs. Comme chez les Sincère, où les gens ignoraient l'existence du sérum de vérité, et que pour l'épreuve finale, c'était devant un public composé des membres de la faction qu'ils devaient révéler toutes les facettes de leur vie, même les plus intimes. Eva l'avait découvert enfant, un jour où elle s'était faufilée, trop curieuse d'observer les futurs nouveaux membres de sa faction. Il y avait eu plus d'un abandon ce jour-là, de personnes trop pudiques ou trop honteuses de se dévoiler ainsi devant des inconnus. C'est aussi à partir de ce moment-là que Eva avait commencé à garder ses secrets pour elle.
Chez les Érudits, ces cours supplémentaires, en plus de ceux dispensés durant la semaine et qui leur laissaient peu de temps libre, ainsi que l'humiliation quotidienne devaient faire parti de ces détails que l'on ignorait en temps que transfert.
Ginny fut la première à répondre à Lucy.
— C'est vrai qu'on ne vous a pas prévenu, réalisa-t-elle en finissant son dessert. Pendant le week-end, des sortes de cours particuliers sont mis en place. Ils sont particuliers dans le sens où les effectifs sont réduits. Ils servent soit à se remettre à niveau (Ginny posa un regard compatissant sur Eva ) ou bien à se perfectionner, même dans certaines matières qui ne sont pas au programme maintenant, mais qui seront demandées pendant les tests de QI lors de la deuxième phase. On peut en cumuler autant que l'on veut, tant qu'il est physiquement possible d'y assister. Et de rester éveillé.
— Ce qui peut être très utile si on veut viser le haut du classement, et avoir une bonne affectation, ajouta George.
— Normalement, on est libre de choisir si on y assiste ou non, continua Sophie. Mais c'est mieux d'en choisir quelques-uns, et en plus ça permet aussi de se faire bien voir par les professeurs. Et avec certains, je t'assure que c'est nécessaire.
Eva n'aurait pas pensé Sophie si stratège. Elle était douée de nature, et elle n'avait pas besoin de forcer son caractère pour être une bonne élève. C'était une jeune fille au visage poupin et à l'esprit vif, et l'idée qu'elle n'ai aucune gêne à mener certains professeurs en bateau faisait sourire Eva.
— Est-ce qu'il y a une date limite pour s'inscrire ? demanda Lucy.
— Non, mais pour certains les places sont limitées, alors c'est premier arrivé, premier servi, l'informa George. Mais rassure toi, il est encore tôt. Il y a une liste des professeurs avec qui prendre contact sur le tableau d'affichage si tu veux te renseigner.
Lucy nota l'information dans un coin de sa tête, se promettant de s'en occuper dans la journée, avant de demander à ses amis à quoi ils comptaient assister.
— Je vais au cours de biologie végétale, entre autre, ajouta la rousse. Je crois que c'est avec Mr Hal en plus, ça va être sympa.
La situation de Sophie semblait nettement plus enviable. Au moins, elle était certaine de passer un bon moment avec Mr Hal en tant que professeur. George confia à son tour devoir se rendre à plusieurs cours, dont ceux de physique et ingénierie avancée, sous peine de représailles de ses parents. Tom, lui, resta évasif sur l'intitulé exact de la matière, laissant juste entendre que cela avait un rapport avec le laboratoire de recherche. Sans doute quelque chose qui avait à voir avec ses parents. Ginny, comme à son habitude, conclut en beauté.
— Ils se passeront de ma présence. Je me contenterais de la bibliothèque et des salles de travail. Je n'ai envie de lécher les bottes de personnes, et je réussirais très bien l'initiation sans cela.
