Chapitre 4 – novembre 1989
Faire face et garder la face
J'ouvris un œil avant de le refermer immédiatement. L'impression que je venais de sortir d'un coma de six mois était beaucoup trop forte pour que je puisse songer à autre chose qu'à la douleur lancinante qui me traversait le crâne. Où étais-je ? Quel jour étions-nous ? Par Merlin, quelles péripéties avaient bien pu se produire pour en arriver à l'instant T ?
Avec le peu de courage en ma possession, je tentai à nouveau d'ouvrir simultanément mes deux yeux, plus lentement que la première fois. La même douleur revint, m'arrachant un gémissement. Merlin, que s'était-il passé ? Sentant la panique monter en moi, j'essayai de me lever, en vain. Si ma tête était douloureuse au possible, mon corps semblait tout bonnement à peine me répondre et ma bouche… ma bouche était si sèche que le désert le plus aride ne lui aurait rien envié.
-Bois.
Je sursautai malgré moi. Quoi ?
Un filet glacé toucha mes lèvres et avec reconnaissance, j'entrouvris la bouche, accueillant le liquide vital avec une avidité désespérée. Ma position étant celle qu'elle était, il ne me fallut cependant guère de temps avant de m'étouffer et de tout recracher, manifestement au visage de quelqu'un, à l'entente du hurlement.
-Sérieusement, Moïra !, s'exclama une voix que je reconnu comme étant celle de Bonnie et qui m'arracha une grimace tant elle me résonna dans les oreilles.
-B-ba'don…
-Redresse-toi et bois, m'ordonna la voix de Bonnie, autoritaire.
Au son de sa voix, elle se trouvait quelque part à ma gauche. Ou bien était-ce ma droit ?
Ma vision plus nette que quelques minutes auparavant, je pus enfin poser un nom sur l'endroit où je me trouvais, le champ flou de couleurs chaudes étant en réalité le plafond de mon lit à baldaquin. De chaque côté, des mains sous mes aisselles me tirèrent avec force jusqu'à ce que je me retrouve à demi assise, enfoncée dans la pile conséquente de coussins sans laquelle j'étais incapable de dormir. Chacune assise d'un côté de mon lit, Bonnie et Rachel m'observait d'un air réprobateur.
-Mal au crâne, marmonnais-je d'une voix pâteuse en me saisissant du gobelet en or que me tendait Bonnie.
-Tu m'étonnes, répliqua cette dernière d'un ton réprobateur. Tu t'enfiles des verres d'alcool comme si c'était du jus de citrouille. À quoi tu t'attendais ?
-Je vis au jour le jour, grimaçai-je avec un pauvre sourire, je pense au lendemain quand on est au lendemain.
Bonnie ricana, dubitative.
-Toi ? Vivre au jour le jour ?
-Roooh, ça va, hein…
Plongeant mon nez dans le gobelet que Rachel venait de remplir à nouveau, je sentis mes amis échanger un regard éloquent au-dessus de ma tête.
-Tu… te souviens de ce qu'il s'est passé, hier soir ?, demanda Rachel, hésitante.
-Quoi ?, soufflai-je en relevant brusquement le nez pour dévisager tour à tour mes amies.
Ma nuque craqua douloureusement, m'envoyant une décharge de douleur à l'arrière du crâne, crâne qui me faisait déjà bien trop souffrir à mon gout.
-J'ai vomi ?!
-Étonnamment, non…
-Mais tu te souviens de quelque chose ou pas ?, me pressa Rachel, me secouant l'épaule par la même occasion.
-Mais je saaiis paas…
Pleurnichant, je m'enterrai sous l'un de mes énormes coussins, accueillant le peu d'obscurité avec soulagement. Ma tête me faisait souffrir, mon corps me faisait souffrir, réfléchir même me faisait souffrir… Je n'arrivais pas à me rappeler de quoi que ce soit et n'étais même pas sûre de vouloir me remémorer toutes les choses gênantes que j'avais bien pu faire ou dire.
-Commence par le moment où tu es allée voir Rachel, conseilla gentiment Bonnie en me tapotant le crâne à travers l'oreiller.
Ôtant le gros coussin de plume de mon visage, je clignais des yeux pour me réhabituer à la luminosité du dortoir avant de me creuser la cervelle.
