Notes de début de chapitre.

Bande-son (côté Dong Soo, cette fois, un peu plus électro)

Shadows (The Midnight - pluie, synthé et saxophone, le truc pourrait servir de générique à une série + un de mes thèmes principal d'AU Moderne pour eux)

Takeaway (The Chainsmokers, Instrumental - thème principal de toute l'histoire, la douceur de l'amour avec les cloches, et la violence de la mafia dans la basse)

Enjoy the silence (Depeche Mode - Trevor Something Remix)

After Dark (Mr Kitty - dans le style de Depeche Mode, mais avec du piano au début)


ACTE DEUX : LE CHEVALIER


PARTIE UNE : CRISTALLISATION


« Shadows in the city
I'm a stranger to myself
On these streets I'm someone else
Shadows in the city
Like a demon in the dark
Come to tear us apart
»

(The Midnight, « Shadows »)


Les gros bras au service d'Hong Dae Ju l'avaient suffisamment esquinté pour lui faire mal, et Dong Soo sentait l'acidité de ses coupures au visage et sur le torse, la brûlure de son œil gonflé, et les élancements cuisant de son estomac qu'ils s'étaient amusés à ruer de coups de pied. Il pensait avoir une côte cassée, peut-être deux, parce qu'il sentait que quelque chose lui labourait vicieusement la peau, et craignait un peu que les fragments de l'une d'elle, si elles étaient véritablement brisées, ne finisse par percer un poumon. Sauf si l'un d'eux est déjà perforé, pensa t-il avec un pragmatisme alarmant, sans plus d'affolement pour son état de santé.

Réflexion faite, son visage n'était pas seulement tuméfié, il était littéralement en feu, comme si un type avec un sens de l'humour complétement foireux avait décidé de lui verser de la lave sur la tronche, histoire de passer le temps. Son nez avait tellement saigné, grâce aux soins délicats et attentifs des gorilles qui l'avaient interrogé, que sa chemise était foutue : il était presque certain de ne jamais pouvoir la récupérer, même après deux ou trois lessives chez un spécialiste (si tu vis assez longtemps pour l'emmener au lavage gros malin). Le sang était une plaie pour le coton, et s'y imprimait généralement de manière durable.

Il le savait depuis que Woon lui avait fait la remarque une fois, après s'être à moitié ouvert la paume de la main en essayant d'éplucher une carotte dans le cadre d'une tentative de préparer le déjeuner (Woon ne se blessait presque jamais quand il faisait quelque chose de dangereux, uniquement quand la situation était totalement anodine et que rien ne menaçait à priori son existence, et Dong Soo se souvenait lui avoir dit que c'était un super pouvoir un peu nul), et avoir tâché de sang un de leurs torchons, qu'il avait été finalement obligé de jeter par la suite, tant celui-ci avait viré au cramoisi et était perdu de façon définitive.

Ce n'était pas la première fois qu'il était confronté au vice-ministre de la Défense. Leurs chemins s'étaient croisés à de nombreuses reprises depuis que Dong Soo avait vingt ans. Hong Dae Ju s'était attaqué à lui dès qu'il avait juré allégeance au petit fils du président, Lee San, qui devait reprendre les fonctions de celui-ci après sa mort, et gardait de son père un souvenir tendre, influençant ses vues politiques.

Quand Woon avait voulu l'assassiner, Dong Soo avait été sur place, en tant qu'agent du NIS, et le chef mafieux les avait enfermé tous les deux dans une même cellule, les laissant débattre de la trahison du premier et se perdre dans des malentendus. Dong Soo savait qu'Hong Dae Ju était proche, par ses opinions, de la femme du président, qui avait des intérêts en Chine, et qu'il s'était trouvé derrière l'affaire du ginseng de 2008, au cours de laquelle l'épouse du président Yeoning s'était évanouie après avoir bu un thé dont la composition comportait du ginseng, et qu'on avait cru être une tentative d'empoisonnement.

Il avait également pris part à l'embuscade du convoi présidentiel peu de temps après par Heuksa Chorong, alors que le petit-fils du président se rendait sur la tombe de son père en vue de lui présenter ses hommages. Il avait, enfin, toujours été opposé au formateur de Dong Soo, l'agent Kim Gwang Taek, qui était mort indirectement par sa faute au cours de l'été 2008.

Après la réunion, on l'avait ramené dans sa cellule, si on pouvait qualifier de la sorte les quatre murs rapprochés formant une pièce tellement exigue qu'on pouvait à peine y écarter les bras, et qui comportait en tout et pour tout en guise de mobilier une chaise incroyablement inconfortable, mais surtout d'un design affreux qui aurait filé la jaunisse à n'importe quel individu doté d'un minimum de bon goût.

Tout le temps qu'il avait passé les fesses posées dessus, autrement dit au moins trois heures, depuis que les hommes de main d'Hong Dae Ju l'avaient chopé alors qu'il quittait les bureaux du NIS en fin de journée, il avait presque autour souffert d'un point de vue physique que moralement, en sachant qu'on l'avait installé sur ce genre d'insulte à la décoration intérieure. Il avait peint dans l'entrepôt la veille, et n'avait pas prévu que les subordonnés de Woon trouvent le portrait aussi rapidement, car il s'était habitué à des jours de délai, des semaines, parfois des mois durant les premières années.

Il obtenait parfois les informations relatives aux transactions d'Heuksa Chorong au compte-goutte, compliquant ainsi ses possibilités de trouver un lieu à proximité où laisser ses peintures : il avait certes ses propres méthodes pour les vérifier, parmi lesquelles des partenaires de longue date, merveilleusement anonymes, bien versés dans l'art de dénicher ce qu'on voulait rien qu'en tapant quelques lignes de code sur un écran d'ordinateur, mais toutes les méthodes avaient leurs limites, et les dossiers informatiques de l'organisation mafieuse étaient parfois codés de manière trop sophistiquée et personnelle pour qu'il puisse les déchiffrer, ou bien ils manquaient de renseignements, et se contentaient de donner simplement des dates de transaction n'ayant strictement aucun intérêt pour Dong Soo dès lors qu'elles n'étaient pas accompagnées d'une localisation.

Il ne savait pas que l'entrepôt contenait les trésors d'Hong Dae Ju. En revanche, au moment où il avait choisi ses murs pour toile, il était parfaitement averti de qui en était le propriétaire. Et alors, ma chère ? Franchement, c'est le cadet de mes soucis. Il avait conduit là-bas avec ses pinceaux, ses esquisses, la caméra qu'il prévoyait d'installer une fois son travail accompli, et ses bâtons de dynamite soigneusement planqués dans des sac plastiques dissimulant leur véritable nature. Ils lui étaient fournis par un contact résidant dans les bas fonds de Séoul, là où les habitants, à défaut de pouvoir vivre, survivaient dans des taudis qui menaçaient à chaque instant de tomber en ruines.

Il avait, en d'autres termes, suivi toutes les étapes habituelles qui composaient sa routine de peinture depuis un peu moins d'une dizaine d'années, quand Woon l'avait (quitté) trahi, ou du moins l'avait-il cru, au cours de la mission Yungneung, le laissant face à un cadavre et à des questions sans fin, une incompréhension, une confusion et une douleur pantagruéliques qui avaient gentiment et patiemment grignoté ses nerfs durant des mois après la catastrophe, pour laquelle Sa-Mo avait utilisé le terme de "dépression nerveuse", alors que Dong Soo, pourtant sorti indemne physiquement de la confrontation, avait été renvoyé chez son oncle et sa tante par sa direction, après avoir été abonné absent du NIS pendant plus d'un mois et s'être cloitré dans son appartement.

Il avait pris sa voiture, comme de coutume, un vieux modèle qu'il ne pouvait pas se résoudre à vendre même si elle était bonne pour la casse et que son salaire d'agent titulaire, doublé par les petits extras du hacking et, parfois, quand il cherchait désespérément à occuper son esprit pour ne pas sombrer dans des eaux beaucoup plus troubles et boueuses, du mixage. Il n'allait plus dans les boîtes de nuit depuis très longtemps (tu as passé l'âge, lui avait fait remarquer Cho-Rip avec sévérité, alors que la moitié de leurs anciens camarades de l'orphelinat continuaient pourtant à fréquenter les clubs nocturnes sans se soucier le moins du monde de la bienséance), mais il avait toujours sa platine et sa table, et il aimait les ressortir parfois, en proie à une mélancolie d'une douceur infernale, pensant à avant, à des raves-party, à une en particulier et (au son que Woon avait fait quand il l'avait embrassé).

Il avait conduit une heure, prenant garde à ne pas se montrer trop brusque dans ses coups de volants, car on ne savait jamais vraiment avec la nitroglycérine, et il avait déjà failli avoir un ou deux incidents stupides de cette façon, puis atteint l'emplacement complétement paumé que lui avait indiqué ses sympathiques collaborateurs. L'endroit était surveillé à l'aide d'un petit réseau simple de caméras, peu nombreuses, et que Dong Soo avait fait pirater avant de pointer le bout de son nez.

Il s'y prenait toujours de la même façon, dès qu'il mettait les pieds sur le territoire d'un chef de mafia : outre les informations que Woon lui avait filé au fur et à mesure des années, il avait en plus les renseignements accumulés par le NIS, auxquels il avait largement contribué, aidé en douce par le concours d'Heuksa Chorong que Woon avait mis à sa disposition dans la mesure de ses possibilités, et la magie de ses condisciples hackers, qui savaient faire fi de la distance géographique (certains d'entre eux étaient à des milliers de kilomètres, sur d'autres continents, dans des pays dont les noms évoquaient des conflits, des progrès technologiques, une élégance, des paysages, un mode de vie unique) pour lui prêter main forte et s'assurer du maintien de sa sécurité.

Ils étaient en tout une trentaine, répartis dans un nombre surprenant de différents pays du globe. Certains étaient aussi membres de grands groupes, comme le Chaos Computer Club en Europe, ou encore les Anonymous. Ils étaient d'ethnies variées, et les moralités tanguaient de tous les côtés, passant du white hat au black hat parfois sans la moindre transition. Lors d'une discussion très sérieuse qu'ils avaient eu un soir, sur World of Warcraft, alors qu'ils se faisaient laminer par une équipe de débutants tout en vaquant à des occupations moins bégnines, comme un peu de sniffing à droite, du détournement de donnés à gauche, l'une des leurs, qu'ils surnommaient affectivement "l'Antiquité", et qui dans les faits ne devait pas avoir moins de quarante ans, leur avait signalé que tout manichéisme était à proscrire dans le cadre de leurs activités.

- Y a pas de white hat, y a pas de black hat, avait-elle asséné fermement. Tout ça, ce sont des conneries. On est des grey hats. Je vois même pas pourquoi on se prend la tête là-dessus.

- Ouais, mais aucun d'entre nous ne recherche la gloire, avait objecté un autre, basé en Inde, dont l'accent était un délice d'épices et de couleurs aux oreilles de Dong Soo. On dit toujours des grey hats qu'ils sont juste là pour la célébrité. Tu m'excuses, mais on utilise tous des alias, donc pour la gloire, on repassera.