Elle avait dit ça d'un air tellement détaché et naturel que tout le monde rit. Il n'était pas étonnant de voir Ginny réagir de cette manière, elle frôlait toujours les limites du comportement "normal" pour un Érudit. Ses cheveux qu'elle ne coiffait pas proprement comme les autres filles, se contentant de les laisser flotter librement sur ses épaules. Ses vêtements, qui arboraient rarement les lignes simples et épurées comme c'était la mode ici. Elle préférait des pulls un peu grands, des jupes qui lui arrivaient à mi-cuisses sans collants en dessous et empruntait même quelques éléments au vestiaire masculin, comme ce veston bleu nuit qu'elle portait souvent. Maintenant que Eva savait ce que Ginny pensait de sa faction, elle comprenait que ce n'était pas qu'un style personnel. Chacun de ses gestes était emprunt d'une petite dose de rébellion. Pas suffisamment pour être répréhensible, mais tout de même assez pour ne pas se conformer à ce que souhaiteraient les standards Érudits.
Le pire dans sa réponse nonchalante, était qu'elle avait sans doute raison. Ginny était l'un des meilleures novices, même si elle se mettait peu en avant. Cela lui permettait de justifier son comportement parfois un peu arrogant comme ici. Eva la pensait tout à fait capable de battre Stéphanie au classement. En fait, elle aurait bien aimé la voir lui donner une leçon, pensa-t-elle, coupable de prendre du plaisir à imaginer la scène.
— En tout cas, il semblerait qu'on ait choisi pour moi, essaya de plaisanter Eva sans toutefois y mettre tout son coeur. Je vous laisse, le devoir m'attend.
Elle se leva pour déposer son plateau sur l'un des poubelles de la cafétéria, puis se dirigea vers l'escalier le plus proche. Eva était à peine engagée dans le couloir, qu'elle croisa Stéphanie accompagnée de l'une de ses amies. Hélène, une fille brune avec de grosses lunettes noires et une bouche pincée, l'air tout aussi affable que sa comparse. Eva tenta de garder une expression neutre en avançant, mais c'était sans compter sur la nature insidieuse de Stéphanie.
— Quel dommage que le petit rat doive prendre des cours supplémentaires. Mais c'est pour le mieux, ce serait bête qu'un autre incident se produise.
Au-delà de la moquerie, Eva se demanda avec quel niveau de sérieux elle devait prendre la menace sous-jacente de Stéphanie. Essayait-elle juste de lui faire peur, ou bien la native serait-elle prête à monter un coup contre elle pour l'accuser. Plus Eva pensait à cette option, plus elle avait l'impression de tomber dans la paranoïa. Les paroles de Ginny étaient encore bien présentes dans son esprit, et semblaient lui faire voir le mal partout. Il fallait vraiment qu'elle se calme. Stéphanie était une peste, mais ce genre de spécimen passait souvent plus de temps à aboyer qu'à mordre.
La native cherchait la confrontation, le torse bombé, une main sur la hanche, et ce petit rictus au visage. Eva savait qu'elle attendait une réponse à sa pique, quelque chose pour rebondir et se mettre à cracher son venin, sans doute dans l'espoir de lui montrer sa supériorité. Mais Eva n'en fit rien, préférant la frustrer, et passant son chemin sans aucun commentaire. Pour le moment, elle préférait garder le conflit sur un terrain qu'elle contrôlait, et manipuler son comportement. Mais en cas d'échec, elle avait un stock de remarques bien senties qui ne demandaient qu'à sortir.
Il fallu à Eva un moment à tourner en rond au deuxième étage de l'aile Nord, mais enfin elle arriva à destination. Sept novices étaient déjà installés. Eva reconnut Daisy, la victime de la plupart des natifs, Judith et Derek, l'un des garçons de son ancienne faction. Au premier rang, il y avait aussi le seul transfert féminin des Audacieux. Eva la côtoyait tellement peu qu'elle ne se rappelait même plus de son nom. Elle réalisa aussi qu'il faudrait un jour qu'elle arrête de se référer à eux d'après leur ancienne faction. Ils étaient tous des Érudits en devenir, tous dans le même bateau.
Il y avait également trois natifs de présent, dont Cathie, l'une des amies de Stéphanie. Comme quoi, personne n'était épargné, pas même les natifs.
