Tout ce qui reste
Note de la traductrice: Sans conteste, ce chapitre est mon préféré de cette première partie. Je le trouve intense et très bien écrit. Annerb y décrit les pensées de Jack avec beaucoup de justesse, de sensibilité, sans pour autant se détourner de la pudeur que ce personnage peut avoir avec ses propres pensées et émotions. Tout y est transmis, avec peu.
Et puis, c'est Jack. Et j'adore Jack plus que tous les autres. 3 ^^
Ils sont entrain de rêver.
De toutes les angoisses dans la vie d'un hôte, rêver est la pire de toutes. Dans l'abandon issu du sommeil, il n'existe plus vraiment de frontière entre le possesseur et le possédé. Les rêves flottent dans leur subconscient, unis dans les songes, et il est impossible de dissocier les deux : la violence, le sexe, les joies, les petits bonheurs simples de la vie…Tous sont usés par le temps et les obsessions.
Jack ne veut rien reconnaitre de tout ceci comme pouvant lui appartenir.
Pendant ses phases de réveil, il remplit son esprit d'un mantra, répétant inlassablement que ce n'est pas lui que fait ou pense toutes ces choses. Il existe une zone morte entre sa conscience et celle du Goa'uld. Entre ce qu'est Jack et ce qu'est le serpent.
Mais, les rares fois où la bête s'endort, entraînant Jack avec elle, la résistance se dissout. Alors tout s'enchevêtre. Le sang, les pulsions et les désirs. Étrangement, les pires moments ne sont pas issus des images de pure violence. C'est le reflux du besoin impérieux de liberté. Le désir, au-delà de tout, d'indépendance, d'exister sans lutter constamment. Ce sont les pires moments, car Jack est incapable d'affirmer que ces sentiments sont bien les siens.
Il ne pourrait pas accepter l'idée que le serpent aie lui aussi une âme.
Les souvenirs de ses ancêtres sont agréables. Ils expriment la liberté et le confort d'une vie plus simple dans des eaux primitives, ne dépendant pas d'hôtes récalcitrants. Une infime partie refoulée du serpent y aspire encore.
Jack n'a jamais voulu savoir que pour les Goa'uld, l'immensité froide de l'espace est une torture quotidienne. Qu'ils l'affrontent juste parce que le besoin de dominer, de contrôler, les appelle plus fortement encore. Afin de ne plus jamais être impuissants.
Il ne veut rien savoir de tout cela. Mais quand ils dorment, il n'a plus le choix. Cela les rapproche et il déteste ça.
C'est cette sensation qu'il ressent aujourd'hui encore. Tout est brisé et impossible à démêler, pourtant il est persuadé qu'ils sont réveillés.
Ils ne sont plus dans le temple de Theradan, ça c'est une évidence. Au lieu de cela, ils sont allongés dans une large grotte. Jack sait qu'il devrait reconnaitre cet endroit mais ses pensées sont trop embrouillées et lentes, bien trop hors de portée.
Ils se sont cassé quelque chose.
Il s'assoit avec précaution, leur environnement tangue autour d'eux, le son de l'eau qui ruissèle non loin en est presque douloureux.
Ont-ils été…drogués ?
Le serpent ne fait pas attention à Jack ni à son hypothèse. Il se contente de fixer la forme sombre collée au mur.
« Qu'as-tu fait ? » Crache Anhur d'une voix colérique. Comme toujours il est imprudent et s'emporte facilement.
Un mouvement. Il perçoit à la limite de sa vision la forme se déplacer pour se rendre reconnaissable.
Carter.
Seigneur.
Jack se souvient maintenant. Il se rappelle l'avoir vu affronter l'armée de Jaffas avec le sang froid et la détermination de ceux qui n'ont plus rien à perdre. De ceux dont les chances sont minces mais qui n'en ont cure.
Qu'est ce qui lui avait pris de revenir ?
