Notes de début de chapitre.

Bande son (toutes sur Youtube, pour vous ambiancer au rythme du saxophone, du synthé et du piano) :

Deep Blue (The Midnight, Slowed + Reverb - thème d'amour principal)

Lovely (Billie Eilish ft. Khalid - deuxième de mes chansons thèmes pour Woon)

The Sixth Station (Joe Hisaishi - quand Woon fait le trajet en voiture Aller)

Half Heart (Angelo Badalamenti - saxophone et atmosphère de jazz, quand Woon découvre la peinture)


ACTE UN : LE ROI


PARTIE UNE : ÉVAPORATION


« I said I never felt my heart like this
She said I never felt my body
I always thought the point of love was just
To keep from, to keep from
Falling into the deep blue, the deep blue
Falling into the deep blue, the deep blue »

(The Midnight, « Deep Blue »)


Go Hyang frappa à la porte de son bureau à cinq heures passé de vingt cinq minutes. Ils n'avaient pas rendez-vous, mais elle était sa directrice adjointe, et l'une des grande et noble tâche, aussi dit avantage, impliqué par une telle fonction était généralement de pouvoir se présenter auprès du président de la société pour lui annoncer les événements sans avoir besoin de passer par leurs deux agendas respectifs afin de se mettre d'accord sur une date commune et un horaire convenable.

Il allait sans dire que la chose aurait pris une éternité, et Woon estimait perdre déjà suffisamment de temps à se bagarrer avec ses associés, en vue de trouver des moments communs de réunion, ce qui était loin d'être une partie de plaisir et dont le niveau de difficulté pouvait parfois donner l'impression de jouer une partie d'échec à un niveau beaucoup trop professionnel, pour devoir se coltiner la même rengaine au sein même de sa propre entreprise. Ce n'était pas que ce genre de situation était exceptionnel non plus à la Sky Corporation, mais on s'y efforçait de réduire autant que possible les embarras de chacun, et en général, l'organisation des réunions se faisait de manière relativement fluide et sans heurts particuliers.

Il fallait également souligner que l'entreprise avait connu des entrevues beaucoup plus mouvementées pour se formaliser quand un tel ne pouvait pas venir à cause d'une deadline trop serrée. On savait s'arranger et se montrer flexible les uns envers les autres. Cette dernière qualité était indispensable dans le métier, et en particulier dans le cadre d'une organisation conçue comme l'était celle dont Woon avait les commandes depuis près de dix ans.

Sa directrice adjointe, ou plus exactement son bras-droit, frappa très exactement quatre coups nets et rythmés à la porte, et quand il lui permit d'entrer, elle se glissa dans la pièce boisée, sentant l'encens et le thé vert, meublée de cuir noirs, gris anthracites, bruns, et de surfaces chromés, avec la fluidité toute pleine de grâce d'une panthère, les yeux jaunes en moins.

Ses longs cheveux noirs, tirés en un chignon sophistiqué et austère, dégageaient son beau visage aux traits graciles, et quand ses yeux se posèrent sur Woon, ils ne flanchèrent pas un seul instant ni ne trahirent la moindre angoisse. La plupart des gens qui étaient employés à la Sky Corporation, qu'il eût été question de ses activités publiques ou du petit à côté plus sombre et plus menaçant dont finalement peu de salariés dans l'ensemble avaient connaissance, craignaient Woon de façon homogène et respectueuse, et le regardaient le plus souvent avec un air viscéralement angoissé dès lors qu'il les convoquaient pour parler chiffre d'affaires ou tâches spécifiques à accomplir. Sous son indifférence affichée, Woon se doutait qu'il était difficile de véritablement les blâmer.

Outre la réputation qu'il avait acquis à son poste de direction actuel qui, selon les propos même de ses travailleurs, était celle d'un homme "distant, mais poli et attentif", et éventuellement, lorsque les langues se déliaient sous l'effet de l'alcool ou, plus rarement, de la confiance mutuelle, "froid comme un baquet de glaçons" (un qualificatif auquel il avait fini par s'habituer pour avoir été toujours plus ou moins décrit ainsi, même par ses camarades de l'orphelinat, même par Dong Soo, mais davantage sur le ton de la plaisanterie que de l'insulte), ceux de ses employés qui l'avaient vu de l'autre côté du miroir avaient conservé des souvenirs particulièrement vivaces de ses méthodes, de son comportement, et de sa philosophie.

Le bruit des talons hauts de Go Hyang claquait doucement sur le parquet du sol du bureau. Woon avait pris la décision de le faire poser le jour même de sa montée en grade, le lendemain de la mort de l'ancien président Chun. C'était un parquet remarquable, en chêne très sombre, presque noir, qui craquait délicieusement au moindre pas et s'affaissait avec une langueur toute séductrice dès lors que vous posiez un pied dessus.

L'ancien bureau présidentiel, qui se trouvait dans l'actuelle salle de réunion du dernier étage de la Tour, avait été occupé pendant vingt sept ans par Chun et était couvert d'une moquette onctueuse, mais Woon en avait toujours foncièrement détesté l'ameublement et l'esthétique, raison qui l'avait poussé à déménager pour un bureau de taille plus modeste, mais totalement inutilisé et libre d'être aménagé selon ses goûts, au fond de l'aile est du couloir.

Une fois Chun hors compétition, officiellement assassiné par une gang de rue dont la trace n'avait étrangement toujours pas été retrouvée et sur lequel les témoignages et informations se contredisaient tous de façon très singulière, officieusement exécuté selon les rites traditionnels mafieux qui exigeaient le prix du sang et tout un tas d'autres inepties symboliques et avant tout formidablement radicales pour grimper les échelons, Woon s'était plongé, certes dans le travail, mais également dans une sorte de frénésie de décoration intérieure que ses subordonnés avaient trouvé inhabituelle, et qu'un psychiatre diplômé, ayant vu passer des comportements bien plus destructeurs et des horreurs à ne plus en dormir la nuit, aurait sans aucun doute qualifié de mécanisme de coping comme un autre.

Dans les faits donc, Woon avait refait son bureau. Dans la réalité, il avait fait son deuil à sa manière. Chacun chez soi, et les moutons étaient formidablement bien gardés, je vous remercie.

Il était plongé dans les dernières transactions non officielles de l'entreprise, et n'avait presque pas levé les yeux vers Go Hyang quand celle-ci s'était arrêtée devant son bureau. Elle était vêtue d'un tailleur noir et carmin parfaitement ajusté, de marque, d'une élégance rigoureuse et dont certaines petites touches de couleur subtiles laissaient entrevoir une personnalité moins rigide, plus indépendante. À ses oreilles brillaient de véritables rubis, dont les feux rougeoyaient furieusement dès qu'elle tournait la tête.

Depuis sa promotion suite à la nomination, ou plutôt l'héritage, de Woon à la tête de la Sky Corporation, elle avait triplé son salaire, et par voie de fait doublé ses dépenses. L'aisance financière lui seyait comme un gant, et n'avait pour autant altéré son jugement ou ses points de vues. Elle demeurait un allié de confiance, discrète, aux conseils avisés, prudents, et elle était tout autant capable de se procurer des renseignements délicats et difficilement accessibles qu'elle l'avait été par le passé. Elle était même encore plus efficace, pour avoir désormais à sa botte tout un essaim de sous-secrétaires dont les aptitudes et l'habilité ne demandaient qu'à s'épanouir sous ses ordres. Il ne faut pas abuser des bonnes choses, lui avait-elle signalé un jour, quelques temps après avoir pris en main ses espions en herbe, et alors que Woon lui demandait pourquoi elle tenait tant à faire les choses par elle-même.

Elle s'inclina devant lui, mais ne lui remit aucun document, et Woon en conclut qu'elle ne venait pas quérir sa lecture ou sa signature, mais porter un message. De la main, il lui fit comprendre par un geste bref et paresseux qu'elle pouvait parler, tout en déchiffrant les bénéfices apportés par un traité signé avec une autre entreprise de joaillerie au Japon, qui promettait à la Sky Corporation un gain suffisamment monumental pour lui permettre de se faire livrer des apéritifs par le meilleur traiteur de la capitale pendant au moins six mois, et ce trois fois par jour.

- Ils ont trouvé une autre peinture, annonça Go Hyang d'une voix neutre.

(ton prénom veut dire nuage, pas vrai ?)

Woon abandonna ses comptes, daigna regarder le visage séduisant, inexpressif et calme comme la surface d'un lac en plein hiver de sa directrice adjointe. Il ne pouvait pas voir ce qu'elle pensait, car il était strictement impossible, et heureux en un sens, de pouvoir clairement lire dans la tête des gens, mais il le devinait tout aussi bien. Tout ceux qui appartenait à l'autre côté de l'entreprise, à la partie dans le noir, à celle que les médias connaissaient autrement, savait plus ou moins d'où venaient les peintures, qui en était l'auteur, et s'ils n'étaient à proprement parler informés en détails de la situation qui les sous-tendaient, ils étaient néanmoins assez perspicaces et expérimentés pour en tirer leurs propres conclusions.

Go Hyang attendait sa réponse, mains croisées devant elle, docile mais non pliable, obéissante et dévouée, mais pas aveugle et ignare. Elle l'observait patiemment, et tout comme il savait ce qu'elle pensait, elle même devait très certainement se douter des chemins que prenaient ses propres réflexions et de la nature de ces dernières.

- Où ? Lui demanda t-il sans la quitter des yeux, sans même battre un cil, parce qu'il suffisait parfois juste d'un clignement de paupière pour que les masques tombent et que les intentions se dévoilent dans un regard (retiens ça gamin).

- Un vieil entrepôt en pleine campagne, à une vingtaine de kilomètres de Daejeon. J'ai déjà regardé l'itinéraire. C'est à deux heures de route.

Elle lui tendit une photographie grand format, qui montrait un bâtiment assez petit, d'une laideur incommensurable, grisâtre, au toit de tôle, et dont les murs comportaient des traces de rouilles. Il était visiblement entouré de champs, et la seule construction humaine visible sur le cliché.

- Qui l'a envoyé ? S'enquit Woon en rendant le document à Go Hyang.

- Joo Bong. Ils avaient à faire dans les environs. C'est comme ça qu'ils l'ont repérés. Ça, et puis les messages.

