Oyé oyé! Ah non, mauvaise période historique, qu'est-ce que je raconte? Heu... Chères demoiselles et chers messieurs éventuels appréciant le yuri, voici un texte qui m'a été inspiré par la série Netflix La Chronique des Bridgerton! Une suite verra le jour mais point dans l'immédiat car ce texte-ci m'a déjà fortement éreintée dans le temps qu'il m'a pris à rédiger.
Je rappelle que Fire Emblem, son univers et ses personnages ne sont pas ma propriété. Ils appartiennent à Intelligent Systems.
Bonne lecture!
La saison mondaine vient de débuter, et avec elle vont à présent se tenir bon nombre de bals, galas et autres pique-niques où se côtoient ceux qui cherchent à se faire passer la bague au doigt n'est-ce pas. La haute société et ses réceptions de si haute qualité à moi me fait bien plus penser à une vulgaire basse cour en vérité. Je vous l'assure, ne les voyez-vous donc pas ? Toutes ces dindes gloussantes, ces poules caquetantes ou bien encore ces fiers coqs perdant tout bon sens et agitant leurs ergots à la moindre plume qu'ils voient passer sous leur bec. Une basse cour certes, mais nous pourrions tout aussi bien parler de place de marché.
Je peux aisément m'imaginer tous ces beaux prétendants, ainsi que les moins gâtés par la nature par ailleurs, se pavaner sur l'estrade sous les tous les regards. Regards aiguisés des mères cherchant le meilleur parti pour leurs chères filles, regards énamourés desdites filles cherchant à s'attirer les faveurs du plus ergoté. En vérité, bien que les femmes soient sans doute les plus lésées, pauvres biches ignorantes prêtes à être dévorées, les messieurs non plus ne sont guère à envier. Tout du moins ceux qui sont encore disponibles et pimpants. Hélas certains malheureux n'auront pas la chance de trouver chaussure à leur pied, ou devrais-je dire fourreau à leur épée, dans leur jeunesse. Ceux-là peuvent d'ores et déjà oublier l'idée de faire un mariage autre que de convenance.
Au mieux épouseront-ils une pauvre jeune fille ayant chuté dans la disgrâce. Pour la simple et bonne raison que celle-ci aura fait preuve de plus de curiosité que ses compagnes quand à ce qu'est exactement « l'acte conjugal ». En effet car cette ultime révélation, secret que seuls connaissent les initiées ayant l'insigne honneur d'être appelées mariées, ne survient comme chacun sait uniquement le soir des noces. Avant cela elles se doivent d'être aussi innocentes que l'enfant qui vient de naître, c'est ainsi que la vertu d'une jeune fille s'apprécie. Ce sont en tout cas les bruits qui courent car il me faut avouer n'observer tout ceci que de bien loin et surtout à l'abri. A l'abri du regard de cette haute société qui serait si prompte à vouloir me juger.
Fort heureusement je ne suis pas concernée par tout cela, et c'en est fort drôle puisqu'en même temps caché à leurs regards scrutateurs, je n'en demeure pas moins juste devant leurs yeux grands ouverts. Mais dans ma bouche point de manières, seulement des vers. Chantés, déclamés, sur les planches où je me produis toute la soirée. Comme il est plaisant de les voir ainsi louer mon talent alors qu'en vérité ils seraient tous prêts à me vouer aux pires cancans. Les avantages d'être une artiste je suppose, ayant trouvé mon propre chemin pour m'élever sans que cela ne passe par le mariage avec homme de haut rang. J'en suis fort aise et n'échangerais ma vie pour rien au monde car quelle femme peut ainsi se targuer de s'être faite seule dans une telle société ?
Bien, sans doute fais-je preuve d'excès car j'ai quelques exemples qui me viennent de femmes ayant tout aussi bien réussis. Quand bien même je ne sois pas la seule, nous sommes peu nombreuses au demeurant. Quoiqu'il en soit et pour l'heure, voilà que c'est mon privilège de pouvoir les regarder de haut. Tout du moins pour ceux n'étant pas suffisamment aisés pour se permettre une loge placée dans les hauteurs de la salle. Ceux-là sont peut-être bien les seuls qui puissent toujours me toiser. Mais qu'importe car la dernière note chantée, voilà qu'eux aussi se lèvent à présent pour m'acclamer.
Une dernière révérence, un dernier sourire, mon ultime clin d'œil et il est enfin temps de me retirer. De retour dans ma loge privée, nom certainement exagéré pour cette pièce qui me sert uniquement à me préparer, je quitte costume de scène pour passer une tenue plus adaptée. Si l'opéra est terminé ce n'est pas encore le cas de ma soirée, celle-ci ne fait au contraire que commencer. Je ne suis point admise au bal des débutantes, à raison plus qu'à tort puisque je ne débute très certainement en rien contrairement à elles, mais ne profite pas moins pour autant d'un très beau défilé de prétendants. Privé de surcroît car je suis la seule qu'ils tentent, le plus souvent en vain, de charmer. Nulle concurrence féminine quand ils ne recherchent que mon unique présence.
Un peu de poudre ajoutée pour rehausser mon regard malachite charmeur et travaillé, il est temps à présent de les faire ployer. Le régisseur du théâtre toque enfin à ma porte pour m'annoncer qu'un gentleman cherche à me rencontrer. Le premier d'une longue série à présent que la saison est lancée. Tous ces pauvres jeunes hommes que la pression du mariage effraie autant que les proies qu'ils se doivent de chasser, le plus souvent c'est bien chez moi qu'ils viennent pour s'en délester. Au détour d'une charmante conversation bien entendu, mes mœurs ne sont pas si légères. Si je n'ai rien d'une frêle jeune fille et que mon innocence n'est qu'anecdotique, ce n'est pas pour autant que mes faveurs sont si faciles à obtenir.
Un dernier coup d'œil au miroir pour être certaine d'être parfaite, me voilà par la suite à attendre mon premier galant de la soirée. J'entends ses pas approcher et je m'interroge. Sera-t-il un Lord , ou bien peut-être un Comte ? Il serait juste d'avouer que je ne perdrais pas mon temps précieux s'il n'est pas un minimum titré, propriétaire d'un comté ou même, soyons audacieuse, d'un duché. Cela fait longtemps que je ne rêve plus au prince charmant, si j'y ai un jour même songé.
