Notes de début de chapitre.
Bande son (suite) :
Gatsby's Death and Portico (Craig Amstrong - au moment de l'orgasme de Woon)
Envole-Moi (Jean Jacques Goldman, version Génération Goldman - une de mes chansons thème pour Woon, qui parle de la misère et l'éducation en guise de solution)
Lost Boy (The Midnight)
Marilyn's Theme (Alexandre Desplat - un de mes thèmes "classiques" pour Woon, piano tout doux)
ACTE UN : LE ROI
PARTIE DEUX : REFROIDISSEMENT
« J'ai pas choisi de vivre ici
Entre l'ignorance et la violence et l'ennui
Je m'en sortirais, je me le promets
Et s'il le faut, j'emploierais des moyens légaux»
(Jean Jacques Goldman, « Envole-moi »)
Ils s'étaient rendu à une rave-party pour leur dix-huit ans, dans une ancienne boite de nuit, et accessoirement club de strip-tease, complétement désaffectée à une dizaine de kilomètres en moto du village où était l'orphelinat. Cho-Rip, d'ordinaire davantage préposé aux soirées lectures et jeux de société, avait exceptionnellement accepté de les accompagner pour marquer le coup. Woon n'était pas particulièrement amateurs des raves-parties, et préférait généralement des activités impliquant moins d'individus amassés les uns avec les autres, mais Dong Soo les aimait beaucoup, d'autant qu'il y mixait parfois, et s'y rendait fréquemment, ainsi qu'en boîte de nuit, accompagnant avec enthousiasme une large majorité des autres jeunes de l'orphelinat qui pouvait passer des heures à danser et à boire, tout en se lançant des défis pour animer les conversations.
Woon, généralement, restait à l'écart, ou dans sa chambre de l'orphelinat. Ils avaient bien fait quelques fêtes ensembles, mais jamais pendant très longtemps, et Dong Soo était très soucieux de l'amusement de Woon, lui proposant toujours de rentrer s'il s'ennuyait, alors que ce dernier, en constatant que Dong Soo passait un bon moment, lui disait que tout allait bien, quand en réalité il avait hâte de rejoindre le silence et la solitude de son lit.
Les raves-party prenaient presque toujours place dans la vieille boite de nuit. Elle conservait des barres de pole-dance dont raffolaient les danseurs et les curieux, était spacieuse, offrait un abri en cas de pluie, avait encore une bonne isolation et quelques banquettes, ainsi qu'un bar en parfait état. On avait juste à amener les platines, les amplis, les néons, quelques sièges en plus et les boissons, et le tour était joué. Dès qu'une date était décidée, des affiches étaient placardées dans tous les villages qui se trouvaient à proximité, soit un peu moins d'une dizaine.
Au moment de la rave-party de 2003, Woon s'y était déjà rendu trois fois avec Dong Soo, Cho-Rip ayant suivi à une seule occasion. Les fêtes étaient gérées par un petit comité de jeunes adultes qui faisaient attention aux consommations, avaient la main prête à décrocher le téléphone en cas d'urgence, et connaissant les gestes de secourisme. Elles se déroulaient toujours bien, et il n'y avait jamais eu de scandale ou de catastrophe à déplorer depuis qu'elles avaient été mises en place, dès 1995.
De la rave-party de ses dix-huit ans, Woon conservait avant tout des sensations, des impressions, mais elles étaient d'une netteté chirurgicale, comme des photographies prises sur l'instant par chacun des nerfs de sa peau. Il les appelait à lui quand il avait froid, autrement dit tout le temps, les laissait ressurgir, l'envahir de leur tiédeur paisible, l'envelopper, et s'y perdait parfois des heures durant, sans même faire attention, tant elles s'étaient ancrées dans ses muscles et ses réflexions avec le temps. La raison tenait essentiellement à deux choses.
En premier lieu, Dong Soo l'avait embrassé pour la première fois lors de cette rave-party, après cette histoire de barre de pole-dance. Quand Woon remontait le fil des événements, il pouvait sentir les bras de Dong Soo autour de sa taille, le soulevant dans les airs comme s'il ne pesait rien, ce qui était une exagération, et encore la sensation du tourni qu'il avait éprouvé quand celui-ci l'avait fait tourbillonner dans son étreinte, riant de bonheur et de fierté, s'exclamant "Woon-ah, tu as été magnifique, tu as été sensationnel, je n'en reviens pas, c'était dément !".
La piste était alors saturée de monde, et leurs camarades de l'orphelinat tapaient des pieds sur le sol, criaient, chantaient, dansaient en se tenant enlacés les uns aux autres, fêtant le passage à la majorité par une débauche d'excitation et de joyeux désordre. Au milieu du tumulte, Dong Soo l'avait embrassé. Parfois, le souvenir et sa sensation gravissaient la pente de la mémoire de Woon même sans qu'il l'ait souhaité, et s'imposaient à lui avec toute leur violente douceur et perfection. Ça avait été un baiser de jubilation, un baiser d'admiration et de soutien.
Ça avait été un baiser d'amour, et Woon n'avait pas su comment réagir, ni quoi faire, ni quoi répondre, et Dong Soo s'était alors excusé, penaud, repentant, en voyant qu'il l'avait mis mal à l'aise. Ce n'est pas ça, avait pensé Woon avec désespoir, ce n'est pas ça, ce n'est pas toi, ça n'a rien à voir. La seconde raison était qu'ils avaient couché ensemble ce soir-là, pour la première et unique fois de leurs vies.
Ils étaient rentré avec le bus local, dont le chauffeur participait aussi aux raves et proposait des allers-retours gratuits. Durant le trajet qui avait desservi tous les villages, avec le leur au milieu de la liste, Woon avait contemplé la campagne, les champs plongés dans le noir, et n'avait pas dit un mot à Dong Soo, assis juste à côté de lui. Ils n'étaient que tous les deux : Cho-Rip était resté, momentanément accepté parmi les autres, et encouragé à se prendre la cuite du siècle.
Leurs épaules se touchaient pourtant. Il avait voulu s'excuser, dire que ce n'était pas grave, que ça lui avait plu. Il l'aurait sans doute fait s'il n'avait craint de se mettre à pleurer sur son siège pendant son laïus. Il n'arrivait pas envisager de réagir d'une autre façon, par manque d'habitude. Personne ne l'avait jamais embrassé. Il n'avait pas la moindre idée du protocole social à suivre après un tel événement, et se sentait irrémédiablement perdu et submergé par quelque chose sur lequel il n'avait aucune maîtrise.
Dong Soo, muet à gauche, n'osait visiblement pas dire quoi que ce soit non plus. Et néanmoins, comme le bus avançait, il y avait eu quelque chose, un changement, un rééquilibrage, un ajustement entre eux, une compréhension nouvelle, qui les avait mené naturellement vers la suite une fois qu'ils s'étaient assis sur le lit de Woon, de retour à l'orphelinat.
La chambre de Woon, contrairement à celle de Dong Soo, était terriblement impersonnelle. Les murs en était nus, les meubles communs. Seul signe distinctif de la présence de Woon, ses livres d'études et ses vêtements, mais autrement, rien. La chambre aurait pu appartenir à n'importe qui d'autre. Woon ne s'y était jamais véritablement senti comme chez lui, comme partout ailleurs à l'exception peut-être de l'appartement de son père, auquel ses souvenirs d'enfant le raccrochaient, mais ce soir-là, quand Dong Soo s'était posé près de lui sur le matelas, il avait songé à redécorer la pièce, à y rapporter des objets, des couleurs, qui n'auraient été qu'à lui, qui aurait exprimé des fragments de ce qu'il était.
Ils étaient rentrés les premiers, et les couloirs de l'orphelinat étaient plongés dans le silence, dans l'obscurité. Woon se souvenait avoir vu deux heures du matin affiché sur son réveil. La main de Dong Soo était venu effleurer la sienne, très timidement. Woon l'avait saisi en retour, s'était rendu compte qu'il ne voulait plus la lâcher. Ils s'étaient embrassés à nouveau, sans une phrase, sans un mot, avec infiniment plus de précaution que durant la rave-party.
Les battements du cœur de Woon résonnaient dans sa tête, affolés, impatients. Dong Soo avait enveloppé sa mâchoire d'une main qui ne tremblait pas, amenant son visage plus près, et Woon avait pensé, délirant, comme les lèvres de Dong Soo se pressaient en touches prudentes contre les siennes, que rien n'était réel, qu'il était en train de rêver, et que le réveil serait abominablement triste.
Ils s'étaient ensuite interrompu et regardé, pendant une seconde terriblement longue. C'était Dong Soo, plus courageux, ou plus convaincu, qui avait pris la parole.
- Qu'est-ce que tu veux faire ? Lui avait-il demandé, sans urgence.
Ses yeux étaient confiants, patients, ouverts. La question, durant un instant, avait paru métaphysique à l'esprit de Woon, enchevêtré qu'il était dans des idées imprécises mais tendres, et dans des angoisses tout aussi envahissantes.
- Je ne sais pas, avait-il répondu. Je n'ai jamais...
Il n'avait pas continué, mais il n'en avait pas eu besoin. Dong Soo non plus n'avait jamais. Et il s'était senti un peu bête en comprenant, en fin de compte, que ça n'avait pas la moindre importance, ni la moindre pertinence.
Ils étaient deux grands inexpérimentés ensembles, maladroits, incertains, égaux dans leur ignorance et leur peu d'intérêt pour la chose au départ, mais Dong Soo le regardait avec révérence, avec soumission (dis moi ce que tu veux), avec aussi de l'espoir, peut-être, puis il avait souri, et son sourire était infiniment gentil et malheureux en même temps.
- Si tu veux, avait-il articulé lentement. Si tu veux, j'ai une idée. Et si tu ne veux pas, je retourne dans ma chambre.
Les deux options lui faisaient peur. La première, en revanche, était enrobée d'une délicatesse et d'une chaleur que ne possédait définitivement pas la seconde.
- Est-ce qu'il faut que j'enlève quelque chose ? Avait-il demandé, faisant connaître ainsi sa décision.
- Non, l'avait informé Dong Soo en secouant la tête. Enfin, pas vraiment, je crois. Je ne sais pas trop, franchement.
- Il faut que je fasse quelque chose en particulier ?
- Juste...t'allonger, pour commencer.
Woon s'exécuta avec une docilité qui en aurait surpris plus d'un, et posa les mains sur son ventre, jambes tendues, collées l'une contre l'autre. Il sentit Dong Soo qui le regardait, puis l'entendit pouffer.
- Quoi ? Siffla t-il.
- Rien. Mais on dirait un cadavre. La façon dont tu t'es allongé. C'est marrant.
Il fit remarquer la chose d'une manière tellement nonchalante et décontractée que Woon sourit à son tour, pour masquer sa gêne, et ses joues qui rougissaient. Il ne se souvenait plus très bien, mais il pensait l'avoir traité de con, ou de quelque chose dans le genre. À leur stade d'amitié, ce n'était plus une insulte, tout au plus un petit surnom affectueux, ou une onomatopée. Ça avait eu le mérite de détendre un peu l'atmosphère, et rendre le tout moins bizarre, moins guindé.
Le matelas avait ployé sous le poids de Dong Soo quand celui-ci, arrêtant de rire, l'avait rejoint et s'était étendu au dessus de lui, avec mille précautions, prenant presque garde à ne pas le toucher. Ils se retrouvèrent face à face, Woon et ses mains toujours nouées à la manière d'un cadavre dans son cercueil, Dong Soo et ses tentatives pour ne pas s'effondrer sur lui, même si, en rétrospective, Woon avait fini par conclure qu'il n'aurait pas trouvé la chose désagréable ou incommodante.
Le corps de Dong Soo dégageait assez de chaleur pour remplacer la couette que Woon n'abandonnait presque jamais, même en été, et il se tenait sur un coude, sans rien faire, contemplant Woon allongé sous lui. Il s'était penché, et l'avait embrassé fermement sur les lèvres, comme pour marquer le début de quelque chose, ce qui avait été le cas, dans une certaine mesure. Woon l'avait laissé faire, avait répondu à la caresse de ses lèvres avec davantage de témérité comme il y prenait goût et s'y habituait, sans bouger pourtant d'un iota.
Il n'avait pas la moindre idée de ce que Dong Soo comptait faire, même si ses pensées fourmillaient de possibilités, mais c'étaient là tout ce qu'elles étaient, des hypothèses, des suggestions, et peut-être même que Dong Soo n'envisageait pas du tout de faire à quoi pensait Woon, peut-être qu'il n'aimait pas ça, qu'il ne voulait pas le faire, surtout pas avec Woon, et le temps qu'il se décide à agir, Woon s'était déjà empêtré dans des regrets plus gros que lui, et affreux.
- Si tu n'aimes pas, ou si tu ne veux pas, avait dit Dong Soo, dis-moi. Je te promets que j'arrêterais tout de suite.
- Oui, d'accord, avait articulé Woon, la gorge sèche tout à coup.
- Et si tu veux quelque chose, dis-moi. D'accord ?
Il avait hoché la tête, soudainement incapable de parler. Il y avait autre chose qui était apparu dans les yeux de Dong Soo alors que celui-ci s'était redressé, et avait bougé sur le matelas, se postant devant les jambes de Woon, lui faisant signe de les plier. Puis il avait posé ses mains sur ses genoux, et Woon avait eu l'impression qu'un fil se cassait en lui, se rompait.
Il avait laissé Dong Soo lui écarter très doucement les cuisses en le regardant fixement, occupé seulement de la chaleur de ses paumes pressées contre le denim de son jean, des mains qui l'avaient touché des centaines, des milliers de fois auparavant, mais jamais avec une telle réserve ni une telle adoration. D'ordinaire, Dong Soo était brutal, imprécis dans ses gestes, empressé. Cette nuit-là, en revanche, il avait laissé glisser ses mains tout le long des jambes puis des cuisses de Woon avec une lenteur attentive, un peu effrayée sans doute, caressant sa peau par dessus son jean, la réchauffant, s'y gravant pour toujours.