"Avoir à faire", dans le jargon commercial de la Sky Corporation, était une manière convenable et politiquement correcte de désigner toutes les activités non répertoriées de l'entreprise, et qui impliquaient le plus général des calibres 9 millimètres, des injures contre les génitrices et, dans les cas les plus folkloriques, des feu d'artifices à coups de grenades.

Une expression alternative avait été avancée sous la forme "faire du business ensembles" ou "passer un deal". Pour la face publique de l'organisation, les désignations étaient souvent beaucoup moins recherchées, beaucoup plus descriptives, et surtout considérablement plus assommantes.

Go Hyang lui présenta ensuite, imprimés sur une autre feuille, les captures d'écrans de textos reçus par les portables de Joo-Bong et des deux autres qui l'avaient accompagnés pour l'opération marchande dont ils étaient les exécuteurs. Les messages n'indiquaient rien d'autre que des coordonnées GPS, sans précisions complémentaires. Elle lui raconta que les trois hommes, une fois leur transaction menée à bien dans les règles de l'art, l'avaient contacté pour lui faire part de la réception des sms, et pour lui signaler qu'ils se rendaient sur place ainsi qu'ils en avaient pris l'habitude chaque fois qu'ils recevaient une communication de cette nature.

Au fil des années, le phénomène était devenu routinier. Les premiers temps, tout le monde s'était méfié, on y allait avec une réserve d'armes qui aurait fait pâlir l'armée, on avançait prudemment, en groupes solidement entraînés et prêts à tirer au moindre geste ou au moindre bruit suspect. Mais depuis, comme les messages s'étaient multipliés et que leur aboutissement était toujours, invariablement le même, on s'était détendu, et on avait cessé de craindre son ombre quand ils apparaissaient, ne comportant jamais rien d'autre que des coordonnées.

Woon ne les recevait pas. Il avait les autres, ceux qui étaient pleins de mots, de douceur, de questions sans réponses. Tu as aimé ? Disaient-ils, et ses propres réponses étaient toujours les mêmes, "oui", parce que c'était vrai, qu'il aimait toujours les peintures, et les choses amères et épuisées, insatiables, beaucoup trop tendres, qu'ils ravivaient en lui.

Le schéma était voué à se répéter à l'infini, comme le rouage d'une machine ancienne, encore en service, qu'on ne parvenait pas à paralyser. À chaque fois, Go Hyang venait le voir, lui disait "on a trouvé une peinture", lui montrait l'endroit, toujours des trous paumés, délabrés, en ruines, des lieux ténébreux et abandonnés au sein desquels s'élevaient soudainement des images sans couleurs, mais dont le style et les contours étaient bien connu à la Sky Corporation, mais aussi des autorités.

Ils l'appelaient l'Artiste, mais d'autres, des petits malins sans véritable imagination ni esprit critique, le surnommaient "l'illuminé de service". Woon l'appelait Dong Soo, ainsi qu'il l'avait toujours fait. Il se leva de sa chaise, posant les captures d'écrans des textos sur la surface plane de son bureau, une pièce monumentale qu'il avait fait construire presque sur mesure par un artisan qu'il avait connu dans le village où il avait grandi, dans le sud du pays.

- La voiture est prête ? Interrogea t-il Go Hyang, tout en sachant pertinemment ce qu'elle allait répondre.

- Depuis la réception des photographies, l'informa t-elle avec un sourire complaisant.

Elle connaissait ses habitudes, ses façons de faire, ses tendances et, dans une certaine mesure, les ombres de son cœur. Personne dans l'entreprise n'était parvenu à un tel degré de proximité avec Woon, mais c'était avant tout parce qu'il ne les y avait jamais autorisé. Go Hyang elle-même n'était pas aussi experte qu'elle voulait bien le croire, ce dont elle avait par ailleurs parfaitement conscience.

Elle savait simplement plus de choses, mais il en existait aussi des montagnes de détails et de précisions qu'elle ne connaissait pas, et dont elle ne pourrait jamais prendre possession, car ces territoires lui étaient instinctivement hostiles, et appartenaient à deux personnes en tout et pour tout, la première étant Woon, et la seconde Dong Soo.

- Tu m'accompagnes, ordonna t-il en enfilant son manteau, un long pardessus noir sévère qu'il s'était procuré en solde totalement par hasard il y avait de cela trois ans, et qui était devenu entre temps l'un de ses signes distinctifs dans le monde de la pègre, et que les plus abrutis supposaient avoir été terriblement cher et conçu par un couturier français.

- Je suis prête, dit Go Hyang.

Elle l'était, sans aucun doute. Woon songea qu'elle l'avait trahi un jour, dix ans auparavant, quand elle avait essayé de le protéger et s'était attaqué à Dong Soo, puis à Cho-Rip. Elle avait compris, depuis, où étaient les limites à ne pas dépasser. Il s'en était assuré.

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La Sky Corporation était le visage public que présentait l'organisation Heuksa Chorong au reste du monde et plus particulièrement aux institutions policières et juridiques tout aussi bien nationales qu'extérieures à la Corée du Sud. Pour l'ensemble de ces organismes, l'entreprise était implantée dans le secteur de joaillerie de luxe depuis plus d'un siècle, et avait été fondé par un aïeul respectable ayant développé un intérêt admiratif pour le sertissage des pierreries et la mise en valeur de leurs feux sur des supports gracieux et aristocratiques.

Là où la majorité des grandes maisons et plus généralement des grands noms du domaine présentaient des pièces alambiquées, parfois outrageusement chargées, étincelantes, anarchiques et parfaitement importables au quotidien, la Sky Corporation se voulait plus traditionnelle dans son approche, plus élégante, plus exquise. L'entreprise et ses directeurs avaient développé une image intensément rattachée aux valeurs et traditions coréennes, et plus largement asiatiques, où les légendes et mythes étaient exploités dans le détail en vue de produire des créations sveltes et aériennes, à mille lieux des bijoux coûteux et lourds que proposaient leurs concurrents.

En cent ans, ils avaient produit une cinquantaine de collections, deux par ans en fonction des saisons, suivant ainsi le calendrier protocolaire, et chacune d'entre elles avaient reçu un accueil de plus en plus chaleureux et émerveillé, propulsant l'organisation directement au statut de sommité de la joaillerie sud-coréenne et complimentant l'originalité et la délicatesse de leurs ouvrages. Ils avaient leur entrées dans les salons les plus prestigieux, les médias leur avaient consacré des reportages et les journaux des articles hautement flatteurs.

On avait longuement approuvé les directions successives pour leur rigueur et leur choix artistiques, tout en félicitant l'ingéniosité des fabricants et la réputation immaculée de scandales que l'entreprise possédait. En d'autres termes, ils étaient bien vu de tout le monde, et ce malgré quelques petites rumeurs ça et là qui s'étaient vu si rapidement étouffées qu'on aurait presque pu penser qu'elles n'avaient jamais été formulées.

L'entreprise travaillait avec des artisans joailliers parmi les plus doués du pays, et s'offrait également depuis environ deux décennies le concours de fabricants étrangers, ainsi que les conseils et l'expertise adroite et minutieuse de plusieurs spécialistes français et britanniques dont la renommée n'était plus à faire. Les critiques de mode se plaignaient rarement de leurs créations, préférant étaler leur appréciation entre les lignes de leurs articles souvent incendiaires pour d'autres marques. Ils avaient leur propre boutique, située à Gangnam, au rez-de-chaussée de la grande Tour où l'organisation avait élu domicile après avoir passé près de cinquante ans dans un petit magasin presque invisible du quartier de bukcheon, mais que la venue de touristes et plus particulièrement d'une population aisée avait fini par débusquer hors de sa cachette pour l'attirer progressivement vers les sommets métallisés de Gangnam.

Les fabricants avec lesquels ils s'étaient associés exerçaient leurs activités soit directement à Séoul, soit dans les districts et contés aux alentours. Certains d'eux, toutefois, aux fonctions très spécifiques, étaient beaucoup plus éloignés, et l'une des responsabilités de Woon en tant que président était d'aller les rencontrer régulièrement pour les renseigner sur ce qu'on attendait d'eux dans le cadre des collections. Ils étaient en relation avec des gemmologues, des orfèvres, des bijoutiers à qui ils transmettaient des suggestions et qui s'occupaient de les rendre tangibles. Ils avaient aussi des liens dans la haute couture, en ce sens qu'ils fournissaient des pièces pour des défilés chaque année.

Ils se fournissaient auprès de diamantaires reconnus, mais également de spécialistes à la notoriété infiniment plus nébuleuse, qui se transmettait par d'autres canaux que les réseaux habituels. Ils avaient des clients dans presque tous les pays du globe, à l'exception de quelques uns, et trouvaient toujours à qui plaire. Plusieurs fois par an, Woon prenait place à bord d'un jet privé pour négocier en Europe, en Amérique du nord ou centrale, au Moyen-Orient. Et parfois, entre deux discussions sur les éclats des saphirs, le mordoré des topazes, la séduction flamboyante des cornalines, les minauderies de la jade, s'insinuaient d'autres conversations, plus basses, plus secrètes, loin des canapés Le Corbusier et des grands crus, des toasts au caviar, des sourires factices et de l'étalage des richesses.

Heuksa Chorong était l'autre nom de la Sky Corporation, qui au final n'était qu'un vernis, un déguisement social dissimulant une toile d'araignée immensément complexe et large, dont les embranchements filandreux atteignaient chaque recoin de la Corée du Sud sans jamais se révéler totalement. Pour chaque joyau exposé dans une vitrine, pour chaque pierre sertie sur un collier, une bague, un bracelet, il y avait un flingue, un sachet de drogue, une magouille, des menaces. La moindre petite parcelle de bijou produit par l'entreprise se noyait sous une couche de sang si épaisse et grasse que même le meilleur nettoyeur au monde n'aurait pu en venir à bout.

La faute à cent ans d'existence, probablement, se disait Woon par moments. En vérité, Heuksa Chorong avait toujours existé, de même que son alter ego brillant et bien sous tous rapports. Elle avait toujours rôdé dans le noir, planquée sous les gemmes, l'or et l'argent, sortant parfois des griffes longues et effroyablement acérées, mais sans jamais toutefois dévoiler entièrement son visage. Le principe d'une bonne mafia était de savoir se cacher, et Heuksa Chorong avait un siècle d'expérience à son actif. Elle était bien implantée, bien huilée, organisée avec une perfection quasi mécanique et des rites appris dès l'entrée des novices. Woon les avait acquis très tôt, au moment de son intégration, à l'âge de douze ans.

