Ronde et carrée

Tire-bouchon attrapé ! Ses doigts s'étaient crispés dessus alors qu'elle entendait du bruit de l'autre côté de la porte. Elle pensait que Jennifer allait rentrer et la surprendre la main dans le sac mais même pas. La porte de la salle de bain resta résolument close et elle put continuer à fouiller dans les affaires de sa satanée belle-mère.

Il n'y avait qu'elle pour cacher un fichu tire-bouchon dans sa trousse de toilette. Pourquoi ici ? Parce qu'elle n'avait pas peur que ses filles le trouvent mais plutôt son nouveau compagnon, celui qui de temps en temps lui servait de père. Vicky jeta le tire-bouchon dans la poubelle pleine de lingettes de toute sorte et attrapa les différents mascara pour trouver celui qu'elle cherchait. Elle voulait impérativement avoir des yeux de biche.

Elle se maquilla lourdement les yeux et prit le temps de bien traiter ses lèvres. Elle commença par un contour au crayon puis mixa deux rouges à lèvres pour finir par une épaisse couche de gloss pailleté. Elle fit la moue devant le miroir et se sourit d'une oreille à l'autre. Mégane allait adorer !

Vicky sortit alors son portable et prit une photo en plongée, la meilleure vue sur son décolleté et sa moue boudeuse. Dès qu'elle fut satisfaite, elle envoya la photo à sa future petite-amie. Elle avait hâte d'avoir sa réponse − sûrement tard dans la nuit.

Ces derniers temps, Vicky essayait plein de vêtements : elle avait vendu ses robes luxueuses offertes par sa mère et avait profité d'une sortie pour se refaire un stock de vêtements à sa taille. Son tour de buste était bien plus impressionnant et Willy n'arrêtait pas de lui faire des câlins maintenant qu'elle était « toute douce ». Le problème c'est qu'il avait les mains poisseuses et parlait à peine.

La jeune métisse rejoignit sa chambre et les cartons de vêtements entassés. Les compliments de Mégane l'avaient requinquée au bon moment et elle se sentait bien plus enjouée en sachant qu'elle n'était pas uniformément détestée. C'était pas beaucoup, mais c'était déjà ça. Elle avait fait les courses avec Jenny et Jenna et avait ainsi trouvé un panel de tenues très seyantes, elle était bien loin de la lycéenne mal dans sa peau.

Finalement, c'était bien plus son attitude qui avait joué que son physique qui s'il était plus impressionnant n'enlevait rien à sa verve ou à son joli minois ni même à ses superbes cheveux. Ce qui lui avait permis de traverser le lycée avec beaucoup plus d'honneur − ses pauvres camarades n'avaient d'autres choix que de se pâmer à ses pieds.

Bien sûr, il ne fallait pas s'attendre à un quelconque repenti de sa part. Elle avait versé de la crème dépilatoire dans le flacon de crème d'une de ses camarades. Elle avait dragué un mec pour pouvoir le larguer dans la cour de récré. Avait promis à une fille qu'elle « s'assoirait sur son visage jusqu'à ce qu'elle arrête d'avoir une tête de cul ». (Ça avait fait beaucoup rire Jennifer mais pas son père, dommage elle trouvait la réplique plutôt inspirée).

Et maintenant que Jenny vivait le parfait amoureux avec Hugro, elle était la seule non-moche à être disponible pour être courtisée. Et il fallait dire qu'elle adorait ce statut. Elle avait juste jeté son café brûlant à la figure de celui qui lui avait demandé des nouvelles de Karine (un lycéenne en tournée mondiale, y'a vraiment rien de si impressionnant). Et elle avait planté son compas dans la main de celui qui avait prononcé le nom de Jenny en sa présence.

Mais à part ce genre de petits incidents isolés. Sa vie était merveilleuse.

Si on oubliait le fait qu'elle avait une famille à supporter.

Sa chère mère avait arrêté de lui offrir des vêtements trop petits dans l'espoir de la voir maigrir pour y entrer. Vu qu'elle lui avait avoué les avoir vendus purement et simplement. Alors maintenant, elle avait pris un angle médical sur la question. Kate l'avait littéralement traînée chez un médecin qui devait forcément être payé par un lobby ou un autre parce que sans l'examiner une seule fois, il n'avait eu de cesse de lui parler d'obésité morbide, d'artères bouchées, de fragilité osseuse et de difficulté à enfanter (...eurk).

Sa mère avait rajouté une couche en disant qu'être mince c'était simplement se tenir en bonne santé pour pouvoir monter des escaliers ou avoir de l'endurance. Le médecin de pacotille s'empressa d'abonder dans son sens. Vicky laissa son regard parcourir les différentes images que le médecin lui avait demandé de regarder. Elle se disait qu'il aurait été compliqué d'en faire un puzzle − pas assez de contraste − mais qu'on devrait certainement pouvoir en faire des cartes à collectionner.

Son portable vibra à ce moment-là et elle s'empressa de lire la réponse de Mégane − enfin ! faudrait qu'elle arrête de tout faire pour paraître occupée !

« Tellement sexy, je vais me glisser dans ta chambre. »

Sans pouvoir se retenir, Vicky gloussa bêtement ravie de son petit effet. Sa mère l'engueula « Tu pourrais respecter les professionnels qui t'accordes du temps » et le médecin lança « il ne s'agit que de votre santé après tout » mais Vicky en avait assez entendu. Elle attrapa son sac et le passa sur ses épaules puis répondit aux deux adultes encore plus tarés qu'elle qui lui faisaient face :

— Moi je vais y aller parce que vos cartes à collectionner sont tellement nulles qu'on dirait une immense chiasse de moustique éléphant. Et j'espère que vous n'êtes pas trop confiant sur vos capacités parce que depuis que je mange à ma faim, j'arrête de m'évanouir en cours de sport. Donc je ne suis peut-être pas couronné par neuf ans d'étude et de bizutage tordu mais je vais me hasarder à conclure que ne pas s'évanouir, c'est plutôt bien niveau santé. Alors je vais sortir, je vais manger ce que j'ai envie et je vais vous emmerder bien fort. Bonne journée à vous.

Sur ces dernières paroles, Vicky sortit en trompe du bureau et traversa la ville en chantant presque. Elle n'aimait pas les remarques mesquines de ceux qui faisaient semblant de ne pas l'insulter pour l'insulter. Personne ne se souciait de sa santé, ils disaient qu'elle risquait quelque chose avec ses rondeurs que parce qu'ils ne voulaient pas la voir comme ça. S'ils ne voulaient pas être honnête, elle allait leur prouver qu'ils avaient tort, qu'ils s'étouffent avec leurs os qui s'entre-choquent, elle serait leur trompe-la-mort.


Un OS pour la 124e Nuit du Fof avec comme thème « tire-bouchon » et « trompe-la-mort » et comme contrainte : le premier mot dans la première phrase, le deuxième dans la dernière.