Pour autant, si l'amour est une chimère que j'ai cessé de poursuivre très tôt, ce n'est point le cas de la richesse et la sécurité. Ma voix et ma beauté, sources de mon incomparable succès, ne sont hélas point amenées à durer. C'est pour cette impérieuse raison qui chaque jour me presse un peu plus qu'il me faut trouver le meilleur parti à épouser. Si je me suis faite seule, c'est également seule que je demeurerais si je n'y prends pas garde. Et finalement, me voilà bien à courir après ce que toutes désirent si ardemment obtenir. Ma seule consolation est que cela ne soit pas pour les mêmes raisons.
—A quoi pouvez-vous donc penser en arborant pareille expression ?
—Grande Déesse, n'auriez-vous pas pu vous annoncer comme il se doit au lieu de rôder ainsi pour me surprendre ? dis-je en portant la main à mon cœur.
—Je vous remercie d'un tel titre mais je vous avoue que vous me confondez, je ne suis pas celle que vous croyez. Bien que je reconnaisse volontiers qu'être confondue avec la Déesse en personne est flatteur.
—Oh, c'est vous, dis-je en reconnaissant mon visiteur qui s'avère être en vérité une visiteuse malgré les apparences. En effet, je confonds certainement et je ne dois pas être la seule puisque c'est un jeune homme que l'on m'a annoncé.
—Qu'y puis-je si votre régisseur s'est seul mépris sur mon identité ?
—Vous y pouvez bien plus que vous ne voulez le faire croire en vous coiffant en vous habillant de telle sorte que l'on vous confonde avec votre très cher frère.
Mon invitée a au moins la décence de paraître gênée puisqu'elle porte la main à ses cheveux bleuets relevés en une queue de cheval plus masculine que féminine. C'est certainement là ce qui a trompé mon employeur ainsi qu'à n'en pas douter ce pantalon et cette veste toujours si peu féminins. Elle relève le regard vers moi, son trouble déjà envolé. A la place de celui-ci, c'est un sourire mutin que je vois apparaître sur ses traits. Expression qu'elle m'a très certainement empruntée, je n'ose dire même volée, à force de me côtoyer. Elle prononce une phrase qui n'a pourtant rien d'excuses formulées mais néanmoins me fait aussi esquisser.
—Hélas Dorothea, je crains que vous ne m'ayez démasquée. Quelle clairvoyance vous possédez.
—La flatterie ne vous mènera nulle part, mais j'accepte vos excuses voilées. Entrez donc à présent que vous êtes là, il y a fort à parier que le vent de ma soirée vient de tourner.
La jeune femme s'exécute et vient prendre place dans l'un des fauteuils d'artistes que contient ma loge tandis que je vais nous chercher quelques rafraîchissement pour nous désaltérer. Munie de deux verres et d'une bouteille laissée là en cadeau d'une précédente rencontre nocturne, je nous sers avant de m'asseoir à mon tour et de la dévisager. Sa haute naissance ne devrait pas me permettre une telle action, encore moins si nous étions en plein dans l'un des bals de la saison. Nous serions bien plus sûrement à couteaux tirés, prêtes à nous entretuer pour l'attention d'un quelconque mâle apprêté, qu'en ces lieux à simplement deviser.
—Eh bien très chère, que peut-il y avoir de si urgent pour que vous veniez me trouver afin de vous épancher ? Il me semblait pourtant que la saison mondaine vient de débuter, vous devriez donc être fortement occupée à trouver à qui vous marier.
—En effet, la saison a bien commencé et ce soir même en ce qui me concerne pour être plus exacte.
—Oh ? C'est donc pour me confier votre ennui exacerbé d'avoir été conviée chez l'empereur que vous venez ce soir ?
—Plutôt pour vous annoncer mes récentes fiançailles, dit-elle avec défiance.
—Je vous demande pardon ? Est-ce là une plaisanterie ? Car si tel est le cas elle serait excellente, j'en conviens.
J'hésite entre la surprise et le rire il est vrai car mon hôte ici présente n'a jamais fait montre à ma connaissance du moindre attrait pour les mondanités. Tout au contraire, si elle pouvait échapper à son destin de femme devant à tous prix trouver un parti elle le ferait sans hésiter. Beaucoup croient que les puissants ont de la chance d'être si bien nés, pour ma part je n'y vois là qu'un carcan dont ces pauvres hères ne peuvent hélas se défaire. Au moins les roturiers ont-ils le choix de mener comme ils l'entendent leurs vies, si misérables puissent elles paraître aux plus hautains de ces bien-nés.
—Peut-être vais-je rapidement en besogne, j'ignore si ma demande a en effet été perçue avec sérieux, doute-t-elle soudain.
—Votre demande ? je m'étonne. Si les bals et autres galas me sont à jamais fermés, hormis en faisant partie du paysage si je devais m'y produire, il me semblait néanmoins que c'était aux hommes de demander et aux femmes d'accepter. La tendance se serait-elle inversée sans que j'en sois informée ?
—Vous devriez savoir que si ladite tendance devait s'inverser, j'en serais très certainement à l'origine.
—Il est vrai, ce ne serait guère étonnant vous connaissant. Cependant j'ai la sensation que ce n'est point là la question. Or donc, si ce n'est pas cette tendance qui a changé, qu'est-ce ?
—J'ai rencontré quelqu'un, me déclare-t-elle sans préambule.
—Voilà un jour à marquer d'une pierre blanche, qu'une louve solitaire telle que vous m'annonce cela sans même trembler.
—Si vous saviez, renchérit-elle ensuite avec un sourire équivoque. Vous ne croyez pas si bien dire lorsque vous me parlez de pierre blanche…
Que veut-elle signifier par là ? J'ai de la difficulté à saisir pourquoi elle souligne ainsi mon emploi de cette expression en particulier. Pour autant ma vivacité d'esprit, malgré ma naissance loin d'être noble, me permet d'assembler ce puzzle et de comprendre ces mystérieuses paroles. Après tout, elle s'en revient tout juste de l'une des réceptions de la saison qui s'avérait se tenir dans la prestigieuse demeure de l'empereur lui-même. Et nul n'ignore que cette année, l'incomparable parmi toutes ces jeunes filles faisant leur entrée dans la société n'est autre que celle que l'on surnomme le Diamant Blanc impérial. Voilà en tout cas ce que disent les rumeurs qui descendent jusqu'ici.
