HELLO STSG NATION ! Je viens enfin de terminer cet os que j'avais entamé lors de nos soirées éritures avec CATHARSIS, Aeliheart974 et eating-flowers (JE VOUS AIME TRÈS TRÈS FORT). De base on devait écrire des fics en une heure sur un thème donné mais OH WELL, j'ai pris deux semaines de plus, ça arrive lol
Le thème de cet os est donc "construction". Ça m'a fait penser à un truc qu'une pote m'a raconté et je voulais absolument écrire au moins un satosugu pendant cette soirée donc Here We Are. Je viens de me rappeler que le thème vient de moi en plus, incroyable.
On part donc sur du character study / canon divergent parce que j'en ai MARRE je suis FAIBLE et si je réécris pas ce ship à ma sauce je risque tout simplement de décéder
warning : typical jjk shit genre violence, meurtres etc sang blabla mais si vous lisez/regardez jjk c'est pas pire que le truc de base, Suguru est un peu fou (encore une fois, canon lol), Satoru est beaucoup trop gay bye (canon aussi...), Métaphores claquées au sol, Satoru arrête de manger de la merde challenge
BONNE LECTURE !
— Je sais que c'est idiot, qu'est-ce que tu veux que je te dise. On annule pas une réservation au China Blue, c'est une question de principe.
— Tu vas y aller seul, ricane Shoko. Et tu auras l'air d'un pauvre idiot à qui on a posé un lapin.
Suguru soupire, et fixe la bille noire qu'il a posée sur la table, près de vingt minutes plus tôt. Fraîchement exorcisée, un met de choix. Mais pour être honnête, le goût des fléaux est devenu de plus en plus répugnant, ces jours-ci. Il préférerait avaler quelque chose du China Blue.
— Les serveurs vont te juger et faire des paris sur toi, ajoute Shoko.
— J'ai vraiment envie de goûter leur soupe aux ailerons de requins, dit Suguru.
— Je sais. Satoru n'a fait qu'envoyer des photomontages stupides de toi avec un corps de requin.
— Qu'on fasse des paris sur moi, peu importe. Sauf si…
Il se retourne vers Shoko.
— Sauf si tu acceptes de me faire le plaisir de ta douce présence, termine-t-il.
Elle s'est elle aussi mise à fixer la bille sur la table. Mais la question de Suguru la fait réagir. Elle se retourne vers lui avec une moue amusée.
— Ma douce présence ? Tu as tant envie de ces ailerons ?
— Voyons, c'est aussi une occasion pour prendre du temps avec une de mes meilleures amies.
— Ouais, c'est ça. Je suis super sympa, alors jouer les bouche-trous me dérange pas, mais je vais pas pouvoir, de toute façon. Je suis très demandée, tu sais.
Il va bien falloir qu'il avale la bille à un moment ou un autre. Rien que d'y penser, il sent sa gorge se serrer. Peut-être juste avant la soupe, comme ça le goût ne restera pas. Le risque de cette opération serait que le goût de la bille surpasse celui du plat.
— Je vois, soupire Suguru.
— Allez, tire pas cette tronche. Vous remettrez votre rencard à plus tard, et tu l'auras, ta soupe. Et puis toute cette histoire pour une soupe, sérieux.
Suguru lui sourit doucement. Il sent que c'est une expression qu'il ne maîtrise plus tellement bien. Ça ne fait rien, car Shoko n'est pas comme Satoru. Elle ne remarquera pas la différence, ou si elle la remarque, elle n'en dira rien. Tout comme lui ne dira rien sur ses interminables cernes et sa voix rauque. Comme ça, tout le monde est content.
— Je sais, ce n'est pas grand-chose, continue-t-il néanmoins. Mais c'est une intuition. J'ai l'impression qu'à ce stade, je n'aurais jamais l'occasion de goûter cette fichue soupe.
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À l'âge de sept ans, Suguru se prend de passion pour un jeu de construction en 3D que sa mère installe illégalement sur l'ordinateur de la maison. Il est question d'un monde déstructuré où personne ne peut communiquer avec personne, chacun coincé sur une petite île flottante bleue dans un coin de l'écran. Les îles se voient mais jamais ne s'envoient de messages. Tout le monde est malheureux.
Le rôle du joueur est de construire des passerelles entre les îles pour réunir tout le monde pour rendre heureux tout le monde. L'intrigue n'est pas exceptionnelle, et les personnages ont tous le même visuel. Mais l'action de construire plaît à Suguru, et il clique inlassablement sur créer créer créer créer créer jusqu'à obtenir une suite de blocs assez longue pour remplir leur fonction. Occasionnellement, sa mère lui demande de quitter un peu l'écran des yeux et d'aller, par exemple, leur acheter de quoi prendre le goûter. Son père est absent.
Le jeu possède néanmoins un défaut majeur. Il s'arrête net lorsque l'avant-dernier niveau est complété. Il ne reste alors qu'une poignée d'îles à assembler au tableau final. Mais Suguru n'a jamais l'occasion d'aller jusque là, puisque l'écran devient noir. Il en parle à sa mère, qui ne semble pas si impliquée que ça. Il n'en parle pas à son père. Il relance le jeu. Le jeu s'interrompt à l'avant-dernier niveau. Il relance le jeu. Il s'interrompt. Il le relance.
Sa mère lui explique que la version craquée doit être défectueuse. Mais qu'elle n'en a pas trouvée d'autre, et que par ailleurs, il a déjà assez joué comme ça, qu'avoir la suite serait futile, à ce stade. Il peut chercher à quoi ressemble la fin du jeu, si ça l'amuse. Suguru relance le jeu.
Son huitième anniversaire suit, et peu après, il trouve une forme monstrueuse accrochée au cou de sa mère. Une forme qu'il n'est pas supposé voir. Il oublie le jeu.
