Consultation sans rendez-vous

Saturday Night Fever

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Disclaimers : ces microbes ne sont pas à moi. J'ai toutefois eu le plaisir de les croiser en famille il y a longtemps.

Note de l'auteur : je vous assure que je voulais écrire autre chose. Ça, ce n'était pas prévu du tout. Mais vu tout ce que j'ai écrit d'une traite, je ne vais pas protester. Je pensais tout de même que ce serait plus court. Comme quoi…

Chronologie : j'ai besoin de Lydia. Donc Lydia, avec le mauvais médecin. Pauvre docteur Ban, que je persiste à appeler Zero.

Philosophie personnelle : le captain n'aime pas les infirmeries. En conséquence, il se soigne n'importe comment. Ce pourrait être l'occasion d'une histoire sombre et angoissante, mais non.

Le lendemain, Harlock se serait levé d'assez méchante humeur si seulement il avait eu la force de se lever. À vrai dire, lorsque le docteur Zero entra dans sa chambre avec un jovial « alors, comment allons-nous ? », trois options s'offraient à lui : râler à propos de cette intrusion non autorisée dans son espace vital, se plaindre de l'inefficacité des médicaments qu'on lui avait fourgués la veille, ou mentionner le fait qu'il avait passé la majeure partie de la nuit penché au-dessus de la cuvette des toilettes, à recracher consciencieusement la totalité du contenu de son estomac.

Après avoir étudié la question, il fit « beuh », puis tenta de s'enfuir sous les couvertures.

— Vous n'avez pas bonne mine, répondit le doc tandis qu'Harlock tâtonnait pour retrouver son oreiller et se cacher dessous. Vous êtes resté toute la journée au lit ?

La journée d'hier, oui. En grande partie. Une fois revenu de l'infirmerie, il s'était empressé d'oublier les recommandations du doc (à savoir « prenez du repos » et « respectez la posologie »), il avait avalé une double dose de cachets et avait entamé quelques tâches élémentaires à son bureau, comme lire les derniers rapports de maintenance ou valider les routes de navigation pour les prochaines quarante-huit heures. La manœuvre s'était toutefois révélée on ne peut plus contre-productive : quand Masu était arrivée avec le déjeuner, il était encore en train de se concentrer pour comprendre le premier paragraphe du premier rapport, et il s'était alors dit qu'il était peut-être inutile de s'acharner. L'après-midi, son estomac rempli et les médicaments du doc l'avaient mis suffisamment en confiance pour qu'il aille faire un petit coucou aux gens en passerelle, mais il ne s'y était pas attardé plus de quelques minutes dès lors qu'il s'était aperçu avoir tendance à s'endormir dans son fauteuil.
Il se souvenait vaguement être rentré chez lui et s'être effondré sur son lit, puis s'être réveillé complètement désorienté au beau milieu de la nuit pour aller vomir. Plusieurs fois.

— Le premier service du soir est terminé, poursuivait Zero, et comme personne ne vous a vu aujourd'hui…

Attends… Quoi ? Harlock grogna lorsque son cerveau paniqué fit les connexions nécessaires et le força à se mettre debout. Je suis resté couché toute la journée ? Il avait planifié de se reposer durant la matinée pour être opérationnel avant le déjeuner ! Et pourquoi personne ne l'avait-il appelé ? Ils n'avaient pas une nav' prévue dans le champ d'astéroïdes de Miwam, cet après-midi ?

— Vous ne répondiez pas aux appels com', donc j'ai préféré venir vous voir, ajouta le médecin avec une note d'inquiétude dans la voix.

Pendant qu'il ne vomissait pas il ne pouvait pas dormir aussi profondément, si ? Il n'était tout de même pas aussi mal en point ! Harlock adressa au doc un regard un peu perdu tandis que ses jambes cédaient sous lui et qu'il s'affaissait en tas sur le sol.

— … et j'ai bien fait, je crois, termina Zero.