Quand ses mains avaient atteint les hanches de Woon, il avait abandonné ses bonnes manières un instant, et s'était laissé retomber très doucement entre ses cuisses pour l'embrasser. Woon avait senti tout son poids sur lui, avait noué ses bras autour de son cou, plongé la main dans ses cheveux bouclés, s'était juré de le laisser faire tout ce qu'il voulait, avait entouré sa taille de ses jambes et aurait voulu l'y emprisonner, le garder là pour toujours. Ravage-moi, avait-il supplié en pensée, cambrant légèrement les reins pour se presser contre lui, transforme-moi, aime-moi, fais-moi plier, et si tu le fais bien, je serais à toi pour toujours, pour toujours.
Il se souvenait avoir voulu reprendre son souffle, tête enfoncée dans l'oreiller, et ne pas avoir réussi alors que Dong Soo embrassait son cou, son torse, un baiser à chaque fois, par dessus son pull, et leurs mains étaient toujours enlacées comme Dong Soo descendait plus bas, là où Woon sentait des pulsations régulières et exigeantes, pas franchement inconnues, et pourtant totalement nouvelles dans le contexte où elles se manifestaient.
Dong Soo, agenouillé entre ses cuisses, avait ouvert son jean, puis relevé très légèrement son pull un peu au dessus de son nombril. Il avait caressé la peau de son ventre et Woon avait vibré, frissonné, tressaillit au contact de sa peau chaude contre la sienne, toujours froide, des lignes de sa main et du bout de ses doigts contre les courbes de son abdomen et les os de ses hanches. Dong Soo s'était ensuite légèrement penché, avait placé une main sous le bas du dos de Woon, et instinctivement, celui-ci s'était soulevé pour lui permettre de faire descendre son jean et son boxer, puis finalement libérer une seule de ses jambes, pour mieux manœuvrer ensuite.
Le froid avait attaqué sa peau, mais les mains de Dong Soo, nues, contre celles de ses cuisses, étaient brûlantes, et Woon les avait voulu partout, tout le temps. Il en avait pris une au vol, l'avait faite glisser sous son pull, toucher ses mamelons, remonter jusqu'à son cou et à sa joue, avait appuyé ses lèvres contre sa paume, l'avait léché, avait mordu gentiment l'un de ses doigts. Dong Soo, souriant, s'était arrêté pour venir l'embrasser encore, le recouvrant comme un manteau. Woon avait plongé les doigts dans le sillon creusé par sa colonne vertébrale, appuyé ses paumes entières contre ses omoplates, senti les muscles rouler et se contracter sous sa peau. Dong Soo avait poussé un petit soupir contre lui.
Puis il s'était redressé, avec un air concentré, comme s'il s'apprêtait exécuter quelque manipulation incroyablement complexe et dont la réussite était absolument nécessaire. Il s'était reculé, pour pouvoir embrasser le ventre de Woon, et était descendu plus bas encore. Au moment même où Woon avait senti sa (langue), il s'était cambré douloureusement, presque aussitôt, alors qu'un gémissement s'était précipité dans sa gorge, impérieux, éperdu, surpris et affolé.
Dong Soo avait saisi ses hanches, les avait enveloppé doucement de ses mains, le gardant contre le matelas, contre lui, l'empêchant de se dérober à son contact, même si Woon n'en avait jamais eu aussi peu envie. Sa bouche était chaude et tendre, il faisait attention, il était gentil, laissant ses doigts masser les hanches de Woon, et celui-ci, en s'obligeant à respirer, à se calmer, d'une manière ou d'une autre, s'était senti comme une statue de marbre, comme Galatée sculptée par Pygmalion, rendue vivante par ses soins et son amour. Il aurait voulu rapetisser, pour pouvoir tenir tout entier entre les mains de Dong Soo.
Il les avait agrippé, l'implorant (ne me lâche pas ne me laisse pas aide-moi), et Dong Soo avait serré les siennes en retour avec fermeté (je te tiens), s'appliquant à lui plaire, à trouver ce qu'il aimait, à s'adapter à son rythme. Il n'avait jamais rien fait, mais il connaissait Woon, et il était sans aucun doute mu par le désir de son plaisir avant tout. Sous lui, Woon haletait, s'était laissé à gémir, à vaciller, à accepter la preuve d'amitié, la preuve d'amour, la gentillesse de l'offrande et sa tendresse.
Son orgasme, déchirant, terrible, merveilleusement lent et graduel, avait été une gigantesque vague, et Woon s'était noyé dans son triomphe, dans son pouvoir absolu, dans l'abandon qu'elle lui avait offert (LA VAGUE).
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La nuit était complétement tombée lorsque la Genesis emprunta le passage souterrain qui menait vers le parking privé de la Tour où étaient logés les bureaux de la Sky Corporation. Dans le ciel noir, la lune était pleine, moqueuse, et sa rondeur renvoyée un millier de fois par les vitres des gratte-ciels, rapetissée, était celle d'une perle séparée de son ornement d'origine et élevée à des hauteurs de divinité, occupant dans la voûte céleste la place qui aurait dû lui choir autour d'un cou gracile, d'oreilles charmantes, d'un poignet fin ou de doigts élégants.
Dans les tours, les salariés continuaient de s'activer, mais l'obscurité de certaines fenêtres venait apaiser cette idée de frénésie permanente, de folie travailleuse, d'aliénation humaine qui impliquait que des heures et des heures passées dans un bureau était le seul indicateur de qualité d'un individu, au détriment de ses savoir-faire et de son ingéniosité. À cette heure, la boutique de la Sky était encore ouverte, et Woon savait que des clients y entraient encore. Il n'y allait jamais. L'erreur aurait été colossale.
Dans le parking, la Genesis et la voiture que conduisait Joo-Bong se garèrent à côté l'une de l'autre, et l'un des soldats qui accompagnait ce dernier bondit hors du véhicule pour aller ouvrir la portière de Woon, ainsi que l'avait fait le chauffeur lors de leur arrivée à l'entrepôt. Sur la route, Woon avait envoyé un message à Baek Myun, le prévenant de son retour imminent. Il l'attendait donc, aligné avec trois autres hommes, deux soldats qui occupaient aussi les fonctions officielles de vigiles, là où Baek Myun était directeur de département.
Dans le public, il dirigeait toutes les prises de contact avec leurs fournisseurs gemmologues, et transportait parfois personnellement les mallettes contenant les pierres précieuses pour faire examiner les pièces les plus intéressantes par Woon, en vue de les faire sertir sur les modèles. Un quatrième homme, Jang Taesan, se tenait avec eux, les mains dans le dos et l'air solennel. De gabarit imposant, il avait été promu chef de la sécurité, et en tant que lieutenant, il était avant tout dévoué à la protection de Woon, ainsi qu'au recrutement des nouvelles têtes. En association avec un autre lieutenant, il intervenait également sur les questions du trafic d'armes et d'alcool.
Les deux secteurs fonctionnaient par ailleurs à merveille, et une bonne partie des bénéfices d'Heuksa Chorong de l'année précédente en étaient extraits, notamment grâce à une vente monumentale ayant eu lieu en Afrique du Sud, à Johannesburg, pour tout un groupe qui donnait dans les braquages de banque et les vols, et qui se voyait alors défié par une autre communauté aux méthodes équivalentes.
Ils avaient le feu, Woon avait fourni avec générosité tout le fuel dont ils avaient besoin, et assisté quelques jours plus tard, dans le canapé de son salon, par le biais de sa télévision écran géant, à la grande débandade de feu et de sang qu'avait été l'affrontement des deux clans au beau milieu des rues de la métropole. Il acceptait la plupart du temps de se déplacer pour des affaires de ce genre, où les risques de désaccords étaient plus importants, essentiellement parce que les enjeux étaient de taille et que les sommes négociées étaient trop grandes pour vouloir tenter de jouer au con.
Il avait regardé les médias couvrir l'événement et n'avait rien ressenti, pas une pointe de pitié ni de regret, absolument rien à l'exception d'une envie de se faire livrer des sashimis avec de la sauce sucrée. Son chat, Jun, un oriental longhair gris qu'il avait ramassé dans un carton alors qu'elle ne devait pas avoir plus de trois semaines, et que lui était devenu lieutenant au sein d'Heuksa Chorong, à un grade particulier existant à l'époque et qui était qualifié du rôle de "Seigneur des Hommes", consistant à prendre en charge les recrutements et à consolider les relations nouées avec les associés ainsi que manœuvrer celles avec les gangs adverses, était venue s'étendre sur ses genoux, et il avait été vaguement désappointé en notant qu'il était plus ému par la marque de tendresse de son animal domestique que part sa participation à la mort de plusieurs personnes et au chaos engendré dans une ville et un pays déjà ravagé par la criminalité.
Le problème, au fond, était toujours le même. Il avait grandi dans la violence, et celle-ci était devenue si habituelle qu'elle ne le faisait même plus ciller, à l'exception de certaines situations qui dérivaient parfois vers le personnel. La douceur et la bienveillance demeuraient beaucoup en ce sens plus inquiétantes pour lui, parce que plus inconnues, plus sauvages, et plus incontrôlables de part leur manque de familiarité.
Les hommes s'inclinèrent devant Woon quand celui-ci se dirigea vers eux, suivi de Go Hyang, Joo Bong et des autres soldats. Ils ne s'étaient pas encore vus de la journée, et la révérence était par conséquent encore d'actualité. Il régnait un froid terrible dans le parking. Woon, resserrant les pans de son manteau autour de lui, se planta devant Baek Myun.
- Quel est le problème, exactement ? Lui demanda t-il, en référence à l'autre chef de gang qui voulait tant le voir en personne.
Baek Myun lui emboîta le pas vers l'ascenseur, un engin monstrueux de fer et d'aluminium, au dallage marbré blanc et gris, dont les murs étaient tapissés de miroirs qui en doublaient la population intérieure.
- Il n'a pas voulu nous le dire, déclara son lieutenant.
- Vous avez insisté ?
La question était rhétorique, mais c'était pour le principe.
- Plus que de raison, monsieur, lui affirma Baek Myun.
Il était l'un des rares à ne pas l'appeler "patron" comme la plupart des soldats et des lieutenants d'Heuksa Chorong, préférant le nommer "monsieur". Lorsque Woon l'avait interrogé sur le sujet, l'homme avait simplement fait remarquer qu'il était de la veille école, et qu'il trouvait plus logique d'utiliser un vocabulaire plus adapté à la gestion d'une entreprise plutôt que d'une mafia, ce qui évitait selon lui de commettre des erreurs et de dévoiler la vraie nature de l'organisation.
Une pointe d'irritation gagna Woon à l'écoute de sa réponse. Il n'avait jamais aimé devoir se coltiner la mauvaise humeur des chefs de gangs adversaire, surtout lorsqu'elle était injustifiée, et encore moins en soirée quand il ambitionnait juste de rentrer chez lui et de manger en paix, tout en regardant les peintures de Dong Soo, et les modèles des bijoux que l'entreprise prévoyait pour sa prochaine collection.
Cataloguant mentalement les derniers échanges avec les dirigeants mafieux au cours des mois qui avaient précédé, il tenta de dresser une liste des tous les griefs potentiels que ceux-ci pouvaient nourrir contre lui et Heuksa Chorong. Du temps de Chun, les relations étaient nettement plus en demi-teinte, car malgré son esprit d'indépendance et son je-m'en-foutisme perpétuel, le type avait assez de charisme, de prestance et de caractère pour imposer le respect même chez ses ennemis.
De part l'histoire du groupe, et la connaissance que tous les autres leaders avaient de son processus de passation de pouvoir, Chun avait su leur inspirer assez de crainte et de déférence sans avoir à trop forcer. Pour Woon, en revanche, l'accueil avait été très différent. Il était plus jeune, et les vieillards à la tête des organisations ne s'étaient pas privé de s'en moquer. De même, son physique avait été l'objet d'incessantes remarques et insultes.
Ils l'appelaient "le jeunot", l'angelot", "le joli garçon", pour ceux qui avaient le plus de décence, mais Woon avait aussi accusé les "pédé", "tafiole" et autres désignations élogieuses qui avaient été formulés tragiquement plus fréquemment que leurs cousines moins extrêmes. Les mots n'étaient pas spécialement nouveaux, car il les avait entendu dans sa jeunesse, souvent à l'orphelinat, où sa relation avec Dong Soo avait excité la jalousie des uns et la stupidité des autres, mais ils n'en étaient pas moins désagréables pour autant.
Contrairement à Chun, et malgré le fait qu'il l'avait tué conformément au rituel d'ascension vers le titre de "seigneur du ciel", ou moins symboliquement de chef d'Heuksa Chorong, Woon avait passé ses premières années à prouver sa valeur et ses compétences dans un milieu où la jeunesse et la beauté étaient deux critères hautement défavorables à une réputation, ou tout du moins peu aidants.
On le savait bon lieutenant, et la plupart des barons l'avaient déjà vu en tant que seigneur des hommes, mais ils n'étaient pas aussi soutenants à l'encontre de sa prise de pouvoir. Certains leaders, raisonnables, mesurés, avaient acceptés rapidement le changement de direction et traité avec Woon de façon respectueuse, parfois même davantage qu'avec Chun, car Woon était plus diplomate.