- Et puis de toute façon, un hacker connu, c'est un hacker qui n'a pas compris les bases du job, avait renchérit une troisième, cette fois en Angleterre, et dont la voix vibrait sous l'impulsion du cockney, ce parlé typique des quartiers est de Londres et dont les nuances étaient beaucoup plus entraînantes que celui des classes plus hautes.

Outre le côté éthique de leurs activités, le groupe s'était caractérisé au fil du temps par un certain activisme, les rangeant irrémédiablement dans la catégorie hautement controversée des hacktivistes, essentiellement centré sur les organisations mafieuses et quelques réseaux souterrains spécifiques aux mœurs effroyablement gerbantes, et que les autorités mondiales traquaient comme la peste.

La chose n'avait guère été impulsée en particulier par Dong Soo, mais il avait aidé à la mettre en place, et elle avait le mérite de ramener un peu sur le droit chemin les collègues dont les tendances viraient plus souvent vers la cybercriminalité et le genre crasher que vers des intentions plus louables. Parmi eux, quelques uns étaient avant tout amoureux du chaos, et ne résistaient jamais à l'occasion de pouvoir faire des trous dans une structure. Néanmoins, ils parvenaient généralement à se retrouver sur des combats communs, et restaient globalement unis dans leur affection pour la recherche de données sensibles, inconnues du grand public, et pour l'infiltration dans les dossiers privés des gens.

C'est beau, quand même, d'avoir un hobby, s'était un jour moqué l'un des hackeuse avec laquelle Dong Soo travaillait le plus souvent, dont le nom de code était Yongwang, en référence au mythe du dragon roi des mers, et qui était elle aussi installée en Corée du Sud. Le groupe avait fini par se donner un nom après six ans de collaboration, au cours de laquelle, outre des règles, un langage et une codification qui s'étaient mis en place, ses membres avaient parfois été remplacés, s'étaient arrêtés, ou étaient morts pour certains des cas les plus tragiques.

- Atlas ? Avait proposé en premier lieu l'Antiquité.

On s'était rapidement mis d'accord sur la mythologie grecque, qui foisonnaient de métaphores et d'allégories en quantité assez imposante pour leur permettre de trouver quelque chose de décent. En outre, c'était la seule sur laquelle les membres ne se prenaient pas le bec en affirmant que la mythologie de leur pays était meilleure.

- Non, avait déclaré l'un des leurs, en Arabie Saoudite. Trop mégalomaniaque. On ne porte pas le monde sur nos épaules, quand même.

Plusieurs noms s'étaient ensuite succédés dans la conversation. Eris, la déesse de la discorde. Les Parques, maîtresses de la destinée. Némésis, la déesse de la vengeance ("n'importe quoi, aucun de nous n'est spécialisé dans la vendetta", avait protesté un des hackeurs européens, ironiquement italien).

À chaque proposition, chacun et chacune y était allé de son petit commentaire, et la délibération s'était ainsi étalée sur plusieurs jours, avait traînassé en longueur, s'était complexifié au point que des disputes avaient jailli pour tout et n'importe quoi, mais surtout pour n'importe quoi. À la fin, c'était Dong Soo, lassé, qui avait fini par trancher le débat.

- Et pourquoi pas les Néphélées ? Avait-il suggéré, son micro rapproché au maximum de ses lèvres pour s'assurer d'être entendu dans le tumulte des désaccords des autres.

- Les néphé-quoi ? Avait répété un autre, profitant du silence impromptu. Tu viens d'éternuer, mec ?

- Les néphélées. Les nymphes des nuages. C'est neutre, un nuage. Ça apporte la pluie, ça protège du soleil, ça fait des choses agréables et désagréables, avait-il expliqué. Ça n'a pas de visage, pas de signification particulière, pas de but. C'est entre le ciel et la terre. À priori, ça n'a aucune intention.

(c'est la signification du prénom du Woon)

Ils avaient officiellement opté pour l'appellation en juin 2011, et agissaient depuis sous la protection de cette dernière. Contrairement aux autres nymphes plus connues, comme les naïades ou les océaniques, les Néphélées ne possédaient aucune représentante dont ils auraient pu prendre le nom en guise d'alias, mais la chose, au final, ne les avait pas tant dérange puisqu'ils s'étaient rabattu simplement sur les types de nuages, et intégré le vocabulaire réservé au phénomène dans leurs activités.

Ils avaient ainsi réservés les noms des nuages des différentes catégories A, B et C pour leur alias, déclinant si besoin en fonction des espèces et variétés (ils avaient tiré au sort pour les dénominations, et Dong Soo bénissait encore le hasard qui l'avait fait tomber sur l'espèce "Nebolusus", qui était aujourd'hui son nom de code après des années passées sous le beaucoup moins subtil "NintendoDS"), puis utilisaient les noms des particularités, des couleurs et des phénomènes associés pour désigner certaines missions et activités.

Ainsi, le code Virga, parmi d'autres, faisait référence aux bugs de type dépassement de tampon, ou BOF, tandis que le code Cavum indiquait les opérations de déni de services. La liste était longue, mais elle était désormais familière à chacun, et elle se mariait parfaitement avec les mots de passe qu'ils avaient déjà développé auparavant et mobilisaient pendant leurs échanges, ou avec des partenaires éventuels qui appartenaient au nom au milieu.

Sur le deep Web, ils s'étaient bâti une réputation aussi solide que celles des plus grands groupes, en intervenant notamment sur la question des mafias à tous les niveaux que celle-ci pouvait recouvrir, et en prenant part à des mobilisations générales de hackers dans le cadre politique international, par le biais de certains des membres les plus actifs dans le domaine. Dong Soo, s'il avait à la base peu de goût pour les problématiques gouvernementales, s'était néanmoins laissé embarquer de son plein gré dans des mouvements de lutte contre la corruption de façon générale, souvent au delà des frontières strictes de la Corée du Sud.

Lui et Yongwang, à l'image des autres membres du groupe, traitaient en priorité des affaires de nature nationales, mais à mesure que leur clan avait gagné de nouveaux membres grâce au bouche à oreille et surtout aux médias, qui avaient à plusieurs reprises couvert leurs manifestations, ils avaient pu diversifier un peu leurs activités, et, comme leurs collègues qui leur venaient en aide sur des difficultés internes au pays du matin calme, eux-mêmes leur renvoyaient l'ascenseur quand ils les sollicitaient par le biais du réseau commun, appelé l'Œil du Cyclone, pour régler tel ou tel problème qu'ils rencontraient soit personnellement, soit collectivement.

La règle d'or de leur coopération était de ne pas donner de détails sur la situation, mais simplement sur la tâche à accomplir, leur permettant ainsi de maintenir leur statut de hackers "gris". Elle datait des premiers jours du groupe, avec lequel Dong Soo s'était affilié pour la première fois après son vingtième anniversaire, alors que l'organisation avait déjà un an et demi de bouteille à son actif.

Ils n'avaient pas véritablement de code de conduite, ni de règlement très précis à respecter. Ils allaient et venaient pour la plupart, souvent occupés avec d'autres tâches, d'autres rôles. Tous possédaient une profession beaucoup plus publique et bien vue de la société en dehors de leur activités de hacking, et s'y adonnaient généralement en soirée, ou la nuit. Comme ils se trouvaient dans des pays différents, les échanges étaient parfois compliqués, mais ils avaient rapidement ouvert un réseau ami-à-ami pour remédier au problème, et qu'ils avaient tous reliés aussi bien à leurs téléphones (tous, selon la deuxième règle de la prudence absolue, en possédaient deux, un officiel, pour leur identité quotidienne, et un autre pour les Néphélées) qu'à leurs ordinateurs.

Par ce biais, le décalage horaire était aisément contournable, ou limité, et tous étaient certains de pouvoir recevoir les demandes des autres dans les temps. En parallèle, ils avaient commencé à vendre leurs services. La décision avait longuement mûri au cours de conversations parfois tendues, et d'interrogations quant aux risques potentiels et à la moralité, et ils s'étaient finalement mis d'accord pour diviser le réseau en deux collectifs, le premier acceptant les requêtes extérieures, et le second demeurant confiné à un usage plus privé.

Dans les faits, les Néphélées du second groupe étaient minoritaires, car la possibilité d'une rémunération complémentaire, sonnante et trébuchante, avait été un argument de poids pour beaucoup. Dong Soo lui-même avait déjà effectué quelques interventions pour des particuliers, le premier d'entre eux étant Woon, bien qu'il ne l'ait jamais demandé. Les membres se mettaient disponibles au fur et à mesure de leurs obligations, et ne prenaient généralement qu'un seul "client" à la fois.

Quand Dong Soo était allé à l'entrepôt, il venait de terminer un "man in the middle", réparti sur plusieurs jours, pour un particulier qui l'avait indemnisé généreusement. Il avait mis l'argent de côté, comme il le faisait à chaque fois. De tous les membres des Néphélées, il était parmi ceux qui n'avaient pas touché aux gains du hacking, qui s'étaient contenté de le déposer sur un compte anonymisé alors que leurs collègues dépensaient pour les uns en logement, pour les autres en placement, pour ceux-là en matériel, et pour ceux-ci en aide à la famille.

Ils ne parlaient pas leurs vies privées, par mesure de précaution, et modifiaient leurs voix quant ils échangeaient directement, mais des éléments durant les conversations, un vocabulaire particulier, un accent qui persistait malgré les déformations vocales, des bruits de fond, des méthodes utilisées, traçaient, une fois mis bout à bout, des modes de vie, des existences derrière les écrans et les micros. Et s'ils ne parlaient pas de leurs familles ou de leurs métiers, il leur arrivait en revanche de mentionner ce qu'ils comptaient éventuellement faire avec l'argent gagné par le hacking.

Dong Soo, lui, mettait de côté depuis bientôt onze ans. Au début, il avait acheté tout ce qui lui passait par la tête, et puis il avait fini par se calmer, par comprendre l'intérêt d'une économie plus longue et plus importante. Sur son compte secret, il devait y avoir assez pour partir vivre dans un autre pays, pour s'y acheter une maison en bord de mer, et manger dans des restaurants luxueux pendant plus d'un an, une fois par jour. Il n'y touchait pas.

Il gardait l'argent, imaginait, et pensait aux nuages.

x

Ce n'étaient pas les caméras de l'entrepôt qui l'avaient grillé. C'était les hommes d'Hong Dae Ju, qui surveillaient le bâtiment à distance, et l'avaient vu y rentrer, puis en sortir. Sur ce coup-là, il avait fait une erreur de débutante, et totalement impardonnable après des années de pratique, mais pour sa (maigre) défense, il était alors tout à sa peinture, l'esprit fixé sur le dessin du profil de Woon, sur la forme qu'il allait lui donner malgré des idées qui jaillissaient quotidiennement et parfois le hantaient, à priori inoffensives sous leurs lignes noires, mais qui savaient s'accrocher, persister, dont les bordures étaient cousues de crochets se plantant dans la moindre de ses réflexions.