-J'ai souhaité son anniversaire à Esther, réfléchi-je avec lenteur. Et puis… j'ai parlé avec Logan… à propos des frères de Charlie…
-Et ?, me pressa Rachel, impatiente.
Je lui lançai le regard le plus noir de mon répertoire tandis qu'une vague de douleur me submergeait à nouveau la tête. A peu de chose près, j'avais l'impression que le périph londonien en heure de pointe me passait sous le crâne et le lunatisme de Rachel n'y arrangeait rien. Comment étais-je censée me rappeler quoi que ce soit de la veille quand j'avais l'impression que la soirée s'était déroulée le siècle dernier et qu'une migraine intergalactique me labourait le crâne ?
-Je suis sortie chercher Gordon. Il devait faire le tour des salles communes pour récupérer les derniers invités. J'ai croisé le Baron Sanglant en sortant de la salle commune et-…
-Quoi ?
-C'était moi.
-Ben non.
-Pourquoi il aurait été là ?
-Mais c'était moi !
-Mais je te dis que non !
-Attendez un peu là…
-C'était pas elle !
-Mais puisque je te dis que c'était moi ! J'étais déguisée et toi tu avais tu avais probablement autant d'alcool que de sang dans les veines ! Le Baron Sanglant, c'était moi ! Et puis, tu crois franchement que le vrai Baron t'aurait aidé à chercher ton mec ?
Je me rembrunie, pas sûre d'apprécier ses insinuations.
-Après… Après, je me rappelle pas… Je suis pas sûre… Je crois que…
-Tu crois quoi ?
-Mo' ?
Je sentis le peu de chaleur quitter mon corps. Avais-je bien vu ce que je pensais avoir vu ? Ou était-ce l'alcool qui m'avait embué l'esprit et la vision ? Je n'avais même pas été en mesure de faire la différence entre Rachel et le Baron Sanglant. Oui, c'était ça. J'avais rêvé. Le verre de trop m'avait fait délirer. Après tout, les jumeaux et Hodge avaient probablement concocté des mélanges foireux et mon corps n'avait certainement pas très bien réagi, d'où les hallucinations.
-Moïra ?, répéta Bonnie, me ramenant à la réalité. Qu'est-ce que tu crois avoir vu ?
Ses sourcils étaient froncés et un pli soucieux barrait son front, signe de son inquiétude.
-Je crois que j'ai vu Gordon embrassait une fille, déclarai-je lentement d'une voix grave, détachant chaque syllabe comme si, moi-même, je peinais à comprendre mes propres paroles.
Fixant l'énorme coussin que je tenais entre mes mains, le silence me répondit. Ni Bonnie, ni Rachel ne sembla réagir.
-Tu es sûre ?, finit par dire Bonnie d'un ton prudent.
-Oui, ajouta Rachel d'un ton absent, avec ce que tu avais bu, après tout… les hallucinations…
-Vous n'étiez pas censées être ensemble ?
Mais oui ! Si Rachel m'avait accompagné à la recherche de Gordon, elle avait forcément vu quelque chose ! Elle devait bien savoir, elle, ce qu'il s'était passé, s'il s'agissait bien de ce que je croyais.
-On s'est séparé très vite, contredit-elle pourtant, et mon élan d'espoir disparu aussi vite qu'il était apparu. Moïra voulait vérifier chez les Poufsouffle pendant que je faisais un tour chez les Serdaigle, se justifia-t-elle devant le regard suspicieux de Bonnie.
-C'est de la faute à Hodge, tout ça !, m'exclamai-je d'un ton plus dramatique que nécessaire, oubliant momentanément ma migraine pour passer mes nerfs sur notre ami. S'il n'avait pas lancé ce action ou vérité, on n'en serait pas là !
-Arrête ton cirque, un peu, me houspilla Bonnie, me fourrant de force une fiole dans les mains. Tiens, bois donc ça. C'est une potion contre la gueule de bois, ajouta-t-elle avec exaspération devant mon air dubitatif.
-Si c'est illégale, j'en veux pas, protestai-je. On sait pas ce qu'ils foutent vraiment dans leurs trucs.
Sagement, je reposais le flacon sur ma table de nuit.
-C'est pas illégale.
