Bon, et bien... Un an et demi pour un nouveau chapitre, c'est pas si mal, non ? J'espère que vous estimerez que ça valait la peine d'attendre :o
Une pensée spéciale à Seetsuna (si tu me lis encore), TheGreatMaggie et Nicolas Black. Et un grand merci à Shakhina pour sa rafale de reviews récente qui m'a donné un élan de motivation pour finir ce chapitre.
She took my heart, I think she took my soul
Kings of Leon – Closer
A cause d'une insomnie qui l'avait poussée à quitter son lit bien avant le lever du soleil, Lily avait décidé de se rendre à pied au boulot. Ce qui était complètement stupide dans la mesure où l'on était en janvier et qu'il faisait un froid de loup. En resserrant son écharpe le plus possible, Lily brava les bourrasques de vent glaciales qui essayaient de la faire dévier sur la route. À chacune de ses respirations, un petit nuage de vapeur s'élevait de sa bouche. Il était à peine sept heures du matin et elle était quasiment arrivée au bureau. Heureusement que Sirius lui avait donné les codes de l'alarme entre Noël et nouvel an. Elle aurait eu l'air malin à faire le pied de grue devant le magnifique immeuble qui abritait le cabinet jusqu'à huit heures...
Elle mentirait si elle disait que l'insomnie l'avait prise par surprise. Lily s'était couchée avec une boule au ventre qu'elle ne parvenait pas à s'expliquer. Elle avait tourné et viré dans son lit grinçant avant de repousser les couvertures et d'affronter le froid glacial de son appartement. Elle avait erré un moment dans son petit deux-pièces, essayant de boire un lait chaud avec du miel pour trouver la paix. Mais rien n'y avait fait. Sur une impulsion subite et en désespoir de cause, elle s'était emparé des clefs de l'appartement de James (avant de repartir, il lui avait confié ses clefs, ses papiers, son téléphone portable alors que, d'ordinaire, c'était à Sirius qu'il demandait de les conserver) et s'était rendue chez lui dans l'espoir de trouver du réconfort.
C'est au milieu de cette froide nuit d'hiver, qu'elle osa enfin s'avouer la vérité en face : James lui manquait. Elle sentait son absence dans chaque fibre de son être, à en devenir folle. Alors, tout en refoulant ses larmes sorties de nulle part, toujours vêtue de son pull en laine tout déformé et de son leggings qui lui servaient de pyjama, elle s'était couchée dans le grand lit moelleux de James, en espérant y trouver le repos. Ce fût un échec. Pour ne pas dire un cuisant échec. Elle avait continué à tourner et à virer sans parvenir à trouver le sommeil mais sans non plus mettre le doigt sur ce qui l'empêchait de dormir. La seule certitude qu'elle avait, c'était cette espèce de mauvais pressentiment qui l'a taraudée depuis quelques temps, bien plus fort ce soir-là.
A bout de patience, elle s'était relevée pour prendre une douche chaude. Elle avait utilisé le savon qu'il utilisait et s'était même parfumé avec son eau de toilette Allure Sport pour homme de Chanel afin de retrouver son odeur. Elle y était presque. Mais cela n'avait, en fait, rien à voir. Puis elle était rentrée chez elle, après avoir pris bien soin de refaire le lit, comme si de rien n'était, pour s'habiller. N'y tenant plus, elle avait préféré se rendre à pied, plutôt que de tourner en rond dans son appartement comme un lion aurait pu le faire dans sa cage. Et c'est ainsi qu'elle s'était retrouvée dans les rues à sept heures un lundi matin.
En arrivant devant la porte du bâtiment, elle regarda à gauche puis à droite, plus par acquis de conscience que par nécessité, la rue étant déserte, avant de donner un coup de pied sec en bas de l'énorme porte en bois tout en tirant la poignée vers elle. La porte céda sans lutter. C'était ce que Sirius lui avait expliqué : "Pas besoin de clefs. Un coup de pied bien senti et elle s'ouvre. Parfait pour se défouler les matins avant d'aller au boulot". Ce qui valait pour lui ne marchait pas pour Lily ; elle ne se sentait pas apaisée pour autant. Elle repoussa doucement la porte derrière elle et grimpa les escaliers jusqu'au cabinet. Pour cette porte-ci, elle avait les clefs. Sirius lui avait confié un jeu, ainsi que les codes de l'alarme, quand elle avait quasiment supplié pour venir travailler pendant les fêtes de fin d'année, mortifiée qu'elle était d'avoir planté son patron en octobre puis un mois plus tard par une bronchite carabinée qui ne voulait pas la quitter.
