Aujourd'hui, c'était le jour des visites. Cela allait faire une semaine que Eva n'avait pas vu ses parents, et elle n'avait aucune idée de s'ils allaient venir ou non.
Pour ce dimanche, la plupart des activités avaient été annulées. Les Érudits qui avaient un enfant qui passait l'initiation bénéficiaient d'un jour de congé pour le voir. Ce serait même chose dans les autres factions, les parents de Eva avaient donc toute la journée de libre s'ils le souhaitaient.
Depuis la veille au soir, la jeune fille avait le ventre noué à force d'y penser sans arrêt. Durant la nuit, elle n'avait dormi que par à-coups et n'avait vraiment trouvé le sommeil que très tôt ce matin. Ginny et Lucy, debout de bonne heure, lui avaient laissé un peu de répit avant de venir la réveiller un peu plus tard avec un muffin de la cantine. Eva avait espéré être capable de mieux cacher sa nervosité, mais elle avait été très touchée par le geste. Et le muffin était délicieux.
Toujours en pyjama, ses vêtements sous le bras, Eva traversa le couloir pour rejoindre la salle de bain des filles. C'est une salle recouverte du sol au plafond des petits carreaux blanc et bleu ciel. Sur l'un des murs s'alignaient cinq cabines de douches aux parois en plastique opaque, et de l'autre côté, un grand évier qui courait sur toute la longueur du mur, avec plusieurs robinets à intervalle réguliers, le tout surmonté d'un miroir tout aussi long. Malgré les différends qu'il pouvait y avoir entre transferts et natifs, une entente tacite s'était installée pour la salle de bain. Entre celles qui prenaient leur douche le matin, et celles qui la prenaient le soir, les embouteillages étaient limités. À part peut-être devant le miroir le matin, au moment de se coiffer, où il fallait jouer des coudes pour avoir une petite place.
L'eau brûlante aida Eva à se détendre un peu. Elle s'habilla sans se presser dans la cabine. En plus d'un des pantalons trouvé à la Boutique, elle enfila sa nouvelle chemise, bleu ciel avec de fines rayures blanches, et la veste qu'on leur avait distribué à leur arrivée. Elle ne voulait pas paraître négligée devant ses parents. Une fois devant le miroir, elle arrangea ses cheveux ondulés qui avaient tendance à n'en faire qu'à leur tête après la douche. Ginny lui avait prêté un peu de maquillage pour l'occasion.
Eva n'en avait jamais utilisé chez les Sincères, mais le résultat était mieux que ce qu'elle imaginait. Un simple trait de crayon sur la paupière et une touche de mascara mettaient en valeur ses yeux noisette et donnaient plus d'assurance à son visage. Et surtout, elle avait réussi à camoufler les vilaines cernes laissées par les nuits trop courtes. Pour une fois, elle avait l'air plus adulte et l'idée lui plaisait. Elle renouvellerait sans doute l'expérience à l'avenir, une fois qu'elle serait allée faire un tour à la Boutique pour trouver ses propres produits. Si Anna la voyait, elle n'en croirait pas ses yeux.
Anna. Eva eut honte de ne pas avoir pensé à elle depuis la cérémonie du choix et espérait que l'initiation se passait bien pour son amie, même si elle n'avait pas de doutes sur ses capacités. Elle avait toujours été comme un poisson dans l'eau chez les Sincères. Anna lui manquait, elles s'amusaient bien toutes les deux. Eva avait toujours regretté de ne pas lui avoir parlé de ce qu'elle ressentait, de son envie de partir, mais elle n'était toujours pas certaine qu'elle aurait compris. Anna pensait trop comme une Sincère, pour elle tout était soit tout noir, soit tout blanc, il n'y avait pas de nuances entre les deux.
Eva arrangea les mèches de cheveux sur son front et lissa les plis de son chemiser. Enfin, elle était prête.
Quand elle retourna dans le dortoir, il n'était pas vide contrairement à ce qu'elle pensait vu l'heure tardive. Quelques transferts traînaient encore, sans doute aussi nerveux qu'elle. Chad avait les mains qui tremblaient en ajustant sa cravate, et Benjamin avait le front luisant de sueur. Eva leur adressa un signe d'encouragement avant de quitter la pièce.
Elle ne savait pas où étaient passés ses amis. Ginny était parti après lui avoir apporté le muffin, et comme Sophie, George, Tom et le reste des natifs, elle devait être avec sa famille. Quant à Lucy, Eva n'avait pas essayé de la retenir quand elle avait voulu aller dans le hall pour surveiller l'arrivée de ses proches. Elle préférait être seule que de l'entendre parler d'eux. Elle était sincèrement contente pour Lucy, qu'elle puisse les revoir, mais la voir aussi excitée ne faisait que lui rappeler les doutes sur ses propres parents.
