Notes de début de chapitre.

Bande-son (suite)

Together (The XX)

Signs (Kalax - la chanson de la rave-party, de nouvelles vibes des années 80 et du synthé triste/sensuel)

There's No Way (LAUV)

Night Skies (The Midnight, Slowed + Reverb - thème principal numéro 2 de toute l'histoire)


ACTE DEUX : LE CHEVALIER


PARTIE DEUX : CONDENSATION


« I said you don't have to speak

I can hear you

I can't feel all the things you've ever felt before

I said it's been a long time

Since someone looked at me that way

It's like you knew me

And all the things I couldn't say»

(The XX, « Together »)


Woon et lui étaient des parias. Il ne voyait aucun autre mot plus approprié pour décrire leur situation, aucune expression, aucune métaphore. Ils avaient grandi à l'extérieurs des autres, loin des groupes d'amis qui se formaient tout autour d'eux, isolés chacun de leur côté.

Dong Soo par un handicap physique, une malformation du corps due à sa naissance périlleuse après dix mois de grossesse, qui lui avait valu de passer les douze premières années de sa vie emmuré dans une prison intégrale d'atèles de métal recommandée par les médecins pour fortifier ses os, et de subir les railleries des autres enfants du petit quartier populaire de Seongnam où il avait d'abord vécu, sous la tutelle de Sa-Mo, sans jamais parvenir à gagner leur respect.

Woon par un handicap émotionnel, résultant de la violence de son éducation, grâce à laquelle ses facultés d'empathie, d'attachement et de communication avaient été lésées irrémédiablement dans leur développement, l'éloignant à jamais des autres, teintant la moindre relation d'un remugle de froideur et d'agressivité. La différence majeure entre eux, toutefois, se situait dans le fait que Dong Soo avait été entouré d'amour très tôt, et savait aimer, alors que Woon était complétement démuni dans ce dernier domaine, et le fuyait par conséquent comme la peste, par crainte de prendre de nouveaux coups.

Quand on les avait forcé ensembles sur le même territoire, l'histoire avait pris des airs de combat animalier. Ils étaient deux chats sauvages, alors incapables de se parler avec des mots, Dong Soo étant méfiant avec les camarades de son âge, qui n'avaient de cesse de le brimer, tandis que Woon était méfiant tout court avec tout le monde. C'est ton nouvel ami, lui avait dit Sa-Mo le soir où il avait ramené Woon dans le vieil appartement qu'il partageait avec Dong Soo, et qui n'avait que deux chambres, obligeant les garçons à se côtoyer beaucoup plus qu'ils ne le désiraient.

Dong Soo avait été hostile immédiatement. Woon, pour sa part, avait été plus diplomate, mais si quelqu'un lui avait posé la question à l'époque, Dong Soo aurait parié qu'il n'avait strictement rien ressenti pour son compagnon de chambre, le trouvant au mieux rustique, au pire complétement stupide. Et de l'aversion, madame ? Mais non, pas un poil. C'était le secret de Woon, d'une certaine façon. Le Rien.

Dans la Genesis qui filait sur les grandes avenues de Séoul en direction de l'adresse que Dong Soo avait donné à Jang Tae San, celle d'une planque qu'il gardait sous la main au cas où, mais aussi d'un lieu dont la valeur sentimentale persistait malgré les années, Dong Soo se laissait tamponner le visage par un linge propre et frais, que les longs doigts de Woon enserraient et appuyaient légèrement sur ses coupures et ses bleus. Ils étaient trois, à l'arrière : lui, Woon, et un autre soldat dont il ne connaissait pas le nom. Une autre voiture les suivait, également en direction de la planque.

Quand au reste des renforts, ils étaient monté dans les étages de la tour Yanoi pour trouver un employé, et lui arracher le mot de passe du Wifi. Derrière leurs écrans, mains écartées au dessus de leur clavier, les Néphélées attendaient simplement de pouvoir s'abattre comme une tempête sur le réseau d'Hong Dae Ju, et de dénicher toutes les horreurs et les petits secrets soigneusement planqués du vice-ministre de la Défense.

Woon avait d'abord voulu l'emmener à l'hôpital, mais Dong Soo avait refusé, prétextant que c'était l'endroit parfait pour se faire choper, maintenant que leurs identités et leurs activités illégales étaient très certainement connues des autorités. En conséquence, il était monté dans la voiture avec eux, et depuis, Woon avait fait sortir une petite trousse de soins de la boîte à gant, devant laquelle était assis Joo Bong, et veillait à lui prodiguer un peu d'apaisement en nettoyant ses blessures autant qu'il le pouvait. Il l'avait toujours fait, comme Dong Soo, d'ailleurs.

La règle était implicite : si l'un d'eux se faisait mal, l'autre était toujours dans le coin, avec des pansements, des compresses et de l'alcool à quatre vingt dix. La chose avait été un peu plus compliquée à mettre en place quand Woon avait rejoint définitivement Heuksa Chorong, mais elle n'avait pas disparu pour autant. Durant leur collocation, ils passaient tellement de temps à s'occuper de l'autre qu'ils en oubliaient de s'occuper d'eux-mêmes, et alors les soins de l'autre devenaient d'autant plus nécessaires, les faisant entrer dans un cercle vicieux. C'est le serpent qui se mord la queue, songea Dong Soo en tournant la tête sur le côté sous la pression des doigts prudents de Woon, pour que celui-ci puisse accéder à son œil gonflé, ourobouros.

Il voyait que Woon était visiblement affecté par son état, même s'il faisait son possible pour ne pas le montrer. Le problème était qu'à force, Dong Soo avait appris à déchiffrer les signes infimes sur son visage, dans sa voix, dans ses gestes, qui trahissaient des émotions, un trouble, une gêne. Parfois, il se disait qu'il connaissait sans doute beaucoup mieux Woon qu'il ne se connaissait lui-même (cogito mon cul), mais c'était probablement parce qu'il trouvait Woon beaucoup plus intéressant tout à la fois à comprendre, mais aussi à regarder.

Les parents de Dong Soo étaient morts tout les deux quand il était bébé. Son père avait péri dans un accident de voiture louche, qui ressemblait à tout sauf à un accident, parfois à un assassinat prémédité, parfois à un suicide, Dong Soo n'était jamais bien sûr. Sa mère, elle, était morte à sa naissance. Son père, Baek Sa Goeng, était agent du NIS, et s'était mis à dos toute la faction mafieuse rattaché à Hong Dae Ju en voulant protéger le fils du président au moment où celui-ci avait ouvertement défié la Chine dans ses discours politiques.

Résultat des courses, sa tête avait été mise à prix, et une fois son exécution mise en œuvre, la suite logique des événements avait voulu que son épouse et son fils pas encore né soient pris pour cible. La mère de Dong Soo, terrifiée, avait été jusqu'à repousser les limites de sa grossesse, en s'arrangeant pour que le bébé ne vienne pas au monde avant d'être certaine de leur sécurité. L'ennui, c'est que l'enfant avait continué de se développer dans son ventre, et il lui avait écartelé les entrailles à sa sortie. Les médecins n'avaient rien pu faire. L'un d'eux avait émis l'hypothèse que, malgré des soins attentifs de leur part, elle ait pu simplement mourir de chagrin suite au trépas de son époux. Fin de l'histoire.

Dong Soo, bébé, avait été traqué par Hong Dae Ju et sa clique, qui avaient presque réussi à le tuer lorsqu'ils avaient retrouvé sa trace chez son oncle Sa-Mo, un grand ami de son père, un frère de coeur sinon de sang, et qui l'avait recueilli avec un autre agent du NIS, nommé Kim Gwang Taek. Même si on avait toujours refusé de lui raconter le déroulement des événements, il avait cru comprendre d'Hong Dae Ju l'avait tenu suspendu dans le vide entre le sol et le trentième étage de la tour Yanoi. Il devait sa survie à une intervention de Kim Gwang Taek, qui avait perdu l'usage d'un bras dans la mêlée.

Celui-ci avait voulu l'élever, mais s'était heurté à Heuksa Chorong, qui était encore dirigée à l'époque par Chun, avec lequel il entretenait une sorte de fraternité rivale encore plus farfelue que la relation de Dong Soo et Woon. Il avait en particulier attiré sur lui les foudres d'un des dirigeants, du nom d'In Dae Un, pour l'avoir rendu manchot alors que celui-ci essayait d'attaquer la maison des Baek, et que la mère de Dong Soo, enceinte jusqu'aux oreilles, s'échappait avec Sa-Mo par la porte du jardin arrière.

C'était à cause de Dae Un qu'il avait du poser le bébé, avec lequel il rentrait à pieds, dans un petit coin d'une ruelle afin de le protéger, le temps de neutraliser son adversaire. Néanmoins, entre temps, le bambin avait été trouvé par Hwang Jin-Gi, le père de Jin-Ju, ancien mafieux membre d'Heuksa Chorong lui-même, et repenti à l'époque depuis plus d'un an, qui passait dans le coin et l'avait cru abandonné.

Il faisait un peu de tout, à l'époque, acceptant toutes les charges qu'on lui proposait, dans les champs, dans le bâtiment, pour se fondre autant que possible dans la masse et se faire oublier. Il avait emporté l'enfant, et avait fait un arrêt quelques heures plus tard dans une épicerie de Seongnam. Sa-Mo, qui y faisait des amplettes au même moment, avait repéré le bébé, et surtout l'écharpe bleue avec son prénom, qui était devenu son signe distinctif.

- Tu es sûr qu'il était seul ? S'était-il enquis auprès de Jin-Gi, une fois rentré à l'appartement avec le gosse dans les bras, et la situation mise au clair.

- Oui, avait répondu Jin-Gi d'un ton désolé.

Sa-Mo avait élevé Dong Soo, avait pris en charge sa scolarité, sa nourriture, ses humeurs, ses passions, son handicap, et il avait été un père sévère, mais pas injuste, strict sans être cruel, et un peu poule sur les bords, sans doute pour compenser l'absence de mère. Il était boucher, avec des revenus modestes, mais sa formation initiale avait été celle d'un agent des renseignements sud-coréen, et il avait formé un groupe unis avec les pères de Dong Soo, de Woon, le frère de tante Jang Mi, et Kim Gwang Taek.

En 2020, quatre d'entre eux étaient morts, deux de la main de Chun, l'ancien chef d'Heuksa Chorong, un dans des circonstances qui demeuraient peu claires, et le dernier de son propre fait. Woon le lui avait avoué, moins d'un mois après le coup d'état d'Hong Dae Ju, mais également après leur affrontement sur les toits de Séoul, où il avait failli mourir.

- Mon père était alcoolique, lui avait-il expliqué très lentement, comme si les mots lui pesaient, et sans le regarder. Il me battait presque tout le temps. Il s'est suicidé. Je devais le tuer pour valider mon entrée à Heuksa Chorong, mais je n'ai jamais réussi à le faire. Il a réglé le problème à sa façon.

Pendant sa convalescence, dans une cave miteuse du chirurgien clandestin et prodigieusement doué qui l'avait pris en charge après l'hôpital, dont Dong Soo l'avait sorti, ils avaient repris leur vieille habitude de dormir ensembles dans le même lit. Parfois, Woon lui tournait le dos. Mais durant d'autres nuits, il s'était pressé contre le flanc de Dong Soo, avait cherché son contact, l'avait accepté, avait glissé une jambe entre les siennes, ses cheveux sous son menton, et sa main aux doigts de pianiste sous sa chemise.

C'est juste parce que j'ai froid, disait-il. Dong Soo le laissait faire, le laissait venir. Il avait fini par comprendre qu'il était largement préférable d'attendre que Woon vienne à lui plutôt que l'inverse, de lui laisser un libre arbitre total, de faire comme si ça n'avait pas d'importance. Avec lui, Dong Soo avait appris à appliquer le principe du "si tu veux, je suis là", tout en veillant à ne pas marcher sur ses plates-bandes. Il lui avait fallu du temps, mais il le savait, maintenant.

Dans la Genesis, personne ne pipait mot. Woon avait terminé de nettoyer les blessures de son visage, et Dong Soo se doutait qu'il aurait attaqué celles du torse s'il avait pu. Quand il avait été blessé dans le club de combat clandestin par le yakuza allié à Hong Dae Ju, quelques années plus tôt, il avait découvert que Woon était passé le voir à l'hôpital. Jin-Ju le lui avait dit. Je l'ai vu, lui avait-elle affirmé, et je lui ai demandé de te laisser tranquille. Dong Soo avait pensé qu'elle était mignonne, mais qu'elle était idiote, sans le faire exprès toutefois.

On ne pouvait pas reprocher aux gens d'agir d'une certaine façon quand ils ne possédait que la moitié des informations à propos d'une situation donné. Personne n'était devin. Dong Soo lui même avait mis des années pour comprendre les mécanismes de fonctionnement de Woon et tout l'envers du décor, et certaines choses n'étaient devenues compréhensibles qu'à partir du moment où Woon avait bien voulu les lui expliquer. Pour ça, il avait fallu attendre qu'ils consentent à s'exprimer avec des phrases complètes, en arrêtant de tourner autour du pot.

Dong Soo parlait beaucoup, mais il était franchement perdu devant les choses vraiment importantes, et surtout quand elles concernaient Woon. Ce dernier parlait très peu, et évitait tous les sujets sensibles. Dans de telles conditions, il allait sans dire que leur rabibochage suite au coup d'état avait tenu du miracle, voire de l'intervention divine. Et il y avait encore des choses dans le noir, qu'ils n'avaient traité qu'en surface, et qu'il était peut-être temps, avec l'effondrement d'Heuksa Chorong se dessinant minute par minute et sa propre perte d'anonymat, de ramener à la lumière du jour, ou de celles, artificielles, de la capitale.

x

Woon n'avait rien dit quand Dong Soo avait communiqué l'adresse de la planque à son lieutenant, et il ne réagit pas non plus, en tout cas pas visiblement, quand la Genesis s'engagea dans une ruelle étroite, un brin macabre et pitoyable, sorte de goulot enserré d'immeubles que le temps n'avait pas épargné, et pour lesquels un ravalement de façade aurait été bénéfique. La rue était déserte. Elle l'avait toujours été, par principe. Ce n'était pas la pire de Séoul, mais elle était également loin d'être la plus prestigieuse.