La voiture avait quitté le parking souterrain de l'entreprise avec à son bord quatre passagers, chauffeur compris. Woon et Gu Hyang se trouvait assis à l'arrière, comme selon la coutume. Devant, à la place du mort, était installé un jeune homme, Shin In-Sik, dont les talents à l'arme de poing et le sang-froid lui avait valu d'être repéré par Go Hyang, qui en avait touché un mot à Woon, puis d'intégrer le cercle très envié des gardes du corps rapprochés de ce dernier. Ils étaient dix, en tout et pour tout, des hommes et des femmes qui avaient fait leurs preuves invariablement sur le terrain et dont Woon savait qu'ils lui étaient dévoués.

Il existait des patrons de la pègre qui dirigeaient leurs organisations essentiellement par la peur, et si la méthode avait du bon à court terme, elle finissait toujours par s'épuiser sur de longues distances, entraînant la naissance de désir de rébellion chez les subordonnés et des trahisons plus fréquentes, parfois fatales. Chun avait fait preuve d'un minimum de tact avec ses subalternes : c'était un homme qu'on savait violent, mais ses employés s'en étaient rarement plaint, à la différence des associés du groupe, qui pestaient régulièrement à propos de son caractère indiscipliné et de ses railleries. Woon, plus diplomate, leur convenait davantage.

C'est parce qu'ils pensent qu'ils peuvent te dominer, lui avait un jour dit Dong Soo, durant un de leurs échanges tout à la fois bref en matière de construction de phrases mais long en matière de temps, via téléphone interposé. La plupart d'entre eux étaient des vieillards, des reliques qui avaient vu et traité avec la brutalité rustique de Chun. Vous êtes juste un minet, lui avait dit l'un d'eux, la première fois qu'il l'avait vu. Le canon de Woon, pointé cinq minutes plus tard entre ses deux yeux, avait amplement contribué à le convaincre du contraire. Personne ne sait, pensait Woon durant ces moments d'humiliation, à chaque nouvelle moquerie, à chaque remarque sur son physique ou la finesse de ses traits, personne ne sait, et ils s'en mordront tous les doigts. Dans les faits, quelques uns, à défaut de se les mordre, en avaient perdu, payant par leur amputation le prix de leur bêtise.

Le véhicule était une hyundai Genesis, l'un des modèles les plus haut de gammes produit par la marque nationale. Les directeurs de l'organisation avaient toujours roulé avec des voitures fabriquées en Corée du sud, soulignant ainsi leur appartenance culturelle et leur identité patriotique. La Genesis était l'une des dernières acquisitions de Chun avait de mourir, et sans aucun doute la plus profitable.

Pour sa part, Woon s'était plié au protocole, mais il avait un goût plus prononcé pour les modèles étrangers et, délaissant les trop excentriques et tape-à-l'œil Lamborghini, Aston Martin ou encore les Porshes, qui l'emplissaient d'une horreur sans nom et proprement inexplicable à chaque fois qu'il en voyait une, lui donnant l'irrésistible envie de leur tirer sur le capot simplement pour se détendre les nerfs, il préférait les véhicules plus anciens et plus sobres, à l'image des Rolls-Royces et de leur modèle "fantôme", qui semblait glisser sur le sol comme un esprit frappeur dont on aurait pas soupçonné l'existence.

Tu as des goûts britanniques, lui avait fait remarquer un jour Dong Soo, comme ils feuilletaient un magazine de voitures de sport et échangeaient leurs opinions respectives sur les modèles présentées. Dong Soo était beaucoup plus américain dans ses préférences. Ils avaient voulu voyager ensembles, plus jeunes, aller à New-York, à Las Vegas, à Londres, à Paris. Depuis qu'il occupait la présidence d'Heuksa Chorong, Woon avait fait toutes les destinations, mais seul. Pour compenser, il envoyait des photos. Et rêvait aussi, un peu, parfois, quand on ne le regardait pas.

Il y avait des bouchons sur la route, comme il y avait toujours dans Séoul à cette heure de sortie des bureaux et de début des soirées alcoolisées entre collègues. La Tour qui refermait tout à la fois la boutique officielle de la Sky Corporation et ses bureaux, énorme gratte-ciel au sommet taillé en pointe, comme une flèche qui aurait souhaité percer le ciel, et dont la façade de verre reflétait les nuages, était immergée dans un océan d'autres bâtiments plus hauts et plus imposants, dont les enseignes étaient celles de grands noms du monde commercial.

À cette période de la journée où, durant l'hiver, la nuit tombait déjà, les tours s'allumaient comme des brasiers, et Woon les apercevait dans le rétroviseur intérieur, flambant sous la lumière déclinante du soleil. Il avait fait beau toute la journée, mais le ciel se couvrait à présent de nuages gris, et les températures avaient chutés drastiquement, passant sous la bar du zéro. La météo prévoyait des chutes de neige dans le courant de la nuit, et déjà les opérations de salage des rues se déployaient dans Séoul. Le calme régnait dans la voiture, à peine perturbé par le bruit de la radio qui diffusait les informations. Woon gardait les yeux rivés vers le paysage qui défilait, tandis que Go Hyang consultait ses documents sur sa tablette, et que la voiture filait, se précipitait, vers l'autoroute du sud et vers la province du Chungcheong, vers Daejeon, vers les peintures.

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À douze ans, il avait rencontré Chun alors que son père lui avait mis une volée monumentale pour avoir exprimé le souhait d'aller s'entraîner aux arts martiaux dans un club spécialisé. C'était un fait connu dans le quartier que Yeo Cho-Sang, qui occupait un poste de gardien dans une résidence luxueuse de la ville de Yongin, était porté sur la boisson, et un fait autrement moins connu que lorsque celui, lassé de fulminer contre ses meubles ou le vide, prenait son fils pour un punching-ball.

La mère de Woon était morte quand il était encore bébé. Il n'avait su les circonstances de son décès que très tard, le jour même où il avait décidé de rejoindre Heuksa Chorong. Enfant calme, réservé, il avait grandi dans un climat de tension permanent, marchant constamment sur des œufs pour ne pas provoquer la colère de son père, une tâche peu aisée puisque l'homme piquait des crises parfois pour un rien, et surtout quand Woon se trouvait dans les parages. Il semblait éprouver envers son fils une aversion qu'il avait tenté de justifier en s'exclamant un jour "j'ai vu que tu allais devenir un tueur ! ". Woon, qui épluchait des pommes de terre à ce moment-là avec un économe, avait mis la déclaration sur un énième délire du à la consommation de soju de son père.

Il était rare quand il ne le voyait pas avec une bouteille à proximité, même la nuit. En vérité, la bouteille était probablement la seule amie de Yeo Cho-Sang, qui autrement ne rencontrait jamais personne, n'invitait jamais personne, et vivait une existence recluse dans le minuscule appartement que lui et Woon possédaient au dernier étage d'un vieil immeuble prêt à tomber en ruines dans le quartier le plus pauvre de la ville. À quelques pas se trouvait l'équivalent d'un bidonville, où Woon avait eu un copain jusqu'à ses six ans, avant que la famille de celui-ci ne parvienne à s'extirper de la misère et ne déménage.

Le père de Woon l'avait élevé avec le minimum de soin et d'amour possible, laissant l'enfant se débrouiller seul très tôt, et s'appuyant ensuite sur lui pour toutes les corvées de la maison. Quand Woon avait eu sept ans, son père avait essayé de le retirer de l'école, mais la maitresse de Woon, une femme gentille et qui lui témoignait une affection touchante, avait rudement bataillé pour le garder, et avait fini par gagner en faisant pression sur Yeo Cho-Sang, le menaçant de prévenir la police.

À cette époque, les coups de son père ne tombaient que de manière modérée, et il avait peu de bleus. Un jour, il lui avait cassé une côte en lui assénant un coup de pied, mais avait par un miracle odieusement pervers réussi à faire passer la fracture pour un accident de jeu entre enfants une fois à l'hôpital. Woon ne disait jamais rien, même quand on lui posait des questions. Il se contentait de regarder ses interlocuteurs d'un œil froid, adulte, terrifiant, et alors tous ceux qui lui parlaient prenaient conscience de ce qui se passaient, mais sans le témoignage verbal de l'enfant, il était strictement impossible d'agir.

En outre, tous ceux qu'il avait côtoyé n'avaient pas toujours fait attention, ou l'avaient trop peu vu pour se douter véritablement de sa situation. On ne pouvait pas demander aux gens de tout remarquer, et comme Woon demeurait muet comme une tombe, incapable d'expliquer pourquoi sans pour autant vouloir changer de procédure, personne n'était jamais venu le tirer des pattes de son père pour l'emmener dans une autre famille. Au fond de lui, avec le recul, Woon se disait également qu'une part de lui n'avait pas voulu quitter son père et sa maison, qui étaient les seuls points de repères dont il disposait depuis qu'il était petit. Et son père, à bien y regarder, était un monstre plus souvent pathétique que véritablement effrayant, comme l'était une grande partie des monstres humains, les seuls qui aient jamais régné sur Terre.

Woon avait suivi une scolarité irrégulière. Il était un élève soigneux, désireux d'apprendre, et tranquille, dont les professeurs ne disaient souvent que des bonnes choses, mais il manquait régulièrement les cours, parce que certains bleus trop visibles avaient besoin de temps pour disparaître, et qu'il ne voulait pas qu'on les voit et qu'on l'interroge. En revanche, il s'était caractérisé par une incapacité (c'était le mot même écrit sur un de ces bulletins qu'il avait gardé dans un carton chez lui, "incapacité") à nouer des relations amicales avec les autres enfants, et par une violence physique et verbale parfois surprenante qui inquiétaient ses enseignants et contrastaient avec son attitude générale en classe et ses notes très correctes dans toutes les matières.