À l'âge de dix-sept ans, il y pense brièvement. Sa mère lui fait savoir qu'ils comptent acheter un nouvel ordinateur. Il paraît que son père est rentré à la maison. Dans la soirée, il cherche sur internet le nom de jeu, mais ne parvient pas à le retrouver.
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Il avale le fléau et ne va pas au China Blue. Satoru lui téléphone en fin d'après-midi et lui parle d'un ton léger et doux comme l'arrivée du printemps, mais ne peut pas rester longtemps. Il promet à Suguru de lui envoyer quarante mille photomontages de lui en requin, puis il oublie de le faire, mais Suguru ne lui en veut pas.
Ils ont alors tous les deux dix-huit ans. C'est un âge symbolique, mais aussi un âge égoïste. Personne n'a de temps pour l'autre. Encore moins eux. Tout le monde ne fait que parler de Gojo Satoru et de son sixième œil, et Suguru ne peut même pas leur en vouloir. Une fois que vous avez croisé son regard, c'est terminé pour vous. Il existe des dizaines de nuances de bleu et elles sont toutes là. Si vous ne faites pas attention, elles envahiront votre esprit et vous finirez noyé, car après avoir vu une chose si belle, impossible de reprendre pied.
Bref, il n'en veut à personne. Il n'en veut à personne. Jusqu'à ce qu'il soit inondé de colère, mais ça n'a alors plus aucun rapport avec Satoru. Ou peut-être que ça en a, à un certain point. Impossible de savoir. Tout le monde est trop occupé à parler de Gojo Satoru pour comprendre qu'il est en colère ; les sujets sans rapport direct avec l'homme le plus puissant au monde ont perdu leur intérêt.
Mais il est toujours en colère et il n'a pas encore goûté la soupe aux ailerons de requins. Il n'y a que ces immondes fléaux, encore et encore. Il se réveille en pleine nuit pour aller vomir. Se rendort et en fait des cauchemars. Puis le bleu inonde encore son esprit et lui murmure qu'au moindre faux pas, il sera là pour l'accueillir. Alors il se réveille encore, les cheveux collés par la sueur, le cœur frissonnant. Il appelle Satoru sans bien se rendre compte de ce qu'il fait — Satoru possède un cycle de sommeil aussi déréglé que le sien, alors ce n'est pas si aberrant que ça. Satoru décroche.
— Tu m'as manqué, dit-il avant de laisser le temps à Suguru de prononcer le moindre mot. Pourquoi t'as pas répondu à mes appels ? Si t'étais en train de draguer quelqu'un d'autre, j'te bute.
Un rire échappe à Suguru.
— Tu me manques aussi, murmure-t-il. Désolé, j'ai été occupé.
— Sans blague. Tu m'avais pas dit que t'étais devenu ministre ?
— Toi, t'oses dire ça ? ricane Suguru. Si je suis ministre, tu es au moins un dieu.
— Bien sûr. Et je suis un peu un dieu, tu sais ?
— Tu te mets à glousser dès que quelqu'un prononce le mot fesse—
— Mais j'ai de beaux yeux !
— Ça ne fait pas tout, argumente Suguru.
— Je peux t'assurer que si.
Suguru soupire.
— Tu me manques vraiment, reprend-il. Désolé de ne pas avoir appelé plus tôt.
— Ça fait rien, dit Satoru. T'es là, maintenant. À trois heures du matin.
— J'ai toujours envie d'aller au China Blue.
— C'que tu veux. De toute façon, faut bien que je mange quelque chose d'autre que ces fichus bonbons, au bout d'un moment. Imagine avoir un dentier à vingt-cinq ans, la honte. Je crois honnêtement que c'est la pire chose qui puisse m'arriver.
Suguru rit, mais ne le prend pas en pitié. S'il quelqu'un doit s'inquiéter de sa dentition ou de sa bouche, ou de son corps entier, de son esprit, de ce qui fait de lui une personne entière, ce n'est pas Satoru. On peut manger des choses bien plus néfastes que des sucreries.
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Mais en toute honnêteté, que voulez-vous qu'il dise ? Qu'il se sent seul ? Qu'il est triste ? Qu'il espère désespérément que quelqu'un l'empêchera de faire quelque chose d'affreux, parce qu'à ce stade, c'est la seule fin qu'il voit à ce jeu-là ? Qu'il a commencé à voir le visage des hommes se transformer en quelque chose qui n'avait plus rien d'humain ? Il sait que ça fait de lui un monstre, ne vous détrompez pas. Il sait déjà que la situation est fortement compromise et qu'il est déjà devenu assez cinglé pour réfléchir au comment plutôt qu'au pourquoi.
Il rentre de mission et s'allonge dans la chambre d'un dortoir vide, et les pensées tordues remontent de son estomac à sa gorge à sa bouche. Les doigts appuyés contre ses lèvres comme pour les empêcher de parler, il les laisser couler. Comment. Comment faire pour se débarrasser la cruauté humaine et comment le faire sans perdre trop de choses. Comment tuer des centaines de personnes sans se faire détester par Satoru ou par Shoko. Comment faire pour réellement changer quelque chose. Comment faire pour ne pas trop mentir, car il n'aime pas ça. Mentir est pire que tuer. Ne pas tuer est pire que tuer. Tout est pire que tuer, à ce stade.
Haibara toque à sa porte, quelques heures plus tard. Nanami et lui sont rentrés de mission et souhaitent préparer à manger tous ensemble (ce qui signifie en réalité que Haibara veut manger avec les autres et qu'il a entraîné Nanami avec lui malgré ses réticences). Suguru se relève, légèrement désorienté, et sort une jambe de son lit pour poser son pied nu au sol. Il est d'une tiédeur surprenante.
— Merci de proposer, dit-il doucement. C'est avec plaisir. Je vous rejoins dans quelques minutes.
