MAJ 25/11/2020


Chapitre 4 : Balais et balles perdues

Octobre 1976

L'automne avait toujours été ma saison préférée. Voir les feuilles tomber au gré du vent, le soleil disparaître derrière la cime des arbres orangés tandis que les oiseaux migrateurs s'offraient en spectacle avant d'entamer leur long périple jusqu'aux pays chauds… J'avais toujours trouvé cela drôlement joli, mais le cadre de Poudlard rajoutait en plus une touche de magie qu'on ne pouvait voir nulle part ailleurs. Je ne savais pas s'il s'agissait du reflet du château qui miroitait sur le lac sombre, ou la multitude de créatures magiques volant dans le parc, mais le spectacle qui s'offrait à nous chaque année m'émerveillait toujours avec la même fascination que j'avais lors de ma première année.

-Arrête de sourire comme un imbécile, grondai-je en soufflant bruyamment.

Graham marchant à grandes enjambées à mes côtés, je devais presque courir pour rester à sa hauteur. Les sélections de Quidditch commençaient sous peu, et, pour ne pas changer, il s'était levé en retard. Ou plutôt, je l'avais levé, en ne le voyant pas descendre prendre le petit-déjeuner dans la Grande Salle. Il s'était alors levé avec le calme de ceux qui sont en retard, le savent parfaitement et s'en fichent royalement. Comment, par Merlin, était-ce possible d'être en paix avec soi-même en se sachant à la bourre ? Les personnes constamment en retard ne songeaient-elles donc jamais à ceux qui patientaient ?

-Cornfoot ne peut pas me virer, respire, me lança-t-il avec un grand sourire.

-Ne crois pas que tu es meilleur que tout le monde, répliquais-je, à bout de souffle, sentant un violent point de côté pointer le bout de son nez. Un jour, ça te portera préjudice.

Il ne répondit pas et continua de marcher en regardant droit devant lui. Je savais pertinemment que Cornfoot ne l'expulserait pour rien au monde de l'équipe de Quidditch, mais sa confiance infaillible en tout ce qu'il faisait m'exacerbait. Cela n'aurait pas dû, évidemment, Graham était mon meilleur ami, mais j'en venais parfois à jalouser cette foi en l'avenir qu'il possédait, et dont j'étais totalement dénuée.

-Ne t'en fait pas, finit-il par lâcher en me donnant une grande tape dans le dos, et je toussai sous le choc. Il craint bien trop ma batte pour me virer !

Un faible rire s'échappa de mes lèvres – vite interrompu par la douleur aigue sous mes côtes qui se rappela à moi – alors que nous arrivions au vestiaire réservé pour les joueurs de notre maison. Il était plein à craquer, les discussions bruyantes des uns et des autres s'entendaient depuis l'extérieur. Certains devaient jouer des coudes afin d'avoir la place de se changer tandis que d'autres – qui n'avaient pas la carrure de le faire et n'osaient pas hausser la voix – tentaient de revêtir l'uniforme de Quidditch du post désiré tant bien que mal. A peine avions-nous mit deux pas à l'intérieur qu'une forte odeur masculine m'emplit les narines.

-Hey, Lloyd !, hurla quelqu'un, au fond de la pièce. Tu faisais quoi avec Greengrass pour être en retard comme ça ?!

-Super, maugréais-je en rentrant la tête dans les épaules, tandis que quelques rires gras résonnaient dans le vestiaire. Je vais rejoindre Mina dans les gradins, on se retrouve pour le déjeuner. Bon courage quand même.

N'attendant pas qu'il me réponde, je tournai les talons avant même qu'il n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche et grimpai les escaliers de bois jusqu'à atteindre notre gadin habituel. Quelques élèves de Poufsouffle, probablement là pour encourager leurs amis, pressaient le pas un peu plus loin en contrebas, craignant sans doute de ne pas arriver avant le début des sélections. Les marches grinçaient sous mon pas lourd alors que je montai les marches deux à deux, surplombée par le ballet des oiseaux qui, dans le ciel gris de ce mois d'octobre, gazouillaient tristement la fin de l'été.

-Tu viens de rater Rhéa Super Adcock, commenta Mina alors que je m'asseyais lourdement à ses côtés.

Tentant de reprendre mon souffle, l'effort requit pour arriver au bout de l'ascension des gradins étant bref mais intense, j'attachai mes cheveux que le vent semblait vouloir à tout prix emmêler.