Eva s'installa avec un livre, sur un banc de l'une des passerelles du premier étage. Non pas qu'elle était capable de retenir quoi que ce soit en ce moment, mais cela lui permettrait de s'occuper un peu au lieu de tourner en rond comme un chien en cage. Sans compter que, depuis cet endroit, elle pouvait garder un œil sur le hall d'entrée.
Après une heure d'attente, il n'y avait toujours aucun signe du couple Gray. Eva avait complètement abandonné son livre pour regarder les retrouvailles des autres novices. Cela lui permettait en quelque sorte de vivre la chose par procuration.
La plupart des transferts présents dans le hall semblaient avoir retrouvé leur famille. Morgane, la transfert Audacieuse, serrait une femme aux bras tatoués et un homme grand comme une montagne, le visage couvert de piercing. Judith, accompagnée de Benjamin, discutait dans un coin du hall avec un couple réservé, et une petite fille aux boucles blondes. Les Érudits qui passaient près d'eux leur lançaient des regards dédaigneux après les avoir dépassés.
Depuis quelque temps, les tensions devenaient de plus en plus palpables entre ces deux factions. Les Érudits accusaient les Altruistes de profiter de leur place au gouvernement de la ville pour détourner de la nourriture, prétextant nourrir les sans-faction avec. Eva n'avait jamais pris parti dans cette querelle, contrairement à beaucoup d'élèves au lycée quand les premiers articles étaient parus.
En vérité, Eva n'avait pas vraiment d'avis sur la question, et elle n'avait jamais cherché à en avoir un. Elle avait cependant beaucoup de mal à imaginer les Altruistes se créer des réserves personnelles de nourriture, au détriment des autres citoyens, ou organiser un marché noir clandestin pour les revendre à prix d'or. Les Altruistes avaient toujours effectué des actions caritatives envers les plus démunis, c'était le fondement même de leur faction, ce n'était pas maintenant qu'ils allaient s'arrêter. C'était comme se plaindre des Audacieux qui seraient trop casse-cou, cela n'avait aucun sens.
La famille de Judith avait l'air de gérer la situation. Même s'ils ne semblaient pas vraiment à l'aise dans ce bâtiment froid, ils ignoraient ceux qui les regardaient et continuaient leur conversation comme si de rien n'était.
Un peu plus loin, Eva reconnut également les parents d'Eloïse et de Derek et eut un pincement au cœur. Il était presque midi, pourquoi ses parents n'étaient pas là également, ils travaillaient eux aussi au tribunal. Eva se renfrogna dans son siège et attendit. Encore et encore. Cela faisait bientôt deux heures et demie qu'elle patientait, et elle en était toujours à la même page de son livre, sans avoir aucune idée de ce dont il parlait.
Enfin, elle les vit arriver. Sa mère avec les mêmes cheveux auburn qu'elle, tirés en arrière avec une jupe de tailleur noire et une veste immaculée. Son père avait une veste assortie, mais les traits tirés. Visiblement, la semaine n'avait pas été dure que pour Eva.
Cette dernière laissa son livre en plan et se précipita dans les escaliers, ou elle se fit réprimander par un homme qu'elle ignora complètement, trop contente de voir enfin ses parents arriver. Elle ne ralentit l'allure qu'une fois dans le hall, en partie pour ne pas attirer trop de regards, et d'autre part pour ne pas avoir l'air d'une enfant surexcitée devant sa famille.
De près, ils avaient l'air encore plus fatigué. Leurs nuits à aussi ne devaient pas être très reposantes si on se fiait aux cernes qu'ils avaient sous les yeux. Pour la première fois, Eva réalisa qu'ils avaient peut-être pleuré en rentrant chez eux le jour de la cérémonie du choix, et sans doute les jours d'après également. Une vague de culpabilité envahit l'adolescente. Non pas qu'elle n'avait pas eu de remords avant, mais l'initiation lui avait tellement occupé l'esprit qu'elle n'avait pas eu le temps de penser à grand chose d'autre. Voir ses parents dans cet état, juste devant elle, faisait tout remonter à la surface. Eva savait qu'elle avait fait le bon choix en partant, mais en ce moment, en les prenant dans ses bras, elle se sentait juste terriblement coupable. Si au moins elle avait laissé quelques indices, peut-être qu'ils auraient pu se préparer. Mais là, ils s'étaient pris une gifle.
