"Sainte Maria notre mère, toi qui est née du Mal et qui a refusé de l'enfanter, veille sur tes enfants pourchassés par les falsificateurs, ceux qui ont érigé des murailles de péchés et font saigner les chairs innocentes au nom du démon. Accorde-nous ta protection, nous les soldats de ta volonté qui avons juré de purifier ton sang. Aide nous à rétablir la vérité parmi les vérités, à protéger la source de tout ce qui vit et lorsque ton glaive se dressera contre le Mal, nous nous jetterons comme un seul homme dans les bras de la mort."
THE DESCENDANT
Chapitre 01 — The Shiganshina incident
A l'orphelinat Donovan, tout le monde savait que Jo avait un don singulier pour raconter des histoires.
Son esprit fantasque regorgeait de récits de héros vivants mille péripéties : des pirates traversant des étendues immenses d'eau salée, des explorateurs construisant des machines volantes pour découvrir le ciel, ou des monstres suceurs de sang qui craignaient la lumière du jour. Mais pour les enfants, rien n'égalaient les batailles épiques des soldats du bataillons d'exploration face aux ennemis jurés de l'humanité, les titans.
Ce matin, Jo qui était censée nettoyer la grange, se retrouva face à une vingtaine d'enfants assis dans l'herbe, les yeux rivés sur elle. Armée d'une fourche, elle mimait une bataille sanglante contre un géant invisible.
« …et soudain, PEECCHHHH ! Le gaz blanchâtre propulsa le capitaine dans les airs, le reflet argenté de sa lame grandissait dans l'œil globuleux du monstre qui avant de comprendre ce qui lui arrivait, se retrouva complètement aveugle… BAM ! Le capitaine lui avait crevé un œil…puis le deuxième ! » Cria Jo en donnant de grands coups de fourche dans le vide, ses yeux d'un bleu impétueux brillaient de malice alors qu'une épaisse cascade de boucles dorées ondulaient dans son dos. « Le sang gicla de sa blessure et éclaboussa le visage du capitaine qui jura de dégoût ».
« C'est répugnant», dit Lyanna en remontant ses lunettes rondes sur son nez.
« Tu-tu rigoles, c-c-c-c'est mortel ! » Répliqua Milo, à peine âgé de cinq ans. C'était le plus jeune enfant de l'orphelinat, tellement petit et chétif qu'il nageait littéralement dans les vêtements de ses aînés. Il serait toujours un ours en peluche rapiécé entre ses bras.
« Ça sert à rien d'aveugler les titans, leur seul point faible se trouve à l'arrière de l'a nuque, tout ça c'est des conneries », objecta Karl, le sceptique. Il était blond, bien bâti et affichait toujours une expression buté.
« Ciel, que ton langage est inapproprié, sache que j'en informerai la directrice», dit Lyanna en lui jetant un regard sévère.
« Ça t'arrive de parler comme une personne normale ?».
« Chut, je-je-je veux entendre la s-s-suite », les fit taire Milo en s'allongeant sur le ventre, le menton entre les mains.
Absorbés par la conversation, les enfants n'avaient pas remarqué que Jo s'était éclipsée pour revenir sur le dos de Licht, sa jument à la robe ivoire, une nappe en dentelle nouée autour de ses épaules comme une cape :
« Mais le combat était loin d'être terminé. Le soldat le plus fort du bataillon d'exploration remonta sur son cheval noir comme les ténèbres… »,
« C'est pas logique, Licht n'est pas noire, elle est blanche », objecta Lyanna.
« CHUUUUT ! », lui ordonnèrent les autres enfants d'une même voix, c'était leur moment préféré de l'histoire et il n'était pas question qu'elle le gâche avec ses remarques sans intérêt.
« …, même blessé, à bout de force, il n'avait pas le droit de faiblir, ses hommes comptaient sur lui pour les mener à la victoire. Tandis que les ailes de la liberté flottaient fièrement dans son dos, il leva son épée vers le ciel et rassembla ses dernières force pour crier : soldats, êtes-vous prêts pour l'assaut final ?! »
« OUIIII ! » crièrent les enfants d'une même voix, Karl leva les yeux au ciel.
« Etes-vous prêts à donner votre vie pour protéger l'humanité ?! ».
« OUIIII ! »
Pointant sa fourche vers le ciel, Jo tira sur les rênes de sa jument qui se redressa sur ses pattes arrières. Soudain, une abeille sortit de nul part et se mit à virevolter autour du museau de Licht, provoquant la panique chez la bête qui poussa des hennissements de terreur.