—Byleth, ne me dites pas qu'il s'agit de ce que je crois ?
—Cela dépend de ce que vous croyez.
—La princesse en personne, joyau de la couronne, c'est à elle que vous avez fait votre demande ? Déesse, soufflai-je face à tant d'audace, vous n'avez décidément pas froid aux yeux pour vous risquer à pareille entreprise si périlleuse.
—Si vous l'aviez vu Dorothea, si vous aviez conversé avec elle. J'avoue ne pas véritablement savoir dans quoi je suis actuellement en train de m'engager mais cela en vaudra certainement la peine.
—Fort bien, mais soyez prudente. Le déshonneur est un châtiment bien plus cruel que la mort dans cette société, vous ne devez pas l'ignorer.
—J'en ai parfaitement conscience en effet, mais peu importe. J'ignore encore si je lui ferais une cour telle que celle attendue dans ces circonstances, mais si tel est le cas et si elle l'accepte, je n'ai que faire de ce que pourront bien en penser les gens. En revanche, je m'étonne que le seul obstacle vous pointiez réside en son rang et son titre bien plus qu'en sa qualité de femme. Cela ne vous surprend-il pas plus que le reste ?
—Très chère, je crois que vous côtoyez bien trop ces frêles biches effarouchées pour penser que le fait que vous vous soyez éprise d'une femme puisse me choquer d'une quelconque manière. Ne croyez pas être la seule que les délices de la féminité ont un jour attirée.
Je lui offre ce sourire en coin qu'elle m'a, sinon volé tout du moins emprunté, couplé à ce clin d'œil qui demeure ma marque déposée. Nous devisons encore quelques temps la soirée avançant avant que l'heure de nous séparer n'arrive. Je lui fais part de tous mes vœux de réussite quant à la cour qu'elle s'apprête éventuellement à livrer à notre princesse impériale avant qu'elle ne me quitte. Ce n'est point cette nuit que je rencontrerai un nouveau prétendant, il est bien trop tard pour cela. Voilà qui est sans incidence cependant, les soirées à venir regorgeront de jeunes hommes prêts à succomber plutôt deux fois qu'une à mes charmes et à ma voix. C'est n'est après tout que le commencement de cette nouvelle saison.
/
Être la Diva Mystique acclamée la nuit dans le théâtre le plus couru de la capitale est certes un métier plaisant au plus haut point, cependant cela demeure un métier de la nuit justement. Or, lorsque le jour vient chasser cette nuit je redeviens ce que je suis le reste du temps, une simple femme qui s'efforce de s'élever dans cette impitoyable société. Ainsi plusieurs options s'offrent à moi une fois le soleil levé : courir les places et marchés pour espérer offrir mes services au plus généreux et moins repoussant. Ou bien, pire encore, ne pas avoir même le choix de celui qui s'enivrera de mes charmes dans le bordel qui voudra bien de moi.
Voilà qui est bien entendu absolument hors de question car je me refuse à connaître pareille existence. Existence où mon corps ne serait rien de plus qu'un vulgaire objet destiné à distraire ces jeunes nobles de l'ennui de leurs vies si bien rangées qu'elles ne les satisfont même plus, si tant est qu'elles le firent un jour. Jeunes hommes ou moins jeunes par ailleurs qui seraient éventuellement si désespérés de se trouver en bonne compagnie. Certainement pas la mienne donc car si je ne jette aucunement la pierre à celles qui mènent cette vie, je ne puis me résoudre à en faire de même. Fort heureusement pour moi, je n'ai point à agir de la sorte puisque je possède certaines relations qui me permettent de l'éviter.
Me voici face à la devanture de la modiste la plus renommée de la ville, celle chez laquelle toutes les jeunes filles de bonne famille viennent faire coudre leurs plus belles toilettes. C'est également elle qui me procure mes costumes de scène par ailleurs, et aussi une amie très chère. Mais elle est aussi et surtout mon employeuse lorsque l'astre solaire chasse la diva des planches pour la transformer en simple couturière la journée. Cela dit, il y a bien moins enviable comme sort que de se piquer avec une aiguille occasionnellement, n'en déplaise au conte de la Belle au Bois Dormant.
—Dorothea vous voilà enfin, m'accueille mon amie qui parait affolée. Je vous assure, je ne sais plus où donner de la tête mais votre arrivée tombe à point nommé.
—Très chère, calmez-vous donc. Que peut-il y avoir qui vous presse ainsi ?
—La saison mondaine débute à peine, mais les commandes pleuvent déjà en un déluge qui me submerge. Rien que ce matin trois jeunes filles et leurs mères exigeaient que je leur couse de multiples tenues.
—Oh bien entendu, j'oubliais que jamais une débutante déterminée n'arbore deux fois la même tenue. Imaginez-vous seulement le nombres d'atours qu'elles doivent posséder ?
—Je l'imagine aisément, étant celle qui les confectionne.
—Respirez Mercedes, à présent que je suis ici tout va bien aller. Que souhaitez-vous que je fasse ?
—Je suis déjà fort occupée avec une jeune fille. Cette dernière se tortille tant pour tenter de s'échapper que cela mobilise toute mon énergie à seulement veiller à ne pas la piquer.
—Vous vous fatiguez pour rien, piquez-la donc au contraire. Cela la convaincra éventuellement de cesser de s'agiter de la sorte, j'en suis moi-même convaincue !
—Dorothea ! Cessez de dire des inepties et allez donc accueillir notre nouvelle cliente. Et pour l'amour de la Déesse, soyez polie je vous en prie.
—Je n'allais pas agir autrement, je m'offusque.
—J'ose l'espérer. Je la confie à vos bons soins, il semble qu'un combat d'escrime m'attende, souhaitez-moi bonne chance.
—Mes pensées vous accompagne ma chère, vous vaincrez assurément. Veillez tout de même à ne pas laisser de marques visibles sur cette pauvre enfant de peur qu'elles ne soient mal interprétées, dis-je en étouffant mon rire dans ma main tout en la gratifiant d'un clin d'œil.