En revanche, d'autres s'étaient montré aussitôt rancuniers et hostiles, peut-être pour compenser leur crainte de Chun, et ne s'étaient guère gênés de le faire savoir, s'alliant parfois contre lui pour mieux le faire plier sous leurs arguments. Les premiers mois de son mandat, Woon avait négocié plus souvent sous le joug d'un canon braqué vers lui plutôt que d'un plateau de petits fours, et on avait failli en venir aux mains plus d'une fois.
Généralement, Woon finissait toujours néanmoins par calmer le jeu et trouver un terrain d'entente, et les contrats d'alliance pouvaient se rétablir sur de meilleures bases. Et quand il n'avait pas réussi, il avait réglé la chose de manière plus définitive, en logeant une balle dans une partie du corps des chefs qui avaient persisté dans leur étroitesse d'esprit, et qui ensuite s'étaient montré beaucoup plus enclins à négocier de façon décontractée, en déposant les armes.
Pour les plus butés, Woon n'avait pas vu d'autre option que la mise à mort, et le passage à un nouveau chef plus disposé à écouter ses propositions, quitte à les supprimer au fur et à mesure jusqu'à ce qu'en arrive un qui lui convienne. Il en avait tué deux de cette manière, des anciens abominablement coincés dans leurs méthodes et leurs traditions, qui s'étaient ligués contre lui pour le faire descendre de son trône et lui avait posé d'innombrables problèmes lors de sa première année.
Le premier avait été remplacé par son fils, dont la bêtise abyssale était sans danger pour Woon, et le second par son neveu, qui s'était avéré encore pire, et que Woon avait également fini par descendre dans une confrontation sanglante à Busan, ayant failli lui coûter la vie et au cours de laquelle il avait perdu un vieux lieutenant d'Heuksa Chorong, qu'il avait toujours apprécié pour sa loyauté et sa rigueur.
Irrémédiablement, tous les autres chefs de gang avaient fini par ployer le genou devant lui, ou le tolérait assez pour ne pas vouloir l'éliminer à tout prix. Lors des rencontres diplomatiques, notamment dans le cas des incidents de territoires, Woon veillait à ne froisser personne, et à proposer des solutions satisfaisantes pour tout le monde, n'hésitant pas parfois à dépenser des sommes colossales pour maintenir la paix, sans craindre d'infliger trop de dommages au compte en banque de l'organisation, dont l'implantation depuis un siècle avait permis à ses différents membres de faire fructifier son capital au point qu'elle était désormais l'une des mafias les plus riches du monde, et probablement la plus fortunée de Corée du Sud.
En étendant notamment les activités de l'organisation à des domaines plus diversifiés, ce qu'aucun des chefs n'avaient fait jusqu'à lors, Woon avait déclenché une augmentation exponentielle des recettes qui avait été salué même par ses détracteurs les plus convaincus, et lui avait valu un regain de réputation auprès de l'ensemble des autres mafias. En outre, on le disait fiable, prudent et réfléchi, des attributs généralement appréciés dans un secteur où les mensonges et les coups bas étaient monnaie courante durant les transactions.
Au cours de l'été 2020, il y avait bien eu quelques petites frictions avec des dirigeants de plus petits groupes qui souffraient de la crise sanitaire et économique, mais globalement, Woon ne se souvenait pas avoir repéré ni avoir été informé d'une vendetta lancée contre lui. Il n'était certes pas exclu que les choses aient pu changer entre temps, mais la probabilité lui semblait faible malgré tout, et il ne voyait pas pour quelle raison un leader de clan pouvait s'énerver à ce point et réclamer une entrevue privée.
(Sauf si)
En même temps que Woon avait pris la tête d'Heuksa Chorong et développé ses affaires, Dong Soo avait également tracé son propre parcours illégal une fois bien installé au NIS, et outre les peintures, qui étaient sans aucun doute son passe-temps le moins dangereux, il gérait aussi tout un tas d'autres activités souterraines depuis dix ans, dont le caractère moral était extrêmement discutable.
- Je vais le voir, annonça Woon à Baek Myun quand l'ascenseur s'ouvrit au dernier étage, celui où il avait son bureau.
- J'ai pris la liberté de faire préparer la grande salle de réunion au cas où vous souhaiteriez lui parler en toute intimité, le prévint alors celui-ci, avec un sourire en coin éloquent.
- Vous restez, avec Taesan et Joo Bong. Go Hyang aussi. Pour l'intimité, ajouta t-il sur le même ton.
- Bien sûr, dit celle-ci, tranquille et belle comme un plant de belladone.
Tout le monde descendit au dernier étage, et se rendit dans la longue salle de réunion aux murs couverts de lambris impeccables, meublés avec des buffets et des étagères en chêne lustré, une immense table en noyer dont la surface paraissait onctueuse tant que le bois était satiné et sombre, un chandelier et des appliques dans le style art déco, avec des courbes voluptueuses, un tapis épais, somptueux, qui semblait imiter la fourrure de l'ours, des fauteuils moelleux et un écran géant, sur lequel on projetait celui d'un ordinateur relié par un câble.
Woon prit place en bout de table, dans le fauteuil qui lui était attitré de part son statut hiérarchique aussi bien dans l'entreprise que dans l'organisation mafieuse. Généralement, la salle était mobilisée dans le cadre de grandes réunions mensuelles avec ses lieutenants, ou chefs de départements, pour faire le point d'un côté des chiffres d'affaire de la Sky Corporation, des contrats signés et des collections, puis de l'autre des bénéfices engrangés par Heuksa Chorong, des alliances (ou mésententes) avec d'autres gangs, des transactions et des activités de chaque secteur.
Elle servait aussi aux rencontres entre chefs d'entreprise, qui n'étaient guère plus aimables avec Woon que ne l'avaient été les mafieux, et, comme dans le cas présent, aux entrevues plus individuelles. Go Hyang prit le siège tout à droite de celui de Woon, Joo Bong se plaçant ensuite à côté d'elle. Baek Myun et Taesan vinrent occuper les chaises de gauche. Puis Joo Bong, après avoir été vérifier les branchements de l'ordinateur, enclencha le lancement du mécanisme par une télécommande, et l'écran géant s'alluma, projetant l'appel en train d'être passé au chef de gang.
La plupart des échanges se faisaient ainsi, quand une entrevue en face-à-face n'était pas nécessaire. Les dirigeants mafieux possédaient tous un carnet d'adresse regroupant les noms de leurs collègues. Jusqu'à présent, Woon n'avait traité qu'avec deux femmes, sur une petite douzaine de leaders. Le plafond de verre était autrement plus corsé et solide dans le monde de la pègre, mais les baronnes mafieuses, une fois au sommet, tendaient à être beaucoup plus difficiles à détrôner que les hommes, ayant appris à être prudentes et alertes depuis plus longtemps qu'eux.
L'écran finit par renvoyer l'image d'une autre salle de réunion, presque aussi fastueuse que celle de la Sky Corporation. Là aussi, en bout de table, se tenait un homme corpulent, engoncé dans un costume de couturier ajusté sur mesure, aux doigts épais, avec une alliance en or à la main gauche, et une chevalière massive à la main droite. Il avait le visage rond, les joues gonflées de graisse, une barbe touffue, mais bien taillée, des cheveux grisonnants plaqués en arrière.
Il était entouré, comme Woon, de quelques uns de ses lieutenants, dont certains presque aussi bouffis que lui, et son expression était celle d'un mécontentement outré. Il s'appelait Hong Dae-Ju. Heuksa Chorong était en affaires avec lui depuis près de vingt ans, l'union ayant été suggérée par lui du temps où Chun était encore vivant et en plein âge d'or.
Il dirigeait un groupe rival dont les activités étaient concentrées dans la corruption politique, et occupait lui même officiellement le poste de vice-ministre de la Défense nationale (bien que des rumeurs aient indiqué qu'il était pressenti pour reprendre intégralement la direction du ministère, car son prédécesseur était impliqué dans une histoire louche de blanchiment d'argent - subtilement orchestrée en douce par Hong Dae Ju).
Il avait composé avec la rudesse de Chun et l'avait peut-être crainte, bien qu'il eût semblé, lors de ses réunions avec Woon quand celui-ci était encore lieutenant, relativement peu impressionné par le tempérament du chef d'Heuksa Chorong, qu'il voyait davantage comme un tremplin pour sa propre gloire politique et mafieuse. Ils étaient d'un tempérament presque similaire, et néanmoins Hong Dae Ju était par certains côtés plus vicieux, plus ambitieux, et surtout plus rusé que Chun.
Néanmoins, en dépit de leur longue collaboration, ou peut-être à cause de celle-ci, ils avaient eu de très nombreux désaccords, parfois houleux, et qui avaient notamment abouti un soir par une tentative de meurtre de la part de Woon, soldée par un échec, alors que Hong Dae-Ju avait essayé de tuer l'une de ses anciennes camarades et tocade d'adolescent, nommée Ji-Seon, qui s'était trouvée liée par un malheureux hasard à un scandale d'empoisonnement au ginseng de la femme du président.
- Ah, le seigneur du ciel, le salua t-il d'un ton moqueur, appuyant sur le titre désuet comme un tortionnaire verse de l'acide sur une plaie ouverte.
Woon répondit par un sourire complaisant.
- En chair et en os, répondit-il. Vous vouliez me voir ?
Il n'aimait pas Hong Dae-Ju, et exécrait leurs rencontres, essentiellement parce que ce dernier lui demandait toujours un service moyennant paiement, comme à un domestique, et qu'il se montrait d'une condescendance extraordinairement déplaisante. Il estimait qu'Heuksa Chorong devait beaucoup à son soutien, lui qui était un des parrains les plus respectés et puissants du secteur, aussi bien dans le monde public que de l'autre côté du miroir, et attendait en conséquence son obéissance et sa dévotion.
Chun lui avait dit un jour qu'il n'aurait ni l'un, ni l'autre, mais avait continué de travailler avec lui, pour lui, remplissant des besognes vaguement insultantes pour une organisation du niveau d'Heuksa Chorong, et Woon avait repris la suite, bien que sans enthousiasme. Il avait longuement cherché des manières de se débarrasser du collier qu'Hong Dae Ju continuait de vouloir lui mettre au cou, mais n'avait rien trouvé qui fût aussi satisfaisant qu'une exécution en bonne et due forme, et sa seule tentative était tombée à l'eau des années plus tôt. Depuis, la méfiance et la protection d'Hong Dae Ju s'étaient considérablement accrues, et Woon doutait qu'il aurait un jour une autre occasion de pouvoir s'attaquer aussi directement à lui.
Le dirigeant adverse sourit à son tour, comme un requin, uniquement avec ses dents. Il avait les yeux encore jeunes, mais acérés comme des lames de rasoir, et qui semblaient parfois vous traverser comme un plateau de verre.
- En effet, lui confirma t-il. Je crois que nous avons un petit problème à résoudre, vous et moi.
Woon chercha rapidement dans sa mémoire, ne trouva rien qui eût pu correspondre à la description donnée par Hong Dae Ju.
- Je ne suis pas sûr de vous suivre, répliqua t-il. Nous avons fait de bonnes affaires, ces derniers temps.
- Oh, mais oui. De très bonnes affaires. Encore toutes mes félicitations pour votre victoire contre les Yamaguchi-gumi, au passage. Notre pays a rarement la chance de pouvoir démontrer sa supériorité sur les yakuzas, et vous y êtes parvenu avec une dextérité qui doit être portée à votre crédit.
- Vous me flattez, grinça Woon, pensant (entourloupes de politicien). C'était peu de choses.
Peu de choses avec un stock d'armes à feu qui aurait fait défaillir Interpol, une rencontre organisée avec une centaine de membres et des piques verbales échangées tout du long entre les chefs pendant quatre heures, pour terminer au final sur une fusillade d'une brutalité hors normes qui avait fait trente morts et presque autant de blessés, essentiellement chez les yakuzas, dans le nightclub possédé par l'un de ces derniers.
Woon et Heuksa Chorong s'étaient mis à dos l'intégralité du clan, mais l'honneur en avait valu la peine, et surtout le pactole, puisqu'ils n'avaient pas manqué de vider la caisse et les coffres-forts souterrains du club une fois leurs adversaires au sol, y trouvant des bijoux, des œuvres d'art, de l'argent à profusion et des bouteilles d'alcool rares. Presque tout avait été ramené en Corée du Sud, et dormait à présent sagement dans un autre coffre-fort plus secret, et donc plus sécurisé, quelque part dans une banque obscure aux manières feutrées.
Woon sourit en songeant que même Dong Soo, qui avait du avoir l'info par le biais des médias, l'avait félicité par texto, avant de lui demander s'il avait pensé à lui ramener de vrais sushis. Bien sûr, je t'ai ramené une variété unique, goût de poudre à canon, avait répliqué Woon, mi-amusé, mi-atterré par la demande de son camarade. Dong Soo lui avait renvoyé un smiley en larmes, affirmant qu'il y était tragiquement allergique.
Woon lui avait rappelé son utilisation régulière d'explosifs au cours des dernières années, et Dong Soo s'était alors défendu en déclarant que c'était le mélange de riz ET de poudre à canon qui déclenchait sa réaction. Woon l'avait traité d'idiot. Dong Soo lui avait signalé qu'il était "son idiot, avec un bâton de dynamique entre les mains". Comme tu le vois, mon affection pour toi est explosive, avait-il cru bon d'ajouter ensuite, tandis que Woon lui jetait un regard de Jugement Dernier par delà l'écran de son portable.
Jun avait participé, à sa manière. Tous les chats avaient un air de Jugement Dernier de manière générale, mais celle de Woon, avec ses grands yeux verts et sa tendance à les ouvrir très grand, le tout avec cette forme de tête très particulière de la race dont elle était issue, n'était pas mal dans son genre, et prenait des proportions étrangement pharaoniques.