Notre tribune était vide à l'exception de ce qui semblait être un premier année, assit quelques gradins plus haut. Peu de gens avaient fait le trajet pour voir les sélections – en témoignait les rares tribunes occupées – probablement à cause de la météo instable des derniers jours, le ciel écossais se faisant un devoir d'inonder le pays.

-Il va pleuvoir, répliquais-je, pour toute réponse.

Elle haussa les épaules, désinvolte.

-Avec un peu de chance, ça lavera Graham Lloyd de sa stupidité.

Cette fois-ci, je ne répondis pas. Je savais qu'elle ne cherchait qu'un moyen de se défouler sur Graham, et peu importe les raisons qui la poussaient à agir ainsi, j'avais décidé de ne pas les laisser gagner. Allister et moi avions convenu de ne pendre le parti de personne dans cette querelle sans fondement – ce que Mina et Graham nous mettaient régulièrement dans les dents, affirmant qu'au contraire nous défendions le camp adverse – mais les longues disputes qui démarraient toujours d'un rien étaient souvent bien trop prenantes pour que nous ne nous énervions pas à notre tour. Qui, par Merlin, pouvait avoir la patience de rester calme alors qu'une dispute éclatait au petit-déjeuner ?

L'entrée sur le terrain des prétendants à un quelconque poste dans l'équipe de Quidditch me donna une raison de plus pour me taire et me concentrer sur ce qu'il se déroulait à nos pieds – et dans les aires. Cornfoot ouvrait la marche, Graham et Allister à sa suite, les autres suivaient. De l'équipe de l'an passé, il ne restait qu'eux trois, si bien que beaucoup d'élèves de notre maison étaient venus postuler, espérant sans doute posséder cette pseudo gloire de pouvoir se vanter d'être un joueur de Quidditch. Quelle vanité y avait-il à faire partie de l'équipe de Quidditch de Poufsouffle ? Non que notre maison soit particulièrement mauvaise, au contraire, nous gagnions régulièrement des matchs mais jamais, depuis que j'étais à Poudlard, nous n'avions brandis la coupe de Quidditch au banquet de fin d'année.

Alex Cornfoot était un septième et dernière année. C'était lui, lorsque nous étions en deuxième année, qui avait incité le capitaine de l'équipe de l'époque à prendre Graham et Allister comme batteurs, ce qu'il n'avait pas regretté malgré l'absence de victoire finale. Je ne lui parlais guère que lorsque les garçons faisaient parties de la discussion – ou du moins, n'étaient pas très loin – mais je ne doutais pas un seul instant de sa gentillesse, gentillesse qui ne l'empêchait pas de mener l'équipe de Quidditch de notre maison d'une main de maitre depuis sa cinquième année.

Derrière lui s'entassaient des deuxièmes et troisièmes années, écartés par d'autres Poufsouffle baraqués, probablement dans leurs dernières années à Poudlard, et qui jouaient des coudes pour écarter les plus jeunes et plus petits qui, poussés sur les côtés de la petite troupe, faisaient alors profil bas. Seulement deux filles occupaient les rangs, aussi opposées l'une de l'autre que Mina l'était de moi. La plus petite, brune, était aussi chétive que l'autre était baraquée mais – autant que je pouvais l'observer de là où je me trouvais – semblait posséder une détermination inépuisable et qui faisait défaut à la seconde, dont l'attitude incertaine montrait bien qu'elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle faisait là.

-Le sexe féminin toujours grandement représenté dans ce sport de brute, grommela Mina en se penchant en avant.

J'éclatai de rire avant d'avoir pu m'en empêcher, brisant le silence qui régnait dans les hauteurs des gradins, l'image de Mina, durant l'été séparant notre quatrième et cinquième année, qui chevauchait un balai et tentait en vain de rattraper Graham et Allister, clairement présente dans ma tête. Cela avait été la première – et la dernière – fois qu'elle était montée sur un balai, décrétant par la suite que pour le bien public, c'était un objet à éradiquer du monde magique, contredisant son amour pour les Frelons de Wimbourne, ce qu'elle justifiait toujours par des arguments bancals

-Arrête de repenser à cette histoire, marmonna-t-elle, en me frappant l'épaule à l'aide de La Gazette qu'elle tenait fermement à la main.

Cependant, le coin de ses lèvres tressautant alors qu'elle tentait de refouler un sourire ne m'échappa pas et je continuais de ricaner, évitant avec justesse ses coups de Gazette.