Eva s'assit derrière Judith et Daisy en lissant les plis de sa jupe, dans l'espoir de se faire discrète. Elle espérait secrètement que ce ne soit pas le professeur Harrison qui fasse le cours, elle serait beaucoup trop nerveuse pour faire quelque chose de correct. Son voeu fut exaucé quand se fut l'assistant du professeur Harrison qui s'installa derrière le bureau, celui-là même qu'elle avait vu à la cafétéria il y avait à peine une demi-heure. Elle s'étonna de voir quelqu'un d'aussi jeune en charge des novices. Etait-ce une sorte de punition ou de bizutage qu'on lui infligeait, ou bien cela faisait-il parti de sa formation ? Il paraissait beaucoup plus sérieux que tout à l'heure, avec ses lunettes et sa voix beaucoup plus grave et posée.
L'assistant se présenta en tant que Aiden Clarke. Selon les directives du professeur Harrison, il serait en charge de ce groupe de soutien pendant toute la durée de l'initiation. Il annonça également qu'aucune manipulation n'était prévue aujourd'hui, et Eva soupira de soulagement. Pour le moment, ils se contenteraient de revoir point par point le protocole du dernier cours, et de faire des exercices sur papier. Rien dont Eva se sentait incapable. Cet après-midi ne serait peut-être pas si terrible finalement.
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Les exercices se révélèrent plus ardus que prévus, mais Eva s'appliqua et finie la feuille recto verso, contente d'elle. Elle était en train de se relire quand elle se crispa à l'annonce du professeur du jour.
— Mademoiselle Gray, il semble que vous ayez eu un léger problème hier. Je pense que ce serait bénéfique pour vous de venir faire la correction des exercices. Prenez votre feuille, et venez écrire vos réponses au tableau, dit-il en lui tendant un feutre.
Eva hésita entre incrédulité et indignation. Pourquoi fallait-il que tout le monde remettre ça sur le tapis, ils ne pouvaient pas passer à autre chose ? La jeune fille se dirigea d'un pas sec vers le tableau et commença à écrire. Elle entendit quelques gloussements s'élever du groupe de natif, la rendant encore plus nerveuse. Et énervée aussi. Elle écrasa la pointe du feutre sur le tableau pour se défouler, ce qui fut bien sûr totalement inefficace.
Un bon quart d'heure plus tard, Eva se recula pour signifier qu'elle avait fini. L'assistant se leva, fixa son travail quelques instants puis déclara d'une voix égale :
— Tu as fait des erreurs ici, ici, et ici aussi, dit-il en désignant une partie du tableau blanc à chaque fois. Recommence.
Le rouge monta aux joues de la jeune fille. Pourquoi cet assistant s'amusait-il à l'humilier de la sorte ? Elle avait pourtant donné hier pendant le cours. Était-ce vraiment si drôle comme spectacle ? Pour Cathie, oui, visiblement. Eva serra les poings et s'appliqua à corriger ses erreurs, non sans quelques difficultés. Quand elle s'éloigna à nouveau du tableau, Aiden Clarke affichait un sourire satisfait.
— Tu vois quand tu veux. Tu peux retourner à ta place.
Eva obtempéra en essayant de contrôler ses mouvements, il fallait qu'elle contrôle ses émotions, mais tira sa chaise plus brusquement qu'elle ne l'aurait voulu et cette dernière grinça. Cathie et ses amis ricanèrent doucement, mettant le feu aux joues de Eva. Assise devant elle, Judith se retourna et posa un coude sur la table.
— Ils s'amusent maintenant, mais attend de voir les résultats de l'initiation. Je suis certaine que plus d'un vont tomber des nues, déclara-t-elle confiante.
— J'espère que tu as raison, se contenta de répondre Eva.
Judith ne sembla pas s'offusquer du manque de réaction de sa camarade. Elle lui adressa un petit sourire avant de retourner à son travail. Eva espérait qu'elle avait raison, et qu'elles auraient l'occasion de voir leurs visages déconfits à l'annonce des résultats.
