Huit semaines
Sam est allongée sur son lit. Ou plutôt sur le banc rembourré qui fait office de couchette sur la base Tok'ra. Le sommeil lui échappe, elle sait qu'il ne viendra pas. Elle a bien trop d'énergie emmagasinée dans son corps pour arriver à se détendre.
Sur le sol, son sac est prêt, rempli d'objets récupérés clandestinement au SGC et d'informations volées aux Tok'ra, race si confiante ou bien si arrogante qu'elle n'a pas estimé judicieux d'installer des portes. Elle essaie de se sentir coupable d'avoir profité d'eux. Mais elle ne ressent plus rien depuis si longtemps qu'elle a du mal à invoquer une quelconque émotion.
Peu importe. Les To'kra, comme tout le reste, ne représentent qu'un moyen d'atteindre son objectif.
Situation d'autant plus vraie sachant le traitement auquel elle a eu droit depuis qu'ils sont arrivés elle et son père, quelques jours auparavant. Il est évident qu'elle les rend nerveux. La plupart des To'kra ne savent pas quoi dire ou comment agir en sa présence. Elle n'arrive pas à déterminer si c'est à cause de sa tout récente captivité chez un Goa'uld, lui ayant permis d'entr'apercevoir le patrimoine génétique des To'kra, ou s'il s'agit juste de son silence.
Sans symbiote, Sam est seule. Comment fait-elle pour survivre sans la moindre interaction ? Pour les To'kra, le silence est un cauchemar.
Ils la pensent incomplète et ils ont raison. Mais pas de la façon qu'ils imaginent.
Elle n'était déjà plus qu'un corps bien avant de perdre la parole.
Sam est dans cette cellule depuis à peu près une journée sans avoir vu le reste de SG1. Elle ne sait pas s'ils ont réussi à rejoindre la Porte mais son emprisonnement solitaire lui laisse penser qu'ils ont dû à minima échapper aux Jaffas. Ce constat suffit à lui redonner espoir.
Personne n'est venu. En dehors de quelques coups de pieds dans les côtes, elle n'est pas blessée. Leur désintérêt l'arrange. Peut-être pensent-ils que la torture ne leur apportera aucune information.
Les heures passent avant qu'elle n'entende des bruits au loin. Quelqu'un approche de sa cellule. Ayant déjà fait le tour de la pièce, elle sait que rien ne peut y être utiliser comme arme, mais elle se place tout de même derrière la porte. De là, elle pourra frapper quiconque la franchit.
Celle-ci s'ouvre en grinçant. Au moment où elle s'apprête à attaquer, elle reconnait la voix familière qui murmure avec urgence.
« Carter ? »
Sam laisse retomber ses bras et sort de sa cachette. « Monsieur ! »
« Est-ce que ça va ? » Demande le Colonel, ses yeux la parcourant, cherchant de toutes évidences des traces de blessures.
Sam sourit et se rapproche de lui, impatiente de sortir de là. Il lui tend la main mais son sourire s'évanouit quand l'esprit de la jeune femme perçoit soudain une sensation qui ne devrait pas être là.
Le frisson écœurant parcoure la base de son crâne, séquelle de l'intrusion de Jolinar, et la fait vaciller.
« Non » Dit-elle, secouant la tête alors qu'elle recule, s'éloignant le plus possible de ces mains douloureusement familières.
« Quoi » répond son visiteur. Sa voix change, ses yeux s'illuminent « tu n'es pas contente de me voir ? »
« Colonel… » Murmure-t-elle. Elle a collé son dos contre le mur, et pour une fois, aucun plan de dernière minute ne lui traverse l'esprit. Aucune idée miraculeuse pour s'échapper.
Tout devient froid.
Le Prima est venu la chercher, la transférant dans un vaisseau mère en orbite autour de la planète. Assise dans sa cellule, elle sent le vaisseau passer en hyperespace, voyant ainsi ses chances d'être secourue drastiquement réduites.
