Cette fanfic a été écrite dans le cadre de la nuit du FoF (Forum francophone) pour le thème "Ami" lors de la nuit du 06/02/21 (1 thème par heure de 21 h à 4h du matin).
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La mare aux canards
Lui et moi n'aurions jamais dû être am…. Je ne peux prononcer ce mot. C'est physique ! Ne serait-ce que formuler cette pensée me donne la migraine. Nous sommes la parfaite antinomie l'un par rapport à l'autre. Aujourd'hui encore, j'en ai eu la preuve. Par Satan tout puissant, cet abruti parle aux canards qu'il nourrit ! Je ne comprends pas pourquoi il engraisse ces volatiles alors qu'il ne les mange pas. Quel est l'intérêt de leur parler ? Déjà que discuter avec un humain est souvent improductif mais avec un pigeon d'eau douce, qu'espère-t-il au juste ?
Ce mystère m'empêche de planifier mes perfides mais au combien plaisantes malversations sur Londres et sa banlieue. Un tout autre plan s'esquisse dans mon imaginaire brumeux parfumé aux relents de whisky d'un autre siècle… Très bien, je le mettrai à l'œuvre dès demain, même si pour cela je dois me réveiller tôt, très tôt. J'active l'alarme de non pas un mais de mes six réveils pour être sûr d'être debout à 14 h, 14 h30 au grand maximum.
Mes précautions ne furent pas de trop, aussi arrive-je juste à l'heure à l'endroit convenu. Je disparais derrière un arbre au feuillage orangé. Je jette un large regard circulaire sur les alentours. Je ne veux aucun témoin, ma réputation est en jeu. Ainsi rassuré par l'absence d'aura maléfique ou angélique, je me métamorphose non pas en ce fabuleux serpent, incarnation même du péché originel, mais en un volatile. Mon orgueil m'empêche de prendre l'apparence de ces canards idiots et empotés. D'ordinaire, j'aurais opté pour un corbeau, l'oiseau de mauvais augure, mais cette forme était inadéquate pour patauger dans une mare. L'élégance inscrite dans mon adn maléfique, m'impose la forme d'un cygne majestueux, au plumage ébène évidement.
J'attends près de la mare, fais quelques pas pour m'habituer à cette forme. Hors de question, de faire trempette dès à présent. J'attends ma cible. Mon angelot arrive dix minutes plus tard, soit à son horaire habituel. Il tient sous son bras un journal, et du pain. Je sens les volatiles s'exciter à son arrivée. Ma cocotte céleste leur a transmis sa gourmandise. Les canards traversent la mare pour se diriger vers leur héros blondinet et un peu grassouillet. Oui, ma cocotte a pris du poids depuis la fin de l'apocalypse. C'est un sujet tabou pour lui, alors naturellement je le lui rappelle fréquemment. Il a beau dire que c'est le stress, je n'en suis pas convaincu.
Mon plan est parfait : je vais traverser la mare, m'approcher de lui, attendre qu'il me parle et lui répondre. Il va faire l'un de ces bonds ! Je lui tiendrais tout un discours sur la condition difficile des cygnes en ville et la guerre entamée avec les cigognes pour le contrôle du territoire. Le connaissant, il va gober toute mon histoire. Je suis prêt, je secoue mes ailes, me dandine, j'inspire profondément, l'eau va être froide. Ce n'est qu'un petit désagrément, je jubile déjà…
Oh ! J'ai attiré son attention. Je me lance. Son sourire s'élargit. Ma patte frôle l'eau….
Tiens c'est chaud ! Bien trop chaud, ça brûle ! Je ne comprends pas, si des canards peuvent barboter dans cette eau croupie, alors pourquoi pas moi ?
Non, je reconnais ce sourire pernicieux que je lui ai inculqué aux prix de rudes efforts depuis plus de deux millénaires. Non, il n'a pas osé ! Il n'y a pas d'autres explications pourtant. Son regard chenapan d'un bleu éclatant est toujours fixé sur moi au grand détriment des volatiles qui réclament bruyamment son attention (et son offrande quotidienne).
Je m'éloigne de la mare, et regagne un bosquet. Je reprends mon apparence habituelle puis je m'avance vers mon ange avec nonchalance. Il est fier de lui, à la limite de se trémousser sur son banc. Il rayonne tant de bonne humeur qu'il en devient écœurant. Je prends sur moi, ce n'est pas tous les jours que ma cocotte se dévergonde.
« - Bravo l'angelot ! Je n'aurais jamais imaginé que tu dilues de l'eau bénite dans cette marre pour me jouer un mauvais tour. Tu remontes dans mon estime. Je suis estomaqué. C'est un grand jour, tu perds enfin ton innocence.
-Je ne perds rien…Depuis le temps que nous nous connaissons très cher, il faut bien que je me renouvelle.
-Si je comprends bien, tu as fait semblant de parler aux piafs pour me faire une farce ?
-Ceux sont de nobles et fabuleuses créatures, je discute souvent avec eux, affirma mon idiot sans aucune arrière pensée.
-Tu dis la même chose des sardines, répliquai-je avec taquinerie.
-Les sardines aussi sont exquises !»
Je n'ai rien à rétorquer. Je ne comprendrais certainement jamais son intérêt pour les bêtes à plume, mais en tout cas je me rappelle pourquoi cet ange de malheur est devenu mon plus précieux ami.
