Bonjour !

Je passe en coup de vent pour poster cet OS qui sort de nulle part. Ça faisait un petit moment que je n'avais rien écrit et finalement j'ai pondu ce truc. Je ne sais pas si on peut vraiment qualifier ça de Mikayachi, disons que c'est plutôt une fic centrée sur Mika, our lovely girl.

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture !


Mika aime bien parler des draps de Yachi. Pas parce qu'ils ont une jolie couleur et que le cyan lui rappelle le premier été où Yachi a pris sa main, sous un soleil éclatant ; ni parce que le tissu sent toujours les fleurs et qu'elle a l'impression d'avoir les cheveux de son amie éparpillés partout sur son visage ; ou bien que le bruit des draps qui se froissent lui arrache un sourire lorsque Mika se tourne vers elle pour observer cet air encore endormi qui peint ses traits.

Elle apprécie raconter tout cela à Daishou, un peu rêveuse, les yeux brillants. Les ricanements de Kuroo sont toujours bon enfant et cela lui donne une excuse pour lui lancer un coussin à la figure — bien qu'elle n'ait pas vraiment besoin de raison pour faire ça. Souvent, elle le fait parce que l'objet est là, froissé, un peu sale et qu'elle se dit que cela irait bien sur le visage du jeune homme.

Mais si Mika en parle autant, peut-être plus d'une fois tous les trois jours, ce n'est pas pour tous les souvenirs que ces draps apportent. Ce n'est pas non plus parce qu'elle passe plus de temps chez Yachi que dans son propre appartement. Lorsqu'elle rentre enfin, le sentiment de solitude lui est insupportable.

Dans ces moments-là, elle fixe ses plantes fanées qu'elle n'arrose plus depuis des lustres et elle se dit pour au moins la centième fois qu'elle devrait en acheter de nouvelles — mais elle ne le fait pas ; elle ne le fait jamais parce que ces fleurs-là finiront elles aussi par mourir et que tout ça ne sert à rien. Elle souhaite seulement se réveiller au côté de Yachi dans ces draps ridicules, sentir son corps chaud contre le sien.

Ce qui est agréable selon elle, c'est que parler de la couette cyan de Yachi a toujours un goût différent dans sa bouche. Cela ne lui rappelle jamais le même souvenir, le même instant, c'est à chaque fois quelque chose de nouveau comme si son esprit ne voulait rien oublier — ce qui est peut-être vrai, au fond. En plus, Kuroo et Daishou ne lui disent jamais de se taire. Ils se contentent de hausser les épaules lorsqu'elle se lance. C'est d'ailleurs toujours par la même phrase que Mika commence :

— Je vous ai déjà parlé des draps de Yachi ?

Ses amis s'échangent un regard, s'installent sur son lit. Daishou sort souvent un carnet dans lequel il s'amuse à faire des croquis de Kuroo ou de Mika (cela dépend de la lumière qui rentre dans la pièce. C'est son grand dilemme, capter la lumière pour mieux saisir l'instant). Kuroo, lui, attrape un coussin, par précautions sans doute, et ponctue la conversation de soupirs et de remarques moqueuses. Quant à Mika, elle s'attache les cheveux, passe ses mèches de devant derrière ses oreilles, avant de triturer ses bagues tout au long de son discours. C'est toujours la même rengaine, mais cela lui apporte un certain réconfort — elle sait que tout va bien, que tout va mieux et qu'il y a certaines choses qui ne changeront jamais.

— Yachi a cette couette en trois fois. Le cyan est plus délavé sur l'une d'entre elles, mais c'est parce que c'est celle que sa mère lui a laissée quand elle est partie faire ses études. C'est d'ailleurs sa préférée. C'est toujours celle-là qu'elle s'empresse de laver lorsque l'on va à la laverie et qu'elle me raconte qu'elle a encore corné les pages de son livre.

Mika aime donner beaucoup de détails inutiles. Enfin, de son point de vue, ils ne le sont pas du tout. Au contraire, ils sont importants (c'est ce qui fait que chaque moment est unique, c'est la raison pour laquelle elle grave chacun d'entre eux dans son cœur).