Pendant la suite du cours, Eva considéra que, s'il elle avait eu une cible peinte sur le front, cela n'aurait fait aucune différence. Presque toutes les questions de l'assistant Clarke avaient été pour elle, et il avait l'air de prendre un malin plaisir à la voir chercher les réponses. Si elle avait échoué hier, c'était pour une bonne raison, elle ne s'était pas miraculeusement améliorée dans la nuit. Elle considérait son comportement comme sadique, ses méthodes d'apprentissage douteuses et conclu qu'elle l'appréciait autant que le professeur Harrison lui-même.
Enfin, le calvaire se termina. Tout le monde se leva en même temps et se dirigea vers la sortie, les bras chargés de leurs feuilles d'exercices. Eva avait à peine posé un pied hors de la salle qu'elle vit Tom, adossé nonchalamment contre le mur.
— Qu'est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle étonnée, mais ravie de cette présence amicale.
— Je me suis dis que tu apprécierais un peu de soutien. J'ai cru comprendre de cette matière n'était pas ton fort, plaisanta-t-il.
Eva s'apprêtait à répondre quand elle entendit son tortionnaire l'appeler. "Je savais que j'aurais dû m'éloigner de cette salle en courant " pensa-t-elle en levant les yeux au ciel. Pour autant, elle se dirigea vers l'assistant avec une attitude calme, prenant soin de laisser un bon mètre de distance entre eux.
— J'ai quelque chose qui devrait t'aider, dit-il en faisant un pas pour lui mettre dans les mains un manuel à la couverture plastifiée.
Avait-il fait exprès de s'avancer vers elle pour la mettre mal à l'aise de nouveau ? Cette question tournait dans la tête de Eva. Si c'était le cas, c'était réussi. Et si ce n'était qu'une coïncidence, c'était tout de même réussi. De loin, derrière le bureau, il paraissait moins grand, moins imposant. Maintenant qu'elle l'avait juste en face, et qu'il la dépassait d'une bonne tête, elle se sentait encore plus petite. Déjà qu'elle n'était pas bien grande. La jeune fille reporta son attention sur le livre intitulé "Manuel Érudit de chimie simplifié"
— Je voulais te le donner hier, mais tu as pris tes jambes à ton coup.
— Merci, répondit Eva hésitante, sans relever le commentaire sur sa fuite.
À nouveau, elle ne savait que penser de son comportement. Ce livre était-il pour l'aider ou pour se moquer d'elle? Il n'avait pourtant pas l'air mesquin, mais Eva ne comprenait pas pourquoi il se mettait à l'aider après avoir passé deux heures sur son dos.
Aiden Clarke hocha simplement la tête, puis s'écarta sans un mot de plus.
— Qu'est-ce qu'il te voulait ? interrogea Tom, une fois Eva de retour à ses côtés.
Cette dernière lui montra le manuel, sans partager sa confusion.
— Sympa le bouquin. C'est gentil de sa part.
— Ouais, j'imagine, dit Eva dubitative. Au moins ce sera utile.
— Allez, dépêche toi, continua Tom en changeant de sujet et en accélérant le pas. Ginny piaille depuis tout à l'heure, et Lucy n'arrive plus à la contenir.
Les deux novices se pressèrent dans les couloirs, Tom faisant au passage découvrir quelques raccourcis à Eva. Ils arrivèrent finalement au dortoir ou Lucy et Ginny les attendaient, assise sur le lit de cette dernière. À peine arrivé, Tom s'éclipsa de nouveau, ayant déjà quelque chose de prévu avec George et James, un autre natif qui traînait parfois avec eux. Eva aurait aimé lui dire qu'elle trouvait dommage qu'il ne vienne pas avec elle, mais Ginny l'attrapa par un bras, Lucy par l'autre, et les tira jusqu'à la sortie pour leur excursion.
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Après les avoir fait déambuler durant de longues minutes dans les interminables couloirs, Ginny stoppa net. Eva ne reconnaissait pas l'endroit où elles étaient arrivées, mais il lui semblait que ce n'était pas si loin de la cafétéria. Juste au-dessus peut-être.
— Ce n'est pas l'endroit le plus excitant, mais je me suis dit qu'en commençant par ici, vous trouveriez des choses pour vous sentir plus à l'aise, les informa Ginny.