Mercedes me regarde présentement comme si elle allait prier pour mon âme tant je semble la désespérer. Qu'y puis-je si je trouve cela si amusant de moquer tous ces gens ? Ils sont les premiers à agir ainsi, il ne m'apparaît aucune raison légitime de ne pas en faire autant. Cependant la modiste à raison, je dois calmer mes ardeurs pour ne pas jeter l'opprobre sur sa réputation et son établissement.
Me tournant vers la porte et m'armant de courage pour affronter la mère de cette nouvelle cliente, je suis surprise de ne constater que la seule présence de la jeune demoiselle. Joliment apprêtée dans une toilette aux tons saphirs, c'est néanmoins la blondeur de ses cheveux encadrant un très beau visage qui retient mon attention. Un minois fort harmonieux ainsi qu'orné de deux beaux yeux brillants telles les émeraudes les plus pures. Lorsqu'à son tour elle croise mon regard, un sourire timide étire ses lèvres rosées.
—Bonjour Miss, que puis-je pour vous rendre service ? la salue-je aimablement.
—Oh, je devais venir avec mère pour que l'on me confectionne une nouvelle toilette. Hélas s'étant retrouvée souffrante, je suis donc venue seule mais apporte avec moi ses instructions écrites.
—Très bien, nous allons donc nous baser sur ces précieuses notes dans ce cas, dis-je en prenant la feuille qu'elle me tend. Veuillez me suivre je vous prie, nous allons nous installer par ici.
Je conduis la jeune femme dans l'une des pièces dédiées pour prendre ses mensurations afin de l'habiller. Jetant un œil aux instructions laissé par sa génitrice, je constate que c'est un habillement complet dont elle nous fait commande. Voilà qui fera sans nul doute plaisir à Mercedes, sachant que les tissus exigés pour la confection sont parmi les plus beaux et les plus onéreux également. La jeune blonde doit être issue d'une très importante famille pour se permettre une telle dépense. Etrange, pour l'heure elle me semble pourtant très éloignée de toutes ces pimbêches trouvant toujours de quoi redire sur notre travail. Cependant elle n'a encore prononcé le moindre mot alors que je passe le mètre-ruban autour d'elle pour prendre ses mesures.
Elle semble quelque peu gênée de se trouver ainsi uniquement vêtue de ses dessous. Hélas, pour prendre la mesure la plus juste possible il lui fallait se départir de ses multiples couches de vêtements. Cela risque de ne pas aller en s'arrangeant puisque je dois à présent prendre note de son tour de taille ainsi que de poitrine. Lui demandant de lever les bras afin de me faciliter la tâche, voilà que le ruban s'enroule tour à tour sur le haut de sa poitrine puis tout à fait par-dessus. Je crois la voir tressaillir lorsque par mégarde car je n'ai pu l'éviter, ma main la frôle innocemment. Je ne fais point de commentaire cependant, feignant de ne pas avoir perçu son trouble et encore moins le mien qu'elle fait naître étrangement. Je suis ici pour travailler et non pour m'égarer. Tels sont les mots qui me tournent en tête alors que je me baisse pour calculer son tour de taille à présent.
A genou devant une noble, ma juste place je suppose si j'avais dû suivre le chemin tracé pour moi du fait de ma pauvre naissance. En vérité, être servante, domestique ou femme de chambre ne doit certes pas être si terrible comparé à une vie remplie d'insécurités à l'image de celle que je mène. A tout moment ce frêle quotidien que je suis parvenu au prix de nombreux efforts à me bâtir pourrait s'effondrer aussi sûrement qu'un château de carte soufflé par le vent. Je mène une vie de bohème, cela n'est pas pour tout le monde. Cependant, j'en retire quelque chose que la plupart des femmes ne pourra jamais même effleurer dans leur vie : ce qui se rapproche certainement le plus d'une forme de liberté.
Il est à présent temps de relever son tour de cuisse et pour cela il me faut relever sa fine tunique. Levant les yeux vers elle, me perdant au passage un bref instant dans la contemplation de ces iris rivés sur moi, je lui demande silencieusement l'autorisation de procéder. Je crois apercevoir une légère rougeur s'épanouir sur ses traits avant qu'elle ne hoche la tête en signe d'assentiment. Me recentrant sur mon ouvrage, je soulève donc délicatement, et surtout lentement pour ne pas la surprendre, le tissu fin pour accéder à sa jambe. Elle pointe du pied pour me faciliter l'accès et retient elle-même le pan que je viens de soulever. Saisissant de nouveau le mètre-ruban, j'effectue le même geste que tout à l'heure en le passant autour de son membre.
Voilà qu'elle tressaille encore à peine l'ai-je effleuré mais je ne puis faire autrement, je suis forcée de la toucher. Peut-être sont-ce mes mains certainement froides qui lui provoquent cette réaction, ou bien est-elle chatouilleuse ? Je ressens durant tout le reste du processus sa tension qui ne fait que croître et accélère malgré moi mes battements. Sa peau est si douce sous mes doigts, au point où nous en sommes est-ce vraiment un mal si je m'y attarde alors même que la mesure est déjà prise ? Nous ne nous regardons même pas car pour une fois je garde mes yeux baissés, et pourtant j'ai cette sensation de lui être reliée. Il ne s'agit pas que de mes mains la caressant presque au moment de prendre son tour de mollet non, c'est encore autre chose, différent.
Mes yeux ne peuvent plus quitter cette peau diaphane, pas plus que je ne parviens à me résoudre de me reprendre et de cesser mon étrange comportement. Que ferais-je si elle s'offusque ou pire encore, qu'elle pense que mes gestes sont une insulte à sa vertu ? Le sont-ils ? Je l'ignore quand tout ce à quoi je pense c'est à la chaleur de sa peau qui perdure quelques secondes de plus sur mes mains lorsqu'enfin je consens à la libérer. N'ayant plus de mesures à prendre, je ne puis justifier m'attarder encore vainement. Le tissu fin retombe lorsqu'elle le lâche finalement et que je relève le regard pour voir le sort qui m'attend si elle estime que j'ai bien trop dépassé les limites de la convenance.