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Quand les autres rentrent, il pense cependant moins aux comments et à ces histoires de meurtres ou de sauver tous les exorcistes, parce qu'alors, tous les exorcistes qu'il connaît et et auxquels il tient sont là et vont bien. Shoko s'est mise à cloper dans un coin, Haibara s'extasie sur la taille d'un fruit qu'il a ramené du marché, Nanami fait semblant de détester sa vie, et Satoru est penché contre la fenêtre grande ouverte, les yeux fermés, le visage dégoulinant d'une lumière de fin d'après-midi, une lumière douce et brillante, qui donne a son visage des allures de joyaux. Il est pieds nus, porte une tenue estivale, et le tissu léger de son t-shirt flotte sous un vent régulier. Pendant un instant, Suguru sent son cœur se serrer en réalisant toute la tendresse que lui inspire cette vision. Il ne l'admettrait jamais à voix haute, mais de cette façon, Satoru est si beau qu'il ne paraît même plus réel.
C'est une soirée réellement resplendissante. Le Soleil se couche avec une lenteur fascinante, projetant ses longues ombres roses sur les vieux murs de l'école. Satoru a quitté sa fenêtre pour s'allonger sur le canapé où Suguru est lui-même installé. Sa tête repose sur ses cuisses, et de temps en temps, Suguru passe une main dans ses mèches argentées. Satoru s'endort à moitié. Quand Suguru tente de se lever, il l'attrape par la manche et s'accroche paresseusement à lui, encore visiblement sonné par sa sieste. Suguru se met à rire comme il ne l'a pas fait depuis longtemps.
Le lendemain matin, ils restent longuement au lit et ne prennent pas même la peine de trouver des excuses pour en sortir. Satoru est d'humeur particulièrement affectueuse. Le moindre de ses gestes est rempli d'une tendresse qui pourrait passer pour de l'innocence s'il ne le connaissait pas si bien. Impossible de trouver la force de lui refuser quoi que ce soit, de toute façon il n'en a pas envie. Satoru lui demande à peu près trois millions de choses que Suguru fait semblant de lui promettre juste pour ne pas se faire harceler. Bien sûr qu'il lui ramènera des bonbons, la prochaine fois qu'il part en mission un peu loin. Bien sûr qu'il laissera ses cheveux pousser jusqu'aux pieds. Bien sûr qu'il laissera Satoru s'occuper de la déco s'ils se trouvent un appartement, l'année prochaine. Bien sûr, Satoru, compte là-dessus.
Mais la matinée prend fin et Satoru commence à s'ennuyer, ce qui n'est même pas vexant car ce type est l'équivalent d'un enfant de six ans lorsqu'il s'agit de rester concentré sur une chose pendant plus de dix minutes. Les baisers de Suguru ne l'amusent plus, sa liste de vœux est déjà oubliée, il n'arrête pas de pincer le bras de Suguru pour lui demander ce qu'ils peuvent faire dans le coin, Suguru, hey, hey Suguru, réponds, hey, si on allait emmerder Utahime ou bien Nanami et lui écrire une fausse lettre d'amour de la part de Haibara, si on allait demander des conseils déplacés à Yaga juste pour le rendre mal à l'aise, si on allait tout péter chez les Zenin ? Et Suguru doit lui dire non au moins sept fois. Si Satoru veut passer pour un loser stupide, bon, c'est son problème, mais qu'il ne vienne pas l'embarquer là-dedans. Suguru a des standards.
— Des standards de quoi ? rétorque Satoru. Tu as passé genre toute ton enfance à jouer à un jeu craqué en boucle sans jamais arriver à le terminer.
Suguru décide de ne plus jamais partager la moindre information de toute sa vie avec ce type.
— Je voulais absolument gagner, dit Suguru, peut-être pour chercher à raviver un peu l'intérêt que Satoru lui porte.
— Ah ouais ?
Satoru se met à sourire, joueur.
— Moi je pense que tu voulais finir le jeu, ce qui est différent.
— Peu importe. On finit le jeu en le gagnant.
— Non, non, c'est différent, reprend Satoru en tendant son index d'un air fier, probablement persuadé qu'il est en train de sortir un truc super intelligent. Le plaisir de gagner n'est pas juste de gagner, pour toi. C'est la finalité qui t'intéresse.
— D'accord, monsieur le philosophe.
— Mais c'est vrai ! Je le sais parce que tu n'acceptes jamais d'embêter Utahime juste comme ça, mais que tu es le premier à lui faire croire n'importe quoi quand ça peut la forcer à nous laisser sans surveillance.
— Philosophe et détective, soupire Suguru. Quel homme.
Satoru hume d'un air ravi. Il passe une main dans les cheveux de Suguru et remonte jusqu'à son crâne tout en sifflotant une musique sans queue ni tête. Au bout d'un moment, il se rappelle qu'ils n'ont pas terminé leur conversation et reprend.
— Tu l'as fini, ce jeu, au final ?
— Non. Je ne sais pas à quoi la fin ressemble.
— Regarde sur YouTube, répond Satoru.
Satoru ne semble avoir capté l'existence de YouTube que très récemment. Depuis quelques moins, il ne fait que lui envoyer des liens de vidéos absolument inutiles pour apprendre à faire des choses que Suguru ne veut jamais faire. Par exemple comment ouvrir une bière avec les dents. Ou comment tailler un l'os et faire du crâne de son animal de compagnie décédé un fantastique bijou.
— J'ai désinstallé YouTube, dit Suguru.
— QUOI. Mais pourquoi, c'est super utile ! Je dois absolument te faire voir cette vidéo qui montre comment faire des sandales avec des serviettes hygiéniques—
— Allons en ville, soupire Suguru. Je n'en peux plus. Tu me rends fou.
Satoru éclate de rire et se penche pour l'embrasser sur le nez. C'est probablement ce que cet abruti cherchait à entendre depuis le début, mais maintenant, Suguru ne peut même plus se plaindre car l'idée vient de lui.
