Chapitre 3 – octobre 1990
Fuis moi je te suis, suis moi je te fuis
-Qu'est-ce que tu fais là ?
Retenant un cri de surprise, je balançai un coussin de plume à la figure de Bonnie.
-Et toi ?, pestai-je avec humeur.
-Je viens voir ma super meilleure amie !, lança avec un grand sourire qui dévoila toutes ses dents.
Je fronçai les sourcils, pas dupe pour une Mornille. Un aveugle aurait pu voir qu'elle avait quelque chose derrière la tête, c'est pour dire !
-Et toi ?, enchaina-t-elle sans me laisser le temps d'en placer une.
-Je me repose.
Elle haussa un sourcil avant de me tendre un petit paquet emballé par du papier essuie-tout.
-C'est des muffins.
Affamée, je croquai dans une pâtisserie à pleine dents, répandant une multitude de miettes sur mes draps blancs et que Bonnie fit disparaitre d'un coup de baguette magique. Concentrée sur les gâteaux qu'elle m'avait apportés, je l'ignorai ostensiblement, craignant déjà une remontrance de sa part. Avec un peu de chance, elle partirait sans rien dire…
-À titre informatif, Gordon te cherche, finit-elle cependant par dire sur le ton de la conversation.
J'hochai la tête, tentant de dissiper tant bien que mal mon malaise.
-Il dit que tu l'évite, ajouta-t-elle et le changement d'intonation de sa voix me fit brusquement relever la tête.
-Pourquoi je l'éviterai ?, répondis-je avec automatisme.
-À toi de me le dire.
Elle s'installa un peu plus confortablement sur mon lit et croisa les bras, signe qu'elle n'en démordrait pas avant d'avoir obtenue ce qu'elle voulait et, pendant quelques secondes, je l'observai, admirative. J'aurai pu vendre mon amour-propre en échange de ne serait-ce qu'un dixième du caractère affirmé de Bonnie.
-J'ai peur, murmurai-je finalement, comprenant qu'il était inutile de fuir cette discussion.
Bonnie haussa un sourcil, me faisant comprendre que c'était exactement la réponse à laquelle elle s'attendait et qu'elle en voulait une explication afin d'être pleinement satisfaite.
-J-je sais pas, marmonnai-je en réponse à sa question silencieuse.
Inconsciemment, je triturai le papier essuie-tout entre mes doigts, le réduisant en charpie.
-Je veux dire… c'est allé trop vite, enfin… je sais pas… je sais pas ce que je ressens pour… pour lui…
Le papier essuie-tout disparu de mon champ de vision, remplacé par les mains hâlées de Bonnie.
-Tu ne sais pas si tu as toujours des sentiments pour lui ou si ce sont les souvenirs que tu as vécu avec lui que tu veux revivre, c'est ça ?, murmura-t-elle d'une voix douce.
J'hochai la tête, piteuse, avant de renifler bruyamment.
-Tu devrais laisser les choses se faire, tu sais, ajouta-t-elle au bout d'un moment. Le temps te dira bien ce que tu ressens vraiment.
-Quand il sera trop tard, évidement, bougonnai-je.
Si je m'étais déjà fin à notre relation, Gordon souffrirait, pensant que je me jouais de lui. Si je laissais trainer les choses, jusqu'à être enfin sûre de la non existence de mes sentiments, il souffrirait aussi. Si je ne disais rien jusqu'à je-ne-sais-quand, il finirait par souffrir quand même et moi par la même occasion. Dans le meilleur des scénarios, mes sentiments étaient réels. La probabilité était faible. Mais, le fait que la chance pour que les choses se passent ainsi soit si mince devait-il nécessairement me pousser à tout arrêter avant d'en arriver là ?
Je secouai la tête dans une veine tentative de chasser mes pensées. Où était donc notre happily ever after ?
-Laisse les choses se faire, répéta Bonnie. Peu importe le nombre de scénarios possible, tu ne peux pas tous les imaginer et encore moins prédire celui qui se réalisera. Ce n'est pas sain de vivre dans le passé, mais ce n'est non plus raisonnable de vivre dans le futur.
-C'est ma meilleure amie ou la future psychomage qui parle ? Moi qui croyais que tu voulais être magizoologiste…
Elle éclata de rire avant de me faire basculer sur le lit et de se vautrer sur moi, et je joignis mon rire au sien.
-C'est trois galions la consultation d'ailleurs !, lança-t-elle à bout de souffle, mon coude s'enfonçant dans son estomac. Finis les consult' gratu- AÏE !
Je poussai un hurlement de surprise en entendant la porte du dortoir s'ouvrir à la volée et donnai sans faire exprès un coup de genoux dans le tibia de Bonnie qui roula hors du lit jusqu'à s'écrouler par terre, serrant sa jambe contre elle. Rachel se tenait dans l'encadrement de la porte, penchée vers le sol.
-Qu'est-ce vous faîtes ?, s'exclama-t-elle avec difficulté et je réalisai alors qu'elle tentait de reprendre son souffle. Ça fait dix minutes que je vous cherche, on va être en retard en astronomie !
-Hein ?
Rachel me lança un regard houleux, tandis que Bonnie se relevait douloureusement de sa chute sur le plancher et tentait à présent de rejoindre son lit sur lequel était posé son sac de cours.
-T'as vendu tes derniers neurones à un veracrasse ou quoi ? On est EN RETARD !
Surprise par le ton qu'elle prenait, j'enfilai rapidement ma cape par-dessus mon pyjama à cœur que j'avais revêtu plus tôt dans la soirée, jetai des affaires au pif dans mon sac et chaussai la première paire à me tomber sous la main. Bientôt, côte à côte, Bonnie et moi faisions face à Rachel qui nous fixait, les mains sur les hanches, tapant du pied sur le sol. Tout c'était déroulé sans un bruit – hormis les gargouilles de douleur de Bonnie.
-Je peux émettre une protestation ?, demandai-je d'une petite voix, en levant la main.
-Non, râla Rachel en nous saisissant par le bras. Il fallait penser à ton sommeil avant de t'inscrire au cours. Et puis, ajouta-t-elle avec un regard sévère, si tu ne passais pas des soirées entières avec Gordon, tu pourrais dormir !