C'était une de ces rues semblables à beaucoup d'autres, où toutes les habitations avaient un aspect chancelant, fatigué, et où les gens regardaient le sol quand ils marchaient. Il y avait trois séries d'immeubles résidentiels qui avaient probablement du connaître leur âge d'or dans les années 60 ou 70, au moment de la reconstruction de la ville suite à la Guerre de Corée, mais qui aujourd'hui pâlissaient très nettement face aux gratte-ciels hautement sophistiqués et aux structures plus modernes et plus confortables que préféraient les habitants.

Ils conservaient un charme désuet, nostalgique, et surtout financier, puisque les prix des appartements étaient très inférieurs aux montants habituels dans la capitale pour quelque chose de plus récent, et de plus fonctionnel. C'était dans le second immeuble, devant lequel s'immobilisèrent les deux voitures, que Dong Soo et Woon avaient vécu en tant que colocataires pendant un peu plus de six mois, jusqu'à la trahison du second.

L'appartement était une acquisition rattachée à l'orphelinat. Sa-Mo et Jang-Mi avaient entendu parler du système d'aide à l'insertion des jeunes défavorisés qui se mettait progressivement en place à Séoul à la fin des années 80, et avaient présenté un dossier qui avait été retenu, pour un appartement dans le centre, bien situé, avec une station de métro à quelques mètres.

Ils avaient obtenu un trois pièces, une aubaine considérant la crise des logements qui frappait déjà la capitale à l'époque, et donc un endroit suffisamment grand pour y faire vivre deux personnes avec un loyer raisonnable. Le quartier, sans avoir une réputation excellente, n'était pas plus non mal famé, l'immeuble était encore relativement récent et en bon état, et ils avaient entrepris de sélectionner des candidats parmi les jeunes de l'orphelinat, triant en fonction des projets d'études, professionnels, des qualités, des affinités, et enfin de l'âge.

Dong Soo et Woon s'opposaient à douze autres garçons de leur âge. La nouvelle de la mise à disposition de l'appartement avait fait souffler un vent d'hystérie collective entre les murs vieillots mais respectables de l'orphelinat, et avaient ravivés certaines tensions et jalousies entre ses résidents, malgré des relations amicales en façade.

- Si c'est Tae Yong et Yeong Geol qui obtiennent l'appartement, je démissionne, avait décrété Dong Soo, quelques jours après la (rave-party), affalé de tout son lit sur le lit de Woon comme celui-ci terminait d'étudier un des ouvrages conseillés pour le cursus de criminologie.

Au cours de leurs dernières semaines à l'orphelinat, Dong Soo avait passé un temps fou dans la chambre de Woon, au point que Sa-Mo avait fini par lui faire remarquer qu'il aurait tout aussi bien s'installer dedans.

- De quoi ? Lui avait demandé Woon distraitement, sans lever les yeux de sa page.

- De la vie. Je démissionne de la vie, Woon-ah, l'informa t-il dramatiquement. Cet appartement serait parfait pour nous. On est plus doués, plus sérieux, et nos dossiers sont quasiment déjà acceptés à l'université. Je ne vois même pas pourquoi Sa-Mo et Jang-Mi se prennent la tête.

Woon s'était contenté de sourire et de secouer la tête. Ils étaient juste tous les deux, Cho-Rip étant absorbé par sa candidature à l'université de Corée. Même sans une confirmation explicite, Dong Soo avait deviné que Woon partageait son opinion. Il regardait la ligne de son cou, de ses jambes croisés, le revoyait étendu sur les draps, cambré, splendide (mon roi).

Ils avaient eu l'appartement, et par moments, Dong Soo se disait que l'affection paternelle de Sa-Mo pour lui avait joué un rôle majeur dans l'équation, mais il n'avait pas poussé plus loin les réflexions. Son oncle et sa tante comptaient avant tout sur le sérieux de Woon, qui temporisait les écarts de Dong Soo et le tirait vers le haut, mais également sur leur deux passifs respectifs, leurs pères ayant été agents du NIS avant le renvoi notable de Yeo Cho Sang pour cause d'un alcoolisme un peu trop marqué, et formés au sein de la même université qu'eux, ce qui leur donnait un avantage.

En outre, ils les avaient jugé suffisamment proches pour bien vivre ensembles, dans une relative harmonie. Aucun d'eux ne se doutait de ce qui s'était passé entre quelques jours avant, et encore moins de ce que cette même chose avait entraîné dans son sillage, un changement, une mise au point dans leurs perceptions et leurs objectifs, qui rendait la perspective d'une collocation tout à la fois désirable et effrayante. Ils n'en avaient pas parlé depuis cette nuit-là.

C'était entre eux, dans le vide, dans l'éther entre leurs corps et leurs esprits, et Dong Soo aurait juré parfois que ça vivait, totalement indépendamment de sa volonté ou de celle de Woon. Ils avaient emménagés ensembles en 2005, au cours de l'été, passant du calme du petit village de l'orphelinat à l'agitation furieuse de Séoul, et s'y adaptant de manière synchronisée, aidés par leur formation commune et leur entente de longue date.

L'appartement était au deuxième étage. Auparavant, les gens se pressaient dans les couloirs vers leur logis en hauteur, mais depuis la fin de la cohabitation entre Woon et Dong Soo, et le déménagement du second dans un studio dont l'intérieur ne lui paraissait pas aussi affreusement hanté que celui de l'appartement qu'il avait partagé avec Woon, les habitants étaient parti les uns après les autres, comme s'ils s'étaient passé le mot, quittant les logements, certes pratiques, mais au demeurant vétustes, pour acheter dans le neuf, et la résidence était désormais presque vide.

Il y avait un ascenseur, mais il était en panne, depuis toujours, en permanence : c'était pratiquement son paramètre par défaut. Il avait été réparé une fois durant les six mois qu'ils avaient vécu ensembles, et s'était bloqué moins de deux heures après sa réparation, provoquant la colère de tous les propriétaires et locataires, certains avec lesquels Dong Soo avait sympathisé sur leur pallier. Ils avaient rapidement été connus ainsi, Dong Soo comme étant le voisin sociable, et Woon celui qu'on ne voyait presque jamais, et qu'on était pas spécialement ravi de rencontrer étant donné qu'il était aussi bavard et avenant qu'un mur.

En connaissance de cause, alors que les hommes et lieutenants de Woon se dirigeaient vers la cage de la machine, lui et Dong Soo, qu'il soutenait d'un bras autour de la taille, prirent spontanément le chemin de l'escalier.

- Patron, l'ascenseur...commença Jang Tae San.

Woon secoua la tête.

- Il ne marche pas.

- Depuis le premier jour, ajouta Dong Soo par dessus son épaule, pour donner davantage de poids au propos du chef d'Heuksa Chorong.

- Ils ont essayé de le réparer quand même, depuis ? Lui demanda Woon avec une véritable curiosité, tout en l'aidant à monter les marches, suivi par ses hommes dont les costumes deux pièces, les Richelieu impeccablement cirées et les flingues juraient un peu avec le reste de l'endroit.

- Tu parles, maugréa Dong Soo, s'efforçant de ne pas trop s'appuyer sur son compagnon pour ne pas l'écraser. Ils ne se déplacent même plus. Ou alors, s'ils viennent, ils se contentent juste d'écrire un avis de passage, et ensuite ils s'en vont se faire un barbecue juste en face.

- Ils sont toujours ouverts ? Ne put s'empêcher de s'émerveiller Woon.

- Ils le seraient même en cas de guerre nucléaire. Par contre, ce n'est plus la petite vieille qui fait la cuisine, mais son fils. Il a repris l'affaire. C'est moins bon, depuis, observa t-il.

Ils atteignirent le pallier du deuxième étage, et poussèrent la porte qui séparait le couloir de l'escalier. Là, cinq portes d'appartement se faisaient face les unes aux autres, et préservaient des yeux et des oreilles du monde les existences des résidents, leurs éclats de voix, leurs habitudes et leurs vices. La porte de l'appartement était celle du milieu, un peu à gauche des escaliers.

En s'arrêtant devant elle, Woon posa la question qui fâche.

- Tu as la clé ?

Dong Soo l'avait. Il l'avait dans la petite poche intérieure de son sac, avec lequel il venait toujours au travail, et avec lequel il sortait toujours du NIS. Le sac était un achat un peu impulsif qu'il avait fait l'année du coup d'état d'Hong Dae Ju, et qu'il n'avait étrangement pas regretté depuis. C'était un sac très pratique, esthétiquement plaisant, dans lequel il mettait toujours ses clés, son portefeuille, une petite bouteille d'eau, des vêtements de rechange quand il était de nuit, de la crème pour les mains, son baladeur mp3 et ses deux téléphones portables, l'officiel, et celui pour ses activités de hacking.

Ses téléphones portables.

(merde)

Et ses clés.

Et ce sac merveilleux, incomparable, avait été abandonné sur le parking du NIS lorsque les sbires du vice-ministre à la Défense étaient venu le saluer. Dong Soo n'était pas certain qu'il n'avait été ramassé par ces derniers, mais étant donné l'intérêt qu'Hong Dae Ju avait pris pour lui et sa certitude que Dong Soo était le peintre amateur d'explosif, il y avait fort à parier que ses hommes le lui avait rapporté.

- Non, répondit-il à Woon. Elles étaient dans mon sac, et mon sac est soit resté sur le parking au moment où les types d'Hong Dae Ju sont venus me chercher, soit à la tour Yanoi, et si c'est la deuxième option, laisse-moi te dire que je suis complétement foutu.

Woon tiqua.

- Ce n'était pas déjà le cas ?

- Oh, tu sais, moi, les détails, lui signala Dong Soo avec un geste de la main indolent.

- Soit. Mais la porte ? Comment on l'ouvre ?

- Tu as un passe-partout sur toi ? Ou un de tes gars ?

Débuta alors une grande scène de tergiversations intenses et partagées, un moment convivial de brainstorming dont le dénouement fut si risible qu'il aurait probablement pu appartenir à une sitcom américaine, avec les rires stimulés en fond sonore et les gros plans sur les acteurs, figés dans des poses loufoques, faisant la grimace à la caméra. Woon, passant la tête en arrière, demanda à ses hommes si l'un avait un passe-partout.

Un concert de "non, patron" fusa dans le couloir, et il allait sans dire que tout le monde avait l'air très embêté. Le trousseau de passe-partout était à Heuksa Chorong ("quoi, vraiment ?" s'indigna Dong Soo, récoltant coup de coude de la part de Woon). Jang Tae San suggéra de défoncer la porte, on lui dit qu'il allait juste réussir à ameuter les voisins, et que l'idée était par conséquent proscrite.

On envisagea de fabriquer un rossignol, ou de trouver dans le couloir ou les environs quelque chose qui aurait pu servir de crochet. Woon lâcha Dong Soo un instant pour discuter plus facilement avec ses lieutenants et soldats, et Dong Soo choisit précisément ce moment pour s'appuyer sur la porte de l'appartement, appuyant sur la poignée au passage. Il sentit alors qu'il partait en arrière, manqua de se casser la figure, ne dut son sauvetage qu'à des contorsions rapides et insensées qui ravivèrent la douleur dans ses côtes, et la porte s'ouvrit sans la moindre difficulté, non verrouillée, sur l'intérieur du logis et le vestibule.

Toutes les conversations s'interrompirent, tout le monde le regarda, y compris Woon, dont le superbe visage se para d'un air de Jugement Dernier. Dong Soo, penaud, leur sourit en guise d'excuse.

- Tu n'avais pas fermé la porte ? Lâcha Woon d'un ton de reine d'Angleterre courroucée, en désignant la porte d'un index souverain.

- Non, mon amour.

- Tu as encore oublié ?

- Tu me connais si bien, mon amour.

C'était un réflexe : quand Woon s'énervait, Dong Soo avait peut-être une légère tendance à accentuer son utilisation des petits surnoms affectueux, dans une tentative (vaine) d'apaiser sa fureur. Ça ne fonctionnait jamais, mais il ne pouvait pas s'en empêcher.

- Pour la millionième fois, tu pourrais te faire cambrioler, tu le sais, ça ?

- Oui, mon amour.

Woon leva les yeux au ciel, comme il savait très bien le faire, de cette manière un peu aristocratique et guindée, qui semblait toujours s'écrier quelque chose du genre "mais franchement, Marie-Yvonne, est-ce que j'ai une tête à vouloir porter du Chanel pour le bal ?". Il ne dit rien d'autre cependant, et revint auprès de Dong Soo, glissant à nouveau son bras autour de sa taille pour le soutenir jusqu'à ce qu'ils soient entrés dans l'appartement. Les subordonnés de Woon leur emboîtèrent docilement le pas, et bientôt ils furent pas moins d'une dizaine dans le logement, à la base prévu seulement pour deux.

L'intérieur avait beaucoup changé depuis leur collocation. Avant, le papier-peint était normal, bien collé à son mur, le sol propre et balayé régulièrement, il y avait des meubles. L'appartement était conçu comme suit : la porte d'entrée s'ouvrait sur le vestibule, en réalité une sorte de couloir qui menait à une impasse, mais dont le flanc droit comportait la porte d'entrée de la première chambre, qui avait été celle de Woon.

Ensuite, en à peine quatre pas, on débouchait sur le salon, avec une jolie baie vitrée coulissante qui donnait sur un petit balcon, sur lequel ils fumaient de temps en temps, et qu'ils avaient utilisé parfois pour se transmettre des trucs sans avoir besoin de remonter. Le salon était divisé entre la partie canapé-télévision, et la partie cuisine-salle à manger : la première avait été, du temps de leur cohabitation, meublée d'un beau canapé très moelleux qu'ils avaient choisi tous les deux, d'un beau bleu sombre, d'un tapis à poil longs que Dong Soo adorait sentir sous la plante de ses pieds nus, et d'une table basse où ils avaient installé la télévision, puis entouré de petites étagères pleines de livres et d'objets plus folkloriques, comme les figurines de collection de Dong Soo ou les statuettes classiques et plus élégantes, souvent à l'effigie d'animaux, de Woon.