Elle en vient à regretter les murs froids et la porte en bois solide de son ancienne cellule. Ici, dans cette cage dorée, elle se sent exposée, des boucliers invisibles la retenant à l'intérieur, la laissant visible de tous.
Lui, le *Goa'uld*, comme elle se le répète avec horreur afin d'intégrer l'information, lui a rendu visite à plusieurs reprises ce premier jour. Il n'a pas vraiment dit quoique ce soit, se contentant de la regarder.
Elle choisit de fixer le sol, incapable d'intégrer la posture étrangère de son corps, ses yeux durs et calculateurs qui la glacent jusqu'aux os.
Le second jour, il entre dans sa cellule. Son idée de le maitriser et de s'échapper ne font pas long feu. Le Jaffa attache fermement ses mains dans son dos, et il n'y a pas moins de six autres gardiens qui la surveillent à l'extérieur. Elle se rappelle qu'elle ne peut pas compter sur le fait d'être sous-estimée par ce Goa'uld.
Il la connait aussi bien que le Colonel à présent.
Sam inspire lentement, essayant de ne pas y penser en se mordant l'intérieur de la joue.
« Tu t'inquiètes pour elle » Dit le Goa'uld.
Il faut un moment à Sam pour réaliser qu'il ne s'adresse pas à elle.
Elle lutte contre la remontée de bile lorsque ses doigts s'approchent pour lui saisir le menton.
« Elle est vraiment belle. »
Sam cherche à se détacher de son emprise mais il se saisit de son visage, la forçant à reculer.
« Il doute que tu sois assez forte pour survivre de ta captivité » dit-il, ayant finalement décidé de l'inclure dans cette étrange conversation qui est supposée la terroriser, la ramollir avant son interrogatoire.
Il fut un temps, au tout début, où ces mots auraient pu avoir un impact sur elle, faire naitre le doute. Mais pas après quatre ans en tant que coéquipiers, c'était tout simplement risible.
Elle roule des yeux, choisissant de s'accrocher à la désinvolture plutôt qu'au sentiment d'horreur. « Vous n'êtes pas vraiment bon à ça, n'est-ce pas ? » le provoque-t- elle sans vraiment y réfléchir.
C'est alors qu'il la frappe, son visage déformé par la colère. Des étoiles explosent devant ses yeux, le goût métallique du sang glissant sur la langue.
Elle se maudit, respirant difficilement.
Lorsqu'elle se relève, elle constate que sa mâchoire lui fait mal. Elle grimace. Non pas parce qu'elle s'en veut de ses paroles, mais pour avoir été si insouciante.
Pour avoir obligé le Colonel à la frapper.
Elle se redresse, les yeux cloués au sol. Sa posture n'est plus provocatrice. Elle a l'intention de bien se comporter, elle veut que serpent le perçoive.
Mais soit il rate totalement le message, soit il s'en contre fiche car il se penche sur elle et enroule ses mains autour de sa gorge. Sa rage semble disproportionnée. Tout cela pour une simple provocation verbale. Et pour la première fois, elle a l'impression d'avoir manqué quelque chose.
Ses doigts pressent sa trachée, empêchant le précieux oxygène de passer.
Elle lutte contre la pression, le frappant avec ses pieds autant que possible mais elle ne peut pas faire grand-chose avec les mains liées et son poids contre elle. Sa vision commence à se troubler, son corps se ramollit.
Elle veut dire au Colonel que ce n'est pas sa faute. Qu'elle sait qu'il ne peut rien y faire. Lui dire qu'elle est désolée. Mais tout ce qu'elle peut faire c'est le regarder. Le Goa'uld la prive d'air.
C'est étrange les choses auxquelles elle pense pendant qu'il la tue.
