Le téléphone de Benjamin sonna encore et encore mais celui-ci ne semblait pas l'entendre. Assis, les bras croisés sur ses genoux, il semblait essayer de se fondre dans le mur derrière lui. Cela faisait deux mois maintenant qu'il n'était pas sorti. Les cernes noirs et la coupe approximative qu'il arborait le rendait méconnaissable. Il n'allait pas bien. Vraiment. Il le savait. Mais impossible de trouver un échappatoire. Il se sentait pris au piège dans cet appartement qui rétrécissait de jour en jour. Et pourtant. La moindre idée de sortir lui était insupportable. Il se sentait épié. Suivie. Quand il avait appelé sa grand-mère ce jour-là et qu'il avait vu que tout allait bien, il avait décidé de faire comme s'il ne s'était rien passé. De rentrer chez lui, de reprendre le cours de sa vie. Mais d'autres "cadeaux" étaient arrivés à Maison grise. Avec les autres ils étaient allés porter plainte mais malheureusement pour le moment, "Juliette", n'avait pas enfreint la loi ils ne pouvaient techniquement rien faire. Pierre inquiet pour son ami avait demandé à ce qu'une trace soit quand même gardée au cas où la fan déciderait d'aller plus loin. Les policiers leur avaient conseillé de moins s'exposer sur les réseaux sociaux, de peut-être utiliser des pseudonymes... Mais étant donné leur carrière ce n'était pas vraiment envisageable. Ben avait donc décidé de travailler depuis chez lui pendant quelque temps. Ça avait été compliqué, ils avaient beaucoup de tournage en featuring à faire qu'ils ont fini par annuler. Pierre s'était occupé de tout, il voyait bien que la nervosité de Ben se ressentait dans leur vidéo web cam et les internautes commençaient à se demander la raison d'un tel éloignement. Mais malgré leur précaution, le brun commença à recevoir des lettres chez lui. Ce fût rapidement l'escalade. Des post-its déposés sur sa porte, des cadeaux laissés aux voisins pour lui. Le youtuber ne dormait plus, sursautait au moindre bruit venant du couloir. Ses nerfs étaient à vif. Puis Fred lui avait donné les clefs d'un chalet de vacances appartenant à un ami à lui. Pour éviter les va et vient il y avait fait un grand stock de nourriture et d'eau, avait déjà installer tout le matériel de tournage. Les trois amis avait déposé Ben en pleine nuit après l'avoir grimmé en femme. Impossible que quiconque soit au courant. Pendant deux semaines l'italien avait profité du calme pour se remettre. Il avait souffert de cet éloignement forcé mais c'était bien moins difficile à vivre que cette vigilance constante qui le rendait hypersensible. C'est après que les problèmes avaient recommencé. Il avait d'abord reçu des mails et des messages privés sur facebook et instagram. Toujours pas de menaces réellement utilisable pour pouvoir porter plainte mais dans la tête de Benjamin ces petits mots "d'encouragement" sonnaient comme tels. Il avait rapidement tout éteint. S'était coupé de tout. Il appelait Pierre tous les jours souhaitant garder un minimum de lien social. Il voulait aussi s'assurer que les garçons n'avaient pas trop à pâtir de la situation. Bien qu'il était lui-même victime, il se sentait responsable de leur infliger ça.

Mais aujourd'hui était différent. Aujourd'hui il n'avait pas encore appelé. Aujourd'hui il craquait. Silencieusement tassé dans le coin de sa chambre, il laissait couler les larmes. Aujourd'hui. Le téléphone sonnait encore et encore. Un énième appel masqué. Il laissa la chanson s'arrêter d'elle-même. La pièce était sombre, dès son arrivée Benjamin s'était barricadé fermant porte et volet. Un seul petit rayon de lumière réussissait à se frayer un chemin par un impact dans le volet de bois et finissait sa course sur un éclat métallique. Un éclat obsédant qui semblait danser dans sa main. Malgré l'apparente immobilité de la scène, un véritable duel se déroulait dans la tête de Benjamin. Il savait que c'était dangereux, que ce n'était vraiment pas bon. Son âme le tannait pour qu'il rebrousse chemin, mais son corps ne lui appartenait plus. Son corps était à bout et cherchait une solution. Son esprit n'en trouvait pas, alors lui le ferait. La main ne trembla pas, la lame commença à entailler le poignet. Rien de grave. Un peu de rouge pleurant sur son avant-bras. Plusieurs alarmes se déclenchèrent dans son esprit, il sentait qu'une part de lui essayait de se réveiller de cette léthargie qui l'amenait vers une funeste destination. Juste un peu plus. La musique de Pierre le coupa dans son élan. D'un geste rapide, il lança la lame à l'autre bout de la chambre et décrocha, s'agrippant à son portable comme si sa vie en dépendait. Il savait au fond de lui que sans son ami... Il eut envie de vomir. Sa tête tournait mais il resta concentré sur les paroles de son meilleur ami.

