Mercredi 27 janvier, plus tard le soir

J : William ?

J : T'es là ?

W : Oui, je laisse à peu près toujours la fenêtre du chat ouverte maintenant, puisque je peux attraper mon ordinateur quand je veux.

J : J'ai passé une journée de merde

J : J'aimerais que tu sois là

J : J'aurais besoin d'un corps chaud contre lequel me rouler en boule, ce soir.

W : Que s'est-il passé ?

J : Un gamin est venu au cabinet avec des signes de maltraitance

J : Il voulait pas dire ce qui s'était passé, bien sûr. J'ai eu droit aux fameuses explications du genre « je me suis accidentellement cogné dans une porte et puis je suis accidentellement tombé dans les escaliers et je me suis accidentellement explosé les mains en les écrasant plusieurs fois avec une brique. »

J : Il avait dix ou onze ans et c'était clair qu'il vivait ça depuis un bon moment. Peut-être toute sa vie.

J : On peut poser des questions et insister et suspecter les problèmes, mais au final, il y a rien à faire à part un signalement, et puis on les laisse rentrer chez eux avec leurs parents violents, en espérant qu'il ne soit pas blessé gravement quand une enquête sera enfin ouverte des lustres plus tard.

W : Laisse-moi deviner : nouveau patient qui passe de cabinet en cabinet pour qu'aucun médecin ne connaisse tout l'historique de ses blessures ?

J : C'est ce que je suspecte

J : J'en ai tellement vu, trop de personnes comme lui. Des tas de femmes qui pensent juste que c'est comme ça qu'une relation fonctionne, des gamins qui ont jamais rien connu d'autre

J : Mes parents n'ont peut-être pas été les plus encourageants ni les plus grands soutiens du monde, mais ils nous ont tous les deux aimés. Je dois leur reconnaître ça.

W : Les miens sont constamment déçus quand mon frère et moi choisissons de faire autre chose que ce qu'ils attendent de nous, mais ça signifie au moins qu'ils s'inquiètent. Autant qu'ils en sont capables.

J : Ma sœur me manque. Je sais que c'est stupide, elle n'habite qu'à une heure de chez moi, mais voilà

J : On n'a jamais été vraiment proches, mais on était quand même frère et sœur

J : Sauf que l'alcool a pris toute la place dans sa vie maintenant et il a fallu que je prenne de la distance

J : Je ne peux pas l'empêcher d'être alcoolique. Son épouse (nouvellement ex-épouse) n'y est pas arrivée non plus.

J : Ça me manque, ces petites choses qu'on arrivait quand même à partager.

W : Te sentirais-tu un peu seul, John ?

J : La ferme ;-)

J : Mais ouais, un peu

J : Il y a mon pote Greg qui essaie vraiment de m'intégrer à son groupe d'amis pour les soirées au pub et ce genre de choses

J : C'est lui qui m'a proposé de faire du foot avec le Yard :-)

J : Mais à part lui, je n'ai plus vraiment d'amis

J : Je me suis un peu effacé de la vie sociale après que mon coloc se soit suicidé et quand j'ai fini par reprendre pied, tout le monde avait continué à vivre.

J : En ce moment, ma vie se résume à aller bosser puis rester à la maison à rien faire

J : Et discuter avec toi :-)

W : En ce moment, je n'ai rien d'autre que « rester à la maison à rien faire » et « discuter avec toi »

W : Quoique dans mon cas, ce soit plutôt « Rester dans la maison de mes parents à rien faire en ayant l'impression d'être un invité alors même qu'ils sont absents. »

J : Tu pourrais rester à rien faire avec moi dans mon appartement ;-)

J : Je te promets qu'on y trouve les mêmes émissions télé que tu regardes sûrement

J : Sauf qu'en plus je suis un bon oreiller

J : Je voudrais juste pouvoir me blottir avec toi dans un lit (ou sur le sofa si j'en avais un) et arrêter de penser un petit peu.

W : J'aimerais pouvoir faire ça. J'aimerais vraiment.

W : Mais avec un peu de chance, ce ne sera plus long avant que je sois assez remis pour rentrer à Londres.

W : Si on me déclare « assez remis » demain, est-ce qu'on pourrait tester un premier rendez-vous en personne ce week-end ?

W : Je ne sais même pas quoi proposer, ni quel lieu, mais je ne veux pas attendre plus longtemps pour te voir.

J : Oui

J : Oui, absolument

J : Dis-moi quand, dès que tu sauras

J : (vu mes commentaires précédents concernant ma vie excitante, tu dois te douter que mon emploi du temps n'est vraiment pas plein)

J : Plus rien ne m'arrive

W : Je te dirai dès que je sais

W : Reste avec moi ? Maintenant ?

W : C'est pas aussi bien que les contacts physiques, je sais, mais j'aime savoir que tu es là.

J : Bien sûr, je fais ça

J : Je resterai aussi longtemps que tu me voudras.

W : Merci

W : Bonne nuit, John

J : Bonne nuit