On lui a dit qu'elle devrait écrire des histoires. Elle avait éclaté de rire — les seuls récits qu'elle savait raconter étaient ceux où Yachi se trouvait. Mika n'avait jamais été très douée avec les mots ; il y en avait trop. Le sens de certains ne lui évoquait qu'une masse informe, presque saturée d'encre, et d'autres possédaient une amertume qui rendait le reste de sa journée brumeuse. Définitivement, les mots et elle ne s'entendaient pas très bien.

Ce qui pouvait se révéler parfois assez contraignant. Il y avait tant de choses qu'elle voulait dire, mais tout finissait toujours par s'embrouiller dans sa tête et souvent, elle n'avouait rien (les sentiments restaient à l'intérieur). Les couleurs se mélangeaient et à la fin, il y en avait tant que tout devenait gris, ce qui rendait Mika morose — et elle n'aimait pas beaucoup cette émotion ; le son que cela faisait au creux de ses oreilles avait quelque chose de grinçant.

— Mika, c'est marrant, s'exclame Yachi. Regarde les parapluies des passants !

La jeune femme s'avance, une tasse fumante à la main, s'approche de la fenêtre ouverte, observe les gouttes de pluie tacher le parquet avant de se pencher en avant. Elle ne répond rien à son amie. Les parapluies ne lui arrachent pas vraiment un sourire. Ils sont presque tous noirs et c'est une couleur qui rappelle à Mika l'orage. Elle trouve ça idiot. Mais elle ne contrôle pas son esprit et même si elle aime qu'il se souvienne de tout dans les moindres détails, les moments tristes empestent.


— Je t'assure que tu devrais écrire une histoire, lui répète Daishou pour au moins la millième fois depuis qu'ils se connaissent.

Elle lance un bref regard vers la main gauche du jeune homme qui sert une feuille remplie de chiffres. Toute froissée, cela lui évoque les draps de Yachi. Un sourire s'étend sur ses lèvres.

— Je n'ai rien à raconter.

— Essaie de parler des draps.

Mika l'avait dévisagé, attendant de voir cet éclat de malice percer dans ses yeux. Il n'avait pas ri, et elle fut incapable de dire si cela était une plaisanterie ou non. Elle avait fini par oublier, mais l'image de Daishou, son papier froissé entre ses doigts, revenait sans cesse dans ses rêves.


On ne demandait jamais à Mika de parler des draps de Yachi. C'était une règle qu'elle-même avait instaurée avec les autres — c'était son histoire et elle voulait saisir les moments qui s'offraient à elle. Daishou et Kuroo faisaient bien attention à cela. S'ils avaient un jour utilisé le mot cyan dans une conversation banale, ils évitaient dorénavant de le faire, comme si Mika aurait pu les entendre, sentir le mot dans sa bouche même quand elle ne le prononçait pas.

Il y avait bien ce garçon de son cours de littérature qui malgré les regards noirs, les gestes un peu brusques et les remarques cinglantes ne se gênait pas pour lui poser un tas de questions indiscrètes. Mika n'y répondait jamais. Elle se contentait d'un grand trait bleu qui déchirait sa feuille bien propre, puis elle se levait d'un coup, balançait son sac sur son épaule avant de changer de place dans un vacarme assourdissant.

— Tu es sûre que tu ne veux pas me raconter ? criait Atsumu de l'autre bout de la salle. Les gens parlent, tu sais. Les couloirs content beaucoup d'histoires.

Les couloirs écrivaient, alors. Qu'est-ce qui empêchait Mika de le faire ?

Les draps, les draps, les draps. Ils se baladent dans l'esprit de Mika, ils sont comme un linceul bleu qui se dépose devant sa rétine qui la rend incapable de penser à autre chose. Ses doigts picotent, ses jambes tressautent : Yachi lui manque — ce soir, elle aura un nouveau récit à raconter. Elle éternue, sort un crayon et écoute le son de la voix de sa professeure sans vraiment comprendre. Deux heures plus tard, elle aura noté trois mots : syllogisme, ciel et tissu.

— Atsumu m'a dit que tu étais douée avec les histoires.

Mika relève la tête vers la personne qui vient de l'aborder. Le jeune homme qui se tient en face d'elle fait presque sa taille (si elle était debout, elle le dépasserait probablement. Elle porte de jolis escarpins aujourd'hui). Il n'arrête pas de s'agiter dans tous les sens et son teint basané lui fait l'effet d'une brise d'un mois de juin.

