Hello les lecteurs.

Ça fait un moment que je n'ai rien publié sur cette fic, tout simplement parce que je ne pensais pas qu'elle intéresserait qui que ce soit. Mais de voir vos commentaires m'a énormément fait plaisir et remotivé, je pense que c'est le chapitre le plus long que j'ai écrits depuis que je suis sur le site lol

Première apparition de Levi et Erwin dans ce chapitre!

Merci encore à Voldiie, Manifestement-Malfoy et Tybcc pour vos précieuses reviews. J'espère que ce deuxième chapitre sera à la hauteur de vos espérances, n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé.


THE DESCENDANT

Chapitre 02: A matter of survival

Appuyée sur le lavabo rouillé, Jo examina son reflet dans le miroir crasseux en face d'elle.

« Alors c'est ça, se réveiller en sursaut d'un cauchemar…Ça avait l'air beaucoup plus sexy dans le roman que j'ai lu », murmura-t-elle en examinant ses boucles emmêlées, ses yeux bouffis et son teint couleur citron avarié.

Elle ouvrit le robinet et tout en se passant de l'eau froide sur le visage, elle repensa au rêve qu'elle venait de faire :

« STOOOOOP ! »

Un regard vert brisé et un hurlement, plus perçant, plus déchirant que tout ce qu'elle avait pu entendre dans sa vie hantait ses nuits depuis deux semaines.

Jo sursauta. Sous la porte de la salle de bain, elle vit le halo d'une chandelle passer dans le couloir.

Elle prit sa propre chandelle, resserra son châle en laine multicolore autour de ses épaules et sortit de la salle de bain le plus silencieusement possible.

Le vieux plancher vermoulu grinçait à chacun de ses pas et un vent glacial soufflait dans les couloirs sombres de la vieille maison.

Jo s'immobilisa, un frisson l'électrisa lorsque l'écho d'une voix d'enfant lui parvint.

« Merde ! Qu'est-ce qui m'a pris de sortir me balader comme ça en pleine nuit ? » Murmura-t-elle en éclairant le couloir d'une main tremblante. « Je suis sure que ce putain de trou à rat est hanté ».

« Josie ?»

« KYAAAA ! »

Jo sursauta. Derrière elle, la silhouette minuscule de Milo se découpa à la lueur de sa chandelle, son ours en peluche brun dans ses bras.

« Nom de Dieu Milo ! J'ai failli me chier dessus », souffla-t-elle en posant une main sur sa poitrine pour calmer son rythme cardiaque. « Qu'est-ce que tu fiches dans les couloirs en pleine nuit ? Tu sais bien que c'est interdit, on est plus à l'orphelinat, ici».

« Mais-mais t'es dans le cou-couloir, toi aussi », répliqua très judicieusement le petit garçon. Ses cheveux noirs étaient en bataille et le haut de son pyjama tombait sur son épaule.

« T'as de la chance d'être aussi mignon, toi» dit-elle avec un sourire en coiffant les mèches folles qui tombaient sur les yeux du petit garçon. « Qu'est-ce qui t'arrives, tu as fait un mauvais rêve ? ».

Milo secoua la tête.

« Je-je voulais voir May » répondit-il en pointant du doigt un panier en osier posé sur le sol, près de la porte de la cuisine.

A l'intérieur dormait un chat blanc à la patte bandée :

« On dirait qu'elle-qu'elle à froid » dit-il en pointant l'animal tremblotant dans son panier. Jo retira de ses épaules son écharpe multicolore, la plia en deux et en couvrit le corps de May.

Milo lui adressa un sourire reconnaissant avant de s'asseoir sur le sol, près du panier. Jo l'imita, ils restèrent un moment dans le silence avant que Milo ne l'interrompt :

« Dis, tu crois que la maman du gar-garçon est m-morte ? »

Elle n'avait pas besoin de demander de quel garçon il s'agissait. Jo ferma les yeux, et les hurlements d'Eren résonnèrent à nouveau dans sa tête.

« Ça ne se-serait jamais a-arrivé si le bataillon d'ex-exploration était là».

Il croisa ses bras autour de genoux et y enfonça son visage.

Les parents de Milo ont été tués par des cambrioleurs. Des soldats de la garnison les ont vus mais effrayés par les bandits, ils se sont enfuis au lieu de les aider.

Dans les histoires de Jo, les soldats du bataillon d'exploration apparaissaient toujours comme des héros braves et invincibles, des héros qui auraient certainement pu sauver ses parents…des héros qui malheureusement, n'existaient pas.

« Tu leur présente une image déformée de la réalité, se battre contre les titans n'a rien d'épique ou d'amusant », lui disait Elise, et pour une fois, Jo devait admettre qu'elle avait raison.

« Tu sais Milo, il n'y a pas que les soldats qui peuvent sauver des vies, c'est grâce à toi si May est vivante».

« C'est p-pas suffisant, quand je de-deviendrai soldat, je ne laisserai plus-plus personne mourir».

Jo frissonna.

Comment pouvait-il encore parler de devenir un soldat, après tout ce qu'il a vu ce jour-là ? Comment pouvait-il supporter l'idée d'être à nouveau confronté à ces monstres…

« STOOOOP ! »

Ses ongles s'enfoncèrent dans la chaire nue de ses bras alors qu'elle se revoyait fuir, abandonnant Eren et sa mère sans un regard en arrière. Le plus horrible dans tout ça, c'était qu'elle n'avait aucun regret, alors pourquoi se sentait-elle aussi mal ?

« Je veux sauver tout le monde ».

« Impossible », lâcha-t-elle en lui donna un petit coup de poing sur le crane. « Le bataillon d'exploration c'est pour les grands gaillards et toi t'es encore une crevette. »

« C'est nul d'être pe-petit, ça sert à rien » maugréa-t-il en se massant le sommet de la tête.

« Tu rigoles, c'est trop bien : pas de corvées, pas de responsabilités, tout ce que tu as à faire c'est t'amuser et faire le maximum de bêtises…et puis il y a Neverland ».

« Neverland ? » interrogea Milo.

« Tu sais, le pays où on ne grandit jamais, il se trouve très loin quelque part, à l'extérieur des murs », expliqua Jo en ramenant ses genoux contre sa poitrine, le regard rêveur. « Pour le trouver, il faut suivre un chemin dans le ciel : la deuxième étoile à droite et tout droit jusqu'au matin…mais si tu deviens grand, tu n'auras plus le droit d'y entrer ».

« Et les ti-titans, il y en a à Ne-Neverland ? » demanda Milo.

Jo hocha la tête de gauche à droite avant de poursuivre d'une voix douce :

« Pas de titans, ni de peur, ni de souffrance. C'est le territoire des immortels, là où personne n'est jamais triste»

Milo fronça les sourcils, il baissa la tête, l'air déçu.

« Alors Neverland n'e-n'existe pas ».