Hong Dae Ju avait l'air plus mielleux que d'habitude, plus irrité aussi par extension. Son réseau était une chose sinueuse, tentaculaire, muette, qui avait su se faufiler au travers des mailles des autorités et des soupçons policiers pendant des années, alors qu'Heuksa Chorong était connue des services de polices internationaux, et que Woon, suite à la mission Yungneung, avait du se dissimuler sous le visage et le nom d'un autre, reléguer son commandement de la Sky Corporation dans l'ombre.
Pour le public, la société était dirigée par le PDG Kim Han-Joon, qui posait très bien devant les caméras, avait une très belle plastique, et dont le parcours que lui avait inventé Woon pour prendre sa place était sans tâche ni sans heurts. Issue d'une bonne famille, il s'était très tôt passionné pour la joaillerie, et avait été embauché à la Sky où il avait grimpé les échelons jusqu'à la direction, remplaçant l'ancien président et directeur adjoint Kang Moon-Sik, qui avait démissionné du jour au lendemain pour cause de maladie, et qui en réalité s'était vu forcé d'abandonner ses propres fonctions de masque suite à la mort de Chun.
Heuksa Chorong avait toujours fonctionné ainsi de part son double aspect, et les mafias ayant des affaires publiques requéraient souvent au même procédé : les leaders des organisations régnaient en arrière-plan, occupant la fonction de président sans jamais se montrer ni donner leur nom, ou alors des alias, et postait devant eux, en ligne de mire, les PDG, qui étaient généralement eux aussi discrètement dans le coup, sans toutefois prendre part aux activités illégales. Leur seul rôle consistait à se faire voir et connaître auprès du grand public. Le plus souvent, ils étaient des hommes sans le sou, inconnus, invisibles, que les lieutenants recrutaient au faciès, dans les quartiers pauvres, et qui se voyaient ensuite offrir la fortune à condition de la boucler et de faire ce qu'on leur demandait, à savoir agiter la main et répondre aux questions des médias.
Kim Han-Joon avait changé de nom, de garde-robe et de manière de s'exprimer pour mieux rentrer dans son personnage. Il connaissait le fonctionnement de l'organisation par coeur, assistait à toutes les réunions, les présidait, sans jamais vraiment dire grand chose, tandis que Woon tirait les ficelles et le faisait danser comme un marionnettiste. En outre, le type était parfaitement satisfait de sa situation, et d'autant plus malléable qu'il avait pris goût au luxe et à son rôle.
Woon se recula contre le dossier de son fauteuil, observant le visage boursoufflé d'Hong Dae Ju, essayant de savoir où était le piège.
- Vous avez évoqué un problème, je crois, dit-il, réembrayant sur le sujet originel, et peu disposé à tourner autour du pot.
Il voulait rentrer, enlever ses chaussures, enlever son manteau de dirigeant d'Heuksa Chorong, une pensée qui ne le quittait presque jamais depuis dix ans, bien qu'elle fut parfois très ténue et fluette. Hong Dae Ju sourit à nouveau, joignit les mains comme un professeur sur le point de faire un exposé argumenté sur un sujet quelconque.
- Vous croyez bien, lui fit-il remarquer. Nous avions fait une transaction il y a quelques jours, le Rembrandt dont nous avions parlé. Vous vous souvenez ?
- Parfaitement.
Le "Paysage avec maisons", une pièce ayant été volée et baladée d'un réseau souterrain à un autre depuis 1972 à la suite d'un braquage au Musée des Beaux Arts de Montréal, dont la valeur était estimée à 20 millions de dollar depuis 2003, était une œuvre maussade, déprimante, sinistre, singulièrement précise, mais dont les coups de pinceaux sentaient la désolation et l'isolement, la noirceur d'âme et d'humeur.
Woon l'avait eu brièvement sous les yeux un mois auparavant, quand ils avaient fait venir de Busan le spécialiste avec lequel ils étaient en affaires depuis un peu plus de quinze ans, et qui était leur référence pour la vérification de l'authenticité des oeuvres d'art qui passaient entre les mains avides d'Heuksa Chorong. En dix ans de direction et un peu plus au sein de l'organisation à des postes subalternes, Woon avait posé les yeux sur un nombre conséquent de tableaux de maître, parmi lesquels des contrefaçons remarquablement exécutés, mais aucune lui avait semblé jusqu'à lors aussi funeste et cafardeuse. On aurait le spleen de Baudelaire ou un paysage d'Edgar Allan Poe, mis en image.
La peinture avait attirée l'intérêt d'Hong Dae Ju, qui avait de l'affection pour les toiles des grands noms de la peinture, peu importait le sujet ou le style. C'était le client principal d'Heuksa Chorong dans le domaine, alors qu'il exprimait à l'inverse peu de goût pour la sculpture ou les livres rares, très courus par les experts. Woon avait déjà négocié avec lui un Veermer dont le prétendu original exposé en musée était en fait une contrefaçon dont l'exécution parfaite avait littéralement achevé l'artiste, et un Monet que le monde croyait perdu, mais qui était en réalité resté dans un double mur pendant des années, jusqu'à ce que des petits malins s'amusent à y faire des trous, déclenchant dans le monde de la pègre une traque intensive, aboutie en Italie, où Heuksa Chorong avait fini par mettre la main sur la toile en question après un marchandage particulièrement délicat, mais presque honnête, avec leurs confrères européens.
- Mes hommes m'ont signalé que tout s'était bien passé, reprit Woon d'un ton tranquille. Et vous m'aviez confirmé la réception du tableau.
- Jusqu'à un certain point, objecta plus sèchement l'autre chef de gang.
- Je ne comprends pas, lui assura Woon. Vous avez le tableau.
- Non.
Woon cacha son étonnement, s'autorisa à peine plus qu'une inclination légère du menton.
- Mes hommes m'ont assuré l'avoir remis aux vôtres, affirma t-il. Et j'ai encore votre confirmation enregistrée dans mes dossiers, au cas où vous douteriez de vos propres mots. Qui plus est, vous connaissez ma réputation de même que mes exigences vis-à-vis de mes subordonnées. S'il y a eu un problème, pardonnez-moi, mais il ne peut venir que de votre côté.
- J'admire votre aplomb, lâcha alors Hong Dae Ju, en continuant de sourire. Vraiment. Les critiques peuvent bien dire ce qu'elles veulent de vous, il faut néanmoins du courage pour regarder votre ennemi dans les yeux et lui mentir comme vous le faites.
À côté de lui, Woon sentit presque Go Hyang se tendre et ses lieutenants froncer les sourcils.
- Je ne mens pas, dit-il de son ton le plus sincère. Quoi qu'il ait pu se passer, je vous promets que je n'en savais rien.
- L'entrepôt.
(merde)
- Quel entrepôt ?
- Vous savez parfaitement lequel, ne jouez pas la carte de l'idiot, siffla Hong Dae Ju. Vous vous insultez, et moi avec.
- Au risque de vous surprendre, Heuksa Chorong a plusieurs entrepôts. Il va me falloir plus précis, si vous voulez que je comprenne ce que vous êtes en train de me dire.
Il vit l'homme se renfrogner, lever les yeux au ciel, se pincer les lèvres sous le coup de l'exaspération. Woon se demanda si la colère d'Hong Dae Ju était liée à un attachement réel pour la toile, ou au rôle plus juteux que celle-ci pouvait jouer dans le déploiement d'un éventuel pot-de-vin prévu depuis longtemps, et supposé lui assurer le soutien d'un politique ou d'un dirigeant d'entreprise renommé.
- Laissez-moi donc vous rafraichir la mémoire, grinça Hong Dae-Ju. Cet après-midi, vous êtes allé visiter un entrepôt, en plein milieu du Chungcheong du Nord, un entrepôt désert et abandonné qui, à priori, n'avait pour vous et les vôtres aucun intérêt.
- Ça se discute, mais passons, répliqua froidement Woon, qui pensait à la (couronne). Eh bien ?
- Eh bien, reprit Hong Dae Ju, dont l'expression devenait celle d'un oiseau de proie. Cet entrepôt a mystérieusement explosé après votre passage.
- Ce sont des choses qui arrivent, répondit Woon laconiquement en haussant les épaules comme si c'était sans gravité. Et je peux vous assurer que je n'y étais pour rien. Vous savez que les explosifs ne sont pas les méthodes d'Heuksa Chorong.
- Tout le monde change, objecta son adversaire. De direction, de méthodes. Quelle importance, dans le fond ?
- C'est bien ce que je me demande, lui déclara Woon.
- L'entrepôt.
- Oui ?
- C'était le mien.
(merde merde merde merde merde)
- Le vôtre ?
- Ne me faîtes pas le coup du perroquet. Oui, le mien. Depuis des années, j'entrepose sous la surface les cadeaux de valeur que je destine à mes pots-de-vin. Et ce Rembrandt, mon cher associé, ajouta t-il, baissant la voix, se faisant félin et menaçant, était destiné à un très, très gros pot-de-vin. Et le voilà parti en fumée, maintenant, grâce à vous.
Woon remua imperceptiblement sur son siège, tandis que ses lieutenants n'osaient pas tourner la tête vers lui, craignant de trahir leur trouble. Go Hyang seule daigna le regarder, et elle savait, et le fait qu'elle sache rendait les choses encore pires.
- Je n'avais aucune idée de tout ça, reprit-il posément. Je vous le jure sur mon honneur.
Hong Dae Ju éclata d'un rire bestial, victorieux.
- Votre honneur ? Répéta t-il, gloussant encore. Quel honneur, je vous prie ? En crime organisé, il n'y a pas d'honneur. On met de jolis mots pour se donner un genre, mais les affaires sont les affaires, et en affaires, tous les coups sont permis.
- Alors, disons ma parole, proposa Woon sans broncher. Je vous donne ma parole que rien tout ça n'était prévu, ni par moi, ni par un de mes hommes de main.
- Vous ne m'en voudrez pas si je ne vous crois pas. Mes hommes qui se trouvaient dans le périmètre vous ont vu sortir de l'entrepôt. Vous êtes resté à peine quelques minutes, et l'explosion a eu lieu peu après votre départ.
- Une coïncidence.
- Peut-être. Mais vous admettrez qu'elle ne joue pas en votre faveur, bien au contraire.
Woon fut obligé de lui concéder le point, et le fit savoir par un hochement de tête léger.
- Et c'est pour cette raison que vous souhaitiez me voir ? Pour mettre les choses au clair ?
- Oh, les choses me semblent très claires, parfaitement même, riposta Hong Dae Ju, allongeant son "oh" comme si le mot avait comporté plusieurs lettres. Vous avez détruit une bonne partie de mon capital artistique, pour une raison que je ne comprends pas bien encore, mais qui n'a pas vraiment d'importance et qui ne m'intéresse pas. Je voulais vous voir pour vous informer que j'ai décidé de vous rendre la pareille, afin que nous puissions repartir sur des bases plus saines et équitables.
Woon n'apprécia ni le ton, ni la suggestion, et une tension s'abattit brutalement dans la salle de réunion, un fil de nerfs à vif qui caractérisait les situations dans lesquelles un groupe, mafieux ou non, se voyait soudainement désavantagé après avoir cru qu'il gagnerait la partie.
- Ce qui veut dire ? L'encouragea Woon, se doutant que la question allait les mener droit vers le bord d'un précipice bien connu du monde de la pègre, et qui portait le nom de "règlement de compte".
Hong Dae Ju sourit avec une onctuosité écœurante, puis fit signe, probablement à un de ces hommes, de tourner la caméra de l'ordinateur vers le coin droit de la salle où lui et ses lieutenants étaient réunis. Là, effondré sur une chaise, les mains ligotées dans le dos, le visage tuméfié et la chemise en sang, entouré par deux armoires à glace vêtus de costumes noirs à longue cravates mais dont on montra pas le visage, se trouvait Baek Dong Soo.
En le voyant, Go Hyang jeta immédiatement un regard à Woon, qui eut très exactement deux réactions. La première, instinctive, sauvage, désespérée, foudroyante et folle d'inquiétude, lui donna simultanément envie de hurler, de balancer quelque chose de fragile contre un mur, de se précipiter chez Hong Dae Ju et d'écorcher vive sa face boudinée et riante, pour s'en faire un abat-jour.
La seconde, vers laquelle il força douloureusement le train de ses pensées et de son attitude, lui fit hocher simplement la tête et le poussa à ne pas regarder avec trop d'attention les coupures sur le visage de Dong Soo, le sang qui dégoulinait de son arcade sourcilière, le violet de son œil ou la teinte rouge qu'avait pris le haut de sa chemise (mon dieu faites qu'ils ne l'aient pas blessé en dedans mon dieu je vous en supplie).
- Je vois, dit-il, parce qu'il fallait qu'il dise quelque chose, autrement la caméra risquait de rester pointée sur Dong Soo, et il n'était pas certain de la solidité de ses nerfs, ne l'avait jamais été dès lors que Dong Soo était impliqué.
En dépit de son air effroyablement amoché, Dong Soo lui sourit derrière l'écran de la caméra, un peu contrit, penaud, presque innocent (désolé, chéri), comme un gosse qui aurait été pris en train de mettre sa main dans un paquet de bonbons défendus. Mon pauvre amour, pensa Woon en le contemplant, vulnérable et meurtri, dans quel bordel tu t'es fourré.
Pour sa défense, c'était un peu la spécialité de Dong Soo depuis que Woon le connaissait, mais il fallait reconnaître que depuis que ce dernier avait définitivement rejoint la mafia, laissant son ami d'enfance seul au NIS, celui-ci avait multiplié les mouvements imprudents et, tout à la fois par ses facéties en tant que peintre et hacker de l'ombre, mais aussi en tant qu'agent des services de renseignement sud-coréen, avait à plus d'une reprise titillé la patience des groupes mafieux, le mettant en tête des personnes à abattre dans le milieu.