Une fois réunis, le couple se montra aimable. Sa mère lui caressa la joue, et son père la complimenta sur sa tenue, mais Eva les sentait distants. Quelque chose était irrémédiablement brisé entre eux, sans possibilité de faire marche arrière. Ses parents n'étaient pas du genre stéréotype des Sincères, snob et toujours très direct, voire blessant. Bien sûr, ils n'avaient pas leur langue dans leur poche, mais Eva se souvenait surtout d'eux comme des personnes aimant rire à table, et passer des soirées à lire, emmitouflés tous les trois sur le canapé dans leur vieille couverture à carreaux. Ils avaient souvent de petites attentions pour leur fille, un livre, ou une pâtisserie qui l'attendait sur la table après l'école. Ils parlaient rarement de leurs sentiments, mais Eva savait qu'ils étaient de bons parents, qu'ils se souciaient vraiment d'elle. Elle peinait à reconnaître les personnes qu'elle avait en face d'elle.
Eva proposa d'aller faire un tour dehors. Il faisait beau aujourd'hui, peut-être que le soleil allait les dérider. Ils passèrent par les grandes portes d'entrée et suivirent un chemin au milieu des pelouses jusqu'à une table en pierre.
Mme Gray faisait des efforts pour faire la conversation, mais l'ambiance retombait à chaque fois au bout de quelques minutes. Eva répondit à leurs questions sur l'initiation et leur demanda des nouvelles de Anna, mais leurs échanges restaient superficiels. À quoi s'attendait-elle de toute façon ? Des effusions de joie, et que le temps d'un après-midi, tout soit comme avant ? Un peu oui, mais elle savait également que ses parents étaient incapables de faire semblant.
Ils restèrent ensemble durant une petite heure, puis le couple annonça son départ. Eva ne chercha pas à les retenir, cela n'aurait servi qu'à leur faire faire de mal à tous les trois. Elle les accompagna jusqu'à l'entrée du siège, où ils la prirent dans leur bras à tour de rôle avant de partir. Son père passa un bras dans le dos de sa mère, pour la réconforter.
Eva resta debout, immobile, à les regarder s'éloigner. Ils ne se retournèrent pas une fois. Les gens, les familles, allaient et venaient autour d'elle, mais elle n'y prêtait aucune attention. Elle restait plantée là, devant l'entrée, à regarder les silhouettes de ses parents jusqu'à ce qu'ils disparaissent au coin d'une rue. C'est probablement la dernière fois qu'elle les voyait, et tout ce qu'elle avait réussi à faire, c'était leur causer plus de chagrin. La novice aurait aimé leur faire bonne impression, qu'ils soient fiers d'elle et qu'ils le lui disent. Qu'ils comprennent que son départ n'était pas vain.
Elle ne s'était jamais sentie aussi seule au monde.
Après un moment d'immobilité, Eva décida de faire marche arrière pour retourner au dortoir. Là, au moins, elle serait au calme.
En traversant le hall, elle aperçut George et Tom avec leurs parents. Voici donc le célèbre couple Warder. Elle ne leur trouva pourtant rien d'exceptionnel. Les deux étaient en blouse blanche et tirés à quatre épingles, mais cela ne changeait pas vraiment de la plupart des Érudits. Les garçons la saluèrent de loin, mais elle ne leur adressa qu'un petit signe de main en retour. Elle ne se sentait pas d'humeur à faire la conversation.
Elle était presque arrivée aux ascenseurs quand elle vit quelqu'un s'approcher en faisant de grands signes.
— J'ai cru que tu ne me verrais jamais, déclara Lucy quand elle arriva à son niveau.
— Excuse-moi, je ne t'avais pas vu.
— Mes parents sont là-bas, dit-elle en indiquant un coin du hall. Je leur ai beaucoup parlé de toi, ils aimeraient te rencontrer. Tu veux bien m'accompagner ?
Eva n'avait pas encore répondu, que Lucy l'entraînait déjà. Elle n'avait aucune envie de faire la conversation à des inconnus, mais ne trouvait pas le courage de dire non à Lucy. Elle se laissa donc tirer par la main jusqu'à un couple et deux enfants. Le couple, une femme brune avec un visage fin, vêtue d'une longue robe bordeaux, et un homme barbu affublé d'une chemise orange à motifs, l'accueillirent chaleureusement.
— Lucy nous a tellement parlé de toi, j'ai l'impression que tu fais partie de la famille, s'exclama la mère, Sélène, en posant une main sur son épaule.
Eva rougit un peu en bafouillant. Contrairement à ce qu'elle pensait après ce qui venait de se passer avec ses propres parents, ce contact ne la dérangeait pas. Au contraire, il était réconfortant. Les parents de Lucy étaient des personnes très sympathiques et bienveillantes auxquelles il était difficile de résister, aussi Eva finit par se dérider un peu.