En bas, au centre du terrain, Cornfoot s'était placé de manière à voir tout le monde. Il avait répartit les joueurs en quatre groupes pas vraiment équilibrés mais qui devaient vraisemblablement être les différents postes de Quidditch et s'attelait, à présent, à donner ce qui ressemblaient à des directives, à l'aide de grands mouvements brusques dans tous les sens.

-Pourquoi on est là, d'ailleurs ?, lâcha Mina en croisant et décroisant les jambes à plusieurs reprises. On sait déjà qu'ils seront pris !

-Tu préfères peut-être réviser ?, répliquais-je en roulant des yeux.

-On a rien faire !, s'exclama-t-elle brusquement, les deux mains en l'air et de chaque côté de sa tête, un grand sourire étalé sur le visage.

-Ce n'est pas parce que nous n'avons pas devoirs que nous n'avons pas de révisions, rétorquais-je d'un ton que j'essayais en vain de rendre docte, l'index levé.

-Ah, non ! Tu ne vas pas faire ta Lily Evans !

Et elle me balança le journal en pleine figure, les deux poings sur les hanches et un air faussement fâché sur le visage.

-Lily ? Qui a dit Lily ?

Me tournant vers l'origine du bruit, un James Potter aux cheveux ébouriffés et au sourire ébahi apparut devant nous. Ses lunettes de travers sur son nez bossu, il nous fit un bref signe de la main avant d'escalader notre banc, nous poussant au passage pour réussir à passer entre Mina et moi. D'un même mouvement, nous nous tournâmes vers lui, les yeux exorbités par la surprise.

-Quoi ?, demanda-t-il en haussant les épaules. Je viens tenir compagnie à Tommy.

Il claqua avec force sa main dans le dos du garçon qui n'avait pas bougé d'une baguette depuis que j'étais arrivée avant de tenter de s'installer plus confortablement, ce qui était particulièrement ardu au vu des vieux gradins de bois.

-On vient tenir compagnie à Tommy !

Sans comprendre le comment du pourquoi, nous vîmes Sirius Black apparaitre brusquement de nulle part, enjamber les gradins qui le séparait de son acolyte et s'assoir de l'autre côté du premier année, un grand sourire aux lèvres.

-Depuis quand les Gryffondor viennent assister aux sélections de Quidditch des autres maisons ?, s'enquit Mina, en fronçant les sourcils.

Elle n'était, certes, pas douée sur un balai, cela ne l'empêchait pas le moins du monde de défendre l'équipe de Poufsouffle avec une force qui n'avait d'égale que son fanatisme pour les Frelons de Wimbourne, ce qui n'était pas peu dire.

-Depuis jamais, répliqua Black sur le même ton.

-On est venu tenir compagnie à Tommy, répéta Potter.

-Oui, d'accord, accorda Mina sans hausser le ton et avec la patience qu'elle aurait eue pour un enfant de deux ans. Mais vous pouvez très bien tenir compagnie à Tommy ailleurs.

-Bien sûr que non, puisque Tommy est ici.

-Eh bien, prenez Tommy et allez au château, comme ça vous lui tiendrez compagnie ailleurs.

A ce stade de la conversation, je ne savais pas s'ils faisaient semblant de ne pas comprendre et se payaient notre tête ou s'ils ne voyaient réellement pas là où Mina voulait en venir. Dans tous les cas, je sentais Mina se tendre au possible et, alors qu'elle tentait de garder son calme, je voyais clairement ses narines se dilater à mesure qu'elle parlait.

-Tu n'as pas très bien compris, Willehlmina North. Tommy est un Poufsouffle, donc Tommy peut assister à vos sélections, et comme nous tenons compagnie à Tommy, nous assistons aussi aux sélections.

-On peut très bien lui compagnie, nous, à Tommy !

-Eh, attendez, coupais-je en lançant un regard suspicieux aux deux Gryffondor. Depuis quand vous « tenez compagnie » à un premier année de Poufsouffle ?

-Ah, ça, ma chère !, s'exclama le binoclard avec force. Nous l'initions.

-Vous l'initiez ?, répéta Mina, les yeux écarquillés.

-Tout à fait, continua Sirius avec un sourire fier. Nous l'initions. Il a un grand potentiel. Beaucoup d'avenir.