Il se leva, remit le châle de Jo autour de ses épaules et retira sa propre veste pour en couvrir May.

Ils se souhaitèrent bonne nuit devant leur chambres respectives, et Jo resta immobile quelques instants à fixer l'endroit où se trouver Milo, perdues dans ses pensées, jusqu'à ce que la lueur de la chandelle ne disparaisse, happée par les ténèbres.


« Rappelle-moi pourquoi on fait ça ? » Demanda Jo en s'examinant dans le miroir d'un air dégoûté.

Comme tous les autres, elle était vêtue d'une robe d'église grisâtre marquée du symbole des trois murs Maria, Rose et Sina.

« Parce qu'Elise l'a demandé » répondit Emilie en aidant Lyanna à faire ses couettes.

Comme d'habitude, ce qu'Elise veut, Elise l'obtient toujours, pensa-t-elle en observant par la fenêtre sa tutrice en grande discussion avec deux pasteurs dans le jardin de l'église.

A peine deux jours après l'évacuation de Shiganshina, et tandis que tous les autres survivants crevaient de faim dans des camps de réfugiés insalubres, le culte des Murs avait installé Elise Donovan avec les enfants dans ce couvent désaffecté, une annexe de la grande église de Trost.

« Depuis quand le culte du Mur fait dans le social, c'est quoi le deal, ils gagnent quoi en échange ? », avait demandé Jo d'un air soupçonneux, mais sa question resta sans réponse.

« Aide les autres à s'installer et ne pose pas de question », avait répondu Elise avant de retourner à ses occupations.

Lorsqu'ils vivaient à Manara, au nord de Shiganshina, Elise recevait souvent la visite des représentants du culte avec qui elle discutait pendant des heures dans son bureau, elle s'était toujours demandé quels genres de relations pouvaient entretenir sa tutrice avec ce genre d'individus.

« Hé, éloigne cette horreur de ma tête », cria Jo en voyant Emilie s'approcher d'elle, armée d'une brosse à cheveux.

« Pourquoi doit-on prier pour un mur que l'humanité a construit de ses propres mains? C'est stupide» répliqua Lyanna en rajustant ses lunettes sur son nez.

« Garde ce genre de remarques pour le cours d'histoire de l'humanité, veux-tu ? » la réprimanda son institutrice.

« C'est vrai, on fe-ferait mieux d'encou-courager les soldats du bataillon d'exploration » répliqua Milo.

« Les encourager à quoi ? Se faire bouffer ? Ils sont encore plus inutiles que l'église », lui répondit Karl d'un air hautain.

« C'est-c'est pas vrai ! »

« Seigneur, accorde-moi la patience » Soupira Emilie en levant les yeux au ciel.

« Karl a raison » reprit Lyanna. « Je me demande pourquoi le gouvernement continuent à les envoyer dehors, ça n'a aucun sens. Il ferait mieux de dépenser cet argent pour nourrir le peuple et éradiquer les maladies ».

« Fer-fermez là tous les d-deux ! » s'emporta Milo en serrant les poings, les joues gonflés.

« Sinon tu feras quoi microbe ? Me bégayer à la figure ».

Piqué au vif dans sa fierté, Milo se jeta sur Karl qui faisait bien le double de sa taille.

Emilie et Jo s'interposèrent pour les séparer.

« Ça suffit vous deux ! Je ne veux plus entendre un seul mot.» leur cria l'institutrice. « Cette journée est très importante pour l'orphelinat. N'oubliez pas que c'est grâce à l'église que nous avons un toit sur la tête. Tout ce que vous aurez à faire c'est de vous tenir derrière le Pasteur Nick et prier lorsqu'on vous le demandera. Alors vous allez me faire le plaisir d'avoir un comportement exemplaire, en particulier vous quatre » ajouta-t-elle en s'adressant tour à tour à Jo, Karl, Lyanna et Milo.

« Va te coiffer. Arrête de foudroyer les gens du regard, ne dit rien de trop intelligent et toi donne-moi cet ours en peluche, je te le rendrai à la fin de la messe ».

Les enfants finirent de se préparer et quittèrent la pièce un à un.

« Hé, Jo ? » appela Emilie. « Essaye de ne pas mettre le feu à l'église. »

« Je ne te promets rien. » marmonna-t-elle dans sa barbe en fermant la porte derrière elle.


Dans la chapelle de la grande église de Trost, on s'ennuyait ferme.

Les enfants de l'orphelinat Donovan se tenaient debout sur une estrade derrière le pasteur Nick, une chandelle à la main, exhibés comme des bêtes de foire pour faire la propagande des bonnes œuvres du culte des Murs.

Étouffant un bâillement contre sa main, Jo lutter pour garder les yeux ouverts, et elle n'était pas la seule.

L'office du pasteur Nick durait depuis une quinzaine de minutes quand les premiers fidèles commencèrent à piquer du nez.

Un enfant faisait tourner sa toupie sur le dossier du banc devant lui, une vieille dame tricotait une écharpe, tandis qu'un homme s'était assoupi sur l'épaule de sa femme et ronflait bruyamment.

Elle se demandait ce qui pouvait amener autant de gens ici si c'était pour s'emmerder où faire la sieste.

« …contrairement à ce que certains fidèles peuvent penser, la chute du mur Maria ne devrait pas ébranler notre foi en nos divinités mais au contraire la renforcer, car c'est par la Grace des trois déesses que nous sommes toujours en vie… ».

« Si la grâce des trois déesses pouvait abréger notre supplice », bredouilla Jo, entraînant quelques rires étouffés parmi les enfants rassemblés autour d'elle.

Emilie la foudroya du regard, elle bomba le torse et posa la main sur sa propre bouche, signe qu'elle devait se tenir tranquille et la boucler.

Jo se balançait d'une jambe à l'autre, rester debout aussi longtemps sans parler ou faire quoique ce soit constituait pour elle un véritable supplice. Pourtant, ce n'était pas les idées qui manquaient, une lueur machiavélique naquit dans ses prunelles bleues alors qu'elle fixait le crane luisant du pasteur Nick, juste devant elle.

Sans dire un mot, elle jeta sa longue chevelure bouclée en arrière et prit la chandelle que tenait Milo entre ses mains.

Durant ce temps, le pasteur Nick était religieusement absorbé par sa lecture de l'office du mercredi, si bien qu'il ne remarqua pas les ricanements étouffés parmi ses fidèles, ni la chaleur des deux bougies de chaque côté de sa tête, lui donnant l'air d'un cochon aux oreilles en feu.

Les rires s'intensifièrent lorsque Jo commença à agiter les chandelles sur sa tête comme des baguettes sur un tambour.

Milo riait à gorge déployée, Lyanna semblait réticente mais s'amusait aussi et même le grincheux Karl retenait à peine son sourire en coin.