— Comme tu voudras, mon ange, répond Satoru en ne cessant de lui embrasser le visage.
En entendant le surnom, Suguru retient un ricanement. Si Satoru savait toutes les choses horribles qu'il avait dans la tête, il ne l'appellerait pas comme ça. Ou par ironie. Satoru est du côté des saints, mais c'est un enfoiré.
Ils ne vont pas en ville.
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Il est vrai que Suguru ne voit pas l'intérêt de gagner sans finalité, mais c'est comme tout le monde, non ? Personne ne veut gagner pour gagner, sauf peut-être Satoru, mais Satoru est un gosse bizarre que des centaines d'exorcistes vénéraient déjà quand il avait genre, dix ans, et qui ne donne plus de sens à la victoire depuis bien longtemps déjà. Parfois si. Cela dépend des situations, vraiment. À bien y penser, Satoru est bien plus saint d'esprit qu'il ne devrait l'être, vu les circonstances.
Après avoir passé des semaines à traîner ici et là pour faire le sale boulot du conseil, à ne pas dormir, à se sentir seul et perdu, Suguru réinstalle YouTube et cherche la fin du jeu. Il se rappelle qu'il en a oublié le nom. Il tape tous les mots clés possibles inimaginables sur le site, puis sur Google, et passe des soirées entières à passer d'un site à l'autre, mais rien ne vient. Il appelle sa mère, mais elle semble plus intéressée par les éventuels débouchés de ses études. Suguru ne sait honnêtement pas quoi répondre à ça. Sa mère répète qu'il termine le lycée et qu'il doit se préparer pour la suite, et c'est la chose la plus hilarante qu'il n'a jamais entendue de sa vie.
— Il me semble que tu dois t'inscrite sur un site internet pour les études supérieures, ajoute-t-elle. Tu vas en faire, n'est-ce pas ? Tu es un garçon intelligent, ce serait dommage.
À ce stade, Suguru n'essaye même pas de la rassurer. Il ne lui dit pas non plus la vérité, qui est qu'il vivra probablement une poignée d'année et se fera tuer d'une façon lâche et douloureuse.
— Il y a ce qu'il faut de débouchés, donc ce n'est pas la peine d'entrer à l'université, assure-t-il. Le métier d'exorciste est différent. Nous ne sommes pas beaucoup, il n'y a pas de concurrence.
— Tu es sûr ? Ton père a dit—
— Pour être honnête, je n'en ai pas grand-chose à faire, la coupe Suguru. Et je t'assure que je suis bien classé, il n'y aura pas de problème.
— Écoute, je veux juste dire que tu n'as probablement pas toutes les clés en main pour faire un choix de carrière encore.
Et c'est assez drôle, parce que c'est le genre de chose qu'un parent devrait dire à quelqu'un s'apprêtant à devenir exorciste. Mais de sa part, ce n'est pas pareil. Elle pense probablement qu'il est fou et que les esprits n'existent pas plus que les exorcistes. Suguru a renoncé à convaincre ses parents de quoi que ce soit, mais il veut encore le nom du site.
— C'est tout réfléchi. Veux-tu penser à ma question ?
— Oh, ce que tu peux être têtu, grogne-t-elle. Et j'en ai aucune idée. Il faudra tout de même que l'on parle de—
Il raccroche, soudainement fatigué. Continue à fouiller Google pendant des heures, mais ne trouve rien. Par pur ennui, appelle Satoru, qui est dans un état second parce qu'il n'a pas dormi depuis trois mois (d'après lui) et qui a décidé de regarder absolument tout le catalogue de Netflix entre les missions au lieu de dormir. Raccroche.
Une petite voix lui chuchote que ça n'en vaut pas la peine. Se contenter de relancer le jeu et d'essayer d'obtenir l'impossible est une solution comme une autre. Peut-être qu'à force, la suite serait venue. Les probabilités sont faibles, mais pas nulles.
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— La réservation au China Blue, répète Satoru.
— Quelle réservation ? soupire Suguru.
— Celle au China Blue.
— J'ai bien compris ça, ouais.
— Ben pourquoi tu demandes, alors ?
Il est vrai que Suguru a arrêté de se mentir en disant qu'il n'éprouvait pas pour Satoru une affection sans limites, mais sa capacité à se montrer absolument imbuvable en toute circonstance pourrait bien mettre des limites quelque part. Suguru lui donne un coup de pied à l'arrière du genou, alors qu'ils traînent près d'un énième village glauque où on les envoie en mission (enfin, pour être plus précis, où on envoie Suguru en mission. Satoru se tape l'incruste, comme s'il accompagnait Suguru lors d'une sortie zoo).
— Je te demande parce que je n'ai aucun souvenir d'une quelconque réservation au China Blue, rétorque Suguru, un peu sèchement. Et d'ailleurs, qu'est-ce que tu fous là ?
— Je suis là pour te tenir compagnie, parce que j'en ai marre de jamais te voir et parce que ta vie doit être bien triste sans moi, sourit Satoru, sortant sa sucette de sa bouche pour la tendre à Suguru, qui le regarde platement pendant au moins dix secondes. T'en veux pas ?
— Tu n'as pas répondu à ma question, soupire Suguru.
— Ah ouais, pour la réservation ? Mais je sais pas quoi te dire, mec. J'ai réservé y a deux ou trois jours, et on a rendez-vous ce soir à dix-neuf heures.
— Pourquoi j'étais pas au courant plus tôt ?
Satoru entame un grand geste et pousse un long soupir, comme si Suguru venait de lui demander d'écrire ses vœux de mariage.
— Parce que c'est une surprise, voilà pourquoi !
— Si c'est une surprise, pourquoi tu m'en parles ?
— Pour que tu saches qu'il faut pas traîner pendant la mission !