Elle coinça une mèche de cheveux bruns derrière son oreille avant de se pincer l'arrête du nez, manifestement à deux doigts de craquer. Un coup d'œil en direction de Rachel lui indiqua que cette dernière – qui passait distraitement le bout de son index sur les veines du bois de mon lit – ne lui serait d'aucun secours.
-Si t'as obtenu ça en échange de quelques pièces dans un coin des toilettes de Mimi Geignarde, c'est du trafic et c'est illégal. Désolée mais c'est pas moi qui fait les règles.
-Par Merlin, Moïra, on parle d'une potion contre la gueule de bois !, aboya-t-elle brusquement, nous faisant sursauter, Rachel et moi. J'essaie pas de te vendre de la drogue, là ! Même Dumbledore pourrait t'en donner !
-Depuis quand tu es plus à cheval sur le règlement que Bonnie, toi, d'ailleurs ?, commenta Rachel, comme si elle était spectatrice d'un match de Quidditch.
-Ben voilà, on a qu'à aller voir Dumbledore, répliquai-je en ignorant Rachel. Pardon mais j'aurai plus confiance en lui qu'en une potion que tu as acheté à je-sais-pas-qui et qui va probablement me faire tomber tous les ongles de pieds ! J'y tiens, moi, à ces ongles !
- C'est pas moi qui l'a acheté, grinça ma meilleure amie d'un air sombre. C'est Hodge.
Je levai les deux bras en l'air pour lui signifier que, par-dessus tout, le fait que Hodge ait obtenu cette potion par je-ne-savais-trop quel procédé était suffisant pour que je refuse d'y toucher. Bonnie s'apprêtait à en remettre une couche quand un éclair me traversa l'esprit et je me redressai sur mes coussins, attirant l'attention de mes deux amies qui me lancèrent un regard surpris.
-Comment est-ce que Hodge a obtenu cette potion ?
-Je croyais que tu n'avais pas confiance en le sens des affaires de Hodge, remarqua Bonnie d'un ton désabusé.
-Certes, concédais-je d'un ton docte, l'index levé, mais là, c'est important.
Si Bonnie haussa les épaules, l'air de se fiche pas mal de ce que Hodge pouvait bien trafiquer au détour d'un couloir, ce fut Rachel qui me répondit.
-Il fait pas affaire en personne… commença-t-elle, la voix plate. Généralement, il passe par les jumeaux ou même les frères de Charlie. Plus souvent par les jumeaux Weasley que St John, d'ailleurs, depuis que McGo les a à l'œil.
-Depuis quand elle les a à l'œil ?, s'étonna Bonnie, un sourcil arqué par la surprise. Elle les adore.
-Je crois qu'elle a vraiment commencé à les surveiller à la fin de notre cinquième année, réfléchi-je. Quand ils ont brûlé l'intégralité des fanions et drapeaux de Serpentard du château après qu'ils aient encore remporté la Coupe des Quatre Maisons… Mais je crois que c'est pire depuis que les frères de Charlie sont arrivés à Poudlard. La pauvre, ricanai-je en évitant de peu la gifle que Bonnie destinait à l'arrière de mon crâne, elle va être traumatisée chaque fois que des jumeaux vont entrer à l'école, maintenant.
-Te moques pas ! Leurs farces foireuses sont vraiment de mauvais goût parfois !