Les deux novices parlèrent surtout de leur adaptation à ce nouveau mode de vie. Le frère et la soeur du Lucy ponctuaient souvent la conversation de questions comme "Est-ce que tu vas être notre nouveau professeur à l'école ?", " Est-ce que tu peux t'habiller en violet, si avant portait du rouge, et maintenant du bleu ?" ou "Est-ce qu'on peut voir ta nouvelle chambre ? ", amusant beaucoup le groupe. La fille devait avoir une dizaine d'années, et le garçon un peu moins, mais les deux étaient d'une curiosité à toute épreuve. Qui sait, peut-être que dans quelques années, ils suivraient les traces de leur grande sœur chez les Érudits.
La conversation dévia, et Lucy en vint à raconter des anecdotes de son enfance, jouant distraitement avec les cheveux de sa sœur blottie contre ses jambes. La ressemblance entre les trois frères et sœurs était frappante. Tous bruns, avec la silhouette longiligne de leur mère, les yeux bleus perçants et la mâchoire carrée héritée de leur père. La seule différence était que les deux enfants avaient la peau hâlée, signe de longs moments passés à jouer dehors ou dans les champs. En comparaison, Lucy était pâle comme un linge.
Eva passa un long moment à écouter Lucy parler, mais elle ne put éviter éternellement les questions sur sa propre famille.
— Vos parents ne sont pas avec vous ? fini par demander Marvin, le père de Lucy.
— Non, répondit Eva en masquant ses émotions. Ils n'ont pas pu rester très longtemps, il y a beaucoup de travail qui les attend au tribunal. Mais ils étaient ravis de venir.
En voyant tout le monde acquiescer, Eva savait qu'elle avait été convaincante. Elle eut un petit pincement au cœur en pensant que la naïveté des Fraternels rendait la chose plus simple. Les Grant étaient pourtant des gens charmants, mais Eva n'avait aucune envie de partager sa tristesse.
— Quel dommage, reprit Sélène. Je me serais fait un plaisir de discuter avec eux.
Eva se contenta de hocher la tête en lui assurant qu'eux aussi auraient sans doute apprécié. Le couple dû croire que parler de ses parents lui faisait plaisir, car à présent, ils n'arrêtaient pas de poser des questions sur eux. En temps normal, les Fraternels savaient s'adapter à leur interlocuteur pour ne pas le mettre mal à l'aise, mais Eva avait pris soin de dissimuler ses états d'âme. Le couple pensait bien faire, elle ne pouvait leur en vouloir. Mais c'était la goutte de trop. La bonne humeur qu'Eva avait retrouvée s'effaçait à chaque nouvelle question, et chaque réponse évasive qu'elle donnait. Elle commençait à étouffer ici, au milieu de tous ces gens heureux. Elle fit de son mieux pour ne pas les rembarrer et partir en trombe, mais elle ne pouvait pas rester ici une minute de plus. La jeune fille inventa une excuse qui impliquait Ginny, pour ne pas les brusquer. Soit ils crurent à son excuse, ou bien ils firent semblant, mais ils ne relevèrent pas et se contentèrent de lui dire au revoir d'une voix douce.
Eva s'éloigna d'un pas rapide, impatiente de rejoindre le dortoir. La famille Grant était charmante, mais au final, voir toute cette bonne humeur n'avait fait que retourner le poignard qu'elle avait dans le ventre après le fiasco avec ses parents. Ce n'est qu'une fois au milieu d'un escalier vers le troisième étage qu'Eva se rendit compte qu'elle avait le souffle court, et les larmes aux yeux. Elle avait probablement couru dans les escaliers sans s'en rendre compte. Elle se força à prendre une allure plus normale quand elle entendit Ginny l'appeler. En temps normal, elle aurait été contente de la voir, mais pour le moment elle aspirait à ruminer toute seule dans son coin. C'était le genre de fille qui aimait s'isoler avec des sucreries pour broyer du noir. La dernière fois qu'elle avait eu besoin de le faire, elle avait treize ans, quand Andy Hale avait préféré sortir avec Paige Sullivan plutôt qu'avec elle. Elle avait dévoré deux énormes bols de glace au caramel, cachée sous sa couette.
Eva adressa à Ginny un sourire sans conviction, mais son amie n'était pas dupe. À peine arrivée à son niveau, elle lui demanda de tout lui raconter. Eva ne chercha pas à résister cette fois, elle n'en était plus capable. Elle lui raconta tout, de la visite de ses parents, son impatience jusqu'à ce qu'ils arrivent à leur distance une fois réunis. Et puis la tristesse, la déception et la culpabilité qui ne la lâchaient toujours pas depuis leur départ. Quand elle eut fini de parler, elle avait les joues humides et ne se souvenait même pas s'être assise sur le sol.