Anhur se redresse, bien décidé à la capturer à nouveau. A la punir. Elle se met légèrement hors d'atteinte, couverte par l'ombre des murs qui se fondent sur elle.
Elle n'est pas armée. Pitié, cela ne peut pas recommencer.
Anhur tend une main vers elle, la manquant de peu et chute presque. Tendant toujours la main, il trébuche vers elle.
Elle garde toujours une longueur d'avance jusqu'à ce qu'elle se retrouve sous une arche, à quelques centimètres à peine. Ils se rapprochent et franchissent une sorte de frontière invisible. Au moment où il la touche enfin, ses doigts atteignant sa peau, leur corps est illuminé comme s'il avait pris feu, brûlant tous leurs sens, les prenant au dépourvu.
Le serpent essaie de reculer, tentant d'échapper à l'arme mortelle, mais Carter est là, l'enserrant de toutes ses forces, les clouant sur place aussi surement que la force invisible qui cherche à les déchirer en deux.
La douleur ne ressemble en rien à tout ce qu'ils ont connus, même dans les souvenirs insondables et malsains du serpent. Anhur tente tout ce qu'il peut pour se raccrocher. Il griffe la conscience de Jack, s'enroule autour de lui, le menaçant de l'emporter dans sa chute. Il essaie désespérément de sauvegarder une partie de lui-même en s'enfonçant profondément dans son esprit.
La pression monte, un cri lui arrache la gorge. Jack est incapable de dire où lui même commence et où l'autre finit. Ce qui est en train de mourir et ce qui restera ensuite.
Quand la force le lâche enfin, le projetant au sol, il est brûlant de fièvre, des éclairs de douleur lui foudroient la colonne.
Soudain elle est sur lui, l'entrainant au dehors, ne stoppant que pour lui essuyer le front avec un chiffon humide.
Jack prend une profonde inspiration, encore tremblant. Son corps hésite à suivre le mouvement. Ses yeux s'ouvrent et se ferment, obéissant à contrecœur à ses directives.
« Carter » finit-il par prononcer d'une voix rauque, surpris d'entendre ce nom sortir de sa bouche, étonné d'avoir repris le contrôle. « Carter » répète-t-il. Elle arrête d'essuyer sa sueur, son visage se penchant plus près. Il se saisit à l'aveugle de son haut, l'obligeant à se baisser pour entendre ses mots encore râpeux.
« Vous auriez dû me tuer. »
Il semble que le visage de la jeune femme vacille, l'obscurité et le flou de son esprit rendant son interprétation difficile. Il croit l'entendre lui répondre quand il la relâche.
« Je sais. »
La première chose dont est conscient Jack, c'est le tambour qui matraque sa tête au même rythme que les battements de son cœur. Une douleur qui lui rappelle qu'il n'est définitivement pas mort. Un « Où suis-je ? » timide traverse paresseusement son esprit et le conduit à ouvrir les paupières.
Penser. Agir. Vouloir.
C'est ainsi qu'il fallait faire.
C'était ainsi. Avant.
Sous les battements de son pouls, il existe une minuscule bulle d'espoir, le forçant à tendre la main et fouiller afin de chercher l'autre présence.
Est-ce bien parti ?
Tout est confus.
Il cligne des yeux mais rien ne s'éclaircit. Sa vue reste floue et il est incapable de donner forme à ce qui l'entoure.
Il essaie de se redresser sur un coude mais c'est peine perdue. Il n'en a pas la force, son bras tremble de façon incontrôlable sous lui. Il retombe lamentablement dans sa position initiale. Ce n'est pas seulement son bras se rend-t-il compte alors qu'il fait le point sur son état. Ce sont tous ses muscles qui le brûlent.
Il sursaute lorsque des doigts délicats glissent sur son front. Il relève les yeux et son regard tombe sur Carter penchée au dessus de lui, sa main fraîche posée sur sa peau fiévreuse.