Lucy et Eva échangèrent un regard intrigué. Des portes électriques coulissèrent quand elles s'approchèrent pour révéler une grande pièce remplie de toutes sortes de fournitures d'un côté, et de vêtements de l'autre. Toutes les teintes de bleu s'étalaient sur des cintres, des étagères ou dans des caisses. C'était beaucoup plus joli que chez les Sincères ou tout le limitait au noir et au blanc.
— Ici on appelle ça "la Boutique", indiqua Ginny vers l'un des portants.
Eva trouva le nom plus chic que ce qu'il y avait chez les Sincères, vulgairement surnommé le "stock"
— Mais on a aucun crédit pour payer, déclara Lucy un peu gênée.
— En plus de ce qui nous a été fournis au début de l'initiation, les novices ont le droit de se servir gratuitement. Dans la limite du raisonnable bien sûr, tout est consigné.
— Tu es déjà allé y faire un tour ? demanda Eva, qui avait remarqué que depuis quelques jours, Ginny ne se contentait pas de la sorte d'uniforme qui leur avait été distribué.
— Non, je me suis faufilé en douce chez moi un soir, pour récupérer des affaires dans ma chambre. Mais mon père m'a surpris et m'a fait la leçon avant de me faire partir. Dire que j'ai mon armoire qui attend à quelques étages de là, et que je ne peux même pas y accéder parce qu'il faut suivre les règles, dit-elle en roulant des yeux. Mais assez parlé de moi, on a un magasin à visiter !
Les filles hochèrent la tête et se dirigèrent vers différentes étagères. Entre les t-shirt, les pulls, les chemises, les robes et tout ce qui était possible d'avoir dans une garde robe, Eva ne savait pas où regarder tellement il y avait de choses. Au bout d'un moment, elle entendit Ginny l'appeler et la rejoignit pour voir ce qu'elle lui voulait.
— J'ai trouvé ça, je me suis dit que ça te plairait, dit-elle en lui montrant un pantalon.
Eva n'en croyait pas ses yeux. Elle avait avoué un soir à Ginny que le confort de ses vêtements de Sincère lui manquaient. Elle n'avait presque jamais mis de jupe avant d'arriver ici, et se sentait parfois un peu mal à l'aise d'avoir les jambes nues toute la journée.
— Tu es géniale ! s'exclama-t-elle en serrant la blonde dans ses bras.
— Je ne savais pas qu'il en fallait si peu pour te faire plaisir, c'est bon à savoir. Ce sera plus facile si j'ai besoin de te corrompre un jour.
Eva lui fit une grimace et fila dans l'un des cabines d'essayage avec d'autres vêtements sélectionnés : deux pantalons bleu foncé, dont celui trouvé par Ginny, un gilet très doux bleu canard, deux hauts, une chemise claire et un pyjama digne de ce nom.
Les trouvailles de Lucy avaient l'air un peu plus estivales, et dans des coupes plus strictes aussi. Des robes aux lignes épurés, des jupes taille haute et des chemisiers fluides. Elle semblait encore plus loin de la Lucy du premier jour.
Une fois rhabillées, elles explorèrent le reste de la Boutique. Parmi les accessoires proposés, Eva trouva une montre à alarme, parfaite pour lui servir de réveil sans alerter tout le dortoir et choisi en plus une paire de baskets et toile, quelques sous-vêtements supplémentaires et une besace en cuir pour transporter plus facilement ses affaires de classe durant la journée. Elle avait vu quelques novices avec des sacs similaire à cafétéria, et lorgnait dessus avec envie depuis. Lucy quant à elle, jeta son dévolu sur un sac en toile et une paire de lunettes. Avec une fine monture marron.
— Mais tu n'as pas besoin de lunettes ? lui fit remarquer Eva quand elle la vit les essayer.
— Non, mais c'est joli. Et puis tout le monde en porte ici, regarde il font même des faux verres pour ceux qui n'ont pas besoin de correction. Tu pourrais t'en prendre toi aussi.