« Oh, tout doux Licht, qu'est-ce qui t'arrive, ma belle ? » tenta de la calmer Jo.
Affolés, les enfants se dispersèrent en poussant des hurlements, ce qui effraya encore plus la jument qui d'un bon, éjecta Jo de son dos et fila à toute allure en direction de la cour de l'orphelinat.
« Josie ! » s'écria Milo en se précipitant vers la jeune fille. « Tu es b-b-blessée ? »
Jo se redressa sur le tas de foin où elle avait atterrit :
« Non, je crois que ça va » répondit-elle en se mettant debout, sa tête tournait un peu et des brins de pailles étaient coincés dans son épaisse tignasse blonde.
« Et c'est ainsi que le fier capitaine du bataillon d'exploration se ridiculisa devant ses hommes », railla Karl en se rapprochant d'eux.
« C'est ça mon petit Karl, on en reparlera quand tu arrêteras de manger tes crottes de nez » répondit-elle en posant une main sur sa tête qu'il repoussa, l'air renfrogné.
Quelqu'un poussa un cri, puis le bruit d'un tas de vaisselle se fracassant sur le sol résonna dans tout le domaine :
« JOSEPHIIIIIINE ! », hurla la grosse voix de Vincent, le cuisinier de l'orphelinat.
« Merde, j'aurais peut-être mieux fait de tomber dans les pommes», dit-elle en observant avec stupeur des poulets courir librement dans la cour, poursuivit par la grosse silhouette de Vincent qui les menaçait avec un rouleau à pâtisserie.
Tout le monde savait à l'orphelinat que Joséphine avait un don pour raconter des histoires, mais elle excellait encore plus dans l'art de semer la pagaille et de s'attirer des ennuis.
Jo n'avait jamais été à l'aise dans le bureau d'Elise, c'était comme si un froid polaire habitait la pièce où brûlait pourtant un bon feu de cheminée. Était-ce dû à l'austère personnalité de sa propriétaire, ou au fait qu'à chaque fois qu'elle s'y retrouvait, c'était pour se faire tirer les oreilles ?
Assise derrière son bureau, les doigts croisés devant sa bouche, Elise Donovan jetait un regard scrutateur à sa pupille tout en écoutant les complaintes de son cuisinier :
« Cette fois j'en ai assez », aboya Vincent qui écumait de rage à côté d'elle. « Madame la directrice, vous rendez-vous compte des dégâts occasionnés par cette gamine ?! Un service de quarante assiettes toutes neuves réduit en miettes. Sans parler de la destruction du poulailler, j'ai passé toute la matinée à courir après mes poulets. »
« Justement Vincent, il faudrait songer à arrêter les pâtisseries et à faire plus d'exercice».
« Joséphine » la rappela à l'ordre Elise d'une voix neutre. « Tu sais bien qu'il est interdit de laisser les chevaux en liberté dans le domaine ».
« Quoi ? Je pouvais pas savoir que Licht allait péter un câble et que Vincent se trouverait sur son chemin, j'suis pas un putain de devin » répliqua-t-elle d'un air buté.
« Surveille ton langage, s'il te plait ».
« …Sans oublier les enfants bien sûr, ces pauvres petits auraient pu se faire très très mal, conclut le cuisinier en croisant les bras sur sa grosse bedaine, l'air fier d'avoir trouvé l'argument qui ne manquera pas de convaincre Elise. Justement, la voilà qui fronçait les sourcils :
« Arrête Vincent, tu vas me faire chialer», couina Jo en faisait mine d'essuyer une larme d'émotion.
« Vous voyez Madame la directrice, cette petite peste ne regrette absolument pas ce qu'elle a fait ! »
« Bien sûr que si, je suis désolée... pour ces pauvres cocottes que tu as terrorisé toute la matinée, elles ont dû avoir très peur. »
« Ça suffira comme ça Vincent», interrompit Elise en voyant que le discussion ne menait nulle part. J'ai pris note de vos doléances et je prendrai les mesures qui s'imposent, vous pouvez disposer. »
Vincent semblait vouloir insister mais à l'orphelinat, personne ne contredisait jamais les ordres d'Elise. Il lança un dernier regard perçant à Jo qui lui tira la langue avant de disparaître dans le couloir.
Elise referma la porte de son bureau et, posant ses deux mains sur sa canne, elle fit face à sa protégée qui lui lançait un regard de défi.
Jo ne le montrera jamais, mais le regard bleu de glace de sa tutrice avait le don de la refroidir. Malgré son jeune âge, elle avait comme le disait Jo, une « putain d'autorité ». C'était comme si elle se ratatinait de l'intérieur sous l'effet de ses orbes délavés.