En face, il y avait eu la cuisine, composée de très exactement trois plans de travail, dont un qui hébergeait aussi l'évier et un autre le four à micro-ondes (quand ils avaient pu en avoir un), trois placards en hauteur, de la cuisinière, et du réfrigérateur en fin de ligne, ainsi que qu'une table ronde entourée de quatre chaises sur laquelle ils prenaient leurs repas. Le couloir du vestibule continuait ensuite vers la porte de la seconde chambre, juste en face, et sur la gauche se trouvait celle de la salle de bain, tandis qu'à droite était la porte des toilettes.

Avant, l'appartement était confortable, chaleureux, et plein de vie et de lumière. Désormais, il était vide, le papier-peint se décollait des murs, le sol était poussiéreux, et les meubles avaient tous disparu. Dong Soo avait refusé (n'avait pas pu) d'y rester après le départ de Woon, mais n'avait pas informé Sa-Mo de son déménagement, parce qu'il savait que celui-ci mettrait d'autres locataires dans l'appartement en apprenant qu'il en était parti, et il avait découvert qu'il ne supportait une telle idée.

L'appartement était à lui et à Woon. Dans son esprit, le fait s'était imprimé pour toujours, et il l'avait fait vider dans un premier temps, parce que la vue des meubles lui amenait les larmes aux yeux, avant de le garder vide pendant des années, le visitant sporadiquement telle une tombe, se laissant parfois happer par les souvenirs qui y étaient attachés et par la douleur, jusqu'au coup d'état de 2009, à la tentative de suicide de Woon, et à leur réconciliation définitive.

x

Sa-Mo leur avait imposé la présence et la compagnie de l'autre quand il avait ramené Woon au cours de l'été 1997. Au début, ils ne s'étaient pas entendu, ou plutôt s'étaient méfiés l'un de l'autre. En tout cas, Dong Soo s'était méfié. Toutes ses autres interactions avec les gosses de son âge avaient jusqu'ici été négatives, et il craignait ce prétendu nouvel "ami", attendant qu'il se moque de ses attèles, qu'il le traite de boite de conserve. Mais Woon n'avait jamais rien dit.

Il avait l'air de s'en ficher prodigieusement, et l'avait regardé sans méchanceté, mais plutôt avec la curiosité un peu innocente d'un touriste qui découvre une espèce étrangère. Très vite, il avait démontré des aptitudes remarquables au combat en arts martiaux, dansant plus qu'il ne se battait, avec une grâce mortelle, une maîtrise absolue, et Dong Soo n'avait été capable que d'admirer, prisonnier de son squelette de fer, et de jalouser.

Quelques temps plus tôt, il avait néanmoins prouvé qu'il pouvait faire sans ce pesant fardeau physique, et que son corps avait surpassé les malformations de sa naissance, en sauvant Jin-Ju, la fille de Jin-Gi, qui passait alors en ville et était venu rencontrer Sa-Mo, accompagnée de sa fille de douze ans, pour lui présenter des objets de valeur dont il avait pensé qu'ils pourraient "l'intéresser". Jin-Ju avait été la première à ne pas rire de son apparence, et avait activement recherché son amitié, faisant preuve de patience et de gentillesse alors qu'il l'envoyait balader, persuadé qu'elle n'était pas sincère.

Elle se battait comme un garçon et les mettait tous au tapis, jurait comme un charetier, et lui avait offert son aide plus d'une fois durant les activités extérieures auxquels ils s'étaient adonnés avec les autres gosses du quartier. L'un d'eux, complétement crétin, avait trouvé intelligent un jour d'allumer un pétard dans une vieux hanok totalement inhabité où ils venaient jouer parfois.

Résultat, cinq minutes plus tard, la baraque avait pris feu, et Jin-Ju, qui s'y était endormi sans faire attention, s'était réveillée cernée par les flammes. Étrangement, c'était lui qu'ils étaient venu chercher, paniqués, pour lui dire que la jeune fille était à l'intérieur. Il avait empêché qu'une poutre lui tombe dessus, en la maintenant avec son bras. L'événement lui avait finalement valu le respect de ses pairs, et le retrait, bien que temporaire, de ses attèles.

Woon était le fils d'un des amis de jeunesse de Sa-Mo, mais aussi du père de Dong Soo. Son oncle, en allant visiter le premier, était tombé sur un appartement vide, et une tâche de sang sur le sol. Woon se trouvait là, lui aussi, assis dans un coin, et un fragment de tissu portant la marque d'Heuksa Chorong dans l'autre. L'organisation était alors déjà connue sous son visage mafieux pour s'être opposée à maintes reprises au NIS, mais personne ne savait rien de son lien avec la Sky Corporation.

Sa-Mo, sans doute parce qu'il s'était senti aussi responsable qu'avec Dong Soo, avait pris Woon avec lui, et rempli les formulaires pour le placer sous sa garde. Il n'avait jamais été proche de Woon comme de Dong Soo, mais ce dernier l'avait vu véritablement désolé lors de sa trahison, et l'avait entendu demander à Jang-Mi si ça n'avait pas été sa faute, pour ne pas avoir su voir, su mieux accompagner l'enfant, su deviner ce qu'il y avait dans sa tête et son cœur. Dong Soo ne le blâmait pas : il s'était posé les mêmes questions à propos de lui-même de façon répétitive, pendant les mois qui avait suivi la mort du fils du président et le départ de Woon.

Au début, Dong Soo avait confronté Woon constamment, avait été obsédé par l'idée de le faire plier à sa domination, de prouver qu'il était le chef de meute, le loup Alpha, et toutes ces conneries. Toutes ses pensées s'étaient littéralement focalisées sur lui. Woon ne cédait pas, mais le regardait toujours avec des yeux si peu hostiles, avec si peu de malveillance malgré ses provocations, que Dong Soo en avait conçu encore plus d'irritation, persuadé qu'il le trouvait secrètement ridicule, qu'il se moquait intérieurement de sa bêtise et de son incompétence, et qu'il se percevait comme le seul véritable dominant dans leur relation.

C'était au cours d'un de ses essais ratés pour le soumettre à sa volonté que Dong Soo avait rencontré Yoo Jin-Seon pour la première fois. Il pendait, le pied accroché à un piège qu'il avait préparé la veille pour ferrer Woon, quand la jeune fille était passée. Il se souvenait l'avoir trouvé jolie comme un cœur, et horriblement froide, ce qui, après réflexion, était aussi le sentiment que lui avait inspiré Woon à plusieurs reprises. Quand il était rentré, Woon lui avait remarquer qu'il était "vraiment quelque chose". Dong Soo avait frimé, essayé de lui faire croire qu'il s'en était sorti tout seul. Jin-Ju, passant la tête par l'entrebâillement de la porte de l'appartement, avait fait tomber à l'eau toute sa prestance en révélant qu'elle était venue à son secours.

C'était Woon qui avait proposé de faire la paix, et de devenir amis. Dong Soo avait voulu jouer les inaccessibles, mais le soir suivant, il lui avait prêté un de ses bandes-dessinés favorites sans protester, et tout avait été acté à compter de ce moment-là. Ils dormaient dans la même chambre, partageant le lit de Dong Soo, puisqu'il n'y en avait qu'un, et à la suite de leur accord, ce dernier avait commencé à s'enrouler autour de Woon presque toutes les nuits, sans même le faire exprès. Woon ne disait jamais rien.

Il dormait comme un cadavre, les mains jointes sur son ventre. Une ou deux fois, Dong Soo l'avait trouvé tourné de son côté, très proche de lui, la tête quasiment posée sur son épaule. Il aurait voulu que Woon soit plus sociable, moins renfermé. Il avait essayé de l'intégrer à la bande de copains qu'il s'était fait suite au sauvetage de Jin-Ju, et au final aurait préféré cent fois sa compagnie à celles de tous les autres garçons, bien qu'il les appréciât. Les refus de les accompagner de Woon l'avaient toujours blessé beaucoup plus que toutes les moqueries dont il avait été victime pendant son enfance. Même Jin-Ju n'avait pas réussi à temporiser son humeur grincheuse après que Woon lui ait dit qu'il préférait rester à la maison.

Il avait rencontré le fils du président, Jangheon, durant une de ces escapades avec Jin-Ju et la bande qui l'entourait à l'époque. La voiture de celui-ci avait failli écraser la jeune fille, et Dong Soo avait tempêté, exigé des excuses, courant après la voiture dans une ruelle étriquée. Jangheon, par égard pour sa persévérance, lui avait fait donner dix mille wons, avec lesquels il avait acheté des bonbons pour toute la troupe.

On l'avait acclamé en héros. C'était également peu après cette collision qu'il avait aidé le fils du président à échapper aux griffes d'Heuksa Chorong, sans même le savoir, après avoir poursuivi le voleur de la bourse en perles de Yoo Ji-Seon, qu'il avait retrouvée par hasard dans une rue commerciale, et l'avoir arrêté avec Woon. Entre temps, Jin-Ju, avant de repartir avec son père, l'avait demandé en mariage. Il avait été tellement pris de court que sa seule réponse avait été "je ne vais sûrement pas me marier avec une tête de mule comme toi", ce qui n'avait guère contribué à le faire passer pour un être brillant en société. Il avait été triste de la voir partir, malgré tout.

Ils avaient été envoyés ensemble au pensionnat spécialisé situé à une vingtaine de kilomètres de la ville de Gwangju, au sud de Séoul, quelques jours après que Dong Soo ait aidé le fils du président, action pour laquelle il avait par ailleurs cruellement manqué de reconnaissance, une injustice qu'il déplorait encore aujourd'hui. Sa-Mo les y avait inscrit tous les deux. L'établissement était tenu par un autre de ses amis, un dénommé Jang Dae-Po, également du NIS, et qui se trouvait être le frère de Jang-Mi.

Le programme était général, mais comprenait un aspect militaire très marqué, et justifié par le fait que l'institut avait été commandé expressément par le fils du président, pour former dès le plus jeune âge ses futurs gardes du corps et agents spéciaux, en s'assurant qu'ils soient entièrement dévoués à sa cause. Les élèves avaient été recrutés dans le plus grand secret, et l'établissement, isolé dans la campagne sud-coréenne, n'était connu que de ses fondateurs et des proches de Jangheon.

La fille de Dae-Po, Min-So, en faisait partie : elle était de ces enfants dont on dit qu'ils ont le caractère de leurs parents, et dans son cas plus précis, elle possédait celui de son père, un peu moqueur, strict, et particulièrement déterminé. Woon et Dong Soo y avaient aussi fait la connaissance de Yang Cho-Rip. Durant les deux mois qu'ils y avaient passé, enchaînant les cours théoriques et pratiques, l'apprentissage de l'histoire puis les entraînements au combat au corps-à-corps, Woon et lui ne s'étaient pas lâchés.

Les autres garçons étaient alors davantage des concurrents que des camarades, et le comité d'accueil avait été relativement inhospitalier, réveillant Woon durant la première nuit pour l'obliger à se battre, et réveillant les vieilles tensions du début entre lui et Dong Soo. Woon était toujours le premier levé, et il quittait le dortoir en jetant toujours un coup d'œil à Dong Soo, l'obligeant presque à se dépêcher, mais l'attendait aussi pour les exercices. Dong Soo l'avait certes provoqué en premier, mais Woon avait pris la relève une fois au pensionnat.

On les avait soumis à des épreuves physiques particulièrement exigeantes, souvent injustes. Lors de l'une d'elle, la traversée d'un pan entier de la rivière Han, au cours de laquelle Cho-Rip, mauvais nageur, avait failli se noyer, Dong Soo avait voulu abandonner et rentrer chez Sa-Mo. C'était Woon qui l'avait retenu, en lui lançant une pierre et en moquant son départ. Je ne voulais pas que tu partes, lui avait-il dit des années après, d'une voix plus timide, plus vulnérable, je ne savais pas comment te le dire. Le stratagème avait fonctionné. Et puis, dans un sens, Dong Soo avait parfaitement compris au regard que Woon lui avait lancé à ce moment-là. Le reste n'avait pas d'importance.

Ils avaient commencé à s'affronter la nuit, tandis que Cho-Rip gardait scrupuleusement les comptes. Quelques temps après une visite non officielle du fils du président, et lors d'une soirée qu'il passait à échanger avec le directeur de l'établissement et ses conseillers, Heuksa Chorong avait attaqué, Chun à sa tête. Il avait tué Dae-Po, et blessé Dong Soo, qui s'était mis sur son chemin pour protéger le premier alors qu'il était simplement venu pour trouver Woon, qui ne les avait pas suivi dans leur fuite.

Il se rappelait très nettement que Woon avait voulu le protéger, se plaçant devant lui pour empêcher Chun de le toucher. Celui-ci l'avait écarté sèchement, et avait ensuite plongé la lame de son couteau dans le flanc de Dong Soo. La cicatrice était toujours là, et avait grandi avec le reste de son corps. Sa-Mo et Jang-Mi les avaient ensuite emmenés, choqués, hébétés, plus au sud, plus loin, dans le petit village du district de Goesan, où ils avaient fondé l'orphelinat et éduqué les enfants entre les montagnes.

x

On s'installa vaille que vaille dans l'appartement délabré, vide si ce n'était pour un matelas que Dong Soo avait placé dans le salon, à l'emplacement de l'ancien canapé, d'une télévision branchée à une multiprise qui alimentait également le micro-onde, seul survivant de la purge perpétrée par Dong Soo après la mort du fils du président, d'un comptoir de cuisine à l'air dépressif, et de l'armoire à pharmacie de la salle de bain.

Il y avait encore l'eau et l'électricité, puisque Dong Soo continuait de payer les factures pour maintenir l'illusion de l'occupation de l'appartement par sa personne, mais le plafonnier du salon et plus généralement toutes les lampes du logis avaient disparu, se résumant désormais à une ampoule émouvante qui pendait à un fil en plein milieu de la pièce principale.