Le médecin lui avait dit, songea-t-elle en tapant le code sur le clavier du détecteur de présence, "vous ne vous écoutez pas, vous ne savez pas lever le pied quand votre corps vous le dit". Elle claqua délicatement la porte du cabinet en toussant. Elle n'était pas une de ses accros du boulot qu'il semblait croire qu'elle était. Elle aimait son boulot certes mais ne voulait pas lui dédier sa vie. Seulement, après la soufflante de l'été dernier, Sirius avait tellement voulu redresser la barre qu'ils étaient surchargés de dossiers. Et Lily avait elle aussi mis un bon coup de collier. Pas tant dans l'idée de boucler des dossiers que d'aider Sirius. Elle rédigeait désormais quasiment toutes ses conclusions, participait à tous ses entretiens clients. La seule chose qu'elle ne faisait pas, c'était plaider, qui restait l'apanage des avocats inscrits au Barreau. Ce qu'elle n'était pas.
Cet automne-là, Sirius avait dû la traîner, presque par les cheveux, chez un médecin. Ce même médecin qui l'avait pris de haut en lui disant qu'il fallait qu'elle se calme. Quand il lui avait dit qu'il fallait qu'elle s'arrête une semaine pour reprendre des forces, elle avait simplement haussé les épaules avant de demander un traitement antibiotique dose cheval pour être sur pied rapidement.
Un mois plus tard, elle était à nouveau dans la salle d'attente. Et cela avait donné lieu à une consultation épique. Dans le genre pitoyable mais épique. Visiblement à bout de nerfs et de force après un mois passé à tousser, à se moucher et à être prise de vertige à cause de la fièvre, elle s'était écroulée sur la table d'auscultation du docteur, épuisée par la maladie, pleine de culpabilité de rater le travail et de laisser Sirius porter la charge tout seul, affligée d'en être réduite à rendre visite à un médecin et fragilisée par le départ imminent de James. Le médecin, s'il avait eu de la compassion, n'avait pas manifesté une once d'empathie. Il l'avait étudié, avait conclu à une bronchite ("Oui, merci, j'étais au courant, je peux avoir une nouvelle prescription pour des antibios maintenant ?"), avait rédigé une ordonnance et lui avait donné un petit comprimé blanc avec cette recommandation : "prenez-le ce soir, ça vous aidera à dormir. Il faut vous reposer. Vous avez besoin de repos pour combattre les microbes". Elle avait dit "oui, oui", mit le comprimé dans sa poche, prit son ordonnance et était retournée au boulot.
En rentrant chez elle, ce vendredi-là, bien après vingt heures, elle s'était toutefois dit qu'un peu de sommeil de plomb ne lui ferait pas de mal. Elle avait écrit sur le groupe WhatsApp des Maraudeurs (c'était l'intitulé du groupe, allez comprendre) que le doc' lui avait donné un somnifère et qu'il ne fallait pas qu'ils s'inquiètent si elle ne donnait pas de nouvelles et que de toute façon, elle allait rester tranquille chez elle et se reposer. Ce qu'elle n'avait pas ajouté, c'est que cette décision la tuait doucement, toujours à cause du départ trois jours plus tard de James. Mais les paroles de l'homme de science avaient eu raison d'elle : elle était convaincue qu'il fallait qu'elle dorme.
Riche idée que d'avoir écrit ce message car, une fois le médicament avalé, elle dormit quasiment trente-six heures d'affilées. Preuve supplémentaire s'il en fallait qu'elle fût épuisée. Ce n'est que le dimanche midi qu'elle reprit contact avec la réalité, réveillée un James quelque peu inquiet de n'avoir aucune nouvelle depuis l'avant veille au soir. Il avait tambouriné tant et si bien sur sa porte qu'elle lui avait ouvert le visage et les cheveux tout chiffonnés par le sommeil (il avait le double de chez elle mais en rentrant, Lily avait laissé la clef dans la serrure, empêchant toute insertion de l'autre côté). Après l'avoir convaincue qu'elle serait mieux chez lui, ils avaient passé le reste de la journée à regarder des films débiles sur le confortable canapé de James, emmêlés l'un à l'autre comme ils savaient si bien le faire, sous une montagne de plaid. James lui avait alors dit qu'il ne craignait pas ses microbes avant de l'embrasser doucement.