— Je voulais juste qu'ils me disent qu'ils étaient fiers de moi. Qu'ils aient l'air contents de me voir et qu'ils… qu'ils m'encouragent, qu'ils me souhaitent de réussir, sanglota-t-elle. Ils auraient pu faire semblant, juste pour cette fois. Juste pour moi.
Ginny ne dit rien. Il n'y avait rien à dire de toute façon. Eva avait eu besoin de vider son sac, et la présence de son amie suffisait à lui faire du bien. Ginny passa un bras sur ses épaules et la serra contre elle, en lui chuchotant des paroles pour lui remonter le moral. Eva se laissa aller à se blottir contre elle. Sa réaction lui rappelait les parents de Lucy, qui avaient l'air si fiers et si contents retrouver leur fille. Elle les chassa de ses pensées et se concentra sur Ginny, dont la présence et la chaleur la réconfortait peu à peu.
Eva finit par relever la tête et s'essuya les yeux du dessus de la main. Ginny se mit à pouffer de rire.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Eva, ne sachant pas ce qui pouvait provoquer cette hilarité.
— Tes yeux ! On dirait que tu t'es frotté avec du charbon.
Son maquillage ! Eva l'avait complètement oublié. Elle essaya d'essuyer les traces comme elle pouvait, mais l'étala encore plus. Elle finit par capituler, rejoignant Ginny dans son fou rire.
— C'est mieux quand tu es comme ça, confia la blonde quand elles se calmèrent.
Eva lui adressa un demi sourire avant de se lever, non sans grimacer. Ses genoux étaient douloureux à force d'être pliés dans une mauvaise position. Avec tout ce qui s'était passé, la novice réalisa qu'elle n'avait pas encore pris la peine de demander à Ginny ce qu'il en était pour elle, à propos de sa famille.
— Je suis allé voir ma mère, tôt ce matin. Elle était très occupée, elle ne pouvait pas se déplacer, l'informa-t-elle en acceptant une main pour se relever.
Elle essayait d'avoir l'air neutre, mais sa voix était étrangement amère. Le même genre de voix que quand elle lui avait parlé des Érudits sur le toit. Peut-être que pour elle aussi les choses ne s'étaient pas très bien passées. Ginny était très secrète sur sa famille, et parmi les théories de Eva, il y avait celle que le couple Lucas avait peut-être un rôle très important au sein de la faction. Peut-être même au-dessus des Warder.
Par politesse, elle fit taire sa curiosité, et ne posa aucune question à ce sujet. À force de côtoyer Ginny tous les jours, elle avait appris qu'insister était inutile. Quand Ginny ne voulait pas parler, c'était impossible de lui faire cracher le morceau. À la place, elle préféra détourner le sujet de Mrs Lucas.
— Et ton père ? demanda Eva en espérant une réponse plus positive.
— On a mangé ensemble tout à l'heure, avec ma tante et ma cousine, répondit-elle d'un ton peu enjoué.
— Tu n'avais pas envie de les voir ?
— Mon père, si. Nous n'avons jamais été très proches, mais je suis contente de passer du temps avec lui. Mais ma tante et ma cousine, c'est une autre histoire. Pour faire simple, disons que je ne me suis jamais vraiment entendue avec elles. Nos caractères sont assez...opposés. Alors l'ambiance pendant les repas de famille est un peu particulière.
— Et tu les vois souvent ?
— Seulement quand les conditions l'imposent, heureusement. Pour les anniversaires, Noël, ce genre de choses. Mon père s'obstine à penser qu'on finira par se rapprocher.
Eva n'avait jamais eu ce problème des réunions de famille. Ses parents étaient eux aussi enfants uniques, et elle n'avait jamais connu ses grands-parents. Deux d'entre eux étaient morts avant sa naissance, et les autres étaient décédés quand elle était enfant, mais elle était trop jeune pour que cela l'attriste. Quelques fois, ils allaient manger chez leurs voisins, les Lopez, qu'elle aimait bien, ou plus souvent chez les Kane. Elle n'aimait pas trop la maison de ces derniers, il y avait une odeur bizarre et leur jeune fils voulait toujours jouer avec elle. Mais à part cela, elle n'avait jamais eu à subir les réunions de famille forcée que lui décrivait Ginny.
La native continua de lui raconter des anecdotes de ces fameux repas et de son enfance. Les filles rirent de bon coeur quand Ginny expliqua les tours qu'elle jouait à sa cousine rigide pour la rendre folle. En fin de compte, Eva aurait aimé y assister, cela devait être très divertissant. Bien plus que les dîners chez les Kane.