On avait tenté de l'envoyer chez le psychologue scolaire, mais leur échange s'était réduit à une heure de silence total, laissant le professionnel frustré et Woon atterré par la consultation, qui lui avait paru prodigieusement inutile. Il n'y était pas retourné depuis, malgré des tentatives pleines de bonne volonté. Il n'avait jamais été bavard, et encore moins avec des inconnus. La simple idée de déballer ses pensées et ses angoisses à quelqu'un d'étranger lui avait toujours semblé épouvantable, et ce d'autant plus qu'il ne l'avait jamais fait avec ses proches, y compris Dong Soo, et Dong Soo était sans aucun doute l'être le plus proche de Woon dans le monde entier. En conséquence, il avait gardé les lèvres closes sur son éducation à coups de poings, et maîtrisait désormais la compartimentation mentale à un niveau proche de la perfection, au point qu'un psychiatre se serait sans doute arraché les cheveux sur son cas (ou, tout du moins, il aimait à le penser).

Dans le quartier, les autres gosses le fuyaient ou, au choix, le méprisaient. En soi, Woon n'y accordait pas d'importance, car les autres n'avaient aucune signification pour lui, et il savait jouer seul depuis toujours. Son père, quand il était bébé, lui parlait à peine. Le plus souvent, il le posait sur le sol, mettait à côté un ou deux jouets que sa mère avait acheté pour lui avant sa naissance, et le surveillait distraitement en buvant une bière ou un verre d'alcool plus fort.

Longtemps, Woon s'était demandé pourquoi Yeo Cho-Sang ne l'avait pas tout simplement balancé par la fenêtre histoire d'en finir une bonne fois pour toute, et de temps à autre, quand son père était vraiment soûl, il se mettait à formuler des sortes de regrets incompréhensibles, et ses yeux se chargeaient de culpabilité. Woon pensait qu'il avait ressenti de la pitié pour lui, les premières années. Les coups répétés avaient fini par tout balayer, comme une tempête qui arrache les toits des maisons et en rase les fondations.

Pour son père, il avait conservé du mépris, un ressentiment croissant, et un dégoût viscéral. Le reste avait disparu depuis longtemps, et s'il en restait des traces, Woon ne savait pas où elles étaient, et ne voulait pas les chercher. Quand à sa mère, elle était une figure nébuleuse, indistincte. Il y avait des photos d'elle à la maison, qu'il avait trouvé planquées dans une boite à chaussures sous le lit de son père, pendant que celui-ci ronflait, imbibé, sur le canapé du salon devant une émission de télévision quelconque.

Sa mère, sur les photos, souriait, enlacée par un jeune homme que Woon n'avait pas reconnu, et qui avait fini par se révéler être Yeo Cho-Sang. En la regardant, jeune et vivante, Woon avait trouvé qu'elle était une belle femme, et il avait emporté les photos avec lui le jour de son départ pour Heuksa Chorong. Elles étaient désormais cloisonnées derrière le coffre-fort secret de son penthouse, et une seule avait obtenu sa place dans un cadre près de son lit. Il n'osait jamais vraiment la contempler. Elle lui donnait envie de pleurer.

Un observateur extérieur aurait sans doute pu affirmer que Chun était arrivé au bon moment, au bon endroit, autrement dit qu'il avait eu un sens du timing positivement remarquable. Woon était alors agenouillé sur le sol, le front en sang, et essayait de s'ouvrir la main avec une pierre qu'il avait ramassé. Il sortait d'une confrontation houleuse avec une bande de garçons de son âge, qui l'avaient insulté et provoqué, puis battu à plusieurs quand il avait riposté contre l'un d'eux avec un coup de poing.

Un peu plus tôt, il avait été trouver son père dans la cuisine de leur appartement, après avoir entendu des bonnes femmes à l'épicerie du coin prétendre, en l'ayant vu, qu'il était le fils de "celui qui avait tué sa femme". Quand il lui avait posé la question en rentrant, affolé, plein d'incompréhension et de colère sourde, son père avait fini par avouer. Je l'ai tué, là, ça te va ? Avait-il grommelé comme si Woon l'ennuyait avec ses problèmes, et qu'il voulait se débarrasser de lui le plus vite possible.

De rage, avec un cri, Woon l'avait frappé avec le premier objet qui lui était tombé sous la main, à savoir une bouteille vide de soju. Elle était en verre, et elle avait sonné creux en touchant le crâne de Yeo Cho-Sang. Du sang avait perlé au dessus des yeux de son père. Woon avait fui, souhaitant l'oubli, l'isolement, l'effacement. C'était en quittant son immeuble qu'il avait rencontré le groupe de garçons, et plus le dirigeant d'Heuksa Chorong, en la personne de Chun.

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La route s'éloignant de la capitale, les petites maisonnées familiales avaient progressivement remplacés les immeubles reluisants, les enseignes géantes, et les montagnes étaient à présent parfaitement visibles de tous les côtés, puissantes, immobiles, paisibles comme des géants protecteurs qui n'avaient pas eu besoin de s'éveiller depuis des siècles. Le ciel avait définitivement viré au gris, et la voiture naviguait entre les grandes autoroutes menant vers l'intérieur et le sud du pays, et des routes plus étroites qui sillonnaient entre les champs et les petits villages abondant autour des agglomérations plus étendues.

La géographie du pays témoignait du contraste entre les traditions et la modernité, entre l'ancien et le nouveau, les gratte-ciels et les hanoks. Les collines millénaires étaient désormais transpercées de goudron, et les forêts voyaient défiler les cortège de véhicules de toutes tailles qui roulaient impatiemment, ceux-là vers le nord, la plupart vers le sud. La route était la même que pour se rendre au village où se trouvait l'orphelinat ayant accueilli Woon après la mort de son père. Il ne l'avait plus emprunté depuis ce qui lui semblait être une éternité.

Suivant la succession du paysage par la fenêtre de sa portière, joue appuyée contre son poing fermé, Woon se souvenait de la haute silhouette de Chun, qui s'était présenté à lui le jour où il avait appris la vérité à propos de la mort de sa mère. L'homme avait un visage sévère, unique, avec des yeux de roi, d'aigle, perçants sous leur aspect premier de fatigue, et terriblement fixes par fois.

Il était habillé d'une veste de motard en cuir noir, ce jour-là, portée sur un t-shirt à l'effigie d'un groupe de rock dont Woon n'avait jamais entendu parler, et avec un jean sombre, troué à plusieurs endroits. Ses bottes de cuir, aux talons épais, résonnaient contre le macadam comme les trompettes de Jéricho. Il avait un bandana dans ses cheveux longs, aux mèches grises, et sa barbe sombre combiné à tous ses autres attributs vestimentaires le faisait ressembler à un motard.

Les pouces dans les poches de son jean, il s'était arrêté devant Woon, qui appuyait rageusement la pierre contre sa main.

- Qu'est-ce que tu fais, gamin ? Lui avait-il demandé, très doucement, sur un ton un peu curieux et amusé.

Woon n'avait pas répondu, parce qu'il avait parfaitement intégré la règle qui disait que les enfants ne devaient pas parler aux étrangers, et celui-ci avait l'air beaucoup trop singulier pour ne pas appliquer le protocole de sécurité. Voyant que le môme ne lui disait rien, l'homme s'était alors agenouillé, lentement, avec précaution, et avait posé de nouveau sa question avec la même douceur.

- Ça ne vous regarde pas, avait craché Woon, parce que c'était vrai, et qu'il ne voyait pas ce qu'un inconnu pouvait bien en avoir à foutre.

- Non, bien sûr, avait répondu Chun, sans la moindre irritation. Pourquoi on ne commencerait pas par une question moins indiscrète, hum ? Ton nom, par exemple ?

Woon n'avait rien dit, prêt à prendre ses jambes à son cou au cas où le type décidait de tenter quoi que ce soit de louche. Comme tous les gamins de son âge, il avait suffisamment entendu d'histoires horribles à propres de gosses kidnappés, et dont les cadavres avaient été retrouvés dans un fossé, pour ne pas être méfiant devant la moindre manifestation d'intérêt de la part d'un adulte totalement étranger.

En outre, il n'avait jamais vu l'homme dans les parages, car il pensait qu'il se serait souvenu de sa veste et du dessin de phénix qu'elle comportait dans son dos, admirablement brodée et colorée.

- Tu ne veux pas me dire, avait noté Chun. Très bien. Je comprends. Mais il faut que tu soignes ta main. Sinon, elle va s'infecter.

Woon avait haussé les épaules. La conversation l'avait détourné de sa tâche initiale, et le dos de sa main saignait sur le sol, couvrant le bitume d'un revêtement rouge carmin. Elle le lancinait affreusement, et les larmes lui étaient monté alors qu'il essayait de la réduire en miettes, l'esprit englouti par la colère, le désespoir et la douleur. L'homme s'était redressé.

- Écoute, j'ai vu une pharmacie pas loin, avait-il dit. Je vais chercher de quoi nettoyer ça, d'accord ? Tu peux rester ici, ou tu peux partir si tu veux. Je reviendrais quand même.

Woon était resté, hébété, fatigué, apathique. Il se rappelait n'avoir strictement rien ressenti après sa crise, il se rappelait d'un néant atroce et sans fin, puis un étonnement sincère et une pointe de gratitude en voyant le type revenir, transportant un sac en plastique avec le logo de la pharmacie imprimé dessus.

Woon avait fini par s'asseoir sur la marche d'un petit escalier qui se trouvait derrière lui, et qui menait vers une rue surélevée au dessus de la sienne. Les gens passaient sans même lui prêter la moindre attention, sans s'inquiéter de voir un garçon de son âge seul alors que la nuit n'allait pas tarder à tomber, dans un quartier réputé pour sa misère, ses gangs et sa violence. L'homme avait paru content de le voir à son poste, et l'avait salué d'un geste de main simple et paresseux.

- J'ai pris ce que j'ai trouvé, avait-il annoncé en s'installant sur la même marche que Woon, je pense que ça ira. Tu veux me donner ta main ?

Woon avait hésité, de façon vague, comme un réflexe, avant de tendre sa main meurtrie. Le type l'avait saisi du bout des doigts de la sienne, mais Woon en avait senti toutes les callosités.

- On va commencer par l'antiseptique, le prévint l'homme. Ça va piquer.

- Je sais, avait répliqué Woon sans même s'en rendre compte.

- Bien, avait dit le type. Tu parles.