Lily sourit à ce souvenir en enlevant son manteau. Elle conserva toutefois son écharpe. Les radiateurs ne s'étaient pas encore mis en route à cette heure-ci et il faisait froid dans le bureau. Puis elle alluma son ordinateur. Le temps qu'il démarre, elle alla préparer du café dans la kitchenette du cabinet. Elle ne se sentait pas particulièrement en forme ce matin. Elle savait que cette bronchite n'était pas guérie, car elle en avait encore tous les symptômes mais elle essayait de passer outre. Elle avait l'habitude désormais et tournait au paracétamol et à l'ibuprofène à longueur de journée pour essayer de contenir la fièvre. Clairement pas terrible pour son foie ni même sa santé. Mais c'était la seule solution qu'elle avait trouvée.
En comptant les cuillères de café à mettre dans le filtre, elle réalisa pleinement que depuis le départ de James, voilà presque trois mois, elle s'était jetée à corps perdu dans le boulot, pour essayer d'endiguer le flot d'émotions et de sentiments qui menaçait de la submerger. Si elle s'était enfin avouée qu'elle était éperdument amoureuse de lui et que son absence creusait un trou béant dans sa poitrine, elle savait qu'elle ne pouvait pas changer la donne. Alors elle essayait de combler ce vide par le boulot, par la fierté et la satisfaction qu'elle voyait dans les yeux de Sirius chaque fois qu'elle lui tendait ses conclusions parfaitement rédigées, justement documentées et étayées. Cela ne suffisait pas. Même si elle essayait encore de s'en convaincre.
Lily n'était pas la première femme de soldat – si encore le terme de femme était approprié - à vivre dans l'angoisse d'une mauvaise nouvelle, d'une petite fin du monde, à supporter la solitude au quotidien, dans l'attente du retour de l'être tant chéri.
- Toutes ces femmes font vraiment preuve d'un courage remarquable, dit-elle tout haut, sans parler à personne d'autre qu'à elle-même.
L'absence de James se faisait tellement sentir qu'elle était retombée dans ses vieux travers de parler seule, pour meubler le silence avec le son de sa voix. Même Sirius et Ren et Rémus et Alice et Peter ne suffisaient plus à remplir cet immense vide à l'intérieur d'elle. Elle savait que Sirius s'inquiétait pour elle, elle le voyait dans chacun de ses regards.
A cause d'elle et de ses insomnies qui la faisaient arriver de plus en plus tôt au cabinet, Sirius avait pris l'habitude de se pointer aux aurores aussi. Sa vie avec Renata pâtissait de son comportement mais elle ne savait pas comment régler le problème. Enfin, si, elle savait très bien. Mais elle ne voyait pas comment cela pourrait être possible.
D'ailleurs, en parlant du loup... Alors qu'elle mettait la machine à café en route en fronçant le nez à cause de l'odeur, Lily entendit Sirius entrer avec toute la délicatesse et la grâce qui le caractérisait - quand ils étaient en privé :
- Hey Baby, Sugar Daddy est dans la place ! brailla-t-il depuis le couloir.
Elle ne put retenir un éclat de rire. Sirius mettait vraiment les bouchées doubles pour la faire sourire et elle se devait d'être bon public en accueillant ses efforts avec les égards qui leurs étaient dus.
- Je savais que je te trouverais là.
Sirius venait d'apparaître sur le pas de la porte de la petite cuisine où Lily était occupée à faire la vaisselle de tous ses confrères qui étaient bien trop importants pour laver leur tasse à café. Mais cela ne dérangeait pas Lily. Elle avait pris l'habitude d'effectuer cette tâche quand elle était arrivée, voilà plus d'un an, en tant qu'assistante de Sirius. Et maintenant, même si elle était bien plus qu'une assistante, elle continuait mécaniquement. Cela faisait partie de son processus de mise en route le matin, de sa routine de démarrage.
- Coucou toi, l'accueillit-elle en tourna la tête vers lui pour lui sourire, en se passant la main dans les cheveux pour dégager une mèche qui lui tombait devant les yeux. Il les avait plus long ces derniers temps, comme s'il avait oublié plusieurs rendez-vous avec son coiffeur.