- C'est votre artiste, je crois, lui déclara Hong Dae Ju, ramenant la caméra sur lui tandis que Woon laissait échapper un soupir de soulagement. Très beau trait, au passage. Je le lui ai dit. Mes hommes l'ont aussi vu quitter l'entrepôt il y a quelques jours. Vous remarquerez qu'on vous a laissé le dessin.
- Trop aimable, grinça Woon.
- Je ne pensais que c'était lui, reprit son adversaire, mais c'est encore mieux que ce que j'avais imaginé. Un agent du NIS qui fricote avec un chef de mafia, ça vaut très cher, comme information. Plus qu'une peinture, je dirais même. Je me suis posé des tas de questions, vous savez. Depuis combien de temps vous travailliez ensembles, qui avait initié l'idée des explosifs...j'imagine que c'est lui, non ? Il n'a pas été très bavard pendant notre petite entrevue. Pire que vous, si vous me permettez.
- Il ne travaille pas pour moi, affirma Woon. Je ne lui ai rien demandé. Vous avez misé sur le mauvais bouc-émissaire. C'est moi qui ai organisé l'explosion.
Ses lieutenants et Go Hyang tournèrent la tête vers lui, aussi discrètement que possible, surpris par un tel retournement de veste de sa part.
- Au contraire, répliqua Hong Dae Ju, sourire jusqu'aux oreilles. Si j'avais besoin d'une preuve que mon choix était judicieux, votre réaction suffit amplement. Quand j'ai envoyé mes hommes le chercher, c'était simplement pour le questionner sur l'entrepôt et la peinture, sur pourquoi il avait agi ainsi, pourquoi à cet endroit, et j'avais prévu de vous interroger également à ce propos, sauf que l'entrepôt a explosé, et j'ai compris ce que vous trafiquiez ensembles. Vous avez attaqué un stock auquel j'étais très attaché, je fais juste de même avec le vôtre. Ça dure depuis longtemps, vous deux ? Pas la relation professionnelle, j'entends, mais l'amourette.
Woon répondit par un sourire qu'il voulut engageant, mais dont les coins étaient rigides, et la structure globale vacillante (calme-toi calme-toi calme-toi calme-toi).
- Vous vous méprenez, dit-il, mais sans préciser en quoi, ce qui vint affaiblir grandement son argumentation.
Hong Dae Ju éclata de rire pour la seconde fois depuis le début de leur réunion.
- Si vous le dîtes, se railla t-il sur un ton qui suggérait le contraire. Dans ce cas, vous ne verrez aucun inconvénient à ce que je lui arrange encore un peu le profil. Personne ne sait rien, au NIS, n'est-ce pas ? Ce serait terrible pour sa carrière si l'information venait à fuiter, et ça attirerait sur lui toute l'attention, y compris celle de vos ennemis.
- Qu'est-ce que vous voulez ? Abrégea Woon, lassé des escamotages verbaux, à cran, et surtout inquiet, incapable de se débarrasser de l'image de Dong Soo et de son visage abîmé par les coups.
Hong Dae Ju se redressa de toute sa taille sur son fauteuil, et un instant, il ressembla à un énorme buffle sur le point de charger, ce qui ne manqua pas d'éveiller chez Woon le désir puissant de lui tirer entre les deux yeux avec une carabine vingt deux long rifle pour se détendre.
- Nous nous rencontrons ce soir, en face à face, asséna t-il. Sur mon territoire, dans le parking de la Tour Yanoi. Dans une heure. Vous viendrez désarmé.
- Seul ?
- Je vous autorise deux hommes, pas plus. Désarmés eux aussi. Pas d'entourloupe, je vous préviens, gronda t-il. Vous n'êtes pas en position de force, seigneur du ciel.
Woon se redressa à son tour, regardant l'autre droit dans les yeux.
- J'y serais.
Puis il ajouta, pour la forme.
- Et le titre de seigneur du ciel est mort avec Chun.
« We were the rebels, lone survivors
We were the cult of deep sea divers
We were young once then we grew old
We were shining, we were fool's gold
Hold me till I'm not lonely anymore
It's only the crashing of the ocean to the shore»
(The Midnight, « Lost Boy »)
La Tour Yanoi était le quartier général tant des occupations gouvernementales d'Hong Dae Ju que ses activités plus illicites. À l'image du gratte-ciel qui abritait la Sky Corporation, nombreux étaient les titans de métal et de verre qui possédaient deux versants, l'un réservé au bon public, et l'autre tourné vers d'autres projets, d'autres ambitions, et gardé soigneusement derrière une glace en tain. Contrairement cependant à la plupart de ses consœurs, dont les fondations et les hauteurs s'étaient élevés au cœur du quartier de Gangnam, engendrant ainsi une masse compacte de tours dont l'épaisseur et la densité parvenait à les rendre toutes invisibles, perdues entre leurs semblables pour peu qu'on y fasse pas bien attention, celle où Hong Dae Ju avait installé ses bureaux et ses employés se trouvait à Myeongdong, à moins d'un kilomètre du populaire hôtel Lotte.
Les deux immeubles paraissaient ainsi se mesurer du regard, s'observer au travers de leurs yeux vitrés, se sonder, bien qu'ils ne fussent pas exactement l'un en face de l'autre. La tour du chef mafieux, plus ancienne car bâtie à la fin des années 60, plus imposante, plus grande, plus lumineuse, semblait toujours prête à dévorer l'autre, à s'abattre sur sa facade blanche et ingénue, encore jeune fille, mais cette dernière campait fermement sur son emplacement malgré les risques, et sa persévérance avait des airs d'insulte, de provocation (écrase-moi si tu peux vieille branche), si bien qu'on finissait par ne plus savoir exactement qui était la dominante et la dominée.
Le premier problème de Woon, une fois son entretien avec Hong Dae Ju terminé, fut de préparer un plan d'attaque, de réplique et de fuite en un délai de temps très court, la tour Yanoi se trouvant de l'autre côté de la rivière Han, et nécessitant environ trente cinq minutes de trajet en voiture, en ajoutant les pertes liées aux embouteillages qui, à cette heure, congestionnaient les grandes avenues de Séoul.
La moitié de ses lieutenants, quand il les convoqua en urgence, estimait que le chef adverse allait tenter de le tuer. L'autre moitié, sans doute plus pragmatique, ou moins optimiste selon les points de vue, pensait que celui-ci allait d'abord vouloir jouer avec lui, par du chantage, de la torture, ou tout autre moyen promettant de mémorables réjouissances, puis essayer de le tuer.
Dans les deux cas, ils s'accordaient sur le fait que l'issue de la rencontre lui serait fâcheuse, et l'encourageaient dès lors vigoureusement à emmener avec lui des renforts, sans toutefois parvenir à proposer une solution acceptable pour ne pas trahir leur présence lorsqu'il confronterait d'Hong Dae Ju.
- S'il les repère, il tuera Dong Soo, fit-il observer à ses hommes.
Ils l'avaient rejoint dans la salle de réunion immédiatement après sa discussion par écran interposé avec l'autre chef mafieux, et se tenaient à présent en cercle autour de lui, sérieux et cérémonieux comme une assemblée de sorcières avant un sabbat, regardant méticuleusement un plan de la tour Yanoi qu'un des lieutenants de Woon, aux doigts agiles et furtifs, avait volé dans le bureau même de l'architecte des années plus tôt, sur ordre de Woon, peu de temps après que celui-ci ait pris la décision de tenter d'assassiner Hong Dae Ju directement dans sa forteresse moderne de deux cent trente mètres de haut.
Le plan comprenait un détail de tous les étages, qui plafonnaient au nombre de quatre cinq, et des deux niveaux du parking souterrain de la tour où se trouvaient les véhicules des employés subalternes (au second niveau) et à responsabilités (au premier). Le parking, bien que truffé de caméras de surveillance à l'instar de tous les gratte-ciels de la capitale, était accessoirement le meilleur accès au bâtiment, de part le peu de fréquentations qu'il enregistrait, et le plus sécurisé.
Après la dernière infiltration d'Heuksa Chorong et avoir manqué de finir la tête embrochée sur un katana authentique que Woon, séparé de son vieux Ruger pour avoir grandement sous-estimé la vivacité de son adversaire, dont les réflexes demeuraient plus que corrects en dépit de son âge, avait récupéré dans le bureau de celui-ci afin de poursuivre la lutte sur une note plus traditionnelle, Hong Dae Ju avait fait installer des gardiens dans le parking, huit en tout, quatre par niveau, tous membres de son réseau et armés confortablement. En dépit de leur nombre restreint, ils constituaient une défense suffisamment efficace et surtout un moyen de gagner de temps en vue de mettre en place une contre-offensive.
En soi, pirater le réseau des caméras pour permettre à une équipe de renforts de s'introduire en douce dans le parking était encore faisable, malgré l'armada de pare-feu et d'anti-malwares que des informaticiens, aux compétences probablement un peu plus spécialisées que la moyenne, leur avaient implantés. Woon avait déjà appliqué la méthode lors de sa première tentative, était en contact avec des hackers dont les habiletés étaient venu à bout de systèmes beaucoup plus complexes, et possédait en outre un autre avantage qui résidait dans la prise d'otage de Dong Soo, dont les propres connaissances dans le domaine, à la fois en matière d'individus mais également d'aptitudes devant un écran d'ordinateur, confinaient à la menace numérique.
À plusieurs reprises, sans dire qu'ils avaient travaillés ensembles, quelques uns de ceux et celles que Dong Soo appelaient ses "coéquipiers" et Woon avaient été amenés à collaborer, Dong Soo les ayant réuni dans une mission commune, le plus souvent favorable aux affaires de Woon, mais également aux valeurs morales des premiers et à la profession de son ami d'enfance. Si jamais tu as besoin d'un coup de main, envoie ce message à ce numéro, lui avait-il envoyé, faisant suivre son texto d'une citation latine "Delenda Cathargo", littéralement " Il faut détruire Carthage" et d'un numéro totalement aberrant qui changeait presque tous les jours, et duquel Woon recevait en continu des messages avec les nouvelles coordonnées en vue de maintenir le lien.
- Pourquoi pas le "Deus ex machina" ? Lui avait demandé Woon par pure curiosité, alors qu'ils s'étaient accordé une discussion au téléphone quelques semaines après. C'était tout aussi approprié.
- Trop classique, trop cliché, avait affirmé Dong Soo d'un ton nonchalant. On avait aussi pensé à "Vox Populi", mais ça faisait trop radio gazette, alors on a abandonné l'idée.
- Et la moitié du peuple vous considère comme des rebuts de la société, avait ajouté Woon, grignotant des hwajeon que Gu Hyang lui avait ramené à la suite d'une négociation aisée qui s'était déroulée en plein milieu de la fête de Shangsi, du côté de Jeongju.
- Oui, ça aussi, avait noté Dong Soo évasivement.
Passer du temps avec Dong Soo, même à distance, lui donnait toujours faim. Quand ils vivaient en collocation, ce dernier se chargeait le plus souvent de la cuisine, quand ils ne commandaient pas des plats tout prêts ou ne mangeaient pas au restaurant, car Woon, en dépit d'un savoir théorique plus que suffisant en la matière et résultant notamment de son éducation par un père sachant à peine mettre un pied devant l'autre pour faire cuire du riz, n'était que très modérément friand de cuisine (pour l'avoir sans doute trop associé à son enfance en dent de scie), et ne se mettait aux fourneaux que pour sa propre survie.
En outre, Dong Soo se débrouillait beaucoup mieux que lui à bien des égards, et il appréciait l'activité, ce qui rendait la nourriture meilleure. Il était généralement bien plus impulsif que Woon, mais celui-ci avait découvert qu'il pouvait se montrer remarquablement patient dans le cadre de certaines occupations données, parmi lesquelles le dessin, le piratage informatique, et la préparation de repas plus ou moins équilibrés selon son humeur. Depuis que Woon avait quitté leur appartement, non par volonté mais en raison de son retour à Heuksa Chorong, il avait perdu près de cinq kilos, ce qui, au regard de sa corpulence générale, le classait dans la catégorie des faméliques, et se contentait la plupart du temps de picorer ce qu'il trouvait dans son frigo ou de commander, s'il avait vraiment faim.
Il mangeait un peu plus durant ses déplacements, mais son appétit n'était néanmoins guère plus gros que celui d'un oiseau. Il n'y avait que quand Dong Soo l'appelait que son estomac semblait soudainement doubler de volume, et il passait toujours la moitié de leurs conversations à s'empiffrer comme un drogué en manque retrouvant après des mois de sevrage les sensations extravagantes d'un shoot d'héroïne.
Il termina de mettre au point les derniers détails de la manœuvre avec ses lieutenants. Aucun d'eux n'était particulièrement optimiste quant à son taux de réussite, mais ils ne lui opposèrent aucune contradiction, suggérant plutôt des alternatives et des options complémentaires au cas où la situation devait dégénérer rapidement. Woon avait décidé d'emmener avec lui Joo-Bong et Jang Taesan, qui était plus accoutumé aux rixes entre les clans que Baek Myun, et qui conduirait la voiture.
Au second, et parce que le temps filait, Woon fournit le numéro et le mot de passe permettant de rentrer en contact avec les hackers de la clique de Dong Soo, et lui ordonna de préciser que la demande s'inscrivait dans une tentative de sauvetage d'un des leurs. Hong Dae Ju voulait une rencontre sécurisée, sans armes, et avait assuré Woon que ses hommes et lui-même n'en porteraient pas non plus.