J'haussai les épaules, me rappelant la victoire des Serpents pour, au moins, la troisième année consécutive, mettant la plupart des étudiants non-Serpentard en rogne. Et si Nataniel et Niels avaient toujours fait leurs coups en douce, réussissant l'exploit de ne jamais se faire soupçonner en cinq ans d'études, ils s'étaient vantés des mois durant d'avoir mis le feu à tout objet portant le logo de la maison Serpentard. La nouvelle de leur prouesse s'étant répandu à une vitesse vertigineuse dans le château, il n'avait pas fallu longtemps avant que Dumbledore, Rogue et McGonagall ne viennent nous rendre visite un soir. Le regard glaciale et impénétrable de notre directrice de maison n'avait pas refroidie les jumeaux pour autant, grisés par le sourire bienveillant de Dumbledore qui les observait par-dessus ses lunettes en demi-lune. Rogue, lui, avait tellement fulminé que plusieurs élèves le comparaient encore aujourd'hui au Poudlard Express. Il avait exigé presque immédiatement à ce que les jumeaux soient expulsés du château, s'attirant le ricanement du directeur de Poudlard : « allons, Severus ! Ce n'est pas comme s'ils avaient fait exploser le château ! », avait-il pouffé, s'attirant le regard scandalisé de McGonagall. La scène était toujours gravée dans ma mémoire : je revoyais encore très clairement Rogue se détourner furieusement dans un bruissement de cape, le visage tordu dans un excès de rage que j'espérais ne jamais voir dirigé contre moi, Dumbledore grignoter des confiseries d'un air mi-amusé mi-concentré, la main pleine de dragées surprises qu'il avait pris au vol dans notre saladier à sucrerie, et McGonagall, dont l'absence de réaction n'aurait jamais pu laisser deviner les corvées qu'elle infligea aux jumeaux durant des mois, l'année suivante. J'étais intimement persuadée que c'était ce soir-là, qu'elle avait compris à qui elle devait les cinq dernières années de troubles à l'ordre public.
Après coup, ç'avait eu le mérite d'être drôle et Nataniel et Niels avaient profité de leur notoriété pour accrocher au-dessus de la cheminée de notre salle commune une plaque sur laquelle était gravée la date de ce qu'ils avaient appelé leur « coup d'état ». D'autres écriteaux avaient été accrochés aléatoirement dans divers couloirs du château mais n'étaient jamais restés très longtemps en place, les jumeaux soupçonnant Rogue d'épier leurs moindre faits et gestes depuis ce fameux jour.
-Il faut que je trouve les frères de Charlie, décidai-je avec aplomb, sortant mes pieds nus du dessous de mon épaisse couette pour les poser sur le plancher glacial.
-Attends !, hurla Bonnie, qui n'avait pas bougé, alors que je sortais du dortoir, pour une fois bien décidée.
Mon assurance diminua légèrement alors que je posais un pied sur la première marche des escaliers, mon mal de tête lancinant revenant au galop tandis que ma vision se floutait. M'accrochant au mur, il me fallut une éternité pour arriver en bas des interminables escaliers en colimaçon, régulièrement dévisagée par les élèves qui, eux, montaient et sans la moindre difficulté. La salle commune était étrangement bien rangée, une table recouverte des restes de la veille toujours dans un coin de la pièce. Les hautes fenêtres de la tour laissaient passer les rayons du soleil, baignant l'endroit d'une quiétude que je n'avais jamais pu trouver ailleurs qu'ici. La soirée d'Halloween ne semblait être plus qu'un lointain souvenir, à peu de chose près : des élèves ici et là consommaient pleinement et douloureusement leur gueule de bois, l'air d'être à des lieux d'ici.
-Charlie Weasley !
Celui-ci, assit confortablement dans un fauteuil devant l'énorme cheminée dans laquelle crépitait un feu, releva vivement la tête à l'entente de son prénom. Il fronça les sourcils, me voyant trottiner vers lui avec un entrain exagéré. Sur ses genoux reposaient une multitude de parchemin gribouillés et que je devinais être des plans du stade de Quidditch.
-Ca va ?, s'enquit-il en me dévisageant de haut en bas.
-Ca va ! Et toi ?
-Ca a l'air, oui, marmonna-t-il en ignorant la question.
Il avait l'air de celui qui ne sait pas s'il doit éclater de rire ou avoir peur. Je choisis de l'ignorer.
-J'ai besoin de ton aide, commençai-je avec un petit sourire que j'espérais charmant. En fait-…
-Je t'arrête tout de suite, dit-il en même temps en levant une main en l'air. Demandes à tes copines, je n'ai pas de démaquillant, moi.
-… J'aurai voulu savoir si tes frères… Hein ? Quoi ?
Il fit une drôle de tête.
-Tu ne viens pas chercher du démaquillant ?
-Ben non.
Il fronça les sourcils, gigota sur son fauteuil, évitant de peu que la pile de parchemin posé sur l'accoudoir ne tombe dans la cheminé.
-Ah.
Pendant de longues secondes, aucun de nous deux ne parla et seul les crépitements du feu de cheminé combla le silence gênant qui s'installa. Lui semblait embarrassé pour une raison inconnue, et moi… perdue, ne comprenant pas le moins du monde où il voulait en venir.