Elle voit leur dernière mission, les mains de Jack dans ses cheveux, frôlant son cou et éloignant une feuille qu'il lui montre triomphalement avec un grand sourire. Elle peut presque sentir l'air frais de l'automne qui imprègne cette planète, la douce chaleur du soleil sur sa peau.
C'est alors que tout s'estompe, emportant ce souvenir, une chape noire se glissant à sa place.
Au moins le Goa'uld n'a pas traîné, se dit-elle.
C'est seulement lorsqu'elle est réveillée par l'intense lumière blanche d'un sarcophage qu'elle réalise combien cette pensée était insensée.
Mourir devient une activité quotidienne.
Cela lui prend du temps, mais Sam comprend finalement que le Goa'uld ne cherche pas à l'interroger. Quand jour après jour, le monstre sous l'apparence du Colonel lui casse calmement le bras gauche au même endroit que la veille, lorsqu'il lui fend méthodiquement la lèvre après l'avoir battu et battu encore avec ses poings, elle se dit que c'est étrange.
Les Goa'ulds ne s'abaissent pas d'habitude à battre leurs prisonniers. Elle voit comment ses articulations craquent sous l'effort des coups, mais la bête ne semble pas s'en soucier.
Dans le brouillard des séances où elle arrive à dépasser la douleur des blessures et de son agonie, son esprit commence à se demander pourquoi il n'utilise pas les bâtons pour la torturer. Où sont passés les instruments de torture habituels ? N'a-t-il pas de Jaffa pour faire le sale boulot ?
Non, cet insignifiant Goa'uld n'est pas si malin. Il vient simplement à elle jour après jour, libérant contre elle une haine apparemment profondément ancrée en lui. Sam trouve presque une étrange forme de confort dans cette régularité. Au moins elle sait toujours à quoi s'attendre. D'abord les bras, puis le visage. Tout est fait calmement, méthodiquement. Puis il recule, comme s'il attendait quelque chose. Sam ne sait pas vraiment ce qu'il cherche dans ces moments-là, mais elle n'est pas tentée par l'idée de combler ce silence avec des informations ou des suppliques.
Bien qu'il ne l'interroge jamais, la rage finit toujours par grandir en lui et il se défoule alors sur son corps. Sam ne crie pas, ne laisse jamais échapper plus qu'un grognement entre ses lèvres. Elle refuse de rajouter encore plus de souffrance au Colonel. Par-dessus tout, elle essaie de rester consciente, sachant qu'il n'est jamais loin lui non plus. Elle reste passive, recevant ce qu'on lui donne, sans jamais empirer les choses en se débattant ou en l'insultant comme lui le fait. Elle garde une expression figée sur son visage, pour qu'il sache. Elle survivra à tout ça, peu importe ce qui se passera.
Un matin, après s'être réveillée dans le sarcophage, situation devenue familière, l'esprit de Sam réalise progressivement quel est le but de ses séances de tortures journalières avec le Goa'uld. Elle pensait que celui-ci était particulièrement incompétent dans l'art de soutirer des informations à ses prisonniers. Ou bien qu'il se contentait de jouer avec elle.
Le jour de sa cinquième mort, Sam réalise enfin le sens de toute cette routine. Le Goa'uld ne cherche pas à la briser elle.
Il cherche à briser le Colonel.
Mort après mort, elle glisse vers le néant.
Après une douzaine de fois, elle arrête de compter. Le nombre ne l'intéresse plus.
A chaque résurrection par le sarcophage, elle se sent plus faible, transparente, comme si des morceaux d'elle lui étaient retirés à chaque passage. Il lui est terriblement difficile de se concentrer. Les heures passent et elle regarde fixement la paroi de sa cellule, le bourdonnement du sarcophage glissant sur sa peau, effaçant toute trace.
La voix de Jolinar résonne occasionnellement dans sa tête de façon inattendue.
« Nous n'utilisons pas les sarcophages » siffle-t-elle.
Cela signifierait quelque chose si seulement elle en avait le choix.
