Dimanche 20 décembre
(très tôt dans la nuit)
Cher William,
Merci, c'est déjà une bonne base. Ça me donne au moins un vague visage auquel penser quand je lis tes e-mails. Tu parles vraiment quatre langues différentes (dont l'anglais) ? Lesquelles ? Il y en a combien d'autres dans lesquelles tu peux te débrouiller ? J'ai fait un peu de Français à l'école, mais je suis presque certain que tout ce dont je me souviens, c'est les insultes.
Je n'ai vraiment pas beaucoup voyagé, en fait. On n'était pas vraiment pleins aux as quand j'étais petit, Brighton était donc la sortie de l'année hors de Londres. J'ai passé le plus clair de mon temps dans l'armée en Afghanistan (concrètement, c'était poussiéreux et il faisait trop chaud). Comprends-moi bien : il y avait aussi des beaux paysages, mais c'était dur de se concentrer là-dessus quand les potes et moi, on essuyait des tirs ennemis. On avait une poignée de types américains et australiens dans la base, par contre, alors je les ai entendus raconter des histoires. (Il n'y avait pas que des types, c'est de là que vient le surnom des « Trois Continents », les équipes médicales étaient plus mixtes, mais même les femmes étaient généralement considérées comme « un des gars »)
Et où j'aimerais bien aller… La Californie, ça a l'air sympa d'après les Américains. Je me dis que ça serait intéressant juste pour s'imprégner : les Américains sont une espèce de mélange entre l'effronterie et la convivialité. Et puis les troupes basées avec nous avaient toutes l'air d'aimer l'accent britannique. Tu sais, un peu de vocabulaire typiquement british ici et là : si ça pouvait m'aider à choper, j'hésitais vraiment pas à forcer le trait. J'imagine que ça n'aurait pas marché sur toi :-)
Je pense que je dois l'admettre : j'ai un peu d'appréhension par rapport à toi. À propos de nous. Pas parce que je doute qu'on marche bien ensemble, mais parce que tout le monde dans ma vie m'a entendu répéter à tout bout de champ que j'étais hétéro, ces deux dernières années (toujours à cause de ce même coloc, celui dont je t'ai parlé : tout le monde partait du principe qu'on était en couple. TOUT LE MONDE. Ça n'a jamais eu l'air de le déranger, mais ça me rendait fou. Je passais la moitié de mon temps à rappeler aux autres qu'on n'était pas ensemble, mais personne ne m'a jamais cru.)
Bref, je n'ai jamais eu à faire de coming-out, m'inscrire ici comme « bisexuel » est la chose la plus aventureuse que j'ai jamais faite, dans ce domaine en tout cas. J'ai peur que quand tu rentreras à Londres, je fasse tout foirer en te présentant aux gens comme un « ami » plutôt que « mon petit-ami » à un moment où tu t'attendrais à plus, et où j'en n'aurais pas conscience, et que ça te fâchera parce que tu te diras que je suis homophobe ou je sais pas quoi. J'arrive même pas à me confronter à l'idée de ce que va dire ma sœur quand elle apprendra que j'ai été en contact avec un type à l'étranger via ce site, bordel. Elle appellera ma mère pour exulter, sûrement. Elle est comme ça.
Ouais, donc, je suis pas en train de dire que je veux faire marche arrière, c'est juste que… merde. C'est le stéréotype du quarantenaire refoulé, et c'est complètement moi, hein ? Je veux pas être un connard, j'ai juste peur de créer une tempête dans un verre d'eau en parlant de ma bisexualité s'il s'avère finalement que ça ne marche pas. Et, OK, j'ai vraiment peur de ce que ma poignée d'amis aura à en dire. Je peux accepter qu'ils commencent par en rire, mais après ? Est-ce qu'ils se mettront à arrêter de m'appeler parce qu'ils auront peur que je les mate chaque fois qu'on va au bar ? Est-ce que ça redevient normal au bout d'un moment ou bien ils ne me regarderont plus jamais pareil ?
Il est tard (tôt, techniquement, mais j'ai abandonné l'idée de dormir il y a des lustres) et je suis encore en train de divaguer. J'espère que ça te rebute pas. Une part de moi voudrait juste repousser le moment d'y penser jusqu'à ton retour à Londres, attendre de voir si tout ce truc d'être gay me parle autant en réalité que dans ma tête. Et une autre part ne peut pas s'arrêter de se dire que peu importe combien on connecte bien, toi et moi, je devrais tout lâcher maintenant parce que je suis pas doué pour entretenir une relation amoureuse et que je vais inévitablement tout faire foirer, et qu'à ce moment-là j'aurais préféré ne pas avoir ouvert cette boîte de Pandore, parce qu'être « hétéro » serait plus facile. Mais je vais m'accrocher à la troisième part, celle qui me dit qu'il se pourrait vraiment que je t'aime bien. Et ce que je sais, c'est que j'aime ces échanges qu'on a, peu importe la distance. Parce que je veux pas être un connard comme ça, et parce que j'ai vraiment l'espoir que tu en vailles la peine.
– John
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Merci pour vos reviews, toujours, je suis si ravie que cette histoire vous plaise aussi...
Merci à Flo'w pour sa bêta,
Et à bientôt !