-Q-quoi ?, balbutiai-je, les yeux grands ouverts.
Pour toute réponse, elle nous tira brutalement hors du dortoir. Dévalant les escaliers à sa suite, nous fûmes reçues à l'entrée de la salle commune par Hodge qui annonça se faire un devoir de nous accompagner à travers le château.
-Arrête de m'éviter, rouspéta-t-il, après quelques minutes de marche.
Plongé dans l'obscurité, le château semblait lugubre, inhospitalier. Quelques torches, qui s'allumaient sur notre passage, éclairaient faiblement les corridors. Un silence étrangement pesant régnait autour de nous, uniquement rompu par les protestations des tableaux réveillés par la lumière. Quelques fois, lorsque nous traversions le point de rencontre entre deux couloirs, un courant d'air glacial, comme venu d'outre-tombe, nous percutait de plein-fouet, me faisant frissonner. Inconsciemment, je marchais lourdement, comme si le claquement bruyant de mes semelles contre les dalles froides du château ferait disparaitre la profonde conviction qu'une multitude de paires d'yeux nous fixaient, cachés dans l'ombre, attendant le moment propice pour bondir hors de leur cachette et nous faire du mal.
J'avais peur.
Le noir nous entourant me semblait bien trop oppressant pour être inoffensif – ou même naturel.
-Si c'est encore au sujet du club, je t'ai déjà dit que j'étais désolée, marmonnai-je. Et je tiens à te rappeler que Rowle et Jugson ont séché aussi.
Devant nous, Bonnie et Rachel marchait côte à côte d'un même pas, en silence. Leur silhouette sombre ressortait bizarrement de la lumière vive qui s'échappait de la baguette de Bonnie, pâle contraste avec l'obscurité qui nous engloutissait, et qui guidait nos pas à travers le château.
-Je suis déjà allé les voir. Eux, au moins, n'ont pas évité la réunion pour aller batifoler dans les gradins du stade.
-Pardon ?, m'offusquai-je, sentant la pointe de reproche qui perçait dans la voix d'Hodge. Je suis tombée sur Gordon par hasard !
-Charlie m'a tout raconté, Moïra, inutile de mentir.
-Mais…
-Tu pourrais être honnête, c'est la moindre des choses ?
-Ah oui ? Parce que tu préfères croire un imbécile qui faisait le guignol sur son balai plutôt que la principale intéressée ?
Hodge ne répondit pas immédiatement. Momentanément devenu muet, il ouvrait et fermait la bouche sans qu'aucun son n'en sorte.
Arrivés en bas de la Tour de Gryffondor, nous bifurquâmes en direction de celle d'astronomie. Brisant le silence, un chat miaula sinistrement. L'animal au pelage sombre, devenu argenté sous le clair de lune, se léchait calmement la patte. Assis au milieu de la cour pavée, il interrompit son geste en nous apercevant pénétrer son lieu de quiétude, et son regard perçant nous suivi jusqu'à être hors de vu. Frissonnante, je croisai les bras, rentrant la tête dans les épaules. Quelle idée avais-je eu de rester en pyjama ? Sur mon épaule, mon sac pesait lourd.
-L'observation va être vite terminée avec une lune pareille, marmonna Bonnie, tandis que nous dépassions une immense fenêtre vitrée qui laissait se déverser dans le corridor la douce et froide lumière de l'astre.
J'hochai vaguement la tête, consciente que, devant moi, elle n'était pas en mesure de voir mon signe d'assentiment.
Hodge ne parla plus du trajet. Marmonnant dans sa barbe, son attention était fixée sur un petit bout de parchemin froissé qu'il tenait entre ses mains noueuses.
Rusard nous attendait en bas de la Tour d'astronomie.
Sa silhouette courbée se détachait du halo de lumière créé par la torche derrière lui. Son horrible chatte à ses pieds, un sourire mauvais tordit son visage beigné d'ombre lorsqu'il nous vit arriver, comme s'il savait parfaitement qu'il allait pouvoir distribuer des heures de détention ici et là.
-Tiens, tiens, tiens…, grogna-t-il avec ce qui semblait être toute la satisfaction dont il était capable. Mais qu'avons-nous là ?
-Des élèves qui vont en cours d'astronomie, répliqua presque aussitôt Bonnie.
S'arrêtant devant le concierge, elle se redressa, les épaules en arrière, et tâcha de mettre en évidence l'insigne de préfète qui brillait sur son chemisier blanc. La torche, dont la lumière vint se refléter dans le petit objet brillant, aveugla momentanément Rusard qui recula de quelque pas, une affreuse grimace ayant remplacé son sourire tordu.
-Vous, peut-être, grinça-t-il. Mais lui…
Il désigna Hodge – qui se tenait en retrait, les mains jointes dans le dos – d'un doigt crochu. A ses pieds, son chat feula d'un air mauvais.
-Lui, il n'a pas cours, continua le concierge avec contentement.
-J'accompagnais ces dames afin qu'il ne leur arrive rien, répliqua Hodge d'une voix galante trop exagérée pour paraitre naturelle.
A l'unisson, Rachel et Bonnie lui lancèrent un regard mauvais, et Rusard, tout à son habitude, retroussa ses lèvres, laissant apparaître une rangée de dents sales et mal entretenues, l'air de pleinement se satisfaire de la situation.
Bien que je ne doutasse pas de la capacité de mes amies à faire face à un quelconque danger, ou même de la mienne, et bien que je ne l'aurai admis pour rien au monde, j'étais heureuse qu'Hodge nous ait accompagné jusqu'ici. Bonnie, Rachel et moi-même aurions pu nous sortir de n'importe quelle situation problématique, dans la mesure où nous étions à Poudlard, mais d'une certaine manière l'imposante carrure d'Hodge me rassurait plus que nos baguettes.
-Qu'est-ce que vous faites en pyjama, Steinmann ?
-J-je… euh… je…
Mais déjà Rusard avait rapporté son intention sur Hodge, m'ignorant moi, mon pyjama à cœurs et mon envie d'être à des milliers de kilomètres de là.