Il avait répandu du gel antiseptique sur une compresse, et avait nettoyé la plaie délicatement, en faisant attention de ne pas trop appuyer pour ne pas faire souffrir le gosse. Il avait un air bourru et sauvage, mais s'était montré remarquablement précautionneux avec Woon, prenant un rôle que l'enfant n'avait jusqu'à lors jamais vraiment connu, étant donné que son propre père était celui qui lui infligeait les coups d'ordinaire. La plaie était moche, mais pas profonde. Woon avait sifflé de douleur quand la compresse s'était insinué vers le centre.

- Ça fait mal ? Lui avait demandé le type.

Woon s'était mordu la langue, avait gardé ses opinions pour lui, regardé ailleurs, mais quand l'homme avait interrompu ses soins et avait jeté sur lui un regard inquisiteur, il avait fini par céder, et avait imperceptiblement hoché la tête.

- Désolé, avait grommelé le type, sans méchanceté.

Il avait souri, rajeunissant de vingt ans, ayant l'air presque beau. Ses yeux avaient l'air de savoir, de comprendre. Puis, levant la main, il avait caressé la joue de Woon en un geste totalement inattendu mais plein de douceur, et Woon avait senti quelque chose de profondément jeune réagir à ce contact, à ce toucher aimant et incompréhensible. L'une de ces maitresses de primaires avait fait de même, un jour.

Il était resté seul dans la classe, refusant de sortir pour jouer avec les autres durant la récréation, et elle lui avait alors caressé la joue avec la même compassion, la même volonté d'apaiser et de se montrer gentille, et elle avait failli le faire pleurer tant il ne s'y attendait pas. Les gestes de tendresse étaient pour lui infiniment plus cruels et douloureux que tous les coups du monde. Il avait grandi ainsi, et encore aujourd'hui, à trente cinq ans, il était toujours sur le point de fondre en larmes quand quelqu'un (Dong Soo) le touchait, même pendant juste un instant, avec amour et gentillesse.

Le type lui avait ensuite mis une tape très légère, à peine pénible, sur la même joue qu'il avait caressé une seconde plus tôt, et cette fois, Woon en avait compris la signification (punition).

- C'est bête, ce que tu as fait, lui expliqua t-il. Tu le sais, pas vrai ?

Woon l'avait regardé droit dans les yeux, sans peur, le défiant d'ajouter autre chose. L'homme avait paru satisfait de sa réaction, et lui avait souri différemment, avec davantage d'ironie, avant d'enrouler sa main dans de la gaze et de fixer celle-ci avec du sparadrap (j'ai toujours été très mauvais en travaux manuels, avait-il plaisanté pour excuser la maladresse de son bandage).

Puis il lui avait rendu sa main, et était resté assis à côté de lui, à regarder passer les gens comme s'ils avaient été deux vaches dans un pré. Il avait sorti une flasque chromée de sa poche de veste, et bu un peu de son contenu, sans en proposer à Woon (ce n'est pas pour les gosses, avait-il précisé avec un rictus moqueur). Ils étaient restés ainsi comme deux chiens de faïence, silencieux, pendant que le jour s'assombrissait. Finalement, le type avait tourné la tête vers lui, et lui avait demandé :

- Tu vis dans le coin ?

Woon avait hoché la tête de nouveau.

- Tu as besoin que quelqu'un te raccompagne ? Tu ne vas pas te blesser à nouveau, hein ?

Il avait secoué la tête.

- Je vis en face, lui avait-il indiqué, désignant son immeuble du menton.

- Avec tes parents ? S'était enquit nonchalamment le type, parce que c'était sans doute une évidence que tous les enfants du monde vivent avec leurs parents.

- Mon père, avait répondu Woon, et sa voix devait contenir du venin, car l'homme l'avait observé de manière prolongée après sa remarque.

Il lui avait alors tapoté gentiment le sommet du crâne, ce qui avait eu le don d'agacer Woon, qui avait associé le geste aux tentatives des adultes de déprécier ses paroles ou de le faire taire.

- Il est tard, avait dit l'homme. Rentre chez toi. Tu peux garder tout ça.

Il avait montré du doigt le sac de la pharmacie avec ses compresses, sa gaze et son gel antiseptique.

Woon se rappelait qu'il avait éprouvé une hésitation terrible, profonde, à l'idée de revenir chez lui et de retrouver son père, avachi sur le canapé, l'haleine pleine d'alcool et les yeux pleins de haine (je ne veux pas). L'homme s'en était rendu compte, en le voyant fixer les portes de l'immeuble sans bouger d'un iota. Il en avait ri, un rire rauque, sans malveillance.

- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu ne veux pas rentrer chez ton père ? Avait-il demandé, mettant dans le mile et le sachant très probablement.

Woon n'avait rien avoué, rien laissé paraître. Le type s'était levé de sa marche, imposant, jetant une ombre longue et effilée sur le sol.

- Tu sais, tu peux venir avec moi, si tu veux, avait-il déclaré. J'ai à faire, dans les environs. Tu peux m'accompagner, et revenir ici ensuite. C'est comme tu le sens. Tu peux m'appeler Chun, au fait.

Il avait haussé les épaules, souri, puis avait commencé à s'éloigner, offrant la vision du phénix cousu sur le dos de sa veste. La bête, en plein vol, semblait rugir, et Woon pouvait presque voir les flammes qui se dégageaient de ses ailes et la liberté absolue de la créature qui n'obéissait à rien ni à personne (libère-moi laisse-moi brûler). Deux choses lui avaient traversé l'esprit : la première était l'image de son père, de ses poings, de sa rancœur, et les douleurs persistantes que les bleus lui laissaient dans le corps.

La seconde avait été celle de Chun, de la main qu'il avait passé sur sa joue, de son regard qui exprimait de la pitié et une étrange compréhension, comme si l'homme avait su, quelque part, ce que Woon vivait, pour l'avoir expérimenté lui même quand il était enfant. J'ai grandi dans les bas fonds de Séoul, tu sais, lui avait-il révélé quelques années plus tard, et ma mère était une cinglée, complétement à côté de ses pompes, incapable de prendre soin d'elle ou de quelqu'un d'autre. On se ressemble beaucoup, toi et moi.

Woon avait suivi la silhouette dégingandée du type, et avait obéi aux ambitions de son cœur.


« Isn't it lovely, all alone

Heart made of glass, my mind of stone

Tear me to pieces, skin and bones

Hello, welcome home »

(Billie Eilish ft. Khalid, « Lovely »)


Daejeon, à cent kilomètres au sud-ouest de Séoul, était un nom signifiant "grand champ", et la chose était d'une ironie tonitruante puisque la ville était un amas de tours et d'immeubles qui abritaient un peu plus d'un million d'habitants, soit tout le contraire d'un champ, à moins qu'il eût été question d'un très, très grand champ. Woon s'y était rendu une ou deux fois, pour affaires, d'abord légales, et puis beaucoup moins dans un second temps. Il avait signé là bas une transaction avec un autre grand baron de la pègre, qui aurait largement permis à Heuksa Chorong de s'équiper en missiles nucléaires, s'il en avait eu la fantaisie (parfois, en négociant avec des crétins, elle le titillait gentiment).

L'objet du marché avait été des kilos de cocaïne et tout autant d'amphétamines. Woon, qui avait bien manœuvré avec le patron, un type sympa et agréablement ouvert d'esprit pour un chef de gang, avait fait rajouter un stock éléphantesque de GHB à la facture, pour le style, et pour le bénéfice. Le mec avait fait tester la marchandise sur place par certains de ses gars, et avait été grandement satisfait des états surexcités, amorphes ou désorientés des cobayes, témoignant de la bonne qualité des produits.

Heuksa Chorong ne vend pas n'importe quoi, lui avait affirmé Woon, tranquillement installé sur un sofa moelleux dont il se souvenait encore, et sirotant un martini en une espèce de parodie de Jack Torrance dans le Shining de Stephen King. Il l'avait commandé sans alcool, parce qu'il aimait bien plaisanter de temps à autre, et qu'il adorait voir la tête complétement horrifiée des serveurs quand il leur indiquait son choix.

Dong Soo et lui l'avaient souvent fait en soirée, quand les autres les traînaient en boite de nuit alors qu'ils les avaient en horreur l'un comme l'autre. Si c'était stupide, la stratégie avait toujours au moins eu le mérite de les divertir. L'idée était de Dong Soo : Woon la reprenait sans vergogne, tout comme il savait que Dong Soo lui avait piqué son "et sinon, qu'est-ce que vous pensez du trafic d'organes ?", qui était une méthode affreuse pensée pour relancer une conversation en fin de vie, et que Woon n'avait jamais osé sortir en public, contrairement à son camarade dont les scrupules étaient beaucoup plus ténus.

Sur un guide, Woon avait lu que Daejeon était réputée pour ses bains chauds et le "muk", une spécialité locale à base de gelée de glands. Cette dernière lui avait été servie pendant sa rencontre fructueuse avec l'autre chef de mafia, originaire de Gwangju, et il avait détesté, mais s'était efforcé de garder une expression polie pendant la dégustation. Quand on vous servait pendant une transaction, il était vivement conseillé d'apprécier et de la boucler. Les tensions montaient très vite, quelque soit le niveau de réception, d'éducation et d'implantation des différents groupes.

La grande majorité d'entre eux ne sévissaient d'ailleurs pas à Séoul, mais dans le sud, dans la région de Joella. Outre Gwangju, Mokpo était un foyer important de mafieux, et Busan avait fait apparaître en son sein les Seven Stars, dont les leaders, emprisonnés depuis 2013, avaient encore de l'influence dans le monde de la pègre, par le biais de leurs successeurs. Certains groupes étaient presque aussi vieux qu'Heuksa Chorong : les Doubles Dragons de Gwangju existaient depuis un peu plus de cinquante ans, et le HSS n'était pas mal non plus dans son genre.

On avait tendance à croire que plus les organisations étaient anciennes, et plus elles étaient codifiées, mais la réalité offrait un panel de nuances plus vaste, et certaines mafia toutes jeunes étaient déjà noyés sous les traditions, les serments et les rituels alors que leurs consœurs plus âgées faisaient montre de davantage de relâchement dans leur pratique, si tant était que le mot puisse être utilisé pour parler du crime organisé. Toujours était-il que, dans une vieille organisation, on avait fait passer plus de choses, et on se montrait parfois plus souple que chez les jeunes, dont le sang bouillonnait à la moindre erreur. En outre, les vieux gangs étaient plus ancrés sur le territoire, mieux préparés, plus tranquilles donc comparativement aux nouvelles mafias de rues dont l'instabilité était la source des violences commises en leurs noms.