En outre, d'ordinaire, il n'était guère obligé de prendre de telles précautions pour réaliser sa petite affaire. Il y avait bien eu une ou deux fois où il avait du baliser avant de se pointer sur le territoire d'un autre chef mafieux, vérifiant notamment les réseaux de caméras et éventuellement les visites éventuelles prévues sur les lieux qu'il choisissait, mais habituellement, il traçait ses peintures dans des endroits neutres, dont l'explosion ne risquait pas de déclencher une guerre des gangs.

Et même lorsqu'il avait éventuellement pris la décision de faire sauter la propriété d'un baron de la mafia sud-coréenne, aucun de ces espaces n'avaient été sujet à une surveillance aussi poussée que celle de l'entrepôt, ce qui lui avait permis d'effacer les traces de son passage et de se préserver, aussi bien lui que Woon, par ailleurs, puisque celui-ci finissait toujours par visiter les lieux après l'envoi des coordonnées par Dong Soo. Les localisations qu'il favorisait pour ses peintures étaient désertes pour une bonne raison. Il se sentait stupide, à présent, sur le sol de ce parking lugubre, entouré par deux des hommes de main d'Hong Dae Ju, de ne pas avoir pensé que celui-ci avait pu avoir le même mode de raisonnement à l'encontre de ses trésors.

Toute sa journée semblait vouloir se dérouler uniquement dans des parkings, ce qui n'avait rien de particulièrement plaisant. Après sa petite escapade à l'entrepôt ayant eu lieu la veille, les types de Hong Dae Ju lui étaient tombé dessus dans celui du NIS, alors qu'il se dirigeait vers sa voiture et attendait, presque anxieusement, la réponse de Woon à propos de la peinture.

Il n'avait même pas eu le temps de dire quoi que ce soit : ils étaient venus à cinq, avaient essayé de le convaincre tout d'abord par un bon passage à tabac dans les règles de l'art puis, se heurtant à la résistance de la cible, qui n'avait pas suivi une formation en arts martiaux pour des prunes, et ce encore moins qu'elle était pratiquement indispensable au cursus des forces de l'ordre, avaient fini par recourir au vieil argument infaillible du Magnum.

Dong Soo, qui venait de terminer son service, avait laissé bien sagement son arme dans l'étui de son casier, ainsi que le stipulait la règle, et il s'était retrouvé en joue par un de des gars qu'il pensait avoir assommé, et qui s'était trouvé être en vérité suffisamment lucide pour récupérer son pistolet, entraînant un mouvement d'imitation de la part de ses confrères. Si la négociation était possible avec une arme blanche ou à mains nues, elle devenait tragiquement caduque dès qu'elle impliquait des balles de plomb.

Il s'était soumis, non sans un agacement visible, qui lui avait valu de récolter un coup de poing de la part du chef de la bande, se trouvant n'être autre que le fils d'Hong Dae Ju, Hong Sa-hye, une affreuse caricature de gosse de riche dont le visage exprimait le mécontentement en permanence, et qui s'était ensuite chargé personnellement de son interrogatoire avec une jubilation sadique dont l'origine était de toute évidence génétique.

Il aurait menti s'il avait dit qu'il appréciait d'une quelconque façon le rejeton du politicien en surface. Il était beaucoup plus exact d'affirmer que Dong Soo le haïssait avec une franche obstination, même sans les innombrables coups qu'il lui avait porté sur la chaise de la cellule où il avait été traîné après sa capture, et un court trajet dans la berline aux vitres teintées que les employés d'Hong Dae Ju et lui-même utilisaient à profusion.

Ils lui avaient passé les menottes immédiatement après sa reddition, au point qu'elles avaient imprimés des marques rouges sur ses poignets, et avaient également jugé utile de le bâillonner par simple prudence, au cas où il se décide à se mettre à hurler dans la voiture. Tous les véhicules possédés par le vice-ministre de la Défense étaient insonorisés, mais l'un des grands principes, aussi bien en politique qu'en pègre, était de ne pas prendre de risque.

Une fois entré dans le parking de la tour Yanoi, ils l'avaient mené jusqu'à l'ascenseur, en le tenant comme s'il avait été en sucre, ce qui avait failli l'amener à faire une plaisanterie de très mauvais goût, et fait monter celui-ci vers les derniers étages, où Dong Soo présumait désormais qu'Hong Dae Ju avait tout un tas de petite cellule comme celle dans laquelle il l'avait fait enfermer. Il était par ailleurs passé le voir avant le début de l'interrogatoire, pour un petit tête-à-tête courtois comme Dong Soo en avait déjà des tas avec d'autres chefs de son genre, alors sous son uniforme d'agent du NIS.

- Imaginez ma surprise, avait roucoulé le politicien, en se penchant vers lui (Dong Soo avait hésité à lui asséner un coup de tête violent, mais avait calmé ses ambitions en se souvenant que la manœuvre n'avait strictement aucun intérêt dans sa situation). Quand mes hommes m'ont affirmé qu'il vous avaient vu sortir de l'entrepôt, je ne les ai presque pas cru.

- C'est tout le crédit que vous accordez à vos gars ? N'avait-il pu s'empêcher de répliquer d'un ton moqueur, même s'il savait qu'il allait le regretter (et peut-être justement parce qu'il savait qu'il allait le regretter). Les pauvres. Ça me ferait mal, à moi.

- C'est ça, l'avait raillé Hong Dae Ju, sans se départir de son sourire. Jouez au plus fin. On verra combien de temps le vernis narcissique va durer dans cette pièce.

- Oh, pas longtemps. C'est d'un moche, on en pleurerait. Si toute votre tour a la même décoration, pas étonnant que votre dernier coup d'état se soit cassé la figure.

Pour être tout à fait honnête, c'était avant tout la faute du manque d'anticipation du politicien qui lui fait un tort considérable, en plus de sa sous-estimation fatale des forces du NIS et de la loyauté de Woon envers Dong Soo, en dépit d'Heuksa Chorong et la mission Yungneung.

Un des types (des soldats, mon chéri, c'est comme ça qu'on les appelle dans la hiérarchie, lui avait précisé un jour Woon par téléphone, alors qu'ils s'étaient appelés à la base pour une toute autre raison, qui avait sans doute à voir avec le NIS, ou le hacking, ou la mafia, ou peut-être simplement pour prendre des nouvelles de l'autre, Dong Soo ne se souvenait plus très bien, et sa concentration avait toujours quelques ratés quand Woon se décidait à lui donner des petits surnoms affectueux), un soldat donc, l'avait gratifié d'un coup de poing sur la mâchoire pour récompenser son manque de respect, mais Hong Dae Ju lui avait enjoint de se détendre.

- Allons, allons, avait-il dit d'un ton caressant, en indiquant d'un geste à son homme de main d'y aller mollo sur la correction. Monsieur Baek dit ce qu'il pense, on ne peut pas le lui reprocher dans sa condition. J'aime la franchise, vous savez ? C'est une qualité très rare, en politique, mais probablement parce qu'elle ne mène jamais bien loin. Votre camarade Hong Guk Yeong l'a bien appris. Dans votre profession, bien sûr, je comprends le besoin de sincérité, et cependant, vous concernant, quelque chose m'échappe.

Dong Soo s'était mordu la langue pour ne pas faire de blagues (la situation ?). Très fort.

- Vraiment ? Avait-il articulé à la place, la mâchoire encore raide de son précédent coup reçu.

- Oui, avait continué Hong Dae Ju. J'imagine que personne n'est au courant de vos petites activités de peinture explosives, n'est-ce pas ? Au NIS, j'entends. Et pourtant je vous vois, là, assis sur cette chaise, à me dire la stricte vérité sur ce que vous pensez de ma décoration intérieure. Vous comprendrez que je suis confus. D'autant que les cachotteries de ce genre son assez mal perçues par les renseignements sud-coréen, non ? C'est bien pour ça que vous les cachez, je me trompe ?

(et nous y voilà)

Le manège de vice-ministre de la Défense s'était achevé sans véritable surprise sur une menace de chantage, sous-tendue par la possession d'un message qui, dans le cas où Dong Soo ne se montrait pas assez coopératif à ses yeux, serait transmis automatiquement à toutes les autorités du pays et révélerait son identité en tant qu'artiste et pyromane à ses heures, mais également celle de Woon en tant que dirigeant d'un groupe mafieux impliqué dans la mort du fils du président.

Après exposition de l'avertissement, avec preuve à l'appui sur les portables de tous les types se trouvant dans la cellule, Hong Dae Ju était ensuite passé aux questions relatives aux liens de Dong Soo (et surtout des explosifs) avec le chef d'Heuksa Chorong. Il supposait, avec toutefois une certaine légitimité, il fallait le lui reconnaître, qu'ils travaillaient ensembles depuis longtemps, et que Dong Soo était chargé par Woon de faire sauter des endroits précis.

Le politicien croyait en outre dur comme fer, là aussi avec raison étant donné la tentative d'assassinat que Woon avait perpétré contre lui une douzaine d'années plus tôt, que ce dernier avait commandité expressément à Dong Soo l'explosion de l'entrepôt, dans le but de lui nuire. De temps à autre, pour lui rafraichir la mémoire ou le dérider un peu, l'un des gorilles lui mettait un coup de poing, ou un coup de pied, lorsqu'on le tira de sa chaise pour s'assurer probablement qu'il entendît mieux les questions.

Hong Dae Ju demeura bien une demi-heure en leur compagnie, sortant à un moment donné son couteau de poche, s'amusant à faire des coupures, manquant au passage de le décorer d'un sourire de Glasgow après un jeu de mot que Dong Soo n'avait pas réussi à contenir (dans les situations de stress, c'était un fait, ses nerfs plongeaient dans l'abîme d'un humour affligeant) et, finalement, quitta la pièce sans les aveux qu'il désirait, pour la simple et bonne raison que ses croyances étaient complétement erronées (tout du moins au sujet de la collaboration entre Woon et Dong Soo au regard de l'entrepôt), laissant à ses hommes de main le soin de procéder au reste de l'interrogatoire.

Quand ils l'avaient sorti pour l'emmener dans une salle de réunion située au même étage, Dong Soo avait cru qu'ils passaient aux choses vraiment sérieuses, avec tous les outils dont les médias aimaient tellement vous parler dans des rapports sinistres de sessions de tortures, et qui cependant étaient un brin moins pittoresques que les séances pratiquées durant les siècles antérieurs. Aujourd'hui, il y avait les drogues, et Dong Soo s'était vu injecter un mélange qui lui avait embué l'esprit au point qu'il avait été strictement incapable de formuler la moindre pensée, mais aussi réponse cohérente.

À bien y réfléchir, ce que personne ne lui demandait, la stratégie était foncièrement contre-productive, puisqu'il était impossible d'obtenir des aveux de la part de quelqu'un dans un tel état de confusion, mais il craignait que formuler cette remarque à voix haute lui vaudrait une réponse cinglante, du style "mais de toute façon, vous n'y connaissez rien, abruti", soit ce genre de réponse donnée par les types qui avaient pensé la méthode mais pas son degré d'efficacité, et encore moins sa logique. Le fils de Hong Dae Ju était celui qui lui avait cassé une côte (ou deux), mais son visage avait surtout fait les frais des autres soldats, dont un qui portait une chevalière, et ces trucs-là faisaient toujours un mal de chien quand vous vous les preniez sur la tronche.