— Tu aurais pu inventer quelque chose d'autre pour me faire partir à la bonne heure, répond Suguru. De toute façon, ce n'est pas comme si je comptais m'éterniser ici, tu sais ce que je pense de ces missions.
— Blah, blah, blah, grimace Satoru. T'es jamais content, en fait.
— Bien sûr que si—
— Et qu'est-il arrivé au il faut sauver les faibles, notre boulot est méga sérieux de ouf, si je te vois sourire une seule seconde je t'éclate la gueule ?
Suguru lui donne un nouveau coup de pied. Ils arrivent près d'une grande bâtisse en bois, qui ressemble au lieu de rendez-vous qu'on leur a donné.
— Ces missions sont juste—
— Fatigantes et inutiles ? sourit Satoru. Ravis de te voir l'admettre.
Suguru observe un homme s'approcher d'eux. Il baisse la voix.
— Je n'ai juste pas envie de sauver ces gens, dit-il. Ils me donnent envie de gerber.
En parlant, il attrape l'épaule de Satoru, comme s'il était possible pour lui de lui transmettre directement son dégoût. Satoru lui jette un regard surpris par-dessus ses lunettes, et pendant un instant il reste totalement immobile, à détailler Suguru comme s'il ne l'avait pas regardé depuis très, très longtemps. Suguru se demande s'il n'en a pas trop dit. Théoriquement, la réaction de Satoru aurait pu être différente, car il ne possède pas d'amour particulier pour les humains normaux. Mais Suguru se figure que c'est sa façon de prononcer les choses, la forme de son visage, peut-être, son regard. Satoru est loin d'être stupide.
Satoru ne fait aucun geste pour dégager son épaule. Il lui sourit étrangement, et Suguru ne peut pas du tout dire à quoi il pense.
— On en reparlera plus tard, chuchote-t-il. Après le China Blue, peut-être. Pense à notre rendez-vous de ce soir, tu verras comme ce sera chouette. Je vais te faire passer un excellent moment, ça je peux te l'assurer. On devra probablement me remettre la médaille des meilleurs organisateurs de rendez-vous de tous les temps.
— Et tu la rangeras avec les autres, ironise Suguru, qui ne sait pas s'il doit rire ou rester sur ses gardes.
— Absolument. Puis on devra me remettre la médaille du type qui possède le plus de médailles au monde.
— C'est ça.
— Je rigole pas. Je suis hyper sérieux, j'te jure. Comme tu les aimes, ajoute Satoru avec un clin d'œil.
Mais l'homme s'est rapproché, et ils arrêtent leur conversation ici. Suguru n'écoute qu'à moitié, secoué par un sentiment de malaise qu'il ne comprend que quelques minutes plus tard.
Ils ne vont pas au China Blue. Ils trouvent deux filles enfermées dans une cage et Suguru sent qu'il se met dans une colère si noire qu'elle absorbe toutes les teintes de bleus des yeux de Satoru et pendant un bref instant, n'en laisse absolument aucune trace.
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— Ça arrive à tout le monde, lui dit Satoru, plus tard.
Il a retiré sa chemise et la tend devant lui avec un air sceptique, fixant intensément les taches de sang comme si cela allait miraculeusement les faire disparaître.
— À tout le monde ? répète Suguru en haussant un sourcil.
Il est encore en colère. Il ne veut pas que Satoru lui dise ça arrive à tout le monde. C'est la phrase qu'il a le moins envie d'entendre maintenant. Et Satoru doit probablement le sentir, car il laisse sa chemise et reprend calmement :
— Je veux dire, ça arrive parfois à un petit nombre de personnes.
— Tu peux dire que ça n'arrive qu'aux psychopathes, répond sèchement Suguru. Je ne vais pas mal le prendre.
Il est encore en colère.
— Hey, j'oserais jamais dire ça. J'avais aussi envie de le tuer, ce type.
— Mais tu l'as pas fait.
— Ouais, du détail.
— Satoru—
— Ça fait quoi, trois cadavres ? Et aucun témoin ? Enfin, à part ces gosses, mais ce serait pas dans leur intérêt de raconter quoi que ce soit. Et puis—
— Je ne suis pas sûr que tu comprennes les conséqu—
— Et puis bon, on a jamais trop fait d'erreurs jusque là, non ? À part l'année dernière, ok, mais c'était pas de notre faute. Les gens meurent pendant des missions, c'est normal. On dira qu'on est arrivés tard, c'est tout.
— Satoru.
— C'est vrai, quoi, une erreur par année ça passe, hein ? À côté du nombre de vies qu'on sauve, ça fait rien. Ils peuvent pas nous virer comme ça. On dira qu'on est arrivés trop tard. Ils en sauront jamais rien. On s'en fiche. Je m'en fiche. On leur dit rien, c'est tout.
Suguru soupire. Lui n'a pas enlevé sa chemise. L'odeur du sang lui monte légèrement à la tête.
— J'ai tué trois personnes, dit-il. Je ne me sens pas mal de l'avoir fait. Pour tout te dire, j'aurais—
— Tué tout le monde si j'avais pas été là ? fait Satoru. Ok. Je comprends.
— T'es sûr ? Je te trouve étrangement calme, là.
— Je suis peut-être pas si calme que ça, répond Satoru avec un rire nerveux. Mais qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Ces fils de putes le méritaient. Si tu avais tué tout le monde, ça aurait pu poser problème.
— Bien sûr, répond Suguru. Un village entier est impossible à cacher. Tu n'aurais pas pu mettre ça sur le compte d'une simple envie de justice. Si j'avais tué tout le monde, même les enfants, même ceux qui n'étaient au courant de rien—
— Tais-toi, l'interrompt Satoru, et cette fois-ci la nervosité se lit directement sur son visage. J'ai pas envie d'entendre, admet-il.