Alors qu'elles continuaient de plaisanter sur les histoires de famille de Ginny, Stéphanie finit par apparaître dans le couloir. L'air toujours aussi aimable, dans une robe stricte bleu marine. L'ambiance retomba et les deux filles la fixaient en silence, attendant de savoir ce qu'elle voulait. À côté, Ginny semblait mal à l'aise.
— Ginny, ton père m'a demandé de te dire de ne pas tarder à rentrer. Il veut que tu sois là pour le dessert.
— Bien. J'arrive, répondit froidement Ginny.
Stéphanie jaugea ses deux camarades du regard, avant de repartir en silence non sans garder les lèvres pincées. Eva fixa à son tour Ginny, le regard plein d'interrogations.
— Tu sais que tu vas devoir tout me dire, lui dit Eva.
— Je me suis peut-être échappé avant la fin de ce repas interminable, pour aller faire un tour pour digérer.
— Je ne parle pas de ça.
— Bien ! Bien ! Peut-être que je connais Stéphanie un peu plus que je l'ai laissé entendre...
— Mais encore ?
— C'est elle la cousine, fini par lâcher Ginny à contre cœur. Tu es contente ?
En y repensant, Eva remarqua qu'il y avait quelques ressemblances entre les deux filles. Les mêmes cheveux blonds, les mêmes yeux bleus et des taches de rousseurs qui leur constellaient le nez et les pommettes. Mais les cheveux de Ginny étaient longs et souples, alors que ceux de Stéphanie, raides comme des baguettes dépassaient à peine ses épaules et une frange lui couvrait le front. Ginny était aussi plus grande et plus musclée. Son visage était plus fin et son regard moins perçant, moins agressif que celui de sa cousine. Quant à leur caractère, elles étaient à l'opposé l'une de l'autre si ce n'est qu'elles étaient toutes les deux très déterminées dans ce qu'elles entreprenaient. Eva aurait tout de même préféré que la détermination de Stéphanie soit tournée vers autre chose.
— Par pitié, pas de commentaire ! la somma Ginny.
Eva ne put réprimer un rire, ce qui lui valut un regard enflammé. Pour la native, sa parenté avec Stéphanie était apparemment un sujet sensible mais pour Eva, la révélation était une aubaine. Si Stéphanie était la cousine à qui Ginny faisait référence pendant ses anecdotes d'enfance, c'était encore mieux que ce qu'elle aurait pu imaginer. La native tyrannique ne paraissait plus aussi intimidante maintenant qu'elle l'imaginait effrayée par une grenouille dans son lit ou terrorisée à l'idée que les sans-faction viendraient l'enlever pour la manger au dîner si elle continuait d'embêter les autres enfants. Ou encore avec les sourcils teintés au marqueur indélébile pendant son sommeil. Ce "cadeau d'anniversaire mérité parce que c'est une véritable peste" était même la raison d'être de sa frange.
— Maintenant que tu le dis, c'est vrai qu'il y a un petit air de famille, railla Eva avec un malon plaisir. Ça doit être les pommettes, vous avez les mêmes pom…
La blonde lui lança une bourrade pour la faire taire, puis fondit sur elle pour la chatouiller. Elle savait que sa camarade détestait ça. Eva essaya de l'éviter d'un pas sur le côté, mais heurta un homme qu'elle n'avait pas vu venir. Il regarda les deux filles d'un air sévère, et ne passa son chemin qu'après leur avoir fait la leçon sur leur comportement inacceptable pour un Érudit.
— On est quitte ?
— Tu ne perds rien pour attendre, lui lança Ginny. J'y vais, si je suis en retard, ce sera encore pire.
— Bonne chance, lui souhaita Eva pour l'encourager pendant qu'elle s'éloignait en direction des quartiers d'habitation. Et passe le bonjour à ta chère cousine !
Maintenant que Ginny était partie, Eva n'avait plus rien à faire. Rien qu'elle n'ai envie de faire plutôt. L'après-midi venait de commencer, et elle n'avait pas faim malgré le déjeuner qu'elle avait sauté, et n'était pas non plus d'humeur pour réviser. Elle se décida finalement à rejoindre le dortoir, dans l'idée de faire une sieste pour rattraper sa nuit, et oublier le désastre d'aujourd'hui.
En arrivant dans la grande pièce, elle vit Chad, assis sur son lit au milieu de la pièce. Il avait troqué sa chemise contre un t-shirt bleu ciel plus simple, qui contrastait avec sa peau sombre. Il avait l'air complètement dépité, et regardait fixement sa cravate avec laquelle il jouait du bout des doigts.
— Hey ! dit Eva pour signifier sa présence.
Chad releva la tête, surpris de voir quelqu'un. En reconnaissant sa camarade, un demi-sourire s'esquissa sur son visage.