En termes plus concrets, une telle insinuation impliquait généralement que toute la bande adverse serait armée jusqu'aux dents. En l'occurrence, Woon pouvait difficilement appliquer la même procédure : en temps normal, pour une toute autre négociation, il n'aurait eu aucun scrupule à emporter, planqué dans faux fond du coffre de la Genesis, un arsenal complet pour donner plus de poids à ses arguments, mais Hong Dae Ju avait Dong Soo, et Woon ne pouvait pas, ou plutôt ne voulait pas, prendre le moindre risque. Il obligea presque ses lieutenants à laisser leurs armes à feu, et leur refusa même les blanches.
- Patron, vous êtes bien sûr de ce que vous faîtes ? L'interrogea alors Taesan, que le manque de sécurité entraîné par l'absence de son Glock rendait nerveux, et avec raisons.
- Non, avait répondu Woon, sèchement, sans rien dire d'autre, parce qu'il n'y avait rien à ajouter.
Jang Taesan et Baek Myun faisaient partie de ces recrutements d'Heuksa Chorong pour lesquels il s'était investi personnellement. Tous deux avaient été des gangsters indépendants, excellant dans leurs domaines respectifs, l'un dans le recel de contrefaçon et de faux documents d'identité, et le deuxième en tant que chasseur de primes. Ils avaient croisé Chun lorsque celui-ci était encore en vie, et avait pris ses distances avec l'organisation pour un genre de voyage initiatique au cours duquel il espérait, selon ses propres dires, "pouvoir réfléchir en paix, sans le bourdonnement des autres".
Il avait alors rempli un contrat de longue date pour Hong Dae Ju, et depuis quelques temps déjà il parlait de quitter Heuksa Chorong, et d'aller rencontrer les "meilleurs de leur génération" pour se confronter à eux. Il en avait fait une liste, sur laquelle Jang Taesan et Baek Myun étaient inscrits, et il s'était opposé aux deux, au cours de combats de rue tout d'abord à Wonju, où se trouvait Baek Myun, puis à Gwangju, là où Jang Taesan avait son propre quartier général.
Il ne les avait plus revu après ses victoires, et c'était quatre ans plus tard que Woon, ayant retrouvé la liste de Chun, avait décidé de les rallier à sa cause, trouvant plus opportun de s'attacher leurs talents plutôt que d'essayer de les diminuer. Néanmoins, il les avait rencontré personnellement, dans son bureau de la tour de la Sky Corporation, et leur avait proposé de l'affronter pour démontrer sa bonne volonté et leurs intérêts à rejoindre l'organisation. Ils lui étaient fidèles depuis onze ans, et avaient contribué à enrichir Heuksa Chorong sans doute davantage qu'aucun autre des lieutenants de Woon, excepté Joo-Bong.
À l'heure prévue, ils descendirent tous les trois au parking, totalement dépouillés de leurs armes habituelles, et Woon prit place sur la banquette arrière de la Genesis tandis que Taesan et Joo-Bong s'installaient devant. La voiture démarra doucement, silencieusement, comme un fantôme, et glissa vers la sortie aussi tranquillement qu'un nuage avance dans le ciel.
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À douze ans, Woon avait suivi Chun plutôt que de rentrer bien sagement chez son ivrogne de père, et avait accompagné celui qui s'auto-titrait "seigneur du ciel" du groupe mafieux sud-coréen Heuksa Chorong, mener à bien les "affaires" qu'il avait à régler dans un minuscule restaurant de nouilles à l'aspect miteux, au sol carrelé de blanc et de noir, et où l'homme en avait retrouvé un autre du même âge, qui l'avait accueilli comme un ami de longue date, avec un éclat de rire et une poignée de main, et qui avait jeté sur Woon un regard en biais comme si celui-ci avait été une curiosité exotique.
- Qu'est-ce que tu ramènes là ? Avait-il demandé à Chun.
- Ne t'occupe pas de ça, lui avait conseillé l'autre d'un ton plus dur. Il est avec moi, c'est tout ce que tu as à savoir.
- Tu fais dans le babysitting, maintenant ? S'était moqué son compagnon, qui portait lui aussi un blouson, en cuir brun cette fois, et un pantalon noir. La pègre mène vraiment à tout !
- Et les mauvaises blagues mènent au cimetière, avait répliqué Chun avec un rictus sinistre. Change donc de sujet et dis-moi ce que je veux entendre, si tu ne veux pas que je t'y envoie prématurément.
L'autre type avait éclaté de rire, comme si Chun avait fait un jeu de mot cocasse, puis il avait hoché la tête et prudemment mis de côté la présence de Woon. Ils s'étaient assis à une table, Chun invitant le garçon près de lui, sur la banquette, dos au mur, tandis que l'autre se plaçait en face de la vitre du restaurant, et donc dos au comptoir. L'une des premières règles, aussi bien du poker que de la mafia, était de ne pas jamais tourner le dos à ses adversaires.
Dans le cas de Chun comme de son compagnon, les leurs avaient plus de chance de venir de l'extérieur que des cuisines, et ils avaient adoptés leurs placements en conséquence.
- Tu as faim ? Avait demandé Chun à Woon.
Le gosse avait faim, mais il avait secoué la tête, par pure précaution. Il éprouvait déjà une sorte de malaise à avoir suivi un inconnu sous le prétexte boiteux que celui-ci avait été gentil avec lui, et comptait saisir la moindre opportunité pour filer. Chun avait commandé pour lui des nouilles sautées au bœuf, et l'autre type avait pris des dangmyeon.
En attendant leurs plats, ils avaient entamé une discussion à voix basse, dont Woon avait oublié la teneur exacte, mais dont il se souvenait vaguement qu'elle portait sur des désaccords de territoire entre plusieurs petites bandes, dont Heuksa Chorong et le groupe de l'autre homme pouvaient profiter, dans le bidonville de Guryong, qui aurait du disparaître en 2015 sous l'impulsion d'un grand projet immobilier mais qui pourtant existait toujours, brassant avec avidité la misère et la souffrance en face des gratte-ciels luxueux de Gangnam.
Le deux hommes avaient causé longuement, et Woon n'avait pas eu un mot à dire, restant assis à côté de Chun et observant l'interaction se dérouler, se décliner en nuances de ton et d'humeurs, de plaisanteries et de menaces. À un moment, Chun, suite à quelque chose que lui avait dit son "ami", et dont Woon ne se rappelait plus malgré tous ses efforts, avait sorti de la poche de son blouson de cuir un pistolet, sous la table, et dont il avait appuyé le canon contre le genou de l'autre homme.
Celui-ci avait alors eu un sourire complétement dément, injustifié, et il avait fini par soupirer comme si toute l'histoire l'ennuyait plus qu'autre chose, comme s'il n'y avait jamais eu le moindre danger pour son genou, et avait sorti de sa propre poche de veste une feuille de papier pliée en quatre qu'il avait remis à l'autre, en lui précisant de ne la regarder que lorsqu'il serait seul, à l'abri des regards indiscrets.
Puis la conversation avait dérivé sur un autre sujet, et Woon en avait perdu le fil, même si le contenu lui était paru intéressant, mais la faim et son inquiétude grandissante tout à la fois à la perspective de rentrer, de voir la nuit tomber, et de savoir si l'homme le laisserait partir, avaient fini par occuper tout l'espace nébuleux de ses pensées.
Il faisait complétement nuit quand Chun et l'autre homme, dont Woon n'avait su le nom que des années plus tard, avaient mis fin à leur discussion et s'étaient séparés avec une poignée de main moins chaleureuse qu'aux premiers temps de leurs retrouvailles.
- Je rentre à Gangnam, avait dit Chun, et son compagnon avait hoché la tête avec un air approbateur, tout en lui rappelant les conditions de consultations du document qu'il lui avait fourni ("seul, sans personne autour, c'est très important, il en va de la sécurité nationale"), ce à quoi Chun avait acquiescé sommairement, ponctuant sa confirmation d'un hochement d'épaules.
Après le départ de l'autre homme, il avait de nouveau accordé son attention à Woon, alors qu'il ne lui avait pas adressé la parole durant toute l'entrevue dans le restaurant.
- Tu as besoin d'un chaperon pour te ramener chez toi ou ça ira ? Lui avait-il demandé.
- C'était qui ? Avait répliqué Woon, en désignant le dos du type qui s'éloignait dans la rue, disparaissant avec souplesse entre les passants.
- Quelqu'un, avait répondu Chun. Un ami. Tu veux que je t'aide à rentrer, oui ou non ?
- Vous allez où ?
Chun avait rejeté la tête en arrière, poussé un soupir dirigé vers le ciel, visiblement lassé par les questions de l'enfant et sa tendance à ne répondre aux siennes.
- Je rentre chez moi, avait-il dit. Enfin, dans mon entreprise, j'ai ai une, dans une tour à Gangnam.
- Où ça ?
- À Gangnam. C'est le quartier des affaires à Séoul.
Woon, qui n'y avait jamais les pieds, n'eut aucune image mentale à associer au nom évoqué par Chun.
- C'est loin ? S'était-il enquit, avec une réelle curiosité et une pointe d'intérêt.
- De Yongin, il faut compter une heure en moto, quand il n'y a pas trop de monde sur les routes.
Woon n'avait ensuite rien ajouté, ayant formé une autre requête dans son esprit, mais n'osant pas la formuler tout haut, parce qu'elle lui semblait déraisonnable, dangereuse, hautement imprudente de la part d'un gamin de douze ans, quand bien même il eût été parfaitement averti du fait que son père, lorsqu'il rentrerait, lui collerait probablement une autre raclée pour avoir autant tarder, ce qui constituait un paradoxe remarquable étant donné que Yeo Cho-Sang était capable de frapper son fils à mort, et de ne pas le regretter.
- Bon, je te laisse rentrer, avait dit Chun, en lui offrant un sourire jeune, qui se voulait étrangement compatissant. Ça a été un plaisir de faire ta connaissance, gamin.
Il lui avait ébouriffé les cheveux, une tignasse noire et soyeuse à laquelle Woon ne faisait jamais attention, et l'enfant avait essayé de se souvenir de la dernière fois où son propre père l'avait touché de la sorte, sans que Woon n'en récolte ensuite des bleus, des fractures ou des coupures. Un jour, il lui avait frappé dans l'estomac si fort qu'il en avait vomi, et il avait eu mal au ventre ensuite pendant plusieurs jours (tu vas devenir un tueur).
Une autre fois encore, il lui avait disloqué l'épaule en tirant trop fort sur son bras, et Woon n'avait vu un médecin que deux jours après, lorsque sa maitresse avait fait une remarque pendant la classe et l'avait envoyé à l'infirmerie, où, après un examen très court et inquiet, la jeune femme qui y exerçait ses fonctions avait appelé les urgences. C'était également elle qui avait accompagné Woon là-bas, alors qu'elle pas réussi à joindre son père, soit au travail, soit en train de se soûler dans un bar ou dans l'appartement, et qu'elle s'était sentie affreusement coupable à l'idée de laisser partir seul un enfant de huit ans.
Woon lui avait affirmé qu'il pouvait se débrouiller seul, mais elle était malgré tout resté avec lui, lui avait tenu la main quand le médecin lui avait remis l'épaule, dont il conservait un souvenir vif et désagréable de la douleur, et avait été lui chercher des gâteaux et de l'eau pour le faire patienter. Des années plus tard, à la tête d'Heuksa Chorong, Woon, qui n'avait jamais oublié son nom, avait fait déposer sur son compte en banque un chèque monstrueux, et envoyé une carte avec pour seule explication "mon épaule voulait vous remercier".
La violence était devenue commune dans l'existence de Woon, elle la composait, la rythmait, la dominait, et elle ne lui faisait presque plus rien. Mais la gentillesse, la douceur, la bienveillance, la compréhension, étaient des balles lancées à toute vitesse sur ses défenses, y creusant des trous profonds, des abimes douloureux, des élancements bruyants et désespérés, et elles avaient sur lui l'effet d'un traumatisme que la brutalité de l'existence infligeait d'ordinaire aux autres.
La silhouette de Chun avait commencé à s'éloigner dans la rue, et le phénix brûlait toujours dans son dos. La main de Woon s'était alors doucement manifesté, par un tiraillement délicat, comme un appel secret, un langage de la chair et du sang. Il avait couru, rattrapé Chun, s'était mis à marcher à sa hauteur. L'homme avait tourné la tête vers lui, avec un sourire un peu surpris, mais heureux.
- Quoi ? Avait-il demandé à Woon. Ne me dis pas que tu veux venir avec moi ?
Woon ne l'avait pas dit. Il l'avait pensé, et Chun l'avait deviné.
- Et ton père ?
- On s'en fout, avait asséné Woon.
Le sourire de Chun était devenu énorme.
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Par la vitre de sa portière, Woon admirait les lueurs nocturnes de la ville, d'une capitale contemporaine qui faisait partie de ces métropoles qui ne dorment jamais vraiment, et les néons, les vitrines illuminées, se reflétaient sur son visage et sur sa mémoire. Chun l'avait ramené à la tour de la Sky Corporation sur sa moto, Woon cramponné derrière lui. C'était la première fois qu'il montait sur un tel engin, mais ça n'avait pas été la dernière, notamment parce que Dong Soo avait appris à en faire à seize ans, et qu'il avait régulièrement emprunté la petite Honda de Sa-Mo pour des excursions autour du village, acceptant toujours un passager derrière lui, et d'autant plus lorsque celui-ci se trouvait être Woon, qui enserrait sa taille de ses bras et le laissait conduire avec un abandon confiant, insouciant.