Avec cela, la colère de Suguru s'éteint peu à peu. Ils sont dans leur chambre d'hôtel. Les petites sont dans la chambre voisine, en sécurité. Suguru retire finalement sa chemise, lui aussi. Il a besoin d'une très longue douche.
— J'avais envie de tuer tout le monde aussi, dit Satoru. Toute la secte, la dernière fois.
— C'est vrai. Je m'en souviens.
— Alors, tu vois ? Ça arrive à tout le monde.
Suguru soupire. Il pense à la secte. Si Satoru avait tué une ou deux personnes, cela n'aurait pas changé grand-chose. Personne n'aurait rien dit, certainement pas Suguru. Il n'aurait pas pensé que quelque chose de fondamentalement mauvais somnolait au fond de Satoru. Si c'est l'état d'esprit dans lequel il se trouve à présent, alors Suguru peut comprendre la nervosité.
Il avance vers Satoru et lui prend le visage, doucement. Satoru le laisse le toucher sans hésiter. Aucune barrière, juste une confiance inébranlable.
— Je veux bien mentir, dit-il.
— T'as intérêt, répond Satoru. T'as intérêt à rester avec moi.
— Je ne suis pas certain d'y arriver, admet Suguru. J'ai pensé à toutes sortes de choses. Sur le bien ou le mal, sur le monde des exorcistes, sur comment sauver tout le monde. Et par là, j'entends comment nous sauver.
Leurs visages sont à présent parfaitement alignés, deux perles sur un collier, sauf que Suguru est certain que la tête de Satoru n'est pas affligée d'un énorme trou comme la sienne. Il continue à s'approcher, jusqu'au moment où les respirations de l'un collent aux lèvres de l'autre.
— Ah ouais, t'as pensé à tout ça ? demande Satoru, secoué d'un étrange rire. T'aurais pu m'en parler, sérieux. J'étais resté bloqué sur le China Blue et sur les sandales en serviettes hygiéniques. Et je pensais à toi, bien sûr.
Suguru sourit, et il est certain que chaque miette de sourire s'aligne contre les lèvres de Satoru, mais ne l'embrasse pas. Il n'est pas sûr de ressentir grand-chose dans l'état dans lequel il se trouve, et estime que Satoru mérite mieux que ça. Les baisers vides sont aussi insultants que les meurtres vides ou toutes les actions vides qui laisseront des traces.
— J'ai eu une conversation avec Tsukumo Yuki, dit Suguru en s'éloignant.
Un son frustré quitte les lèvres de Satoru, mais il n'insiste pas, car même lui n'est pas assez fou pour réclamer des baisers à un type qui vient de tuer trois personnes.
— Avec Tsuku-qui ? grogne-t-il.
— Tu ne suis décidément jamais rien, soupire Suguru en levant les mains comme pour dire, bon, j'abandonne.
— Non, mais ça a l'air important. Dis-moi ?
Suguru hoche la tête, et se laisse tomber sur le lit au centre de la pièce. C'est une petite pièce, relativement mal entretenue. De longues craquelures zèbrent les murs, et le sol est taché à plusieurs endroits. L'humidité, peut-être.
— C'est une exorciste de rang S, reprend Suguru.
— Ah, celle qui branle jamais rien ?
— Celle qui ne va jamais en mission. Il se trouve qu'elle ne se contente pas juste d'ignorer les demandes du conseil.
Satoru incline la tête, vaguement intrigué. Suguru peut dire que la conversation risque d'être laborieuse. En temps normal, Satoru ne serait pas si attentif, mais il ne lui donne pas vraiment de choix. Voilà ce qu'on obtient quand on s'attache trop à une seule personne, pense-t-il amèrement. Maintenant, aucun des deux n'a envie de continuer sans l'autre. Satoru devra supporter ses réflexions amères et contradictoires, et Suguru devra l'écouter lui dire que tout est stupide, mais qu'il l'aime quand même. Ça ne dérangera pas Suguru. Il aura toujours envie que quelqu'un lui dise qu'il l'aime quand même. C'est ce que tout le monde a envie d'entendre.
C'est pour toutes ces raisons que Satoru, après avoir incliné la tête, vient prendre place à côté de Suguru, l'air sérieux et borné comme souvent, prêt à trouver un argument pour que Suguru reste et pour lui faire croire qu'il a, lui aussi, un trou dans la tête. Qu'ils sont pareils. Et c'est pour toutes ces raisons que Satoru, les lèvres fines et sans sourire, ouvre la bouche pour dire :
— Dis-moi.
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— — —
Suguru relance le jeu. Il a sept ans et attrape un bonbon qu'il a ramené de l'épicerie d'à côté. Le sucre le tient éveillé et il est tard. Faire preuve d'un éternel optimisme signifie sacrifier son sommeil pour reprendre les bases infiniment sans jamais voir de résultat final. Il trouve cela laborieux et fatigant, mais au moins, on ne pourra pas lui reprocher d'avoir abandonné.
Pour l'instant, le jeu en vaut encore la chandelle. Il aime ce jeu, après tout. Il l'aime suffisamment pour le reprendre encore et encore. Dans la limite du possible, bien sûr.
Un personnage apparaît à l'écran. Il est si pixelisé qu'on discerne mal ses traits, mais ses cheveux sont bizarrement blancs, et lorsqu'on zoome un peu sur la fenêtre, on peut constater l'étonnant bleu de ses yeux. Il pourrait avoir mille ans ou ne pas être encore né. Suguru clique sur le personnage.
FAIS-LE POUR MOI, dit le personnage.
Suguru regarde l'heure. Il est trop tard pour se poser des questions. Étouffant un bâillement, il clique une fois de plus.
T'ES STUPIDE, dit le personnage. BOUUUUH.