-C'est dur Pierre.

Il avait voulu répondre que tout allait bien mais la vérité était sortie sans filtre. Il n'y arrivait plus, c'était trop dur. Combien de temps est-ce que ça allait durer ? Il ne pouvait pas rester ici toute sa vie. Il entendit Pierre le rassurer. Une chaleur intense se développa dans sa poitrine, s'il pensait que ça allait aller alors il le croyait. Il n'avait aucune raison de ne pas le croire. Pierre ne lui avait jamais menti. Bien qu'il savait dans un coin de sa tête que le blond ne pourrait rien y changer tout son être voulu se tourner vers la possibilité que tout redevienne comme avant. Pierre continua longtemps de lui parler d'une voix douce, à maison grise ils avaient trouvé un hacker qui acceptait de les aider à trouver la responsable, il devait juste de son côté tenir le coup quelques jours de plus. Benjamin regarda son poignet en culpabilisant. La cloche à la porte du chalet retentit bouleversant le brun qui s'enferma dans l'armoire.

-Pierre ça recommence, y a quelqu'un à la porte ! Il chuchota et pourtant l'italien avait l'impression qu'on pourrait l'entendre jusque sur le péron. La voix amicale de Pierre réussit à le tirer de sa frayeur. Apparemment les garçon lui avait fait envoyer de la nourriture pour les deux semaines suivantes. Ce n'était donc qu'un livreur. Tremblant il se leva, il n'avait même pas pensé à la nourriture, il faut dire que ça faisait un moment qu'il n'était pas passé par la cuisine. L'angoisse lui serrait l'estomac et il n'était pas rare qu'il rende rapidement le peu qu'il arrivait à avaler. Sous les encouragements de son ami, le brun sortit de son abri de fortune et fit quelques pas en direction de la porte d'entrée. Elle lui paraissait si loin et imposante. Il se répéta encore et encore qu'il n'y avait pas lieu de réagir comme une bête effrayée, c'était difficile. Il entrouvrit la porte tremblant et demanda d'une petite voix.

-C'est pourquoi ?

-Bonjour. Je viens pour déposer plusieurs sacs de nourriture. Vous avez raison de faire des réserves ont est vraiment au milieu de nulle part ici.

-Oh oui j'avais besoin de calme.

-Laissez- moi deviner, vous écrivez un livre c'est ça ? Ma soeur aussi se loue un truc au grand air quand elle veut se mettre dans l'ambiance. Par contre je sais que ça ne me regarde pas mais... Vous allez bien ?

-Oh oui oui je vais bien ne vous inquiétez pas, quand j'écris je me perds un peu.

-Faites attention à vous quand même. Et mangez, il y a pleins de bonne choses là dedans.

L'homme d'une vingtaine d'années tendit un des sacs à Benjamin qui en fit tomber la moitié du contenu. Il n'eut pas le temps de s'excuser que les yeux bleu de son vis à vis le frappèrent.

-Vous êtes le livreur de la dernière fois ?

Il n'eut pas le temps d'en dire plus qu'une vive douleur à la tempe le fit tomber au sol, lâchant les courses et le téléphone dans un cri. Sa main pressant son arcade, il plissa les yeux tout en essayant de s'éloigner de son agresseur. Benjamin sentit le sang chaud rouler sous sa main mais la peur restait plus ancrée en lui que la douleur, l'obligeant à ouvrir les yeux. Il eut tout juste le temps de dévier une boîte de conserve qui volait vers lui qu'un coup de poing s'abattit sur sa mâchoire avec force. Peu habitué à la violence et à la douleur, le vidéaste se replia sur lui-même essayant de se protéger au mieux.