Elle se demande paresseusement combien de morceaux d'âmes elle doit encore perdre avant que la douleur ne l'atteigne plus. Combien de temps avant qu'elle ne soit plus rien d'autre d'une coquille vide ?
Elle commence à oublier pourquoi elle est censée tenir bon.
Mais il est toujours là pour le lui rappeler.
Quand elle y réfléchit, Sam Carter se rend compte qu'elle est capable de beaucoup de choses.
Elle peut, dans un effort conscient, dissocier son regard brun, glacé, et dur, de celui qui autrefois était chaud et affectueux.
Elle peut imaginer que ces longs doigts calleux qui laissent des ecchymoses sur sa chair ne sont pas les siens et qu'elle n'a jamais rêvé de les sentir frôler sa peau.
Elle ne peut même pas prétendre qu'il est mort plutôt que possédé contre son gré. Se dire que c'est un mauvais rêve, un cauchemar résiduel ou une réalité alternée qui tourne de travers.
Mais oui. Sam Carter est capable de grandes choses.
Jamais autant que le jour où il l'a enfin sous-estimée.
Le Goa'uld lui tourne le dos, son attention déjà ailleurs alors qu'elle est en train de mourir, son lotar lavant soigneusement ses mains imprégnées de sang. Il laisse le soin à son Jaffa de l'emporter vers le sarcophage.
La routine les rend inattentifs et la conscience de Sam n'est pas partie suffisamment loin pour ne pas s'en apercevoir, une part de son cerveau reprenant le contrôle et lui donnant des ordres.
Le Jaffa est assez fou pour ne pas vérifier qu'elle est réellement morte avant de la détacher de ses liens. C'est un petit rien, né de l'arrogance, mais pour Sam cela suffit. Avec une force qu'elle ne se soupçonne pas, elle réussit à s'arracher de l'emprise du Jaffa et à saisir de ses doigts tremblants un couteau en acier.
Il lui reste deux pas à franchir pour rejoindre le Goa'uld et miraculeusement, elle réussit à les faire.
Mais alors qu'elle plaque sa lame contre la gorge de son tortionnaire, elle comprend une chose importante au sujet d'elle-même. Quelque chose qu'elle aura du mal à se pardonner.
Debout, totalement à sa merci, elle découvre soudain qu'elle est incapable d'enfoncer son couteau dans sa chair, d'introduire la lame et de lui rompe la colonne. C'est la seule capacité qui lui échappe.
Elle ne peut pas le tuer.
Durant quelques secondes, il n'est plus le monstre qui l'a torturé des semaines, il est simplement l'ami qu'elle a côtoyé durant quatre ans, et plus encore, l'homme qu'elle…
Mon Dieu.
Elle croise son regard et se fige. Elle imagine le Colonel quelque part là-dedans qui lui ordonne, la supplie de le faire. Mais ce seul moment d'hésitation, cette réticence, suffit au Jaffa pour reprendre le dessus.
Tandis que des mains rugueuses la désarme et l'enchaine contre le mur, elle tente d'accrocher les yeux du Goa'uld, sachant que quelque part, tout au fond, il la regarde.
« Je suis désolée » Murmure-t-elle à travers ses lèvres gercées et sa mâchoire cassée. Elle sait qu'elle l'a laissé tomber.
Il n'y a aucune réponse de la part de Jack O'Neill, rien que des yeux brillants d'une lueur dorée. Alors qu'il presse la lame qu'elle a volé contre sa gorge, sa seule pensée est que sa faiblesse les a condamnés tous les deux. Elle ressent physiquement cette autre partie de son âme s'arracher, s'étalant sur le sol froid de sa cellule.
Son sang commence à couler le long de son cou puis sur sa poitrine. Mais tout son être est tourné vers Jack.
Pourra-t-il seulement un jour lui pardonner ?