Si on demandait à la jeune fille de la décrire, elle dirait surement qu'elle était belle mais froide, comme si elle avait été sculptée dans de la glace. Sa taille longiligne était enserrée dans son éternel robe noire, ses cheveux d'un blond délavé étaient coupé à la garçon, et la seule coquetterie qu'elle s'autorisait consistait en un foulard en soie bleue qu'elle portait comme un bandeau, noué autour de ses cheveux.
Jo avala difficilement et Elise fini par rompre le contact visuel en poussant un soupir :
« Il était prévu que tu nettoies la grange aujourd'hui. Pourtant quand je m'y suis rendue, elle était dans le même état, qu'as-tu fais toute la matinée ? » Demanda-t-elle en s'asseyant sur son bureau.
Surprise, Jo écarquilla les yeux, la bouche entrouverte.
« Euh, je…j'étais avec les enfants, je leur apprenais à monter à cheval », mentit elle en fuyant son regard.
« Nous en avons déjà parlé Joséphine, je ne veux pas que tu racontes ces histoires aux enfants. » Trancha-t-elle d'une voix ferme.
« Justement, c'est juste des histoires. Qu'est-ce qu'il y a de mal à ça ? » S'emporta la jeune fille. « Nous sommes comme des piafs dans une cage qui se trouve à l'intérieur d'une autre cage et ainsi de suite jusqu'à ces satanés murs, est-ce qu'on doit aussi nous interdire de laisser libre cours à notre imagination ?! ».
« Ces murs sont là pour nous maintenir en vie, c'est une protection pas une prison », répondit Elise sans se défaire de son calme, ce qui eut le don d'énerver encore plus Jo.
« Pour moi il n'y a aucune différence, quel est l'intérêt d'être en vie si on ne peut pas faire ce qu'on veut ? »
« La liberté est une notion très relative. Chacun de nous est soumis à des règles qui servent à nous protéger et à organiser notre vie en communauté, et même le roi Fritz malgré le privilège que lui confère son rang ne peut y échapper. »
« Tu parles d'un privilège », marmonna Jo en se retenant de rouler des yeux. « Bon, le cours de socio est fini, je peux y aller, là ? ».
Elise pinça les lèvres, l'attitude de sa protégée était parfois frustrante, mais elle essayait de se convaincre qu'à seize ans, elle avait peu de chance de comprendre les réels enjeux de ce qu'elle tentait de lui inculquer.
« Il n'y a rien à l'extérieur des murs, Joséphine. En tout cas rien d'aussi épique ou merveilleux que tu sembles l'imaginer ».
« Pour une fois je suis bien d'accord ».
« Que veux-tu dire ? » demanda sa tutrice en fronçant les sourcils.
« Que ça fait plus d'un siècle qu'aucun humain n'a vu un titan. Nous ne connaissons leur existence qu'à travers les bouquins d'histoires et les rapports du bataillon d'exploration. Si ça se trouve ces trucs-là n'ont jamais existé ».
La mâchoire contractée, Elise serra les doigts sur le bord de son bureau pour ne pas laisser jaillir sa colère.
« Si c'était le cas, comment expliques-tu tous les morts et les blessés que compte le bataillon après chaque expédition ? ».
« Ça ne prouve rien », répliqua la jeune fille en haussant les épaules. « Qui nous dit qu'ils ne se battent pas contre autre chose, des humains comme nous par exemple ? ». Elise écarquilla les yeux, ses lèvres tremblaient de rage. « Peut-être que toute cette histoire de titan a été inventée par un barjot qui veut nous garder enfermés pour…
Bam !
Jo sursauta, la paume d'Elise avait frappé son bureau tellement fort que le verre d'eau et la chandelle qui s'y trouvaient tombèrent au sol.
Elise perdait très rarement son self-Control. Jo avait toujours pensé que sa tutrice ne ressentait aucune émotion, rien ne semblait pouvoir la mettre en colère ou la faire rire… jusqu'au jour où elle l'avait vu pleurer.
« Tu as raison, il y a effectivement quelque chose hors des murs. Mais tu ne peux pas comprendre, tu ne le pourras pas tant que tu ne le verras pas de tes propres yeux. »
La stupeur laissa place à la colère. C'était du Elise tout craché, à la rabaisser et à la sous-estimer, que voulait-elle dire par « tu ne peux pas comprendre » ? La pensait-elle stupide à ce point ? Elle était loin de l'être et d'ailleurs, c'était elle qui ne comprenait rien à rien.