Son bras glisse sous les épaules de Jack pour l'aider à se mettre en position assise. Elle dépose dans sa bouche deux pilules puis lui offre de l'eau pour les avaler. Ces simples mouvements sont déjà trop d'efforts pour lui et il sent le trou noir poindre à la limite de sa vision.
Un gémissement s'extirpe de ses lèvres. Elle l'aide alors à se recoucher sur le sol.
C'est à cet instant qu'il la sent, l'odeur nauséabonde de la chair brûlée. Et même s'il voudrait que cette odeur provienne de lui, il sait que ce n'est pas le cas.
Les doigts de Jack trouvent son bras, effleurant le tissu noirci par le tir et rougi par le sang séché qui entoure la blessure.
Elle était revenue pour lui.
Un soupir apaisé franchit sa gorge, sa main fraiche reposant à nouveau sur son front. Il laisse ses yeux se fermer. Il se laisse doucement glisser dans l'inconscience, s'éloignant ainsi de la douleur et de la fièvre.
Ce n'est pas vraiment du sommeil, plus une sorte de délire interminable, entre-coupé d'hallucinations et de moments de lucidité. Parfois, il est à nouveau Jack mais la plupart du temps Anhur est là, et lui chuchote à l'oreille.
Il s'affaiblit à chaque fois qu'il ré-émerge, son corps s'effritant morceau par morceau, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus bouger du tout. Le temps se rallonge entre chaque inspiration et semble le faire doucement glisser vers la mort. Mais chaque bouffée d'oxygène le ramène malgré tout à la vie. Il aspire pourtant plus que tout à en finir.
Même les mains insistantes et désespérées de Carter n'y peuvent rien.
Son corps abandonne le combat, et il le suit volontiers dans sa chute.
Il a beau vouloir se fondre à jamais dans l'inconscience, la vie le ramène malgré tout à la surface. L'environnement autour de lui est maintenant plus stable et plus clair. Il a retrouvé une respiration normale, mais la douleur, elle, est toujours présente.
Il sent à nouveau que l'on passe un tissu frais sur son front. Il ouvre les yeux et découvre un visage inconnu. Surpris, il tente de s'assoir, mais son corps en a décidé autrement.
« Chut. » La main de l'étrangère le maintient allongé sans grande difficulté. « Vous êtes sauf. Je suis Linna, fille de Gairwyn. »
Il se dit que ce nom devrait lui rappeler quelque chose, mais son esprit est toujours au ralenti. Pas que cela y change quoique ce soit. Si elle avait l'intention de s'en prendre à lui, il ne pourrait pas y faire grand-chose. A en juger par la faiblesse de son corps, il lui faudrait du temps pour retrouver ses forces.
« Depuis quand ? » Demande-t-il d'une voix enrouée.
Elle lui sourit, s'assoit sur ses talons et essuie ses mains sur sa jupe. « Il s'est écoulé quinze jours depuis que le Marteau vous a ramené. »
Le Marteau. Cimmeria. Les choses commencent à avoir du sens.
« Carter ? » L'interroge-t-il, redoutant autant qu'acceptant l'idée qu'elle ait pu le laisser seul ici.
« Elle va bien. Ses propres blessures ont correctement guéri. »
« Ses blessures ? » S'étonne-t-il.
« Oui. Une profonde brûlure ici. » Lui répond Linna, désignant son épaule.
Le tir de lance. Il se souvient maintenant. Plus qu'il ne le voudrait.
Jack ferme les yeux. C'est un sauvetage qu'il ne voulait pas, qu'il n'aurait jamais demandé.
Et pourtant, il est là à présent.
« Vous souffrez ? »
Jack se dit que sa gêne doit se lire sur son visage car elle n'attend pas qu'il lui réponde. Elle lui tend immédiatement une boisson chaude et amère. Le goût le fait grimacer mais elle l'encourage à en boire davantage.
« Cela réduira vos douleurs et combattra la fièvre » lui indique-t-elle.