Soudain, le pasteur Nick fit volte-face, laissant à peine le temps à Jo de cacher la bougie dans son dos et de reprendre son air sérieux. Il regarda tour à tour les enfants d'un œil soupçonneux et s'arrêta une demi-seconde de plus sur le visage impassible de Jo. Mais ne voyant rien de particulier, il revint à son office.

« …comme je le disais, nous sommes toujours en vie. Nous ne devons donc pas oublier d'être bons les uns envers les autres, de profiter de chaque instant avec nos êtres chers et surtout de rire. »

Les fidèles ne se firent pas prier, un fou rire sans précédent parcourut la chapelle. Jo frappait ses bougies les unes contre les autres pour que les gens applaudissent le pasteur. Tout fier, Nick bomba le torse, sa confiance venait de monter en flèche et il s'autorisa même une petite révérence.

Les enfants étaient pliés de rire. Ils riaient comme s'ils n'avaient jamais été tristes, comme si l'espace d'un instant, rien n'avait changé, ils étaient de nouveau chez eux, à Manara dans l'orphelinat.

Jo sourit. Avec un peu de temps et de patience, elle était maintenant sure que tout redeviendra comme avant, comme si l'incident de Shiganshina n'avait jamais eu lieu.

« Sauf que ce n'était pas un rêve, ma mère est vraiment morte. »

Au milieu de l'allée entre les deux rangs, Eren était debout face à elle, la fusillant de son regard haineux.

Déstabilisée par cette vision, Jo laissa tomber une bougie sur l'épaule du Pasteur Nick, des hurlements horrifiés s'élevèrent dans la chapelle quand sa robe d'église prit feu.

« Vite de l'eau, DE L'EAU, JE PRENDS FEU, ÉTEIGNEZ-MOI ! » cria Nick en agitant ses bras en l'air.

Jo était tentée de l'envoyer se faire éteindre chez ses trois déesses, mais comme elle n'avait aucune envie de finir sur l'échafaud pour avoir carbonisé un pasteur, elle se saisit de la bassine en argent contenant l'eau bénite destinée au baptême et l'en aspergea.

Immobile, le visage ruisselant d'eau, il jeta sur Jo un regard promettant de lourdes représailles.

« La vache, on est cuit ».

Au fond de la salle, Emilie cacha son visage entre ses mains.

Jo mit la bassine entre les mains du Pasteur Nick, baragouina un rapide désolée et profita de son mutisme momentané pour s'éclipser en douce par la porte de derrière.

Après une petite course dans le jardin, elle s'affala sur un banc en pierre pour reprendre son souffle.

Quelques mètres plus loin, deux personnes discutaient sous les arbres, comme s'ils ne souhaitaient pas être vus. L'esprit fantaisiste de Jo se mit immédiatement en branle: une relation interdite entre un prêtre et une nonne ? Finalement, vivre dans un couvent n'était pas aussi chiant qu'il y paraissait.

Mais en se rapprochant discrètement, elle réalisa qu'il ne s'agissait ni d'un prêtre, ni d'une nonne.

« Elise ?! »


« T'aurais dû me dire qu'on allait à la messe Erwin, j'aurais mis ma plus belle cravate pour l'occasion », grommela Levi en croisant ses jambes sur le banc devant lui, s'attirant les regards courroucés d'une vieille dame assise non loin.

Dans un souci de discrétion, lui et son supérieur avaient sortis leurs tenues de civil, et s'étaient assis au dernier rang, près de la porte.

« Sérieux, qu'est-ce qu'on fout là ? » Réitéra le brun devant le mutisme du Major. « Je sais qu'on est en sous-effectif mais pas au point de recruter des chanteurs de chorale ».

« Nous ne sommes pas là pour recruter…enfin, pas tout à fait, il n'y a qu'une seule personne ici qui nous intéresse ».

« Tu parles de la fille coiffée comme un épouvantail ? » Demanda Levi en référence à la jeune fille que fixait Erwin depuis leur arrivée.

Erwin hocha la tête en guise de confirmation.

« J'ai toujours fait confiance à ton instinct Erwin, mais là je ne vois pas en quoi une gamine à moitié fêlée pourrait être utile au bataillon d'exploration».

« Je te l'accorde, elle n'a pas l'air très brillante » admit Erwin avec un sourire en coin devant le numéro de Jo avec ses bougies, « mais ce n'est pas une jeune fille ordinaire ».

« La police militaire semble partager ton avis, ces enfoirés sont postés dans tous les coins», déclara Levi en avisant les militaires en tenus civils disséminés dans la salle. « Je me demande ce qu'elle a de spécial».

« Nous en parlerons en temps voulu, pour l'heure je t'assigne à sa protection, à partir d'aujourd'hui tu garderas constamment un œil sur elle» déclara Erwin avant de se lever pour se diriger vers la sortie de la chapelle.

« Hors de question » répliqua Levi. « Si j'ai accepté de faire partie du bataillon c'est pas pour torcher des mômes, trouve quelqu'un d'autres ».

« C'est une mission délicate Levi, si mon hypothèse s'avère exacte, elle représente pour l'instant le seul espoir de l'humanité ».

A ce moment-là, Jo arrosa généreusement le pasteur, déclenchant l'hilarité des fidèles.

« Si tu veux mon avis, l'humanité est mal barrée ».

« Prends ton mal en patience, ça ne durera pas longtemps », conclut le major en posant une main rassurante sur l'épaule de son subordonné.

« Où tu vas ?» demanda-t-il.

« Voir une vieille connaissance, ce ne sera pas long », répondit Erwin avant de refermer la porte derrière lui.

Le temps de se concentrer sur l'autel, Jo avait disparu :

« Voilà autre chose maintenant, elle est passée où, cette morveuse ? » s'insurgea Levi avant de quitter lui aussi la chapelle.


Dehors, Erwin avait rejoint Elise à l'heure et à l'endroit convenu.

Elle était de dos, debout face à un buisson de roses, sa longue robe noire contrastait avec ses courts cheveux d'un blond presque blanc.

Elle avait senti sa présence, Erwin en était conscient, mais Elise était ainsi, peu importe la situation, elle ne faisait jamais le premier pas.

« Je croyais que tu n'aimais que les fleurs bleues ? » demanda Erwin en s'approchant d'elle.

Ses lèvres s'étirèrent en un sourire en coin, et prenant garde à ne pas se blesser avec les épines, elle coupa la tige d'une rose blanche avant de se tourner vers Erwin.

« Quelqu'un m'a dit un jour que seul les imbéciles ne changeaient pas d'avis », répondit-elle en portant la rose à son nez.

Ils échangèrent un long regard silencieux où chacun prit soin de détailler l'autre, de voir les changements qu'avait opéré les années, sans qu'aucune émotion ne transparaisse sur leur visage de marbre.

Et comme d'habitude, ce fut Erwin qui parla en premier :

« On savait que ça arriverait tôt ou tard », dit Erwin, devinant l'anxiété de la jeune femme.