L'entrepôt où la peinture avait été trouvé était localisé vingt kilomètres à l'est de Daejeon, le long de la Gyeongbu Expressway, la seconde plus ancienne et plus fréquentée route du pays, reliant Séoul à Busan en passant par Suwon, Daejeon, Gumi et Daegu. C'était une route assez triste et maussade, le plus souvent bondée, mais qui traversait par moments des paysages valant le coup d'œil.

L'entrepôt était accessible par une petite sortie juste avant une station service, et qui s'enfonçait dans les montagnes et les champs. En un tour de volant fluide de la part de son conducteur, la Genesis s'y engagea sans hésitation, et parcourut une courte distance au beau milieu de la cambrousse locale pour finalement atterrir entre deux champs dans un état de désordre incommensurable, et dont les propriétaires n'avaient pas se préoccuper depuis un bail. Woon reconnut les tiges des tournesols, qui donnaient de très jolis panoramas en été, mais qui en hiver offraient simplement une vision pitoyable et délabrée, leurs grandes têtes rondes penchées vers le sol, sans leurs pétales dorés pour renvoyer la lumière du soleil.

Joo-Bong était là, se tenant droit, et il l'accueillit d'une courbette respectueuse, à l'instar des deux autres hommes qui se trouvaient là. Ils portaient tous costume et cravate, et détonnaient formidablement avec la rusticité de l'environnement adjacent. Go Hyang les rejoignit, se frayant un chemin sur la terre poussière avec ses talons hauts sans le moindre inconfort ni la plus petite difficulté.

Woon, qui avait déjà porté des talons aiguilles pour une infiltration dans le repère d'un gang rival, que lui et ses subordonnés avaient réduit à néant quelques heures plus tard, admirait sa directrice adjointe pour sa compétence technique : lui même avait souffert le martyre dans ces chaussures infernales durant toute la durée de son entrevue avec le leader du groupe adverse, et n'avait jamais éprouvé une telle euphorie en retirant des pompes après lui avoir collé une balle dans le crâne, alors que la main du vieillard s'était posée sur sa cuisse et que l'autre se dirigeait avec détermination vers sa fausse poitrine, indétectable néanmoins sous le bustier de la robe crayon à dentelle noire qu'il portait alors. Dong Soo, à qui il avait envoyé un selfie pour la forme, avait complimenté son choix vestimentaire, qui lui faisait, d'après lui, "des jambes à damner un saint".

Dire que le coin était paumé était un cran en dessous de la vérité. En réalité, le coin était archi-paumé, désert, abandonné, complétement dévoré par la nature et le temps, sans que personne en ait quoi que ce soit à foutre. Les endroits de cette nature étaient légion dans le pays, où l'économie avait subi une augmentation drastique en peu de temps, et où par conséquent les activités s'étaient modernisées si vite que des tas de bâtiments ruraux avaient été délaissés au cours de la transition.

L'entrepôt que Woon avait sous les yeux était de ceux-là, et la rouille, visible déjà sur les photos, serpentait le long du toit de tôle tandis que des fissures zébraient les murs. Les doubles portes étaient ouvertes sur un intérieur sombre, et une odeur de métal rouillé et de produits chimiques s'en dégageait.

- C'est sécurisé ? Demanda Woon à Joo-Bong.

- Totalement, patron. On a vérifié les alentours, et on a cherché des traces de bombe ou de dynamite. Rien à signaler, à part la peinture.

Moins de trois ans après la trahison de Woon, alors qu'il occupait toujours un poste fixe et reconnu d'agent au NIS, Dong Soo avait développé en parallèle (et en douce) un goût particulier pour les explosifs, et à plusieurs reprises, les lieux où avaient été trouvé des peintures avaient sauté peu de temps après la visite de Woon, alors qu'ils étaient redevenus vides et silencieux.

Dong Soo ne peignait jamais dans des espaces publics : il choisissait ses localisations soigneusement, toujours en retrait, et quand elles étaient dans des grandes villes, elles se situaient généralement au sein d'endroits déserts et désolés, dont aucun individu n'avait foulé le sol depuis longtemps. Il ne faisait ainsi aucune victime en cas d'explosions, à moins que des passants se fussent trouvés directement à proximité, ce qui n'avait jamais été le cas jusqu'à présent.

L'intérieur de l'entrepôt était aussi sombre que le laissait présager son premier aperçu, et Woon y suivit son lieutenant, les pans de son manteau se soulevant autour de lui. Go Hyang les accompagna, paisible, ses talons claquant contre le sol couvert de terre et de poussière, ainsi que les deux hommes de main qui avaient fait le trajet avec eux. Ceux qui se trouvaient avec Joo-Bong au moment de la découverte étaient restés dehors, devant les portes, montant la garde.

Il les mena vers le fond de l'entrepôt, que jonchaient encore des barils et des étagères vides pour la plupart. Des tags recouvraient les murs, et le bâtiment comportait une plateforme avec un escalier en deux parties, conduisant vers un étage. La lampe torche de Joo-Bong était un faisceau blanc fantomatique dans ces entrailles obscures, muettes. Bientôt, il rencontra le mur du fond, et alors des lignes et des courbes noires, tracées visiblement au pinceau, apparurent, sous une couche de papier qui les recouvrait comme une toile de maître.

- C'était comme ça quand on l'a trouvé, lui assura Joo-Bong. On a pas enlevé le papier peint, mais j'ai reconnu le style avec ce qui était visible. Il l'a recollé par dessus, comme la fois à Seosan.

Le mur était grand, haut. Il y avait suffisamment de place pour une œuvre de taille presque monumentale, et Dong Soo avait toujours aimé les challenges physiques. À gauche, éclairé par un rayon de lumière provenant d'une fenêtre brisée, se trouvait une plateforme mobile, qui avait sans aucun doute été utilisée pour la création.

- Enlevez le papier, commanda Woon, les yeux rivés sur le mur. Et apportez le projecteur dans le coffre de la voiture.

Ils en emmenaient toujours au moins deux dès qu'une peinture était découverte, essentiellement parce que la majorité des endroits où ils étaient engendrés manquaient cruellement d'éclairage.

Joo-Bong s'exécuta, aidé du conducteur de la voiture, et ils se mirent à déchirer la surface de papier à la main, tirant sur les morceaux qui s'en détachaient, pendant que Shin In-Sik courait récupérer le projecteur pour illuminer le résultat. Woon, malgré l'obscurité, en distinguait déjà les contours et la forme générale, et il glissa ses mains gantées dans les poches de son manteau, observant la silhouette de la peinture se révéler à mesure que ses hommes de main la libéraient de sa protection.

Une fois le projecteur branché grâce à une rallonge, et braqué sur le mur, l'œuvre se présenta dans toute sa splendeur noire et démente, et ses admirateurs la contemplèrent sans échanger une parole, tenant leurs lampes torches pour en suivre les lignes, cherchant un message, une signification. Woon engloutit la peinture des yeux, la dévora, la laissa se graver dans les recoins les plus sombres et les plus inaccessibles de son cœur, dans ses nerfs, dans sa chair.

Sur le mur, il trônait, tout en lignes noires, en espaces vides, en perspectives, tenant un revolver pointé vers les spectateurs, et sur le sommet de son crâne était une couronne massive, resplendissante de faste, tandis qu'il s'apprêtait à presser la détente et regardait son public sans tendresse ni bienveillance. Depuis vingt trois ans qu'ils se connaissaient, il était le sujet d'étude favori de Dong Soo, et de la feuille de papier, il en était venu à occuper des surfaces plus importantes et plus insolites.

Des centaines de Woon, dans des postures de pouvoir, toujours superbe, toujours menaçant, régnaient aux quatre coins de la Corée du Sud. L'hommage était évident, la preuve d'amour manifeste, l'obsession visible. Woon s'y noyait à chaque fois, et il n'y opposait aucune résistance (fais de moi ton roi).

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Dong Soo avait toujours aimé dessiner, aussi loin que Woon s'en souvenait. À l'orphelinat du district de Goesan, construit dans un village à une quarantaine de kilomètres de la localité de Mungyeong, dans le Gyeongsang du nord, et dont le nom persistait à échapper à Woon tout à la fois en raison d'une longueur totalement injustifiée mais aussi d'une complexité qui n'avait jamais manqué de le laisser stupéfait, en particulier compte tenu de la taille de la population du village, qui devait à peine frôler les mille habitants les jours de fête, mais aussi de sa superficie, resserré qu'il était sur lui-même comme un tatou pour se protéger des prédateurs extérieur au beau milieu d'une cuvette entre les montagnes, Dong Soo avait recouvert les murs de sa chambre de dessins et de peintures au fur et à mesure des années, représentant absolument tout et n'importe quoi du moment que le modèle lui plaisait.

Ses études balançaient entre des paysages, réalistes et fantastiques, des personnages de manga ou de dessins animés, des gens qu'il connaissait, des corps, des visages. Au départ maladroit et indélicat, son coup de crayon, puis de pinceau, avait fini par gagner en adresse, mais aussi en beauté. Il avait eu des phases durant tout le temps que Woon avait passé avec lui.

De treize à quinze ans, par exemple, il avait essentiellement ébauché des figures de femmes, des créatures mythologiques, parmi lesquelles des pokémons à n'en plus finir, quand son oncle Sa-Mo et sa tante Jang-Mi, les propriétaires de l'établissement mais aussi ses gardiens légaux depuis la mort de ses parents, lui avaient offert une console et sa première cartouche pour fêter ses treize ans. Woon et lui avaient passé des journées et des nuits entières sur le jeu, vivant les combats comme s'ils étaient réels, souhaitant pouvoir capturer eux aussi les petits monstres qui peuplaient les territoires imaginaires que l'écran de la gameboy renvoyait.

Ils s'étaient liés d'amitié avec un troisième garçon, lui aussi à l'orphelinat, du nom de Yang Cho-Rip, et qui avait toujours des combines pour ramener des magazines sur le sujet et qui aimait plus que tout discuter planification de stratégie d'affrontements, types et capacités spéciales. Woon et en particulier Dong Soo, qui avait développé pour le jeu une vénération quasi religieuse et qui, à la fin de sa première année de jeu, connaissait absolument tout ce qu'il y avait à savoir sur les pokémons, leur fonctionnement et leur univers, avaient eu des discussions très animées avec leur camarade, dont le caractère plus timide et effacé se transformait brutalement en un tempérament d'avocat du barreau dès lors qu'il se lançait sur une thématique qui le passionnait, un phénomène qui avait pour don d'en agacer certains, et d'en exaspérer carrément d'autres.