— Atsumu a menti, répond-elle simplement.

Il se gratte l'arrière du crâne, visiblement contrarié.

— Ce n'est pas son genre pourtant. Il est perspicace.

Mika pense que ce garçon a très mal analysé Atsumu. Dès qu'il ouvre la bouche pour essayer d'interpréter un texte, il finit toujours par trouver le sens le plus éloigné de la réalité. Elle ne croit pas que ce soit une mauvaise chose. Son point de vue lui offre une porte cachée qu'elle n'avait pas aperçue, et elle est souvent surprise de ce qui se trouve derrière.

— Je ne suis pas certaine que ce soit un adjectif qui lui convienne.

— Ça, c'est parce que tu ne le connais pas.

Il a dit ça avec un tel aplomb que Mika a l'impression d'avoir été poussée violemment contre le dossier de son siège. Elle n'ajoute rien, se mord nerveusement l'ongle du pouce.

— Enfin, ce n'est pas le sujet, reprend le garçon.

— Quel est le sujet, alors ?

— Tes histoires.

— Mes histoires ?

Celles que je n'écris pas, mais dont les couloirs parlent, pense-t-elle.

— Une fille blonde et des draps pourpres, à ce qu'on m'a dit.

— Cyan, ne peut-elle s'empêcher de corriger.

— Pêches.

— Cyan, insiste-t-elle.

— Ou jaunes, je ne sais plus.

Il ne semble pas vraiment l'écouter. Il se détourne un instant, s'appuie contre la table sur laquelle Mika travaille. Il croise les bras, tape du pied, avant de poser à nouveau son regard vers elle, un sourire aux lèvres.

— Tu devrais faire attention aux rumeurs. Parfois, elles finissent par venir se confondre avec la vérité. Elles effacent même les histoires. C'est dangereux lorsque les gens s'emparent de la sincérité des mots.

Et aussi simplement qu'il est arrivé, le jeune homme s'en va. Il ne fait pas un bruit et Mika observe sa silhouette svelte s'éloigner. Elle fixe la lourde porte en bois de la salle d'étude un long moment. Lorsqu'elle s'endormira, les draps de Yachi seront devenus orange, comme les cheveux de ce garçon.

Mika aime parler des draps de Yachi. Mais en ce moment, ce sont les autres qui ne cessent de le faire. Les couloirs grondent et cela lui donne la migraine. Elle n'entend même plus le bruit du crayon de Daishou qui frotte contre le papier. La lumière de fin d'après-midi n'est plus aussi éclatante au travers de sa fenêtre.

Elle n'a pas revu Atsumu ou le garçon étrange de la salle d'étude. En revanche, elle a fait l'acquisition d'un cahier cyan, sur lequel Daishou s'est empressé de dessiner. La couverture est ornée de motifs excentriques qui donnent envie à Mika de les avoir gravés sur la peau.

— C'est pour quoi faire ? demande Kuroo en désignant le carnet.

Ils sont à la cafétéria. Le brouhaha est tellement fort que Mika doit faire répéter sa question cinq fois à son ami avant qu'elle ne l'entende. Daishou n'est pas avec eux (il leur a parlé d'une randonnée et de trouver la plus belle orange. Mika n'a pas très bien compris, mais elle espère que l'entreprise du jeune homme réussira).

— Effacer les rumeurs, élude-t-elle.

— Mais elles sont gravées sur les murs.

Le cœur de Mika arrête de battre. Le silence tombe et des draps se déposent délicatement sur les tables. Ils sont déchirés. Des larmes lui montent aux yeux. Les mots sont indélébiles.

— Je crois que je dois trouver mes propres mots, murmure-t-elle.

Kuroo est immobile — le monde entier l'est. Mika n'aime plus parler des draps cyan, finalement. Elle réalise que Yachi n'est pas là. Elle attrape son carnet à la volée, laisse toutes ses affaires éparpillées au sol. Elle se faufile sous le tissu. Les rayons du soleil qui passent au travers lui donnent la sensation d'être sous l'océan. La lumière bleue ondule sur sa peau tandis que sa respiration devient difficile. La chaleur est insupportable.

Lorsqu'elle se retrouve dehors, elle est emportée sous une masse de parapluies noirs. La pluie tombe dru et elle pense à ce mot qu'elle a découvert par hasard. Une ondée. Elle a d'abord cru que c'était une note de musique puis Yachi lui a avoué son sens véritable, un sourire dans la voix.