-Euh…
-Euh…, commençai-je, en même temps.
Je lui offris un petit sourire.
-Vas-y.
-Je suis pas sûr que je peux t'aider pour le reste non plus, souffla-t-il, le visage aussi rouge que ses cheveux étaient roux. Alors…
-Le reste ? Quel reste ?
Je n'avais pas la moindre du sens que cette discussion avait pour Charlie, mais elle n'en avait aucun pour moi. J'avais presque l'impression de subir les effets tardifs de ma cuite de la veille.
Il me lança un regard effaré, manifestement un peu plus sûr que moi de savoir de ce dont nous parlions.
-Ton pyjama est à l'envers, fit-il d'un ton neutre. Et, euh… je pense que tu as oublié de te démaquiller, hier soir…
-Oh, Merlin…, grognai-je.
Dans quel état était ma tête ? La tronche que je devais tirer ne devait pas être glorieuse, au vu du regard hésitant de Charlie. Tirant sur une manche de mon pyjama à cœurs, je vis que celui-ci, en plus d'être à l'envers, était couvert de tâches en tout genre.
-Il faut pas que Gordon me voit comme ça, couinai-je en tournant les talons, prête à déguerpir.
-Steinmann !
La voix hésitante de Charlie me retint et, curieuse, je lui lançai un regard surpris et alarmé par-dessus mon épaule. Il n'avait pas bougé de son fauteuil à ceci près qu'il s'était décalé, se collant à l'un des accoudoirs. Le visage aussi rouge que la tapisserie de la sale commune, il tapota la place qu'il restait entre lui et le second accoudoir.
-Tu n'avais pas quelque chose à me dire ?
J'hésitai. Si Gordon débarquait à cet instant, qu'il me voyait dans mon pyjama à cœur tâché, le visage ravagé par un maquillage très certainement dégoulinant, collée dans un fauteuil avec Charlie Weasley… je n'étais pas sûre de pouvoir encore le regarder en face. Mais je n'ai rien à me reprocher, moi, me rappelai-je.
Je m'assis.
Mon coude effleura légèrement le bras musclé de Charlie, qui tressailli.
-Tiens, dit-il en me tendant un mouchoir. Il y a une glace sur la petite table, si tu veux.
Aucun de nous ne parla durant de longues minutes, tandis que je m'escrimais à ôter autant que possible le maquillage de la veille à l'aide du petit miroir de main probablement égaré par quelqu'un. Chose faite, je tâchais de lui expliquer sans bégayer ce que j'avais raconté à Bonnie et Rachel, quelques minutes auparavant. Charlie m'écouta sans broncher, le visage si neutre que je crus pendant un instant qu'il ne m'écoutait pas.
-Je l'ai vu partir avec Hodge et les jumeaux de bonne heure, ce matin, finit-il par dire.
-Je sais, répliquai-je, enfin... non ! C'est pas ce que je veux dire ! Je sais pas où il est, j-je… 'fin, c'est pas la question, je…
Sentant mon visage devenir aussi rouge que celui de Charlie quelques minutes plus tôt, je triturai le mouchoir plein de maquillage dans une vaine tentative de garder contenance.
-J'ai-besoin-de-ton-aide-pour-avoir-l'aide-pour-que-tes-frères-m'aident.
-Quoi ?
-J'ai-…
-Oui, mais je vois pas en quoi Georges et Fred peuvent t'aider.
Les sourcils froncés, il semblait prêt à s'énerver pour une raison qui m'était inconnue.
-Je me disais… euh… ils savent où trouver des trucs, non ? Je me disais, peut-être qu'ils peuvent m'aider à obtenir une potion de mémoire… comme ça, je pourrais peut-être me souvenir vraiment de ce qu'il s'est passé…
Charlie me fixa perplexe, tandis que j'avais l'impression de me liquéfier sur place. Merlin, quelle idée avais-je pu avoir pour croire que Charlie Weasley, avec qui je n'avais pas plus d'affinité que ça, allait m'aider à gérer mes histoires de cœur ?
-Ecoutes, c'était bête, je… je.. écoutes ! Oublies ! D'accord ? J-je…
-Attends !