Il s'approcha d'elle et lui embrassa le front en guise de bonjour. Cela réchauffa un peu le cœur gelé de Lily. Sirius était réellement la meilleure personne de la Terre, celle avec le plus grand cœur. Il s'arrêta de déboutonner son caban noir qui lui allait à merveille même s'il ne le portait que pour venir bosser et l'observa plus attentivement. Lily pût sentir ses yeux passer sur ses traits tirés et ses cernes violettes, son chignon fait à la va-vite, son col roulé noir et son pantalon froissé. Elle lui adressa cependant un sourire encourageant. Mais il ne fût pas dupe.
- Tu vas bien ?
- Oui ! Très. Et toi ?
- Ne me mens pas, objecta-t-il en se rapprochant d'elle pour lui relever le menton du bout de ses doigts glacés par la nuit de janvier et étudier son visage à la lumière blafarde des néons de la cuisine.
- T'inquiètes, minimisa-t-elle en se dégageant pour essuyer sa tasse. J'ai pas très bien dormi. J'ai encore beaucoup toussé cette nuit.
Elle se servit en café en fronçant une fois de plus le nez à cause de l'odeur de café frais. Depuis quand cette odeur ne la faisait plus saliver ? Elle sentit son estomac se contracter. Anticipant les siennes à venir de son ventre, elle poursuivit :
- En plus, je crois que finir le gratin de poisson du début de la semaine dernière n'était pas l'idée la plus brillante que j'ai eu...
- Tu te sens mal ?
- Rien d'alarmant. Tu veux du café ?
- Volontiers, accepta-t-il en continuant de l'observer comme si elle était une bête curieuse du zoo. Je vais poser mon manteau, j'arrive.
Elle hocha la tête et s'empara du torchon vert qui commençait franchement à mériter un bon tour dans la machine à laver pour sécher la tasse Picsou de Sirius. Picsou, oui, le canard rapiat de Disney. C'était son cadeau au Père Noël secret du boulot, et elle trouvait cela ironiquement approprié. Elle avait été ravie de tirer le nom de Sirius plutôt de celui d'un des collaborateurs. Elle aurait été bien gênée d'offrir un cadeau à Amos par exemple, lui qui ne faisait que la draguer dès qu'il en avait l'occasion MAIS toujours loin des yeux et des oreilles de Sirius. Même si personne, au cabinet, ne pouvait vraiment définir leur relation, tous savaient que Lily était la petite protégée du grand Manitou.
Elle remplit de café la tasse de Sirius fraichement lavée et essuyée en fronçant les sourcils. Depuis quand l'odeur de café lui soulevait l'estomac ?!
Elle se sentait de plus en plus barbouillée. Et quand Sirius pointa le bout de son nez en refaisant son nœud de cravate, elle n'eut que le temps de se lui tendre sa tasse avant de se précipiter aux toilettes.
Le silence régnant dans les locaux, Sirius n'eut d'autres choix que d'écouter Lily vomir. Alors qu'elle était pliée au-dessus de la cuvette des toilettes, il entra car elle n'avait pas eu le temps de fermer la porte. D'ordinaire, quand cela arrivait - Lily avait l'estomac fragile - il lui tenait les cheveux. Aujourd'hui, à cause de son chignon, il se retrouva au chômage technique. Il se contenta donc de lui frotter le dos en lui murmurant des paroles réconfortantes le temps que Lily se réconcilie avec son intérieur du dedans.
Quand elle n'eut plus rien à rendre, elle se redressa et s'essuya les yeux d'un revers de manche, étalant ainsi un peu de son mascara. Sirius, avec la délicatesse qu'on lui connaissait vraiment, quitta la petite pièce en fermant la porte derrière lui pour laisser le temps à Lily de se rincer la bouche aussi bien qu'elle pût sans dentifrice ni bain de bouche et de se refaire une beauté. Quand elle sortit des petits sanitaires, il l'attendait, appuyé contre le mur, un verre d'eau dans lequel remontaient de fines bulles dans une main et un tube de citrate de bétaïne dans l'autre. Lily sourit en s'excusant et s'empara du verre d'eau.
- Je crois que je me sens pas bien, en fait, conclut-elle en avalant une grande gorgée de son verre.
- Oh ? Tu crois ?