Dans la salle de réunion, où étaient déjà installé Hong Dae Ju avec plusieurs autres de ses associés, probablement ceux que Woon appelait les "lieutenants", et qui avaient les plus hautes fonctions dans la hiérarchie mafieuse, on l'avait posé sur un fauteuil à l'air beaucoup plus décent que cette chaise abominable de la cellule, et il n'avait commencé à reprendre ses esprits que quand le visage de Woon était apparu devant le sien, avec ses joues creuses, sa bouche sévère aux lèvres pleines, ses beaux yeux noirs comme des nuages d'orage, toujours un peu tristes, et ses cheveux d'ébène, de la même couleur que les lignes de ses peintures, qui bouclaient élégamment à leurs extrémités. Mon roi des nuages, avait pensé Dong Soo avec cette même dévotion qu'il lui avait inspiré des années plus tôt, et qui n'était jamais partie, mon roi des ombres.

Il avait vu Woon, avait compris ce qui était en train de se passer à l'expression soigneusement maîtrisée de celui-ci et au feu couvé dans l'abysse de ses yeux, et lui avait souri, espérant pouvoir lui exprimer son embarras à l'idée de lui avoir causé des ennuis.

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Woon et ses lieutenants se montrèrent à l'heure prévue. Hong Dae Ju y était descendu avec beaucoup trop d'hommes pour le faire paraître véritablement confiant sur le dénouement de la rencontre, et il avait fait amener Dong Soo, qui gisait donc par terre, assis en tailleur, les mains menottés dans son dos (il commençait à avoir sérieusement mal aux épaules), le visage gonflant à la vitesse d'un train supersonique.

La Genesis de Woon, que Dong Soo savait reconnaître désormais pour l'avoir vue sur un millier de caméras de sécurité, s'avança lentement dans le parking, avec une prudence délibérée, mais aussi une tranquillité un peu déconcertante, et vaguement offensante pour Hong Dae Ju, qu'elle faisait passer pour sans danger et pour quelqu'un ayant si peu d'importance qu'on ne pressait pas pour venir le rencontrer. Le véhicule vint s'arrêter juste devant le petit rassemblement du vice-ministre à la Défense, et un premier homme en sortit rapidement, pour venir ouvrir la portière des sièges arrière.

Souplement, Woon quitta l'intérieur de la voiture et se dirigea d'un pas flegmatique, encore plus irrespectueux, jusqu'à la hauteur de son adversaire. Il était vêtu visiblement selon son humeur, tout en noir, de son long manteau à ses brogues qui, par le truchement d'un pantalon bien coupé, laissaient voir ses chevilles laiteuses. Son pull à col roulé, moulant, allongeait son cou gracile, le transformait en un cygne sombre, menaçant, d'une élégance léthale.

Dong Soo se fit la réflexion qu'il paraissait plus maigre encore que lors de la dernière fois où ils s'étaient vu réellement, et non par écran ou téléphone interposés, lorsque Woon avait voulu démanteler Heuksa Chorong avant de se rendre compte par la suite qu'elle était beaucoup trop enracinée dans le sol sud-coréen, et que la meilleure solution pour tous était qu'il en conserve la tête.

Il était alors passé voir Dong Soo, chez lui, un soir, sans être accompagné par ses hommes, pour le prévenir de sa décision ("je ne peux pas revenir, Dong Soo-yah, je te demande pardon"). Depuis, Dong Soo mettait de côté chacune des paies qu'il recevait pour ses services de hackers, et se répétait la scène à chaque versement sur son compte, revoyait les yeux de Woon, vulnérables et puissants tout à la fois, qui régnaient sur lui, pour lesquels il savait qu'il aurait pu faire n'importe quoi, y compris préparer un compte en banque secret en vue de leur permettre de quitter le pays et de vivre très, très loin, sans personne autour pour leur poser problème, mais y compris aussi faire brûler la ville, le pays, le monde, pour peu que Woon le lui ait demandé (mon roi).

Non, ce n'était pas excessif, se souvint-il avoir un jour affirmé à quelqu'un, dont il ne pouvait se rappeler ni le nom, ni le visage. C'était simplement les bases d'une amitié très intense.

Woon, d'après ce que son œil non tuméfié et valide lui indiquait, avait respecté les consignes d'Hong Dae Ju, ce que Dong Soo trouva être tout à la fois un bon signe et un mauvais signe. Un bon, parce qu'une telle soumission pouvait impliquer que Woon avait préparé autre chose, et si oui, qu'ils ne risquaient rien l'un comme l'autre. Il l'avait déjà vu s'extirper d'entrevues particulièrement délicates, mais le fait était que celle-ci promettait un degré de complexité encore jamais véritablement affronté par Heuksa Chorong.

En général, c'était Ji-Seon qui se faisait enlever ou menacer, comme elle l'avait été à trois ou quatre reprises, il avait perdu le compte à mesure des tentatives, du temps où elle avait encore ce tatouage sur le dos. Dong Soo avait toujours été protégé par l'ignorance des ennemis de Woon, aussi bien vis-à-vis de la nature de leur relation que de ses activités illégales. Pour les autres mafias, il avait avant tout un agent du NIS comme un autre, avec cela qu'il était l'un des plus proches de la famille présidentielle. L'obéissance de Woon était également un mauvais signe en ce sens qu'elle pouvait traduire un certain désespoir, lié à une manque de solution alternative et de possible riposte.

Inutile de dire que Dong Soo était moins enthousiaste face à cette dernière perspective, et en regardant le chef d'Heuksa Chorong approcher, mains dans les poches de son manteau, l'air sombre, la bouche tordue en un sourire de façade, il se prit à chercher des éléments, des marques, qui auraient pu témoigner d'un piège de la part de Woon ou d'une défense éventuelle.

Deux hommes accompagnaient Woon, conformément à la demande d'Hong Dae Ju, et Dong Soo les identifia rapidement pour les avoir déjà croisé. Il avait rencontré le premier à de nombreuses reprises dans le cadre des confrontations entre le NIS et Heuksa Chorong, et plus particulièrement depuis que Woon tenait les rênes de la direction.

Quand au second, Jang Tae San, il s'en souvenait pour le rôle qu'il avait joué dans la tentative d'assassinat de Cho-Rip, mais aussi pour l'avoir presque affronté lors d'une couverture dans une gargote de Séoul, dont le sous-sol était réservé à des combats clandestins ponctués de paris illégaux et truqués, et où Woon, venu un soir avec Hong Dae Ju qui possédait des intérêts financiers dans l'affaire, avait exigé de son lieutenant, alors encore non officiel, qu'il s'inscrive pour se faire une idée du fonctionnement de l'établissement, et de ce que le vice-ministre de la Défense pouvait bien y trouver comme bénéfices.

L'homme, présenté comme un chasseur de prime, avait néanmoins semblé à peu près respectable à Dong Soo, dans la mesure où un tel qualificatif pouvait être utilisé pour décrire les individus qui composaient le monde de la pègre, et s'il n'y avait pas eu l'intervention d'un yakuza qu'Hong Dae Ju recevait alors pour gagner l'amitié de la mafia japonaise, il était presque certain que son combat avec Jang Tae San se serait terminé d'une meilleure façon que l'autre, où il avait récolté une blessure à l'épaule qui avait mis plusieurs semaines à guérir.

- Hong Dae Ju voulait l'utiliser pour me faire chanter, lui avait avoué Woon quand ils s'étaient eu au téléphone, plus d'un an après le coup d'état avorté de l'autre dirigeant mafieux. Il savait que ma loyauté ne lui était pas acquise, donc il s'est arrangé pour la forcer.

- Comme avec Ji-Seon ?

Il avait attendu au moment suspendu au bout du fil, écoutant la respiration de Woon rebondir contre le combiné, hésiter l'espace d'un instant.

- Oui, avait-il finalement répondu lentement, et sa voix avait vacillé (comme à la rave-party). Oui, comme avec Ji-Seon.

Depuis que le tatouage de son dos s'était dissous dans une marée d'acide, lui infligeant des douleurs atroces qui l'avaient plongé dans l'inconscience pendant une journée complète, que Dong Soo avait passé près de son lit d'hôpital, Ji Seon avait fermement rejeté son passif politique, étroitement lié à celui du fils du président Yeoning, et monté sa propre affaire en collaboration avec Jin-Ju.

Elles dirigeaient à présent un petit empire dans la décoration intérieure, qui en dix ans s'était affirmé comme la nouvelle tendance pour toutes les catégories de classes sociales, vantant les mérites de l'artisanat local, et venaient tout juste d'ouvrir une succursale en Chine, où leur succès était éblouissant. On a acheté un appartement avec une baie vitrée tellement grande qu'on a l'impression d'habiter dans le ciel, lui avait raconté Jin-Ju la dernière fois qu'il était allé manger avec elle, en faisant défiler des photos de leur nouveau logis à elle et Ji-Seon avec un air d'immense fierté.

Dong Soo lui avait dit de faire gaffe à ne jamais tourner le dos à la fenêtre, sous prétexte que c'était la règle au poker. Jin-Ju, qui avait déjà entendu la blague un demi-millier de fois, avait levé les yeux au ciel, faussement exaspérée. Elle avait été plutôt du genre garçon manqué quand elle était plus jeune, mais si les pantalons conservaient sa préférence, elle portait désormais des tailleurs richement coupés et d'un chic incomparable sous des manteaux Chesterfield, et avait les doigts pleins de bagues étincelantes.

Woon et ses lieutenants s'arrêtèrent juste devant Hong Dae Ju et ses sbires, et les yeux de Woon se posèrent brièvement sur Dong Soo, évaluant rapidement son état, la nature de ses blessures et son degré de conscience. Dong Soo le savait, parce que Woon procédait toujours ainsi, qu'il l'avait déjà vu faire au NIS, quand il était encore agent en apprentissage, et même avant, à l'orphelinat, jaugeant les situations d'un air posé, promptement, et calculant ensuite la meilleure stratégie à adopter.

Dans le contexte où ils se trouvaient, les choix étaient relativement limités et surtout risqués, mais Dong Soo avait suffisamment vécu et interagi avec Woon pour pouvoir deviner certains choix et certaines réflexions, et quand il leva les yeux vers lui, croisant son regard, il y trouva quelque chose qui le rassura, sans pouvoir exactement expliquer en quoi, mais qui traduisait une maitrise inattendue de la situation ainsi que des suggestions que Dong Soo avait appris à déchiffrer dès ses premiers jours passés avec Woon, alors qu'ils avaient douze ans.

Hong Dae Ju s'avança à la rencontre du titré seigneur du ciel d'Heuksa Chorong, ses propres mains négligemment plantées dans les poches de son pantalon de costume, ses gros bras juste derrière lui, en rang d'oignons, portant flingues et couteaux dans leur doublure de veste, puis gratifia Woon d'une révérence trop basse pour ne pas être moqueuse.

- Parfaitement à l'heure, observa t-il avec appréciation.

- Vous savez que je tiens mes engagements, répliqua Woon sèchement.

- Pour ce qui est des horaires, certes, lui accorda le vice-ministre de la Défense avec un sourire douloureusement figé. Pour le reste, je m'en tiens à mes conclusions.