- Pallavicino, vous m'accompagnez chez votre directrice de maison, susurra le concierge avec un sourire doucereux. Voilà trop longtemps que vous vous promenez en toute impunité dans le château la nuit. Si ça tenait qu'à moi, vous passeriez deux semaines pendu par les pouces dans les cachots… Dépêchez-vous !
Je sursautai, surprise par le brusque changement de ton. A mes côtés, Hodge s'activa brusquement. D'un geste rapide, il fourra quelque chose dans mes mains – son parchemin –, me fit un clin d'œil et, après avoir pris un air fataliste, suivit le concierge qui déjà s'enfonçait dans la nuit, sa lanterne se balançant au rythme saccadé de ses pas, sa chatte trottinant à ses côtés.
-C'est quoi ?
J'haussai les épaules pour toute réponse. Le petit bout de parchemin remis par Hodge ressemblait à une liste.
-Lunettes (3), lentilles grossissantes (6), oculaires (13), filtres lunaires (7), autres filtres (7)…, lus-je à voix haute. Hodge fait l'inventaire du matériel de Sinistra ou quoi ?
-Laisse tomber, souffla Bonnie, les yeux au ciel. Hodge a la capacité intellectuelle d'un strangulot amputé du bulbe.
L'ascension de la Tour d'astronomie se fit en silence.
Les six Serdaigle et les quatre Poufsouffle qui suivaient le cours d'astronomie étaient déjà là, s'affairant autour de leur télescope, ajustant les réglages. Les autres avaient laissé tomber la matière après leurs résultats de B.U.S.E., probablement trop catastrophiques pour leur permettre de continuer.
-Allons, pressez le pas, vous êtes en retard !
Le professeur Sinistra, coiffée de son habituel chapeau à bords immenses, nous accueilli avec précipitation, une quantité d'objets plus divers les uns que les autres dans les bras.
-Ah, vous voilà également !, s'exclama-t-elle en regardant un point dernière nous. Bien, très bien, prenez votre matériel et installez-vous de ce côté-là. Pendant que vos camarades cartographient la lune, vous allez étudier la constellation du Scorpion et ce qu'il s'y cache.
Elle fit quelques pas, sembla se souvenir de quelque chose.
-Sortez vos devoirs de la semaine dernière pendant que je range tout ceci, je passerai vérifier pendant que vous installez votre télescope.
Et sans plus de cérémonie, elle nous tourna le dos.
Fourrant le papier qu'Hodge m'avait donné plus tôt dans une des poches de ma cape, je m'affairais à préparer le nécessaire à l'observation céleste de la soirée lorsqu'une chose non identifiée rentra en collision avec mon épaule, me faisant perdre l'équilibre.
-Tu viens de te réveiller ou quoi, Steinmann ?, lança méchamment une voix grave, quelque part derrière moi.
La voix en question se révéla appartenir à Joscelin Travers qui, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, me regardait d'un œil mauvais. Cachant ma manche de pyjama – qui dépassait – sous celle de ma cape, je l'ignorai ostensiblement, prête à le contourner, quand il posa une main ferme et puissante sur mon épaule, m'empêchant de continuer dans ma fuite.
Tentant de calmer les battements irréguliers de mon cœur, je plantai fermement mon regard dans le sien – ou du moins essayai. Il était trop grand, me bloquait la vue. Où était Bonnie et Rachel lorsque j'avais besoin d'elles ?
-Tu comptes me racketter aussi ?, lançai-je d'une voix plus tremblante que je ne l'aurai voulu au géant qui me faisait face.
Un éclair de surprise traversa son visage et, pendant quelques secondes, il me fixa avec étonnement – se demandant probablement si j'avais un verre dans le nez ou si mes capacités intellectuelles étaient naturellement faibles –, avant qu'un air sombre ne vienne voiler son visage carré à nouveau.
-Pourquoi quelqu'un de mon rang voudrait racketter quelqu'un comme… toi ?, grogna-t-il avec l'air de celui-ci qui perdait son temps. Il faut qu'on parle, toi et moi, crut-il bon d'ajouter, voyant que je ne disais toujours rien.
Ce fut à mon tour d'être surprise. Joscelin Travers ne m'adressait jamais la parole, hormis peut-être pour se payer ma tête lorsque l'occasion se présentait.
-De ta copine, plus précisément.
-Ma copine, répétai-je. Ma copine… quelle copine ?
-Les gênes de ton Moldu de géniteur auraient-ils détruit le peu de réflexion dont tu aurais pu être capable, Steinmann ?
Sans me laisser le temps de répondre, il se pencha en avant, tendant le bras pour attraper ce qu'il venait chercher sur l'étagère derrière moi. Le visage à quelques centimètres à peine de son épaule aussi épaisse que le tronc d'un chêne, je m'étais figée, incapable du moindre mouvement. Le moindre son que je tentais d'émettre se coinçait dans ma gorge et je dû y mettre toute ma volonté pour réussir à contrôler ma respiration.
Il sentait l'eau de Cologne. L'odeur me chatouilla les narines, manquant de peu de me faire éternuer.
Qu'aurait dit un observateur extérieur à la scène ? Je priais intérieurement pour qu'il s'écarte le plus rapidement possible, ne sachant pas quoi, de la gène ou de la peur, rendait mon pauvre cœur aussi instable.
-Je parle de ta copine qui tourne autour de Selwyn, murmura-t-il, et son souffle chaud chatouilla mon oreille.
Pendant ce qui me parut une éternité, il trifouilla quelque chose dans mon dos, sans semblait se rendre compte de la proximité dont il faisait preuve. Lorsqu'enfin il se redressa – et se recula d'un pas –, j'eu l'impression de sortir de l'orbite d'un objet dont j'avais dépendu malgré moi, inspirant une grande goulée d'air frais.
-Elle ne lui tourne pas autour, répondis-je finalement, retrouvant enfin l'usage de la parole.
-Pourquoi est-elle venue lui parler dimanche dernier, dans ce cas-là ?
J'haussai un sourcil.
-Pour entretenir le lien de profonde amitié unissant nos maisons ? Sérieusement, ajoutai-je précipitamment devant son regard sombre, il est lui-même venu lui parler. Dans tous les cas, en quoi ça te regarde ?
-Toi et tes… amis paraissiez trop excités pour que ce soit naturel, grogna-t-il.