« Qu'est-ce que tu en sais, d'abord ? Tu n'y es jamais allée. »
Elise resta silencieuse. Soudain, une douleur cuisante s'empara de sa jambe gauche, elle grimaça en serrant ses doigts sur sa cuisse.
« Elise ? » S'enquit Jo, l'air soudain inquiète. « C'est encore ta jambe qui te fait mal ? ».
« Ce n'est rien », la repoussa Elise en reprenant contenance. Elle se remit debout, dominant Jo de toute sa grande taille. « Comme punition pour ton attitude désinvolte, tu seras privée de cheval pendant une semaine, interdiction de monter Licht »
« T'es pas sérieuse ? J'ai promis aux enfants de les emmener à la foire de Shiganshina ».
« Avant ça tu dois nettoyer la grange. Si elle n'est pas incapable d'ici ce soir il n'y aura pas de sortie demain ».
Devant le silence interloqué de Jo, Elise ajouta d'une voix neutre :
«Tu devrais te mettre au travail, le foin ne vas pas se retourner tout seul », et elle sortit du bureau de sa démarche boiteuse, appuyée sur sa canne.
Épuisée, affamée et ruisselante de sueur, Jo venait juste de finir de ramasser le crottin de cheval après avoir remué le foin et nettoyer les box. Mais ce n'était pas fini, elle devait encore donner à manger aux chevaux.
Le box de Licht était le dernier. En apercevant Jo, la jument se rapprocha de sa cavalière pour frotter le bout de son nez blanc sur le sommet de son crâne.
« Hun-hun, pas de biscuits aujourd'hui, je suis fâchée contre toi ».
La jument hennit bruyamment, elle n'avait pas l'air d'accord.
« Tu sais que c'est à cause de toi si je suis punie, hein ? »
Licht secoua la tête de haut en bas.
« Ben oui, moi aussi je pouvais pas imaginer que tu flipperais à cause d'une abeille, trouillarde…aie ! », la jument lui fouetta le visage avec sa queue, ébouriffant au passage son épaisse touffe de boucles blondes.
Tandis que Licht avait le nez fourré dans son seau d'avoine, Jo s'adossa à son box et leva les yeux au ciel. Il lui arrivait la nuit de se glisser hors de la chambre pour monter sur le toit et admirer le ciel où brillait une chaîne interminable d'étoiles, comme un ruban lumineux qui semblait indiquait un chemin. Sa vue la portait loin, jusqu'à l'horizon, mais elle se heurtait inexorablement au mur Maria.
Il y avait tout un monde à l'extérieur des murs, bien plus vaste, complexe et magnifique que quiconque pouvait l'imaginer.
Jo l'avait toujours su, bien avant d'avoir lu le livre interdit d'Elise, il y a six ans. C'était un ouvrage épais à la reliure de cuire rouge que sa tutrice rangeait toujours sur la plus haute étagère de sa bibliothèque. Quiconque osait y toucher s'exposait à de très lourdes sanctions.
Mais comme toujours, Jo n'en avait fait qu'à sa tête.
Une mer de feu s'écoulant d'une montagne en flemmes, des rochers couverts d'un miroir d'eau gelée, une terre ocre tellement fine qu'elle s'écoulait entre les mains comme de l'eau, et toutes sortes de créatures étranges avec un cou de plusieurs mètres, une queue au milieu du visage ou une corne blanche sur le front.
Elle ne saurait dire combien de temps elle avait passé à feuilleter l, certainement plus qu'aucun de ces livres de calcul. Le dessin d'un homme apparut entre les pages, accompagnée d'une fleur bleue séchée. C'était un soldat, il avait des cheveux blonds parfaitement coiffés, un regard de glace et de gros sourcils un peu bizarres. En gros, il transpirait l'autorité, pile le genre de personne que Jo ne pouvait pas saquer.
Soudain, Elise ouvrit brusquement la porte du bureau pour la trouver avec son livre sur les genoux :
« Où as-tu trouvé ça ? » Interrogea-t-elle en lui arrachant la photo des mains.
« Euh, je... ».
« C'est pas vrai ! Je t'ai pourtant dis de ne pas y toucher ! Tu l'as lu, hein ! Tu as lu le livre ?! ».
Le regard fou, Elise avait saisi Jo par les épaules et la secouait très fort en répétant inlassablement la même question.
« Aie, Elise, tu me fais mal !».
« Tu ne dois en parler à personne, tu entends? Jamais, tu ne dois JAMAIS raconter à qui que ce soit ce que tu as vu dans ce livre ».