Woon ne dit rien, mais eut un rictus presque aussi glacial que celui de son adversaire. Celui-ci, se rejetant soudainement en arrière, reprit la parole après un court instant de silence lourd et inquiétant.

- J'imagine que vous voudriez voir l'état de notre monnaie d'échange ?

Dong Soo trouva le surnom quelque peu déplacé, et franchement blessant, mais s'abstint de tout commentaire qui aurait pu sans doute ruiner toute la mise en place d'un éventuel stratagème de sauvetage. Woon tiqua, lui aussi.

- C'est ce qu'il est, maintenant ?

- Comme tous les otages, lui fit remarquer aimablement Hong Dae Ju. Quoi ? Vous pensiez que j'allais vous faire venir ici juste vous tirer une balle dans la tête et qu'on en parle plus ?

Woon pencha la tête sur le côté, avec une expression de confusion admirablement feinte (pour qui ne le connaissait pas bien) sur le visage.

- Je dois avouer que j'y ai pensé.

- Mes excuses pour cette déception, roucoula l'autre, son sourire s'élargissant et sa courtoisie augmentant comme la conversation tanguait en son avantage. Mais en définitive, sachez que non, mon projet n'a jamais été de vous assassiner lâchement dans un parking. Nous sommes associés, après tout. Presque amis, si j'ose dire. Quel ami oserait comploter la mort d'un autre ?

La pique était évidente, vulgaire, manquant de subtilité et d'élégance. Dong Soo se doutait qu'Hong Dae Ju avait la rancune tenace contre Woon depuis la tentative de meurtre de ce dernier, mais il n'avait pas envisagé de la voir revenir sur le devant de la scène aussi tôt dans la conversation, étant donné les longueurs que tendaient à prendre généralement le moindre échange avec le vice-ministre de la Défense, aussi bien dans les affaires publiques que souterraines.

Il avait agi ainsi au cours de son procès suite au coup d'état manqué, détournant tant et si bien l'attention de lui-même et l'attirant sur la culpabilité de ses hommes de main, qu'il avait envoyé à l'abattoir sans battre un cil, qu'il avait réussi à s'arracher aux griffes de la Justice, et à passer presque pour la victime d'un complot, par une savante manipulation des discours et des idées.

Les deux hommes de Woon l'entouraient, à quelques pas, et semblaient prêts à agir au moindre signe de leur chef. Leurs regards se tournèrent presque nerveusement vers lui suite à la remarque d'Hong Dae Ju, craignant sans doute ce que la piqûre de rappel pouvait déclencher.

Mais Woon eut un sourire doux et complaisant, et hocha la tête comme un homme qui aurait perdu la partie et acceptait de reconnaître la supériorité de son adversaire.

- Vous avez raison, dit-il plaisamment. Je serais intéressé pour voir la monnaie d'échange.

Hong Dae Ju s'écarta de bonne grâce, libérant la vue sur Dong Soo, son visage éclaté, et sa chemise bonne à jeter.

- Salut, chéri, se sentit-il presque obligé de dire quand Woon le regarda de haut en bas, et particulièrement ses mains menottées.

- Tu vas bien ? Lui demanda t-il, sa voix ne trahissant pas une once d'émotion.

Mais ses yeux se fixèrent sur Hong Dae Ju, à la manière d'une torpille lancée à pleine vitesse sur un sous-marin ennemi, et Dong Soo se sentit presque désolé pour l'homme.

- Oh, impeccable, lâcha t-il d'un ton ironique. Comme tu vois, je me suis fait des tas de copains

- J'espère que vous comprendrez les nécessités auxquelles mes hommes ont été obligés de recourir pour régler cette histoire, intervint Hong Dae Ju. Votre petit ami a beaucoup de répondant, mais seulement pour les choses inutiles, c'était un peu frustrant, à la longue.

- Ce n'est pas mon petit ami, objecta Woon.

- Il vient de vous appeler "chéri".

- Il appelle son ordinateur de la même façon, répliqua simplement Woon en haussant les épaules. Ça ne veut pas dire qu'il sort avec.

L'expression d'Hong Dae Ju était digne des plus grandes comédies nationales.

- Intéressant, finit-il par dire, à défaut sans doute de trouver autre chose de plus éloquent.

Il se replaça ensuite devant Dong Soo, signant la fin de l'examen, et le début réel de la négociation qu'il prévoyait avec l'organisation mafieuse dont il s'était attaché le concours plus d'une décennie auparavant, et qui l'avait trahi lors du mouvement politique le plus ambitieux et risqué de sa carrière. Dong Soo s'était demandé, en y repensant durant son interrogatoire, si Hong Dae Ju n'avait pas jubilé en le découvrant parce qu'il voyait enfin une possibilité de traîner Heuksa Chorong et son chef insoumis dans la boue, une bonne fois pour toute.

L'homme avait toujours plus ou moins su que Woon demeurait attaché à Dong Soo, davantage qu'au NIS, de part leur adolescence commune et leur proximité d'antan, mais il était probable que les propos de Woon l'aient d'abord porté à croire que toute son attention devait se concentrer avant tout sur Ji-Seon, dont Woon avait exigé la protection à de nombreuses reprises ("je n'aurais jamais du, je l'ai juste mise en danger", avait-il reconnu au téléphone alors que Dong Soo s'efforçait de lui démontrer le contraire) et qui paraissait être la clé d'un chantage efficace permettant de garder Heuksa Chorong sous son contrôle du temps où Woon était encore lieutenant, ou "seigneur des hommes", mais également où Chun, le leader officiel, avait disparu dans la nature, laissant la direction à son héritier.

Par la suite néanmoins, quand Woon avait pris la tête de l'organisation après la mort de son précédent dirigeant, l'intérêt d'Hong Dae Ju pour sa relation avec Dong Soo s'était accru, et il avait semblé comprendre qu'il avait mal joué son coup avec Ji-Seon, et qu'il y avait peut-être davantage à gagner en se servant de Dong Soo, qui était par ailleurs en travers de son chemin vers le pouvoir pour ainsi dire depuis sa naissance.

- Bien, commença t-il. Je vous propose que nous entrions dans le vif du sujet, si ça ne vous dérange pas ?

Woon fit signe que non, mais il était visiblement agacé.

- Avant toute chose, je dois vous prévenir que le moindre signe récalcitrant de votre part vaudra à votre...ami, une petite correction pour vous inciter à adopter une attitude plus souple envers les termes de notre marché.

- Oh, sérieusement ? Protesta Dong Soo sans réfléchir.

Et immédiatement, il récolta un coup de poing qui le sonna pendant quelques secondes et lui fit penser à une autre situation, ayant eu lieu onze ans auparavant, au cours de laquelle In Dae Un, un des chefs d'Heuksa Chorong alors sur le déclin, avait enlevé Jin-Ju et son père adoptif, Hwang Jin-Gi, et les avait battu sauvagement avant de les utiliser comme appât pour tenter de tuer Dong Soo, qu'il avait pris pour cible après que ce dernier lui ait paralysé en partie son seul bras valide, le rendant inapte à tenir une arme et à exercer ses anciennes fonctions comme il le souhaitait, durant une attaque dirigée contre Ji-Seon.

- Voilà, comme ça, s'amusa Hong Dae Ju. Un petit aperçu en avant première. Rassurez-vous, il a pris l'habitude.

- Venez-en aux faits, l'exhorta sèchement Woon, et Dong Soo devina l'inquiétude sur les traits de son visage, dans le pincement de ses lèvres, le mouvement nerveux de ses doigts dans ses poches de manteau.

Hong Dae Ju leva les mains devant lui, en signe d'apaisement.

- Bien volontiers, dit-il. Je veux la soumission complète d'Heuksa Chorong, à partir d'aujourd'hui et pour le restant de mes jours, à la fois en tant que partenaire mais aussi subordonné. J'ai suffisamment vu de quoi vous étiez capable lors du coup d'état de 2009, et je pense que vous n'êtes pas sans ignorer que je ne vous fais confiance. Je veux avoir le contrôle total sur vos activités, sur vos mouvements, sur votre budget. J'exige également que vous me remettiez la présidence de la Sky Corporation. C'est une compensation qui me paraît amplement naturelle, après deux trahisons de votre part dont une tentative d'assassinat, vous ne trouvez pas ?

Woon garda le silence. Hong Dae Ju en conclut qu'il pouvait continuer sans craindre de protestations.

- Je veux aussi la liste de votre personnel, public comme mafieux, et avoir tout pouvoir sur les embauches et les licenciements. Vous me devrez une obéissance absolue, et vous ne pourrez pas refuser les ordres que je vous donnerais. Je m'attends aussi à ce que vous changiez d'attitude et de ton en ma présence, et que vous adoptiez un comportement plus adapté à votre inexpérience, à votre place et votre jeunesse. À la moindre opposition, au moindre mot de travers, je diffuserais le message aux médias et aux autorités, et Heuksa Chorong, ainsi que votre ami, seront condamnés, et le monde se lancera à vos trousses, vous empêchant définitivement de pouvoir vivre en paix un jour. Me suis-je bien fait comprendre ?

- Parfaitement, articula Woon sans rien laisser paraître de l'absolue calamité que représentait un tel marché pour son organisation.

Le fils d'Hong Dae Ju avait l'air d'un gosse qui découvre des cadeaux au pied du sapin le jour de Noël. Dong Soo, en dépit de son aversion pour la famille, dut admettre qu'ils avaient joué remarquablement jusqu'ici, et qu'à priori, Woon et lui étaient complétement coincés, si ce n'était pour la lueur qu'il avait aperçu dans les yeux du premier quelques instants auparavant, et qui signalait une autre option, une autre possibilité à l'ultimatum que lui présentait le vice-ministre de la Défense.

- Magnifique, déclara ce dernier. Je suis ravi que nous puissions enfin nous entendre. Pour être tout à fait honnête, et afin d'être sûr que tout soit bien clair entre nous, j'ai pris la liberté de prévoir quelques contrats, qui se trouvent dans mon bureau, au dernier étage. J'aimerais vous les soumettre, si vous le voulez bien. Afin de sceller notre accord en bonne et due forme.

On le voit venir, avec ses gros sabots, pensa Dong Soo. Une fois les contrats signés, il était évident qu'Hong Dae Ju aurait la direction presque totale d'Heuksa Chorong, et que le seigneur du ciel ne serait alors plus qu'un obstacle sur sa route, qu'il lui faudrait éliminer au plus vite pour conserver son autorité et son pouvoir nouvellement acquis.

Il avait indiqué qu'il ne comptait pas abattre Woon directement, mais prévoyait cependant bien de le faire, et il fallait être le dernier des abrutis pour ne pas comprendre que la chose aurait lieu dans son bureau, après la signature, en guise de parallèle ironique à la tentative d'assassinat de Woon.

Il paraissait impossible à Dong Soo que Woon ne se fût pas douté au moins partiellement des plans d'Hong Dae Ju, mais il le vit cependant acquiescer docilement à la proposition de celui-ci. À quoi tu penses ? songea t-il alors, presque avec désespoir. Qu'est-ce que tu prépares, mon amour ? Dis-moi que tu prépares quelque chose. Hong Dae Ju ne cacha pas sa joie à cette résignation totale du chef d'Heuksa Chorong.