Honteuse, je me rappelais notre comportement, quelques jours auparavant, dans la Grande Salle. Qu'avaient vu les Serpentard ?
-Rien à voir, balayai-je, peu désireuse de m'attarder sur la question. Et puis, pourquoi tu ne demandes pas à ce cher Selwyn ? Il me semble que c'est le principal intéressé.
Je réfléchi une poignée de secondes avant de me lancer :
-Tu devrais passer à l'infirmerie avant de rentrer te coucher. Qui sait quel genre d'infection tu as pu choper pour avoir respirer le même air que moi pendant… quoi ? Cinq minutes ?
Je filai sans demander mon reste.
Bonnie et Rachel avaient déjà fini d'installer leur matériel et dialoguaient à présent avec Sinistra, qui coupa net la conversation en me voyant arriver.
-Miss Steinmann, dit-elle de sa voix forte. Puis-je avoir votre devoir ?
Sortant de mon sac un parchemin sur lequel j'avais cartographié le système solaire, je lui tendis avant de m'affairer autour de mon télescope.
-Bon travail, l'entendis-je murmurer. L'échelle est respectée, beaucoup de détails qui n'alourdissent cependant pas votre carte… Mais peu original. Vous vous cantonnez au basique. L'univers regorge de systèmes planétaires, pourquoi avoir choisis le nôtre ? Votre travail est excellent, certes, mais il ne vous demandait pas plus de recherches que cela. J'attends mieux de votre part, la prochaine fois.
Et elle tourna les talons.
Je lançai un regard vide de compréhension à Bonnie, ahurie.
-Mon travail est trop parfait pour être vraiment parfait, c'est ça ?
Elle haussa les épaules.
-Laisse tomber, tu sais que Sinistra est pointilleuse.
Concentrée, elle retourna à son observation.
Le cours fut interminable. Incapable de fixer mon attention plus de trente secondes sur mon observation de la constellation du Scorpion, dont la queue disparaissait sous l'horizon, mon regard papillonnait contre ma volonté en direction du petit groupe de Serpentard – dont aucun de ses membres ne me prêtait la moindre attention (pourquoi l'auraient-ils fait ?) – à Sinistra qui allait de groupe en groupe, vérifiant l'avancé de chacun. Jetant des coups d'œil régulier au parchemin de Rachel, qui y répondait par des regards noirs, je tentai vainement de garder le fil du cours.
Lorsqu'enfin Sinistra nous libéra, annonçant un essai de trois parchemins minimums sur les lunes de Jupiter à rendre la semaine suivante, je dormais sur place. Incapable de quoi que ce soit, je suivis Bonnie et Rachel, mettant un pied devant l'autre mécaniquement. Je m'effondrai sur mon lit aussitôt arrivée.
Le lendemain matin fut pluvieux. Épuisée, je me trainai avec difficulté dans les couloirs, Esther et Logan à mes côtés.
-J'avais pris le système Alpha Centauri, répondit ce dernier à la question que je venais de lui poser. Ce n'est pas le système le plus loin mais on ne l'a jamais étudié en cours, alors que je me suis dit que ça serait… euh…
-… mieux que le système solaire, maugréai-je.
-Euh… oui ?
Il parut gêné.
-Mais je ne saisis pas !, m'exclamai-je. Comment vous faites pour être aussi doués en astronomie ?, demandai-je en me tournant vers Esther qui venait de déblatérer pendant dix bonnes minutes le gros de son essai sur les lunes de Jupiter.
-On ne se cantonne pas aux cours, répliqua-t-elle comme si ça tombait sous le sens. On étudie et on approfondie le cours à la bibliothèque, ET…
Elle haussa la voix, couvrant mon faible « moi aussi ».
-On fait d'autres observations que celles en cours.
-Sur la Tour d'astronomie ? (elle hocha la tête) Mais je croyais qu'elle était interdite d'accès en dehors des cours ?
Esther me lança un sourire coupable, réajustant ses lunettes sur son nez avec l'air de quelqu'un venant d'avouer un crime grave.
-Un simple sortilège de déverrouillage suffit à ouvrir la grille, dit Logan, répondant à ma question muette. Et je doute que qui ce soit nous tienne rigueur de vouloir nous éduquer. T'es arrivée, ajouta-t-il alors que nous nous arrêtions devant la porte fermée de la salle de métamorphose. Nous, on file à la bibliothèque. A plus !
Je les saluai alors qu'ils continuaient leur chemin. Me tournant vers l'énorme porte en bois, je frappai trois coups avant de l'entrebâiller. La tête passée entre les deux panneaux de bois, je survolai la salle de classe du regard. Elle était vide. Assisse derrière son bureau, le professeur McGonagall me lança un regard perçant par-dessus ses lunettes.
-Entrez, Miss Steinmann.
La porte se referma dans un bruit sourd alors que sonnait huit heure. Mal à l'aise, je m'assis sur la chaise que McGonagall avait installée de l'autre côté de son bureau.
Son visage ridé à moitié levé vers moi, ses yeux parcouraient à toute vitesse le parchemin qu'elle tenait d'une main ferme.
-Vos résultats sont toujours très correct, commença-t-elle en plantant son regard dans le mien. Votre sixième année a été dans la continuité de vos résultats de B.U.S.E. Souhaitez-vous toujours intégrer l'internat de Saint-Mangouste après vos A.S.P.I.C ?
-Euh o-oui, bredouillai-je en tentant tant bien que mal de soutenir son regard.
-Bien, vous en êtes capable, affirma-t-elle. J'imagine qu'ils vous ont déjà communiqué les notes requises ?
J'hochai la tête, toujours concentrée à garder mes yeux fixés dans les siens.
-Je note tout de même une légère baisse en botanique. Je doute que Sainte-Mangouste vous accepte avec seulement un Acceptable dans cette matière.
Nouvel hochement de tête de ma part. Son regard se fit plus perçant alors que je tentais difficilement de garder mes yeux plantés dans les siens, ne saisissant qu'un mot sur deux.
-Vous êtes une très bonne élève, Miss Steinmann, vous allez y arriver. Si vous n'avez pas de question…
Secouant frénétiquement la tête de gauche à droite, je me relevai précipitamment, prête à prendre congés.