« Mais pourquoi ? » Demanda Jo en se massant le bras, effrayée par le comportement de sa tutrice.
« Joséphine ! » Cria-t-elle. « Ne pause plus de questions et pour une fois obéis, autrement nous serions tous en danger. Tu dois me promettre que tu ne dirais jamais rien à personne… s'il te plait.»
Jo avait hoché la tête en silence, elle avait promis à Elise de tenir sa langue, parce qu'elle avait dit s'il te plait. Ce soir-là, elle l'avait surprise à déchirer l'ouvrage avant de le jeter au feu, puis elle s'était écroulée sur une chaise près de la cheminée, le sillon humide d'une larme sur sa joue. Jo n'avait jamais vu Elise aussi vulnérable, c'était la première et la dernière fois qu'elle l'avait vu pleurer.
Quittant des yeux la voûte céleste, Jo sortit de sa poche une feuille pliée en quatre partiellement brûlée sur les côtés, seul vestige du livre d'Elise. Chiffonnée à force de manipulations, elle la lissa sur sa cuisse avant de l'admirait au clair de lune.
Elle représentait un bateau, un immense voilier à quatre mâts qui voguait sur une mer déchaînée. C'était l'ultime symbole de la liberté, un vaisseau voguant sur les mers pour vous mener aux quatre coins du monde :
« Il est magnifique, n'est-ce pas Licht ? », murmura-t-elle en passant ses doigts sur la feuille. La jument ne semblait pas de cet avis, elle essaya de lui arracher la feuille avec ses dents, contrariée de partager l'attention de sa maîtresse avec ce vulgaire bout de papier.
« T'en fais pas ma belle, j'irais nulle part sans toi. », la rassura-t-elle en caressant sa crinière. Satisfaite, la jument hennit et retourna à son dîner.
Un jour, peut-être pas demain, peut-être pas cette année, même si ça lui prenait vingt ans ou toute la vie, elle franchirait les murs et serait libre d'allait où bon lui semblait. Pas de lois, pas de règles ni de responsabilités, juste la liberté d'être elle-même, de vivre comme bon lui semblait et de découvrir le monde. Un rêve ambitieux pour certains, impossible pour d'autres, mais c'était le sien et après tout, n'était-ce pas le propre des rêves que de rendre l'impossible possible ?
« Je ne peux pas croire que tu aies fait ça ! » S'exclama Emilie d'un air outré. « Tu imagines si quelqu'un avait été blessé, sérieusement Josie, il serait tant que tu deviennes un peu plus raisonnable ! ».
Plutôt crever, pensa Jo en roulant des yeux. Emilie avait de la chance d'être sa seule et unique amie, sinon à l'heure qu'il est, elle serait bâillonnée et enfermé dans la remise du magasin de ses parents. De sept ans son aînée, Emilie était l'institutrice de l'orphelinat, elle essayait toujours d'inspirer un semblant de sagesse à celle qu'elle considérait comme sa petite sœur.
C'était une belle matinée ensoleillée. Emilie et Jo marchaient en direction de la foire, accompagnées par Karl, Lyanna et Milo à qui elle tenait la main. Les autres étaient avec Elise.
Au marché de Shiganshina, les vendeurs installaient leurs étales, et les villageois se pressaient pour faire leurs achats de viandes, légumes et poissons. Dans un coin, un jeune garçon vendait de la citronnade fraîche, et un peu plus loin, une vieille dame secouait ses bras où pendaient des colliers de fleurs :
« Fleurs du jour, achetez mes colliers de fleurs, roses, marguerites, capucines, chrysanthèmes, faites votre choix mesdames il y en pour tous les goûts…ah mademoiselle, approchez ! » appela-t-elle en apercevant Emilie. « Rien de telle qu'un beau collier pour rehausser la beauté naturelle de vos traits. »
La vieille dame était loin de la vérité, Emilie n'était pas juste belle, elle avait de la grâce. Ses cheveux bruns étaient lisses et brillants, sa peau avait l'éclat d'une perle et ses robes étaient toujours soigneusement repassées. Jo par contre, avec sa tignasse de boucles ébouriffée et sa peau brune donnait l'impression d'une sauvageonne vivant dans une grotte.
« Ça ne vous ferez pas de mal d'être un peu plus coquette, ma petite, déjà que la nature ne vous a pas gâté », renchérit la vieille dame en mettant un collier autour du cou de Jo.
« Sérieux, vous osez me donner des conseils de beauté, vous avez déjà vu un miroir ? » rétorqua-t-elle en lui jetant son collier à la figure.