Au lieu d'un regard, au mieux désapprobateur et au pire me condamnant dans la seconde, je ne rencontre que deux émeraudes troublées cependant. Je constate également que leur teinte est réhaussée par l'écarlate qui à bel et bien fleurit sur les pommettes de la jolie blonde. J'hésite à lui en demander la raison et cela ne me ressemble pas moi qui d'ordinaire n'éprouve aucune gêne à pousser toutes ces demoiselles dans leurs retranchements. Poliment bien entendu, cela va sans dire. Pourtant ici, la piquer n'est pas l'envie que je ressens. Je me prends plutôt à me demander si son trouble est né de mon contact prolongé.
Quelle idée futile quoiqu'il en soit. Si hier soir j'assurais mon amie qu'elle ne fut pas la seule à succomber aux charmes indéniables de la féminité, cela ne signifie pas que ce soit si courant. Cela ne m'est d'ailleurs pas arrivé si souvent. Il y a fort à parier que cette jeune fille…jeune femme, ne sera pas de celles qui y sont sensibles. Du moins ne le vaudrait-il mieux pas pour elle supposément. Me relevant prestement tout en secouant ma longue chevelure aux reflets chocolatés pour me redonner contenance, voilà que Mercedes me demande de l'autre côté du paravent si nous en avons terminé.
—En effet, nous avons fini et la jeune demoiselle peut à présent se rhabiller, dis-je tout en ancrant mon regard dans celui de mon vis-à-vis.
Elle est encore gênée, je peux le sentir alors que ses yeux évitent les miens. Soudain je m'interroge, ai-je été trop loin ? Ce n'est point parce qu'elle ne dit rien qu'elle n'en pense pas moins. Voilà que je m'inquiète pour une simple inconnue et ce pour rien de plus qu'un effleurement à peine trop appuyé, ridicule. Néanmoins lorsqu'elle descend du promontoire pour récupérer ses atours, je ne peux m'empêcher de m'excuser. De manière détournée bien entendu car peut-être n'a-t-elle finalement rien perçu.
—Je vous prie de me pardonner Miss si mes mains furent un peu froides en prenant vos mesures, dis-je d'une voix douce bien que je la voulus plus neutre.
—Je ne les ai pas trouvé si froides… murmure-t-elle en me tournant le dos. Et vous étiez très délicate, je vous en remercie.
Mais alors, pourquoi donc a-t-elle tremblé et tressailli si ce ne fut pas à cause de la froideur de mes mains la touchant ? Voilà une question qu'il m'est absolument proscrit de lui poser en dépit de l'envie qui me tenaille de le faire. Cela dit, j'en devine éventuellement la réponse tandis que cela provoque mon propre émoi. Mais je suis une comédienne, jamais mes véritables émotions ne sauraient se lire sur mon visage. Je n'offre au monde que l'image que je souhaite volontiers qu'ils puissent admirer. Rares sont les quelques privilégiés qui puissent se targuer de véritablement me connaitre. Je ne les compte que sur les doigts d'une main.
—Pourriez-vous, éventuellement, m'aider à attacher mon corset je vous prie ? m'interrompt la demoiselle dans mes pensées.
Elle est toujours dos à moi alors que sa tresse est ramenée sur le côté de son corps pour me laisser le libre accès aux lacets du corset. Je m'exécute et approche donc afin de le nouer convenablement. Alors que je passe préalablement le cordon dans les œillets avant de pouvoir resserrer les pans du vêtement, je laisse mon regard vagabonder sur la nuque pâle qui me fait face. Un délicat parfum de lilas me parvient et lorsque je songe à la signification de cette fleur je ne peux empêcher un sourire de s'étirer. Les premiers émois, rien que cela ? Bien que je me doute que la blonde ne soit pas celle qui a sélectionné une telle senteur, je m'interroge quant à savoir si génitrice sait le message que véhicule cette effluve. Cependant la vraie question est de savoir vers qui donc ira le premier émoi de la jeune femme ?
Lorsque vient le moment d'enfin serrer les deux côtés, je me penche à son oreille pour la prévenir. J'aurais certes pu me contenter de simplement le lui annoncer d'une voix neutre mais le murmure que je laisse échapper lui provoque de nouveau une réaction qu'il m'est difficile de ne pas savourer. En plus d'un léger tremblement, cette fois j'ai même le loisir de voir le frisson lui déclencher une légère chaire de poule à peine visible si je n'étais pas si proche. Cette fois je n'invente rien, j'en suis assez certaine. Elle devait désirer ce rapprochement pour m'avoir ainsi demandé de l'aider. Sinon, qu'attend-elle donc pour s'écarter ou se plaindre ?
La tentation de me permettre plus est forte mais je dois résister. Je me suis déjà permis bien plus que je n'aurais jamais dû et me fait l'effet d'un funambule marchant sur une corde si fine que je n'en vois pas les limites. Je suis en cet instant bien hypocrite d'avoir pointé du doigt Byleth et son entreprise périlleuse quand mes propres actions ne le sont guère moins. Faisant appel à ma raison qui pour le moment semble avoir fort à faire ailleurs, je m'écarte et resserre comme il se doit le corset de la demoiselle. Une fois cela fait elle termine seule de se vêtir avant que nous ne rejoignions le vestibule.
—J'espère que tout a été pour le mieux, dit Mercedes lorsque nous parvenons à sa hauteur.
—Tout à fait, je vous remercie pour votre accueil, répond-elle avec un hochement de tête poli.
La voyant si bien éduquée et maniérée je me félicite intérieurement d'avoir su me tenir également, du moins au niveau de mon vocabulaire. Elle est l'exemple parfait de tout ce que je ne serais jamais bien que j'use de tous les faux-semblants possibles pour ne pas que ma basse naissance ne se ressente de trop. Démarche, phrasé, manières et bonne tenue, il n'est pas si difficile de parvenir à imiter tous les codes de la haute société lorsque comme moi nos yeux sur eux sont rivés. Certes cela ne changera jamais le fait que je sois née sans titre ni biens quelconques, mais cela à au moins le mérite de me permettre de me tenir près d'eux sans avoir à rougir de ma bien modeste origine.
Adressant un dernier remerciement à la modiste et moi-même, elle indique que sa mère viendra sans doute dans les jours suivants afin de régler et récupérer la commande. Voilà une rencontre que je suis pas pressée de faire en revanche mais je doute de pouvoir y échapper.
—Au revoir, peut-être nous recroiserons-nous, dit-elle en nous regardant bien que s'attardant sur moi en particulier j'ai l'impression.
—Peut-être oui… dis-je en l'observant se détourner pour partir.