Des gouttes se faufilent tout de même dans ses cheveux. Elle en sent une glisser sur sa paupière, se coincer dans ses cils, avant de terminer sa course dans une des commissures de ses lèvres. Elle passe distraitement sa langue dessus.

Les pieds de Mika ne touchent pas le sol. Il y a tant de monde qu'elle marche sur les chaussures de nombreux inconnus, se laissant porter la foule. Sur son chemin, elle tombe sur une orange. Elle se penche en avant, la fait rouler dans sa paume avant de la lancer sept fois dans les airs — cette dernière n'est pas trempée, la peau est toujours intacte, un peu granuleuse, aussi orange que les cheveux du garçon qui apprécient les histoires.

— Tu devrais la garder pour ton ami, l'interpelle une voix glacée sur sa droite.

Avant qu'elle ait le temps de répondre, elle aperçoit un haut-de-forme et un parapluie jaune déjà loin devant elle. La démarche est chaloupée. Elle glisse le fruit dans la poche de son manteau en hochant la tête.


— Dis-moi, Mika, qu'est-ce que ta mère te lisait comme histoires quand tu étais petite ?

Yachi est assise sur le tapis de sa salle de bain, un livre posé sur ses genoux. Les pages sont mouillées à cause de l'humidité. Mika s'amuse à faire tournoyer la mousse qui flotte sur son corps nu, alors que l'eau chaude réchauffe sa poitrine.

— Rien du tout.

Son amie a l'air surprise. Elle se reprend tout de même — Yachi n'aime pas blesser les autres.

— C'était moi qui lui en racontais, s'empresse-t-elle d'ajouter.

— Ah oui ? Et c'était quel genre de récit ?

— Ça dépendait. Il y avait toujours des dragons selon ma mère. Et deux filles qui sauvaient le monde, main dans la main. Je ne m'en rappelle plus trop, à vrai dire.

— Tu es vraiment fascinante.

Yachi lui attrape la main, la regarde quelques instants puis l'embrasse. Cela ne dure que quelques secondes, mais Mika s'en souvient encore. Après cela, la jeune femme avait pris son livre qu'elle avait abandonné au sol et elle avait quitté la pièce. Une fois seule, Mika aurait juré que les mots des pages mouillées s'étaient imprimés sur le tapis.

Yachi ne demandait jamais à Mika de raconter des histoires. Peut-être parce qu'elle savait qu'au fond, elle en faisait partie. Un personnage n'est donc pas vraiment en mesure de décider à la place de l'écrivain — c'était ce que devait penser son ami, du moins.


Mika se trouve maintenant sous un arrêt de bus. Les passants regardent droit devant eux, sans jamais se détourner de leur chemin. Sa veste beige est imbibée d'eau et elle a beau essorer ses manches, un liquide caramel ne cesse de couler. Le banc en face d'elle n'a plus que deux lattes de bois — les autres sont au sol.

Plic, plac, ploc, une flaque d'éclats verts.

Un bus s'arrête devant elle. Il est tout en rondeur, uniquement fait de grandes vitres propres. Le véhicule est vide, il n'y a que la chauffeuse. Ses cheveux bruns sont attachés avec deux jolies couettes bien hautes. Elle lui lance à peine un regard lorsque Mika s'engouffre à l'intérieur. Une éclaircie apparaît ; les rayons du soleil scintillent sur la peau noire de la jeune femme.

Mika connaît la conductrice. C'est celle qu'elle croise tous les matins, une fois qu'elle s'est extirpée des draps de Yachi, les yeux encore gonflés, pas complètement réveillée. Les nuits sont courtes et la voix de son amie résonne lorsqu'elle prend place dans un des sièges jaunes.

Elle tourne la tête vers la fenêtre, le menton posé dans la paume de sa main.

— La pluie ne va pas tarder à revenir, déclare d'un ton monotone la femme. Les éclaircies ne durent jamais bien longtemps par ici.

Elle démarre brusquement et le front de Mika cogne contre la vitre. Son reflet lui lance une grimace, mais elle ne sent pas ses sourcils se froncer, et sa bouche n'a pas ce rictus étrange que lui offre son double. Il lui tire la langue avant de s'estomper dans le ciel voilé de nuages.