« Josie ! » la réprimanda Emilie.
« J'aime p-p-pas les fleurs, je veux du chocolat» fit Milo en lui tirant la manche.
« Moi je veux me rendre à la bibliothèque » ajouta Lyanna.
« Et moi je veux juste me casser d'ici, c'est quand qu'on rentre ? » demanda Karl de mauvaise humeur.
Jo leva les yeux au ciel. Une volée de martinets noirs passait au-dessus de leur tête. Milo lâcha sa main, attiré par un chaton qu'il s'empressa de poursuivre. Emilie mit quelques pièces dans la main d'un vendeur et reçut en retour un sac rempli de pommes rouges.
« Venez, on va déposer nos courses au magasin avant d'aller à la foire » appela la brune en tendant sa main à Lyanna.
Les gens autour d'eux riaient, parlaient, ils semblaient vivants et insouciants. Jo ferma les yeux en sentant les rayons du soleil sur sa peau, c'était vraiment une belle journée.
Personne n'aurait pu deviner que dans quelques secondes, l'humanité allait être plongée en plein cauchemar.
ZZZT !
Un immense éclair jaune zébra le ciel, faisant trembler la terre si fort que Jo perdit l'équilibre et atterrit lourdement sur ses fesses.
« Tu t'ai fait mal ? » demanda Emilie en l'aidant à se redresser.
« Non, je crois que ça va » répondit-elle en époussetant sa robe. « Bordel, c'était quoi ça ? ».
Préoccupée par son séant endolori, elle n'avait pas remarqué que la rue était devenue silencieuse.
Comme des statues de pierre, les passants s'étaient immobilisés, leur regard hébété fixait un point dans le dos de Jo. Elle se retourna.
Une immense colonne de fumée blanche s'élevait de l'autre côté du mur Maria. Il y avait quelque chose au sommet du rempart, Jo n'arrivait pas à voir à cause du contre jour :
« Mon Dieu…c'est une main », murmura Lyanna en se couvrant la bouche.
Une tête gigantesque aux muscles nus et à la mâchoire interminable apparut, observant la population de Shiganshina comme un chat le ferait avec des termites.
Soudain, le géant se redressa et d'un large coup de pied, il pulvérisa la porte extérieure du mur Maria, provoquant une bourrasque de vent surpuissante qui balaya tout sur son passage. Les débris de pierre s'écrasèrent sur les toits des maisons et les passants. Mais le pire restait à venir. Au loin, des silhouettes étranges commençaient à s'engouffrer par la brèche, des géants au sourire cruel qui avançaient tout droit sur eux :
« C'est un titan, pas vrai ? » demanda Karl d'une voix tremblante en essayant de maîtriser sa peur.
Comment était-ce possible ? Les titans ne mesuraient pas plus de quinze mètres et ce murs en faisait cinquante ?
« Les titans arrivent ! » hurlèrent les habitants en s'enfuyant.
La panique commençait à gagner les villageois. Courant et se bousculant dans tous les sens, certains tentaient de regagner leur maison tandis que d'autres se rendaient directement à la porte intérieure pour se mettre à l'abri.
« C'est…c'est pas possible » murmura Jo. Une vive douleur s'empara de sa poitrine, son cœur battait tellement fort qu'elle sentait ses tympans sur le point d'exploser et ses jambes ne voulaient plus lui obéir. Le mur Maria était tombé et Shiganshina sera bientôt infesté de titans, des titans qui arriveront aux portes de Manara, son village. Est-ce que c'était la fin,…est-ce qu'ils allaient tous…mourir ?
« Où es Milo ? » l'interrogea Émilie d'une voix paniquée en la prenant par les épaules.
Jo battit des paupières, Milo ?
« Il…je ne sais pas, il était juste là » balbutia-t-elle en regardant autour d'elle, mais la foule était trop dense, impossible de reconnaître qui que ce soit.
« Je l'ai vu courir après un chat, il est parti par-là, » Sanglota Lyanna en pointant son index vers une ruelle d'où dépassait une tête immense. C'était un titan aux longs cheveux noirs, ses pieds immenses faisaient trembler le sol à chacun de ses pas. Il se baissa pour ramasser quelque chose. C'était un vieil homme, le titan le souleva par la jambe et l'observa quelques instants se tortiller de terreur avant de le plonger à moitié dans sa bouche. Il tentait encore de s'en échapper lorsque sa mâchoire puissante se referma sur son dernier cri.
« Ne regardez pas, les enfants ! » Hurla Emilie en voulant cacher leur yeux mais c'était trop tard, ils étaient comme hypnotisés par ce qui se déroulait devant eux.