Avec un grognement, Suguru retire le bloc sous le personnage pour le faire tomber, mais ça ne fonctionne pas. Le personnage flotte et personne n'a jamais fait ça auparavant. Il regarde à nouveau l'heure.
LES FILLES VONT SE RÉVEILLER D'UN MOMENT À L'AUTRE ET ON A PLUS DE RIZ POUR LE PETIT DEJ, reprend le personnage. J'AI PAS ENVIE DE BOUGER ALORS VAS-Y TOI-MÊME. YAGA NOUS A DEMANDÉ D'EN ACHETER HIER MAIS ON N'A PAS ÉCOUTÉ. BON IL A DEMANDÉ QU'À MOI, D'ACCORD, MAIS QU'EST-CE QUE ÇA PEUT FAIRE ? SUGURU. HEY, SUGURU, TU M'ÉCOUTES ? SUGURU. SUGURU. JE SAIS MÊME PAS OÙ EST L'ÉPICERIE. ALLEZ, VAS CHERCHER DU RIZ S'IL TE PLAÎT. JE T'AIME, TU SAIS ? JE T'AIMERAIS ENCORE PLUS SI T'ALLAIS CHERCHER DU RIZ. JE CROIS QUE MON AMOUR POUR TOI AUGMENTERAIT DE GENRE TRENTE POUR CENT AU MOINS. C'EST ÉNORME EN VRAI. HÉ HO, TU M'ÉCOUTES ? TU M'ÉCOUTES OU QUOI ?
Suguru regarde l'heure et donne un coup de pied dans l'unité centrale.
— — —
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Au final, ils s'en sortent avec leur mensonge même si a) Satoru commet l'erreur stupide de chercher sur YouTube comment ne pas se faire prendre après un meurtre et n'efface pas son historique (et contrairement aux apparences, le conseil est assez intelligent pour leur confisquer leurs portables dès leur arrivée) et b) Suguru ne répond qu'à moitié à leurs questions, laissant Satoru faire la conversation à lui seul (ce qui est un énorme risque). Ce qui les sauve est en réalité leur réputation de fauteurs de trouble, puisque tous les gens qu'ils connaissent en arrivent à la conclusion que oui, Satoru pourrait faire ce genre de recherche sans aucune raison (l'épisode des sandales est mentionné) et que non, Suguru n'est pas du genre à rendre la tâche facile aux gens qui l'énervent. Ça et le fait qu'ils soient deux des quatre exorcistes de rang S et constituent un atout majeur pour la communauté. Ça et le fait qu'ils soient trop puissants pour qu'on puisse les attraper de toute façon.
On laisse à Mimiko et Nanako une chambre dans un bâtiment qui jusque là n'est occupé que par Shoko. Suguru est bien évidement contre, car d'après lui, aucun enfant de devrait être mis en contact avec elle sous aucun prétexte. Satoru a beau le rassurer en lui disant que Shoko a encore assez de décence pour ne pas proposer à des gamines de fumer un joint, il en doute fortement.
— Et de toute façon, ajoute Satoru, elles auront probablement une vie relativement moyenne. Je veux dire, elles sont bien parties pour être exorcistes, pas vrai ?
Il est encore agacé car Suguru l'a forcé à sortir du lit avec lui pour aller acheter du riz. Le chemin jusqu'à l'épicerie est court, mais il fait si rudement chaud, même à cette heure, qu'il comprend un peu ses réticences.
— Pas nécessairement, répond Suguru. Une fois qu'elles se seront remises de tout ça, on pourra les inscrire à l'école. Une école normale.
— Pff, et qu'est-ce que ça changera ? Elles seront jamais normales.
Suguru lui écrase le pied.
— Elles ne sont pas obligées de passer leur vie à sauver des gens qui n'en valent pas la peine.
Satoru hoche la tête
— Pour nous c'est différent, ajoute-t-il néanmoins, ajustant ses lunettes de soleil.
— Nous sommes trop puissants pour y échapper, soupire Suguru. Tant pis.
— Ouais. Tant pis.
Après un silence lourd de chaleur et de cris d'insectes, Satoru se retourne vivement vers Suguru.
— Comment ça, on pourra les inscrire à l'école ?
— Il y a un système, Satoru. Les enfants ne vont pas juste à l'école comme ça sur un coup de tête. Il y a de la paperasse.
Satoru semble absolument scandalisé par cette idée. C'est à se demander comment il envisageait les choses. Pensait-il que Nanako et Mimiko étaient déjà des sortes de mini adultes qu'on pouvait laisser grandir dans un coin sans rien faire ? Pensait-il qu'une famille plus puissante déciderait avec bonté de les adopter ? Suguru n'en a aucune idée, et pour être honnête, il n'a pas envie de savoir.
— Mais du coup il faut qu'on s'occupe des papiers ? reprend-il.
— Quoi, qui va s'en occuper, sinon ? demande Suguru.
— Nanami ?
— Nanami ? reprend Suguru, incrédule. De toutes les personnes présentes à l'école, il a fallu que tu penses à Nanami ?
— C'est le moins taré d'entre nous ! s'exclame Satoru. Penses-y. Je suis sûr qu'un gosse peut être émotionnellement stable en grandissant avec lui.
— Bien, soupire Suguru. Va donc proposer à Nanami de s'occuper de jumelles jusqu'ici maltraitées alors qu'il est encore au lycée, je suis sûr qu'il sera enchanté. Pendant ce temps je vais me renseigner sur les démarches à suivre pour l'inscription. Que l'on soit clair, je te demande pas de m'aider. Je peux m'en occuper tout seul.
Satoru semble de nouveau scandalisé. Comme si l'idée de demander de l'aide à Nanami était meilleure.
— Ah non ! On fait ça ensemble, dit-il. C'est nous deux ou rien.
— Nous quatre, le corrige Suguru.
— Nous qu— ouais, peu importe.