Woon, en découvrant l'intérieur de l'appartement, son vide intersidéral et l'effacement de toute trace de sa présence, resta quelque peu en suspens, et il partit jeter un coup d'œil à toutes les pièces après avoir aidé Dong Soo à s'asseoir sur le matelas qui lui servait de couchette, quand il venait parfois y passer la nuit. Le reste de ses hommes était visiblement déçus : ils s'étaient probablement attendu à une meilleure planque, plus fournie, mais Dong Soo préférait la clandestinité de celle-ci, et le peu de risque que les autorités avaient de les y trouver. Il avait changé son adresse officielle dans les formulaires du NIS, et effacé toute trace des mentions de l'appartement dans les dossiers informatiques.

(Sauf s'ils demandent à Sa-Mo)

C'était une possibilité qu'il ne pouvait pas négliger et pour laquelle il aurait presque pu s'en vouloir d'avoir affirmé à son oncle qu'il demeurait encore dans l'appartement, mais dont il diminuait l'aspect de danger en se persuadant que la loyauté de Sa-Mo et son affection paternelle le pousserait à tenter de préserver Dong Soo, et dans le cas contraire, à chercher auprès de lui des explications personnellement avant de le dénoncer auprès de la police.

L'hypothèse s'appliquait de même à Jang-Mi. Quand au reste de ses camarades, il ne les avait pas assez vu au cours des dernières années pour leur avoir confié quoi que ce fut à ce propos, à l'exception peut-être de Jin-Ju, qui était la seule qu'il rencontrait encore régulièrement.

Alors que ses subordonnés trouvaient des coins où se poster en attendant d'avoir des nouvelles de l'invasion de la tour de la Sky Corporation, et que Jang Tae San essayait, à la demande de son chef, de contacter Baek Myun pour en savoir plus, Woon reparut dans le salon, et exprima son opinion à propos de l'état de l'appartement d'une manière qui le caractérisait en tout point, et qui arracha un sourire à Dong Soo.

- C'est moi ou tu as changé le papier-peint ? Observa t-il d'un ton neutre, en regardant autour de lui et en tirant du bout des doigts sur un morceau du dit papier-peint, qui s'arracha en un froissement alangui.

- Tu aimes ? C'est feng-shui, lui apprit Dong Soo. Qu'est-ce que tu as trouvé ?

Woon avait dans les mains un objet plat qu'il reconnut bientôt comme étant un magazine. Celui-ci leva le bras, et présenta la couverture à Dong Soo, qui était celle d'un vieux numéro daté du magazine GUNS, acheté des années auparavant quand ils étaient encore en formation à l'université nationale des forces de police de Corée.

Après le départ de Woon, Dong Soo avait été entraîné durant trois ans par l'agent Kim Gwang Taek, revenu d'une expatriation de longue date en Chine, et qui, en revenant, avait été déboussolé de retrouver le bébé qu'il avait déposé dans une ruelle vingt ans plus tôt, simplement pour le protéger, et qu'il n'avait jamais retrouvé par la suite, plongeant dans un état d'abattement et de culpabilité profonds. Il avait manifesté de l'intérêt également pour Woon, mais ce dernier s'était toujours montré distant avec lui, et presque hostile. Je croyais qu'il avait tué mon père, lui avait expliqué Woon, Chun ne m'avait rien dit, et je voulais me venger.

- Oh, super, remarqua Dong Soo, dans le salon de leur ancien appartement. De la lecture.

Le dirigeant d'Heuksa Chorong, à défaut d'avoir mieux à faire, vint se laisser tomber à côté de lui sur le matelas, ramenant ses jambes maigres contre son torse, et ouvrit une page du magazine au hasard.

- Tiens, qu'est-ce que tu penses de celui-là ? S'enquit-il en désignant un Sauer.

Dong Soo jaugea le pistolet par dessus l'épaule de Woon, comme il l'avait fait étant plus jeune, pour lire des extraits d'ouvrages ou de bande-dessinés que Woon lui soumettait.

- Oui, pas mal, conclut-il. Mais la crosse fait un peu catin quand même, mon chou. Je veux dire, ça brille beaucoup.

- Ça s'appelle du vernis, Dong Soo-yah.

- Question de point de vue, se défendit-il, amenant un sourire sur les lèvres de Woon.

Il y avait des caméras dans le penthouse de Woon, et celui-ci y avait accès par le biais de son portable. Il avait regardé, dans la voiture, les hommes de main d'Hong Dae Ju fouiller son logement, renverser ses meubles, arracher les tissus, dégrader les murs. Dong Soo lui avait demandé s'il s'inquiétait pour son chat, Jun. Woon, peu à l'aise avec ses semblables, aimait en revanche passionnément les animaux, et les félins avaient sa préférence en tout.

Elle est chez le vétérinaire, lui avait-il dit, elle a une infection à l'œil. Dans ceux, noirs, opaques, de Woon, Dong Soo avait vu les menaces, les promesses de sévices et de paiement par le sang si jamais un des sbires d'Hong Dae Ju osait s'en prendre à son chat (les nuages d'orage). Il allait bientôt être minuit. La nuit était transpercée des illuminations de la ville.

- Tu as mangé ou tu n'as pas eu le temps ? Demanda Dong Soo comme Woon renfermait le magazine de façon élégante et léthargique, comme si sa lecture lui avait procuré un ennui considérable.

- Deuxième option, répondit Woon. Je tuerais pour des nouilles instantanées. Et une sieste.

- Tu veux qu'on commande un bulgogi en bas ? Comme avant ? Tu envoie tes gars le chercher, et on dîne tous ensemble ici. Ça fera passer le temps. Et si tu veux dormir, je te prête mon épaule.

Woon poussa un soupir de soulagement, puis le regarda au travers de ses cils.

- J'adore quand tu me dis des cochonneries, lâcha t-il.

- Tout pour toi, mec. Et attends, reprit Dong Soo d'un ton optimiste. Si tu veux, je crois qu'il reste une bouteille de vernis à ongle dans la salle de bain.

- Quoi, tu as ramené une fille ici ?

- Non, protesta t-il en haussant les épaules. Un soir, je m'emmerdais vraiment, et j'ai eu envie d'essayer.

- Quelle couleur ?

- Rose barbie, je crois.

- Parfait, décréta Woon. Ça collera parfaitement à l'ambiance.


« One thousand miles an hour, how does it feel?
A million horse power, no steering wheel
Running off the shoulder, asleep on the stage
Exposing cold steel, fire, beauty and rage
»

(The Midnight, « Night Skies »)


À l'orphelinat du village entre les montagnes, Woon et lui avaient grandi aussi harmonieusement qu'il était possible pour deux gamins comme eux de grandir. Ils allaient à l'école dans la grande ville la plus proche, prenant tous les jours le bus, Dong Soo bavassant sans relâche avec Cho-Rip, tandis que Woon, plus calme, souvent encore à moitié endormi malgré ses réveils précoces, sommeillait la tête appuyée contre la fenêtre durant tout le trajet. Dong Soo la lui laissait toujours. Parfois, il lui prêtait son épaule.

Ils n'avaient jamais flirté, ou en tout cas pas au sens grivois du terme, en premier lieu parce que Woon et le terme ne se mariaient pas bien dans la même phrase, et ensuite parce qu'aucun d'eux n'avait assez de subtilité pour savoir réellement comment s'y prendre. Par contre, ils s'étaient lancé des piques, avaient plaisanté, s'étaient fait des compliments, avaient cessé de se battre pour tenter une approche beaucoup plus verbale et paisible.

Les autres gosses de l'école ou de l'orphelinat les avaient insultés plus d'une fois, les traitant de pédés, mimant le bruit de baisers quand ils passaient près d'eux, et certains avaient fini le nez en sang, soit de la main de Dong Soo, soit de celle de Woon. Avec le recul, Dong Soo savait qu'il aurait du réagir autrement, les laisser dire, s'en foutre royalement et passer à autre chose. C'est parce qu'ils insultaient Woon, avait-il réalisé par la suite, en voulant expliquer son attitude par un autre argument que la jeunesse et la bêtise, c'est parce qu'ils l'insultaient, et qu'ils disaient la vérité, et qu'on était pas prêts.

Ils s'étaient disputé et rabiboché un nombre incalculable de fois, ou en tout cas assez nombreuses pour que Dong Soo en avait perdu le compte. Ils ne restaient jamais fâchés bien longtemps. Mais quand ils l'étaient, tout l'orphelinat et toute l'école le savait. On venait même leur poser des questions sur le pourquoi du comment, et Cho-Rip tentait alors à tout prix de les réconcilier, affirmant qu'il ne supportait pas de devoir prendre parti.

L'ironie était frappante, quand des années plus tard, il avait qualifié Woon de "criminel dégénéré" après avoir survécu à une attaque d'Heuksa Chorong, non commanditée par Woon, mais que ses plus proches lieutenants, parmi lesquels Go Hyang, avaient mis en œuvre afin de le protéger de la menace que l'autorité présidentiel faisait encore planer sur lui. Non seulement avait-elle échouée, puisque Cho-Rip était toujours vivant, et que la manœuvre avait contribué à rendre Woon encore plus dangereux aux yeux de Lee San et de son grand-père, mais elle s'était aussi soldée par la tentative de suicide de Woon.

Dong Soo avait deviné le piège en discutant avec l'agent Seol qui, après les avoir formé quelques mois dans les montagnes, et dont les leçons s'étaient conclues par le test, réussi, de l'envoi du message crypté depuis la station radio, au cours duquel Dong Soo comme Woon avait bien cru jouer tout l'avenir de leur carrière. C'était Dong Soo qui avait commencé à envoyer le message, mais c'était Woon qui l'avait terminé, parce que les mains du premier tremblaient trop sous la pression, et qu'il avait estimé être dans un état de nerf trop instable pour mener à bien la mission qu'on leur avait confié.

Quand il avait invité Woon à prendre sa place, ce dernier avait levé vers lui un regard nébuleux, étrange, dans lequel Dong Soo se souvenait avoir lu de la reconnaissance et de la surprise, un peu comme durant leur nuit après la (rave-party). Il s'était précipité sur le lieu de rencontre indiqué par Cho-Rip, et l'avait trouvé, en sang, et Woon tout à côté de lui, son arme à la main.

- C'est toi qui a fait ça ? S'était affolé Dong Soo, en se ruant sur Cho-Rip et en composant le numéro d'une ambulance sur son téléphone.

La question était la même que lors de la trahison de Woon, au moment où Dong Soo l'avait vu agenouillé devant le corps du fils du président, les larmes aux yeux. Woon n'avait rien dit alors, et Dong Soo était trop en colère, trop éperdu d'incompréhension et de douleur pour réfléchir pleinement à la situation et l'analyser avec du recul. Ils s'étaient battu ce jour-là, pour de vrai, comme jamais auparavant.

Woon ne l'avait même pas effleuré d'une balle, mais il l'avait désarmé, et Dong Soo y était allé au couteau, pensant follement que sa vue ferait tout avouer à Woon, mais celui-ci était demeuré un mur, comme de coutume, et c'était finalement Yoo Ji-Seon, émergeant alors de la voiture de Jangheon pour se placer en bouclier devant Woon, alors que Dong Soo, ayant récupéré son arme, levait le bras et tirait presque au hasard, deux fois.

Il les avait transpercé tous les deux, les marquant de sa fureur, et s'en voulait encore aujourd'hui, quand il pensait à la cicatrice sur le flanc de Woon, ou à celle sur la cuisse de Ji-Seon. Il ne se rappelait pas du visage de celle-ci, mais avait en revanche un vif souvenir des larmes qui étaient monté aux yeux de Woon, et de la vulnérabilité qui s'était inscrite sur ses traits, et qu'il avait ignoré par colère. Il avait voulu la transporter à l'hôpital, mais elle avait refusé, déclarant qu'elle souhaitait mourir près du fils du président.

Chun était arrivé ensuite, les emportant au loin, l'un comme l'autre, et Dong Soo s'était immergé dans la haine, dans la rancœur et le chagrin. Il ne les avait revu que des mois plus tard, tous deux amaigris, pâles, fatigués, comme Heuksa Chorong avait essayé de faire passer Ji-Seon et le tatouage indestructible sur son dos en Chine. L'idée de l'acide lui était venue juste avant qu'il ne s'enferme dans ses regrets, et il en avait emporté avec lui, dans une poche de son manteau, quand il avait su qu'Heuksa Chorong avait réservé un vol pour Beijin.

Ji-Seon lui avait affirmé qu'elle ne lui en voulait pas, qu'elle lui était au contraire redevable, et il la croyait essentiellement parce que Woon lui avait dit la même chose durant sa convalescence, après les toits de Séoul. Elle et Woon étaient du même acabit dans un sens, d'une même matière, façonnés dans un moule presque semblable, et il y avait du feu dans les beaux yeux sombres de Ji-Seon, élevée pour être une jeune femme respectable, éduquée et posée, comme dans ceux de Woon.

Malgré la jalousie de Dong Soo, qui avait été un peu amoureux d'elle quand il l'avait revue pour la première fois à vingt ans, au cours d'une mission spéciale qui avait requis toutes les forces du NIS, y compris les futurs agents disponibles, et consisté en la surveillance d'un convoi exceptionnel, dont Ji-Seon faisait partie, ils avaient toujours un lien beaucoup plus net et profond qu'elle n'en avait eu avec lui. Ils avaient passé davantage de temps ensembles dans une situation commune, quand elle avait été enlevée par Heuksa Chorong et que lui avait du brusquement assurer le rôle qu'on lui avait destiné dès son entrée dans l'organisation.

En outre, il était venu à son aide plus d'une fois, par exemple lorsqu'Hong Dae Ju l'avait faite arrêter durant l'affaire du ginseng. Elle était restée quelques jours avec lui dans son penthouse, le temps que les choses se calment et que les véritables responsables soient mis en examen. Woon avait également empêché les hommes de main du vice-ministre de la Défense de s'attaquer à elle quand Dong Soo, par manque de moyens et surtout d'informations, ne le pouvait pas. Ils ne s'étaient jamais réellement disputé à propos d'elle, ni questionné leur amitié pour son compte.