Sirius l'a pris par les épaules et la conduisit jusqu'à leurs bureaux. De là, il saisit le manteau de Lily et lui présenta tel un gentleman, de façon à ce qu'elle ne puisse que passer les bras dans les manches. Elle se laissa faire, ravie de retrouver la douce chaleur de sa parka qui n'avait pas eu le temps de s'échapper. Elle était frigorifiée, en fait. Puis il la fit pivoter et remonta sa fermeture éclair, comme si Lily avait quatre ans et besoin d'aide pour de vêtir. Une fois qu'elle fût habillée, il fouilla dans les poches de son pantalon et lui tendit les clefs de sa BMW. Elle le regarda sans comprendre.
- Tu prends ma voiture et tu rentres chez toi. A huit heures tapantes, tu appelles ton médecin et tu le harcèles pour qu'il te prenne ce matin en rendez-vous. Tu entends ? Ce matin !
Elle hocha la tête, vaincue : quand Sirius avait décidé quelque chose, il n'en démordait pas. Et là, précisément, il avait décidé qu'il fallait qu'elle consulte.
- Tu traînes ce truc depuis des mois, tu es toute affaiblie. Tu prends une quinze jours de repos s'il faut mais je ne veux plus te voir ici tant que tu n'es pas guérie.
- Mais…, tenta-t-elle d'objecter.
- C'était pas clair ?
- Si, capitula-t-elle à contre cœur.
Elle se pencha derrière son bureau pour débrancher son ordinateur portable. Sirius ne lui laissa même pas la chance de faire semblant de le mettre dans sa sacoche de transport.
- Qu'est-ce que tu crois que tu es en train de faire, là, précisément ?
- Je prends mon ordi pour…
- Oui, pour ?
- Ben, pour travailler !
Elle avait dit ces mots comme s'il s'agissait d'une évidence tellement… évidente qu'il paraissait bête de ne pas y avoir pensé.
Il souffla par le nez, en signe d'exaspération.
- Lily, autant j'admire ton dévouement à la tâche, autant, là, tu frôles la connerie. Tu dois te soigner et te reposer.
- Mais on a beaucoup de boulot en ce moment…
- Je survivrai sans toi. Je préfère que tu t'absentes un mois et que tu reviennes opérationnelle plutôt que tu te traînes comme une vieille chèvre et qu'en plus, tu contamines tout le monde ici.
- Mais…
- File je te dis ! Rentre chez toi, appelle le médecin, repose-toi et reviens en forme.
Lily n'eut même pas le courage d'ajouter encore un « mais ». Elle s'empara sans énergie des clefs de la voiture qu'il tenait toujours dans la main. Il la chassait du cabinet. Elle se sentait rejetée. Même lui ne voulait plus d'elle. Les larmes aux yeux, elle hocha la tête et récupéra son sac à main, la tête baissée en signe de défaite.
Sentant sa détresse, Sirius l'intercepta alors qu'elle passait devant lui pour s'en aller, tel qu'il l'avait ordonné. Il lui fit un de ses câlins d'ours dont il avait le secret et déposa un baiser léger sur sa tempe en lui soufflant un "je t'appelle ce soir". Qu'est-ce qu'elle en avait à faire ?
Lily sortit d'un pas lourd dans la rue. Elle s'arrêta sur le pas de la porte pour chercher son paquet de cigarettes. Elle avait désespérément besoin de nicotine après ce rejet avéré. Démunie, elle n'avait pas d'autres choix que de marcher en direction du parking où Sirius garait toujours sa voiture, près du fleuve qui longeait la ville. En tirant sur sa clope, elle repensa à sa crise de vomito.
Elle s'arrêta brusquement. Elle savait que l'excuse du gratin de poisson était bidon car il n'y avait pas eu de gratin de poisson. Cette excuse était simplement destinée à rassurer Sirius qui ne manquerait pas de s'inquiéter si, en plus de la toux et de la fièvre, s'ajouter des vomissements. Mais elle sentait que cela n'avait rien à voir.
Elle fît un pas avant de stopper net à nouveau. Son malaise de ce matin était sans rapport avec un quelconque gratin de poisson. Ni avec une quelconque maladie intestinale, elle le savait. Elle... Elle regarda la cigarette qui se consumait entre ses doigts gelés et, mue par un instinct sorti de nulle part, elle la jeta dans le caniveau alors qu'elle était à peine entamée.