Cho-Rip avait peu d'amis à l'orphelinat, comme Woon, mais pas pour les mêmes raisons. Woon était distant par nature, mais il avait réussi à gagner le respect de leurs camarades et leur admiration par ses compétences en arts martiaux et ses bonnes notes à l'école. En outre, son amitié avec Dong Soo et la tendance de celui-ci à montrer des dents dès que quelqu'un disait du mal de Woon lui avait valu d'être globalement accepté partout et par tous.

Cho-Rip, à l'inverse, était particulièrement doué d'un point de vue scolaire, mais autrement ne disposait d'aucune habileté particulière qui aurait pu le faire connaître davantage de ses camarades. Il était discret quand laissé dans un coin, mais très bavard, et même trop, dès qu'on lui adressait la parole, comme s'il ne savait pas bien à quel moment s'arrêter de parler ou à partir de quand il commençait à irriter ses interlocuteurs.

Il avait des sujets de conversation qui, en outre, pouvaient paraître rébarbatifs pour la plupart, car ils étaient souvent très pointus et intellectuels, ou alors beaucoup trop développés et analytiques. La tante de Dong Soo avait un jour dit de lui qu'il était "précoce", mais Woon avait eu du mal à appréhender la signification du terme, car il l'avait associé à une supériorité et une réussite globale, et qu'il y avait opposé l'incapacité de Cho-Rip à pouvoir se faire des amis. Au delà de ses discours, Cho-Rip était un enfant sage et fluet, dans un orphelinat de campagne où la quasi-totalité des résidents rêvaient de courir en extérieur, de jouer, de se dépenser, de se battre pour un oui ou pour non, et aussi de faire les quatre cent coups une fois passés les quinze ans.

Woon était froid, mais se trouvait avantagé par le fait que les autres le trouvait cool, et lui pardonnaient ainsi son inaccessibilité. En outre, il était celui qui l'avait mise en place. Cho-Rip, pour sa part, subissait la sienne, et ne possédait malheureusement pas d'attribut particulier susceptible de provoquer l'admiration de ses semblables.

Dans l'entrepôt, Woon suivait des yeux les lignes noires de la peinture, luisantes sous la lumière du projecteur. Dong Soo avait eu sa phase des couleurs dès douze ans, mais celle-là avait été abandonnée assez vite, car il se trouvait plus doué en gardant simplement le gris, le noir et le blanc. Sans bien savoir expliquer pourquoi, il aimait le fusain, le crayon, la craie blanche, l'encre de chine. Son style s'était affiné dès qu'il avait atteint l'âge de dix neuf ans, et il avait mis de côté les aquarelles aux couleurs tonitruantes, les crayons de couleur et les feutres, pour se tourner vers davantage de simplicité et un désir de s'exprimer tout en impressions, cherchant à reproduire avec peu de couleurs et quelques lignes le profil de ses modèles.

Woon avait posé pour lui, presque toujours à son insu. Il n'aimait ni être pris en photo, ni être dessiné, et il avait toujours refusé quand Dong Soo lui avait proposé de lui servir de sujet d'étude. Ce dernier n'insistait pas, mais il l'avait représenté à de nombreuses reprises sans qu'il le sache, capturant un air, une posture, le saisissant quand il travaillait, quand il lisait.

Avec les années, il avait cessé de lui demander quoi que ce soit, mais Woon avait trouvé un jour à l'orphelinat, par hasard alors qu'il cherchait complétement autre chose, dans une grande boite à chaussures soigneusement planquée sous le lit de Dong Soo, ce qui devait être des centaines de croquis de lui, sous tous les angles, essentiellement de son buste mais parfois de son corps entier.

Les premiers avaient été extrêmement malhabiles et peu flatteurs, mais ceux des dernières années touchaient à la perfection et à la révérence, et Woon avait retrouvé chacun de ses traits esquissés sur le papier, chacun des plis et chacune des courbes de son visage. Sur les dessins, il était tout en ombre, en secrets, mystérieux et séducteur, dominant et aussi étrangement vulnérable, fermé aux autres, capté durant un instant, une fraction de seconde.

Woon ne s'était jamais vu ainsi, et en parcourant les croquis, en se redécouvrant sur le papier à travers l'œil de son meilleur ami, il avait été pris de vertiges, et d'une envie folle et inexplicable de dévaler les escaliers, de se jeter au cou de Dong Soo, de l'embrasser avec la dévotion d'un amoureux transi. Personne n'avait jamais fait ça pour lui. Les peintures, chaque fois qu'elles apparaissaient, réveillaient en permanence ce désir, ce besoin, auquel Woon était complétement assujetti et qu'il n'arrivait pas à comprendre, sans doute parce qu'il faisait partie de ces choses qui ne se comprennent pas, mais se doivent juste d'être acceptées.

Elles étaient apparues pour la première fois en 2012, soit deux ans après le départ de Woon du NIS, où il terminait sa formation en tant que profiler dans le cadre de son master de criminologie et de sciences policières, en lien avec l'institut de criminologie coréen et l'université nationale des forces de police de Corée. Dong Soo s'y était inscrit en même temps que Woon, et suivait un programme plus traditionnel, mais qui devait aussi lui permettre d'intégrer le service de renseignements en tant qu'agent spécial à la fin de ses études.

Cho-Rip, quant à lui, avait choisi un parcours de sciences politiques et décroché une place au sein de la très prestigieuse université de Corée, ce qui lui avait valu une soudaine reconnaissance tardive de ses pairs. Ils avaient continué de se voir régulièrement durant leurs parcours universitaires, mais les emplois du temps avaient limités les rencontres. Quand Dong Soo avait demandé à Cho-Rip comment était son établissement, lui qui était pratiquement le seul de l'orphelinat à avoir intégré une université du SKY, celui-ci avait répondu avec tant d'enthousiasme qu'il leur avait fait peur à tous les deux :

- Les cours sont passionnants, avait-il affirmé d'un ton professoral en agitant les mains, à tel point que Woon avait craint pour la sécurité de sa tasse de café. On peut débattre avec tout le monde sans que ça pose le moindre problème, et les autres étudiants sont vraiment sympas, je me suis déjà fait des amis, on parle pendant des heures, c'est très stimulant !

- Quoi, c'était pas stimulant avec nous ? S'était moqué Dong Soo, juste pour le taquiner.

Mais le visage de Cho-Rip s'était alors assombri, au grand étonnement de ses deux camarades.

- Non, bien sûr que non, avait-il déclaré ensuite, après une hésitation, et de manière un peu froide. Mais ce n'est pas pareil, c'est tout.

L'université avait libéré quelque chose en Cho-Rip, ou plutôt exacerbé des habitudes qu'il avait développé depuis l'enfance, et qui avaient été pleinement acceptées dans cet environnement unique, élitiste, profondément cérébral et quasiment mécanique. D'après Sa-Mo, il était issu d'une famille très riche, et fils d'un dirigeant d'entreprise ayant appartenu à une longue lignée de yangban qui remontait au dix septième siècle, et qui avait bâti une fortune considérable en intégrant leur business familial dans le cercle très privé des chaebols, qui fonctionnaient en tout points comme les mafias, à l'exception qu'elles étaient socialement approuvées par la société, ce qui n'était pas le cas des secondes.

Il avait été envoyé dans un orphelinat de campagne au lieu d'un pensionnant huppé sous le prétexte que le reste des membres de sa famille ne pouvaient "absolument pas" s'occuper de lui, et qu'il devait se "confronter à la vie réelle" avant de pouvoir accéder au pouvoir et aux honneurs auxquels lui donnait droit son arbre généalogique. Rejeté par les autres gosses et par sa famille, plus souvent moqué que respecté, apprécié modérément des adultes, il avait fini par trouver une acceptation totale en entrant à la faculté, et s'y était par conséquent accroché de toutes ses forces, l'intégrant dans son identité, la laissant le façonner et le changer, le modeler, ou plutôt retravailler sa structure pour mieux l'adapter à celle que ses études et ambitions exigeaient.

Il y avait là un effet parfaitement compréhensible, et tout à la fois terrible et tragique. D'un peu trop passionné, il était devenu pédant, et de timide, il était devenu implacable et bruyant. À vingt trois ans, il avait l'étoffe parfaite d'un politicien, la manie des discours à rallonge, et une envie de monopoliser la parole qui avait fini par taper irrémédiablement sur les nerfs de ses anciens camarades, aussi bien Woon que Dong Soo, mais surtout le premier, dont le niveau de tolérance était beaucoup moins élevé.

Ils en avaient discuté tous les deux, deux ou trois fois. Dong Soo était farouchement loyal envers ceux qu'il estimait et aimait, et il avait au départ émis quelques réserves face aux critiques de Woon, qui avaient été beaucoup plus directes et franches que les insinuations embarrassées de son camarade. Woon parlait peu, de manière générale, mais il était connu pour être sincère et donner son opinion honnêtement quand il le fallait.

Dong Soo était plus nuancé, plus vague dans ses idées. Sur certains sujets, il pouvait parfois se montrer d'un extrémisme inquiétant, mais sur d'autres, en particulier concernant ses proches, il était infiniment plus mesuré, cherchant à expliquer, à justifier, à pardonner, plus qu'à condamner. Ce dernier trait de caractère avait été déterminant plus d'une fois, et tout particulièrement quand Woon avait rejoint définitivement Heuksa Chorong, après le fiasco de la mission Yungneung.

- Tu ne trouves pas qu'il en fait un peu trop ? Avait dit Woon un jour, en plein milieu de la vaisselle, alors que Dong Soo passait l'éponge sur la table après leur dîner.

- Non, avait répondu Dong Soo en haussant les épaules. Je veux dire, il a changé, mais c'est bien, non ? Il fait ce qu'il aime et il a de nouveaux amis, c'est normal qu'il soit plus confiant. Les gens changent tout le temps. C'est comme ça.