- Bien ! Lança t-il d'un ton triomphant. Dans ce cas, allons ensembles dans mon bureau. Vos hommes ne peuvent pas vous accompagner, en revanche. Vous devinez pourquoi. Mesures de précaution.

- Bien sûr.

- Je vais simplement vous demander avant de monter, les prévint ensuite Hong Dae Ju, de vous plier au protocole de sécurité. Ce n'est pas grand-chose. Mes hommes vont juste vous fouiller pour s'assurer que vous ne portez rien de dangereux sur vous. Je suis certain que vous comprenez. Voulez-vous bien lever les mains, je vous prie ?

Woon hocha la tête en guise de réponse, et fit signe à ses hommes d'obéir, levant en l'air ses mains fines aux longs doigts de pianiste. Les manches de son manteau et de son pull descendirent sur son poignet, et Dong Soo vit se refléter à la lumière des néons du parking, le tatouage que Woon portait au poignet, celui avec la mer couleur de lait, le nuage au dessus, et le soleil qui se couchait à l'est, et qu'il avait du se faire après avoir rejoint Heuksa Chorong en 2009, après le coup d'état.

Il lui avait raconté que l'organisation n'était pas très portée sur les symboles physiques ou les tatouages à l'inverse des yakuzas, ce qui était probablement du à son appartenance chinoise, et qu'à l'exception du tatouage officiel au dos de sa clavicule gauche, qui lui avait été fait quand il avait douze ans, et qui était simplement le nom d'Heuksa Chorong, aucun autre n'était imposé, et les membres étaient libres de leurs choix en la matière.

Il avait dissimulé le sien, qui n'était pas si grand, pendant des années, le recouvrant de pansements de taille moyenne en jurant qu'il s'était blessé à cet endroit étant plus jeune, mais également en évitant autant que possible de se découvrir, ce que personne n'avait trouvé choquant étant donné son tempérament réservé. Dong Soo avait vu une fois le tatouage quand ils vivaient ensembles, et ne lui avait pas posé de question, parce qu'il ne savait pas à l'époque, et qu'il avait pensé que ce n'était pas ses affaires. Mais le voir était loin d'avoir éveillé le même trouble que celui incrusté dans le poignet de Woon.

- Je me suis fait tatouer quelque chose, lui avait-il trois jours après le coup d'état. Sur le poignet. Une mer blanche, avec un nuage flottant au dessus, et un soleil se couchant à l'est.

Et moi, j'ai appelé mon réseau secret les Néphélées en hommage aux nymphes des nuages, pour toi, avait faillit lui répondre Dong Soo. La peau du poignet était la plus fine, la plus sensible, la plus fragile. Le poignet gauche était celui de la main du mariage. Les hommes d'Hong Dae Ju s'approchèrent, toujours armés. Woon croisa son regard. Dong Soo comprit en une fraction de seconde.


« Before I love you

I'm gonna leave you

Before I'm someone you leave behind

I break your heart so you don't break mine

Before I love you

I'm gonna leave you

Even if I'm not here to stay

I still want your heart, your heart for takeaway»

(The Chainsmokers, « Takeaway »)


Les yeux de Woon disaient deux choses, que Dong Soo parvint à isoler durant le très court délai qu'il fallut aux hommes de main d'Hong Dae Ju pour les rejoindre et débuter la fouille. La première était "tiens-toi prêt". Il l'avait déjà vu des centaines de fois depuis qu'ils se connaissaient, et savait parfaitement à quoi s'en tenir : en d'autres termes, cela signifiait généralement que Woon allait tenter quelque chose de dangereux, à propos duquel il n'était pas complétement sûr, et dont il ne pouvait pas exactement déterminer le pourcentage de réussite.

La dernière fois que Dong Soo avait vu ce regard, Woon et lui repoussaient conjointement les soldats du vice-ministre de la Défense, à l'intérieur même de l'enceinte de la Maison Bleue, troublant le calme et l'harmonie des hanoks ancestraux érigés entre les montagnes Bukhansan, Namsan et Naksan, et la parfaite régularité du gazon présidentiel par des coups de feu et des éclaboussures de sang. Jusqu'à lors, Dong Soo n'avait mis les pieds dans la résidence du président que pour rencontrer ce dernier et son petit-fils, Lee San, lors d'entrevues privées ou avec d'autres agents du NIS. Il n'y avait eu que deux exceptions.

La première avait été la mission Yungneung. On les avait fait venir tous les trois, lui, Woon et Cho-Rip, qui avait déjà été repéré dans le cadre de son parcours par le fils du président, pour les informer du déroulement de la mission et choisir parmi eux un leurre au cas où une attaque devait advenir. Ils étaient alors parmi les futurs agents les plus prometteurs, et Cho-Rip avait exprimé un soutien si bien argumenté et documenté envers l'entreprise de Jangheon que celui-ci avait demandé expressément à ce qu'il soit inclus dans l'affaire.

Deux voitures devaient ainsi quitter la Maison Bleue : la première avait été prévue pour transporter l'appât et concentrer l'attention des opposants à Jangheon, tandis la seconde était celle avec laquelle le véritable fils du président serait emmené vers un autre aéroport que celui traditionnellement favorisé dans le cadre des déplacements du gouvernement.

Au départ, Dong Soo s'était proposé comme leurre, ce qui avait par ailleurs provoqué une vive dispute entre lui et Woon, dont il n'avait compris la véritable raison qu'après l'assassinat de Jangheon (tu pourrais te faire tuer, avait protesté Woon d'un ton sec, culpabilisant, ce à quoi Dong Soo avait répliqué que c'était son devoir, et ils ne s'étaient plus parlé pendant trois heures après ça, ruminant chacun de leur côté comme ils étaient habitués à le faire).

C'était finalement à Cho-Rip qu'avait échu le rôle, ce dernier ayant négocié discrètement avec les conseillers du fils du président en vue de préserver son camarade. En l'apprenant, alors qu'il était déjà trop tard, Dong Soo, furieux, avait tapé un scandale dans un des couloirs de la Maison Bleue. Woon n'avait rien dit. Cho-Rip pourrait très bien s'en charger, avait-il affirmé quelques heures auparavant, choquant Dong Soo par son égoïsme et son calcul froid du prétendu niveau d'importance de leurs trois existences, alors que ce dernier avait appliqué préalablement le même argument pour faire accepter sa candidature.

Peut-être était-ce pour cette raison que Dong Soo lui en avait tant voulu lors des premiers mois après sa trahison. Parce que Woon savait, et qu'il avait essayé de le protéger lui uniquement, tout en envoyant Cho-Rip à l'abattoir sans trop de remords. Peut-être était-ce aussi pour ça que Dong Soo avait tant voulu qu'il revienne auprès de lui, extirpant du fond de cette protection les sous-entendus, les non-dits, la flatterie, le bonheur de l'importance et de l'amour que Woon lui portait à lui, et à personne d'autre.

La deuxième chose qu'il lut dans les yeux de Woon était d'une douceur familière, violente, impitoyable. Elle disait "sois prudent", l'en suppliait presque. Il l'avait déjà vu aussi, un jour où, quand ils avaient vingt ans, alors envoyés en formation sous la direction d'un vieil agent du NIS à la retraite, ou plutôt licencié pour manque de respect, Dong Soo avait sauté d'une falaise directement dans un pan de rivière en vue d'aller transmettre un message d'urgence depuis un petit poste radio isolé dans les montagnes, et très difficile d'accès ("c'est un raccourci, Woon-ah, je t'assure !" s'était-il défendu une fois trempé et hilare, regardant le visage de Woon au dessus de lui).

Des années plus tard, dans le parking de la tour Yanoi, le regard de Woon se dirigea vivement sur l'un des énormes piliers sphériques qui soutenait le plafond du parking, le plus proche en l'occurrence de Dong Soo, indiquant un abri possible, une opportunité à saisir au bon moment. La tension qui régnait déjà depuis le début de la rencontre entre les deux chefs mafieux, avait désormais pris des airs de sable-mouvants, de chemin boueux et impraticable, où aucun individu sensé n'aurait pris la peine de s'engager.

Dong Soo, attendant, se crispait de seconde en seconde, le corps en proie à la poussée d'adrénaline qui caractérisait chaque situation risquée, chaque mouvement périlleux. Sa probable côte cassé lui faisait mal, son cerveau subissait encore les effets nébuleux de la drogue, et il avait du mal à respirer suite aux bons soins des armoires à glace d'Hong Dae Ju, mais il s'efforça de rassembler ses esprits, et regarda attentivement comme l'un des hommes, arrêté en face de Woon, tendaient les mains et se mettait à palper les manches de celui-ci, le canon de son arme pointé sur la tempe de Woon, ses deux camarades faisant de même avec ses lieutenants. La fouille était toujours l'erreur classique, l'occasion parfaite. Dong Soo arrêta de respirer.

Les yeux de Woon, de sur lui, se vrillèrent soudainement sur l'homme qui le fouillait.

(maintenant)

Woon se baissa tout à coup, comme un cobra avant de mordre, échappant à la prise de son adversaire, levant le bras et percutant le cou de celui-ci. Dong Soo entendit partir le coup de feu, et tout en gratifiant l'un de ses cerbères d'un croc-en-jambe, effroyablement simple mais toujours redoutablement efficace malgré l'ancienneté de la technique quand on savait en faire bon usage, qui raviva en prime la douleur dans ses côtes, puis profitant du chaos général et de l'attention de tous les hommes d'Hong Dae Ju braquée sur Woon et ses lieutenants, se poussa, ou glissa le plus vite possible en direction du pilier que lui avait suggéré un instant plus tôt le chef d'Heuksa Chorong.

Les mains liées, son sens de l'équilibre était défectueux, en plus de sa vision suite aux coups de poing qu'il avait reçu, et des balles l'effleurèrent durant sa courte fuite, mais aucune ne le toucha sérieusement, et il se retrouva bientôt le dos contre la surface froide, d'un bleu criard, du pilier, son épaisseur le protégeant momentanément des attaques adverses. Il n'entendait que les coups de feu, les balles allant se ficher dans les murs, dans le sol.

Avant de disparaître derrière son abri, il avait eu le temps de voir Woon qui avait réussi à s'emparer de l'arme de son adversaire, et la paralysie de ce dernier, causé par l'aiguille que Woon avait planté dans sa nuque. Il devait en avoir une entre les doigts, c'est pour ça qu'il ne les a pas écarté en levant les mains, songea bêtement Dong Soo en se remémorant la scène, et en admirant la ruse. Woon avait toujours eu une tendresse particulière pour les aiguilles, et pour les merveilles qu'elles pouvaient accomplir dès lors qu'on les plaçait correctement. Plus tard, Dong Soo les avait étudié aussi, sous l'égide d'un ancien agent du NIS, Kim Gwang Taek, pour parfaire sa formation. Mon roi des nuage et ses éclairs de métal, pensa t-il affectueusement, en priant le ciel pour demeurer tranquille derrière son pilier.