—Dorothea ? Tout va bien ? s'inquiète mon amie.
—Tout va pour le mieux, ne vous en faites pas pour moi, me ressaisis-je. Et donc ? Comment se porte notre cliente tenant plus du ver de terre que de la biche si je me fie à votre description ?
—Prions qu'elle ne possède pas en plus de cela des oreilles de lynx car elle se trouve toujours à côté, soupire Mercedes face à ma boutade.
—Je peux attester du contraire puisqu'en l'occurrence elle semble se disputer avec sa chère mère. Sans doute se plaint-elle également à sa fille son étrange ressemblance avec un invertébré. Bien que vu sa taille, je pencherais finalement pour la famille des rongeurs et en particulier celle des souris pour la catégoriser.
—Miss Arnault ! Vous n'êtes peut-être pas l'une de ces débutantes mais votre langue semble tout aussi acérée que la leur visiblement.
—Peut-être tiens-je quant à moi pour un peu du caméléon, ce serait fort possible en effet. Mais nous sommes dans une mercerie et non une ménagerie n'est-ce pas ? J'imagine que c'est mon aide pour que cette petite demoiselle se tienne enfin tranquille que vous requérez ?
—Vous êtes incorrigible mais je suppose que sans cela vous ne seriez pas qui vous êtes. Venez donc, que nous en terminions enfin avec la jeune Miss Varley. Il nous reste encore à nous atteler ensuite à la confection de la toilette de Miss Galatea.
Je m'arrête à l'entente du nom de famille de la demoiselle blonde de tout à l'heure. Ainsi il s'agissait d'Ingrid Brandl Galatea. Son nom ne m'est pas inconnu car il me semblait pourtant qu'elle devait se marier déjà la saison passée, des bancs avaient même été publiés. Il est étrange que pourtant elle vienne faire la demande d'une nouvelle toilette comme si elle était redevenue une simple débutante. Riche héritière à l'éducation parfaite, l'on dit d'elle qu'elle excelle dans l'art de l'équitation plus que dans toute autre discipline. Chose plutôt étonnante pour une jeune femme de son rang par ailleurs.
Dire que je suis intriguée par cette jolie blonde aux émeraudes brillantes serait pur euphémisme et même mensonge. Il me faut comprendre plusieurs choses à son propos et principalement pourquoi elle a semblé sciemment provoquer ce qui au départ n'était que maladresse de ma part. Peut-être ai-je simplement imaginé tout ce qui s'est produit et que j'extrapole son comportement mais je suis assez persuadée du contraire. Quoiqu'il en soit, mon intérêt à présent captivé, il me faut absolument la revoir…
/
Un autre des nombreux avantages à être la Diva adulée par tant de beaux prétendants est de pouvoir mener une enquête en toute discrétion si l'envie m'en prend. Ainsi, il ne fut guère difficile de trouver qui faire parler pour découvrir les secrets de la jeune Galatea. C'est un autre de ces nobles venu pour me courtiser, espérant même certainement faire plus que cela, qui me renseigna sur ce que je cherchais. Un jeune homme bien charmant aux cheveux de feu semblant fort bien connaitre l'objet de mon attention. Un coureur aussi si je me fie à la réputation de débauché qu'on lui prête à l'avoir souvent aperçu près des bordels. Peu importe cela étant dit, tant qu'il m'apporte les réponses dont je nécessite.
Quelques regards de braises, un sourire ou deux puis la proposition de goûter à un millésime de ma réserve jalousement gardée pour de telles occasions en particulier. Il est communément admis que c'est en effet l'une des vertus de l'alcool que de délier les langues et d'embrumer la mémoire de celui qui se déverse ensuite. Et ce très cher Sylvain Jose Gautier ce soir éclusera autant qu'il sera nécessaire afin que j'obtienne de lui ce que je désire ardemment. Après tout, ne dit-on pas que ce que femme veut, la Déesse le veut également ?
Ma main caressant doucement la sienne afin de le garder occupé à ne pas penser au nombre de verres que je lui ressers, je tente subtilement de lui demander ce qu'il en est de son amie d'enfance, la jeune Ingrid elle-même. Hélas, peut-être y ai-je été un peu fortement car le pauvre garçon ne me parait plus tout à fait cohérent. Cela n'est pas grave, j'apprends tout de même que le fiancé précédent de la fille des Galatea fut terrassé par une crise cardiaque, entraînant apparemment la mort subite du pauvre homme. La cause de son trépas n'est pas connue, nul ne sait ce qui a pu déclencher cela.
Dès lors, tous les prétendants crurent à une malédiction qui s'en prendrait à eux s'ils avaient le malheur de ne serait-ce que poser sur la jeune femme, déjà veuve avant d'être mariée, leurs yeux. Quant à lui demander sa main, loin s'en fallait également. Les hommes sont décidément tous aussi benêts que je le crois aisément. Les répercussions de ce tragique événement ainsi que ces croyances parfaitement ridicules qu'il suscitait signa la fin de la saison bien avant l'heure pour la jeune Galatea. Elle qui pourtant était parmi les premières demoiselles a avoir achevé la course au meilleur parti, elle se retrouva désœuvrée et forcée de se représenter à la saison suivante. Autrement dit celle-ci. Voilà qui expliquait bien des choses et notamment sa présence quelques jours avant chez la modiste afin de lui confectionner une nouvelle toilette.
Sylvain devenu bien volubile grâce au vin, la bouteille vide m'en soit témoin, me tire de mes pensées sur le bien triste sort de la jolie blonde pour commencer à discourir sur combien ses pairs sont des idiots doublés d'imbéciles. Cela pour le fait de ne pas savoir voir toute la beauté mais aussi la douceur d'Ingrid et son innocence certaine en dépit de ce qui a pu se produire. En effet, pourquoi diable sa jeune amie aurait-elle jeté une malédiction à son fiancé ? Pour se retrouver ainsi moquée et rejetée par la société ? Certes non, tout cela n'est que pure affabulation de la part de mécréants à la compréhension plus que limité.