Eva déclina poliment la proposition. L'idée ne la tentait pas du tout, même si ce genre de détail anodin aurait pu l'aider à se fondre dans la masse et s'intégrer. Tant pis, elle ferait sans, et sans regrets.
Un homme à la caisse remplit un formulaire où il nota tout ce qu'elles avaient pris, leur précisant qu'en cas d'échec à l'initiation ou d'abandon, elles seraient priées de tout rendre avant leur départ. Ce rappel les refroidit légèrement, mais elles retrouvèrent le sourire une fois leurs affaires en main. Ginny était repartie les mains vides, prétextant ses affaires qui l'attendaient chez son père, en plus du fait qu'elle n'en avait pas grand chose à faire de la mode.
Les trois filles repassèrent rapidement par le dortoir pour déposer leurs affaires et se changer. Enfin, elles pouvaient partir à l'attaque de la faction.
— À partir de maintenant, la véritable visite commence, spécifia Ginny.
Elle entraîna les filles dans les profondeurs du siège, et continua la visite d'une voix enjouée.
— Depuis presque une semaine que vous êtes là, vous connaissez plutôt bien les premiers étages des ailes Nord et Est principalement. En plus du rez-de-chaussée et du hall ou on ne trouve pas grand chose à part des gens pressés et grincheux.
Elles rigolèrent toutes les trois. Il était vrai que le matin, le hall était plein d'Érudits en manque de caféine..
— Comme vous avez pu le voir, le bâtiment se divise en quatre grandes parties : les ailes Nord, Sud, Est et Ouest, reliée par des escaliers et des passerelles. Les espaces communs de vie, comme la cafétéria, la bibliothèque ou bien l'auditorium et l'hôpital dans l'aile sud occupent en générale les deux premiers niveaux. Ensuite, les salles de classe, d'informatique et de travail sont réparties un peu partout, il y en a même deux sous notre dortoir. Les laboratoires de recherches sont dans les étages les plus élevés, au quatrième ou au cinquième.
Ginny continua d'expliquer la répartition du siège, et comment l'aile Ouest abritait principalement les quartiers d'habitation.
— La plupart des salles de travail sont basiques : tables, chaises, ordinateurs, et du silence. Mais celle-là vaut le détour, dit-elle en prenant une série d'escaliers qui les mena au dernier étage de l'aile Nord, à côté du département de biologie.
Elles arrivèrent bientôt dans une vaste pièce baignée de lumière grâce à la verrière au plafond. De longues tables en bois clair s'étendaient tout le long, offrant un endroit parfait pour travailler, en plus d'une vue de choix sur la ville. Personne ne fit attention à leur présence, les mêmes petites fourmis qu'Eva avait vu à son arrivée, affairées à taper sur leur ordinateur ou à rédiger des rapports épais comme des briques. Même si le sol était recouvert de moquette, Eva s'efforça de contrôler ses pas pour être sûre de ne pas troubler la tranquillité du lieu. L'endroit n'était pas totalement silencieux, on entendait des murmures et le bruit des touches de clavier, mais il y avait une telle sérénité que la jeune fille s'en serait voulu de la briser.
Ginny leur indiqua que c'était le principal lieu de travail. Ce n'était pas étonnant, l'endroit était parfait pour passer des heures à travailler.
— C'est fou qu'on ne nous ait pas montré cet endroit avant, souffla Eva.
— Danielle en à parler une fois pendant qu'on révisait, révéla Lucy. Mais je n'avais jamais eu l'occasion de venir.
— Ce n'est pas comme si l'endroit était indiqué avec des panneaux, les rassura Ginny. Ça ne fait pas longtemps que vous êtes là, c'est normal que vous ayez eu autre chose en tête que de partir en exploration. C'est bien pour ça qu'on est là aujourd'hui.
La suite de la visite les mena dans les laboratoires de recherche de l'aile Sud. Cette fois-ci, elles prirent plusieurs ascenseurs. Un geste que Eva apprécia, car elle commençait à avoir mal aux mollets à force de parcourir les couloirs et les escaliers de long en large.