Il était probablement temps de protester, mais son estomac ne semblait pas du même avis. Oh, merde. Ayant confusément admis qu'il n'était pas très solide sur ses jambes, Harlock s'échappa des mains secourables du médecin par un mouvement de reptation ridicule et courut – rampa ?… Enfin bref, moitié à quatre pattes, moitié plié en deux, il atteignit la salle d'eau. Puis il vomit. Il essaya, tout du moins. Il y avait belle lurette que son estomac était vide. Aïe.

Derrière lui, le doc fit « hum ».

— Putain, doc, vous ne me ferez pas croire que c'est « juste un rhume » cette fois-ci, croassa Harlock entre deux spasmes douloureux.
— Hum, répéta Zero. Ne bougez pas.

Il n'en avait pas la moindre intention, non. D'autant que le revêtement plastifié de sa salle de bains était délicieusement rafraîchissant.

Harlock sursauta quand le doc posa son unité de diagnostic portable à côté de lui, semblait-il une seconde à peine après s'être éclipsé. Bon sang ! Il ne s'était tout de même pas endormi le nez dans la cuvette des toilettes ?… Hélas, fallait croire que si.

— Capitaine, quand je vous ai dit « ne bougez pas », je pensais « ne quittez pas votre chambre », pas… Oh, laissez tomber, abandonna Zero tandis qu'Harlock était toujours en train 1) de faire le point sur son interlocuteur flou, et 2) de se demander ce qu'il lui voulait.

Le médecin lui passa un bras sous les épaules pour l'aider à se relever. Un petit acte de rébellion serait de bon aloi, songea Harlock. Cette seule pensée l'épuisa. Il renonça.

— Remarquez, c'est bien la première fois que vous suivez mes conseils, continua le doc. Je m'en serais réjoui si vous n'aviez pas l'air aussi chiffonné.

Que répondre ? se demanda Harlock tout en se laissant reconduire jusqu'à son lit, dans lequel il tomba lourdement. Il dit « j'ai froid ».

— Vous avez de la fièvre, acquiesça Zero. Et pas qu'un peu.

Il récupéra le bras du capitaine avant que celui-ci n'ait terminé de s'enrouler dans sa couverture, le posa sur l'unité de diagnostic dont les appendices se déplièrent aussitôt pour faire leur travail (en particulier lui ponctionner du sang, Harlock avait horreur de ça), et lui enfonça un microscanner dans l'oreille. À moins qu'il ne s'agisse d'un thermomètre, mais de toute façon Harlock avait horreur de ça aussi.

— Ne faites pas l'enfant, lâcha distraitement le doc.

Harlock se contenta de se reculer autant qu'il pouvait, c'est-à-dire de pas grand-chose.

— Symptômes grippaux, marmonnait le médecin. Vous avez des douleurs articulaires ?

Il avait des douleurs partout. Mal à la tête, gorge en feu, estomac retourné, il tremblait de façon incontrôlée et se retenait encore (mais de justesse) de claquer des dents.

— Quoi que les nausées puissent aussi être le signe d'une gastro-entérite…

Ouais. Pas un rhume, quoi. Il le savait depuis le début. Il était malheureusement trop fatigué pour des sarcasmes.
Harlock se gratta la tête sans y penser. Puis le bras (pas celui qui était accroché à l'unité de diagnostic, l'autre. Peut-être par réaction). Puis l'omoplate. Puis il se rendit compte que le doc écarquillait les yeux.

Au même moment, l'unité de diagnostic fit « bip ».
Le médecin regarda à peine le résultat, hocha la tête, et soupira.

— Capitaine… Vous vous souvenez de mon mémo, il y a dix jours ? J'avais fait plusieurs communications à l'ensemble de l'équipage…

Zero fit une pause, attendant à l'évidence une réaction positive de son patient. Lequel se fendit d'un « grnf ».

— Ça concernait Lydia, insista le doc.