Il termine précautionneusement sa coupe. « Qu'est ce qui cloche chez moi ? »
Elle pose une main fraiche sur son bras. « Votre esprit et votre corps ont besoin de temps. Il faut que vous appreniez à nouveau à travailler ensembles. Ce fut pareil pour Kendra au début. »
Kendra. C'est vrai.
Ces douleurs sont dues au serpent et à ce maudit Marteau. Son corps cherche à se purger de Anhur, ne laissant que des échos derrière lui. Et ces échos du monstre disparu creusent de façon invasive et entaillent son esprit, tels des éclats de verres.
Jack essaie d'écarter l'idée que les cellules du serpent se décomposent en lui, que son corps l'absorbe progressivement. Parce qu'il sait qu'il ne sera jamais vraiment débarrassé de lui. Pas totalement.
« Reposez vous, » lui conseille Linna. « Vos forces reviendront en temps voulu. »
Quelle chance.
Une nouvelle fois, ils se rendent à sa cellule.
Elle a passé le pire du sevrage. Elle est allongée dans un coin étroit de sa couchette. Elle reste immobile, silencieuse. Elle n'est plus hystérique, juste usée et amaigrie.
« Tuez moi » l'avait-elle imploré la dernière fois où il l'avait regardé frissonner contre le sol froid à ses pieds, ses mains repoussant des fantômes invisibles.
Il lui semble soudain qu'il était moins difficile de se retrouver face à son hystérie, que devant son apathie. Elle ne proteste même plus quand le Jaffa l'oblige à s'assoir.
« Tu reconnais ça ? » Demande Anhur en lui montrant un couteau. C'est celui qu'elle avait osé voler à l'un de ses Jaffas. Celui qu'elle avait pressé contre son cou.
Carter jette un œil à l'objet et s'en détourne aussi vite. Elle ne répond pas.
Le coup qu'il lui envoie est aussi rapide que prévisible.
Elle se tient encore la joue quand il reprend la parole. « Je t'ai demandé si tu reconnaissais cet objet. »
« Oui » répond-elle finalement, dérobant soigneusement son visage à sa vue. Sa voix est atone, à l'image de son corps amorphe.
Il relève la lame et la presse à présent contre la gorge de sa prisonnière.
Jack ne manque pas le soulagement qui traverse son visage à ce contact. Elle espère toujours être à nouveau envoyée dans le sarcophage, elle en a toujours désespérément besoin. Il prie mentalement Dieu pour que ce soit ce qu'il se passe.
« Bien » Dit Anhur. « Maintenant tu sauras pourquoi c'est arrivé. »
En un mouvement, le couteau tranche le fin tissu de sa tunique, laissant une légère trace rouge sur son torse. Elle halète, ses mains tremblantes cherchant à refermer l'ouverture béante du vêtement. Ce n'est qu'à cet instant qu'elle le regarde, la terreur et l'atroce compréhension traversant son visage.
« Non » riposte-t-elle d'un ton ferme, quelque chose s'étant réveillé en elle.
Elle répète ce mot encore et encore, le ponctuant à chaque fois par un coup faible contre leur corps. Il est finalement obligé de l'étourdir, l'empêchant de cogner maladivement sa tête contre le sol.
Jack veut fermer les yeux mais il n'a aucun contrôle. La chose veut qu'il regarde. Qu'il assiste à tout.
Pire encore, il veut cette fois-ci qu'il *sente*. Le serpent ne freine rien, laissant les sensations atteindre son cerveau. Impossible pour lui d'ignorer ou de contourner.
Le serpent lui fait aimer ça.
Jack jouit tandis qu'il s'extirpe brutalement de son rêve, essayant d'étouffer cette malédiction que le Goa'uld lui a légué. Il respire profondément pour bannir les images de son esprit, effacer les sensations qui rampent le long de sa colonne.
Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi.
Le plafond au dessus de lui est sombre, oppressant.