— Dites, vous n'auriez pas un parapluie ? demande timidement Mika.

La jeune femme lui lance un coup d'œil morne dans le rétroviseur. Elle ne parle pas pendant un moment avant de répondre :

— Je n'aime pas les parapluies. Je préfère sentir l'eau sur ma peau. Ce n'est pas drôle d'entendre la pluie s'écraser sur ces objets.

— Ils cachent les regards, admet-elle.

— Tout à fait. Et puis ils sont encombrants. Ils finissent toujours par mouiller les livres qui s'entassent chez moi.

La chauffeuse parle fort. Sa voix rauque gratte sur les vitres qui se fissurent. Mika déglutit bruyamment. Ses mains s'agrippent à son carnet.

— Vous écrivez ?

Elle désigne du doigt son cahier.

— Non.

— Ce n'est pas ce que le garçon de l'autre fois m'a dit, conteste-t-elle.

— Lequel ? Celui qui marche de long en large dans le bus ou bien celui qui ne peut s'empêcher de le dévorer des yeux ?

— Je vous parle de l'amoureux. Celui qui a l'air arrogant.

— Il s'appelle Atsumu.

— Ce n'est pas important.

La femme fait tourner brusquement son volant dans un virage. Mika chavire, tombe sur le côté.

Plic, plac, ploc. Son carnet roule sous les sièges ; elle le regarde disparaître.

Elle se relève en agrippant fermement une barre. Un pied devant l'autre. Lorsqu'elle arrive au niveau de la conductrice, son souffle s'éraille.

— Vous ne m'avez jamais dit votre nom, fait-elle remarquer.

La concernée s'entête à fixer le chemin droit devant elle. Ses doigts se resserrent sur le levier de vitesse. Le visage de Mika est proche du sien, à peine à quelques centimètres.

— Nous sommes bientôt arrivées.

Mika sent les roues du véhicule rebondir sur la route. Le bus traverse un champ et la boue s'éparpille sur les vitres brillantes.

— Vous aurez beaucoup de nettoyage à faire, ce soir.

— Il y a toujours beaucoup de nettoyage à faire, vous savez. C'est un éternel recommencement.

— Comme la pluie, observe Mika.

— Comme la pluie, acquiesce l'autre.

Le bus se stoppe brusquement. Mika part en arrière, chavire un peu.

— Il est temps de rentrer, Mika, murmure la jeune femme.

Ses yeux noirs la fixe intensément pour la première fois. Elle ne peut retenir un frisson. Des scintillements dorés brillent dans ses pupilles.

— Je le crois aussi. Lundi, je vous offrirai un parapluie.

Sa remarque arrache un sourire à son interlocutrice. Lorsqu'elle sort, elle entend son rire, plus caverneux que sa voix.


— Tu ne parles plus des draps.

Atsumu fait tourner son crayon du bout de ses longs doigts. Mika a toujours trouvé qu'il avait de belles mains — et une « jolie gueule » selon Kuroo, mais elle n'est pas vraiment d'accord ; peut-être parce qu'Atsumu n'est pas une fille.

— Je ne t'en ai jamais parlé.

— C'est bien dommage.

— On ne se connaît même pas.

Son crayon lui échappe. Il tombe au sol sans faire de bruit.

— Et alors ?

Mika soupire.

— Alors, je ne vois pas pourquoi je te parlerais de ça.

— Mais tu aimes bien raconter des histoires, objecte-t-il.

— Pas à toi en tout cas.

— Comment pourrais-tu le savoir ? Tu ne l'as jamais fait.

Un garçon ramasse le crayon et le dépose dans la trousse de Mika. Cette dernière ouvre la bouche pour protester, mais il s'éloigne déjà.

— Parce que je le sens.

— Tu ne sens rien du tout. Je suis sûr que tu as oublié l'odeur des draps. Et peut-être même celle de Yachi.

— Comment tu…

Elle laisse sa phrase en suspens. Elle décide que c'en est trop. Mika sort de la salle après avoir fusillé Atsumu du regard. Il lui lance un sourire qui lui donne envie de lui crever les yeux avec son stylo.


— Kuroo m'a dit que tu me trouvais jolie.

Le mois de février. Le verglas dehors et les passants qui glissent, serrant toujours fermement leur parapluie.