-Et puis, il nous faut une descendance. Encore deux ans et nous quittons Poudlard !

-Donc nous recrutons. Et Tommy est une excellente recrue. C'est lui l'investigateur du mauvais coup que nous avons joué à Rusard l'autre jour ! Mais comme il n'est pas très connu, ils n'en ont pas parlé dans le Poudlarien.

-Et c'est fort dommage, parce qu'il a beaucoup d'avenir !

Ils se turent. Pendant quelques instants, seul le bruit des battes contre les cognards et les cris de Cornfoot se firent entendre.

-Et sinon ?, insistai-je, malgré tout.

Ils nous regardèrent, les yeux ronds. Mina me lança un regard ébahi. Derrière nous, une balle siffla mais aucune de nous n'y prêta attention.

-Vous voulez vraiment pervertir ce pauvre garçon ?, insista ma meilleure amie en les regardant à tour de rôle.

James leva l'index devant nous et l'agita de gauche à droite, un air sérieux, qui ne lui allait pas du tout, collé au visage.

-On ne le perverti pas. On lui apprend à utiliser ses talents à bon escient.

Mina éclata de rire et je finis par la rejoindre. Nous n'avions pas besoin d'être amies avec eux pour rire de leurs bêtises et, plus le temps passait, mieux je comprenais l'admiration béate que certains vouaient à leur égard, bien qu'elle me paraissait parfois démesurée. Mais la légèreté avec laquelle les quatre Maraudeurs affrontaient le monde, cette façon dont ils avaient de se comporter et qui semblait dire que rien n'est grave, que nous ne sommes jeunes qu'une fois et que même les plus grands soucis de notre vie sont dérisoires comparé à l'immensité de l'univers… Peut-être qu'ils étaient tant admirés parce qu'ils nous permettaient, un instant, d'oublier la cruauté qui régnait à l'extérieur des murs du château, qu'ils mettaient un peu de lumière dans l'obscurité qui engloutissait, chaque jour un peu plus, le monde sorcier.

-Et vous l'avez déjà initié aux heures de colle de McGo ou pas ?, ricana Mina, qui semblait prendre un malin plaisir à tenter de les pousser dans leurs retranchements.

Le visage du Tommy en question, qui s'était fendu d'un sourire jovial quelques minutes auparavant, s'était brusquement crispé et il regardait à présent les deux Gryffondor avec un regard paniqué, ne sachant probablement pas qui, de Mina ou des deux Gryffondor, il devait croire.

-Ne t'inquiète pas, rassura Sirius Black avec un sourire qui se voulait sans doute réconfortant. Chaque chose en son temps. Nous le tenons loin de la célébrité pour ne pas le brusquer…

-Vous avez pris combien pour Rusard ?, lâchai-je, pas dupe.

-Deux heures les vendredis et samedi, soupira Potter, ouvrant les bras avec fatalité, le visage faussement défaitiste.

-Emmenez le petit faire un stage découverte avec vous, conseilla Mina. Peut-être qu'il reviendra à la raison et se concentrera sur ses études après avoir goûté aux soirées passées à récurer des chaudrons.

Les deux autres se jetèrent un regard affolé avant de passer chacun un bras autour des épaules de Tommy qui, lui, nous observait avec une certaine crainte.

Le silence s'installa à nouveau petit à petit. Je tournai le dos aux trois garçons afin de faire à nouveau face au terrain et Mina fit de même. Pendant de longues minutes, chacun se tut, observant le terrain. Cornfoot volait autour des joueurs, hurlant des phrases rendues inaudibles par la distance et le vent. En plissant les yeux, je reconnus Graham et Allister qui filaient à toute vitesse, donnant au passage de grands coups de batte dans les cognards. Les prétendants à l'équipe de Quidditch avaient constitué ce qui semblait être deux équipes, bien qu'en tant que spectatrice, la distinction entre relevait de l'impossible.

Le vent se levait petit à petit, nous ébouriffant d'abord légèrement les cheveux, avant de siffler avec violence contre les tribunes. Les joueurs de Quidditch ne se démontèrent pas pour autant, même si Cornfoot, qui avait désormais abandonné l'idée de crier, stationnait au centre du terrain sur son balai. Les autres volaient avec une difficulté palpable contre le vent, tentant toutes sortes d'acrobaties pour avancer plus rapidement. Les aspirants batteurs avaient une difficulté supplémentaire, pour peu qu'ils tentent d'envoyer un cognard à contrevent, celui-ci se retrouvait dévié par les bourrasques et poursuivait une toute autre personne.