— Hey ! répondit-il d'une voix molle.
Eva avança jusqu'à lui et s'assit sur le lit en face de lui. À part eux deux, le dortoir était totalement vide. Soit les autres étaient encore avec leurs familles, soit ils étaient allés se morfondre ailleurs.
— Mauvaise journée ? demanda Eva pour entamer la conversation.
— Mes parents ne sont même pas venus, avoua Chad, le regard toujours fixé sur sa cravate.
— Je suis désolée, déclara Eva, peinée pour lui. Est-ce que tu veux en parler ?
Chad n'était pas un ami proche, mais c'était le genre d'événement qui poussait à se serrer les coudes, surtout entre transferts. Et le fait d'avoir une vague idée de ce qu'il ressentait rendait Eva plus sensible à la situation. La sieste pouvait attendre.
— Il n'y a pas grand chose à dire. Je savais qu'ils désapprouveraient, chez les Audacieux, la loyauté est quelque chose que l'on prend très au sérieux. Mais j'espérais qu'ils viendraient quand même me voir une dernière fois avec ma petite sœur, avant que tout ça devienne définitif. Enfin, tu vois ce que je veux dire.
Eva acquiesça d'un mouvement de tête. Oui, elle voyait parfaitement ce qu'il voulait dire.
— Salle journée pour toi aussi ? lui demanda Chad à son tour.
— Ça se voit tant que ça ?
— Plutôt oui, t'as plein de noir sur les joues. On dirait une audacieuse qui se serait manger de la boue en sautant du train, révéla-t-il en retrouvant un semblant de bonne humeur.
Eva écarquilla les sourcils. Elle avait totalement oublié qu'elle avait le visage maculé de traces de maquillage essuyé à la va-vite. Au moins, cela aura eu le mérite d'amuser un peu Chad. La jeune fille s'affaira à essuyer ce qu'il restait avec sa manche.
— Toi non plus ils ne sont pas venus ?
— Si, mais c'est tout comme. J'avais l'impression d'être en face de deux étrangers. J'imagine que je pensais naïvement que mon départ ne changerait pas tant de choses dans nos relations. On peut dire que je me suis plantée en beauté. Je me demande si j'ai bien fait d'atterrir ici, les Érudits sont censés réfléchir normalement, ironisa-t-elle.
— "La faction avant les liens du sang" lança Chad en feignant l'enthousiasme. Celui qui a inventé ça devait avoir une famille bien pourrie.
Eva pouffa de rire. Même si Ginny avait largement contribué à lui remonter le moral, parler avec quelqu'un qui avait eu une journée aussi mauvaise que la sienne et qui ressentait la même chose qu'elle était ce dont elle avait besoin. Pendant la majeure partie de l'après-midi, ils continuèrent de parler de tout ce qui leur passait par la tête : l'initiation, les professeurs, les autres novices, la tonne de travail dans laquelle on les noyait. Puis ils finirent par parler de leurs anciennes factions. Chad raconta beaucoup de choses sur les Audacieux et leurs coutumes et, en échange, Eva lui révéla deux ou trois petites choses sur la vie chez les Sincères.
En tant que transferts, ils n'étaient pas censés parler de leur ancienne faction. Mais ils avaient tous les deux besoin d'un peu de nostalgie. Ils évoquèrent leur famille, mais seulement en surface. Quelques souvenirs d'enfance aussi, mais seulement les plus amusants. Eva n'en avait pas beaucoup, rien de vraiment drôle ou qui vaille la peine d'être raconté mais Chad compensait largement. Il en avait des dizaines à partager, faisant paraître le siège des Audacieux comme un endroit à la fois fascinant et effrayant. Eva était contente de ne pas avoir à y mettre les pieds. Entre le comportement vaguement suicidaire de ses membres, et la falaise avec une rivière en contrebas, cette faction n'était définitivement pas pour elle.
Ce fut le grincement de la porte du dortoir qui les interrompit. Ginny apparut dans l'embrasure.
— Enfin fini ? lui demanda Eva.
Pour toute réponse, elle obtint un long soupir suivi d'un "hallelujah" sonore.
— J'ai trouvé quelqu'un en cours de route. Et j'ai de super projets pour finir la journée en beauté, dit-elle avec un clin d'œil.
La tête de Lucy apparut derrière celle de Ginny. Eva remarqua qu'elles avaient chacune une poche en plastique bien remplie à la main.
— Amène toi, on va prendre l'air pour décompresser de cette journée ! ajouta Ginny.
Son enthousiasme était contagieux. Eva se leva, décidée à les rejoindre mais s'arrêta avant d'avoir fait un pas. Chad aussi avait passé une sale journée et elle ne voulait pas le laisser ruminer, seul.