A moitié debout, la main noyée dans celle, immense, de Charlie Weasley qui me retenait, j'hésitais entre prendre la fuite et passer le reste de mon dimanche enfermée dans mon dortoir ou affronter la vérité et ce qui pourrait en découler.
Charlie parut percevoir mon hésitation en même temps qu'il remarquait nos mains liées. Il me lâcha brusquement, comme si mon simple contact l'avait brûlé. Inconsciemment, il frotta sa main contre son pantalon.
-Je peux leur demander mais, tu sais, ce serait peut-être plus simple si tu demandais directement à Gordon ce qu'il s'est passé, non ?
-Non !
-S'il-vous-plait ! Vous êtes les seules à pouvoirs m'accompagner !
Assise en tailleur sur son lit, une gelée verdâtre étalée sur son visage, Bonnie me lança un regard noir.
-Non, c'est non, Mo', soupira-t-elle d'un ton sévère. Tu refuses de boire une potion contre la gueule pour aller t'enfiler une potion de mémoire acheté à un inconnu ?
-Je…
-Tu sais ce qui serait le plus simple ? Que tu ailles voir Gordon et que tu lui poses la question. Qu'est-ce qui t'en empêche ?
-Il pourrait lui mentir, fit remarquer Rachel qui, accroupit à côté de son lit, fouillait dans sa valise depuis de longues minutes.
Elle n'avait pas tort en soi, mais ce n'était pas réellement le fait qu'il puisse mentir qui me retenait de confronter Gordon. C'était la confrontation elle-même que je redoutais, faire face à Gordon et lui demander droit dans les yeux ce qu'il s'était vraiment passé, admettre que je doutais de lui…
-Je ne peux pas demander à Charlie, couinai-je d'une petite voix. Il m'a déjà assez aidé ! Et Hodge se paierait ma tête ! Vous êtes les seules en qui j'ai vraiment confiance !
-Qu'est-ce que tu ne dirais pas…, marmonna Bonnie d'une voix étouffée.
-Mais tu m'as dit toi-même de laisser les choses se faire, répliquai-je avec désespoir. Et j'ai besoin de savoir la vérité pour pouvoir laisser les choses se faire !
Elle m'observa quelques secondes, en silence.
-Tu crois vraiment que tu es en mesure de faire face à la vérité, justement ?, finit-elle par demander gravement. Tu ne veux même pas faire face à Gordon, Mo' !
-Moi, je vais t'accompagner.
De concert, nous tournâmes la tête vers Rachel. A présent debout à côté de son lit à baldaquin, elle semblait avoir abandonné la recherche de ce qu'elle cherchait et son visage trop sérieux trahissait une multitude d'émotions contradictoires.
-T'es sûre ?, insistai-je, prudente.
Ses éternelles sautes d'humeur poussaient toujours tout le monde à insister à chaque décision qu'elle prenait, de peur des conséquences que cela pourrait entrainer.
-Mais oui. Alors ? Qu'est-ce que Charlie t'as dit ?
Je lui tendais le petit bout de parchemin sur lequel étaient vaguement griffonnés un lieu et une heure. Le Cromlech à 20h30. Rachel hocha la tête et il ne nous fallut que quelques instants avant de sortir du dortoir, sous les milles recommandations de Bonnie : ne rentrez pas trop tard, faites attention à qui vous croisez, hurlez si c'est un guet-apens… Autant d'avertissements qui me firent presque abandonner l'idée de sortir dans la nuit.
-Quel prix tu as négocié, pour la potion ?, demanda Rachel, brisant le silence, alors que nous descendions.
Le silence pesant du soir nous entouraient de toutes parts, régulièrement rompu par le claquement de nos chaussures contre les marches de pierres, le bruit sourd des escaliers qui se mouvaient dans un balai sans fin, le hurlement sinistre de Peeves qui résonnait de nombreux étages plus haut…
Je brandis le petit sac de velours noir que m'avait confié Charlie.
-Trois Scrutoscopes.
-Oh…
Nous ne croisâmes personne jusqu'aux énormes portes de la tour de l'horloge et qui ouvraient sur la cour de la tour. Celles-ci étaient entre-ouvertes, laissant un courant d'air glacial s'engouffrer dans le château. Rachel se faufila dehors la première et je la suivie avec réticence, tentant de me convaincre que je n'étais pas une froussarde et que si le Choixpeau m'avait envoyé à Gryffondor, alors je pouvais bien faire preuve d'une once de courage. C'était moi qui avais trainé Rachel ici après tout.