Il fait encore nuit. Allongé, il peut entendre la douce cadence du souffle de Linna de l'autre côté de la pièce. Et au-delà, il sent que quelqu'un l'observe.
Carter est assise dans un coin, les genoux repliés contre sa poitrine, le regardant dans la pénombre.
Il croise son regard à travers la pièce, et il lui faut une éternité pour se débarrasser de l'écho prédateur qui vibre dans son esprit. Pour la voir uniquement comme Carter, et non plus comme un jouet.
Il se demande si elle s'en aperçoit.
Il détourne les yeux et fixe à nouveau le plafond plongé dans le noir.
Putain d'Anhur. Il restait un salop même de sa foutue tombe.
Il se rappelle des doigts de Carter sur son visage cette première nuit, sa proximité. Il était bien trop hors de lui à l'époque pour s'apercevoir de cette anomalie.
Il est lucide à présent et elle en est consciente. C'est pour cela qu'elle ne l'approche pas, ne le touche pas. Elle se contente de le regarder du coin de la pièce, son bras en travers de sa poitrine comme pour essayer de soigner, de protéger, une blessure invisible.
Il ne réussit pas à se rendormir cette nuit là.
Les souvenirs sont trop présents.
Les semaines défilent assez vite lorsque l'on est partiellement plongé dans les limbes. Il peut enfin marcher et prendre soin de lui. On le laisse progressivement prendre part aux tâches de la petite ferme.
Les mouvements de précisions, certains gestes délicats qu'il doit faire avec ses doigts, lui échappent encore. Combiner deux actions également.
Il s'entraine avec une petite balle que lui a fourni Linna. C'est plus un jouet qu'autre chose, mais ça aide son corps à réapprendre à réagir correctement. Pendant ces exercices, il essaie de faire abstraction de tout le reste.
Spécialement d'elle.
Il est frustré d'avoir perdu cette dextérité dont il faisait étalage avant. Ce n'était malheureusement pas le seul talent qui lui échappait à présent.
Sauf le déni. Ça, il savait faire, c'était même devenu un art.
Il lance la balle d'une main à l'autre, mais ses doigts sont trop lents à se refermer et elle tombe au sol. Il jure. C'est quand il se penche pour la ramasser qu'il la voit.
Elle est là, encore une fois proche mais presque hors de vue. Comme une ombre qui plane près de lui. Elle recule par réflexe quand il se tourne pour la regarder. Cette fois, il ne fuira pas.
La sensation de son regard sur sa peau le brûle depuis des jours et il réagit par instinct. Avant qu'elle ne puisse s'échapper, il s'élance vers elle et se saisit fermement de son bras, l'obligeant à lui faire face.
Sa première pensée est de lui casser le bras, de sentir ses os se briser sous ses doigts, comme il a pu le faire des dizaines de fois auparavant.
Elle aussi le sait. Elle ne recule pas, ses yeux l'implorant presque de le faire.
Elle le mérite.
Merde.
Il relâche son bras comme s'il s'était brûlé à son contact, s'éloignant d'elle et de la pense écœurante qu'elle lui inspire. Son mouvement brutal le fait trébucher sur le sol inégal. Déboussolé, il s'enfuit vers la forêt dès qu'il retrouve son équilibre.
Après plusieurs heures, il finit par revenir. Il revient toujours. Il est lié à elle d'une façon malsaine. Une connexion forgée dans la violence et la trahison, dont il n'arrive pas à se défaire, peu importe l'énergie qu'il met pour s'en débarrasser.
Il envisage un instant de redescendre la montagne et d'enclencher la Porte. Mais pour aller où ? Sur Terre ?
Ils voudraient savoir…où il était, ce qui lui était arrivé. Ils lui poseraient des questions et voudraient des réponses. Peut être attendraient-ils de lui qu'il explique pourquoi Carter n'est plus que l'ombre d'elle-même.