-Miss Steinmann, me rappela cependant McGonagall alors que je m'apprêtai à sortir de sa salle de classe.
Je tournai la tête vers elle. Elle n'avait pas bougé mais son visage me sembla soudain plus aimable, moins crispé.
-Affirmez-vous un peu plus, lança-t-elle avec ce qui semblait être un sourire bienveillant, ou cela vous portera préjudice dans le futur.
Elle se tut un instant, semblant réfléchir, et lorsqu'elle reprit la parole, son ton avait reprit sa dureté habituelle.
-J'ai ouïe dire que vos camarades organisaient une petite fête dans la salle commune pour Halloween, samedi soir. Je sais que vous êtes raisonnable, alors tachez de faire en sorte qu'il n'y ai pas de débordement, où je me verrais l'obligation de sévir. Je vous fais confiance.
-O-oui, professeur. Au revoir, professeur.
Sortant rapidement de la salle, j'entendis tout de même un bref « au revoir, Miss Steinmann » avant de claquer la porte dans un grand bruit.
Réajustant mon écharpe autour de mon cou, je regardai ma montre. L'échange avait duré à peine plus de cinq minutes. Il me fallait à présent occuper les cinquante prochaines minutes, avant le cours de sortilèges. Bien décidée à mettre en œuvre les conseils d'Esther, je prie le chemin de la bibliothèque.
Contrairement au début de semaine, la fin passa à une vitesse effroyable et c'est avec une énergie toute neuve que je prie place aux cotés de Bonnie dans la Grande Salle, le soir d'Halloween. Pour marquer l'événement, une centaine de citrouilles flottaient dans les aires, côtoyant les habituelles bougies qui répandaient leur douce lueur orangée sur les quatre tables. Le professeur Flitwick, avec l'aide du directeur, avaient fait en sorte qu'une musique macabre retentisse de tous les côtés, créant un bourdonnement intempestif dans les oreilles de quiconque avait le malheur de faire trois pas dans la Grande Salle.
-Qui doit venir ce soir ?, demandai-je d'une voix forte à Bonnie qui fronça les sourcils en se penchant vers moi.
-Qui doit… Ah !, s'écria-t-elle, comprenant ce que je venais de dire.
Elle se tût quelques secondes, les sourcils toujours froncés mais cette fois-ci dans un effort de réflexion.
-Pas grand monde chez les Serdaigle, répondit-elle en tentant de couvrir la musique de sa voix claire. Les septièmes et cinquièmes années préfèrent réviser, mais Esther, Kurt et Logan m'ont juré qu'ils viendraient avec quelques sixièmes années. Les Poufsouffle devraient être plus nombreux, normalement…
Elle se plongea dans le silence, manifestement en pleine réflexion.
Aucune de nous ne mentionna les Serpentard, et pour cause ! Personne n'aurait songé à les inviter et quand bien même l'idée aurait traversé les méandres d'un cerveau en décomposition, les serpents n'auraient jamais accepté de mettre ne serait-ce qu'un seul pied dans une fête organisée par les Gryffondor. Dans tous les cas, je préférais me noyer dans le lac aux côtés du calamar géant que de danser avec un Serpentard. Il en allait de ma santé mentale. Je n'avais rien contre leur maison en soi – hormis peut-être la participation assidue de ses membres à des actes pas jolis-jolis – mais la tradition voulait que la rivalité, qui tenait plus de la guerre ouverte, Gryffondor/Serpentard s'entretienne avec les années et je m'efforçais quotidiennement d'apporter ma pierre à l'édifice et ce, malgré ma peur panique de la confrontation.
Revenant à la réalité, mes yeux se posèrent sur Rachel qui, assise en face de nous, semblait attendre une réponse avec impatience.
-Oui ?
La voix de Bonnie fut couverte par la musique mais Rachel compris que nous n'avions rien entendu à ce qu'elle avait pu dire auparavant. Se penchant par-dessus la table, elle évita de peu que ses cheveux ne trempent dans la soupe de potiron et nous cria presque dessus :
-VOUS ALLEZ VOUS DÉGUISER EN QUOI ?
L'appel du professeur McGonagall, qui demandait le silence afin de permettre au directeur de déblatérer un discours plus loufoque que les précédents, nous épargna de nous user à nouveau les cordes vocales pour couvrir la musique. Alors qu'il se lançait dans un monologue sans queue ni tête sur l'histoire particulière des citrouilles qui nous surplombaient, Rachel se pencha un peu plus dans notre direction.
-Gordon et moi faisons Bonnie et Clyde, chuchotai-je pour ne pas déranger ceux qui auraient voulu écouter le flot de paroles qui sortait de la bouche du directeur. Un couple de Moldu meurtriers, ajoutai-je en voyant l'air perdu des jumeaux St John qui venaient de s'installer discrètement à nos côtés.
-Et moi, en troll, ajouta Bonnie sur le ton de la conversation. Enfin, en troll miniature.
-C'est chouette, commenta Rachel d'un air songeur. Moi, je pensais me déguiser en elfe de maison mais Charlie m'a dit que ce ne serait pas très respectueux, alors j'ai opté pour un déguisement du Baron Sanglant.
-Hein ?
Bonnie semblait abasourdie.
-Je vais me déguiser en Baron Sanglant, répéta Rachel, comme si elle avait affaire à un enfant de trois jours.
-C'est glauque, marmonnai-je.
-Flippant, renchérirent les jumeaux d'une même voix.
L'idée plus que le déguisement en lui-même, hélas.
Bonnie ne répliqua rien, plissant les yeux, avant de se tourner vers ses derniers.
-Et vous ?
Ils haussèrent les sourcils à l'unisson, l'air faussement mystérieux.
-Surpriiiise…
-Oh, je vous en prie, lançai-je en me servant une troisième part de tarte à la mélasse. Tout le monde sait que vous comptez vous déguiser en détraqueurs.
-Tu as peur qu'on aspire ton âme, Steinmann ?, rétorqua Niels, un sourire en coin.
Me gardant de répondre, j'enfournai une pleine fourchette de tarte.
-Et Hodge ?
-En clown, répondit automatiquement Bonnie.