Il regarda brièvement où en étaient les choses. Le type qui avait voulu fouiller Woon était mort, sans doute criblé par les balles de ses collègues lors de leur riposte immédiate pour avoir servi de bouclier au chef d'Heuksa Chorong. Ceux qui avaient tenté de s'occuper des deux lieutenants gisaient également au sol, sans leurs armes.

Les hommes d'Hong Dae Ju avaient déjà subi des pertes, et ceux restant s'étaient éparpillés dans le parking, leurs flingues brandis devant eux, tirant à vue, tandis que le vice-ministre de la Défense avait lui aussi trouvé refuge derrière un poteau. L'anarchie était formidable, le dérèglement absolu. Dong Soo avait déjà vécu des situations du même genre, mais jamais d'affrontement réel entre deux mafieux, et encore moins d'aussi près.

- Vous avez fait une erreur, seigneur du ciel ! Entendit-il crier Hong Dae Ju. Une grave erreur !

Un sifflement de balle compta pour réplique cinglante. Dong Soo chercha Woon, ne le vit pas, se força à ne pas l'imaginer, étendu par terre, son beau visage perçé d'un trou sanglant, sentit un frisson d'angoisse aveugle le parcourir. Il repéra en revanche l'un de ses lieutenants, Jang Tae San, mais celui-ci était trop occupé à se cacher derrière une voiture pour lui accorder son intérêt.

Il ne trouva pas le deuxième, mais ne s'inquiéta que modérément de son sort. Il savait, pour en avoir eu la confirmation par Woon, que les hommes et les femmes de son organisation suivaient un entraînement rude, militaire, sévère et exigeant, mais qui avait prouvé plus d'une fois son excellence au cours d'autres confrontations avec des mafias adverses ou encore les forces de l'ordre sud-coréenne.

Son petit havre de paix derrière le pilier du parking n'étant pas destiné à durer, il se trouva soudainement nez-à-nez avec un des sbires d'Hong Dae Ju, ou plus exactement avec le canon de son très joli Desert Eagle, dont Dong Soo se souvint qu'il n'était pas moins que le plus puissant pistolet du marché, et que sa détonation promettait de lui sauter la cervelle de manière tout à fait remarquable (merde).

Il s'immobilisa, cherchant une issue (Woon), ses réflexions s'enchaînant à toute vitesse et en vain quand il comprit qu'à moins d'un miracle, il était strictement impossible de s'en sortir vivant ou totalement indemne, mais surtout vivant. Un instant, la moindre de ses pensées se précipita vers Woon, s'y accrocha, et il n'y eut aucun défilement de tous ses souvenirs d'enfance, aucun long couloir avec toutes ses expériences de vie pour venir lui apporter du réconfort, mais juste Woon, et ses yeux noirs, et l'image que Dong Soo avait toujours conservé de lui depuis qu'elle s'était imposée à lui, qui s'était encastré dans ses nerfs et ses os le soir de la rave-party de leur dix-huit ans, de la (barre de pole dance), de son sourire à ce moment-là, du pouvoir qu'il avait dégagé (ravage-moi), de son corps sur son lit, cambré, royal.

Le canon de l'arme était un trou noir, sans fond, sans âme, impératif, et Dong Soo regarda à l'intérieur en comptant (un deux trois), tandis que le doigt du type pressait un peu plus la détente, il ne le vit pas très bien pour être totalement honnête, mais en arrivant à cinq, un autre coup de feu retentit, et Dong Soo constata qu'il n'avait pas été dirigé sur lui, mais vers l'homme qui le menaçait.

Celui-ci, l'arme toujours en main, l'index crispé sur la détente, mais heureusement pas assez pour déclencher le mécanisme de détonation, s'effondra sur le sol, les yeux toujours grand ouvert, et la trace nette et sanguinolente d'une balle sur le côté de la tête. Dong Soo tourna la tête, suivant la direction d'où était venue la providence. Elle se pointa devant lui sous les traits d'un homme impeccablement vêtu, en costume et cravate, les mains serrées autour de ce qu'il reconnut comme un bon vieux Beretta 92, et suivi de plusieurs autres compagnons et compagnes lourdement armés eux aussi.

- Joli tir, fut tout ce que trouva à dire Dong Soo, également parce que c'était vrai.

Il ne connaissait pas l'identité du type qui venait de lui sauver la vie, mais jugea prudent de le classer dans la catégorie des "hommes de main de Woon", autrement le résultat de son tir aurait sans doute été très différent. L'autre haussa simplement les épaules, sans lui jeter un coup d'œil, trop absorbé par sa surveillance des environs et les tirs qui pleuvaient tout autour.

Une femme, aux longs cheveux noirs soigneusement attachés en queue de cheval, s'agenouilla près de lui et lui ordonna de se tourner, pour qu'elle puisse le débarrasser de ces menottes.

- Et Woon ? Demanda t-il, exprimant ses inquiétudes de début de combat.

- En pleine forme, lui répondit la femme, avant de lui tendre un Glock dont la lourdeur merveilleuse signalait qu'il était chargé. Il vient de nous dire de veiller sur vous. Il ne devrait pas tarder à nous rejoindre.

- Il a besoin d'aide ?

Elle le dévisagea comme si il avait insulté toute sa famille et celle de Woon, au passage.

- Pas du tout, affirma t-elle ensuite. De toute façon, le patron nous a dit que vous deviez rester à l'abri, pas jouer les superman.

- Et si je refuse ?

- Eh bien, mon flingue est chargé, lui signala t-elle du tac au tac, avec un sourire en coin qui lui rappela celui de Woon, parfois. Et les balles dans le genou, à ce qu'on m'a dit, ça fait très mal.

- Ça va, j'ai compris.

Ils restèrent donc ensembles, Dong Soo entouré de cinq gardes du corps portant tous le tatouage d'Heuksa Chorong, tirant sur les hommes d'Hong Dae Ju, et qui s'évertuaient à ne pas le laisser prendre le moindre risque. Ça, c'est parce que Woon pense que tu es en sucre, intervint la voix du placard au fond de lui, avec son timbre rocailleux et moqueur. La voix du placard était une vieille copine. Woon avait la même.

Et elle avait un sens de l'humour monumentalement catastrophique.

Les échanges de tirs se prolongèrent pendant cinq bonnes minutes, durant lesquelles d'autres membres d'Heuksa Chorong firent leur entrée dans le parking. La femme avait expliqué à Dong Soo que Woon avait prévenu son réseau de hackers avant de partir, et qu'ils avaient amicalement ("en souvenir du bon vieux temps et des copains", précisa la femme, mimant des guillemets avec ses doigts) interrompu le système de caméras de surveillance, mais également de communication, pour leur permettre de faire pénétrer en douce trois voitures supplémentaires, chargées d'armes et de renforts, au second niveau du parking de la tour Yanoi tandis que leur chef faisait diversion et traitait avec Hong Dae Ju au premier.

Ils n'avaient pas rencontré de difficultés particulières dans la neutralisation des agents préposés au contrôle du parking, et étaient ensuite remonté dès qu'ils avaient entendu les premiers coups de feu, signe que l'altercation avait démarré.

- Et le reste, vous êtes au courant, termina la femme, du nom de Kim Yihwa, tout en abattant ensuite sèchement un des hommes d'Hong Dae Ju qui avait trouvé malin de tenter une percée.

- Et ensuite quoi ? Lui demanda Dong Soo. On tue tout le monde et on rentre au bercail ?

(le message d'Hong Dae Ju)

- Non, répliqua t-elle, en changeant le chargeur de son arme pour un plein d'un geste gracieux et précis. Le patron a pensé que ce serait l'occasion de régler nos comptes avec Hong Dae Ju. Il veut en profiter pour le tuer. C'est pour ça qu'on est venus aussi nombreux.

- Quoi, là, maintenant, tout de suite ?

- Et alors ? Il est sur son territoire avec un calibre neuf millimètres, autant le mettre à profit.

- C'est une mauvaise idée.

Ils avaient avancé jusque derrière un autre pilier, et essayaient de prendre en assaut un groupe de trois hommes planqués derrière une bugatti, dont la carrosserie avait été trouée de balles perdues.

- Pourquoi ? Grinça la femme. Vous aimez bien vous faire enlever et tabasser ? C'est un hobby ?

- Non. Mais si Woon tue Hong Dae Ju dans le contexte actuel, il le fera juste passer pour la victime d'un complot. Il est trop bien placé au gouvernement pour que les gens voient sa mort autrement que comme un assassinat.

- Peut-être que ce sera un assassinat, lui rappela Yihwa, agacée.

- Oui, je sais, mais non, pas comme ça, reprit Dong Soo, plus maladroitement qu'il ne l'aurait voulu. Ça va servir Hong Dae Ju plus qu'autre chose, et mettre Woon en danger, avec vous tous dans le lot. Toutes les actions d'Hong Dae Ju dans la mafia seront facilement éludées de cette façon. Je dis, soyez plus vicieux. Il a voulu nous faire chanter avec des informations, et on devrait faire de même.

Il restait deux types, derrière la voiture. On voyait le bras du troisième, touché par le tir d'un des hommes de Woon.

- "On" ? Vous faites partie d'Heuksa Chorong, maintenant ?

- Si ça implique de faire tomber Hong Dae Ju, je vais partie de ce que vous voulez.

Yihwa le regarda fixement, et Dong Soo eut l'impression d'être la chose la plus insultante qu'elle rencontrait de toute sa vie.

Dong Soo allait reprendre son argumentaire lorsque Woon jaillit à droite, accompagné de Jang Tae San et de son autre lieutenant, lui faisant momentanément perdre le fil de son discours et, plus largement, de ses réflexions. Les deux hommes baissèrent les yeux en apercevant Dong Soo, car ils savaient que Woon l'avait informé de leur responsabilité dans l'agression de Cho-Rip dix ans plus tôt.

Woon, pour sa part, avait l'air radieux malgré les traces de sang qui avaient éclaboussés son visage, et admirablement échevelé. Son flingue semblait être un prolongement de son bras. Il vit Dong Soo, et lui sourit. Dong Soo fut incapable de répondre autrement que de la même façon.

- Tu as très mal ? S'enquit-il à propos de ses blessures en arrivant à sa hauteur, exhalant la bataille, le plomb et le sang, sauvagement beau, brutal et puissant.

Dans ces moments-là, Dong Soo était toujours pris d'une sorte d'envie déraisonnable de lui demander de l'épouser, ce qui n'avait strictement aucun sens, à moins que l'admiration et la dévotion eussent été des sentiments assez légitimes pour formuler ce genre de proposition de manière totalement hasardeuse (ils le sont, lui confia la voix du placard, et un de ces quatre, tu devrais vraiment lui poser la question, autrement ça va finir par devenir lassant).

- Pas plus qu'avant, répondit-il à la place. J'ai peut-être une côte cassée, mais sinon, ça peut aller, la routine. Et toi ?

- Pas une égratignure, dit-il triomphalement. Les types d'Hong Dae Ju sont des novices, je ne sais pas où il les a recruté, mais c'est ridicule. La plupart sont déjà morts, et le reste protège leur chef.

- Pour sa défense, vous êtes trois fois plus nombreux.