Un bras tomba aux pieds du titan. Il y avait du sang partout, autour de sa bouche, sur son menton, à ses pieds. Il n'y prêta aucune attention, poursuivant son chemin vers sa prochaine victime.
Jo sentit son estomac se contracter et la bille remonter dans sa gorge, elle mit sa main devant sa bouche pour se retenir de vomir.
« On ne peut pas rester ici, il faut regagner la porte intérieure…Jo ? Non, reviens ici ! C'est trop dangereux, tu vas te faire tuer…JO ! » Hurla Emilie tandis que la jeune fille s'engouffrait dans la ruelle.
Elle le savait, ce qu'elle faisait était complètement stupide, et elle n'avait probablement aucune chance de s'en sortir.
Jouant des coudes pour repousser la foule qui arrivait à contresens, Jo se maudissait d'avoir été si négligente. Milo n'était qu'un enfant, un gamin de cinq de qui elle était responsable, et si elle l'avait mieux surveillé, si elle ne l'avait pas quitté des yeux rien de tout ça ne serait arrivé.
« Tiens bon Milo, je vais te sortir de là, même si c'est la dernière chose que je dois faire ».
Arrivée dans un coin désert, elle s'immobilisa. Son regard se promena rapidement sur les différents chemins qui s'offraient à elle. Merde ! Comment était-elle censée savoir où était Milo ? En plus, si elle continuait à s'enfoncer autant dans la ville, elle risquait de ne pas pouvoir retrouver son chemin. Soudain, le sol se mit de nouveau à trembler.
Boum…Boum…Les pas étaient de plus en plus proches. La tête d'un titan aux dents pointus apparut au-dessus d'une maison, un autre dans la ruelle en face d'elle poursuivait une femme avec un bébé dans ses bras, et encore un autre qui repoussait les débris d'une toiture pour attraper celui ou celle qui s'y cachait. Nombreux, ils étaient beaucoup trop nombreux.
Une peur panique s'empara de Jo alors qu'elle se laissait tomber contre le mur en pierre d'une maison, et s'il était trop tard, si Milo était déjà…
Soudain, les sanglots étouffés d'un enfant parvinrent à ses oreilles.
« Milo ! » Cria-t-elle en se ruant vers la source de la petite voix.
Le petit garçon était là, accroupie sous la véranda d'une boulangerie désertée, il serrait quelque chose contre son torse, son petit corps tremblait au rythme de ses sanglots.
Tout se passa très vite, le titan arriva en courant. Il lança son bras puissant vers le petit garçon au moment où Jo bondit pour s'interposer entre eux :
« NON ! » cria-t-elle. Les bras en croix, elle ferma étroitement ses yeux en tournant la tête. Elle s'attendait à ce que des doigts se referment sur son corps, brisant ses cotes avant de la projeter dans une gueule puante et ensanglantée…mais rien ne se passa.
Elle ouvrit lentement ses yeux débordant de larmes, ses bras tremblaient comme les branches d'un arbre décharné dans une tempête. Le titan s'immobilisa, la regarda un instant puis passa son chemin comme si elle n'était pas là.
Le souffle saccadé, elle tentait de maîtriser ses battements cardiaques. Qu'est-ce qui venait de se passer ? Comment…comment pouvait-elle être encore en vie ?
« Jo-Josie ? » l'appela une petite voix à ses pieds.
Elle se baissa et prit Milo entre ses bras, le serrant tellement fort que l'enfant en gémit de douleur.
« Ça va ? Tu n'as rien de cassé ? Tu n'as pas mal quelque part ? » Demanda-t-elle à toute allure en prenant son visage entre ses mains. « Qu'est-ce que tu tiens entre tes bras ? ».
C'était un chat blanc. L'une de ses pattes arrières était en sang et il gémissait de douleur contre le torse de Milo qui leva un regard suppliant vers elle :
« C'est hors de question ! » s'emporta Jo en comprenant où il voulait en venir. « Repose-là où tu l'as trouvé. »
« Non ! » Protesta Milo avec force en arrachant son bras à la poigne de Jo. « Si-si on l'abandonne ici, elle-elle va mourir. »
« S'il vous plaît… ».
Jo sursauta. Derrière eux, un petit garçon d'à peine dix ans aux immenses yeux verts angoissés les interpella.
« Aidez-nous, ma mère est coincée sous les décombres de notre maison là-bas !» Cria-il en la tirant par la manche de sa robe.