Yachi est toute rouge. Elle porte un pull crème et le bout de ses baskets blanches est trempé.

— Kuroo avait bien entendu, avoue Mika, la gorge brulante. Il sait donc bien se servir de ses oreilles. En revanche, il devrait apprendre à utiliser sa bouche.

— Je pense au contraire qu'il a très bien su s'en servir, remarque Yachi.

— J'aurais préféré que tu l'entendes de ma bouche.

Mika s'approche doucement puis elle embrasse Yachi. Ses lèvres sont un peu sèches. Elle sent la vanille — elle trouve cela drôle, sans trop savoir pourquoi, c'est comme si son amie avait l'été sur sa peau.


Mika boit un café très amer dans la cuisine de Yachi. La chaise sur laquelle elle est assise grince un peu et les pages de son livre se tournent toutes seules. Les mots dansent devant ses yeux.

— La Peste, lance Yachi en guise de bonjour.

Elle prend place en face d'elle en grignotant un gâteau sablé. Les miettes tombent sur la table blanche. Yachi effleure la couverture en tendant le bras. Derrière elles, la cafetière fait tout un tintamarre tandis que Mika se penche en avant pour embrasser la jeune femme.

— Albert Camus, continue-t-elle. Je n'ai jamais réussi à lire un de ses ouvrages le soir. Les mots sont trop lourds à porter la nuit.

Yachi est de loin le personnage le plus fascinant que Mika ait jamais rencontré. Elle a des habitudes étranges, des gestes souples et amples, un sourire toujours caché dans les coins de ses yeux, des jambes toutes fluettes qui contrastent avec les phrases grinçantes qu'elle jette en fin d'après-midi, après le brouillard.

— Si je savais écrire, tu serais certainement le personnage principal.

— Si tu savais écrire…

Yachi marque une pause.

— Si tu savais écrire, tu ne parlerais pas de dragons pour commencer. Tu raconterais l'histoire des mots qui se confondent avec les maux. C'est bien ton genre.

— Je crois que les poèmes m'iraient mieux.

— Tu ne ferais pas de jolis vers.

— Ou alors des chansons ?

— Des chansons d'amour, se moque Yachi.

— Tu savais qu'au lycée Kuroo, Daishou et moi avions un groupe ?

Son amie éclate de rire.

— Tu chantais ?

— Non, j'étais à la guitare. On se marrait bien. Kuroo chantait comme une casserole et Daishou n'était jamais en rythme. Étonnement, on n'a jamais eu de succès.

Mika repense à la sensation des cordes contre ses doigts. C'était agréable. Elle avait essayé d'écrire des chansons ; ça n'avait pas marché. Les mots n'étaient pas venus. Elle n'avait rien à offrir.

Le silence s'installe. Yachi la regarde ; elle a fini de manger son gâteau. Sa main plonge dans le pot de fruits secs devant elle. Elle en attrape une bonne poignée, enfourne le tout dans sa bouche.

— Dis, tu veux bien me lire La Peste ?

Mika relève les yeux vers elle. Elle remarque que le carrelage de la pièce est sale. Il va falloir qu'elle fasse le ménage, mais elle n'en a pas envie. Elle attrape le livre qu'elle avait déposé sur ses genoux.

— Ainsi, sa mère et lui s'aimeraient toujours dans le silence, commence-t-elle.

Finalement, bien que les mots refusent de venir à elle, Mika n'avait qu'à les chercher. Peut-être que si elle persévérait encore un peu, elle arriverait à mettre le doigt sur les plus justes d'entre eux.

Elle arrêtera sa lecture avant que le jour ne tombe.

— La peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.

Elle avait laissé la phrase flotter dans l'air.

— Camus aurait voulu que tu écrives, je pense, chuchote Yachi dans la pénombre.

— Camus est mort, observe bêtement la jeune femme. Il ne veut rien du tout.

— J'aimerais que tu écrives alors.

C'était la seule fois où Yachi avait parlé comme tous les autres. Mika avait surmonté sa déception. Tous les personnages, même les plus intrigants ont des côtés humains, s'était-elle dit.


— Je vous ai déjà parlé des draps de Yachi ?

La voix de Mika se brise. Elle est seule dans sa chambre, les volets sont clos et elle n'a pas de coussin.

