Bonne vue

Le problème, c'était que ses mots avaient du poids. Elle le découvrait un peu plus tard que la normal mais c'était tout de même une victoire. Elle pouvait se réjouir... Sauf qu'elle n'en avait aucune envie. Elle s'était faite plaquer par Mégane alors qu'elles ne sortaient pas encore ensemble, puis elle s'tait effondrée en pleine rue et s'était faite consoler pour Mégane. Dès qu'elle semblait avoir un cœur de pierre, elle finissait par montrer des traces surprenantes d'humanité et d'empathie. Ce qui la faisait toujours tomber dans ses bras à saliver en regardant ses lèvres.

Mégane ne l'avait pas abandonné, elle avait proposé une balade pour lui laisser le temps de se remettre de ses émotions. Et ça avait été les six minutes les plus gênantes de sa vie. À force de répéter à tout va qu'elles n'étaient pas amies, c'était devenu vrai. Alors elles avaient marché côte à côte sans rien dire. Chacune dans ses propres pensées. Vicky avait détesté ça, c'était elle qui avait écourté leur rendez-vous se rendant compte que Mégane ne le ferait pas.

Elle avait commencé à la suspecter d'avoir pitié d'elle.

Le résultat, c'était qu'elle grognait présentement en position fœtale dans son lit, malheureuse et incapable de trouver une raison de se lever. Elle se sentait tellement abattue. Ces dernières heures, elle avait été humiliée par sa famille, avait rageusement explosé face à sa sœur, s'était faite jeter par sa future petite-amie et découvrait qu'elle n'était même capable de se mettre en couple avec la fille qu'elle attendait depuis des semaines.

Vicky avait un vrai problème.

La porte de sa chambre grinça mais elle ne prit même pas la peine de se retourner. Jenny avait intérêt à la laisser tranquille, elle n'était pas d'humeur à supporter qui que ce soit. Et malgré ça, elle sentit un bout de son lit s'enfoncer.

— Goûte ça, demanda doucement Jenna dans son dos. Maman a acheté des nouveaux desserts, faut que tu goûtes ça.

Du coin de l'œil, elle voyait la collégienne approchait une petite cuillère et se retourna trop curieuse pour refuser sa demande. À peine sentit-elle la texture sur ses lèvres qu'elle grimaça. Même la forte présence de sucre ne parvint pas à détendre ses traits, contractés en une grimace tenace.

— Je déteste ta mère, qu'est-ce qui lui a pris d'acheter ça ? grogna Vicky avec humeur.

Ce qui était sensé être une sympathique gelée aux fruits avait la texture de goudron et le goût d'une vieille sucette. C'était une horreur et elle entendit Jenna rire doucement pour toute réponse. Et malgré cela, elle vint à bout de son dessert, le faisant glisser au fond de son gosier. C'était sûrement la seule méthode d'avaler ce truc.

— Qu'est-ce que tu as ? questionna la jeune adolescente. T'es bizarre ?

— Chut, souffla paresseusement Vicky en se cachant les yeux.

— Tu m'engueules pas. Et tu ne t'es pas encore mise en colère, observa la gamine.

La jolie métisse répondit par un grognement. Ce rendez-vous avec Mégane l'avait vidée de toute énergie. Elle s'était traîné jusqu'à son lit et ne comptait plus en sortir. Tout lui semblait sans intérêt ; elle n'allait pas sortir avec Mégane et n'obtiendrait jamais une once de respect de sa famille. Le lycée serait toujours une guerre infernale. Tant pis.

— Vicky ? Tu n'es toujours pas furieuse ? Qu'est-ce que tu as ?

L'adolescente envoya Jenna lui cherchait à manger : il fallait la faire partir avant qu'elle ne lui fasse sauter la cervelle. Enfin, si elle avait la force de se retourner et de faire quoi que ce soit. Ce qui n'était nullement garanti. Elle resta ainsi de longues minutes, sans aucune notion du temps qui passait. Elle entendait du bruit de l'autre côté de la porte et même que Jenna vint déposer un bol de céréales pile en face d'elle mais manger ne lui traversa même pas l'esprit. Elle était dans un état plus que second à attendre que la vie passe.

Mais elle fut forcée de se redresser quand Jenny débarqua à son tour. Elle avait commencé par lui lancer un oreiller et avait annoncé qu'elle lui balancerait tout ce qui était à portée de main jusqu'à ce qu'elle s'assoie. La bimbo romantique était vachement vénère.

— Laisse-moi ! Retourne voir Hugro !

— Comment ça a pu mal se passer avec Mégane ? Tu m'as dit ce matin que ton plan était sûr à 100% !

Vicky se frotta les yeux, ça lui apprendrait à parler de sa vie sentimentale avec cette rousse à deux balles. Elle voulait juste être tranquille, pourquoi personne dans cette maison de fous ne pouvait le comprendre ?

— Il faut arranger le coup, poursuivit Jenny habitée. Tu sais quand elle repart ?

Vicky n'en avait aucune idée : elle haussa les épaules avec désintérêt. Ce n'était pas des excuses qui allaient changer la donne. Elle s'était encore une fois mise dans la merde toute seule − comme une grande.

— J'appelle Karine, décida alors sa colocataire en sortant son portable.

Vicky grogna de désespoir, quand aurait-elle droit à la tranquillité ? Mais malgré ça, elle écouta avec attention la conversation. Jenny avait demandé si Mégane était déjà repartie ou pas et la chanteuse à succès avait avoué qu'elle ne partirait que dans deux jours. Apparemment ce week-end c'était l'anniversaire de son frère et ils avaient voulu se retrouver en famille. Ses deux amies étaient en train de monter plein de plans pour qu'elle récupère Mégane ; elle avait un mal fou à s'y investir.

— Vicky, je croyais que tu étais amoureuse ? Qu'est-ce que tu fais ?

La voix de Karine était sévère et impatiente. Jenny tenait le téléphone au creux de sa main assise en tailleur sur son lit.

— Ça sert à rien je vous dis ! Laissez-moi tranquille !

— Mais pourquoi tu ne nous expliques pas ce qu'il s'est passé ?

— Si tu ne veux pas la draguer, on peut aller pisser dans ses bottes, proposa gentiment Jenny.

— J'ose pas sortir avec elle, avoua finalement Vicky.

Ses deux amies restèrent silencieuses, la plantureuse rousse vint lui presser le mollet en soutient.

— Je croyais qu'elle avait promis de t'attendre, souffla l'Albinos au bout de la ligne.

— Une promesse est une promesse ! renchérit férocement l'amoureuse transie.

— Te laisses pas faire !

— Elle a pas le droit de faire ça !

Vicky resta assise à les regarder s'énerver plus qu'elle. Elle croyait à peine à ce qu'il se passait. Alors qu'elle était toute faible et flageolante, ses amies tentaient tant bien que mal de la remettre sur pied. C'était comme si leur cerveau refusait de voir l'évidence : elle n'était pas forte, pas confiante et pourtant elle n'y voyait que du feu. Les personnes les plus proches d'elle... Comment faisaient-elles pour louper ça ?

La réponse lui vint naturellement, en même temps que leur voix se mélangeait en un mix sonore affreux mais bienveillant.


Défi : Nuit du Fof (Salle de jeux)

Thème : Gelée