Le lendemain de son échec, la routine qu'elle avait appris à connaître par cœur change. Comme les fois précédentes, elle se réveille dans le sarcophage, mais une fois ramenée à sa cellule, elle y est abandonnée. Pendant des jours.
Elle se demande si ce n'est pas une nouvelle forme de torture psychologique. Car cela marche. Sam bondit à chaque bruit, ne sachant jamais ce qui l'attend. En avait-il fini avec elle ? Va-t-il venir la tuer maintenant ? Quelque chose s'est-il passé ?
Elle arpente sa cellule sans but, vaguement consciente que la torture finit presque par lui manquer.
Au cours du troisième jour, elle a de la fièvre. Son corps lui fait mal. Même le fait de rester immobile sur le sol lui donne l'impression que ses os se brisent. La sueur dégouline sans cesse le long de sa colonne, imprègne ses mains devenues moites.
Une part de son esprit réalise que le Goa'uld l'a placé dans le sarcophage des semaines durant pour ensuite l'en retirer brutalement.
C'est un sevrage.
Son corps s'effondre.
Elle se rappelle vaguement qu'il lui rend visite. Planté devant l'entrée, il la regarde trembler alors qu'elle est recroquevillée sur le sol. Elle est persuadée de l'avoir supplié de mettre fin à son agonie. Même l'esprit embrumé, elle réalise l'ironie de sa demande.
Il faut six jours sans sarcophage pour qu'elle commence à halluciner. Des formes sombres tourbillonnent autour d'elle, chuchotent, hors de portée. Les spectres la traite de lâche. Ils demandent de mourir et la maudissent quand elle ne fait rien pour les combler.
« C'est toi qui as fait ça. C'est toi. »
Elle espère mourir. Parce que si elle meurt, peut être va-t-il la remettre dans le sarcophage.
Et sinon, tout cela prendre fin pour de bon.
La première fois, elle se défend.
Elle crie, enrage et donne des coups de pieds partout où elle peut atteindre son agresseur.
Le Goa'uld ne peut pas leur faire ça. Tout mais pas ça.
Même sans être affaiblie par le sevrage, sa force est surhumaine. Il doit la frapper presque jusqu'à l'inconscience pour mettre en œuvre sa nouvelle torture.
C'est au bout de la sixième fois qu'elle cesse de se battre.
Elle avait l'habitude de passer beaucoup de temps dans le sarcophage mais maintenant il prend soin de ne pas l'abîmer plus que nécessaire.
Sa seule constante est la sensation de ses mains sur sa peau, tentant de la faire réagir afin de prouver qu'il la possède de toutes les façons possibles.
Elle détourne simplement le regard, tentant de se concentrer sur ces calculs et ces chiffres qui représentaient tant pour elle.
Mais c'est peine perdue.
Au bout d'un certain temps, la bête commence à parler avec *sa* voix. C'est pire encore que la profanation de son corps, l'entendre susurrer son nom alors qu'il glisse ses doigts sur sa peau dans une parodie d'affection.
Elle mord sa langue pour s'empêcher de crier à Jack de l'arrêter.
Elle lâche son nom dans un terrible moment de faiblesse.
Il ne s'adresse plus la parole après cela.
Un jour, la bête lui demande de lui parler à nouveau. Il veut qu'elle prononce le nom de son hôte.
Sam se demande si le serpent ne s'est pas lui-même perdu dans cette macabre danse.
Elle ne lui donnera rien de plus, ne renoncera pas à cette dernière chose, qu'elle peut encore revendiquer. Il n'aura pas ses mots.
Il avait déjà pris tout le reste.
En fin de compte, elle sait que son corps survivra à tout ce qu'il pourra lui faire. La pire des tortures c'est de savoir qu'ils sont encore ici à cause d'elle, à cause de sa faiblesse. Alors il peut bien continuer de faire courir ses mains sur son corps ou de briser ses os à coups de poings.