-Ah, il vient au naturel ?
Je pouffai instinctivement, m'étouffant par la même occasion. Un morceau coincé en travers de la gorge, le reste de la tarte toujours dans ma bouche, j'essayais en vain de reprendre une respiration normale sans envoyer ce que je tentais d'avaler au visage de Rachel qui me fixait d'un air compatissant. Au bord des larmes, j'avalai d'une traite le gobelet de jus de citrouille que me tendait Nataniel.
-Continue de manger, ordonna Bonnie en me tapotant distraitement le dos. Ta tolérance à l'alcool est semblable à celle d'un botruc, ajouta-t-elle devant mon regard vide. Je doute que Gordon veuille passer la soirée à faire le baby-sitter et McGonagall va t'étriper si tu vomis sur la tapisserie de la salle commune.
-Eh ! J'ai jamais vomis sur la tapisserie !, m'exclamai-je, outrée par son insinuation.
-Non, c'est vrai, admit ma meilleure amie en me resservant une part de tarte, et que ça ne commence pas aujourd'hui. Manges !, s'exclama-t-elle en voyant mon regard noir.
Obéissante, je tâchai d'avaler l'énorme part de tarte malgré mon manque d'appétit pour une nouvelle assiette.
-Hodge aura fini de préparer la salle commune quand le banquet sera terminé ?
-Mais oui, William et Darrel l'aide. Et on lui a filé un coup de baguette avant de venir.
-C'est bien ce qui m'inquiète, grinça Bonnie en plissant les yeux, son regard faisant des aller-retours entre les jumeaux.
-Vous avez apporté beaucoup d'alcools ?, couinai-je d'une petite voix. McGonagall veut que nous soyons responsables !, ajoutai-je précipitamment en voyant Niels me lancer un regard étrange.
-Moins tu en sais, mieux tu te porteras, affirma-t-il avec un sourire qui annonçait les problèmes.
-Oh, par Merlin ! Qu'est-ce que vous avez fait ?
-Rien qui ne compromettra ta place de favorite dans le cœur de McGo, affirma Nataniel.
-Ni qui ne nous fera perdre de point, crut bon d'ajouter Niels, voyant le regard houleux que Bonnie posait sur eux.
-Super, ça s'annonce grandiose…
-On devrait y aller, d'ailleurs, commenta Bonnie en jetant un coup d'œil à sa montre alors que Dumbledore achevait son discours. Ou on n'aura jamais le temps de se préparer.
-Allez-y, je vous rejoins après, lança Rachel alors que nous nous levions à l'unisson. Je vais donner à Esther son cadeau d'anniversaire d'abord.
Nous nous séparâmes à l'entrée de la Grande Salle, Rachel se dirigeant vers la table des Serdaigle tandis que Bonnie et moi nous enfoncions dans l'obscurité qui baignait le hall. Là aussi, d'autres citrouilles flottaient dans les airs, éclairant faiblement l'endroit d'une douce lueur lugubre. Certains élèves s'étaient déjà déguisés – un calamar miniature se disputait avec un vampire dans un recoin sombre du corridor – et même si quelques étudiants n'avaient pas joué le jeu (ou pas encore), la plupart étaient méconnaissables.
La monté du grand escalier se fit sous les caquètements lugubres de Peeves qui connaissait parfaitement mon aversion pour ce genre de chose. L'esprit frappeur du château savait depuis toujours à quel point j'étais peureuse et même s'il ne l'avait jamais révélé à qui que ce soit pour je ne savais trop quelle raison, il était toujours prêt à s'en servir contre moi, que ce soit pour me faire chanter ou, comme ce soir, me faire peur. Bonnie ne chercha pas le moins du monde à le réprimander : le Baron Sanglant se fichait bien de Peeves le soir d'Halloween et l'effet que le peu d'autorité des préfets pouvaient avoir sur lui ne valait pas la peine d'hausser le ton contre l'esprit frappeur.
Dans la salle commune, William Elton et Darrel Ball aidaient Hodge à finaliser les détails de la soirée. Tout comme Charlie, ils faisaient partie de l'équipe de Quidditch de notre maison et, même si je ne les fréquentais pas outre mesure, je les avais toujours trouvé gentils.
-Où est l'alcool ?, demanda Bonnie, aussitôt les deux pieds dans le refuge des rouge et or.
-Y'en a pas, répliqua Hodge avec le peu de sérieux dont il était capable.
-J'espère que vous n'avez pas mélangé la bierraubeurre au jus de citrouille ?
Hodge me lança un regard plus horrifié que s'il avait fait face à une araignée de trois mètres.
-Ca va pas la tête ?, s'affola-t-il. Je croyais que tu avais de meilleurs goûts que ça, Mo' ! Les jumeaux l'ont coupé avec du Whisky Pur Feu, un vrai délice…
-Quoi ?, couinai-je, paniquant à mon tour. Si McGo l'apprend…
-Elle va rien apprendre du tout, décréta alors Bonnie en se saisissant de mon poignet, me tirant derrière elle dans le escaliers de pierre. Elle va finir de manger, comme d'habitude, et elle va faire sa ronde jusqu'à 22h30, comme d'habitude, avant d'aller se coucher, comme d'habitude ! Respire, Mo' !, ajouta-t-elle en voyant mon visage.
-Depuis quand tu transgresses le règlement, toi, d'abord ?, répliquai-je avec humeur.
Si même la préfète la plus sensée de Poudlard se mettait à enfreindre les règles !
Bonnie roula des yeux.
-C'est pas la première fois, soupira-t-elle, et si ça peut te consoler, dis-toi que Hodge et les jumeaux enfreignent le règlement, pas nous. On profite de leurs méfaits, c'est tout…
Je gémis, pas rassurée pour une Noise. Si notre directrice de maison se décidait à modifier sa routine nocturne et passait jeter un coup d'œil dans notre salle commune…
-Moïra, dit alors Bonnie en posant ses mains sur mes épaules, l'air mortellement sérieux et son déguisement de troll à moitié enfilé. Je sais que tu as toujours peur et que, même lorsque tu n'as pas peur tu as peur de ne pas avoir peur…
Je fronçai les sourcils, pas sûre de comprendre son raisonnement.