Il faisait nuit noire. Ni la lune ni les étoiles ne perçaient les nuages sombres et une brise froide balayait le château, faisant virevolter les feuilles mortes sur les pavés de la cour dans un bruissement qui aurait pu être apaisant s'il n'avait pas été si sinistre.
-Jusqu'où tu es prête pour ne pas faire face à ton propre copain ?, demanda Rachel, quelque pas devant moi, à l'entrée du pont couvert.
Elle avait allumé sa baguette et la pâle lueur que celle-ci dégageait m'effrayait presque plus que l'obscurité épaisse qui nous entourait.
-Ca va aller, me murmurai-je à moi-même, dans une tentative vaine de me donner du courage. Il n'y a rien d'effrayant dans le noir si tu y fais face.* Ca va aller.
De jour, le pont était long. De nuit, il était interminable. Mon bras passé par-dessous celui de Rachel, celle-ci semblait presque trop sereine et apaisée pour que ce soit perçu comme un comportement sain et normal.
Après une traversée sans fin, nous déboulâmes au Cromlech la respiration saccadée, comme si nous venions de traverser le château en courant. Rachel se laissa glisser au sol, s'asseyant lourdement sur la plus petite des pierres. Nous étions seules et le silence était assourdissant. A bien y réfléchir, peut-être aurait-il mieux valu affronter directement Gordon…
-Tu vois que c'était bête, lança Rachel, comme si elle lisait mes pensées.
-De quoi ?, marmonnai-je en prenant place à ses côtés, serrant mes jambes tremblantes entre mes bras.
-Tout ça, là.
Elle fit un vaste geste en direction du château, embrassant la nuit d'un regard clair.
-Tu fuis une situation qui te fait peur pour te retrouver dans une situation encore plus effrayante. Est-ce que ça en valait vraiment la peine ?
Incapable de répondre, je me contentai de grogner. Peu importe là où elle voulait en venir, cela faisait longtemps que j'avais décidé de ne plus suivre au pied à la lettre les conseils de la si lunatique Rachel. Elle pouvait vous conseiller blanc un jour et vous houspiller de ne pas avoir fait noir le lendemain.
-Je sais pas quoi faire, maugréai-je tout de même du bout des lèvres.
-Tu sais, dit Rachel d'une voix douce, peu importe ce que tu choisis de faire dans la vie, Bonnie et moi on sera toujours là pour réparer les pots cassés. Mais si on te conseille quelque chose, c'est justement pour éviter que tu ne les casses, les pots. Parce que ça fait mal de casser quelque chose mais ça blesse aussi de réparer ce quelque chose en question.
-Tu-…
-Oh ! Il y a quelqu'un !
Sans même me laisser le temps de réagir, elle bondit sur ses pieds et s'avança à grandes enjambés vers l'entrée du pont, où une silhouette colossale se détachait à contre-jour d'un halo de lumière.
-Rachel !, hurlai-je.
Mais cette dernière ne ralentit pas, que ce soit pour m'attendre ou prendre la moindre précaution. Ce qu'il se passa ensuite n'était pas vraiment prévu. L'individu, qui avait commencé à descendre les quelques marches du pont s'immobilisa brusquement et, lorsque Rachel ne fut plus qu'à quelques pas de lui, se détourna subitement avant de prendre la fuite dans un bruit de verre brisé.
-Ne me dit pas que…
Sans prévenir, Rachel s'élança derrière la silhouette imposante en fuite, me laissant seule face au pont sombre et sans fin. Sur le sol, dans un amas de débris coupants, la potion de mémoire s'écoulait lentement sur les marches en pierre avant de disparaitre entre les herbes fraichement coupées. Je venais d'affronter le noir pour rien.
*L.J. Smith, Le cercle secret (T3)
Je clos ce très court et très plat chapitre en vous partageant une citation de Poe, de la merveilleuse série Altered Carbon :
« It is not our enemies that defeat us. It is our fear. Do not be afraid of the monsters, Miss Elizabeth. Make them afraid of you. »