Elle avait représenté un point d'ancrage à un moment délicat, post rave-party, sur lesquels ils s'étaient jetés, chacun à sa façon, avec l'énergie du désespoir, l'effaçant tragiquement dans toute sa personne pour y placer autre chose (Woon et la barre de pole dance Woon et ses bras autour de son cour Woon et sa taille et ses cheveux et ses yeux et sa couronne noire). À présent qu'elle était débarrassée du tatouage et, peut-être, du fils du président, qui l'avait repérée presque uniquement pour cette raison, elle était libre d'exister pour elle-même, et elle régnait désormais sur son propre empire, comme Woon, avec Jin-Ju debout près de son trône, une main posée sur son épaule gracile.

L'agression de Cho-Rip avait été le pas de trop, la ligne franchie, l'interdit non respecté qui les avait vu s'opposer pour la seconde fois, véritablement, sur le toit des immeubles de Séoul. Ils avaient chacun leur flingues, mais aucun d'eux n'avaient osé tiré. Dong Soo frissonnait d'horreur à la simple idée de percer à nouveau d'une balle le corps de Woon, et ce dernier n'avait jamais rien fait contre Dong Soo, en aucune circonstance.

De coup de poing en parades, ils s'étaient désarmés, et avaient chacun sorti leurs couteaux respectifs, mais Woon n'avait été capable que de lui faire des coupures légères, sans la moindre gravité, tandis que Dong Soo, terrifié par le tournant que prenait les événements, n'osait même pas s'approcher de lui. Quand d'autres agents du NIS avaient débarqué, entourant Cho-Rip, attendant l'ambulance que Dong Soo avait appelé, Woon avait eu l'air d'une biche mise en joue par un chasseur, effroyablement condamnée et consciente de son sort.

Il avait été s'adresser au petit-fils du président la veille, et lui avait promis, en échange de sa liberté, de démanteler Heuksa Chorong, mais la manœuvre de ses lieutenants et de son bras-droit avaient contrecarré tous ses projets. Et Cho-Rip lui avait dit des choses avant de sombrer des inconsciences, des méchancetés qu'on dit quand on est en colère, mais qu'il avait eu l'air de penser sincèrement, et qui avaient été planter leurs griffes dans les croyances les plus obscures de Woon à son propre sujet.

Profitant d'un moment d'inattention de Dong Soo (tu as toujours été mon lieu sûr), il avait sauté, et avait joué du réflexe de Dong Soo qui avait été de lever la lame de son couteau au moment où ils étaient entré en collision. Elle était allée se ficher un peu au dessus de son cœur, et aurait du le tuer sur le coup.

Dong Soo avait encore parfois l'impression du poids de son corps entre ses bras, de l'odeur de son sang, du goût de ses propres larmes et de ses supplications, de son esprit qui chavirait complétement (Woon-ah mon amour mon roi ma religion je te demande pardon je suis désolé je ne voulais pas ne meurs pas ne me laisse pas je ne peux pas sans toi ça n'a aucun sens sans toi).

On le lui avait arraché pour le transporter à l'hôpital avec Cho-Rip, l'un vivant, l'autre présumé mort, ou mourant, jusqu'à ce qu'un brancardier s'exclame que le pouls battait encore. Il avait été soigné en vue d'un procès, pas davantage. Un soir, après avoir drogué les gardes devant sa porte, qui ne le laissaient pas rentrer par crainte (justifiée) qu'il n'essaie de le subtiliser à leur surveillance, il lui avait arraché ses perfusions, l'avait soulevé dans ses bras (il ne pesait rien mon dieu il ne pèse rien) et emmené avec lui, en une sorte de parodie de mariage morbide, chez un chirurgien clandestin qu'il connaissait par ses activités de hacker et chez qui Woon pouvait se rétablir sans la menace des autorités au dessus de sa tête. Le cœur du problème, en vérité, n'avait pas été la santé physique de Woon, qui était robuste et lui avait permis de sortir de son inconscience relativement rapidement, mais plutôt son état nerveux à son réveil.

Sur le lit un peu pouilleux sur lequel le chirurgien avait dit à Dong Soo de l'installer, et dans lequel Woon était resté couché pendant plusieurs semaines, celui-ci avait oscillé entre les larmes et l'agressivité. Tu aurais du me laisser mourir, idiot, feulait-il, et Dong Soo se mettait à pleurer aussi, de colère contre Woon pour dire des choses pareilles, de colère contre lui-même pour ne pas avoir pu réagir à temps, puis de chagrin et de peur.

Mais tu ne voulais pas mourir, articulait-il, ton cœur battait toujours quand l'ambulance est arrivée. Le chirurgien n'avait jamais entendu parler d'Heuksa Chorong, ne connaissait pas le visage de Woon, et il avait docilement continué les soins déjà appliqués par les médecins de l'hôpital tant que Dong Soo lui payait son dû. Dong Soo venait tous les jours, l'angoisse vrillant son bon sens, pour vérifier si Woon était réveillé ou non. Quand enfin, il était arrivé après son service et avait trouvé Woon en position assise, sur le lit, les yeux ouvert, il en avait pleuré de soulagement, s'était précipité à son chevet, l'avait serré contre lui. Mais Woon l'avait regardé et lui avait juste dit qu'il aurait du le laisser mourir.

Le premier mois avait été chaotique. Woon refusait de se soigner et de prendre le traitement imposé par le chirurgien. Il ne voulait pas manger ni même parler. Il pleurait. Une autre frayeur s'était mise à tordre le ventre de Dong Soo quand il quittait la cave dans laquelle l'homme avait installé sa clinique : celle que Woon, tout à coup, se taille les veines ou se jette du toit le plus proche.

Un soir, ils s'étaient disputés avec une telle hargne et Woon avait l'air dans une telle détresse qu'il avait failli l'attacher au lit et retirer tous les objets potentiellement dangereux de la pièce. Ils avaient finalement terminé dans les bras l'un de l'autre à se demander pardon, pour la première fois depuis quatre ans, et avaient passé la nuit dans le même lit. Tout s'était arrangé à compter de ce moment.

Ils avaient pris le temps de se parler, de chercher ensembles de vraies solutions, s'étaient retrouvé un peu. Ils avaient reposés les bases de leur entente, remis à jour leur amitié, et envisagé des manières de la faire fonctionner en dépit de leur statuts respectifs. Woon était retourné à Heuksa Chorong, à la fin du troisième mois. Dong Soo, quant à lui, s'était mis à couvrir les surfaces du pays avec son visage.

x

Ils passèrent la commande par téléphone, se référant au menu de la carte que Dong Soo avait gardé, et commandant un buffet entier. Deux hommes de Woon descendirent chercher les plats une vingtaine de minutes plus tard, durant lesquelles lui et Dong s'étaient occupés en se verniant les ongles des mains (ils avaient proposé aux deux lieutenants et soldats de Woon de faire de même avec eux, mais ces derniers les avaient alors regardé comme des hérétiques, ou comme s'ils leur avaient parlé dans une langue totalement étrangère, et ils s'étaient renfermés sagement dans leur petite bulle, tendant leurs doigts à l'autre pour qu'il puisse appliquer le rose bonbon), et revinrent les bras chargés de sacs en plastiques chauds qui répandirent aussitôt un fumet appétissant dans tout l'appartement.

Durant l'intervalle de temps qui avait séparé la commande de sa livraison, Woon en avait également profité pour nettoyer les plaies sur le torse de Dong Soo, aidé de la petite trousse à pharmacie qu'il avait envoyé chercher par un de ses hommes dans la Genesis. Il lui avait fait relever son t-shirt et avait tout nettoyé avec application, essuyant le sang séché, pressant à peine contre les tâches bleuâtres et jaunies pour ne pas lui faire. Il lui avait demandé comment allait sa côte. Dong Soo avait répondu évasivement. Elle le lancinait par pulsations régulières, mais il ne voulait pas aller à l'hôpital, et savait que Woon l'y trainerait de force s'il lui avouait quoi que ce soit.

Ils répartirent entre eux les boîtes plastifiées qui contenaient la nourriture, et commencèrent à manger en silence. Baek Myun avait fini par répondre aux sollicitations de Jang Tae San, et déclaré que la tour était littéralement assiégée par le NIS, qui s'opposait aux hommes d'Hong Dae Ju sans savoir à qui ces derniers appartenaient. On tirait dans tous les coins, et Gangnam avait été bouclé par la police.

Tous ceux et celles qui étaient rattachés à Heuksa Chorong s'étaient repliés vers des cachettes en ville, tandis que les employés au sens strict du terme de la Sky Corporation étaient demeurés sur place, protégés par les forces de l'ordre et leur ignorance. On parlait déjà dans les médias d'un effondrement général de l'organisation. Woon, quand il entendit la confirmation de la part de son lieutenant, concentra toute son attention sur son bœuf mariné, et ne dit rien.

Dong Soo devinait les rouages à l'intérieur de sa tête, roulant les uns contre les autres, produisant des idées, des stratégies, des options de récupération de son territoire. Lui même essayait d'en envisager quelques-uns, pour lui venir en aide. Il avait eu des retours de la part des Néphélées, et les dossiers compromettants à l'enconte de Hong Dae Ju s'amoncelaient, ce qui était probablement la seule bonne nouvelle de la soirée.

Après avoir terminé sa portion, Woon extirpa de sa poche de manteau un paquet de cigarettes.

- Je croyais que tu avais arrêté, lui signala Dong Soo, la bouche pleine de bœuf.

- Oui, affirma Woon, imperturbable. Mais là, tu permets, mon entreprise et ma couverture sont en train de partir à volo, donc je vais m'y remettre, si ça ne te dérange pas trop.

Woon et lui avaient fumé ensembles. Leur consommation, débutée pendant le lycée, n'était pas excessive, et généralement plus occasionnelle que régulière. Dong Soo avait essayé d'arrêter après la trahison de Woon, et ses efforts s'étaient soldés par l'anéantissement de trois paquets en trois jours, autrement dit par un échec cuisant.

Quand à Woon, même si Dong Soo n'avait plus été capable de suivre son parcours avec le tabac après son retour au sein d'Heuksa Chorong, il avait considérablement réduit sa consommation durant leur collocation, et était en train d'arrêter totalement quelques semaines avant la mission Yungneung.

- Ça ne t'embête pas ? Lui demanda t-il, sa clope serrée entre ses lèvres.

- Tu sais très bien que non.

- Le détecteur de fumée...

- Mort.

- Ah. Tu as un briquet sur toi ?

- Non. Mais je crois que j'ai un chalumeau de cuisine.

Woon haussa un sourcil éloquent.

- Ne me demande pas, protesta Dong Soo. Tu le veux ou pas ?

Il le voulait. Dong Soo indiqua alors le comptoir de cuisine à Joo Bong, le second lieutenant de Woon, et récupéra le chalumeau que ce dernier lui lança au vol, avec un mouvement du bras languide. Il tint la flamme allumée pour Woon, le regarda se pencher, protéger sa cigarette avec sa main, et relâcher ensuite une bouffée de fumée épaisse dans l'appartement.

- Si quelqu'un d'autre veut fumer, allez-y, je suis habitué, annonça t-il.

Il rencontra un franc succès. Près de la moitié des subordonnés de Woon plongèrent aussi la main dans une poche de veste ou de pantalon pour y récupérer un paquet de clopes, et deux d'entre eux, fumeurs sans doute plus constants que leurs collègues, retrouvèrent par la même occasion un briquet qu'ils avaient emportés sans même y prendre garde. Ils les firent passer.

Jang Tae San préféra le chalumeau ("plus intense", observa t-il avec un sourire filou, qui le rendit un tant soit peu plus sympathique aux yeux de Dong Soo). Joo Bong, qui ne fumait pas, entrouvrit la baie vitrée pour faire circuler l'air, tandis que les autres, par respect et politesse, se retirèrent dans les chambres pour fumer, ouvrant les fenêtres au passage. L'air du dehors était glacé. Dong Soo vit Woon resserrer les pans de son manteau autour de lui, et instinctivement, il se rapprocha, pour le faire profiter de sa chaleur, et bloquer le froid.

L'odeur du tabac fut bientôt partout, collant aux murs, au sol, aux tissus des vêtements et à leurs cheveux. Dong Soo accepta la cigarette de Woon, que celui-ci lui tendait, parce qu'il l'avait vu loucher dessus plusieurs fois, et posant ses lèvres là où avaient été celles de Woon, inspira une bouffée amère, grasse, qu'il relâcha doucement. Woon avait l'air sombre, et un peu triste.

Quand ils s'étaient revu pour la première fois après sa trahison, alors qu'Heuksa Chorong avait retrouvé la trace de Chun et s'était déplacé en troupeau, sous le commandement de Dae-Un et d'un nouveau chef venu de Chine, qui était mort à peine quelques semaines plus tard de la main de son prédécesseur, pour le piéger, Dong Soo lui avait trouvé la même expression, et s'était dit qu'il était amaigri, pâle, et sinistre.

Ils n'avaient même pas eu le temps de parler de ce qui s'était passé, et s'étaient embourbés au fil des semaines dans des quiproquos et des méprises dont la résolution n'avait pris place qu'une fois Woon en convalescence après sa tentative de suicide. J'aurais voulu que tu me le dises plus tôt, avait avoué Dong Soo une nuit, dans le lit, alors qu'ils étaient alanguis l'un contre l'autre, je suis désolé de ne pas t'avoir donné l'impression que tu pouvais m'en parler. Woon s'était redressé sur un coude, appuyé contre son torse. Dong Soo se souvenait de l'immensité de ses yeux, de leur noirceur de minuit, d'à quel point ils avaient eu l'air désolés et peinés, du pouvoir absolu qu'ils avaient sur lui.

- Je pensais ce que je t'ai dit sur le toit, lui avait-il dit, la voix rauque. Tu as toujours été mon lieu sûr.

Puis il avait ajouté, après une pause, d'un ton douloureux.

- Et je suis désolé que tu sois désolé. Je suis désolé de t'avoir donné l'impression que je ne te faisais pas assez confiance pour te parler de ça.