Ce ne fut que lorsque de grosses gouttes commencèrent à s'abattre bruyamment sur le bois des gradins que nous décidâmes de plier bagages et de rentrer au château, les trois garçons sur les talons. Traversant le parc aussi vite que nous le pouvions, chacun essayant vainement de s'abritait sous ses propres vêtements, nous arrivâmes au château alors qu'il pleuvait dru. La pluie ricochait sur le sol, créant ainsi un concert assourdissant et désagréable, un bruit de fond qui ne faiblissait pas.

Une fois au sec, je lançai un sort de Récurage sur mes propres vêtements qui, trempés, séchèrent aussitôt, m'évitant un mauvais rhume.

-C'est bientôt midi, commenta Mina, ayant elle aussi séché ses habits et qui tentait à présent de faire de même avec ses cheveux. On devrait les attendre dans la Grande Salle.

-C'est onze heure, répliquais-je en détachant à mon tour mes cheveux trempés, éparpillant par la même occasion une pluie de fines gouttelettes tout autour de moi.

-Et alors ? On est plus proche de midi que s'il était dix heure.

-C'est pas étonnant que tu ne montes pas sur un balai si tu te goinfres comme ça, ricana Sirius Black.

Toujours mouillé, tout comme Potter et Tommy, il se tenait derrière nous, arrosant les dalles à chaque mouvement. Tel un félin – ou peu importe l'animal – il s'ébroua brusquement avant de se sécher à son tour.

-Tu t'es vu ?, rétorqua Mina. Tu t'empiffres toutes les nuits aux cuisines. Un vrai porc !

Ne se souciant plus ni de Potter, du petit Tommy ou de moi, ils s'engouffrèrent d'un même pas dans un couloir tout en continuant à s'envoyer de piques de plus en plus acides, sans pour autant hausser le ton. Silencieuse, je marchai derrière eux, les deux autres à mes côtés. James parlait au premier année d'une voix si basse que je n'entendais pas un mot, penché sur lui comme s'il s'apprêtait à lui tomber dessus d'une seconde à l'autre.

Mina et moi connaissions les deux Gryffondor depuis notre première année, ayant fait la moitié du trajet en Poudlard Express ensemble, le jour de notre rentrée. Si Mina appréciait James, elle avait décrété que Sirius était imbuvable presque immédiatement. Ce n'était pas tant son irresponsabilité ou ses blagues douteuses qui la rebutait, mais son statut de Sang-Pur. Mais si elle aimait clamer haut et fort qu'elle ne voulait rien avoir à faire avec un « petit merdeux hautain de la haute », je doutais qu'il ne s'agisse uniquement de ça. J'étais profondément convaincu que si Mina évitait presque tout contact avec la quasi-totalité des Sang-Pur, c'était surtout parce qu'elle avait peur d'être rejetée pour ce qu'elle était au plus profond de ses veines : une Née-Moldu.

-… sac à puces, continue comme ça et je vais faire en sorte que ton arbre généalogique ne se développe plus jamais !

-Commence par monter sur un balai, on en reparlera après !, répliquait Sirius d'une voix où perçait la menace.

Je soupirai. Je n'étais, pour ma part, pas une grande fan des Maraudeurs. Ils étaient, certes, gentils et drôles, mais ils étaient aussi de parfaits imbéciles insouciants et souvent prétentieux. L'entente cordiale que j'entretenais avec eux était surtout due à Graham et Allister. Et au fait que je n'étais pas une Serpentard.

Les voix de Mina et Sirius commencèrent à résonner alors que nous empruntions un couloir haut et sombre, uniquement remplit de quelques tableaux qui protestèrent face au bruit. Mais les paroles bruyantes de ma meilleure amie s'évanouirent brusquement au détour d'un couloir. Sans doute surpris, Black ne dit plus rien, et James se redressa lentement, incertain, alors qu'il n'entendait plus la voix claire et aigue de Mina, ni celle de son meilleur ami. Et la raison de son silence apparut rapidement. Deux grandes silhouettes sombres s'avançaient dans le couloir, en sens inverse, ne nous prêtant pas la moindre attention. Peu désireuse de croiser par mégarde le regard à la fois rieur et froid de Yaxley, j'observai son camarade, dont j'ignorais le son de la voix. Evan Rosier. Il m'intriguait, en réalité. Était-il comme Corban, fier, ambitieux et méprisant ? Je ne doutais pas quiconque puisse lire en moi comme un livre ouvert, mais j'étais pour ma part incapable de le faire. Pourtant, lorsque je posais mon regard sur Evan Rosier, j'avais l'impression de tomber dans un puit noir et sans fond, sans possibilité d'en réchapper. C'était comme contempler le néant, le vide abyssal de l'univers. Si son visage était dépourvu de toute émotion, ses yeux sombres ne mentaient pas : il était habité par un trou noir.