- Seulement dans le parking, lui fit remarquer Woon en s'agenouillant près de lui et en le forçant à lever le menton, fronçant les sourcils devant l'ampleur des dégâts. Oh, mon pauvre amour, ils t'ont vraiment amoché, je suis désolé.

Au passage, les surnoms aussi n'aidaient vraiment pas à temporiser son désir de mariage.

- C'est de ma faute, répliqua Dong Soo. J'ai fait sauter l'entrepôt. J'aurais du faire plus attention.

- Tu avais enterré la dynamite tout autour ?

- Oui, dans des sac plastiques, comme d'habitude, dès que je faisais une pause dans la peinture. Ça me stupéfie encore qu'ils n'aient pas pensé à creuser pour vérifier.

- Ils t'observaient de loin, et il n'y avait pas de caméras dehors. Et puis tu avais tout recouvert avec les bidons et ces planches. Personnellement, si je te connaissais pas, je ne me serais douté de rien.

Dong Soo hocha la tête, lui concédant l'argument. Woon passa un bras autour de sa taille pour le soutenir au cas où ses côtes avaient réellement subi les dommages qu'il suspectait, le laissant entourer ses épaules noueuses, et tout son corps était froid et tendu, vibrant de violence et de tension. Dong Soo était toujours un peu ému quand le moindre de leur contact rappelait à son esprit leur différence de taille, car Woon, plus grand que lui à douze ans, avait fini par perdre son avantage avec les années et à mesure que Dong Soo atteignait le plafond du mètre quatre vingt, tandis que lui stagnait à cinq centimètres d'écart.

En revanche, le changement de taille n'avait pas influé le moins du monde sur sa supériorité au combat, qui demeurait indéniable et inchangé même après vingt trois ans.

- Tu vas tuer Hong Dae Ju ? Attaqua Dong Soo aussitôt Woon pressé contre lui.

- Ça fait partie du programme de fin de soirée, lui confirma calmement le chef d'Heuksa Chorong. Il est remonté dans sa tour, je vais y aller avec Tae San, Joo Bong et les autres soldats. J'aurais voulu que tu puisses y assister, mais dans ton état, ce n'est pas raisonnable. Yihwa et les autres vont te conduire à l'hôpital. Je viendrais te voir.

Dong Soo l'obligea à ralentir, alors que Woon le traînait vers la Genesis, entouré de ses subordonnés qui menaçaient le moindre recoin du parking avec leurs armes.

- Woon-ah, chéri, écoute-moi cinq minutes, articula t-il avec une grimace en sentant la main de Woon appuyer sur une côte. Ce n'est pas une bonne idée. Pas bonne du tout. Si vous y allez de front, vous risquez de vous faire tuer, vous ne savez pas combien il y a de types là-dedans. Et ensuite, non, laisse-moi finir, l'enjoignit-il gentiment en le voyant ouvrir la bouche pour défendre sa décision, si jamais vous réussissez, et que tu tues Hong Dae Ju, tu le feras juste passer pour un martyr. Au yeux du public et du gouvernement, et vu le manque de preuves pour son implication dans le coup d'état, il est sans tâche.

L'expression de Woon perdit de sa douceur.

- C'est ma seule chance, Dong Soo-yah, lui fit-il observer un peu sèchement.

- Je sais, mon cœur, je sais bien, le temporisa t-il (un jour, il faudrait aussi que vous discutiez sérieusement de cette histoire de petits surnoms, parce que ça devient endémique). Mais si tu fais ça, tu vas devenir l'ennemi public numéro un. Hong Dae Ju a toujours le message, et à mon avis, maintenant que vous l'avez acculé, il l'a envoyé. Si j'étais lui, c'est ce que j'aurais fait. Tout le monde est au courant, pour toi, pour moi, pour Heuksa Chorong et la Sky Corporation. Tu vas être plus traqué que le Saint-Graal.

- Raison de plus pour me débarrasser d'Hong Dae Ju.

- Non, répliqua Dong Soo en secouant la tête, alors que Woon l'aidait à s'appuyer contre la portière de la voiture. Parce que tu vas juste lui donner ce qu'il veut. Je crois qu'il se fiche pas que tu le tues, dans le fond. Il veut surtout s'assurer que tu payes pour ce que tu lui as fait le jour du coup d'état.

Woon le toisa alors avec attention, et Dong Soo réalisa que, pour une fois, les rôles étaient inversés entre eux. D'ordinaire, c'était lui qui fonçait bêtement dans le tas sans réfléchir, et Woon qui se montrait plus mesuré dans ses agissements. Mais ces dernières années, et les événements qui les avaient ponctué, avaient eu tendance à entraîner un basculement de tendances et de schéma, au point que, pour compenser l'absence de l'autre, ils en avaient développé des traits et des comportements opposé à leur propres tempéraments.

- Qu'est-ce que tu suggères ? Lui demanda t-il après un moment de silence.

Dong Soo se redressa, quoi qu'avec un peu de peine, car son flanc lui faisait mal, contre la portière de la Genesis.

- Dis à tes hommes d'aller juste faire un tout petit peu de grabuge au rez-de-chaussée, pas plus. Dis-leur de trouver un seul salarié, et de lui demander le mot de passe du Wifi de la tour. Vérifiez-le avec lui.

- Pourquoi ? On t'a coupé le forfait ?

- Très drôle, soupira Dong Soo. Non, c'est simplement pour laisser entrer les autres.

- Quels autres ?

- Les miens. Les hackers. Si on a le code Wifi qui est commun nécessairement à tous les appareils de la tour, on pourra avoir accès à pratiquement tous les dossiers, et on pourra bidouiller à distance pour avoir le reste.

- Et alors ?

- Et alors, Woon-ah, amour de ma vie, ça veut dire qu'on pourra voir tout ce qu'Hong Dae Ju bricole en secret, sous son masque de gentil vice-ministre de la Défense. Et tout récupérer. Et tout envoyer dans un mail anonyme à qui on veut.

Les lèvres de Woon formèrent alors un sourire.

- Tu veux exposer Hong Dae Ju, comprit t-il. Et détruire sa carrière politique.

- Quitte à ce que toi et moi on tombe, autant l'emporter avec nous, remarqua t-il simplement. Je ne vois pas pourquoi ce serait toujours les mêmes qui s'amusent.

Woon saisit alors son visage entre ses mains glaciales, et s'éleva presque sur la pointe des pieds pour l'embrasser fermement sur le front.

- Tu es génial, murmura t-il, la voix frémissante d'allégresse.

Oh, ils étaient si loin de la mission Yungneung, la trahison de Woon, de l'orphelinat, de la rave-party de leur dix-huit et de leur jeunesse, mais Dong Soo sentit ses joues le brûler au contact des lèvres de Woon, comme quand il était plus jeune, et une chaleur dense, câline, lui enserrer langoureusement les entrailles, et qui disait "à toi, à toi, à toi pour toujours".

Woon donna les nouvelles instructions à ses subordonnés, et Dong Soo en profita pour lui emprunter son portable et transmettre sa nouvelle requête aux Néphélées, qui étaient bien réveillés et visiblement enthousiastes à l'idée de causer de contribuer au renversement d'une organisation mafieuse déguisée en entreprise politique. Ils demandèrent même de ses nouvelles, ce qui le toucha, avant de lui promettre de le tenir au courant de leur progression et découvertes futures dans les dossiers informatiques d'Hong Dae Ju. Puis, une fois son briefing achevé, Woon se tourna de nouveau vers lui.

- Je rentre à la tour, l'informa t-il. Tu vas à l'hôpital.

Son ton était sans appel. Naturellement, Dong Soo protesta.

- Mauvaise idée aussi. À tous les coups, si Hong Dae Ju a déjà fait partir son message, le NIS est déjà en route. Tu devrais te planquer pour l'instant, faire profil bas en attendant de voir comment évolue la situation.

Au même moment, Jang Tae San vint se poster devant son chef, la mine sombre.

- Patron, Baek Myun vient de me signaler que la tour était envahie, asséna t-il.

- Par qui ? Le pressa Woon, inexpressif, comme si la nouvelle avait été banale et prévue de longue date.

- Le NIS ? Tenta Dong Soo.

Jang Tae San secoua la tête.

- Des hommes d'Hong Dae Ju.

Dong Soo vit l'irritation s'inscrire très clairement sur le visage de Woon.

- Combien ?

- Beaucoup. Largement plus que nous ici.

Woon ne répondit rien, mais Dong Soo l'entendit presque jurer dans sa tête.

- Est-ce qu'il aurait pu se douter que tu comptais venir ici avec des renforts ? Lui demanda t-il.

- Peut-être. Je ne sais pas. Il a pu prévoir l'éventualité, si c'est ce que tu veux savoir.

- C'est ce que je veux savoir. Ne cherche pas plus loin. Il a du envoyer des hommes se poster près de la tour, et comptait les envoyer après t'avoir fait signer ces foutus contrats. Sauf que comme les choses ne sont pas passées comme prévu, il a pris les devants, en pensant que si jamais tu décidais de ne pas coopérer, il pourrait toujours en profiter pour te mettre des bâtons dans les roues.

Les hommes de Woon le regardaient sagement, attendant les ordres de leur chef, des indications sur la marche à suivre, un plan d'attaque.

- Il faut que je retourne à la tour, conclut Woon, et sa voix s'était faite fatiguée, traînante, comme les matins où il venait de se réveiller et n'avait encore complétement émergé de sa nuit de sommeil.

- Non, intervint Dong Soo. Trop dangereux. Je t'ai dit que le NIS allait sûrement arriver. Vous allez être submergés, et arrêtés, avec un peu de malchance.

- Quoi, alors ? Siffla Woon en posant sur lui un regard polaire, agressif. Tu veux que je leur dise de s'enfuir ?

- Exactement. C'est la meilleure chose à faire pour le moment. Planquez-vous, faites profil bas, laissez-faire les hackers. Il a bien joué, Woon-ah, mais pas à ce point-là. Ne vas pas te mettre en danger quand on peut l'avoir d'une autre façon.

Woon hésitait visiblement, tiraillé par son besoin d'aller défendre son territoire et probablement par son instinct de survie. Dong Soo soutint son regard (s'il te plait), le défiant sans méchanceté de trouver une meilleure défense, une parade miracle dans la seconde, qui aurait pu préserver Heuksa Chorong du raid auquel la soumettait les hommes d'Hong Dae Ju mais également les autorités du pays. Finalement, ses épaules se relâchèrent, imperceptiblement, et il se rangea à l'avis de Dong Soo.

- D'accord, lâcha t-il sans entrain. On se planque.

- Patron, fit au même moment Jang Tae San. Ils ont aussi forcé votre penthouse.


Indications :

- Et alors ma chère ? Franchement, c'est le cadet de mes soucis = j'enfonce sans doute une porte ouverte, mais c'est une réplique phare du film "Autant en emporte le vent".

- Chaos Computer Club, Anonymous = association de hackers

- Black hat, white hat, grey hat, hacktivistes = "types" de hackers en fonction de leurs activités.

- Sniffing, "man in the middle" = pour faire simple, des stratégies de hacking.

- Brogues = juste un genre spécifique de chaussures.