Je brûlerais le monde pour toi, avait juré Dong Soo en le contemplant au dessus de lui, son visage émacié entouré de ses cheveux noirs, je brûlerais le monde si tu me le demandes, tu n'as qu'à dire un mot, je le ferais, je te le jure. Le lit de la cave était minuscule, ridiculement trop étroit pour deux, et il y régnait toujours une odeur de produits chimiques étouffante.

Il se souvenait de la jambe de Woon posée sur les siennes, des mains de Woon glissée sous sa chemise, pressée contre son coeur. Il y pensait en le regardant fumer dans le salon de leur ancien appartement, pendant qu'Heuksa Chorong tombait en miettes et que sa propre carrière au NIS se terminait abruptement. Woon avait toujours été tout, même avant la rave-party, même avant la nuit qu'ils avaient partagé dans sa chambre.

x

Dire que la rave-party avait tout déclenché aurait été un mensonge, mais elle avait libéré des choses, engrangé un processus, mis en place des nouveautés. Si la relation entre Woon et lui avait été une pièce, la rave-party aurait été une de ces décoratrices d'intérieur qui propose un autre arrangement des meubles, une disposition neuve, plus adaptée aux variations de représentations et de perceptions qui avaient jalonné leur adolescence.

Ils avaient suivi les autres, parmi lesquels Min-So, la fille de Jang Dae-Po et la nièce de Jang-Mi, qui avait grandi pour devenir encore plus téméraire que son défunt père, et Cho-Rip, dont le passage à la maturité semblait avoir attisé le désir d'intégration et de fête. Ils avaient pris le bus, saluant presque d'une même voix le chauffeur, qui les connaissait bien. Ils avaient atteint la vieille boîte de nuit à vingt et une heures, et y étaient restés près de trois heures et demi.

Des voitures s'étaient entassées sur le vieux parking, les portes étaient restées ouvertes presque toute la nuit, et les arrivées s'étaient enchaînées les unes après les autres, paraissant ne jamais s'arrêter. La boite, illuminée de néons bleus et jaunes, s'était remplie si vite que même les organisateurs de l'événement avaient été un peu dépassés, et au bar, les commandes s'étaient multipliées. Dong Soo avait bu modérément, pas au point d'être complétement saoul, mais il avait croisé le lendemain dans les couloirs de l'orphelinat de nombreux visages tirés par la gueule de bois, y compris celui de Cho-Rip. On avait parlé bas toute la matinée, et Sa-Mo et Jang-Mi avaient fait une distribution générale d'aspirine.

Il y avait eu en attraction principale un des DJ locaux, qui animait régulièrement les rave-parties et apportait toujours une immense platine, en se tenant devant elle avec un très gros casque dont les extrémités étaient enveloppées d'une surface scintillante, aux reflets de mauve et de cuivre, et que Dong Soo avait toujours admiré. Ce soir-là, il avait été acclamé de façon unanime, indépendamment de ses choix musicaux, et comme à chaque fois, Dong Soo était venu le rejoindre à la fin de la première heure, quittant le groupe des jeunes de l'orphelinat qui dansaient tous ensembles et sautaient au rythme des chansons, en se tenant par les épaules, certains déjà complétement grisés par l'alcool.

Woon s'était joint à eux, mais il était nettement plus calme, et s'il avait laissé les bras des autres l'entourer, il ne criait ou ne chantait pas comme eux, et Dong Soo craignait qu'il ne s'ennuie, ou qu'il passe un mauvais moment. Il savait que Woon venait plus pour lui faire plaisir que par véritable intérêt. Il avait alors formulé une suggestion au DJ qui, bon camarade, lui avait laissé les commandes de la platine, tout en restant à côté pour observer les manipulations et en ajouter au besoin. Une chanson populaire de l'époque, que Woon lui avait dit aimer, avait envahi la salle, et provoqué un grand émoi parmi les invités.

C'était une chanson aux paroles un peu tristes, à la basse lourde et entraînante, un peu captivante. Dong Soo avait fait quelques ajustements sur la vitesse, et l'avait ralentie juste assez pour rendre l'ambiance plus lascive, plus sophistiquée, plus propre à un véritable club de strip-tease qu'à une boite de nuit. Il avait été applaudi chaleureusement, et les mouvements des convives, sur la piste, étaient devenu plus feutrés, gracieux, langoureux, pour correspondre au nouveau rythme que Dong Soo leur proposait.

À ce moment-là, il y avait déjà des gens aux barres de pole-dance. Elles étaient toujours employés à la moindre fête, et on y voyait surtout des filles qui tournaient autour comme des panthères, ponctuant leur assistance de regards enflammés, conquérant, tandis qu'elles bougeaient sans se presser, la barre entre les mains. Dong Soo, en sachant cela, n'avait pas fait attention dans un premier temps, et s'était focalisé sur la musique et les adaptations délicates qu'il voulait lui apporter.

Puis il avait entendu une clameur, des rugissements de joie très localisés, dont les voix étaient celles de ses camarades de l'orphelinat, et en levant la tête, il avait vu, et oh, depuis ce jour-là, depuis cette nuit-là, il n'avait jamais oublié, jamais, car Woon était monté sur la plateforme de pole dance, dans son t-shirt noir, son jean et ses bottines, surprenant tout le monde, et avait saisi la barre entre ses longs doigts, et il se mouvait à présent en cadence, ses hanches ondulaient très doucement, comme une (vague), comme la nappe cotonneuse d'un (nuage).

Autour de lui, les autres s'étaient groupés, hurlaient, riaient, en proie à une euphorie hystérique, scandaient le prénom de Woon, l'encourageaient. Quelques uns se mirent à lui lancer des billets de banques. Quand il avait croisé le regard de Dong Soo, littéralement braqué sur lui, il avait souri, un sourire gigantesque, heureux, démentiel, confiant (regarde moi). Ses yeux luisaient, sauvages, dans la lumière des néons, sa peau avait pris des teintes bleutées, mordorées, comme celles d'une ceinture de Vénus dans les abysses des océans, les muscles de ses bras roulaient à chacun de ses mouvements. Dong Soo lui avait répondu par un autre sourire tout aussi énorme, ému, émerveillé, et avait accéléré le rythme de la chanson, ses yeux plongeant à intervalle réguliers en direction de Woon.

Jamais alors il ne lui avait paru aussi beau, aussi puissant, aussi inoubliable. Du haut de sa plateforme, il avait absolument tout contrôlé, et sa sensualité avait été souveraine.

Dong Soo se rappelait n'avoir pas pu s'empêcher de courir vers lui à la fin de la chanson, de le récupérer comme il lâchait la barre, visiblement extatique, d'entourer sa taille fine de ses bras et de le faire tournoyer en riant de bonheur, incapable de croire ce qu'il avait vu, Woon, pourtant si réservé, si sévère, et qui avait été si voluptueux néanmoins à la barre de pole-dance.

- Woon-ah, tu as été magnifique ! S'était-il écrié en le reposant, délirant d'éblouissement. Tu as été sensationnel, je n'en reviens pas !

Woon secouait la tête, riait dans ses bras, paraissait surpris de sa propre audace. Dong Soo l'avait embrassé, parce qu'il avait été incapable de faire autre chose, qu'il n'avait rien vu d'autre à faire, qu'un baiser lui avait paru la seule manière d'exprimer concrètement son admiration et à quel point il l'adorait. Et quand ses lèvres s'étaient appuyées contre celle de Woon, il l'avait senti tout d'abord se tendre comme la corde d'une harpe, et il se serait sans doute reculé immédiatement s'il n'avait pas entendu son gémissement, étouffé, mais bien réel, un gémissement inattendu de plaisir et probablement aussi de stupeur.

Les bras de Woon, restés autour de son cou quand Dong Soo l'avait soulevé, s'étaient resserrés autour de lui, presque convulsivement. Personne ne leur avait prêté attention, personne n'était venu les déranger. Ils étaient au milieu d'inconnus qui dansaient, s'amusaient, se souciaient bien peu des problèmes des autres, et avec raison. Dong Soo s'était ensuite redressé, souriant, et avait vu à l'expression de Woon, complétement perdue, confuse, à son mutisme, qu'il avait peut-être fait une erreur, et présumé de ses droits. Sa joie était retombée d'un coup.

- Excuse-moi, avait-il dit, effroyablement honteux et malheureux, terrifiée à l'idée qu'il avait gâché huit ans d'amitié en l'espace de quelques secondes. Pardon, je ne le ferais plus, je ne voulais pas te mettre mal à l'aise.

Mais Woon avait eu un autre regard en réponse à ses regrets, qui avait été plein d'urgence et d'incertitudes, et Dong Soo y avait vu une possibilité qui jusqu'à lors était restée entre eux en suspens, non formulée, gardée secrète par la retenue et les hésitations.

Ils étaient rentrés et, dans sa chambre, Woon s'était ouvert à lui, l'avait laissé le toucher, le caresser, parcourir ses jambes de ses mains et l'embrasser, et même alors Dong Soo n'avait jamais osé, sans savoir quoi exactement. Il n'avait presque aucun souvenir des réactions de son corps. Il avait été trop absorbé par le fait d'apporter du plaisir à Woon, de lui faire plaisir, de lui donner absolument quelque chose avec toute la douceur et le respect que Dong Soo estimait qu'il méritait.

Il se souvenait avec une perfection douloureuse du froid des cuisses de Woon autour de sa tête, de son goût, de la peau et des os fragiles de ses hanches contre la paume de ses mains et de comment elles avaient ondoyé entre celles-ci, comment Woon s'était cambré pour lui, avait bougé pour lui, avait serré ses mains avec désespoir, s'était abandonné avec une suprématie majestueuse et fiévreuse, il se souvenait du moindre gémissement que Woon avait produit, même s'ils avaient été faibles, même s'ils avaient été teintés d'une souffrance indescriptible, et de son propre plaisir, si finement, si intimement lié à celui de Woon. En le sentant proche de l'orgasme, à l'écoute de son corps et des moindres tressaillements de celui-ci, Dong Soo avait levé les yeux.

Alors il avait été happé, saisi, dévoré, par la vision qu'avait offert Woon étendu sur le lit, les yeux clos, les joues rosées, les lèvres entrouvertes sur un soupir de plaisir, ses cheveux noirs en couronne autour de son visage. Il lui avait souri, et Dong Soo avait été poignardé par la piété, par la vénération, l'avait laissé s'engouffrer en lui sans opposer la moindre résistance, parce que c'était impossible d'y résister, incendier ses entrailles, vriller ses nerfs, s'incruster dans ses os, faire basculer sa raison et noyer son cœur, parce que Woon était beau, plus beau que n'importe quelle statue de Michel-Ange, plus beau que le plafond de la chapelle Sixtine, beau à en faire pleurer de douleur un impie, plus puissant que n'importe quel dieu, il était le pouvoir, la sensualité et la consécration, il était Dieu pour Dong Soo, et rien d'autre n'avait de sens à part lui.

Dong Soo avait voulu le révérer, laver ses pieds, le prier, l'adorer, peindre pour lui des fresques et mettre son visage sur tous les murs, sur toutes les surfaces du monde, et avait répété dans sa tête "peu importe les autres, peu importe le monde, tu es la seule chose qui compte, la seule qui ait de l'importance, laisse-moi t'élever des temples, laisse-moi brûler le monde pour toi, laisse-moi te servir, laisse-moi te déifier, fais de moi ton esclave, tant pis si je me perds, tant pis, je m'en fous, je t'aime, il n'y a que toi".

Après sa jouissance, Woon avait eu l'air totalement désorienté, terrorisé, et ses yeux s'étaient emplis de larmes quand Dong Soo l'avait rejoint, était remonté jusqu'à lui, s'était autorisé à s'allonger sur lui, quittant la chaleur moite du cocon de ses jambes pour lui permettre de se retrouver entièrement, mais venant tout près de lui néanmoins.

Il s'était inquiété, car Woon semblait sur le point d'avoir une attaque de panique, et respirait par à coups, son souffle irrégulier entrecoupé de sanglots abominablement silencieux. Dong Soo avait enveloppé sa joue d'une main, et Woon l'avait agrippé à la manière d'un noyé se saisissant d'une corde qu'on lui aurait jeté par dessus le bastingage.

- Pardon, avait articulé Woon difficilement, la voix hachée, en serrant sa main avec force.

- Woon-ah, tout va bien, avait murmuré Dong Soo, ne sachant pas quoi dire, et ne souhaitant pas lui causer la moindre peine ou le moindre mal. Mon amour, tout va bien.

Il avait fait de son mieux pour ne pas trop le toucher du reste de son corps, avait juste entouré son visage avec ses mains, caressé ses joues de ses pouces, et était resté penché au dessus de lui, secouant la tête pour lui faire comprendre que ce n'était pas grave, que tout allait bien, qu'il était en sécurité. Woon, finalement, avait fermé les yeux, lèvres entrouvertes, rejetant la tête en arrière contre son oreiller pour mieux respirer, et Dong Soo avait appuyé son nez contre sa mâchoire, ne désirant rien d'autre que de lui procurer de l'apaisement, de lui offrir du réconfort autant que possible.

Woon avait entouré son cou de ses bras, et ils s'étaient redressés sur le lit, entraînés par Dong Soo, s'enlaçant comme deux jeunes enfants, les bras de Dong Soo autour de la taille de Woon. Disparue la sensualité, disparus la langueur et le désir. Woon avait enfoui son visage dans son épaule et il n'y avait plus eu que leur amitié et leur amour, plus que leur tendresse mutuelle, et la peur aussi, de ce qu'ils venaient de faire, de son énormité, de ses implications, beaucoup trop immenses pour eux, et qu'ils craignaient de devoir affronter.