Dong Soo avait une conduite assez prudente, mais ferme. Chun, pour sa part, ne craignait pas d'aller vite, de dépasser les voitures sur l'autoroute, de se frayer un chemin d'une manière ou d'une autre entre des véhicules deux fois plus gros et plus larges. Il avait fait traverser la campagne entre Yongin et Séoul à sa moto comme si cette dernière avait eu toute la route juste pour elle, et Woon avait eu peur à plusieurs reprises de tomber. Chun n'avait pas de deuxième casque, mais il lui avait prêté le sien. Mieux vaut que ce soit le plus jeune qui l'ait, avait-il noté, et même si le casque était trop grand, Woon avait été néanmoins soulagé de le porter.
Il était presque sûr que son père remarquerait à peine son absence, mais ne manquerait pour autant de se précipiter sur lui à son retour, dans une sorte de parodie d'inquiétude paternelle qui s'exprimait essentiellement à grands coups de poings. Il avait mis de côté la tension qui l'avait habité durant la rencontre de Chun avec l'autre type au restaurant, et ne ressentait plus qu'une sorte d'appréhension et d'impatience.
Quand il avait vu pour les premières fois les gratte-ciel de Gangnam, il avait bien passé cinq minutes le nez en l'air, oubliant la route, oubliant la morsure du vent, oubliant même Chun, pour simplement se repaître des mastodontes de fer aux hauteurs vertigineuses, qui contrastaient si puissamment avec les immeubles vieillissants et miséreux du quartier il vivait alors. Alors qu'ils longeaient une route qui semblait ne pas avoir de fin, et les rapprochaient progressivement des lumières aveuglantes des tours, Chun avait fait bifurquer la moto, empruntant une sortie à leur droite, puis ils avaient continué ainsi tout droit jusqu'à un autre embranchement, et si le chemin allait finir par devenir routinier à Woon, il lui était apparu à ce moment-là l'équivalent d'un labyrinthe.
Puis Chun avait débouché sur une sorte de place, entourée de gratte-ciels, et les avait conduit à l'intérieur d'un tunnel qui menait vers un parking souterrain, dont l'entrée se trouvait proche d'une des tours. Sur la façade de celle-ci, Woon avait eu le temps de lire "Sky Corp. Joaillerie de luxe". Le tunnel l'avait avalé ensuite, et Woon, dans un sens, n'en était jamais vraiment ressorti.
Chun avait garé la moto entre deux berlines noires à l'air un peu menaçant, et avait fait signe à Woon, sans un mot, de l'accompagner jusque dans l'ascenseur. Un très bref instant, Woon avait failli refuser, puis s'était finalement ravisé, estimant qu'il était stupide de se montrer récalcitrant après avoir suivi l'homme jusque-là. Dans la cabine pleine de miroirs, qui montait doucement, Chun lui avait demandé "tu aimes les arts martiaux ? ", et Woon avait répondu avec un seul hochement de tête affirmatif.
Il s'entraînait seul depuis qu'il avait neuf ans, n'ayant pas les moyens de rejoindre un club, mais ayant développé un intérêt prononcé pour les enchaînements et les techniques. Il y avait, en outre, une petite association dans le quartier où il vivait qui enseignait le hapkido, et dont la patronne, qui avait un petit faible pour lui, avait accepté de le laisser regarder les séances à condition qu'il ne dérange pas les participants. Elles avaient lieu dans un vieil hanok qui possédait une cour intérieure, et Woon s'était souvent installé sur la terrasse après l'école pour observer les combattants et les maîtres.
Il avait toujours eu une bonne mémoire, et reproduire les mouvements était devenu instinctif chez lui, d'autant qu'il n'y voyait pas de difficulté particulière. Plusieurs fois, la patronne lui avait demandé pourquoi son père ne lui payait pas une inscription, et Woon répondait à côté, mentait, inventait des prétextes, et continuait de regarder les sessions avec envie et concentration.
À la Sky Corporation, il avait découvert qu'on enseignait les arts du combat, entre deux sertissage de diamants sur des colliers et des bagues. La contradiction l'avait étonné quand Chun lui en avait fait part dans l'ascenseur, mais elle avait également fait naître en lui un espoir qu'il avait fini par reléguer à l'état de fantasme suite à la volonté de son père de lui interdire toute activité de loisir que les autres enfants de son âge collectionnaient, procurant sans le savoir un répit bienvenu à leurs parents, qui les y déposaient avec tout à la fois une angoisse de séparation très intense et également un soulagement tout aussi profond et peut-être plus sincère.
Son père s'étant persuadé qu'il allait devenir un monstre, il avait décrété que Woon ne devait participer à aucun atelier, aucun divertissement en dehors de l'école, sous prétexte que ces derniers pouvaient développer son potentiel meurtrier. Il lui avait par ailleurs reproché durant des années d'être responsable de la mort de sa mère.
- Elle est morte quand tu es venu au monde, affirmait-il, du venin dégouttant de ses paroles. C'est toi qui l'as tué.
Woon avait vécu avec cette culpabilité abominable sur sa conscience d'enfant pendant douze ans, y pensant parfois pendant des heures, pendant des nuits entières, se terrorisant à l'idée que sa mère puisse lui en vouloir de l'avoir assassinée même s'il ne l'avait pas voulu, jusqu'à ce que son père finisse par lui dire la vérité. C'était probablement le seul véritable acte d'amour qu'il avait accompli durant toute l'enfance de Woon, lui ôtant ainsi le le poids de ce fardeau pour le remettre sur ses propres épaules, un endroit où il avait au final toujours été.
L'ascenseur s'était ouvert sur un couloir. C'est là qu'est mon bureau, lui avait indiqué Chun. Il occupait une grande pièce à la décoration excentrique, inhabituelle, pleine d'objets bizarres dont le sens n'était connu que de leur propriétaire, et de meubles que Chun appelait "à caractère", très loin des surfaces de verre aux lignes simplifiées que les bureaux tendaient généralement à privilégier. Les meubles de Chun étaient en bois, cassés, usés, avaient vu passer les décennies, pour certains les siècles.
Il avait une collection d'épées de toutes les formes exhibées contre le mur derrière son bureau, et il avait dit un jour à Woon, à son retour à Heuksa Chorong après la mission Yungneung, qu'elles représentaient "tous les anciens seigneurs du ciel d'Heuksa Chorong". En vérité, la plupart d'entre eux avaient troqué leurs sabres pour des semi-automatiques dès qu'ils en avaient eu l'occasion, mais Chun avait un côté mélomane, et un brin mélodramatique sur les bords.
Une fois dans le bureau, il avait rempli un verre d'eau pour Woon, qui avait soif, et fait monter l'un de ses hommes, un lieutenant.
- Je voudrais que tu t'occupes de ce gamin, lui avait-il dit. Il a le potentiel qu'il faut. Je veux que tu le traite avec respect, et que tu lui apprennes tout ce que tu sais.
C'était sur ces mots, prononcés comme une sentence, que Woon avait débuté son éducation dans le monde de la pègre sud-coréenne.
Elle avait duré sur place pendant quatre mois, durant lesquels son nouvel instructeur venait régulièrement le chercher pour les cours dans le penthouse de Chun, qui avait appartenu précédemment au dirigeant antérieur et que les chefs d'Heuksa Chorong semblaient de toute évidence se transmettre depuis qu'ils le détenaient et où Woon avait élu domicile pendant toute sa formation, avec le seigneur du ciel pour colocataire, après avoir catégoriquement refusé de revenir chez son père.
Chun avait insisté, dans un premier temps, déclarant qu'il n'avait pas la moindre idée de comment s'occuper des gamins, qu'il avait des tas de choses à faire, et que son père risquait de prévenir la police.
- Il ne le fera pas, avait répliqué Woon, qui mangeait à ce moment une glace dans un pot que Chun lui avait mis sous le nez, à défaut d'avoir autre chose de plus adapté pour les adolescents en pleine croissance. Il s'en fout.
- Et ton école ?
- J'ai été expulsé, avait-il avoué.
Pour une histoire bête, en plus de ça. Ses camarades de classe l'avaient insulté durant la récréation, et il avait répliqué en cassant le nez de deux d'entre eux, ainsi que le poignet d'un troisième. Pour sa défense, les garçons le harcelaient depuis des semaines, et ils avaient simplement fini par récolter la monnaie de leur pièce, mais la direction de l'établissement ne l'avait pas vu de la même façon, d'autant que Woon s'était déjà illustré par d'autres épisodes violents. En conséquence, Chun avait fini par le ramener chez lui, et par lui donner une des quatre chambres de l'appartement, un des endroit les plus luxueux que Woon avait vu jusqu'à lors.
Adulte, il occupait exactement la même chambre, tandis qu'il avait transformé celle de Chun en bibliothèque, où il gardait des coffres-forts planqués derrière les étagères, et remplis de contrats et de documents particulièrement sensibles, y compris celui que l'homme du restaurant avait donné à Chun, et qui confirmait la corruption de plusieurs ministres au sein du gouvernement, ainsi que leur implication dans des conflits majeurs du Moyen-Orient, où ils avaient vraisemblablement contribué à la diffusion des armes et des désaccords.
Chun avait été un colocataire bourru, absent, et peu bavard, ou alors parfois trop, surtout quand il se lançait dans des tirades sur l'importance de son organisation dans le pays et sur la grandeur de son rôle, mais il était cependant considérablement plus facile à vivre que le père de Woon. Il ne frappait pas pour un oui ou pour non (il ne frappait pas du tout, d'ailleurs, préférant les menaces verbales aux coups de poings), ne buvait pas excessivement, le laissait faire ce qu'il voulait, cuisinait parfois, et lui demandait même de lui raconter ses journées et semblait y prendre un intérêt véritable.
Woon comprenait difficilement, encore à l'heure actuelle, la sollicitude que lui avait témoigné le dirigeant mafieux, mais il avait fini par la mettre sur le compte d'expériences de vie communes, et d'un transfert selon lequel Chun avait retrouvé une part de ce qu'il avait été enfant dans l'attitude de Woon. Il lui avait raconté que lui-même avait été repéré par le précédent chef d'Heuksa Chorong, et qu'il avait suivi la même formation que Woon, grimpant au fur et à mesure les échelons jusqu'à prendre la place du patron.
Lors de ses "cours", qui avaient porté sur des sujets très diversifiés, du maniement des armes, blanches ou à feu (Woon gardait un souvenir impérissable du recul du glock avec lequel il avait tiré pour la première fois), aux arts du combat, en passant par les techniques de vol, de négociation musclée, d'infiltration en douce, et la connaissances des différentes mafias présentes sur le territoire et ailleurs, de leurs traditions, de leurs fonctionnements, de leurs relations avec Heuksa Chorong.
Son instructeur le baladait de classe en classe, et plusieurs étaient animées par d'autres que lui, qui regardaient Woon avec un air de fierté quand celui-ci leur posait des questions et cherchait à comprendre leurs fonctions. En parallèle, d'autres matières moins illicites avaient porté sur le domaine du commerce, sur la conception des bijoux, les différentes étapes qui animaient le processus, le fonctionnement d'une vente et des contrats, ainsi que les métiers regroupés par le secteur. Woon, qu'on avait emmené plusieurs fois dans la boutique pour voir les modèles et lui en expliquer la fabrication, ne se lassait pas d'en contempler les feux, et aimait encore se perdre dans les reflets des joyaux dès qu'il en avait l'occasion.
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Après quatre mois intenses d'apprentissage, il savait presque tout ce qu'il y avait à savoir sur l'organisation, côté public comme mafieux. Formée à l'origine pour servir les intérêts chinois, auxquels elle prêtait par ailleurs toujours allégeance, elle était régie par Chun, qui occupait le poste de président, mais dont le visage et le nom n'étaient pas connu des médias. À ses côtés siégeaient deux autres leaders, portant des titres ancestraux que Woon avait fait disparaître dès son arrivée au pouvoir, et que Chun appelait "le seigneur des hommes" et le "seigneur de la terre".
Le premier était un individu nerveux, sanguin, dirigeant les ventes d'armes, du nom de In Dae Un, à qui il manquait un bras suite à une confrontation explosive avec le NIS, qui poursuivait toutes les mafias sans exception, et un agent en particulier, nommé Kim Gwang Taek, dont Chun pouvait parler sans interruption dès qu'il se lançait sur le sujet, et qu'il considérait tout à la fois comme un ami et une sorte de rival. Le deuxième était une femme du nom de Ga-Ok, et pratiquement la seule de toute l'organisation, d'une beauté glacée et sévère, remarquablement douée avec leurs partenaires de Chine et le trafic d'oeuvres d'art, qui se trouvait être la fille du précédent chef d'Heuksa Chorong. Tous deux occupaient à la fois des postes de pouvoir au sein de l'organisation mafieuse, mais également dans l'entreprise.
C'était de la bouche de Ga Ok que Woon avait appris les détails du rituel de passation, consistant en l'assassinat du dirigeant actuel par le prétendant au trône. Autour de Ga-Ok, Chun transpirait quelque chose comme de l'amertume, du regret, du désir. D'après Dae Un, ils étaient sortis longtemps ensembles, avant que Ga Ok ne lui préfère Kim Gwang Taek, avec lequel elle était toujours en contact. C'est à cause de son père, avait-il remarqué d'un ton railleur, elle lui en veut toujours pour ça, même si elle connait les règles. Elle était morte, désormais, tuée par des hommes d'Heuksa Chorong alors qu'elle essayait de s'enfuir avec sa fille, Jin-Ju, et Chun, qui avait cru en être le père, dans le but de quitter le pays et d'envoyer l'organisation au diable.
L'une des autres traditions pour confirmer son entrée au sein d'Heuksa Chorong, et à laquelle était soumis tous les novices, ou futurs soldats, était d'une nature tout aussi macabre, car elle impliquait de signer le contrat en tuant un être aimé. Généralement, l'épreuve dissuadait un grand nombre de candidats, qui demeuraient alors à l'état simple d'associés et continuaient tranquillement leurs petites affaires, en se tâchant les mains avec le sang d'autres individus.