Il a beau être totalement imbibé, cependant je ne puis qu'être d'accord avec son propos. Un tel scénario aussi grotesque, comment quiconque pourrait même une seconde croire à ce conte ? Cependant, cela fait en quelque sorte mes affaires car pour l'heure je me retrouve bienheureuse de savoir cette charmante demoiselle libre d'encore connaître ce fameux premier émoi que me murmurait son parfum de lilas. Je cherchai à la revoir, espérai de nouveau la croiser chez Mercedes pour encore converser avec elle. Hélas, ce privilège ne me fut pas donné et ce malgré les jours qui s'égrenaient lentement.
Durant ce temps je continuai à me produire, espérant que peut-être je recevrai une invitation à venir faire montre de mon talent à l'un des bals de la saison. C'était bien là l'unique moyen que j'entrevoyais afin de la retrouver éventuellement. Je la guettai tout de même dans la salle du théâtre à chacune de mes représentations, en vain jusqu'à présent cependant. Bien entendu, qu'allais-je imaginer ? Les jeunes demoiselles ne se rendent pas seules en ville et encore moins les débutantes par ailleurs. Sans doute suis-je risible d'ainsi chercher à tous prix à la revoir. Qu'avions-nous partagé après tout ? Quelques minutes tout au plus où j'étais affairée à la mesurer pour l'habiller. Quelques regards, des légers frôlements même si parfois appuyés trop longuement. Et si peu de paroles en plus de cela.
Rien en vérité ne justifie que je veuille si ardemment recroiser son chemin. Rien si ce n'est cette étrange impression qu'elle m'a laissée, sa présence qui constamment revient hanter mes pensées. Son doux visage, ses émeraudes irisées et cet émoi que je me plais à songer lui avoir suscité. Je veux être celle pour laquelle elle porte si bien le lilas et cela n'a véritablement pas le moindre sens. Je suis même incapable de comprendre pourquoi je le souhaite tant et ne m'y attarde pas non plus les jours suivants. Je suppose qu'elle m'intrigue, voilà tout. Cela n'a rien de si extraordinaire, ce n'est finalement pas si important. Si le destin le permet alors peut-être la reverrai-je en effet. Et si non ? Je me résignerais sans doute, du moins tentai-je de m'en convaincre.
Ce soir me voilà à relire avec attention le nouvel opéra que je jouerai dans peu de temps. En observant les paroles de l'un des chants je constate qu'étrangement elles résonnent en moi avec un son particulier. Pourtant j'avoue ne pas du tout m'identifier au rôle principal que je dois jouer pour le moment. Cette chère Carmen, elle et moi ne nous ressemblons aucunement je dois dire. Enfin, hormis sur certains points éventuellement bien que je sois assez certaine d'avoir bien plus de classe qu'elle. Mes méthodes auraient été bien plus subtiles que les siennes, à n'en pas douter. Et couronnées de succès, bien entendu.
—Il y a un jeune homme qui demande après vous, m'interrompt soudain le régisseur.
—Comment cela ? Pourtant nous n'avons pas tenu de représentation ce soir, je m'étonne.
—Il dit m'a précisé de vous dire que cette fois-ci c'était lui qui apporterait le vin à votre moulin, quoi que cela veuille dire, bougonne le vieil homme à la moustache proéminente.
—Oh, faites le entrer dans ce cas, répondis-je, perplexe.
Que peut bien me vouloir ce cher Sylvain ce soir ? Il me semblait pourtant lui avoir fait part de ma fin de non recevoir la fois précédente. Les informations que je recherchais enfin obtenues, il ne m'était plus nécessaire de faire semblant de lui porter un quelconque intérêt. J'ose espérer que le pauvre ne s'est pas épris de ma personne car il risque d'être fort déçu. A plus forte raison lorsque c'est vers son amie d'enfance blonde que mon intérêt se porte. Un intérêt qu'il me semble discerner être bien moins innocent qu'il ne pourra jamais le supputer.
—Miss Arnault ! Quel plaisir ai-je de vous revoir ! dit-il avec enthousiasme, à peine le pas de ma porte de loge passé.
—Plaisir, je le crains, loin d'être partagé Sire Gautier. N'ai-je pas été assez claire la fois précédente ? Quoi que vous espériez de moi, vos aspirations ne sauraient être comblées.
—Vous me brisez le cœur d'ainsi faire preuve de tant de froideur, dit-il en portant la main à son cœur en un geste théâtral. Néanmoins il m'avait semblé que la dernière fois nous avions bien discuté vous et moi.
—Et donc ? Avez-vous pensé que c'était là une invitation à revenir en ces lieux quand je vous ai explicitement indiqué le contraire à la fin de notre entretient ?
—Bien entendu, quoi d'autre sinon ? poursuit-il son entreprise en arborant un petit sourire en coin.
—Je vous en prie Sylvain, venez-en au fait, dis-je en soupirant, pas dupe que l'homme veuille quelque chose de précis. J'ai un opéra à mémoriser et vous des jeunes filles à courtiser.
—Ah si nos rôles pouvaient être inversés, n'est-ce pas ? Ce ne serait pour vous qu'une gageure que de séduire toutes ces jolie créatures.
—Je vous demande pardon ?
—Mais pour quelle faute voyons ? Oh mais peut-être parlez-vous de celle consistant à séduire l'innocente Ingrid au moyen de vos charmes irrésistibles, non ?
J'ai un mouvement de recul léger en entendant ses paroles prononcées. Le jeune homme roux face à moi ne cille même pas en disant cela. Il ne semble pas moins du monde ébranlé après avoir tenu de tels propos. Me menace-t-il ? Certes, mais de quoi donc de toute façon ? Camouflant ma stupeur et le malaise qu'il me provoque aussi habilement que j'endosse mes rôles une fois sur scène, je réponds à son accusation d'une voix qui ne tremble pas.
—Je ne vois pas à quoi vous faites allusion. Je n'ai absolument rien dit ni fait de déplacé à Miss Galatea qui ait pu mettre en question ou en danger sa vertu. Je puis vous l'assurer.
—Vous vous méprenez, mais la faute m'incombe d'aussi mal présenter les choses, dit-il en se reculant dans le fauteuil comme pour se préparer à une longue conversation. Cependant, ne jouez pas tant les innocentes car même saoul je conserve toujours ma lucidité.
—J'en suis fort aise mais je ne vois toujours pas de quoi vous cherchez à m'entretenir, je cherche à éluder.
—Ne soyez pas autant sur la défensive, je suis certain que ce que j'ai à vous rapporter vous intéressera sûrement.