-Mais tu ne peux pas laisser la peur gagner, continua-t-elle, ignorant mon regard hagard. Je sais que c'est facile à dire comme ça, mais il n'y a aucune raison d'avoir peur tout le temps ! Essais de relativiser, dis-toi qu'il n'y a absolument rien de flippant dans une petite soirée entre amis !
Ma peur était tellement présente que je ne la ressentais plus comme une peur, en réalité. Je la voyais comme une fine araignée, patiente et vicieuse, qui m'enroulait de sa toile selon les situations et les personnes. Plus le stress m'envahissait et plus elle tissait, m'enfermant dans un étau serré, m'empêchant de bouger, de voir, de réfléchir… de respirer. Sa toile était fine, soyeuse, étouffante. Dans les moments de grandes paniques, c'était une chute sans fin. Je tombais, tel un poids mort, à travers l'univers, sans jamais réussir à m'arrêter. L'araignée était toujours là, tissant son voile aveuglant ou creusant un puit sans fond, et même lorsque je ne la voyais pas, son ombre me surplombait en permanence, me rappelant éternellement que la peur ne me quitterait jamais.
Je souris à Bonnie, masquant mon malaise.
-C'est vrai, je sais, je suis bête. Déguisons-nous avant d'être à la bourre, j'entends déjà Hodge faire la fête aux invités !
La petite soirée entre amis se révéla être une immense fête où le nombre de litres d'alcool devait probablement être supérieur à la quantité d'invités. Lorsque nous descendîmes des dortoirs, une dizaine d'élèves avaient déjà pris d'assaut les lieux, certains se goinfrant déjà pour inhiber les litres d'alcools que verraient prochainement leurs organes tandis que d'autres criaient presque pour se faire entendre par-dessus la musique magiquement amplifiée. Bonnie, dont le déguisement de troll entravait les mouvements, devait marcher en canard pour se déplacer sans tomber, rendant son accoutrement plus hilarant qu'effrayant. Hodge, non pas déguisé en clown mais en loup-garou, se tenait à coté du portrait de la Grosse Dame, accueillant chaque nouvel arrivant avec un air lugubre, tandis que les jumeaux – ou ceux que je devinais être les jumeaux – erraient dans la salle commune en lançant discrètement des sorts amusants à quiconque croisait leur chemin.
-Je vais m'asseoir deux minutes, grogna Bonnie lorsque nous arrivâmes enfin en bas des escaliers. Ou je vais vraiment finir par me casser la figure…
-Ca roule, ricanai-je. Je vais chercher deux-trois trucs au buffet et j'arrive…
Je la vis tituber – évitant de peu un premier année de notre maison à l'air hagard et dont l'immense araignée posé sur son crâne battait furieusement des pattes – et s'asseoir lourdement sur l'un des confortables canapés faisant face à l'immense cheminé.
Le buffet était somptueux. Outre les litres d'alcools inconnus qui remplissaient d'énormes citrouilles, une quantité faramineuse de gâteaux et amuse-bouche en tout genre recouvrait l'immense table que Hodge – et ses subalternes – avaient mit en place. Par je ne savais quel maléfice, les gobelets avaient été transformé de telle sorte à être en forme de crânes miniatures. Après en avoir remplis deux d'un liquide fumant à la couleur plus que douteuse, je pris une assiette vide et la remplis d'amuses bouches en tout genre avant de rejoindre Bonnie.
-Hodge s'est surpassé, siffla-t-elle en me remerciant. Il a soudoyé combien d'elfes pour faire des trucs pareils ?
-Va savoir, marmonnai-je avant de gober une pâtisserie entière d'un seul coup. Boi che foudai bien davoi où i bend son algool…
Ma meilleure amie leva les yeux au ciel, prête à me donner un coup derrière la tête, quand une immense boule noire et poilue cabriola par-dessus le dossier du canapé et s'interposa entre nous, m'arrachant un cris de frayeur.
-Tu fais une bien piètre tueuse, Moïra, me sermonna avec sérieux un loup-garou.
-T'as failli écraser la bouffe !, pestai-je en lui mettant sous le nez l'assiette qui se trouvait, quelques secondes auparavant, là où Hodge venait de poser ses deux fesses poilues.
Pas perturbé pour une mornille, il enfourna à son tour une pâtisserie avant de brandir devant lui une bouteille à moitié vide.
-Je vous sers ?
-Il est à peine neuf heure, rouspéta Bonnie qui, malgré ses écarts en soirée, ne se mettait pas minable avant même que le couvre-feu n'ait sonné.
-Moïra ?, questionna Hodge, comme si Bonnie n'avait jamais répondu.
A moitié à contre-cœur, je lui tendis mon crâne miniature qu'il s'empressa de remplir à nouveau.
-Clyde fait ses crimes en solo ?, s'enquit-il d'un ton goguenard, son regard s'étant fait plus malicieux.
-Il est en train d'éventrer ton piaf de malheur, répliquai-je sur le ton de conversation avant de siffler le verre qu'il venait de me servir.
Un éclair de peur traversa son regard – son hibou étant l'une des choses les plus précieuses à ses yeux – avant de se ressaisir. Derrière nous, un brouhaha s'éleva brusquement, alors qu'un groupe d'élèves franchissait le portrait de la salle commune.
-McGo n'en saura rien, tenta de me rassurer Bonnie, voyant mon regard alarmé.
-Il a invité la moitié du pays !, m'outrai-je, avec un geste vague pour la foule d'inconnus déguisés. Comment veux-tu qu'elle n'en sache rien ?
-T'exagère, Mo', s'exclama Hodge en roulant des yeux. Elle est très certainement déjà au courant, et si elle voulait venir nous coller jusqu'à la fin de nos jours, elle l'aurait déjà fait. McGo aussi a été jeune, tu sais…, ajouta-t-il d'un ton condescendant.
Je ricanai, imaginant sans peine notre professeur de métamorphose se prendre une cuite en douce dans notre salle commune. La chose était aussi improbable qu'un éclat d'intelligence dans le regard d'un scout à pétard mais n'en était pas moins drôle à visualiser.
-Je vais voir Rachel, lançai-je, tentant de me lever tant bien que mal du confortable canapé que nos paires de fesses avaient considérablement affaissé.