« Justement c'est beaucoup trop tôt. D'après ce que j'ai entendu, la police militaire ne tardera pas à passer à l'action », expliqua Elise en fronçant les sourcils. « On doit monter un plan pour la faire sortir d'ici au plus vite».

« Je m'en charge », dit Erwin.

« Comment comptes-tu t'y prendre ? » demanda-t-elle.

Mais avant qu'Erwin ait eu le temps de répondre, ils furent interrompus :

« Elise ?! » s'exclama Jo en se rapprochant d'eux. « Qu'est-ce que tu…hé, mais c'est le capitaine gros sourcils ! » poursuivit-elle sur le même ton en pointant un index incrédule vers Erwin. Aucun doute possible, c'était bien lui, le mec du dessin dans le livre d'Elise.

« Voyons Joséphine où son tes manières ? On ne pointe pas les inconnus du doigt » la réprimanda Elise.

« Alors c'est toi la fameuse Joséphine. Je suis le Major Erwin Smith, enchanté de te connaitre » se présenta Erwin avec un sourire en lui serrant la main. C'est sûr, il avait l'air beaucoup plus engageant que sur le dessin. Instantanément, Jo sentit une étrange chaleur se répandra de sa main vers la sienne, comme si leur deux épidermes se reconnaissaient.

« Joséphine c'est pour l'appel en classe et les engueulades, sinon tout le monde m'appelle Jo », répondit elle sur le même ton.

« Joséphine est un très beau prénom, le même que celui de ma mère ».

« Ouais, c'est sûr que ça en jette quand on a soixante ans et plus toutes ces dents », répliqua Jo d'un air dubitatif.

« Joséphine ! » gronda Elise.

« Vous voyez » répliqua Jo, ce qui fit rire Erwin de bon cœur.« Et sinon qu'est-ce que vous faites là au juste ? C'est rare de voir des militaires dans le coin ».

« Je passais par là et je suis venue rendre visite à une vieille amie » répondit simplement Erwin.

« Je vois, je vois », dit la jeune fille en jetant des regards en biais pleins de sous-entendus à sa tutrice.

Ce n'était pas tous les jours qu'elle pouvait explorer le passé sombre et impénétrable de la mystérieuse Elise Donovan. Maintenant que l'occasion était-là, elle n'allait surement pas s'en priver :

« Vieille amie, hein ? Vous vous connaissez d'où, en fait ? » Demanda Jo en croisant ses bras, comme un commère avide des derniers potins.

Soudain, une voix roque sonore venant de l'autre côté du jardin les interrompit :

« TROUVEZ-LA ! »

« Crotte ! Je crois que c'est le moment de mettre les voiles », dit Jo en relevant le bas de sa robe pour courir à l'aise. « A plus Erwin, j'espère qu'on se révéra ».

« Joséphine, qu'est-ce que tu as encore fait ? Joséphine ! » Appela Elise, sans succès, la jeune fille était déjà loin.

Exaspérée, la blonde se tourna vers Erwin qui l'observait d'un air amusé.

« Ça t'amuses, on dirait ? » demanda-t-elle d'un air sombre.

« Je ne m'attendais pas à ce qu'elle ait autant grandi, le temps passe vite », dit-il d'un air songeur.

« Le temps n'épargne personne Erwin. D'ailleurs, tu commences à te dégarnir sur les tempes, dommage que ce ne soit pas le cas de tes sourcils ».

Un sourire nostalgique étira les lèvres du major :

« Toi par contre tu n'as pas changé, ça me rappelle le bon vieux temps ».

« Le bon vieux temps, hein ? » répéta Elise d'une voix lointaine en levant les yeux vers le ciel. « Je m'occupe de faire sortir Joséphine du couvent, toi et tes hommes tenez-vous prêts pour le reste ».

« Tu es sure ? »

Elise jeta un œil à la rose qu'elle tenait dans sa main. Elle la broya entre ses doigts et laissa tomber les pétales immaculés, tachés de son sang.

« Est-ce que j'ai le choix ?» répondit-elle avec un sourire triste.

Surpris, Erwin la regarda partir de sa démarche boiteuse sans dire un mot, droite, fière et déterminée, comme elle l'a toujours été.


Le souffle haletant, Jo continua sa course sans trop savoir où elle allait, le but était de s'éloigner suffisamment de la chapelle pour éviter toute forme de représailles.

Soudain, elle percuta quelque chose et se retrouva projeter en arrière sur les fesses :

« Regarde ou tu vas, morveuse ! ».

« Morveuse, à qui tu causes le vieux ? J'ai seize ans ».

Le vieux ?

Levi se remit sur ses jambes pour constater que cette gamine avait commis LA faute à ne pas commettre quand on voulait entrer dans les bonnes grâces du capitaine : saloper son précieux costard de ville.

« Hé, t'attends quoi pour m'aider à me relever, qu'il fasse nuit ? » le héla la jeune fille, les quatre fers en l'air.

« Si tu affirmes que tu n'es pas une gamine, tu devrais être capable de te relever seule ».

Sauf qu'à présent, ces bonnes grâces, Jo n'en avait rien à faire. La priorité était de rabattre son caquet à ce…ce mufle arrogant en cravate ? Sérieux, une cravate ?!

« Ah, tout s'explique », dit-elle avec un petit sourire suffisant à présent qu'elle était debout face à Levi. Le capitaine haussa un sourcil, les mains dans les poches, il toisa la jeune fille d'un œil condescendant :

« En fait tu es un nain, c'est pour ça que je ne t'avais pas vu, mes excuses j'aurais dû faire plus attention », concéda-t-elle avec un faux sourire éclatant, sourire qu'elle perdit immédiatement quand Levi se rapprocha d'elle.

Seuls quelques centimètres séparaient leur nez, elle pouvait voir son reflet dans ses yeux gris.

Sa présence était écrasante. Bien qu'il ne la dépassait que de quelques centimètres, elle avait l'impression de ployer sous son aura qui dégageait un mélange de menace, d'autorité et de quelque chose qui lui fit inconsciemment ravaler ça salive. Cet homme lui foutait les jetons et elle détestait cette sensation.

« Fais attention la môme, c'est pas mon genre de cogner une femme mais ça ne me dérangerait pas de donner une correction à une gamine insolente ».

Cependant, Jo était Jo, et aussi impressionnant que pouvait paraître cet enfoiré, elle n'avait aucune intention de se laisser intimider.

Mais avant d'avoir eu le temps de répondre, des voix arrivèrent dans leur direction :

« JOSÉPHINE ! » crièrent d'une même voix le pasteur Nick, Emilie et Elise.

« Cette fois c'est décidé, je change de prénom ».


C'était une journée comme les autres dans la grande et belle ville de Trost.