Mais la conversation avait de toute évidence fait son chemin dans les réflexions de Dong Soo, et Woon avait noté que celui-ci, lorsqu'ils avaient ensuite revu Cho-Rip, se montrait un peu plus réservé et rude avec leur camarade, comme si les remarques de Woon lui avaient ouvert les yeux sur le changement de comportement de ce dernier. Dans les faits, il était arrivé que Woon exprime une pensée avec laquelle Dong Soo n'était pas toujours d'accord, mais qu'il avait ensuite paru adopter progressivement.

C'est parce qu'il t'écoute, lui avait fait remarquer Hwang Jin-Ju, une fille qu'ils avaient connu au village, qui n'habitait l'orphelinat mais dont le père était un ami de Sa-Mo, et qui était devenue amie avec eux, surtout avec Dong Soo, pour lequel elle avait eu un béguin prolongé durant toute son adolescence et ses années de jeune adulte. T'as bien de la chance, d'ailleurs, avait-elle ajouté, parce que moi, j'ai plus souvent l'impression de parler dans l'oreille d'un sourd.

Des années après cette observation, Woon regardait la nouvelle peinture que Dong Soo avait laissé pour lui sur le mur de l'entrepôt, savourait ses lignes épurées, son exactitude, la force et l'autorité qu'elle transpirait. Son portrait s'arrêtait au début de sa taille, et en baissant les yeux, Woon remarqua une petite ligne dont les caractères agencés ensembles paraissaient former une phrase, et non un dessin.

Il se rapprocha, vint presque coller son nez contre le mur de l'entrepôt. Les caractères, de près, se révélèrent être une série de chiffres, divisés non pas en une, mais en quatre lignes successives, comme Dong Soo en avait parfois laissé en guise de signature. Elles prenaient la forme suivante, et chaque nombre était séparé par un tiret :

070-044-066-001-004

145-034-088-101-026-045-071-108-120

006-108-127-109-086-217-096

058-002-133-079-123

Elles étaient accompagné d'un smiley souriant, dont le coin inférieur de la bouche avait dégouliné en une trace noirâtre vers le sol.

- Vous avez trouvé autre chose, patron ? Lui demanda Joo-Bong, qui éclairait toujours de sa lampe torche des détails de la peinture.

- Une autre série de nombres, lui apprit Woon. Il y a internet, dans le coin ?

- Non. Si vous voulez une connexion, mieux vaut l'intérieur de la caisse, vous serez mieux.

Woon sortit son portable de sa poche de manteau, et photographia les chiffres inscrits les uns derrière les autres, rapprochés comme une fratrie excentrique et absurde. Il ordonna ensuite à ses hommes de remballer le matériel, car il venait de recevoir un message de la part d'un de ses lieutenants demeurés dans les locaux de l'entreprise, prénommé Baek Myun, et qui gérait toute les activités consacrées à la circulation des contrefaçons.

C'était un homme raisonnable, au tempérament humble et poli, et qui adorait les livres avec passion. Je voulais devenir libraire, quand j'étais gosse, lui avait-il avoué quand il était entré à Heuksa Chorong, à l'âge de trente ans. Il était plus âgé que Woon d'environ six ans, et l'argent qu'il gagnait par le biais de ses fonctions illégales lui avait permis d'acquérir une bibliothèque fournie, dans laquelle Woon avait déjà pioché des ouvrages classiques, aux couvertures de cuir et magnifiquement ouvragées, et dont l'intérieur avait l'odeur inimitable et parcheminé des livres anciens, dont le contenu avait traversé les époques.

Le message avertissait Woon qu'un chef de gang adversaire, avec qui ils étaient en opposition depuis près d'une décennie, avait cherché à le joindre. Ça m'étonnerait que ce soit pour prendre de vos nouvelles, avait indiqué non sans une certaine ironie Baek Myun, ponctuant son texto d'un smiley indécis qui jurait atrocement avec le reste de sa personne habituellement distingué et vieux jeu.

Le type n'acceptait qu'une visio-conférence, et refusait de s'adresser à un lieutenant. On lui avait proposé Go Hyang, mais le type avait failli hurler à l'insulte en apprenant qu'on suggérait de le mettre en relation avec une femme, un scénario qui se reproduisait par ailleurs de manière assez régulière dans le monde de la pègre comme des affaires publiques et qui ne manquait jamais de provoquer chez sa directrice adjointe, bras droit, ou plus exactement conseillère si l'on suivait la hiérarchie stricte des organisations mafieuses, des mouvements d'humeur ne traduisant essentiellement par une manipulation de la part de celle-ci de son couteau de poche, une arme splendide au fourreau incrusté de diamants qu'elle n'utilisait que dans les cas les plus extrêmes, ou pour se calmer les nerfs.

Comme Woon, Go Hyang encourageait la négociation plutôt que les conflits directs, mais on était jamais trop prudent, et si la chose pouvait encore se tenir dans le cadre de la Sky Corporation, elle était en revanche beaucoup plus ardue à mettre en place avec les concurrents d'Heuksa Chorong, dont les préférences portaient davantage sur des règlements de compte par le sang plutôt que sur des conversations au coin du feu, entre deux verres de vin blancs.

Woon jeta un dernier coup d'œil sur la peinture, l'embrassant du regard, la trouvant réussie et belle, ne comprenant jamais comment il pouvait s'agir de son propre portrait, puis il fit demi-tour pour rejoindre la voiture qui l'attendait dehors. Son chauffeur avait déjà repris sa place au volant, et Joo-Bong rangeait le projecteur dans le coffre, tandis que ses deux compagnons finissaient de fumer leurs cigarettes.

Avant de passer les portes, Woon scruta l'intérieur de l'entrepôt, en particulier les coins et les hauteurs des murs, et finit par trouver ce qu'il cherchait, planqué dans l'angle du mur sud, où se trouvaient les portes d'entrée, et celui de l'est, qui constituait le côté droit du bâtiment. Là, presque invisible à condition qu'on y regarde pas trop, avait été posée une petite caméra dont le design, à moins d'être connu par l'observateur, était absolument passe-partout et pouvait la faire passer pour une applique très sombre. Woon savait qu'elle était allumée, et il savait qui regardait l'enregistrement, parce que c'était toujours le même schéma, les mêmes étapes, la même routine. Il sourit à l'écran, puis mima l'envoi d'un baiser en direction du petit appareil.

Ensuite seulement, il émergea de l'entrepôt, et alla s'installer sur la banquette arrière de la Genesis, où Go Hyang avait déjà pris place. Rentrons, annonça t-il. Il allait être vingt heures, et il commençait à avoir faim, même si la perspective de voir gérer les emportements d'un baron jaloux et sur le déclin lui coupait quelque peu l'appétit. Go Hyang avait pris en photo la peinture, et lui avait déjà envoyé la copie sur son portable.

Il sortit son agenda de sa poche interne de manteau, l'ouvrit à une page de notes sur laquelle était déjà gribouillées des idées, sortit par la même occasion le stylo qu'il trimballait toujours pour le principe, et chargea sur l'écran de son portable la photo des chiffres qui se trouvaient sous la peinture. Il connaissait le code, savait le déchiffrer. Dong Soo et lui avaient leurs symboles, leurs jeux, et avec les chiffres, leur langage.

D'autres personnes ayant vu les peintures s'étaient creusés la tête pendant des heures pour essayer de décrypter le code, et l'image ne manquait jamais d'amuser infiniment Woon, parce que lui savait lire les nombres, et que c'était d'une bêtise et d'une simplicité si déconcertante qu'il trouvait hilarantes les heures de travail et d'efforts que des types prétendument experts avaient passé dessus. Oh, s'ils savaient, pensait-il à chaque fois, jubilant, tout en sachant pertinemment que Dong Soo prenait autant de plaisir que lui à utiliser un code développé durant leur adolescence pour lui faire passer des messages. Il y avait quatre lignes, cette fois. Ce qui voulait dire...

Quatre mots

Woon ouvrit l'application Naver, et commença à taper les premières lettres de sa recherche. Il vit apparaître l'adresse du site, enregistré après des connexions répétées au cours de la dernière décennie, presque immédiatement, et, une fois sur celui-ci, entreprit le déchiffrage alors que la voiture démarrait et s'engageait dans le chemin de terre menant vers la route. 070, B. 044, O. 066, M. Il ne connaissait pas la liste par cœur, mais comme Dong Soo la reprenait régulièrement et essayait de changer au minimum les associations, il était devenu plus à l'aise.

145, E. 088, T. Il écrivit rapidement, s'aidant de la fonction de recherche automatique. Le chemin de terre était assez long, plein de nids de poule, et la voiture avançait prudemment. Arrivés à la moitié, Woon avait craqué le code. Alors qu'il levait son agenda pour le lire plus clairement, à la lumière de la vitre de sa portière, une détonation violente retentit derrière eux.

Surpris, mais pas complétement non plus, le chauffeur immobilisa le véhicule, interrompant dans le même temps la progression de Joo-Bong et de ses hommes, qui les suivaient dans leur propre voiture. Tous pivotèrent pour fixer leurs regards sur l'entrepôt, et le virent, léché par les flammes, éventré, une fumée noire compacte s'élevant en volutes au dessus de sa carcasse explosée. Woon n'eut pas besoin de contempler le spectacle. Sous ses yeux, le message disait :

"BOMBES

ENTERRÉES

DESSOUS

CHÉRI"

Il y avait très exactement 898 pokémons en 2020, et Dong Soo n'utilisait jamais que les premières générations pour coder les messages avec leurs noms, sauf quand une lettre n'était pas disponible. Enfoiré, pensa Woon, débordant d'une affection maladive, fiévreuse, en rangeant son agenda dans sa poche. Les bombes avaient été placées cette fois non pas directement dans l'entrepôt, mais en dessous, et probablement dans la terre tout autour. Il commanda au chauffeur de reprendre la route.

On ne fit aucun commentaire durant le trajet de retour.


Indications :

- Yungneung = le nom de la tombe royale du Prince Sado.

- La Rolls-Royce Phantom est l'un des modèles les plus anciens et les plus connu de la marque.

- Concernant la localisation géographique des mafias en Corée du Sud mais aussi les noms mentionnées dans cette partie = tout est vrai.

- NIS = existe vraiment en Corée du Sud, et veut dire "National Intelligence Service" (en gros, c'est leur FBI)

- Naver = Google en Corée du Sud.