Harlock grimaça. La plupart des communications du doc concernaient Lydia : pouvez-vous éviter de lui apprendre à se servir d'une arme, pouvez-vous ne pas raconter de blagues salaces devant elle, pouvez-vous ne pas l'emmener dans des bars louches, pouvez-vous ne pas lui faire goûter d'alcool et surtout, capitaine, pouvez-vous cesser de tuer des gens sous ses yeux ? Le problème avec les petites filles sur les vaisseaux pirates, c'était que les activités les plus amusantes devenaient soudain beaucoup plus compliquées à mettre en œuvre. Le capitaine cilla. Non que tuer des gens soit amusant, bien sûr, jamais il n'irait penser ça ! Il se frictionna machinalement l'épaule. Maintenant que son attention s'était focalisée dessus, cette foutue démangeaison se révélait franchement insupportable.

— Je vous ai poursuivi jusqu'en passerelle pour vous demander en personne si vous aviez besoin d'un vaccin et vous avez répondu « non non », s'agaçait le doc. Mais en fait vous n'écoutiez pas ! Est-ce que vous avez seulement lu mon mémo ? Ou prêté attention à mes comms ?

Harlock haussa un sourcil perplexe. Quel était le sujet de la conversation, au juste ? Et pourquoi Zero était-il aussi énervé ? Il ne pouvait pas simplement le laisser dormir ?
Le capitaine sentit que l'unité de diagnostic avait libéré son bras. Il passa donc de la position « assis au bord du lit » à la position « couché en travers ». À côté, le doc criait toujours.

— Elle était contagieuse, capitaine ! Et avec dix à vingt jours d'incubation tout le monde avait le temps de prendre les bonnes dispositions pour ne pas être contaminé ! À condition de prendre ça au sérieux ! Ce que vous n'avez pas fait !

Harlock plissa le front. S'il ne s'en souvenait pas de prime abord, c'était qu'il n'avait pas dû juger cela très important. Avec effort, il se remémora le contenu du mémo.

— Vous aviez marqué « une maladie infantile bénigne », protesta-t-il. Si c'est une maladie bénigne, où est le problème ?

À part le fait que vu son état actuel, il devrait peut-être discuter avec le doc de sa définition du mot « bénin ». Quand il saurait à nouveau tenir debout.

— Capitaine… – le doc se pinça l'arête du nez – … capitaine, il faut que vous perdiez cette mauvaise habitude de ne retenir que les mots qui vous intéressent quand ça concerne votre santé.

Harlock haussa les épaules, un mouvement plus complexe qu'il n'y paraissait lorsqu'on était couché.

— Si c'est une maladie infantile, où est le problème ? rétorqua-t-il.

Il réfléchit un instant.

— Et d'ailleurs, si c'est une maladie infantile, pourquoi je l'aurais attrapée ? Je suis un adulte, aux dernières nouvelles !
— Parfois, je me le demande, figurez-vous, marmonna Zero.

Le médecin pinça les lèvres.

— Il faut que vous arrêtiez de ne comprendre que ce que vous voulez bien comprendre quand ça concerne votre santé, capitaine, reprit-il plus fort. – Il soupira – Lydia a eu la varicelle, capitaine. Une maladie infantile bénigne, ce qui veut dire que c'est bénin quand on l'attrape enfant ! Ce qui veut dire que quand j'ai demandé à tout l'équipage, y compris vous, « l'avez-vous déjà attrapée et avez-vous besoin d'un vaccin ? », il ne fallait pas me répondre « non non » ! Parce que vous ne l'aviez pas déjà attrapée, capitaine, vous l'avez attrapée maintenant ! Et comme vous êtes adulte, même si vous vous comportez toujours comme un gosse avec moi, ça veut dire que ce n'est pas bénin !

Harlock roula sur le côté, tant dans l'espoir de trouver une position plus confortable que d'éloigner ses oreilles des cris du médecin. Qu'il se fasse engueuler, d'accord (ce ne serait pas la première fois). Mais avec le volume un peu moins fort pour ménager son mal de crâne, s'il vous plaît.

— Je vous avais bien dit que ce n'était pas un rhume, se rebella-t-il en même temps qu'il enfonçait sa tête dans son oreiller.

Le doc fit sèchement claquer sa langue contre son palais.

— Oui, capitaine, vous aviez raison. C'est la varicelle. L'unité dia l'a confirmé.