Tandis que les habitants coulaient des jours heureux dans la fraîcheur du mois d'octobre, et que les survivants de Shiganshina s'entretuaient pour une bouchée de pain dans les camps de réfugiés, les enfants de l'orphelinat Donovan tentaient de reprendre un rythme de vie normal.

« Jo, secoue-toi bon sang, la commande de la table neuf est prête depuis dix minutes ! » Rugit Vincent de sa grosse voix rauque.

« Ça va, j'arrive... si tu veux que ça aille plus vite t'a qu'à engager du personnel, j'ai que deux bras », grogna la jeune femme à mi-voix en prenant l'assiette sur le comptoir.

« Je t'ai entendu ! » Hurla-t-il en ouvrant brusquement la porte des cuisines. « Et arrêtes de faire la gueule, tu vas faire fuir tous mes clients ! ».

« ...Si la gastro ne le fait pas avant », ajouta-t-elle en avisant les pâtes à la sauce tomates d'un air dégoutté. Dieu seul savait ce que Waldo avait foutu dans ses marmites aujourd'hui, elle s'étonnait encore de voir des gens pousser la porte de son restaurant.

L'ancien cuistot de l'orphelinat Donovan n'avait pas longtemps souffert du chômage. Sa famille faisait partie de la bourgeoisie de Trost, on lui a donc légué ce restaurant où, la mort dans l'âme, Jo avait réussi à trouver son premier travail en tant que serveuse.

« Vous désirez autre chose, Monsieur ? » demanda-t-elle en posant le plat devant le client.

« C'est combien pour le supplément serveuse ? » demanda l'homme avec un sourire lubrique en glissant discrètement sa main vers la taille de Jo.

« Hors de tes moyens, gros porc ! » répliqua-t-elle en versant du café brûlant sur sa main.

Les cris de l'homme alertèrent Vincent qui déboula dans la salle pour voir ce qu'il se passait. Il s'excusa platement du comportement de Jo avant de l'entraîner dans un coin à l'abri des oreilles indiscrètes :

« Par la barbe du Roi Fritz, tu as fumé ou quoi ? », grinça-t-il à mi-voix, le visage de plus en plus rouge.

« Tu ne me paies pas assez pour ça, ni pour me faire tripoter par tes clients d'ailleurs », répliqua-t-elle en croisant les bras.

« Tu devais remercier le ciel d'avoir une mère comme Mlle Elise, si ça n'avait pas été elle tu n'aurais jamais trouvé de travail, ni ici ni ailleurs ! ».

« Ce n'est pas ma mère », répondit Jo d'un air sombre.

« Je te donne encore une chance de te rattraper. Le type au fond, celui avec une tête de truand, tu t'en charges ».

Jo haussa un sourcil avant de jeter un œil au client en question.

« S'il te plait Vincent pas ça, je te promets je me tiendrai à carreau, j'accepte même d'être de corvée de nettoyage des toilettes pour la semaine !».

« Sois tu t'en charge, sois c'est la porte, à toi de voir» répéta-t-il en détachant chaque mot d'un air grave.

La mort dans l'âme, Jo se traîna vers le comptoir où elle servit une tasse de thé fumante sur un plateau avant de se diriger vers le client en question :

« Thé noir sans sucre avec une rondelle de citron », marmonna Jo en posant brusquement la tasse devant Levi.

Quelques gouttes éclaboussèrent les papiers posés devant le capitaine. Ses sourcils tressaillirent et Jo fut satisfaite de voir que le geste l'avait dérangé. Pourtant, il ne fit aucun commentaire, il se contenta de porter la tasse à ses lèvres sans accorder le moindre regard à la jeune fille.

Il y avait quelque chose chez ce type qui faisait se dresser les poils de Jo, et pas dans le sens agréable du terme.

Elle détestait ceux qui regardaient les autres de haut et manifestement, ce type-là ne se prenait pas pour de la merde.

Deux semaines plutôt, Jo l'avait repéré dès son entrée dans le restaurant, c'était comme si l'atmosphère était devenue aussi lourde que du caramel brûlé.

« Je te reconnais, t'es le cinglé qui m'a bousculé à l'église ! » s'exclama-t-elle en se postant devant lui, les mains sur les hanches.

« Et alors ? » répliqua Levi d'une voix neutre.

« Qu'est-ce que tu viens faire ici ? » demanda-t-elle avec méfiance.

« Ça c'est pas tes oignons. Tu prends les commandes où t'es juste là pour bassiner les clients ? ».

Et c'était le même cirque tous les jours, il restait assis à une table près de la fenêtre, à remplir pleins de papiers et lire le journal en commandant du thé noir.

Jo avait demandé si quelqu'un le connaissait mais apparemment, il n'était pas du coin. Il ne parlait à personne et personne n'osait l'aborder, la blonde était la seule serveuse qui n'avait pas peur de lui adresser la parole :

« Il vous faut autre chose, un café, une part de gâteau...une bonne adresse pour des chaussures à talonnettes ? » demanda-t-elle avec un large sourire.

Levi quitta ses papiers des yeux et leva son regard insondable vers la jeune fille.

Enfin, pensa-t-elle avec un sourire satisfait. Finalement, il n'est pas aussi imperturbable qu'il veut le faire croire.

« Sauce tomate ».

« Pardon ? »

« Tu as de la sauce tomate sur le front. C'est dégueulasse », répéta-t-il d'un air imperturbable.

Les joues cramoisies, Jo fit volte-face en se frottant énergiquement le front.

Elle retira son tablier qu'elle jeta sur le comptoir et fonça vers la sortie en écrasant le sol comme un animal enragé :

« Où tu vas, comme ça ? » l'interpella Vincent.

« Pause déjeuner ! » cria-t-elle avant de claquer la porte du restaurant.


« Ma chérie, tu as une tache rouge sur le front, on dirait…de la sauce tomate ».

Emilie ne comprit pas pourquoi Jo lui jetait un regard noir en mordant comme une affamée dans son sandwich au poulet.

Assises au bord du canal, elles s'étaient donné rendez-vous pour déjeuner ensemble.

Jo n'avait pas revu Emilie depuis l'incident à l'église.

Elle restait chez sa tante qui habitait le centre-ville de Trost pour s'occuper de son père, malade depuis ce qui s'était passé à Shiganshina.

« Je ne comprends pas pourquoi tu as pris ce travail de serveuse, chez Vincent en plus. Toi qui d'habitude refuse de recevoir des ordres, ça ne te ressemble pas », déclara Emilie.

« Pour voyager, faut du blé, c'est aussi simple que ça », répondit-elle la bouche pleine.

« Voyager ? Que veux-tu dire ? ».

Jo ne répondit pas tout de suite, elle essuya sa bouche du revers de sa manche et regarda le canal ou sautaient de temps à autres des poissons à la surface.

« Josie, qu'est-ce que tu mijotes, encore ? » demanda l'institutrice en fronçant les sourcils.