Il fout ses mains dans ses poches avec un air renfrogné. Suguru tend le bras et lui effleure l'épaule, ayant cette fois-ci en tête de le rassurer.
— Satoru, dit-il, merci d'être là. C'est important pour moi.
— C'est ça ou tu pars, nan ? Plutôt crever, sérieux.
— Allons. Tu peux t'en sortir sans moi.
— Ouais, mais ça veut pas dire que j'en ai envie.
Satoru pose sa tête contre son épaule d'un air songeur.
— Au moins, tout ça va nous occuper. Si on veut éviter des missions qu'on aime pas, on pourra toujours prendre des congés parents ou je sais pas comment qu'ils appellent ça. Ce sera marrant. Je ferais regarder Coraline aux filles.
— Tu ne feras pas regarder Coraline aux filles, répond platement Suguru.
— Ben si, c'est ce que je viens de dire. Je vais tellement les faire regarder Coraline. Tu vas rien comprendre, mec. Dès que t'auras le dos tourné, paf, Coraline.
— Tu t'occuperas de gérer les cauchemars après, alors.
— Nan, Shoko s'en occupera, vu qu'elle fort pas loin d'elles. Ça aussi ce sera marrant à voir.
— J'ai bien conscience que le quota d'heures de sommeil de Shoko est sûrement négatif, mais ça reste cruel, sourit Suguru (qui se fiche bien d'être cruel envers Shoko).
Satoru éclate de rire, et relève brièvement la tête pour embrasser Suguru sur la joue. Comme c'est un enfoiré, il le fait en laissant le plus de bave possible, et Suguru lui attrape la manche pour s'essuyer avec sous ses protestations. Ils se chamaillent ainsi jusqu'à arriver à l'épicerie, où ils prennent bien trop de riz et au moins cinq cents paquets de bonbons différents qu'ils payent avec l'argent que Yaga leur a filé pour la bouffe. Cette histoire de Coraline n'est pas discutée plus longtemps, et tous deux savent bien que vu ce qu'elles ont vécu, ce n'est pas ça qui leur fera du mal. Sur le chemin du retour, Satoru se met à danser d'un pas léger, et jette sa veste d'uniforme quelque part où elle restera à jamais, parce que personne ne la rattrape.
Quelqu'un les regarde de travers quand ils se prennent la main, et Suguru est encore rempli de pensées meurtrières, et Satoru lui fait savoir qu'il a rempli son quota d'homicide pour cette année. Suguru ne proteste pas et fait un doigt d'honneur au type.
Shoko a mis les petites devant la TV. Elles sentent le jasmin et leurs yeux son fatigué. Suguru leur caresse la tête et leur demande ce qu'elles veulent manger pendant que Satoru leur pose un tas de questions qu'il pense essentielles mais qui sont en réalité juste stupides (leur couleur préféré, si elles préféreraient vivre dans une maison remplie d'eau ou de neige, ou si elles préféreraient prendre un petit déjeuner dans une montgolfière ou prendre un goûter dans un château, ou si elles préféreraient manger des limaces ou des yeux de crapauds, etc etc).
Yaga débarque et demande depuis quand ils ont une TV et qui paye pour le câble. Ils évitent soigneusement de lui répondre.
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Ils décrochent leur diplôme haut la main, et décident tous les trois de rester à l'école. Shoko parle de faire une école de médecine et revient, son diplôme en poche, après deux mois d'absence, mais personne ne pose de questions.
Mimiko et Nanako vont à l'école, de façon plus ou moins légale, mais ils ne sont plus à ça près. Elles trouvent déjà des stratagèmes très complexes pour forcer Suguru à faire leurs devoirs de maths à leur place, et il soupçonne Satoru d'y être pour quelque chose. Yaga paye encore pour le câble sans le savoir, puis Nanami est diplômé, puis ce sont d'autres élèves. Le goût des fléaux est toujours aussi horrible et Suguru se réveille toujours en pleine nuit avec la certitude qu'il finira par faire quelque chose d'horrible, mais Satoru se réveille aussi avec des pensées en vrac et Shoko ne dort pas précisément pour cette raison, et Nanami abandonne le métier d'exorciste, et Suguru se figure que ses rêves ne sont pas plus insensés que ceux des autres. Qu'ils sont tous horribles et tarés et que chaque version du jeu est défectueuse, alors celle-là ou une autre, ça ne changera rien.
Il n'appelle pas sa mère pour lui parler des filles ou de Satoru, qui a récemment eu l'honneur d'être nommé chef décorateur de leur nouvelle chambre, située juste à côté de celle que Suguru occupait juste avant. Il ne l'appelle pas, mais peut-être le fera-t-il un jour, s'il en a l'occasion.
Quand il trouve enfin le temps de le faire, Satoru l'emmène au China Blue.
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fin.
SO,
1. Une pote racontait qu'elle avait grandit en jouant en boucle à une jv défectueux sur son PC comme ça et qu'elle devenait folle et j'ai mis cette information dans un coin de ma tête parce que, damn girl, why would u do this to urself
2. D'après google, le China Blue existe vraiment et sert vraiment des soupes d'ailerons de requins or whatever
3. Je me souviens pas avoir déjà fait de "fix-it" fics, comme on dit, et c'est peut-être une vision un peu naïve mais OH WELL. Je sais pas si on peut parler de happy ending. Je suppose que oui en vrai, certes ils sont tous fucked up mais c'est jjk donc ça passe. J'avais juste envie d'écrire un truc où ils restent ensemble et récupèrent les petites et voilà, c'est purement pour ma santé mentale (et celle de ma team mdr we need the fluff)
Merci d'avoir lu jusqu'au bout ! Encore une fois, n'hésitez pas à laisser une review (qui n'a vraiment pas besoin d'être longue), c'est ce qui nous fait tenir et ça fait réellement plaisir d'avoir juste un petit retour sur ce qu'on écrit
Bisous bisous !