Zero s'interrompit pour prendre une profonde inspiration.

— La varicelle, capitaine ! Mélangée à deux ou trois autres saloperies bénignes comme ce foutu rhume qui traîne en ce moment à bord, et que vous avez ramassées parce que vos défenses immunitaires sont complètement débordées ! Ce que vous auriez évité si vous vous étiez laissé vacciner il y a dix jours ! Et maintenant… Maintenant…

Oui ben maintenant, qu'il l'avait attrapée, il ne risquait plus de l'attraper la prochaine fois, songea Harlock. Pas la peine de retourner le couteau dans la plaie, il en bavait assez pour le moment, merci bien.

Zero finit par quitter la chambre avec son unité de diagnostic sans cesser de maugréer et après avoir répété au moins quinze fois « ne bougez pas » et « ne vous grattez pas ». Sitôt seul, Harlock décida en conséquence que le fauteuil de son bureau ferait un meilleur spot de sieste que son lit, dont les draps moites empestaient la sueur froide. Il s'y rendit presque sans tituber, traînant derrière lui une couverture pour emmitoufler ses pieds transis et son oreiller le plus moelleux pour caler sa tête. L'installation s'avéra satisfaisante et lui permettait même de faire défiler sur sa console les diagrammes de nav' à valider. … À condition qu'il ne s'endorme pas devant, bien sûr.
Têtu, il afficha malgré tout le premier de la liste (le contournement du système de 3-Paes, a priori), puis s'intéressa au creux de son coude gauche, qui s'était mis à le démanger à son tour. Un examen attentif révéla une rougeur de la taille d'un ongle, légèrement protubérante, qui s'étala lorsqu'il frotta et qui suinta une sorte de pus rougeâtre lorsqu'il insista.

— Putain, qu'est-ce que vous foutez là ?

Harlock chercha à se redresser pour avoir l'air plus digne, mais échoua. Il fallait avouer qu'il avait calé ses pieds (protégés par un cocon de couverture) sur son bureau, et qu'il était resté en pyjama, ce qui lui faisait nettement perdre en superbe.
Il osa toutefois un sourire ironique qui, il l'espérait, ne ressemblait pas trop à une grimace de douleur.

— Tout à l'heure vous avez dit que je pouvais bouger tant que je ne quittais pas mes quartiers, doc. Faudrait savoir.
— J'ai dit « votre chambre », capitaine. Ici c'est votre bureau, que je sache.

Zero était suivi d'un… non, de deux drones médicaux, ainsi que d'un plateau antigrav chargé de boîtes, de tubes, de consoles pleines de touches et de moniteurs. Harlock se fendit d'une moue dubitative.

— Mon bureau, c'est mes quartiers. Et mes quartiers, c'est ma chambre. … C'est quoi, ce bordel ?
— Ne jouez pas sur les mots, capitaine.

Le doc se planta devant lui, la mine sévère et les bras croisés.

— Ce bordel, c'est votre intraveineuse.
— Ma quoi ? Eh ! Je ne me souviens pas que Lydia ait dû subir ce genre de traitement !

Zero ne changea pas d'expression.

— Non, en effet, capitaine. Il faut que je vous définisse à nouveau le concept de « maladie infantile bénigne » ?

Le médecin fit un pas en avant et posa ses mains bien à plat sur le bureau qui le séparait d'Harlock.

— Elle, c'était bénin, et elle s'en est sortie avec un léger traitement contre la fièvre. Vous… – il pointa un doigt accusateur vers le capitaine – … c'est antiviral par intraveineuse et traitement au paracétamol pour faire tomber votre fièvre et quarantaine et surveillance médicale constante !

Il fit un signe vers les drones.

— C'est pour ça que j'ai amené du renfort, précisa-t-il.

Harlock considéra le doc avec circonspection. Malheureusement, la probabilité d'une blague élaborée était extrêmement faible. Et le mot « quarantaine » ne lui plaisait pas du tout.
Le premier contre-argumentaire qui lui vint à l'esprit était loin d'être le plus pertinent, il devait le reconnaître.