Ils étaient resté longtemps ainsi, se berçant dans les bras l'un de l'autre, essayant vainement de calmer leurs angoisses, sans rien se dire d'autre que des mots très doux, intimes, des mots d'amour, pleins de promesses un peu creuses et un peu bêtes, et Dong Soo les avait prononcé les unes après les autres avec dévotion, dans le cou élégant de Woon, écoutant les battements de son cœur et sentant les mèches bouclées et noires de ses cheveux contre ses joues.

x

Ils finirent la cigarette, observant le filtre se consumer entre leurs bouffées. Woon voulut savoir comment se portaient Ji Seon, et Jin-Ju (comme un charme, avait affirmé Dong Soo, Jin Ju a quitté son petit-ami peintre et elles ont emménagées ensembles, et d'ailleurs je suis presque sûre que c'est un autre genre de collocation que la nôtre). Il s'enquit aussi brièvement de Cho-Rip, qui appartenait désormais au conseil des ministres du président, et de Sa-Mo et Jang-Mi (Tu sais qu'ils s'appellent Maman et Papa, maintenant ? lui apprit Dong Soo).

Plusieurs des hommes de Woon s'étaient assis, comme eux, dos contre le mur, et parlaient à voix basse, attendaient, en proie à une impatience prudemment contenue et une inquiétude croissante. Ils n'avaient pas eu de nouvelles de Baek Myun, mais Go Hyang avait appelé à un moment, tout à la fois pour obtenir des indications de la part de Woon, mais également pour lui faire un bilan plus direct de la situation.

Elle signala qu'aucun étage de la tour n'avait été épargnée par leur rencontre avec les hommes d'Hong Dae Ju, et qu'elle avait fini par battre en retraite dès qu'elle avait appris que le NIS allait entrer dans l'équation, s'enfuyant avec le reste des lieutenants et un petit groupe de soldats. Ils s'étaient refugiés dans une des adresses secondaires, et admirablement classifiée, d'Heuksa Chorong dans les environs de la capitale.

- Elle voulait nous rejoindre, ou qu'on les rejoigne, signala Woon après avoir raccroché.

- Et ? l'encouragea à poursuivre Dong Soo.

Go Hyang avait joué un rôle clé dans l'attaque des lieutenants de Woon contre Cho-Rip et leur lutte sur les toits, qui s'était conclu par sa tentative de suicide. Plusieurs fois depuis, Dong Soo avait lorgné son écran d'ordinateur en pensant à elle.

Woon lui avait assuré qu'il avait mis les choses au clair, aussi bien avec elle qu'avec ses hommes, et que son rôle était trop important (et ses connaissances sur l'organisation trop précises) pour la déloger sans risque, mais Dong Soo continuait de se perdre en rêverie certains soirs en songeant à des programmes, à des codes, et à toute la destruction et la violence qu'il aurait pu déchaîner contre elle.

- J'ai dit non, répondit Woon. Trop dangereux tant que les choses ne se sont pas un peu calmées.

Woon suivait également l'évolution des choses par le biais des rapports que produisaient les médias. D'après ces derniers, la tour de la Sky Corporation, abandonnée par ses employés et par conséquent par les mafieux d'Heuksa Chorong, était devenue le siège d'un affrontement privé entre NIS et sbires d'Hong Dae Ju, qui se retrouvaient coincés dans le bâtiment de part l'affluence des forces de l'ordre et donc forcés de se défendre.

Les Néphélées, patiemment, déterraient les vieux dossiers, et plusieurs d'entre eux étaient déjà partis en direction des chaînes de télévision, de radios, vers les journaux nationaux et, enfin, le gouvernement.

- La police a également été dépêchée par le président à la Tour Yanoï, disait une présentatrice de la chaîne KBS 2TV, alors que s'affichaient en arrière-plan les images du gratte-ciel cerné par les voitures des autorités. Pour le moment, le vice-ministre de la Défense demeure introuvable, et la police soupçonne son départ précipité pour l'aéroport le plus proche. Une perquisition serait également en cours à son domicile de Séoul.

- Si c'est ça, il a une chance de leur échapper, observa lugubrement Woon, qui tenait l'écran de son téléphone à la verticale devant lui et Dong Soo.

- Pas sûr. Il peut aussi se planquer dans un bunker sous la tour, ou chez lui, dans un genre de cave secrète.

- Tu regardes beaucoup trop de séries, Dong Soo-yah.

- Quoi, tu n'as pas de sous-sol secret, toi ?

- Non, affirma Woon. J'ai des coffres-forts, c'est plus pratique.

- Avec des dossiers top secrets ? Insista Dong Soo.

Woon tourna la tête vers lui, plongea ses yeux dans les siens.

- Et tes dessins, avoua t-il, un peu timidement.

Dong Soo étendit la main, caressa les creux entre les doigts de Woon, inséra les siens entre ceux du chef d'Heuksa Chorong et le sentit répondre à sa pression. Il avait les mains froides. Woon avait toujours les mains froides, parce qu'il avait froid tout le temps.

- Woon-ah, mon cœur, tu ne crois pas qu'on devrait en profiter pour parler ? Se lança t-il, après plus d'une décennie d'hésitation. Pour une fois qu'on a le temps.

Les surnoms affectueux datait de la rave-party. En tout cas, Dong Soo se rappelait s'être mis à les utiliser abondamment à la suite de leur nuit ensembles, et un peu comme un réflexe.

- Parler de quoi ? Lui renvoya Woon doucement, contemplant leurs mains liées, effleurant du pouce le petit doigt de Dong Soo.

- De ça. De nous. On en a jamais discuté. Enfin, si tu veux.

- Est-ce qu'il le faut absolument ? Objecta Woon. Est-ce que c'est nécessaire ?

Dong Soo haussa les épaules. La douleur dans ses côtes avait diminué depuis qu'ils avaient investi l'appartement, et il commençait sérieusement à espérer n'en avoir aucune de véritablement brisée.

- Peut-être, répondit-il. J'en sais rien. Peut-être que ça nous ferait du bien, histoire de poser des bases, de vérifier certains trucs. Je veux dire, regarde-nous. On va avoir trente-cinq ans, et même avec la rave-party, même avec tout ce qui s'est passé depuis nos dix-huit ans, on en est réduit à se tenir la main dans les ruines de notre ancien appart' pendant que ton organisation mafieuse s'effondre et que j'ai sans doute une côte pétée. Tu ne t'es jamais demandé où ça nous menait ?

- Est-ce qu'il faut absolument que ça nous mène quelque part ? Lui opposa Woon, non sans une certaine vérité (peu importe les autres et le monde). Mis à part à l'hôpital pour ta côte, à la rigueur.

- Très joli, le complimenta Dong Soo. Mais plus sérieusement. Qu'est-ce que tu en penses ? Tu ne t'es jamais posé la question ?

- Si, lui dit-il. Mais pas en détails. Je veux dire, ça a toujours été plus ou moins évident, pour moi. Pas toi ?

- J'en sais rien. Tu as rencontré quelqu'un, depuis la dernière fois ?

Woon laissa retomber sa tête contre le mur, ferma les yeux, poussa un soupir de lassitude.

Dong Soo sentait son cœur se recroqueviller dans sa poitrine, sous le poids de l'appréhension et de l'angoisse abominable que lui causait l'idée de Woon avec un autre que lui, mais également le constat, amer et implacable, que Woon n'était pas lui, n'était pas à personne, et n'avait, en conséquence, de compte à rendre sur ce point qu'à lui-même.

- Pourquoi tu poses toujours cette question ?

- Je ne sais pas, confessa Dong Soo, en évitant de le regarder, en concentrant son attention sur une peluche de poussière collée à son manteau. Peut-être parce que je suis maso. Ou que j'ai peur, et que je me dis qu'en arrachant le pansement plus vite, ça fera moins mal. Une connerie dans le genre.

- Et tes hackers ? Ils ne m'ont pas surveillé ? Le taquina Woon, avec un sourire en coin.

- Non, protesta Dong Soo, un peu indigné. Je sais bien que j'ai des problèmes, mais pas à ce point-là, quand même.

- Et tu ne me fais pas confiance ?

(je te donnerais le monde sur un plateau d'argent)

- Si, déclara t-il avec sincérité, parce que c'était le cas. Mais la confiance n'a rien à voir là-dedans.

Les yeux de Woon s'emplirent d'un trouble dense, brumeux, profond comme les abîmes de la terre.

- Dong Soo-yah, il n'y a pas personne d'autre, murmura t-il alors, vulnérable, tout-puissant, et sans aucun doute conscient qu'il était capable d'anéantir Dong Soo avec un seul mot. Il n'y aura jamais personne d'autre, d'accord ? Tu le sais, pourtant.

- Oui, lui confirma Dong Soo, s'efforçant de contenir la chose énorme et douloureuse qui lui montait dans la gorge. Mais des fois, j'ai juste besoin que tu me le répètes.

Woon le regarda un instant, avec beaucoup de tristesse, puis il glissa sa main libre dans les cheveux de Dong Soo, repoussant une mèche qui lui tombait sur le front, l'attira gentiment à lui, l'embrassa sur les lèvres, fermement, brièvement, très lentement.

Les yeux clos, Dong Soo fit abstraction des subordonnés de Woon, se persuadant qu'ils ne faisaient pas attention à eux (ce qui était une franche illusion étant donné les dimensions de l'appartement et la série de quatre mafieux, dont deux lieutenants, qui se trouvaient juste devant eux, à moins d'une dizaine de pas), et lui rendit son baiser, leur premier depuis dix-sept ans. Ils n'avaient jamais osé rien faire après la rave-party.

Tout s'était cristallisé entre eux, dans le vide et le silence, la timidité et la peur, et s'était ensuite fossilisé durablement après la trahison de Woon, jusqu'à ce que Hong Dae Ju, sans même s'en douter, leur donne finalement une opportunité de dépoussiérer et de faire fondre la glace.

- Tu crois qu'on devrait changer notre statut Facebook, ou quelque chose dans le genre ? Lui soumit Dong Soo quand Woon se fut reculé. Apparemment, ça se fait chez les gens cultivés.

- Bien sûr, répondit ce dernier d'une voix un peu rauque. Mes ennemis vont adorer apprendre que je suis dans une "relation compliquée" avec le mec qui leur met des bâtons dans les roues depuis dix ans.

- Ah, pour ma défense, on est plusieurs.

Sa remarque lui valut un sourire de la part de Woon, et celui-ci lâcha alors, coupant net le fil des réflexions que se faisait alors Dong Soo, et y faisant écho d'une manière totalement imprévisible et un peu flippante :

- Tu veux qu'on se marie à Las-Vegas ?

Son ton était beaucoup trop nonchalant pour ne pas perturber Dong Soo, qui le dévisagea comme si Woon lui avait annoncé qu'il se reconvertissait dans le cirque.

- Woah, mec, la vache, cette transition de dingue, fut tout ce qu'il parvint à répondre et qui comportait des mots logiques. J'en suis tout émoustillé. Préviens la prochaine fois.

Woon ne cilla même pas.

- Sérieusement, dit-il, puis il avança un argument imparable. Ce n'est pas comme si ça risquait de changer grand chose entre nous. C'est juste un papier à signer, on sera tranquilles, ça ira vite.

- Pourquoi, tu es enceinte ? Parce que si oui, je vais devoir te poser des questions pour la science. Et j'aimerais que tu réfléchisses à l'idée de l'appeler « Dong Soo Junior ».

- Dong Soo-yah...

- Mais là, maintenant, tout de suite ?

- Non, pas forcément, le rassura Woon avec un haussement léger d'épaules. Ça peut attendre demain.

Dong Soo accepta alors, sous le poids son regard sombre et insistant, ouvert, de considérer l'idée beaucoup plus attentivement qu'au travers des impulsions transitoires qu'il avait éprouvé tout au long des années qu'il avait passé à côtoyer Woon.

- Je ne sais pas trop, s'entendit-il prononcer. . Je veux dire, on a jamais vraiment...enfin, on est même pas un couple, si tant est que ça veuille dire quelque chose.

Woon ne se laissa pas démonter.

- Tu veux qu'on soit un couple ?

Dong Soo se fit alors la réflexion qu'ils en revenait inlassablement au point départ, et qu'à force de tourner ainsi autour du pot, l'un d'eux allait probablement se mettre à vomir.

- Non, avoua t-il. C'est ce que je te disais, j'en sais rien. Je crois...je crois que les choses me vont comme elles sont, honnêtement. Quand j'y pense vraiment, je me rends compte que je n'ai pas envie de les changer.

- Moi non plus.

- Et puis franchement, je ne saurais pas comment faire, admit-il ensuite.

Woon observait le mur de la cuisine en face d'eux, ou plutôt le mur derrière ses hommes.

- Moi non plus, décréta t-il. La simple idée de devoir t'acheter des chocolats pour le cliché de la Saint-Valentin, ça me donne envie de me flinguer, et je n'ai vraiment pas besoin d'avoir une autre raison pour vouloir un truc pareil.

- Espèce de beau parleur, se moqua Dong Soo. Oublie pas les fleurs, je suis un gars sensible.

- À la rigueur, je pourrais toujours t'offrir un sachet de marijuana pour notre anniversaire. Avec un collier de perles.

- Super. Et moi, je pourrais te peindre en Joconde, et puis pirater une banque pour nous payer un restaurant gastronomique.

- Qui est beau parleur, maintenant ?

Ils se sourirent, complices, main dans la main, partageant des souvenirs communs, des karaokés improvisés dans la vieille auto de Dong Soo, des danses maladroites dans leur salon, quand la radio diffusait une chanson entraînante, des dîners au restaurants, des sorties au musée, au cinéma, le popcorn entre eux presque comme un intru alors qu'ils y plongeaient la main à tour de rôle, des plaisanteries communes, des jeux, toutes ces choses qui faisaient d'eux, avant tout, des amis d'enfance, le confident de l'autre, une part d'eux même qui avait enflé avec les années, prenant de plus en plus de place dans leurs cœurs et leurs esprits.

Woon était la première chose auquel Dong Soo pensait le matin, et souvent la dernière à laquelle il songeait avant de s'endormir. Il l'imaginait avec lui tout le temps, à chaque déplacement, envisageait ce que Woon pourrait dire, comment il pourrait réagir à telle ou telle chose. Woon était un prolongement naturel de sa pensée, une déviation automatique, à laquelle il ne faisait même plus attention chaque fois qu'il l'empruntait.