Sentant probablement le poids de mon regard sur lui, il tourna imperceptiblement la tête et, pendant ce qui me parut une éternité, mes yeux plongèrent dans les siens. Une noyade n'aurait pas été plus terrifiante. Je me sentis presque happée par ce non-être, me donnant une sensation de vertige, comme si je me tenais au bord d'une falaise immense surplombant l'univers, que le soleil s'était éteint à jamais et qu'un froid glacial avait rempli l'existence. J'avais l'impression de lutter pour respirer. Comment un simple regard pouvait-il faire cet effet ?

Je ne sus pas qui détourna son regard en premier – probablement lui, puisque j'étais bien incapable de le faire –, mais l'instant d'après je croisais bien malgré moi celui, moqueur et réfrigérant, de Yaxley qui semblait vouloir me donner un avertissement, bien que je n'avais pas la moindre idée de son objet.

Je m'arrêtai au milieu du couloir, sans vraiment m'en rendre compte, et ouvris la bouche, mais aucun son n'en sorti. Je ne savais même quoi dire, ou faire. Me comporter comme idiote en présence des deux Serpentard était décidément la seule chose dont j'étais en mesure de faire.

Tout s'était déroulé en l'espace de quelques secondes. Evan Rosier ne nous prêtait plus la moindre attention – l'avait-il seulement fait ? – et continuait sa discussion à voix basse tandis que Yaxley, tout en écoutant les paroles déblatérées par son camarade, me lançait un regard insondable.

Les deux Serpentard nous dépassèrent rapidement et la faible clarté du jour reprit ses droits. L'air pesant du corridor sembla plus léger et, après une grande inspiration, j'eu à nouveau l'impression de pouvoir respirer correctement. Que ce soit par Corban ou par Evan Rosier, j'étais troublée.

-C'est vraiment ton fiancé, Yaxley ?, commenta Potter.

J'haussai les épaules, peu désireuse de m'étendre sur le sujet.

-Il a l'air aussi sympathique que mon chien Hodge, lâcha-t-il sur le ton de la conversation.

-Pourquoi ?, questionna Mina d'une voix brusque. Il a quoi ton chien ?

-Il est mort, ricana Black en haussant un sourcil.


-Non mais McGo m'a mit un D ! Un D, Amy ! D comme Désolant ! Elle m'aurait mis un Troll que je ne verrais pas la différence ! Tu te rends compte ? Désolant, c'est comme me dire, Miss, votre devoir est tellement nul que j'en ai pitié. Dé-so-lant ! Comment est-ce que c'est seulement possible !

J'haussai les épaules, fixant mon Piètre d'un œil maussade. Si Mina était l'une des meilleurs élèves du cours de métamorphose, il était clair que je n'en faisais pas partie. J'étais tout juste bonne pour arriver à atteindre un Acceptable – quand je survivais à une nuit blanche de révisions ou que je passais des heures et des heures sur des devoirs à rendre – et n'avais atteint un Effort Exceptionnel qu'une seule fois, encore que le gracieux E écrit par McGonagall était issu d'une heure de tricherie et non d'un réel effort. Ce jour-là, Mina m'avait fait remarqué que, puisque tricher me permettait d'obtenir de bons résultats, je n'avais qu'à le faire à chaque devoirs de métamorphose, mais à défaut d'être particulièrement talentueuse dans cette matière j'avais au moins le mérite d'être honnête.

-Ce devoir était particulièrement difficile, tentai-je de l'apaiser, regarde la moyenne de classe ! Elle n'est pas très bonne non plus…

En face de nous, Graham observait son parchemin brûler à l'aide de l'une des bougies flottantes de la Grande Salle, un énorme T encore visible sur la partie non calcinée de son devoir. Il renifla bruyamment en m'entendant, l'air terriblement dédaigneux, tandis qu'Allister – le seul à avoir obtenu un résultat correct – tapotait distraitement l'épaule de Mina tout en piquant habilement les petits légumes de sa fourchette et qui trainaient dans son assiette.