— Ça te dit de venir ? Je n'ai aucune idée d'où on va, ni ce qu'on va faire, mais je crois qu'un ancien Audacieux apprécie toujours un peu d'aventure.
Chad eut l'air surpris, et jeta un regard en direction de Ginny et Lucy. Les filles se regardèrent, haussèrent les épaules, et lui firent signe de les suivre.
Ginny entraîna le petit groupe à l'extérieur, dans un coin reculé des pelouses, à l'abri des regards et baigné dans le soleil de la fin d'après-midi. Les sacs dévoilèrent plusieurs paquets de gâteaux, de chips, de fruits séchés ainsi que les cannettes de soda. La première fois qu'elle avait goûté cette boisson, Eva avait trouvé la sensation étrange. Les bulles qui lui picotaient la gorge, le goût acidulé des agrumes. Mais aujourd'hui, elle accueillait avec joie la boisson rafraîchissante. Cela ne remplaçait pas les glaces des Sincères, mais en été cela serait sans doute tout aussi agréable.
— Mais où avez-vous trouvé tout ça ?
— On l'a emprunté dans les cuisines, révéla Ginny en prenant un air innocent.
— Emprunté ?
— Oui, pour une durée indéterminée, c'est tout, déclara-t-elle les yeux pétillants en mordant dans un bout de pêche séchée.
Le groupe continua de parler en s'allongeant sur l'herbe chauffée par le soleil. Les discussions étaient futiles, et surtout très éloignées de ce qu'il s'était passé aujourd'hui. Lucy, qui était la seule à être satisfaite de sa journée, faisait son possible pour divertir ses camarades. Elle leurs racontait toutes les blagues Fraternels dont elle se souvenait, des choses à propos d'un radis et d'un épi de blé, ou encore d'un haricot parlant avec un mulot. Les trois autres les trouvèrent très mauvaises, ce qui les amusa encore plus.
— Vous aviez des jeux chez les Sincères ? demanda Chad, pensant à la discussion qu'il avait eu plus tôt avec Eva.
— Quelques-uns oui. Il y en a un qui était amusant, "action ou vérité".
— En quoi ça consiste ? interrogea Lucy, qui s'était redressée sur les coudes.
— À tour de rôle, chaque personne doit choisir si elle préfère répondre à une question, ou faire un gage. Mais entre Sincères c'était couru d'avance, presque tout le monde choisissait "vérité".
— Si les Audacieux jouaient à ça, ils feraient plutôt un "action ou action", plaisanta Chad.
— J'aime bien l'idée ! déclara Ginny, enthousiaste. Qui commence ?
Un chifoumi la désigna comme première victime, et elle fut mise au défi d'exécuter une acrobatie. Avec plaisir, elle s'éloigna pour prendre son élan, et réalisa un parfait salto avant, déclenchant des sifflements appréciateurs de ses camarades. Chad était le suivant, et chanta, et Lucy confectionna une jolie fleur avec l'une des serviettes en papier.
— À ton tour Eva
— Tout le monde a pris action, je vais choisir "vérité" pour changer.
La vérité était qu'elle n'avait aucune envie de faire étalage de talents qu'elle jugeait inexistants. Elle n'était pas sportive, ne savait pas chanter et n'était pas non plus vraiment agile de ses mains.
— Trop facile, souffla l'une des voix.
Le silence se fit quelques instants, le temps que quelqu'un trouve une idée.
— Révèle nous quelque chose sur…
Chad aplatit l'herbe pour faire tourner l'une canette de soda.
— ...Ginny ! complèta Lucy une fois que la canette eut fini de tourner.
Eva prit quelques instants pour réfléchir. La seule chose qui lui venait en tête était la révélation de cet après-midi, quand elle l'avait croisée avec Stéphanie. Son regard croisa celui de la native qui devina ses intentions.
— Non, tu n'oseras pas !
— Je suis désolée, ce sont les règles du jeu, tenta de se dédouaner Eva.
— Parle Eva, surtout si c'est croustillant ! l'incita Chad.
Eva finit par révéler d'une traite le lien de parenté entre les deux filles. Pendant que Lucy et Chad partageaient leur surprise et s'apprêtaient à poser des questions, Eva se fit maudire et poursuivre dans l'herbe par Ginny. Cette dernière parvint à l'immobiliser au sol pour la chatouiller, jusqu'à ce que Eva la supplie d'arrêter, les larmes aux yeux.
Le goûter improvisé se prolongea jusqu'à ce que le soleil décline. Durant ces quelques heures, Eva et ses amis avaient pu mettre de côté tous leurs problèmes, leurs doutes. Tous les quatre, ils savouraient un petit moment de tranquillité bien mérité.