Il l'avait toujours avec lui, tout le temps, dans une certaine mesure, et se rendait compte, comme Woon lui souriait, que la réciproque était également vraie, et qu'il était aussi permanent dans les idées de Woon que lui dans les siennes. Il se souvint de ce qu'il avait lu un jour dans un article, à propos de ces vers parasites qui vivaient dans les branchies des poissons, et qui, après s'être rencontrés encore au stade de larve, s'attachaient l'un à l'autre et grandissaient ainsi, toute leur existence, sans jamais se séparer. Ma moitié de ver, se dit Dong Soo avec tendresse, mon amour de parasite.

- Mais on est pas supposés être ensembles pour se marier, quand même ? Enchaîna t-il, s'arrachant à ses contemplations métaphysiques qui n'apportaient strictement rien à l'affaire, puisqu'elles étaient là depuis le premier jour.

- Aucune idée, reconnut Woon. J'en ai juste envie. Je te fais confiance. Je te connais. On a déjà vécu ensembles et ça s'est bien passé. Tu me fais rire. Et je t'aime assez pour te tenir la main, et pour d'autres trucs, aussi. Il faut obligatoirement qu'il y ait autre chose ?

(laisse-moi t'élever des temples)

- Tu me poses une colle, là, amour, lui concéda Dong Soo, tout en pressant sa main dans la sienne. Tu crois vraiment que ça pourrait durer ?

- Quoi, si on se mariait ?

- Oui.

Les yeux de Woon se dirigèrent vers la baie vitrée, vers les immeubles illuminés de Séoul et son agitation nocturne, frénétique, de grande métropole internationale. Il neigeait, à présent. Des flocons, aussi légers et flottants que des morceaux de nuages, tombaient avec grâce sur le sol de la capitale et ses toits.

- Aucune idée, dit-il. J'aimerais bien. On est amis depuis plus de vingt ans. Tu crois que c'est suffisant pour faire marcher un mariage ?

- Tu me fais passer un examen de philosophie ou tu es juste très content de me voir ?

- Tu veux regarder dans ma poche pour savoir ?

- Désolé, répliqua Dong Soo. J'ai les mains pleines.

Et il leva celle qui tenait la main de Woon, l'amena jusqu'à ses lèvres, posa un baiser révérencieux sur sa peau.

Woon se pelotonna un peu plus contre le mur de l'appartement, posa sa tête sur l'épaule de Dong Soo, et ferma les yeux avec un soupir.

- Tu es le meilleur ami que j'ai au monde, chuchota t-il. En même temps, je ne sais pas si j'aurais la force de risquer ça.

Dong Soo appuya sa joue contre le sommet de son crâne, sentit le contact doux de ses cheveux.

- Tu m'aimes ? Demanda t-il tout doucement, tout bas, le cœur battant très vite.

- Oui. Tu le sais très bien, répondit Woon sur le même ton, en levant les yeux vers lui. Et toi, tu m'aimes ?

- Oui.

- Ne le prends pas mal, mais je ne vois pas ce que ça apporte à la discussion.

Dong Soo, du bout des doigts, replaça une mèche de cheveux bouclée derrière l'oreille de Woon.

- Tout simple, mon cœur, lui exposa t-il. Tu m'aimes. Je t'aime. Et le reste...eh bien, on s'en fout. Comme l'a dit un grand sage avant moi, si c'est cool pour toi, c'est cool pour moi.

Woon leva le menton, appuya pour la seconde fois de la soirée ses lèvres contre celles de Dong Soo. Ses yeux étaient humides quand il se recula.

- Woon-ah, tu pleures ? S'inquiéta Dong Soo.

- Non, répliqua celui-ci, en reniflant pitoyablement, comme une larme de la taille d'un diamant lui coulait sur la joue.

- Oui, tu as raison, excuse-moi. Je voulais dire : tu viens d'éplucher des oignons, mon amour ?

Woon rit, rejeta la tête en arrière, lui colla un coup de coude dans les côtes pour sa peine. Il avait les plus beaux yeux du monde quand il pleurait, et c'était une chose terrible que ce constat, alors que Dong Soo était obsédé par l'idée de le voir aussi rayonnant que lors de la rave-party. Mais peut-être que ce n'est pas possible, lui susurra une part de lui, peut-être qu'on ne peut pas rendre les gens vraiment heureux, peut-être qu'au fond on peut juste être là avec eux quand ils sont tristes, et leur tenir la main, et les réconforter du mieux qu'on peut.

L'idée le hantait, le déprimait aussi. Par moment, il était pris de l'envie d'acheter un de ces vieux manoirs mélancolique dans la campagne anglaise, ou ailleurs, quelque chose de joli et de plus vivable que les ruines de leur appartement, de se mettre au jardinage, au bricolage, de tout meubler avec des sofas moelleux et de la porcelaine de Chine, de l'offrir ensuite à Woon et d'admirer l'expression de bonheur et de satisfaction qui s'inscrirait alors sur son visage.

Tout pour toi, pensait Dong Soo, tous les jours, tout pour toi, le monde pour toi. Ce n'était pas sain, ni raisonnable, ça n'avait pas plus de logique que de pudeur, et il s'en fichait complétement.

- Okay, alors, dit-il, parce qu'il ne savait pas comment exprimer la force de son amour pour Woon, les choses folles qu'il était capable de faire pour lui. On se marie.

Woon tourna vers lui un regard épouvantablement implorant. Dong Soo était désormais persuadé que les autres suivaient attentivement leur conversation, et étaient à deux doigts de se taper la tête contre les murs face au tournant qu'elle prenait.

- Mais je veux un diamant, précisa t-il, pour détendre l'atmosphère.

- Ah. J'aurais plutôt dit un saphir, observa Woon d'un ton se faisant critique. Le bleu te va mieux au teint. J'ai rien sur moi, pour le moment, mais dans la voiture, si tu veux, je crois qu'on a une paire de boucles d'oreilles.

- Ma foi, pourquoi pas ? Ça me plairait d'en avoir des très longues, serties à la cocaïne.

- Oh non, pas dans les saphirs, le corrigea Woon. On la met avec la jade, c'est plus patriotique.

- Mais oui, tu as raison, c'est logique, conclut Dong Soo avec éloquence, puis il reprit. Et ensuite, quoi ?

- Comment ça ?

- On se marie à Las-Vegas. Admettons déjà qu'on arrive à quitter le pays, admettons qu'on ne fasse pas choper par les autorités internationales, admettons que personne ne nous reconnaisse aux États-Unis. Admettons qu'on parvienne à récupérer ta duchesse de chat, puisque ça me semble exclu qu'on parte sans elle. Qu'est-ce qu'on fera, ensuite ? On se barre en voyages de noces ?

- J'ai parlé de mariage, pas de s'enfuir, riposta Woon avec esprit. Et Jun n'est pas une duchesse, c'est une impératrice.

- Question de point de vue. Pour ton chat aussi. On pourrait devenir des touristes lambda, après tout. Aller en Angleterre. Voir la vallée de la mort. Faire un road-trip. Aller visiter le pôle nord, je ne sais pas, moi.

Woon haussa un sourcil royal, et interrogateur.

- On a jamais parlé du pôle nord, observa t-il après une hésitation.

- Non, mais tu sais, ces derniers temps, j'ai beaucoup d'empathie pour les pingouins, vois-tu.

Woon secoua la tête, l'air véritablement navré.

- Je ne peux pas partir comme ça, déclara t-il. Je suis chef de mafia. Ça n'a pas marché il y a dix ans, ça ne marchera pas aujourd'hui. Tu avais raison. Je serais poursuivi partout.

- On changera de noms, répliqua Dong Soo du tac-au-tac. Et puis ta propre survie, j'espère bien que ça marchera aujourd'hui. Sinon, je te prédis beaucoup de problèmes. Il y a dix ans, Heuksa Chorong n'était pas dans la même situation qu'actuellement. Les choses changent, mon cœur. Au vu des derniers événements, il va sans doute falloir que tu te planques pendant un bon moment.

- Avec toi ?

- Regardez-ça, roucoula t-il avec un attendrissement exagéré. Mon futur mari et son tact. Tu pourrais au moins essayer d'avoir l'air plus enthousiaste.

Le visage de Woon s'assombrit néanmoins. Ils restèrent ensuite un moment sans parler, se tenant toujours la main. Aucun des hommes de Woon n'avait annoncé avoir reçu des nouvelles d'Heuksa Chorong ou de la tour, mais les messages des Néphélées avaient continué de se déverser sur le portable de Woon, et quand ils vérifièrent les différents médias nationaux, ils constatèrent non sans aigreur que les autorités n'avaient toujours pas mis la main sur Hong Dae Ju. L'hypothèse selon laquelle il avait réussi à prendre un avion et à échapper aux forces de l'ordre devenait de plus en plus probable.

- Parfois, reprit Woon tout à coup. Parfois, je ne ressens rien du tout. Vraiment, Dong Soo-yah. Parfois, je tue et je sais que je tue et que c'est de ma faute, et ça ne fait rien du tout. Des fois, je me lève et je ne sens rien, j'ai l'impression d'être vide. Des fois, je ne ressens rien de la journée. Et j'essaie, je te jure, mais plus le temps passe, et plus je pense que je n'ai plus rien à l'intérieur. Il y a des moments où je regarde le vide et où j'ai envie de sauter, et ça me laisse totalement indifférent. Tu dois être la seule chose pour laquelle je ressens encore quelque chose. Toi, et Jun. Tu crois que c'est normal ? Tu penses qu'il y a quelque chose de mauvais chez moi ?

Ses yeux étaient pleins de larmes et d'anxiété quand il les posa sur Dong Soo, en quête de réponses, de réconfort, comme cette nuit-là après la rave-party, sur son lit. Dong Soo se rendit compte avec horreur qu'il ne savait pas quoi lui dire pour le rassurer, et comprit en parallèle qu'aucune bonne réponse ne pouvait être décemment apporté à de telles interrogations, tout simplement parce qu'elles n'appelaient à être résolues, mais juste à être enterrées sous quelque chose de bienveillant, d'aimant, de gentil.

- Je ne sais pas si ça va t'aider, ce que je vais te dire, articula t-il avec précaution, avec une lenteur réfléchie. Mais parfois, j'ai juste envie de lâcher une ou deux informations au hasard, et puis de regarder le monde s'effondrer et brûler. Je n'ai jamais pensé que tu avais un problème, Woon-ah. Je pense qu'on a tous des problèmes. Mais je sais que la seule chose qui m'empêche d'envoyer ces informations, c'est l'idée que ce serait une mauvaise idée, juste parce que tu es dans le monde, parce que tu fais partie du monde.

- Tu m'aimes ? Lui demanda Woon, le supplia t-il.

- Oui. Tu es la seule chose qui compte, pour moi. Je te le promets. Aussi longtemps que je pourrais, aussi longtemps que tu voudras de moi. Je ferais de mon mieux.

- Tu veux m'épouser ?

- Pour des saphirs, oui, complétement.

Woon éclata de rire, et c'était un rire qui tremblait, qui s'effondrait sur lui-même comme le cœur d'une étoile, mais Dong Soo préféra se concentrer sur les bonnes choses, et pressa son front contre celui du chef d'Heuksa Chorong.

- On va se marier à Las-Vegas, énonça t-il, comme une prière, comme un rituel verbal qui aurait contribué à calmer toutes leurs peurs et leurs souffrances. Ça durera une heure et on aura tes lieutenants comme témoins, et ensuite on ira manger au restaurant pour fêter ça. Je t'emmènerais faire un road-trip sur la route 66. Et en Angleterre. On achèteras un pied à terre pour Jun, avec un joli jardin. Tu pourrais t'asseoir sur le trône de la reine, et si tu veux, je te donnerais sa couronne. Tu contrôleras Heuksa Chorong à distance, ou tu feras autre chose, ce que tu veux, et moi, j'aurais toujours les Néphélées. Je prendrais ton nom, si ça te fait plaisir. Je te dessinerais sur les murs de Buckingam Palace. On retrouvera Hong Dae Ju, et je te regarderais l'écorcher vif.

Le sourire de Woon s'élargissait merveilleusement à cette énumération, comme il entourait le visage de Dong Soo de ses mains froides et le gardait contre lui, se pressait contre lui. Ils ne feraient probablement pas la moitié des folies qu'il avait suggéré, peut-être même que le mariage n'aurait jamais lieu, parce que c'était la folie entre tout, et la plus stupide, mais c'était l'intention qui comptait, ou plutôt leur désir commun, partagé, cette clarification soudaine qui n'avait jamais pu avoir lieu auparavant.

- Et je serais ton roi ? Murmura t-il, les yeux mi-clos, la voix vibrante, victorieuse, langoureuse.

Dong Soo pensa à ses hanches, à sa peau sous la lumière des néons bleues, au plafond de la chapelle Sixtine, aux nuages, à la première fois qu'il avait vu Woon à l'âge de douze ans.

- Bien sûr. Et moi, je serais ta reine.

Le rire de Woon résonna furieusement dans le salon. Ils étaient le même pouvoir, la même entité, la même tempête, Woon avec Heuksa Chorong, dans le ciel, les nuages, Dong Soo avec les hackers, au sol, la mer, tous les deux dans l'ombre, puis dans la lumière. Ils étaient une seule catastrophe, un seul absolu, le feu dans le ciel, l'anarchie, le désordre de l'amour, la destruction et toute la beauté frénétique de la dévotion éternelle et égoïste.

Et rien d'autre n'avait d'importance.


« Je vous aimais complétement. Et c'était réciproque. C'est tout. Le reste n'est que confettis.»

(The Haunting of Hill House)


Indications :

- Je tiens à remercier chaleureusement la dernière vidéo de DirtyBiology intitulée "Vous ne savez pas à quoi ressemble le monde vivant (mais personne en fait)", qui m'aura donné l'idée de la métaphore avec la Ceinture de Vénus et les vers romantiques (aussi appelés des paradiplozoon hemiculteri - de rien, c'est cadeau)


Merci infiniment d'avoir lu cette histoire !