Si la " mezzanine" - le surnom de la belle salle de travail - était impressionnante, ce n'était rien comparé à cet endroit. L'étage semblait composé uniquement de murs de verre où dansaient les rayons de soleil, et où se reflétaient les dizaines de silhouettes des personnes en action. Le nom "Fourmilière" prenait tout son sens.
Eva fit un pas dans le couloir carrelé pour y voir un peu mieux. Elle ne savait pas si elles étaient vraiment autorisées à être ici. Sans doute que non, mais regarder cinq minutes ne devrait pas les déranger, il suffisait d'être discrètes.
— Est-ce que c'est là que les parents de Tom travaillent ? demanda Eva à Ginny, en repensant à ce qu'on lui avait dit.
— Pas ici non, mais dans un endroit similaire dans l'aile Nord.
Plus elles avançaient, plus leurs yeux, à elle et Lucy, s'arrondissaient, amusant Ginny au passage. Pour la native, tout ceci semblait normal, mais les deux transferts n'avaient jamais vu quelque chose de semblable. Tout était immense et magnifique et impressionnant à la fois. Des rangées de postes de travail et d'appareils inconnus s'étendaient à perte de vue. Les mouvements des Érudits en blouses blanches étaient à la fois précis et gracieux. Il n'y avait rien d'inutile dans leurs gestes, tout était millimétré. Eva songea que, si elle arrivait à avoir une place ici, elle pourrait se dire qu'elle avait réussi.
C'est Lucy qui la tira de ses pensées, en posant une main sur son épaule. Elle ne s'était même pas aperçu qu'elle s'était arrêté de marcher.
— Impressionnant hein ?
— C'est...incroyable, souffle Eva, incapable de dire quelque chose de plus élaboré.
— Je pourrais passer ma vie ici, s'extasia Lucy.
— Tu m'étonne, cet endroit est fantastique. Même à regarder je ne m'en lasse pas.
— Ce n'est pas le seul laboratoire de la faction, mais j'étais sûre que vous apprécierez l'endroit. Il faut avouer que ça en jette, les informa Ginny, qui les suivait discrètement.
— Tu sais, on pourrait réussir à travailler ici, après l'initiation, dit Lucy à l'intention de Eva.
En disant cela, elle avait les yeux brillants d'admiration. Eva savait qu'elle était tout à fait sérieuse en disant cela.
— On pourrait, oui. Ça fait une bonne motivation. Je pense que mes parents seraient fiers d'apprendre que je travaille dans un endroit comme ça.
— Si c'est ce que vous voulez, c'est tout ce que je vous souhaite, déclara Ginny en regardant elle aussi à travers les murs vitrés.
— Je suis certaine qu'on en est capable.
Eva remercia intérieurement Lucy d'avoir autant de conviction et d'optimisme. À nouveau, elle pouvait se dire qu'elle avait toutes ses chances, peu importe ce qui était arrivé en cours de chimie et les menaces de Stéphanie. Si elle travaillait dur, elle pouvait réussir à être une Érudite.
Ginny n'avait pas l'air aussi enthousiaste que ses amies, même si elle semblait tout de même apprécier l'endroit. Eva repensa à ce qu'elle lui avait dit sur le toit. Avec Lucy, elles avaient peut-être une vision utopique de ce que signifiait travailler dans l'un de ces laboratoires, mais pour le moment, tout ce qu'elle voulait, c'était profiter de l'instant présent.
Au bout d'un moment, les regards de certains Érudits se firent un peu trop insistants. Le signe qu'il était temps de partir. Eva jeta un dernier coup d'oeil à cette toile d'araignée de verre et de lumière avant que les portes de l'ascenseur ne se referment. Cette fois-ci, elles descendaient.
— Le cinquième étage est interdit sans autorisation, indiqua Ginny. Il y a les appartements de Jeanine et des autres membres du conseil Érudit. Et sans doute d'autres choses secrètes. Je n'ai jamais réussi à aller fouiner là-bas.
Les filles acquiescèrent d'un signe de tête. Une fois au rez-de-chaussée, Ginny leur fit traverser le hall, jusqu'à une porte dérobé qui menait sur les pelouses extérieures, à l'arrière de la faction.
