Bénédiction de pouilleuse

Vicky ne le savait pas mais elle avait été entendu. Pas par Karine et Jenny qui la voyaient plus forte qu'elle ne l'était. Mais par une petite collégienne futée qui se glissa en douce dans sa chambre et repartit avec son téléphone portable.

Il ne lui fallut pas longtemps pour modifier son contenu suivi sur ses réseaux sociaux et remettre le petit objet à sa place. Et curieusement, Vicky eut du mal à se rendre compte de cet évènement.

Tout commença le lendemain matin, une fille noire aux cheveux naturels lui souhaita une bonne journée. Bizarre d'habitude, elle recevait plutôt des pubs mais elle n'y fit pas attention. Plus tard, une jolie rousse avec un mono-sourcil lui rappela de boire de l'eau - d'accord maman.

Et elle poursuivait la visite de son appli, elle voyait des femmes qu'elle n'avait jamais vues auparavant. Comme si elles avaient surgi du néant ! C'était dingue.

Vicky fit défiler le contenu, découvrit un nouvel univers. Qui étaient ces femmes qui affichaient publiquement tout ce qui la révulsait le plus ? Les poils, les textures de cheveux, les formes, les règles, la diversité de coiffure et de maquillage, et toutes les différences physiques qu'on voyait peu souvent. Le tout sublimait sous le coup de l'esthétique et de la bienveillance.

Mais Vicky se sentait en marge de tout ça. Vraiment beaucoup. Elle ne faisait pas partie de leur communauté et se sentait comme une imposeuse à récolleter leur bienveillance farouche.

Mais elle se sentait aussi tellement envieuse. Elle aussi voulait pouvoir crier : « Je suis sublime, pas besoin de te plaire. » Était-ce de ce genre de confiance dont parlait Mégane ? La confiance de celle qui postait tranquillement des photos d'elle en string menstruel ? Alors oui, elle aussi aurait aimé en être pourvu. Mais ce n'était pas si simple. Pas si facile.

Elle devait lutter pour accepter ce corps qui ne passait pas le test des cuisses. Ce n'était pas naturel pour elle. Ni pour les autres qui la regardaient... différemment. Ils la regardaient manger par exemple. Si elle prenait de bonnes bouchées, ils souriaient. Et elle pouvait plus dire publiquement qu'elle aimait tel ou tel plat, c'était devenu... suspicieux ? À vrai dire, elle ne savait pas ce qu'il se passait dans la tête des gens mais ils réagissaient bizarrement.

Elle était affalée dans le canapé à faire défiler les posts quand les deux sœurs rousses revinrent à la charge.

— Tu vas voir quand Mégane ?

— Je pense que tu devrais mettre ce petit haut rouge avec les gros boutons.

— Dégagez, souffla Vicky.

Son portable lui envoyait des signes divins qu'elle avait du mal à déchiffrer. Ça ne pouvait pas être quelque chose de clair et de bateau du style « acceptes-toi toi-même ». On parlait de Dieu quand même.

Et puis elle ne voulait pas monter de plan pour voir Mégane. Elle n'en avait pas la force. Un plan impliquait l'idée d'un fantasme de réussite : c'était déjà trop d'espoir pour elle. L'espoir que Mégane s'approche une nouvelle fois d'elle pour lécher le chocolat au coin de ses lèvres. Ça y ait, son cœur battait plus vite et ses mains s'échauffaient. Mégane lui faisait encore une fois trop d'effet. Elle avait même du mal à faire comme si de rien était.

Encore une fois elle manquait de force et certainement aussi de conviction. D'ailleurs c'était pour ça que Mégane ne voulait pas d'elle.


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Thème : Clarté