« Je m'en vais Emilie, j'ai décidé de quitter l'orphelinat » déclara-t-elle d'une voix calme qui ne lui ressemblait pas.

« Quoi ? Comment ça tu t'en vas ? Pour aller où ? ».

« Justement ! » s'exclama Jo d'un air excité en se tournant vers elle. « Je ne sais pas et c'est ça qui est génial, y'a tellement de choses à voir, tellement d'endroit où aller, je n'ai pas envie de tout planifier à l'avance ».

Emilie ferma étroitement les yeux, elle sentait poindre la migraine comme à chaque fois que Jo avait une de ses idées saugrenues.

« Ce n'est même pas la peine d'y penser, mademoiselle Elise ne te laissera jamais partir ».

« J'aurais dix-sept ans dans quelques mois, juste le temps de me faire assez de fric et à ce moment-là, Elise n'aura plus son mot à dire », répondit Jo avec un sourire de délectation à l'idée de pouvoir enfin échapper à l'autorité de sa tutrice.

Mais contrairement à elle, Emilie ne semblait pas du tout enchantée à cette idée :

« Josie sois raisonnable, s'il te plait. Tu n'as nulle part où aller, où logeras-tu ? De quoi est-ce que tu vivras ? Tu ne connais personne à Trost, c'est beaucoup trop dangereux ».

« Qui a dit que j'avais l'intention de rester à Trost ? » ajouta la blonde devant l'air scandalisé de son institutrice.

« J'en ai assez entendu » gronda-t-elle en se remettant debout.

Elle prit son panier et entama une marche furieuse vers la rue principale.

Jo la rattrapa et la saisit par le bras pour la retourner :

« Qu'est-ce qui te prends, pourquoi tu réagis comme ça ? »

« Parce que je m'évertue à faire de toi une jeune fille sensée et réfléchie depuis tes dix ans et on dirait que ça n'a servi à rien ! » répliqua Emilie d'une voix furieuse, ses cheveux acajou d'habitude bien lisse rebiquaient sous le coup de la colère.

« Il ne t'ait jamais venu à l'idée que je n'avais aucune envie d'être sensée ou réfléchie…non attends, s'il te plait » en la retenant encore de partir.

« Si c'est pour écouter tes bêtises, ce n'est pas la peine ! ».

« J'ai failli mourir, Emilie ».

Les doigts de la brune se serrèrent autour de l'anse de son panier.

« Ce jour-là, à Shiganshina, j'ai failli y rester, nous avons tous failli y rester, et aussi cul-cul que ça puisse paraître ça m'a fait réaliser que la vie est vraiment trop courte pour remettre ses rêves au lendemain. C'est mon rêve Emilie, je veux partir, pouvoir me construire seule, changer d'horizon et qui sait…peut-être qu'un de ces quatre l'armée trouveras une arme secrète capable d'éradiquer ces saloperies de titans et on sera débarrasser des murs, on sera enfin libres ».

Les mains croisés derrière le dos, Jo avait les yeux rivés sur le mur Rose, le vent faisait onduler son interminable chevelure bouclée et le soleil éclairait sa peau bronzée. Ses yeux d'un bleu insolent pétillaient de joie et elle souriait.

Emilie avant mal dans sa poitrine, comme si une main invisible s'était refermée sur son cœur. Elle avait mal de voir Jo aussi confiante, optimiste, sourire comme seule les inconscients pouvaient se le permettre.

Brusquement, Emilie laissa tomber son couffin et serra étroitement Jo dans ses bras.

« Aie ! »

« J'ai tellement peur qu'il t'arrive malheur » soupira-t-elle en la serrant plus fort.

Jo leva les bras et caressa tendrement le dos d'Emilie pour la rassurer.

« Je te promets de faire très attention…bon, on devrait arrêter les violons avant qu'il se mette à pleuvoir », plaisanta la blonde en essuyant discrètement une larme au coin de ses yeux.

Soudain, un puissant bruit de cloche retentit dans toute la ville.

« Tiens, la bataillon d'exploration repart déjà en mission ? » s'étonna Jo.

Elles échangèrent un regard curieux avant de rejoindre la rue principale où tout le monde se dirigeait vers la grande porte.

Non loin de l'enceinte du Mur, un grand groupe de soldats de la garnison avait été rassemblé. Leur chef criait ses instructions en faisant des allers-retours, l'air nerveux :

« Qu'est-ce qu'ils font ici, cela ? ».

« Ils sont chargés de la sécurité à l'intérieur du camp de réfugiés », expliqua Emilie. « Je me demande pourquoi le gouvernement royal n'a pas encore relogé ces pauvres gens ».

« Peut-être qu'ils attendent que la moitié crève au cours de l'hiver…ouais j'avoue, elle n'était pas drôle, celle-là » admit Jo sous le regard sévère d'Emilie.

Jo ne le savait pas encore, mais cette horrible pensée n'était pas loin de la vérité.

Près de la porte extérieure menant tout droit vers ce qu'il restait du territoire Maria, un groupe de soldat de la garnison armés de fusils s'évertuaient à rassembler des gens dans un coin à grand renfort de cris et de menace.

« Non je vous en prie, vous ne pouvez pas l'emmener, c'est mon fils, relâchez-le, je vous en prie ! » Cria une femme en se jetant sur l'un des militaires.

« Éloignez-là de la foule, on a déjà suffisamment de mal à les contenir » ordonna un officier supérieur.

Deux soldats empoignèrent la femme qui continuait de crier et de donner des coups de pieds.

« Que se passe-t-il, ici ? » demanda Emilie à un homme à côté d'elle.

« Ce sont les survivants de Shiganshina. Comme les réserves de nourriture ne suffisent pas pour toute la population, le gouvernement a décidé d'organiser plusieurs expéditions de reconquêtes du Mur Maria…cette fois ils en envoient deux cent».

Les yeux de Jo s'agrandirent et sa bouche devint sèche.

Comment ça, expédition de reconquête ? Qu'est-ce que de simples civils pouvaient faire contre les titans ? Pourquoi le gouvernement les enverraient-ils se battre ?

Mais ce n'était pas le pire.

En y regardant de plus près, Jo remarqua qu'ils étaient tous particulièrement âgés, malades, où handicapés.

« Si vous voulez mon avis ils devraient tous les y envoyer, bon débarras ! » ajouta l'homme avant de s'éloigner d'un air satisfait.

Jo était tellement choquée qu'elle ne put lui répondre.

Ces gens ne partaient pas en opération de reconquête…le gouvernement les avaient soigneusement sélectionnés pour être sacrifiés.

« PAPA ! » cria Emilie en se jetant sur le groupe de réfugiés. « Laissez-moi passer, c'est mon père ! »

Les soldats formaient une ligne pour empêcher les autres réfugiés d'intervenir.

Les habitants de Trost regardaient le spectacle, certains soulagés, d'autres indifférents, mais aucun n'avaient l'intention de réagir ou de dire quoique ce soit.