-RESTE AU SOL !

L'ordre avait été hurlé ébranlant tout le corps de l'homme à terre qui fit instinctivement ce qu'on lui demandait. Il n'osa même pas tourné la tête quand la voix d'une jeune femme se fit entendre. Benjamin se sentait mal, l'impression que quelqu'un jouait de la batterie dans sa tête pendant que l'odeur ferreuse du sang lui donnait envie de vomir. Il ne se préoccupait pas de la dispute qui semblait se dérouler à côté de lui et suivit le mouvement quand quelqu'un le mit debout et le poussa dans la cuisine. Assis de force sur une chaise, ses mains furent plaquées sur les accoudoirs et durement ligotées. Benjamin complètement dépasser regarda une jeune femme blonde s'installer à la table en face de lui un grand sourire sur les lèvres. Il voulait pleurer, mais son corps semblait figé.

-Benjamin si tu savais, je suis si contente qu'on soit enfin ensemble. J'ai vraiment eu l'impression que ça n'allait pas en ce moment. C'était difficile de te trouver.

-Juliette ?

-Ouiii ! Tu vois Quentin je t'avais dit qu'il me reconnaîtrait ! Oh mon dieu je suis si émue d'être là avec toi.

Le blond s'assit sur la table juste en face du youtuber et sortit un opinel qu'il fit glisser le long de la gorge de l'homme assis. Benjamin ferma les yeux sentant la lame froide contre sa barbe mal entretenue. La frustration monta en lui, la colère aussi. Comment en était-il arrivé là ? Il essaya de défaire ses liens mais ne réussit qu'à se blesser davantage. La lame se fit plus appuyé. Impuissant il acquiesça, le message était bien passé, étrangement lui qui avait failli mettre fin à ses jours quelques instants plus tôt était prêt à tout pour rester en vie maintenant.

-Ou...Oui bien sûr je suis content moi aussi que tu sois là. Dit-il avec un sourire désespéré.

Le jeune homme s'éloigna à ses mots vers la cuisinière qu'il alluma.

Tout ce passa très vite, une lumière vive, un sifflement, la fumée et puis le mouvement. Plusieurs hommes armes au poing étaient entrés en hurlant. Les jeunes gens s'étaient retrouvés au sol pendant que sa chaise avait été tirée en arrière avec force. Il pleura de plus belle et parla. Il hurla tout ce qu'il n'avait pas pu hurler ces deux derniers mois, tout ce qu'il avait été forcé à vivre, toute sa frustration. Il rejetait la victime qu'il avait été. Puis ses mains avaient été libérées et il avait fondu dans les bras de l'homme en face de lui pleurant de plus belle. Toutes ses émotions se mélangeaient pour finir par le vider de son énergie. Il s'endormit dans les bras du policier qui lui rendait son étreinte.

-Benjamin on peut entrer ?

-oui bien sûr venez, venez! Répondit le brun en finissant d'enfiler un tee-shirt noir.

-Wouaw... Fred eut un geste de recul en voyant le visage de son ami, Guillaume fit une grimace compatissante alors que Pierre s'approchait, touchant du bout des doigts le visage tuméfié. L'arcade sourcilière présentait une petite cicatrice, le côté droit de son visage prenait des couleurs bleu verte qui rendait les cernes encore plus visibles.

-C'est pas beau à voir mais ya rien de grave vous en faites pas.

Pierre le serra dans ses bras, il crut étouffé mais c'était si bon d'être entouré de chaleur et de ses amis qu'il profita de l'instant.

-Quand je t'ai entendu crier je savais pas quoi faire... Fred à appeler la police du coin et comme il y avait déjà un dossier de créer , ils ont pu agir vite. Je suis resté en ligne tout le temps, je pouvais rien faire de plus. Sa voix trembla et Benjamin ne put s'empêcher de le serrer plus fort.

-C'est fini Pierre, je vais bien. Rentrons à la maison maintenant. Okay ?

Tous acquiescèrent dans quelques années peut être le racontera t-il dans une vidéo ? En attendant, il allait profiter de la vie.