Une part d'elle accueille la douleur avec reconnaissance. Elle mérite cette punition.
Mais elle ne parlera pas.
La bête perd son sang-froid et, pour la première fois depuis des semaines, la bat à mort à coup de poings.
Sensations familières.
Le bourdonnement du sarcophage s'estompe seulement quand elle se fait réveiller par des grondements en provenance du vaisseau. Elle entend chaque impact, les centaines de pas qui résonnent dans le couloir et attend que le tir parfait les détruise.
La bataille dure une vingtaine de minutes avant de sentir l'engin endommagé se lancer en hyperespace.
Encore une occasion manquée.
Après la bataille, elle est laissée seule des jours durant. Elle sait que ça ne va pas durer.
Effectivement, le Prima semble venir la chercher pour une nouvelle séance avec son Maître. Seulement cette fois, il prend un autre couloir, tirant douloureusement sur son bras quand elle se retrouve à la traine, totalement confuse.
« Bouges » harangue-t-il, en la poussant.
Elle obéit, ne cherchant pas à savoir quel nouveau jeu le Goa'uld a décidé de lui faire subir. Elle doute que cela puisse être pire.
Ce n'est qu'une fois qu'elle entend le son des anneaux de transports qui l'entourent qu'elle réalise qu'ils quittent le vaisseau.
Elle se retrouve soudainement à l'extérieur, respirant l'air frais, menacée par la pression insistante d'une lance dans son dos. Elle avance, les herbes hautes frôlant le bout de ses doigts alors qu'ils traversent une prairie. Ses yeux sont attirés par l'éclat argenté de la Porte au loin.
Elle se tient tranquillement sur le côté tandis qu'il y rentre des coordonnées. Aucune émotion ne la traverse lorsque le vortex s'ouvre devant elle. Aucune crainte ou peur. Aucune excitation.
Il ne reste rien.
« Pars » lui commande-t-il en lui désignant l'horizon des évènements.
Elle ne sait pas bien si le Jaffa connait l'existence de l'iris ou des codes d'identifications, mais elle n'a pas non plus pris la peine de regarder l'adresse entrée dans le DHD.
Elle ne sait pas bien si c'est une amnistie ou une exécution.
Mais au fond, quelle différence ?
Elle franchit la Porte sans hésitation, espérant que peut être, elle ne se rematérialisera pas de l'autre côté. En finir en étant pulvérisée par l'iris de la Terre serait une forme de salut pour elle.
Quand les grandes pierres de Chulak se matérialisent sous ses yeux, sa gorge se serre de déception. Elle en pleurerait si elle en était encore capable.
A la surface de la planète, son sac lourdement installé sur ses épaules, elle tourne le dos à la base To'kra et à la femme qu'elle avait pu être.
Elle escalade une pente raide, le sable s'affaissant sous ses pieds. Elle sent la force dans ses cuisses alors qu'elle cherche à se stabiliser, son souffle régulier, préparé à l'effort.
Elle est prête.
Une dernière mission.
Contre le ciel d'encre, la Porte se dresse devant elle, baignée par la lumière de la lune. Elle passe devant la sentinelle sans qu'il ne s'y attarde. Elle est peut-être devenue un fantôme finalement, car l'homme ne se préoccupe pas de sa présence. De toute façon, elle est insignifiante à leurs yeux.
Composant l'adresse avec attention, elle regarde les glyphes s'illuminer dans la nuit désertique.
Elle sait que son père dort encore dans les cavernes de cristaux sous ses pieds. Elle n'a pas trouvé les mots pour lui expliquer ce qu'elle devait faire. Pour lui expliquer qu'à chaque fois qu'elle ferme les yeux, elle voit son visage, entend ses mots silencieux.
« C'est vous qui avait fait ça. »
Ils l'ont obligée à le laisser seul là-bas.
Personne ne peut comprendre. Elle ne voulait pas être sauvée.
Il n'y a plus rien à sauver.