— Je vous ai déjà parlé des draps de Yachi ? recommence-t-elle.

Elle ramène ses genoux contre sa poitrine, sanglote pendant de longues minutes. Son lit est défait, les couvertures éparpillées sur le parquet qui craque. Elle s'allonge et dehors il ne pleut plus. La chaleur lui colle à la peau.

Ça ne marche pas.


Il faut écrire. Il faut écrire. Il faut écrire. Il faut essayer d'écrire. Les mots sont propres à chacun, mais ils appartiennent à tout le monde. Ta singularité s'exprime grâce à l'universalité. Qu'est-ce que cela signifie ? Les gens parlent à longueur de journée, mais ils ne comprennent pas ce qu'ils disent. Ils interprètent les histoires, pensent y percevoir une profondeur qui n'existe pas, puis ils manquent le secret qui se cache derrière les lignes de cette histoire sordide qu'ils ont lue il y a si longtemps qu'ils l'ont déjà oubliée. Chacun a son avis, mais personne n'ose dire que tout cela lui échappe, qu'il est impossible d'exprimer le monde, que tout n'est qu'une question de perception et que l'amour n'existe pas, ou du moins pas celui des livres. C'est stupide et plus les mots s'entassent, moins cela a de sens. L'écrivain dit savoir manier les lettres, mais il ment. Les personnages s'époumonent, se confondent avec le réel, puis c'est déjà la fin, le récit se termine, le conte éclate, la vérité semble cotonneuse et le narrateur lâche sa plume, avec la certitude que c'est la fin du monde.

Il faut écrire. Les mots s'inventent, pas les histoires.


— Les couloirs sont bien calmes depuis quelque temps, fait remarquer Daishou.

Kuroo acquiesce et Mika reste silencieuse — ils n'ont jamais cessé de faire du bruit pour elle.

— Tu vas pouvoir te remettre à nous raconter tes histoires ! s'exclame joyeusement Kuroo en se tournant vers la jeune femme.

Daishou grimace. Mika s'entête dans son mutisme. Son ami est maladroit ; aujourd'hui était un jour où il ne fallait pas l'être. Elle s'est essayée au théâtre, ça ne lui a pas réussi. Racine, Molière, Beckett, Ionesco. Elle croit voir un rhinocéros fendre la foule d'élèves qui se tient devant elle.

— Elle a perdu son carnet, déclare Daishou pour changer de sujet.

Il s'avance alors vers elle et lui en tend un tout neuf. Cette fois-ci, la couverture est parme. Il n'y a pas de dessin dessus, les pages sont vierges. Mika n'en veut pas, mais elle remercie tout de même son ami d'un sourire. L'autre jour, elle lui a juré de lui écrire un poème — ils savent tous les deux qu'elle ne tiendra jamais cette promesse.

Ils s'assoient tous les trois dans l'herbe humide. Kuroo a avec lui un immense parapluie et ils sont tous les trois dessous. La pluie glisse dans les rigoles des trottoirs au loin.

— Il paraît qu'Atsumu Miya est amoureux d'Hinata Shoyo, déclare Kuroo sur le ton de la confidence.

Mika manque de s'étouffer avec l'air.

— Depuis quand s'intéresse-t-on à la vie d'Atsumu Miya ?

— Depuis environ dix secondes apparemment, ricane Daishou.

— Non, non, mais attendez la suite.

Mika et Daishou s'échangent un regard, sceptiques.

Il s'approche doucement d'eux, jette quelques coups d'œil sur les côtés comme s'il s'apprêtait à leur annoncer une nouvelle dramatique (Kuroo faisait ça un peu trop souvent. Surtout que ce qu'il révélait était presque toujours faux. Il était évident que Tooru Oikawa ne faisait pas partie de la mafia japonaise et qu'Hajime Iwaizumi n'était pas un espion russe).

— Atsumu avait un crayon porte-bonheur. Un bic bleu tout mâchouillé qu'il a depuis le collège. Le truc fascinant, c'est qu'il n'a jamais cessé de fonctionner. L'encre du stylo ne diminuait pas.

— Tu sais, il a très bien pu le racheter à l'identique, intervient Daishou.