La mère d'Emilie était là aussi, elle tentait d'expliquer aux soldats de la garnison que son mari n'était pas malade, qu'il avait juste attrapé froid mais rien à faire, ils n'avaient aucune intention de la laisser passer.

« Bande de lâches, vous n'avez pas le droit de faire ça ! » hurla Jo en essayant de forcer le passage.

« Nous ne faisons qu'exécuter les ordres, mademoiselle. Ces gens ont été sélectionnés par le Roi pour participer à la reconquête du Mur… ».

« De la merde ! Tout le monde sait que vos histoires de reconquête c'est du flanc. Ces gens ont échappé à l'enfer et vous les y renvoyez parce que vous avez peur de crever de faim, bande d'enfoirés ! ».

Un silence pesant envahit les lieux, quelques-uns des soldats échangèrent des regards hésitants.

« On ne veut pas d'eux ici ! » hurla un habitant de Trost. « Ils débarquent du jour au lendemain et on se retrouve à partager notre nourriture. Après ce sera le tour de nos maisons et de nos emplois. Si on ne réagit pas maintenant, c'est nous qu'ils finiront par foutre à la porte du Mur Rose. »

Plusieurs personne approuvèrent et levèrent leur main en signe de protestation.

« Et si le Mur Rose s'écroulait demain ? Vous réagiriez comment si les habitants de Sina fermaient les portes et vous laissaient vous faire bouffer par les titans ? ».

Un nouveau silence gênant parcourut la foule, mais il ne dura pas longtemps :

« S'ils te font autant de peine petite, pourquoi tu prends pas leur place ? » demanda le même homme avec un sourire vicieux.

Cette fois Jo ne sut quoi répondre.

Elle regardait la foule de réfugiés attroupés dans un coin, l'air terrifiée à l'idée de ce qui les attendait de l'autre côté du Mur. Elle regardait aussi leur famille, Emilie qui pleurait en silence dans les bras de sa mère, et son père qui tentait de les rassuraient de loin avec un sourire.

« Soldats, tenez-vous prêts, ouverture de la porte dans une minute ».

Les officiers s'organisèrent rapidement. Armés de leurs fusils, ils formèrent une ligne entre les habitants de Trost et le groupe de l'expédition pour éviter tout débordement.

Les rouages de la porte s'ébranlèrent et le Mur commença lentement à se soulever.

Jo leva soudain les yeux.

Eren, le petit garçon qu'elle avait abandonné était là, derrière les soldats, avec le groupe d'expédition. Il la fixait avec les même immenses yeux verts pleins de colère, de rage et de détermination.

« Attendez, non, ATTENDEZ ! »

Trois soldats bondirent sur elle pour la retenir.

Jo se débâtit de toutes ses forces, criant et donnant des coups de poings et des coups de pieds à tout va.

La dernière chose dont elle se souvint était une forte douleur à l'arrière de la tête, et le visage d'Eren disparut dans les ténèbres.


Le feu de cheminée dans le bureau d'Elise brûlait plus que jamais pourtant, le froid était comme incrusté à sa peau.

Quelqu'un ferma la porte du bureau, et le bruit sourd de la canne de sa tutrice se rapprocha d'elle.

« Bois, ça te fera du bien », dit-elle en lui mettant une tasse de tisane fumante sous le nez.

« Je n'en veux pas » répondit Jo d'une voix éteinte.

Elise n'insista pas. Elle posa la tasse sur son bureau et s'assit sur son fauteuil en silence.

Deux heures plutôt, Jo s'était réveillée dans une cellule de la caserne de Trost.

Elle avait donné un coup de poing à un officier supérieur de la garnison et encourrait une amende ainsi qu'un mois d'emprisonnement.

Pourtant, Elise était venue la chercher, et quelques minutes après qu'elle soit entrée dans le bureau du capitaine, on l'avait libéré sans aucun problème.

« Pourquoi m'ont-ils laissé partir ? Qu'est-ce que tu leur as dit ? »

« Que tu étais mineure et que c'était de la légitime défense, ce qu'Emilie a confirmé avec son témoignage ».

Jo renifla, Elise avait toujours réponse à tout.

« C'est pas vrai. Ils m'ont laissé sortir parce que tes potes haut placé de l'église leur ont foutu la pression, je me trompe ? », Demanda-t-elle en la fixant droit dans les yeux.

Elise resta silencieuse, son regard de glace ne tressaillit à aucun moment, elle regardait Jo presque avec une pointe d'amusement, comme si elle la défiait de poursuivre son idée.

« Je parie que tu étais au courant pour l'expédition. Tu savais qu'ils allaient envoyer tous ces pauvres gens à l'abattoir comme des porcs, ce que je ne sais pas par contre c'est…est-ce que tu étais au courant pour le père d'Emilie ».

Toujours engluée dans son mutisme, aucune émotion ne se manifesta sur le visage lisse de sa tutrice.

« Nom de Dieu, j'y crois pas… » Murmura Jo en prenant son visage entre ses mains.

« Si jamais c'était le cas, qu'est-ce que ça aurait changé ?».

« TOUT ! » explosa Jo en se levant brusquement. « Ça aurait TOUT changé ! Pourquoi tu n'as pas fait quelque chose, pourquoi tu n'as pas essayé de le sauver ?! »

« Parce que c'est ainsi que les choses doivent se passer. » répondit calmement la directrice. « Pour que certains vivent, d'autres doivent mourir. Le monde est cruel est c'est ainsi qu'il fonctionne».

« Alors selon toi, comme le père d'Emilie était malade sa vie valait moins que celle d'une personne en bonne santé ».

« Il est puéril de penser que toute les vies ont la même valeur. Toi-même tu le penses, sinon pourquoi est-ce qu'on ne parle que du père d'Emilie et non pas de tous les autres qui sont partis avec lui ? ».

Jo allait répondre mais s'en abstint, pour une fois, elle se retrouva à court de mot.

« Imaginons que tu doives choisir entre la vie du père d'Emilie et celle…de Milo par exemple, de Lyanna ou de Karl, que fera-tu ? » poursuivit Elise en se levant de son bureau pour se rapprocher de sa pupille qu'elle dominait de toute sa grande taille longiligne.

« C'est n'importe quoi » souffla-t-elle d'un air incrédule en tournant la tête.

« Bien, alors parlons de toi, si on t'avait demandé de prendre la place de l'un d'entre eux, de te sacrifier, l'aurais-tu fait ? ».

Jo avala difficilement, une colère sourde bouillait au fond ses entrailles.

« La réponse est non, parce que l'être humain est ainsi fait, notre instinct de survie nous pousserait à faire n'importe quoi pour rester en vie ou sauver celle d'un être cher, y compris sacrifier quelqu'un d'autre… »

« Ça suffit… » Siffla Jo.