Woon, une fois confronté aux trois chefs d'Heuksa Chorong, avait paradoxalement lâché le nom de son père, et il était retourné à l'appartement quelques jours plus tard, accompagné de Chun, resté dans le couloir, muni d'un browning. Quand il était entré, son père, sans surprise, buvait, et l'espace d'une seconde, il avait paru soulagé de le voir (c'est toi, Woon ? avait-il marmonné, extirpant son nez de sa bouteille de soju), mais son semblant d'affection avait été balayé par le coup qu'il avait aussitôt infligé à son fils.
Woon avait alors braqué le canon de l'arme devant la face de lune de Yeo Cho-Sang, mais celui-ci, qui avait gardé des réflexes d'une ancienne formation militaire (Woon avait découvert plus tard qu'il avait également membre du NIS, et issu de la même promotion que l'oncle et le père de Dong Soo, ainsi que de l'agent Kim Gwang Taek), avait lutté, et finalement réussi à le désarmer, profitant de sa surprise et de son indécision, puis l'avait menacé avec la même arme qui avait été destiné à le tuer. Sans l'intervention de Chun, qui avait planté son canif dans le dos du père de Woon, celui-ci était certain que Yeo Cho-Sang lui aurait tiré dessus sans la moindre hésitation.
Il avait cru des années l'avoir tué, avoir véritablement saisi son couteau de poche et l'avoir enfoncé dans le ventre de son père, comme il avait cru avoir tué sa mère. Il s'était évanoui après, sous le choc, et avait perdu tout souvenir de cette nuit-là, au point que Chun, une fois de retour à Heuksa Chorong, avait du lui raconter son déroulement à son réveil et lui affirmer que Yeo Cho-Sang avait bien été exécuté, sans lui préciser par qui, en vue de nourrir l'esprit de vengeance chez le gosse et de le rallier davantage à Heuksa Chorong.
Régulièrement, Woon l'avait questionné au sujet de l'identité du meurtrier, et Chun s'était longuement amusé à lui répondre par énigme, tout du moins par des métaphores qui disaient la vérité, mais que Woon n'avait pas su interpréter. C'est quelqu'un de plus haut qu'une montagne, de plus haut que le ciel, aimait-il lui dire, le regardant s'emplir à chaque fois de plus de colère, de plus de frustration, de plus d'Heuksa Chorong. Ni Ga-Ok, ni Dae-Un n'avaient davantage parlé.
À ses vingt ans, Chun avait donné un premier élément, affirmant que Woon était celui qui avait tué son père, puis l'observant calmement plaquer le canon de son arme contre sa propre tempe. Il avait admiré, comme une peinture rare, la manière dont l'enfant élevé dans la colère et la brutalité, qui avait tout à la fois aimé et détesté son père, et qui avait juré la mort de son meurtrier, avait digéré l'information, puis conclut que la vendetta devait s'accomplir malgré tout.
Par son assassinat, le père de Woon était devenu une victime dans l'esprit de celui-ci, et donc davantage aimé, davantage compris, davantage excusé. Woon avait transféré toute la colère qu'il éprouvait contre son père, devenue gênante dans le maintien du rôle de martyr par ce dernier, vers la recherche du coupable. Et quand Chun lui avait donné son nom, naturellement, la colère et la haine s'étaient retournés contre lui.
Ce n'était qu'avant leur affrontement pour le titre de dirigeant d'Heuksa Chorong que Chun avait consenti à lui révéler la vérité, soit pour purger une conscience devenue trop lourde, soit parce que maintenir l'illusion ne présentait plus de réel intérêt, puisque Woon était alors tout acquis à Heuksa Chorong et à la pègre, soit parce qu'il avait développé une forme d'attachement réel et filial pour lui, à sa manière informe et incongrue.
Alors qu'il regardait la surface paisible de l'étang du palais de Changdeokgung, où Woon l'avait rejoint, officiellement pour une discussion décontractée, officieusement pour se mettre d'accord sur les termes de leur lutte, il lui avait déclaré de but en blanc qu'il n'avait pas tué son père, mais que celui-ci s'était suicidé, se poignardant de lui-même avec la lame que Woon n'avait jamais diriger vers ses entrailles.
- Tu n'as jamais été destiné à devenir un tueur, lui avait affirmé Chun, caressant sa barbe, sans le regarder. Ce sont des conneries. Ça a toujours été des conneries. Tu le savais, au fond de toi.
Et la colère, bonne compagne, doucereuse, quotidienne, qui grondait dans son ventre, plantait ses griffes dans ses pensées, était allée ailleurs, avait changé de ligne de mire, comme elle l'avait toujours fait, et s'était fixée sur Chun.
- Trop tard, avait répondu Woon, regardant l'homme, le chef, et alors il avait été un vieillard, et Woon avait pensé (mon tour mon tour mon tour c'est mon trône maintenant).
Entre temps, il y avait eu l'envoi dans l'orphelinat qui était tenu par des amis de Kim Gwang Taek, il y avait eu les autres (Cho Rip Jin Ju Ji Seon Min So), il y avait eu Dong Soo, tous les jours, durant huit ans, il y avait eu l'entrée au NIS, il y avait eu les messages codés d'Heuksa Chorong, les rencontres nocturnes avec Chun qui voulait voir où en était la progression de son élève, le lycée, le diplôme, puis l'université, l'appartement avec Dong Soo, l'insupportable douceur de ce qu'ils étaient ensembles, et que même la mission Yungneung, bien que l'ayant entaché, n'avait pas réussi à réduire à néant.
Durant tout le temps où Woon avait grandi à l'orphelinat, dissimulant sa véritable appartenance, en créant une autre, plus terrible, plus viscérale, Heuksa Chorong avait œuvré de concert avec Hong Dae Ju, et préparé la mise à mort du fils du président, Jangheon, qui menaçait toute la pègre du pays par sa volonté d'augmenter les effectifs et les moyens des forces de l'ordre, notamment du NIS, qu'il dirigeait presque par intérim, et qui s'était attiré les foudres de son père en menant une politique agressive contre la Corée du Nord, qu'il voulait reconquérir et libérer de la domination de son dictateur, tout en effaçant la menace qu'elle représentait pour la Corée du Sud.
Il prétendait à l'époque posséder une carte détaillée du pays adverse, par le biais d'un tatouage. Peu de gens l'avaient cru, mais Woon était de ceux-là, pour avoir vu le dessin en question imprimé avec une encre effroyablement difficile à enlever sur le dos de Yoo Ji-Seon, une jeune fille que lui et Dong Soo avaient connu dans le village de l'orphelinat, où elle vivait avec son père jusqu'à la mort louche de celui-ci, et dont ils avaient été un peu amoureux tous les deux, trop légèrement du moins pour l'être réellement. Elle avait été la compagne du fils du président, et devait l'épouser avant que celui-ci ne soit tué par Chun.
Son dos avait fait l'objet de convoitise répétées, et de vingt à vingt quatre ans, jusqu'à ce Dong Soo décide de lui enlever le tatouage de façon radicale à grands coups d'acide, lui brûlant complétement la peau du dos au passage, elle avait été menacée par toutes les mafias du pays, en particulier Heuksa Chorong et Hong Dae Ju, qui l'avait faite enlever fréquemment pour obtenir ce qu'il voulait de Woon.
Un nombre conséquent de mafias ayant des affaires de l'autre côté de la frontière, y compris Hong Dae Ju, la somme de leurs complots contre le fils du président avait culminé durant la mission Yungneung, au cours de laquelle des agents choisis du NIS, parmi eux Woon et Dong Soo, avaient du assurer l'expatriation du fils du dirigeant du pays vers l'Italie, où le président Yeoning espérait que ses ardeurs se calmeraient.
Les choses ne s'étaient pas déroulées comme prévues, et le lendemain, en écoutant aux informations l'annonce de la mort de Jangheon dans une embuscade, Woon, qui avait été blessé au cours de sa fuite, n'avait pu se lever, et avait pleuré en sentant la morsure de la balle que Dong Soo lui avait logé dans le flanc gauche, et qui n'était rien, comparée à celle qu'il éprouvait en songeant à l'expression du visage de celui-ci quand il avait trouvé Woon, agenouillé près du politicien mort, tué de la main même de Chun, incapable de bouger ou d'expliquer ce qui s'était passé, ses nerfs arrachés par un conflit de loyauté, par le doute, par ce qui avait remplacé la violence au contact de Dong Soo.
Ils avaient fait du chemin depuis cette nuit-là, et petit à petit, dépassant le jeu du chat et de la souris, la rancœur, l'incompréhension, l'amertume causée par leur séparation aussi bien amicale et fraternelle qu'amoureuse, bien qu'ils ne le se soient jamais dit, leurs rapports avaient retrouvé tout ce qui les avaient caractérisé avant la trahison de Woon, à mesure que Dong Soo commençait lui aussi à douter et à se poser des questions, à comprendre à son tour, à adopter un autre point de vue en tant qu'agent du NIS, puis hacker et peintre clandestin.
Depuis la mission Yungneung, Ga-Ok était morte, l'agent Kim était mort, lui aussi de la main de Chun, Dae Un était mort également, non sans avoir critiqué longuement le changement de direction de l'organisation lorsque Woon avait repris les rênes d'Heuksa Chorong, après une tentative minable du premier de mettre à sa place un chef issu de la mafia chinoise, et avec lequel il s'était acoquiné durant une réclusion forcée chez leurs voisins qui résultait d'une mission échouée, au cours de laquelle il avait voulu prendre les devants sur Chun et enlever Ji-Seon, alors retenue captive par l'organisation après la mort de Jangheon, à laquelle elle avait assisté pour s'être trouvée dans la même voiture qui les menait à l'aéroport, afin de l'emmener de force en Chine et présenter le tatouage aux dirigeants du parti communiste, ayant exprimé un intérêt pour ce dernier dont ils s'étaient gardé d'expliquer les raisons.
- On dira ce qu'on voudra de Chun, avait-il fait remarquer à Woon, engoncé dans un fauteuil, un jour que celui-ci lui reprochait son incompétence des dernières semaines. Mais quand le vioc était encore vivant, lui au moins, il savait mettre l'ambiance. Depuis que tu as repris la suite, on est entré dans une ère de rigidité monacale, et laisse-moi te dire, gamin, que ça n'a rien de drôle.
Il avait succombé quelques mois plus tard à des blessures graves infligées pendant une tentative de coup d'état initié par Hong Dae Ju, qui avait voulu prendre le pouvoir en utilisant les forces combinés de son réseau, son organisation souterraine, et Heuksa Chorong. Elle s'était soldée par un échec cuisant, en partie à cause du volte-face de Woon, qui avait prêté son concours aux forces du NIS déployées ce jour-là, et dont Dong Soo avait fait partie, mais aussi d'une sous-estimation par Hong Dae Ju des moyens de protection du président et de son gouvernement.
Sauvé par le fait qu'il ne s'était pas révélé, la déconfiture et le procès qu'il avait néanmoins subi, et dont il s'était sorti triomphalement, en ayant tourné les têtes des jurys, avait porté un coup majeur à ses activités illégales, et l'avait obligé à se retirer dans l'ombre, en attendant une occasion plus intéressante.
Dix ans après, Woon, sur la banquette arrière de la Genesis, regardait se rapprocher la silhouette longiligne et hautaine de la tour Yanoi, et tout en songeant à Chun, à Heuksa Chorong, à tout ce qui était advenu au cours de la dernière décennie, et à toutes les peintures que Dong Soo lui avait laissé, aux quatre coins du pays, il mettait un point d'honneur à se souvenir des parades qu'il avait appris en hapkido, puis dans tous les autres arts martiaux que sa formation avait abordé, et, comme lorsque Chun lui avoué la vérité à propos de son père, il se répétait, inlassablement "c'est mon tour c'est mon tour c'est mon trône". Plus secrètement, plus profondément, un écho répondait en lui, brandissant l'image du visage ensanglanté de Dong Soo.
Il leva le bras gauche à hauteur de son visage un instant, tira la manche de son manteau puis celle de son pull vers le bas, et libéra le seul tatouage qu'il possédait, un dessin, exécuté avec une grande finesse, d'une mer d'un blanc laiteux sous un nuage cotonneux, complété par la moitié d'un soleil couchant, aux reflets cuivrés. Le soleil se couchait à l'est.
Ma mer blanche de l'est, pensa Woon, pressant le tatouage contre ses lèvres, respirant l'odeur de sa propre peau, de son parfum aux notes de nectarine, de jasmin et de vanille, et murmurant des serments dans sa tête, une promesse. Passant la main sous son manteau, il alla également toucher, comme il le faisait souvent depuis dix ans, la cicatrice qu'il portait juste en dessous du cœur. Dong Soo, ou plutôt son couteau, la lui avait faite à vingt-quatre ans, lors d'un combat durant lequel Woon, acculé, avait voulu en finir. Dong Soo lui avait sauvé la vie.
Woon portait la cicatrice comme un tatouage, un symbole d'appartenance, et parfois, quand elle lui faisait mal, il pensait à une vague, et aux mains de Dong Soo sur ses hanches.
Indications :
- Yanoi = le nom d'une chanson issue de la BO du drama Warrior Baek Dong Soo
- Jangheon, Lee San, Yeoning = les noms de naissances du prince Sado, du prince hériter Yi-San et du roi Yeongjo (je me suis dit que mettre leurs noms royaux serait peut-être un peu malvenu)
- La toile de Rembrant a véritablement été volée durant un braquage et appartient à la liste des "tableaux volés" disponible sur Wikipédia.
- Le nom "Baek Dong Soo" veut dire "mer blanche de l'est", en tout cas un truc comme ça. D'où la subtilité du tatouage avec le nuage ("Woon") au dessus ;).