Mon verre dans une main – quand l'avais-je rempli ? – et un faux revolver dans l'autre, j'évitai de peu une chute monumentale en me prenant le pied dans l'un des tapis et parvins tant bien que mal jusqu'au buffet, traverser une foule d'êtres non identifiés et pour la plupart déjà ivres se révélant beaucoup plus compliqué qu'au premier abord.
-Joyeux… HALLOWEEEEN !, hurla une momie en collant brusquement son visage au mien, me faisant reculer de surprise.
-Mais ça va pas la tête, marmonnai-je dans ma barbe alors que l'individu en question se détournait déjà, criant sur quiconque avait le malheur de croiser sa route.
Consciente d'être rabat-joie malgré moi, je vidai à nouveau mon verre d'une traite dans l'espoir que l'alcool douteux des jumeaux me dériderait sûrement.
-Bon anniversaire !, criai-je à Esther, collant un baiser bruyant sur sa joue maquillée.
Elle tourna vers moi un regard ravi – dans la mesure où l'un de ses yeux pendouillait joyeusement hors de son orbite et qu'elle semblait sortir tout droit d'un cercueil – s'excusant de ne pas me serrer dans ses bras pour ne pas gâcher tout son déguisement.
-C'est super, ce que les jumeaux et Hodge ont fait !, gazouilla-t-elle de sa voix aigue qui n'allait pas avec son déguisement de zombie. Ils ont même mit des scorpions !, ajouta-t-elle en pointant l'une des bestioles noires qui arpentaient le buffet, slalomant entre les plats et les citrouilles remplis de boissons.
-Ils ont probablement fait ça plus pour se garder de la bouffe et s'empiffrer demain que pour la déco, remarqua Logan, un sourcil haussé.
Je ricanai devant son air blasé.
-Ils ont toujours quelque chose derrière la tête, de toutes façons, approuva la voix lointaine de Rachel.
Appuyée contre le buffet – sur lequel trois scorpions semblaient tout mettre en œuvre pour lui faire bouger ses deux fesses –, Rachel semblait à des kilomètres d'ici. Son déguisement du Baron Sanglant était beaucoup trop réaliste pour ne pas provoquer une seconde d'hésitation à quiconque la croisait, et, outre le fait qu'elle ne vole pas et se mêle à la fête, seuls ses yeux bleus permettaient de faire la différence avec l'original. Elle tenait un crâne miniature rempli dans une main et un amuse-bouche en forme d'araignée dans l'autre.
-J'ai entendu dire qu'ils avaient trouvé une sorte de carte du château qui montrerait là où se trouve tout le monde.
-Vas donc dire ça à Charlie, rétorqua Logan, remplissant à nouveau nos verres. Il parait qu'ils pervertissent ses frères plus qu'ils ne le sont déjà, c'est pour dire.
-Les deux petits qui ont rejoint notre équipe de Quidditch cette année ?, demandai-je, étonnée. Ils ont l'air sage, pourtant…
Logan haussa les épaules, me faisant comprendre que la composition de l'équipe de Quidditch de Gryffondor était le cadet de ses soucis.
-Je te dis juste ce que je sais. En tout cas, quand nous serons partis de Poudlard, Nat et Niels auront une relève.
-Ah non, gémit Esther qui semblait avoir du mal à tenir sur ses deux jambes sans tanguer de gauche à droite, ne parles pas d'après Poudlard ce soir ! C'est suffisamment angoissant comme ça…
-J'avoue, opinai-je avant de finir un nouveau verre.
-Toi, c'est sûr qu'on ne peut pas parler avenir avec toi ce soir, commenta-t-il, désabusé pour une raison inconnue. T'es sûre que Saint-Mangouste embauche des médicomages qui ne tiennent même pas debout ?
-Quoi ?!, m'offusquai-j alors. C'est Esther qui penche depuis tout à l'heure !
-Euh… Moïra ?, répliqua celle-ci d'une petite voix, et je dû plisser les yeux pour me concentrer sur ce qu'elle disait et mieux l'entendre. Je t'assure que la seule personne qui penche de tous les côtés, c'est toi…
-N'importe quoi, maugréai-je avant de me servir un nouveau verre et d'enfourner une araignée au chocolat noir au passage. 'Vais chercher Gordon, il devrait être déjà là depuis le temps…
Je pivotai sur moi-même, ignorant le buffet et les tapisseries qui faisaient de même. Quelle idée avait pût avoir Hodge pour ensorceler le mobilier ? Plusieurs silhouettes floues s'écartèrent en me voyant arriver sur elles et, balbutiant des remerciements probablement incohérents, je finis par sortir de la salle commune. L'air frais du couloir me frappa de plein fouet et, vacillante, je tentai quelques pas dans le couloir, l'image de Gordon en gros plan dans mon cerveau.
-Mo' !
Sursautant, je me retournai pour voir le Baron Sanglant franchir à son tour le portrait de la Grosse Dame.
-Qu'est-ce que… ?, commençais-je, l'index pointé sur lui.
-Tu vas où comme ça ?, cria le Baron en s'avançant vers moi. Je croyais que tu allais chercher Hodge !
-Je…
J'hésitai un instant, avant de me tapoter le menton de l'index. Quand étais-je devenue proche du Baron Sanglant au point qu'il soit au courant de ma vie sentimentale ?
-… devait… ramener des gens… de Poufsouffle et Serdaigle, articulai-je finalement avec lenteur.
Mon cœur s'emballa aussitôt. Qu'allait-il dire s'il se rendait compte qu'aucun élève de sa maison n'était invité à la soirée d'Halloween ? Pire, qu'allait-il faire ? Faire face aux farces effrayantes de Peeves était une chose, mais faire face au Baron Sanglant…
M'arrachant un hoquet de surprise, celui-ci passa un bras sous le mien avant de se mettre en marche. Par Merlin, non seulement le Baron Sanglant était au courant de mes histoires de cœur mais il y participait ?
-Je v-vous… préviens, menaçai-je d'une voix que j'espérais ferme, j-je suis… p-pas t-très portée sur… sur les f-fant...ômes ! Et… j'ai p-peur du noir…