« Certes, la culpabilité du survivant pourra te ronger quelques temps, mais si tu regardes honnêtement au fond de toi, tout ce que tu verras c'est le soulagement profond de sentir ton cœur qui bat, parce que tout ce qui compte, c'est la survie ».

« ASSEZ ! » Cria-t-elle en jetant le vers de tisane qui éclata contre le mur.

Comment de simples mots pouvaient-ils faire aussi mal ?

Simple : ils raisonnaient en elle, et faisait resurgir ses propres démons. Tout ce que disait Elise était vrai, et le visage d'Eren le lui rappelait chaque jour un peu plus.

« Ne sois pas une gamine Joséphine, Shiganshina est en ruine, et rien ne sera plus jamais comme avant, tu dois l'accepter », ajouta Elise en se dirigeant vers la fenêtre de sa démarche claudicante.

Jo serra les poings.

Elise et elle avait toujours eu des divergences d'opinion, mais elle avait du mal à croire que la personne qui se tenait devant elle était la femme qui l'avait élevé.

Non, elle ne gagnera pas cette fois, elle devait lui faire mal elle aussi, mal comme elle le faisait à chaque fois.

« Tu sais, j'ai toujours cru que ce qui pouvait m'arriver de pire c'était de finir mes jours à Manara, dans l'orphelinat, mais tu avais raison, les choses ont changé. Ce que je crains le plus aujourd'hui c'est de finir comme toi, je préférerais crever plutôt que de te ressembler ».

Elise lui tournait le dos, elle ne pouvait donc pas voir sa réaction mais c'était inutile. Pour ressentir quoi ce soit il fallait posséder un cœur, et Elise n'était qu'un bloc de glace à forme humaine.

C'était elle, l'idiote sentimentale qui pleurait, mais ça n'avait aucune importance maintenant.

« Émancipe-moi », ajouta-t-elle en essuyant les larme sur ses joues. « Il ne reste que quelque mois avant mon dix-septième anniversaire, alors un peu plus ou un peu… »

« C'est d'accord » la coupa Elise en revenant vers elle. « Cependant, j'ai deux conditions : tu devras partir dès ce soir, immédiatement, sans que les enfants ne te voit ».

Jo dût lutter contre tous ses instincts pour ne pas montrer à quel point cette première condition la révoltait.

« Et la deuxième ? »

« Si tu franchis les portes de ce couvent, tu ne reviendras plus jamais ».

La blonde émit un rictus :

« Ce n'est pas une condition mais une évidence ».

Elle prit une feuille et un crayon sur le bureau de sa tutrice et quitta la pièce sans lui accorder un regard, sans la moindre hésitation.


Installée sur le dos de sa jument, Jo avançait lentement dans les rues de Trost, la mine abattue.

Elle avait quitté le couvent en femme libre, ce qu'elle avait toujours souhaité et elle ne regrettait rien. Seulement, ce n'était pas comme ça que les choses auraient dû se passer.

« Milo et les autres vont m'en vouloir à mort » soupira-t-elle, sa jument hennit comme pour acquiescer. « Mais quand ils liront la lettre ils comprendront…enfin je l'espère ».

La nuit était tombée et Jo commençait à avoir froid. Suivant les exigences d'Elise, elle était partie sans prendre rien d'autre que ce qu'elle avait sur le dos.

« J'espère que tu t'es bien rempli la panse aujourd'hui ma belle, parce qu'à partir de demain, c'est régime » dit-elle en jetant un œil aux quelques piécettes dans son porte-monnaie. Ils avaient tous juste de quoi finir la semaine. Comment allait-elle faire ?

La panique commençait à la gagner et quelque part dans sa tête la mise en garde d'Emilie raisonnait. Emilie…elle se demandait comment elle allait.

« Tu verras Licht, on s'en sortira », dit-elle avec entrain pour se rassurer. « Je te l'accorde, au début ce sera un peu difficile, on n'a pas d'argent, nul part où aller, sans oublier que je n'ai rien d'autre sur moi que cette robe… ».

Et surtout, elle était seule. Pour la première fois de sa vie, Jo ne pouvait compter sur personne d'autre qu'elle-même. Il n'y avait plus les précieux conseils d'Emilie pour la rassurer, ni l'ombre menaçante d'Elise pour lui dire ce qu'il fallait ou non faire, elle était seule. A cette idée, une boule se forma dans sa gorge et les larmes menaçaient d'inonder son visage.

« …mais ait confiance, je suis sure qu'on s'en sortira. A nous deux, rien ne pourra nous abattre ».

Le cheval hennit de plus belle.

« Mais non je ne pleure pas, c'est toi qui pleure » dit-elle en essuyant ses larmes entre deux éclats de rire. « Qu'est-ce que tu dirais si on commençait par le district d'Utopia, il parait que le nord est plutôt chouette en cette saison ».

Soudain, elle entendit un bruissement, un sifflement, comme quelque chose qui volait extrêmement vite avant de sentir une douleur lancinante au niveau de son bras.

« Aie ! Putain, ça fait mal ! » Gémit-elle en serrant son bras ruisselant de sang.

« Fais gaffe abruti, il faut la capturer vivante ! » cria une voix derrière elle.

Péniblement, Jo heurta avec ses talons les flancs de sa jument qui partit au galop.

Les nombreux bruits de sabots qu'elle entendait derrière elle ne lui disait rien qui vaille. Elle se retourna et aperçut une demi-douzaine de silhouettes encapuchonnées la poursuivre.

« Bordel c'est quoi ce cirque, qu'est-ce qu'ils me veulent ceux là ? ».

Elle tourna à gauche, à l'angle d'une ruelle, puis à droite. Il faisait sombre, elle ne connaissait pas bien les rues de Trost et pour couronner le tout, son bras blessé rendait le maniement des rênes extrêmement pénible.

Jo tourna encore à gauche et sentit soudain un poids derrière elle sur sa scelle. Mais avant qu'elle ait eu le temps de comprendre ce qu'il se passait, elle ressentit une violente douleur à l'arrière de sa tête et Licht freina brusquement sa course. Quelqu'un la tenait fermement entre ses bras pour ne pas qu'elle tombe :

« C'est bon on l'a. Mike et Nanaba, occupez-vous de faire diversion, moi je me charge de la ramener ».

« Compris ».

Les paupières lourdes, Jo tenta de distinguer le propriétaire de cette voix qui ne lui était pas étrangère, mais l'inconscience la happa, la plongeant dans un sommeil sans rêve.


Et oui, il était long celui-là!

On en apprend plus sur Elise, qui est un personnage important dans la fic, de même qu'Emilie et les enfants.

Mais le personnage le plus développé ici est sans doute Jo.

Beaucoup de scènes peuvent vous paraître inutiles mais elles sont importantes pour comprendre la psychologie du personnage.

La relation entre Levi et Jo est tendue et ça ne fait que commencer.

Prochain chapitre: Humanity's only hope