Kuroo le fait taire en posant son index sur ses lèvres. Son ami le repousse brusquement, mais il n'a pas l'air d'y accorder de l'importance. Il continue son récit :

— Je disais donc, il a ce talisman sur lui depuis des lustres. Et l'autre jour, il l'a perdu. Apparemment, ça serait un certain Sakusa qui lui aurait volé.

— Celui qui t'a aspergé de désinfectant parce que tu portais ton tee-shirt rouge deux jours de suite ? demande Mika, même si elle sait très bien qui est ce Sakusa.

— Celui-là même ! Enfin bref, depuis qu'il n'a plus son crayon, il y a plein de rumeurs qui circulent sur Atsumu. Et il paraîtrait qu'Hinata aurait refusé de sortir avec lui en apprenant cela.

— Ça c'est vrai par contre, révèle Daishou. J'étais là quand c'est arrivé. Il lui a dit je cite : « Atsumu tu es amoureux de quelqu'un d'autre. Si ce sont les couloirs qui ont parlé, je ne peux pas te croire ».

— Le pauvre.

Mika ment un petit peu. Elle n'est pas vraiment peinée pour Atsumu, mais elle n'aurait pas apprécié que quelqu'un contredise ses sentiments de la sorte.

Elle se dit qu'elle lui rendra son crayon demain — elle n'est pas si mauvaise que ça dans le fond. Malheureusement, lorsque Mika rentre chez elle, sa trousse est vide. Il n'y a rien d'autre qu'un bouchon bleu mordillé, solitaire.


Atsumu était absent aujourd'hui.

Atsumu n'est pas venu depuis une semaine.

Atsumu a disparu. Un mois que la classe est silencieuse.

Mika a oublié Atsumu. Il y a un an que se trouve un bouchon dans sa trousse.


— Tu vois, ce que je pense Mika, c'est que tu n'essaies pas. Tu dis que les mots ne signifient rien, qu'ils te terrifient, mais si tu ne prends pas le temps de les observer, de tracer les lettres, de faire de belles boucles bien rondes sur ton cahier, tu n'arriveras à rien. Tu parles à longueur de journée, mais tu ne vois pas les mots. C'est ce qui fait que tu n'accordes pas d'importance à tes histoires. Elles flottent dans l'air, elles sont éphémères. Sur le papier, c'est pareil. Les mots apportent, les mots se retiennent, mais ils s'effacent aussi. Les gens lisent, ils pleurent, s'attachent, puis ils découvrent un nouvel ouvrage et ils oublient le précédent. Les choses glissent sur les individus et rien ne reste. L'écrivain n'est rien d'autre qu'un homme ou une femme qui cherche à marquer l'instant. Il est lui aussi personnage. La vie est une histoire vaste, où tout est absurde, où tout se croise et rien n'est lié. L'Histoire avec une majuscule s'oubliera un jour. Alors oui, il faut écrire. Il faut écrire. Il faut écrire. Ce sont bien les histoires qui inventent les mots, Mika.

Elle n'est pas d'accord — ou plutôt elle ne pense rien. Son crâne est aussi vide que les lettres qu'elle essaie de saisir depuis l'enfance.

Elle hoche la tête. On lui racontera ce discours encore et encore, mais il ne lui évoquera rien d'autre qu'une mélasse visqueuse, noire et amorphe.


Mika se souvient d'Atsumu, un matin où elle réalise que les draps de Yachi ne sont pas cyan — ils ne l'ont jamais été. Elle les secoue et le bruit d'un objet qui tombe par terre résonne.

Yachi est dans la salle de bain, elle entend l'eau s'écouler depuis la chambre. Mika se penche sous le lit pour voir ce qui se trouve en dessous. Elle tend le bras à tâtons, avant d'attraper quelque chose de léger, de fin.

Elle observe le stylo d'Atsumu un long moment. Il n'y a plus d'encre. À la place, glissé dans le tube transparent, elle découvre un minuscule morceau de papier. L'écriture est serrée, presque illisible. Mais elle parvient à distinguer trois mots parmi les froissements et les déchirures de la feuille.

« Écris des histoires. »

Elle déchire le papier. Yachi fredonne une mélodie au loin, alors que Mika défait les draps.


Merci beaucoup d'avoir lu ! Les reviews sont toujours très appréciées donc n'hésitez pas à en laisser une, ça me permettra d'avoir de la motivation pour écrire sur les trois prochains mois, au moins.

Des bisous !