McGonagall nous avait accostés aussitôt les immenses portes de la Grande Salle franchies, nous donnant nos copies tout juste corrigées avant de nous sommer de rendre à Graham et Allister les leurs. Ces derniers nous avaient rejoint peu de temps après, Cornfoot ayant probablement décidé de mettre fin aux sélections peu après notre départ. Ils s'étaient changés, mais leurs cheveux, encore trempés, mouillaient leur pull à grosses gouttes.

-Ils n'étaient pas très doués, avait expliqué Allister avec toute la diplomatie dont il était capable lorsque je lui avais demandé comment s'était déroulée la sélection. Graham et moi sommes toujours de l'équipe, bien sûr, mais je ne suis pas sûr que nous remportions la coupe de Quidditch cette année non plus.

Il s'était tut quelques secondes en fronçant les sourcils, signe qu'il était en pleine réflexion.

-Alex fait de son mieux, évidement, avait-il continué, mais je veux dire… Stratégiquement parlant, ça risque d'être…

-Compliqué, avait sombrement complété Graham, et Allister avait hoché la tête avec assentiment.

Suivant l'exemple de Graham, bien qu'avec réticence, Mina décida de brûler à son tour son devoir de métamorphose, décrétant qu'écrire un parchemin de quatre-vingt centimètre sur les exceptions à la loi de Gamp sur la métamorphose élémentaire ne lui servirait probablement jamais et que la seule chose qu'elle avait besoin de connaitre dans cette matière était comment métamorphoser un être humain en limace. Le regard noir qu'elle lança à Graham en affirmant cela en disait long sur le fond de sa pensée.

-Il y a une sortie à Pré-Au-Lard dans deux semaines, nous apprit Allister en se servant une énorme cuisse de poulet. On y va, tous… ensemble ?

Mina lança un regard mauvais à Graham qui y répondit avec la même férocité, arrachant un soupire exaspéré à Allister.

-Non mais ça suffit !, pestai-je avec mauvaise humeur devant leur manège. Arrêtez de vous chamailler un peu ! C'est quoi le soucis, à la fin ? Mina, je suis désolée de le dire comme ça, mais Graham sort avec qui il veut. Et toi !, aboyai-je brusquement en voyant ce dernier ouvrir la bouche d'un air suffisant. Tu te crois franchement intelligent à te comporter comme un ado prépubère juste pour énerver Mina ? Pour Merlin, vous n'avez plus 8 ans, cessez un peu de vous prendre le chou pour rien !

Un long silence accueilli ma tirade. Graham, le nez dans son jus de citrouille, louchait sur son gobelet en or, – si bien que je me demandais s'il m'avait vraiment écouté – tandis que Mina, les joues rouges, grommelait quelque chose qui ressemblait à « pas moi qui ai commencé ».

-Elle n'a pas tort, vous savez…, lança Allister d'une petite voix, avant de s'attirer le regard foudroyant de Mina.

-Évidement qu'elle n'a pas tort, répliqua-t-elle d'un ton hautain, c'est pas ma meilleure amie pour rien. Très bien, ajouta-t-elle en reniflant, je veux bien qu'on y aille tous ensemble MAIS…

Le sourire victorieux d'Allister se figea devant l'air contrarié de Mina qui, je le savais, n'aimait pas ne pas imposer ses conditions.

-Mais c'est à condition qu'on ne soit que tous les quatre.

Elle lança un regard féroce à Graham, regard dans lequel brillait un éclair d'espoir.

Celui-ci haussa les épaules, l'air de s'en moquer.

-Adhara doit y aller avec ses amis, de toute façon, lança-t-il, désinvolte.

A mes côtés, je sentie Mina se crisper mais elle ne fit pas de commentaire.


La sortie à Pré-Au-Lard s'annonça plus vite que prévu. Étrangement, et ce n'était pas pour nous déplaire, à Allister et à moi, Graham et Mina avaient enterrée la hache de guerre, ou du moins l'avait déposée à terre. Graham ne mentionnait plus Adhara devant Mina et cette dernière, tant bien que mal, faisait son possible pour ne pas s'énerver contre lui à la moindre occasion. Les tensions, toujours palpables, s'étaient faites plus silencieuses, Mina n'insultant plus notre ami à la moindre occasion, ou alors le faisait-elle lorsque je n'étais pas dans les parages.