— Plus rapide que de faire le tour, se justifia-t-elle en faisant signe de la suivre.
La manière classique de rejoindre cet endroit était de sortir par la porte principale à l'entrée du siège, et de faire le tour en suivant l'un des sentiers pavés. Ce chemin-là était certes beaucoup plus rapide, mais cette porte-là avait plutôt l'air d'être une entrée, ou une sortie, de service, pour la maintenance ou le ménage. Eva n'était pas certaine que Ginny soit censé connaître son existence, ou l'emprunter.
La porte donnait directement sur la pelouse, encore bien verte à cette période de l'année. À quelques pas de là, se trouvait un petit complexe, haut d'un étage. Il était moins impressionnant que le bloc que formait la Fourmilière. La peinture blanche des murs ne l'était plus vraiment, et il n'y avait que des petites fenêtres en hauteur.
— Voici le coin des ingénieurs. Ça ne paye pas mine, mais c'est ici que sont développées toutes les techniques pour les transports et l'agriculture. Il y a aussi des armes, mais c'est au sous-sol de la Fourmilière, et bien évidemment, l'accès est restreint.
— Ce n'est qu'à partir de la semaine prochaine qu'on aura des cours ici, il me semble.
— C'est ça, confirma Ginny. En plus, les professeurs sont souvent de jeunes membres de la faction. Avec un peu de chance, ils seront sympas, pas comme certains des vieux grincheux.
Les trois filles se mirent à rire, sachant très bien à qui Ginny faisait allusion.
— Pourquoi leur département n'est pas dans le bâtiment principal ? On dirait qu'ils sont mis à l'écart, demanda Lucy, toujours aussi curieuse.
— Ils ont besoin de place pour tester leurs expériences. Et aussi parce que les Fraternels préfèrent venir dans un petit bâtiment à l'écart que dans le siège. C'est un terrain un peu plus neutre.
Comme pour illustrer ses propos, un couple de Fraternels sortit du bâtiment.
— Les factions essentielles, se rappela Eva.
En temps normal, les factions ne se mélangeaient pas, sauf dans les lieux publics du centre-ville. Les citoyens ne pouvait pas aller visiter les autres factions quand l'envie leur prenait, mais il y avait quelques exceptions.
Avec les temps, les Érudits et les Fraternels avaient développé une relation de travail particulière. Sans leur association, ni l'une ni l'autre n'était vraiment efficace, raison pour laquelle elles avaient été appelées les factions essentielles. Leur collaboration concernait principalement l'agriculture et la médecine.
— Tu connaissais des gens qui venaient ici ? demanda Ginny à Lucy.
— C'est arrivé à mon père d'y aller quelques fois. À chaque fois que le camion qui les transportait, lui et ses collègues, partait, je le suivais des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse et je rêvais d'aller avec eux. Je crois que c'est ce qui m'a donné envie de venir chez les Érudits.
Eva trouva l'histoire de Lucy touchante. Elle l'imaginait, petite fille, regarder ce camion partir avec la même admiration que dans le laboratoire plus tôt.
— Je n'ai rien contre les Fraternels, mais la mauvaise nouvelle c'est que, s'ils sont là, c'est qu'il y a des réunions, et qu'on ne pourra pas voir l'intérieur, indiqua Ginny. Ils doivent être très occupés, et on va se faire renvoyer à coup de pied aux fesses si on nous voit traîner, j'ai déjà testé.
La visite s'en retrouva un peu écourtée, mais Eva n'était pas mécontente, elle commençait à avoir les jambes en feu à force de marcher.
— Et maintenant on fait quoi ? demanda Lucy.
— Maintenant, on va à la cafétéria pour récupérer de notre dur labeur, plaisanta Ginny. Je qu'il reste du gâteau de ce midi.
À cette annonce, elles accélérèrent le pas, toutes les trois impatientes de pouvoir se reposer, et d'avoir un supplément de gâteau. Finalement, la vie chez les Érudits pouvait être douce parfois.