« Eren ! », l'appela une gamine emmitouflée dans une écharpe rouge qui arrivait dans leur direction.
Jo hésita, elle lança un regard inquiet à Milo qui serrait le chat contre lui de toutes ses forces, elle ne voulait pas risquer de le perdre encore.
« Je vous en prie…c'est ma mère ».
« …Ok, mais il faut faire vite ».
Une fois devant la maison, Jo comprit qu'il n'y avait aucun espoir. Ils tentèrent par tous les moyens de soulever la charpente en bois qui écrasait les jambes de leur mère, sans succès, la force de dix hommes n'aurait pas suffi à faire bouger les piliers.
« Ça ne sert à rien », gémit-elle. « Eren, prends Mikasa et va-t'en ! »
« Allez, encore un effort, ça y est presque ! ».
« Mes jambes ont été broyées par les piliers. Même si j'arrivais à me dégager, je ne pourrais pas courir ».
« Je te porterai ! » hurla-t-il, les mains en sang alors qu'il déployait toute sa force pour faire bouger les décombres.
Boum…Boum…
Jo se figea. Les titans arrivaient. Non, pas encore, elle ne pouvait pas de nouveau faire face à ces monstres, elle en était incapable.
« On s'en va ! » Cria-t-elle en traînant Milo par une main et le dénommé Eren de l'autre.
« Non ! » Rugit-il en se dégageant. « Il n'est pas question que j'aille où que ce soit sans ma mère ».
« Je suis désolée pour ta mère petit mais on ne peut plus rien pour elle. Si on ne se dépêche pas on va tous finir dans l'estomac de ces monstres !».
« Eren, fais ce qu'elle te dit » tenta de le raisonner sa mère.
« Non ! »
« Pourquoi tu ne m'écoutes jamais ! » Cria-t-elle, des larmes au coin des yeux.
« Je t'ai vu », dit soudain Eren. « Tu as protégé le gamin du titan, tu lui as ordonné de s'arrêter et il t'a écouté ».
La bouche entrouverte, Jo se contenta de l'observer en silence, incapable de répondre.
« Eren, arrête de dire de bêtises et va te mettre à l'abri » fit sa mère.
« Tu pourrais protéger ma mère le temps que les secours arrivent », poursuivit-il, fermement agrippé à son poignet.
« Ça suffit Eren, laisse-là partir », intervint la petite fille qui l'accompagnait pour la première fois.
« Pas question ! », trancha-t-il, le regard brûlant de détermination. « Elle n'ira nulle part tant que maman sera coincée sous ce toit ».
« Eren ! » Cria une voix au loin. Un enfant blond accompagné d'un soldat de la garnison arrivait dans leur direction. Profitant de ce moment de confusion, Jo repoussa violemment Eren qui tomba à terre, prit Milo dans ses bras et partit en courant dans une ruelle adjacente.
« Non, reviens… REVIENS ! ».
Un goût métallique se répandit dans sa bouche.
« Je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée… », Pensa-t-elle en se mordant la langue.
C'était la meilleure chose à faire. Même s'il était trop tard pour leur mère, le soldat allait certainement sauver ces gamins.
Ce garçon racontait n'importe quoi, comment pourrait-elle donner un ordre à un titan ? Il ne l'avait pas vu c'était évident, autrement Milo et elle seraient morts depuis longtemps.
« STOOOOOOOOOOP ».
Jo se figea. Elle ne se retourna pas. C'était inutile, elle savait déjà ce qui venait de se passer. Les larmes ruisselaient sur ses joues sans qu'elle ne parvienne à les stopper.
« Josie, est-ce-est-ce qu'on va mou-mourir nous aussi ? »
Elle baissa son regard vers Milo qui l'observait d'un air étrangement calme.
«Qu'est-ce que tu racontes, idiot» se força-t-elle à sourire en essuyant précipitamment ses larmes. « Je te promets qu'on va s'en sortir».
Elle se remit à courir, et cette fois, elle ne s'arrêtera pas tant qu'ils ne seront pas à l'abri.
Hello les lecteurs!
Nous voilà donc embarqués pour un petit bout de temps ensemble!
Au départ, je prévoyais de faire une fiction courte, le but était de créer un OC assez dingue et complexe pour faire succomber le cœur du soldat le plus fort de l'humanité. Mais il s'est produit tout à fait l'inverse, en construisant Joséphine, c'est moi qui suis tombée amoureuse d'elle, elle m'a entraînée dans son histoire en construisant son propre monde, et j'espère qu'il se produira la même chose pour vous derrière vos petits écrans ^^.
A bientôt pour la suite.