Pourquoi lui n'est guère dans un meilleur état.
Il ne pourrait pas.
Alors, il reste ici.
Ses rêves ne s'atténuent pas, bien au contraire. Ils gagnent en intensité, s'attardant même lorsqu'il est réveillé, se transformant petit à petit en un arrière plan mental, le consumant plus sûrement que la fièvre elle-même.
Parfois il se retrouve quelque part à l'extérieur, proche d'un ruisseau ou d'un amas de rochers à l'ouest de la montagne, le regard perdu dans le vague. Il met du temps à se souvenir de quelle façon il est arrivé là, se rappelant qu'il est à présent seul dans ce corps et qu'il en est le seul maître.
C'est seulement lorsque les flashbacks lui reviennent par bribes qu'il se dit que perdre son temps serait plus simple que de se rappeler.
Il donnerait tout pour oublier.
Carter n'est jamais loin, tentant sûrement de s'assurer qu'il ne va pas se jeter d'une falaise, ou qu'il ne se mettra pas en danger. Elle essaie de préserver ce qu'elle a si désespérément tenté de sauver avec les derniers morceaux d'elle-même.
Elle n'a pas le droit de lui demander ça.
Pourtant jour après jour, le schéma se répète. Et la colère monte progressivement en lui, le poussant à bout.
Il voudrait qu'elle soit ailleurs. Tout mais pas ici. Elle est la dernière chose dont il a besoin.
Souvent le matin, il se retrouve à la lisière de la prairie, ses mains tremblantes alors que le fantôme du serpent lui murmure à l'oreille.
Aujourd'hui encore, il sent son regard. Alors il fuit vers les arbres, son rythme s'accélérant à chaque pas.
Comme d'habitude, elle le suit à bonne distance. Elle doit penser qu'il ne l'a pas remarqué. Accélérant dans un virage, il sort du sentier et se cache derrière un arbre.
Au début, son intention est juste de la laisser le dépasser et prendre une autre direction. Quelques heures de solitudes seraient bienvenues et lui permettraient de se calmer, de se libérer des dernières images qui le hantent. Il a juste besoin de s'éloigner d'elle.
Mais quand elle arrive à son niveau, quelque chose le pousse à la contourner et à l'attraper.
Elle se retourne pour le regarder et il enfonce ses doigts dans ses épaules.
« Carter, qu'est-ce que vous voulez à la fin ? » lui lance-t-il sèchement en la secouant. « Pourquoi ne me laissez vous jamais tranquille quelques minutes ? »
Évidemment, elle ne répond pas. Elle reste juste là, à le regarder, se laissant malmener sans broncher, ce qui l'énerve encore plus. Quelque chose de terriblement familier transparait dans son visage et les mots s'échappent avant qu'il n'en comprenne l'impact.
« Est-ce que ça vous manque ? »
Sa respiration s'accélère tandis qu'il se rapproche. Il ressent une fierté primale lorsqu'elle se détourne de lui en fermant les yeux, comme s'il elle lui était soumise.
Il la repousse contre l'arbre, entend l'air être brutalement chassé de ses poumons. « C'est ça que vous voulez ? »
Il se plaque contre elle, emprisonnant ses mains au dessus de sa tête, ses doigts s'enfonçant impitoyablement dans ses poignets. Elle se débat sous son poids, son corps frottant contre le sien. Un afflux de sensation remonte en lui. Son corps y réagit déjà, cherchant le contact.
Elle est à nous.
La voix intrusive résonne dans le crâne de Jack, écartant le brouillard aveuglant de son esprit.
Qu'est ce qu'il est entrain de faire…
Il relâche sa prise, et tente de reculer mais les mains de Carter le retiennent, ne cherchent plus à le repousser. Elles le rapprochent même et obligent ses lèvres à rencontrer les siennes. Quand il parvient à capter son regard, il n'y a plus de peur, seulement un besoin animé par la colère et la haine.
