One-shot écrit dans le cadre de la cent-trente-quatrième nuit d'écriture du FoF (Forum Francophone), sur le thème "Force". Entre 21h et 4h du matin, un thème par heure et autant de temps pour écrire un texte sur ce thème. Pour plus de précisions, vous pouvez m'envoyer un MP ! Texte écrit en plus d'une heure.

Inspiré d'une situation qui m'est vraiment arrivée quand je jouais à la route de Trey. En y repensant encore maintenant, je ne comprends toujours pas pourquoi l'IA de Quattro - en mode difficile - n'a rien fait alors qu'elle avait encore des cartes à jouer.


Quattro leva la main sans conviction et observa son jeu. Il savait déjà exactement quelles cartes il tenait et comment les jouer, mais il n'était pas sûr d'en avoir très envie. Ce Duel était une mascarade de bout en bout. Au départ, ça ne lui avait pas posé problème de se battre contre son frère pour savoir lequel des deux était le meilleur, comme Vetrix le leur avait ordonné, mais plus la confrontation avançait, plus il était dégoûté par la tournure des évènements. Ce que leur père leur demandait, c'était véritablement un Duel à mort ! Le perdant y laisserait son âme et Quattro doutait de moins en moins de sa capacité à infliger sans sourciller ce tourment à ses propres enfants. Il leva la tête et regarda son frère cadet, avec ses yeux verts pleins à ras-bord de détresse et de supplication. D'habitude, son regard de merlan frit lui tapait sur les nerfs, mais cette fois, il pensait comprendre à peu près ce que Trey ressentait. Il était plus soudé à son frère qu'à leur propre père, au final. Son frère… Son père… Quattro baissa de nouveau les yeux sur ses cartes et elles semblèrent s'animer, comme au travers de petites flammes de souvenirs.

La Poupée Gadget Intellectuelle. La première carte que lui avait donné leur père, quand il était encore Byron Arclight et non pas ce fou furieux de Vetrix. Quattro se souvenait d'avoir été si fier… Il s'était dit qu'il pourrait enfin se lancer dans ces Duels que tout le monde affectionnait tant, partager quelque chose avec son père et le rendre fier… Même si Byron avait déjà offert une carte à Trey bien avant lui, il avait pensé que, étant plus grand, son père aurait eu plus de choses à lui apprendre… Il avait toujours tellement eu l'impression d'être coincé entre un grand frère responsable et un petit frère attentionné. Deux garçons calmes et réfléchis alors qu'il était si emporté et si querelleur.

Le Rituel de la Marionnette. Celle-là lui rappelait toujours l'orphelinat dans lequel ils avaient été envoyés, Trey et lui, après la disparition de leur père et parce que Quinton était assez grand pour être autonome mais pas assez pour s'occuper d'eux. C'était peut-être dû à l'aspect sombre de la carte et aux rideaux rouges… En tout cas, pendant ces années-là, seul avec Trey, malgré la douleur de l'abandon, il avait dû apprendre à faire montre d'encore plus d'énergie et d'impertinence. Il n'avait pas le choix, il fallait qu'il soit fort.

La Poupée Truquée Cauchemardesque. L'agencement complètement absurde et étriqué de son corps lui donnait presque l'impression de voir sa propre folie. À force de vouloir être puissant et capable de lutter contre la douleur de l'abandon, il était devenu ivre de violence. Ça faisait tellement de bien de décharger sa colère et sa frustration sur les autres, c'était devenu quelque chose dont il ne pouvait plus se passer. Il avait l'impression d'avoir enfin le contrôle sur les choses, l'impression d'être enfin digne d'intérêt. Il se sentait si puissant ! Et il était fier de cette puissance ! Mais au final, elle l'avait dévoré. La preuve, il avait accepté le Duel - le Duel à mort, une chose dont il aurait dû se douter dès le départ - contre son propre frère au lieu de le refuser en bloc.

La Poupée Truquée Lugubre. Un sourire tordu lui échappa. Visiblement, cette dernière carte de sa main était prémonitoire, parce que c'était sûrement là qu'il allait atterrir : dans le cimetière, comme le préfigurait l'image de la poupée dans son cercueil. Oui, il le savait, maintenant. Même s'il mourrait d'envie de se venger sur Reginald de toutes les frustrations qu'il avait connues, sur Reginald et sur le monde entier, même s'il aimait toujours le spectacle de la violence, il ne pouvait pas faire ça à son frère. Il rabrouait souvent Trey, mais c'était son petit frère et il tenait à lui. Si qui que ce soit s'en était pris à lui, il n'aurait pas hésité à traquer ces vauriens pour leur rendre la monnaie de leur pièce et pas seulement par pur esprit revanchard. S'il interdisait à quiconque de blesser son frère, comme aurait-il pu se résoudre à passer outre ses propres instincts protecteurs ? Oui, c'était vrai, il aurait pu sans problème invoquer le Numéro 30 : Poupée Truquée des Cordes qui, avec ses trois mille points de vie, ne ferait qu'une bouchée du Numéro 6 : Atlandis Chronomal de Trey.

Mais il était hors de question qu'il laisse Vetrix lui prendre son âme.

Quattro renifla et releva la tête.

« Je termine mon tour, déclara-t-il d'un ton neutre, et toute sa rage disparut de ses yeux. »

C'était ça, au final, la meilleure chose à faire. Ce n'était pas en maltraitant les duellistes qu'il affrontait qu'il guérirait des blessures que la perte de leur père et l'absence de leur frère aîné lui avaient infligées. Ce n'était pas non plus comme ça qu'il attirerait l'attention sur lui. Il avait eu tort de s'entêter dans ces bêtises, finalement. Maintenant, il était juste profondément fatigué.

Mais tant qu'il pouvait sauver son frère, alors cet acte ne serait pas aussi inutile que les autres. C'était peut-être ça, la véritable force… être capable de laisser ses colères de côté pour mieux se concentrer sur ceux qu'on avait.

À voir les larmes qui brillaient dans ses yeux, même Trey avait compris qu'il était obligé de l'achever. Et quand la déflagration de l'attaque du Numéro 6 traversa le terrain totalement vide de Quattro pour venir le percuter, pulvérisant ses derniers points de vie, le jeune homme songea que, sans son âme, au moins, ses douleurs disparaîtraient.