— Mais… Mais c'est pas juste !
— Ça vous apprendra à refuser de vous faire vacciner, rétorqua le doc d'un ton ferme. Allez, ouste ! Retournez au lit !

Harlock envisagea brièvement de regimber, puis il avisa le drone médical le plus proche, l'œil de sa caméra braqué sur lui (qui le scannait, il en était certain), et dont les multiples bras articulés se tenaient parés à projeter dans sa direction une seringue hypodermique emplie de sédatif. Zero nommait cela « la chasse au gros ». C'était d'autant plus vexant qu'il n'était pas gros.

Un reniflement du côté du doc lui indiqua que celui-ci arrivait au bout de sa réserve de patience.
Mieux valait obtempérer.

— Aïe, se plaignit-il en quittant son fauteuil avec la grâce d'un vieillard asthmatique.
— N'espérez pas que je compatisse, répliqua le doc.

Lorsqu'Harlock franchit la porte de sa chambre, fut saisi d'un vertige et se maintint d'une main au chambranle pour se retenir, Zero posa le regard sur son bras. Plus précisément sur le creux de son coude gauche, où flamboyait une tâche écarlate à présent de la taille d'une paume, au milieu de laquelle trônait une croûte purulente.

— … Et je vous avais demandé de ne pas vous gratter, capitaine. Vous risquez une surinfection.
— Vous croyez que c'est facile ? geignit Harlock. J'ai l'impression que des fourmis démentes se sont liguées pour dévorer ma peau !

Zero leva un sourcil.

Et un antihistaminique, et je vous attache si vous ne parvenez pas à vous empêcher de vous gratter, reprit le médecin, poursuivant la longue liste de tortures qu'il envisageait de faire subir à son patient.

Harlock hésita. Il pouvait chouiner « oh non pas les sangles ! », ce qui était un peu connoté et susceptible d'embarrasser son interlocuteur, ou se draper dans sa dignité outragée d'officier commandant et réclamer davantage de considération, ce qui restait cependant difficile à rendre crédible en pyjama, l'œil larmoyant, la goutte au nez et la nausée au bord des lèvres.

… Tiens d'ailleurs, puisqu'on parlait de nausée… Au lieu d'une joute verbale, Harlock choisit donc plutôt un détour par la salle de bains.

Une fois que son estomac eut fini de danser la samba, il fit « humpf », ce qui ne risquait pas de faire avancer le schmilblick, déglutit avec peine, se frotta la nuque avec vigueur avant de se rappeler la menace des sangles, agita les mains, incertain de ce qu'il pourrait bien en faire, puis regarda le doc d'un air penaud.

— Je veux des draps propres, réclama-t-il.

Zero lâcha un soupir désolé.

— Vous êtes infernal, capitaine.

Le médecin s'exécuta néanmoins en une série de gestes rapides et efficaces. Les draps froissés furent jetés au sol, remplacés par une parure immaculée et repassée (et qui ne sortait d'ailleurs pas des placards d'Harlock, prouvant ainsi que quoi que prétende le doc, il avait visiblement prévu le coup). Zero lui lança ensuite un regard empli de remontrances parentales (qu'il s'abstint fort heureusement de formuler tout haut) tandis qu'il rassemblait couvertures et oreillers éparpillés. Enfin, il s'attacha à monter une potence pour intraveineuse, qu'il installa en tête du lit et à laquelle il suspendit un cathéter et une poche de perfusion pleine de soluté incolore.
Ces tâches accomplies, Zero adressa à Harlock un sourire engageant tout en tapotant le matelas d'une main.

— Allez, capitaine. Ici. Couché. Hop hop hop.

Harlock s'exécuta avant que le doc n'ajoute autre chose (comme « susucre » ou « donne la papatte »). Au mépris de toute convention hiérarchique, le capitaine écopa malgré tout d'un « bon garçon » lorsqu'il s'allongea. Mais le doc avait à peine articulé, peut-être n'était-ce que son imagination.

— Vous préférez que je pique quel bras ? demanda Zero en brandissant l'extrémité pointue du cathéter.
— M'en fiche.