Est-ce dirigé envers lui ou envers elle-même ?
« Sam » s'entend-t-il dire d'une voix rauque. L'affection qui y transparait est bien être pire que tout le reste.
Il approche sa main de son visage, osant à peine la toucher.
Elle l'éloigne, le repoussant rudement d'un mouvement. Elle secoue la tête avec énergie, lui indiquant clairement que la tendresse est bien la dernière chose qu'elle attend de lui. Au lieu de cela, elle s'attèle à défaire sa ceinture et pendant un instant, il envisage de la laisser faire. Après tout ce qui avait pu se passer entre eux, en quoi cela pouvait-il empirer les choses ?
« Jack » murmure-t-elle, son visage se détournant pour ne pas assister à ce qu'il lui fait subir, pour ne pas voir ses mains parcourir sa peau.
Il n'y a aucune désir ou douceur dans ses mots. Il s'agit juste d'un appel désespéré, lui demandant d'arrêter ça. De ne pas laisser le serpent leur faire ça.
Dieu en soit témoin, il ne peut rien y faire.
Il ne peut pas l'arrêter.
« Tu n'as pas vraiment envie que je m'arrête » se moque l'intrus. « Elle nous appartient. »
Jack attrape ses poignets et éloigne ses mains de sa ceinture. Pas cette fois.
Il ramène ses mains contre son front, cherchant par ce geste une absolution qui ne viendra jamais.
Il peut la sentir trembler.
« Je suis désolé, » murmure-t-il contre ses doigts. « Si désolé... »
Il embrasse ses mains puis s'éloigne en direction de la prairie.
Il ne regarde pas en arrière.
Moins d'un jour après, il a préparé son sac. Elle est assise, tête baissée et le soleil dans ses cheveux blond brille d'un éclat presque aveuglant.
Doux, soyeux, ils s'enroulent autour de ses doigts…
Jack chasse l'image en secouant la tête, et s'avance délibérément vers elle pour que son ombre l'englobe. Le changement de luminosité lui fait relever le visage. Aucune question muette, aucune surprise n'y transparait. Seulement de la résignation. Elle sait.
Au moins il est toujours aussi prévisible.
« Je m'en vais » dit-il, sa main libre désignant le bas de la montagne, là où se trouve la Porte.
Elle acquiesce, ses doigts se serrent sur un bout de papier posé sur ses genoux. Elle finit par lui tendre, lui faisant signe de le prendre.
Sa colère a laissé de sombres ecchymoses autour de ses poignets.
Seigneur. Cela le conforte dans son idée : il ne peut pas rester. Pas avec elle.
Il prend le papier, faisant bien attention à ne pas frôler ses doigts, à ne pas avoir de contact avec elle.
"Juste au cas où", disent les mots finement écrits, le nom de "Jacob" et des coordonnées juste en dessous.
Elle essaie encore de le sauver.
« Carter… » les mots silencieux meurent entre ses lèvres. Ils sont bloqués au fond de sa gorge, menaçant de l'étouffer.
Il ne sait pas quoi lui dire.
Alors il n'insiste pas.
Elle pose sa main sur sa poitrine, avant de la diriger vers le sol et de tapoter l'herbe sèche.
Je serais là.
Il a le sentiment qu'elle n'ose pas lui demander où il compte se rendre. Il n'est pas sûr qu'elle veuille vraiment le savoir. Mais il n'a pas vraiment de destination en tête de toute façon, aucune réponse à lui donner, même si elle était capable de lui demander.
Il ne peut pas lui promettre de revenir.
Il laisse son regard parcourir une dernière fois les contours de son visage, de sa silhouette, avant de se détourner d'elle.
A chaque pas qui l'éloigne d'elle, il n'est conscient que de la sensation de son regard posé sur son dos, et du flot continue de pensées malsaines qui hurlent au fond de son esprit.
Peut être qu'elle irait mieux s'il ne revenait jamais.