-Il faut absolument qu'on passe chez Honeydukes, lança Mina en asseyant de sortir sa chevelure blonde coincée dans son écharpe.

-Je dois faire un tour chez Scribenpenne, ajoutai-je. Il faut que je me rachète une plume et quelques parchemins, je vais finir par être à courre.

L'aidant à sortir ses boucles de son écharpe, Mina pesta lorsque sa boucle d'oreille se prit dans la laine et je dû recourir à ma baguette pour mettre à terme à cette bataille.

-Il ne fait même pas si froid !, m'exclamai-je. Si tu mets déjà ton écharpe en octobre, comment est-ce que tu vas t'habiller pour sortir en décembre ?

-Je sortirai pas, répliqua-t-elle comme si ça tombait sous le sens. J'aime pas le froid, ajouta-t-elle en grognant, comme elle le faisait tous les ans.

Je ricanai. Passant mon bras sous le sien, nous rejoignîmes les garçons dans la salle commune. Assis dans l'énorme canapé en cuir qui faisait face à la cheminé, ils s'étaient lancé dans une bataille explosive, les cartes disposés en vrac entre eux deux.

-C'est pas trop tôt !, lança Graham alors que la carte qu'il venait de retourner vibrer de plus en plus.

-On a cru que vous étiez déjà parties, rajouta Allister en se saisissant rapidement de la carte, de peur qu'elle explose.

D'un coup de baguette magique, il rangea les cartes sans compter les points et se tourna vers nous.

-Déjà ?, s'étonna-t-il, en voyant Mina, le nez dans son écharpe.

-J'aime pas le froid, répéta cette dernière d'un ton faussement grincheux.

Allister éclata de rire avant de se lever, sous l'œil méfiant de ma meilleure amie, et de tenter de faire disparaitre sa tête dans son écharpe en laine. Pris dans une course poursuite interminable, ils franchirent tous les deux l'entrée de la salle commune dans un fou rire régulièrement ponctué de menaces.

-Tu m'étonnes qu'elle tombe malade en permanence, grogna Graham alors nous leur emboitions le pas. Elle s'habille comme si on était au Pôle Nord alors qu'il fait encore bon. 'Sait pas se vêtir…

-Tu peux parler, rétorquai-je. T'as vu comment tu t'es habillé ? On te croirait en été !

-Je teste quelque chose !, affirma-t-il avec véhémence. Une théorie Moldu comme quoi on attire ce qu'on pense, genre « je pense positif » et bam !, t'attire du positif.

-Et qu'est-ce que t'essais d'attirer en t'habillant comme ça ?

-L'été, soupira Graham, l'été…

Il disait cela alors que nous franchissions les portes du château – Allister et Mina toujours loin devant – et se figea brusquement alors qu'une bourrasque de vent nous percutait. Serrant les dents, je le vis mettre difficilement un pied devant l'autre, alors que ses bras se couvraient d'une chair de poule violente.

-T'es sûre que tu ne veux pas aller chercher une veste ?, m'enquis-je, blasée. Ou au moins ta cape ?

Il m'attrapa par le bras, m'arrachant un cri de surprise, et je n'eus pas d'autre choix que de le suivre en direction des calèches qui attendaient patiemment leurs passagers.

-Si tu crois que tu ne vas pas tomber malade, maugréai-je.

Il salua Alex Cornfoot qui, avec ses amis, grimpait dans une calèche un peu plus loin et je fis de même, lui adressant un petit sourire en hochant la tête.

-Je suis solide, moi, pas comme le nain qui saute de partout.

Suivant son regard, je vis Mina, à côté d'une calèche, sauter aussi haut qu'elle le pouvait pour tenter de récupérer l'écharpe qu'Allister avait réussi à lui prendre. Celui-ci ne bougeait pas, l'air faussement ennuyé. Il avait simplement levé sa main qui tenait l'écharpe au-dessus de sa tête et regardait Mina d'un œil vide.

-Tu es une sorcière !, hurlai-je brusquement à son attention pour qu'elle m'entende de là où elle était.

Plusieurs visages se tournèrent vers moi en m'entendant crier, sauf celui de ma meilleure amie qui, elle, continuait de bondir.

-Il a aussi volé ma baguette !, rugit-t-elle.