Oui, qu'on en finisse. Tout ce qu'Harlock souhaitait, c'était se rouler en boule et dormir. Il grogna lorsque le doc le perfusa.

— Je vous interdis de l'enlever, c'est clair ?
— Oui mais si je…
— Je. Vous interdis. De l'enlever, répéta Zero. Si vous voulez vous déplacer jusqu'aux toilettes, faites rouler la potence. Avec délicatesse, et pas en tirant dessus comme un bourrin.
— Oui mais…
— Et si vous voulez vous déplacer ailleurs que jusqu'aux toilettes, coupa de nouveau le doc, ces charmants gardes-chiourme – il désigna les deux drones médicaux – prendront les mesures qui s'imposent.

En d'autres termes, ils lui inoculeraient une dose de sédatif pour éléphant.

Harlock ne put retenir un ricanement. Le doc connaissait bien son boulot et les travers de ses patients. À bord d'un vaisseau pirate qui, pour des raisons évidentes, ne bénéficiait pas des mêmes facilités d'accès aux hôpitaux galactiques que le quidam moyen, le capitaine admettait volontiers qu'il s'agissait d'un atout précieux pour conserver son équipage en bonne santé. … Tant qu'il n'en faisait pas les frais.
Mais bon, c'était de bonne guerre. Après tout, tant que le traitement ne durait pas trop longtemps… Il pouvait tout à fait se tenir à l'écart des affaires courantes de l'Arcadia un jour ou deux. Harlock se renversa en arrière sur son oreiller et exhala avec lassitude.

— Dites à Tochiro qu'il a la suppléance, doc.
— Entendu.

Zero lui tendit une gélule vert pomme et un verre d'eau.

— Tenez, avalez ça.
— C'est… ?
— Antihistaminique, répondit le doc. Contre les démangeaisons.

Zero récupéra le verre vide et l'agita mollement devant lui.

— Vous n'en êtes qu'au début de l'éruption cutanée, capitaine. Ça devrait empirer progressivement et atteindre son pic d'ici deux jours. – Le doc haussa les épaules – Mais j'espère que le traitement antiviral atténuera le nombre de boutons. Qu'il ne faut surtout pas gratter, j'insiste, capitaine.
— Oui oui, répondit Harlock distraitement.

Pour l'instant, il voulait juste dormir (et il soupçonnait au passage le doc d'avoir glissé dans sa perf' un peu de sa « poudre magique pour empêcher ses patients de se balader »). Alors que sa conscience glissait avec béatitude dans le sommeil, un détail en apparence anodin revint cependant le titiller.

— Comment ça, le pic dans deux jours ?
— Et au moins sept jours de quarantaine, capitaine ! lui lança Zero avant de tourner les talons.

Sept jours ? Non, impossible. Il ne laisserait pas son vaisseau tourner sans lui aussi longtemps.

Harlock se redressa sur les coudes pour en informer Zero, mais celui-ci avait déjà disparu. Tant pis. Le doc s'en apercevrait de toute façon quand il retournerait en passerelle. Dans un jour ou deux.

Au pied de son lit, le drone de garde qui flottait en essayant d'avoir l'air innocent fit « bwep ». Harlock le foudroya du regard.

— Dans un jour ou deux ! décréta-t-il en pointant son geôlier volant du doigt. Et toi et ton petit copain ne m'arrêterez pas !

Alors certes, pour l'instant il ne voyait pas trop comment il allait bien pouvoir fausser compagnie à deux drones médicaux de dernière génération, mais après tout, comme l'avait annoncé le doc, il était forcé à l'inactivité pour plusieurs jours. Et Tochiro avait pris la suppléance. Ce qui signifiait qu'il était en mesure de se consacrer exclusivement à la résolution de ce problème.

Harlock se contorsionna pour mieux se caler dans ses oreillers tout en se grattant l'avant-bras d'un mouvement machinal. Mais il allait d'abord reprendre des forces. Le capitaine s'abandonna au sommeil avec un sourire.

Il lui viendrait bien une idée.