—A quel sujet ? Celui de vos accusations infondées ?
—Fondées tout au contraire puisque je le tiens de ma chère Ingrid elle-même.
Soudain mon trouble doit être parfaitement perceptible car j'oublie un bref instant le rôle que je dois tenir. A l'entente du fait que les accusations ou allégations, qu'en sais-je, de Sylvain lui viennent de la jeune femme qui occupe tant mes pensées, je me fige. La curiosité me dévore, je veux à présent en savoir plus sur ce que la jolie blonde à bien pu lui confesser à propos notre rencontre. Cependant, je crains également que tout ceci ne soit qu'un piège tendu dans le but de me faire admettre avoir eut un comportement déplacé lors de notre séance chez la modiste. Que faire ? Le jeune Gautier ne me paraissait pas homme à fomenter pareil machination mais après tout, je ne connais strictement rien de lui pour en avoir l'assurance.
—Je tiens à vous rassurer ma chère, mon but n'a rien à voir avec un quelconque piège dans lequel je chercherais à vous faire chuter. Vous comprendrez que j'ai à cœur les intérêt de Miss Galatea et que jamais mes actions n'iraient lui porter préjudice. De plus, mais cela vous le saurez plus tard éventuellement, j'ai moi aussi un intérêt placé dans cette histoire.
—Bien, je vois que de toute évidence rien ne vous fera quitter les lieux sans que vous ne m'ayez entretenu de ce sujet auquel vous tenez tant, rendis-je les armes. Je vous écoute.
—Ingrid m'a conté votre entrevue chez la modiste.
—Et que vous a-t-elle dit au juste ? Elle ne s'est plainte aucunement de mon travail à cet instant.
—Bien entendu puisqu'elle était bien plus sûrement occupée à juguler le trouble que vous faisiez naître en elle. Bien malgré vous, si j'en crois vos protestations et votre affirmation de n'avoir eut aucun geste déplacé.
—Vous dites donc que j'ai troublé Miss Galatea ? Eh bien, voilà une nouvelle à laquelle je ne m'attendais pas je dois dire. J'étais pourtant certaine…
—D'être la seule concernée ? termine Sylvain à ma place. Ne me faites pas ce regard étonné, je précise encore que même après une bouteille entière je demeure toujours en pleine possession de mes capacités.
—Vous n'en aviez pourtant pas l'air.
—Vous n'êtes pas la seule à posséder quelques talents de comédienne. Et le fait que vous ne cessiez de me poser des questions sur Ingrid me rendit plus attentif que d'ordinaire aussi sans doute. Moins enclin à glisser dans l'état comateux que provoque en général l'alcool. A partir de là il ne fut pas difficile de comprendre votre intérêt pour elle.
—Voilà qui explique tout. Pour autant vous avez beau discourir, je ne comprends toujours pas où vous souhaitez en venir.
—C'est fort simple, je vais vous expliquer… me dit-il sur le ton de la confidence.
Il serait juste de dire que ce que me confia Sylvain cette nuit-là fut pour le moins déstabilisant. Et encore, j'avais le sentiment qu'il ne m'avait pas tout dit de son plan ni même de ses implications dans ce dernier. Ce que je retins en revanche, fut que l'occasion d'enfin revoir la belle Ingrid me serait donnée et ce grâce à lui. Elle lui avait formulé ce vœu quand après toutes ces semaines nous n'avions trouvé seules un moyen pour cela. Apprendre que la fille des Galatea cherchait elle aussi à me revoir me suffit et je ne posais pas plus de questions. Pour l'heure tout du moins.
La salle du théâtre est encore pleine ce soir. Cela n'est guère étonnant puisque c'est aujourd'hui que se tient la toute première représentation du nouvel opéra de Carmen. Visiblement, l'engouement pour cette œuvre de Georges Bizet semble importante. J'espère que le succès sera au rendez-vous car j'avoue avoir appris au fil de mes répétitions à apprécier le rôle de l'héroïne éponyme. Et quel délice d'en plus être acclamée en jouant un tel rôle que celui d'une bohémienne si décriée. L'ironie ne pourrait être plus mordante malgré que ce soit là un opéra-comique.
Les conversation fourmillent dans la salle, je peux parfaitement percevoir le brouhaha depuis les coulisses où je me prépare pour mon entrée lors du premier acte. Je suis fin prête, mon costume passé et mon maquillage achevé. Je profite des quelques minutes avant le levé de rideau afin d'observer discrètement le public. Je lève immédiatement mon regard vers les loges dans les hauteurs de la salle. Sont-ils déjà là ou point encore ? Je les cherche mais en vain, je ne parviens à les trouver avant que le régisseur n'annonce le début prochain de l'opéra. Peu importe, il m'a promis qu'ils seraient là et je n'entretiens pas de doute quant au fait que cette promesse sera tenue.
Il est à présent temps de me glisser dans la peau de la jeune Carmen, d'oublier Dorothea la Diva Mystique afin de devenir la parfaite bohémienne prête à séduire d'un simple battement de cil. Le silence se fait dans la salle et bientôt c'est le rideau qui se lève sur moi. J'avance et enfin la lumière m'éclaire. La salle plongée dans le noir, elle n'éclaire plus que moi. Les premières notes de musique s'envolent et bientôt c'est au tour de ma voix de se glisser entre elles pour les rejoindre dans un ensemble parfait. Pure, haute et claire, ma voix résonne alors que je songe aux paroles que je prononce. Je m'imagine un bref instant que je les lui dédie si elle est bien là pour m'écouter comme elle est sensée l'être.
J'ignore encore vers où tout ceci me conduira. Je ne comprends même pas les motivations de Sylvain dans tout cela. Je ne suis pas sans savoir non plus que cette relation que nous essayons d'ébaucher, avec tant de précautions car le péril la guette, a bien plus de chance d'être vouée à l'échec que d'aboutir. Mais qu'importe car ce que je sais en revanche c'est que mes pensées ne cessent de tourner autour de la jolie blonde, y revenant continuellement. De même que croissent ces sentiments qui refusent de demeurer étouffés. Et chacun sait lorsqu'il est question de tels sentiments que peu importe ce qui se dresse devant soi, car…
—L'amour est enfant de bohème, il n'a jamais, jamais connu de loi…