Toujours figée au milieu de la nuit, au cœur d'une ville endormie, elle réfléchit. Se pouvait-il que..? Noon. C'était impossible. Elle prenait toutes les dispositions pour que cela n'arrive pas. Mais peut-être que... peut-être qu'il y avait eu un loupé ? Elle savait que la pilule contraceptive n'était efficace qu'à 99,99%.
Glissant ses mains sous ses vêtements, Lily passa ses doigts froids sur son ventre chaud et aussi plat que d'ordinaire (bien plus plat que d'habitude, puisqu'elle ne s'alimentait peu ces derniers temps). Est-ce qu'il y avait eu un raté ?
Et d'un seul coup, la révélation, l'épiphanie. Le coma qu'elle avait fait à cause du "somnifère" prescrit par le médecin "pour qu'elle se repose et reprenne des forces" et qui l'avait fait dormir trente-six heures. En dormant autant, elle avait manqué une échéance sur sa pilule. Et, tellement dans les choux par la suite, elle ne s'en était pas rendue compte. Elle n'avait même pas percuté quand elle avait commencé une nouvelle plaquette un samedi au lieu d'un vendredi. Et maintenant qu'elle s'en rendait compte, elle ignorait comment elle n'avait pas pu le voir plus tôt, elle qui prenait son petit comprimé d'hormones religieusement et absolument tous les jours, à heure fixe, son téléphone portable déclenchant un réveil pour ne pas qu'elle oublie... Comme était-elle passée à côté de... ça ?
Nerveusement, elle fouilla dans son sac à main et en sortit son portefeuille dans lequel elle gardait sa plaquette. C'était plus pratique ainsi : son portefeuille, elle l'avait toujours avec elle alors qu'elle ne dormait pas systématiquement dans son lit. Elle vérifia ce qu'elle savait déjà. Elle avait bien commencé cette plaquette un samedi. Elle avait même collé la petite étiquette qui indiquait samedi, jour de première prise, au-dessus de la première rangée de comprimés. Elle l'avait collé comme ça, sans réfléchir et sans se rendre compte qu'il y avait un problème.
La conclusion apparue dans son esprit comme un panneau lumineux de Las Vegas.
- Je suis..? murmura-t-elle à haute voix.
Sonnée, elle poursuivit son chemin jusqu'à la voiture, quasiment la seule garée, à cette heure-ci. Elle se glissa derrière le volant, comme dans un rêve. A mille lieux d'ici. Pouvait-elle être..? C'est la question qui tournait en boucle tandis qu'elle prenait la route, ne sachant pas vraiment où elle allait. Elle régla le siège et les rétroviseurs sans y penser. Heureusement que ce n'était pas la première fois qu'elle montait dans le bijou de technologie qu'était la voiture de Sirius.
En tournant dans sa rue, elle se dit qu'elle allait plutôt attendre directement devant le cabinet médical. Pour être la première à passer, pour supplier qu'on la prenne sans rendez-vous, pour être fixée. Confuse, elle s'arrêta en double file pour chercher sur son téléphone le nom d'un médecin qui prenait sans rendez-vous. Elle ne souhaitait pas du tout revoir le docteur qui lui avait fait la morale parce qu'elle ne se reposait pas assez.
- Je t'emmerde avec ton repos, tu vois où ça m'a menée ? hurla-t-elle dans l'habitacle.
Elle avait envie de jeter son téléphone par la fenêtre, de casser quelque chose. Elle ne pouvait pas être... Des larmes de frustration plein les yeux, elle continua sa recherche. Elle dût s'y prendre à plusieurs reprises pour taper les mots clefs "docteur sans rendez-vous". Comme si ses doigts ou bien son téléphone ou bien les deux s'étaient ligués contre elle, elle n'arrivait pas à écrire correctement. Et chaque fois qu'elle effaçait une mauvaise lettre, comme un "s" qui n'avait rien à faire là, elle retapait sur cette mauvaise lettre, encore et encore. Elle poussa un cri de rage.
- Bordel de merde de bordel de merde, grogna-t-elle en réussissant enfin à taper correctement ces mots, sans avoir jeté son téléphone.
Les premiers noms qui sortaient ne l'inspiraient absolument pas. Arrêtant son choix sur un lien qui indiquait "consultation à partir de 7h30...", elle cliqua. Dr Poppy Pomfresh. Ça sonnait bien. Le nom sonnait doux et rassurant, comme une dame à qui on a envie de confier tous ses petits malheurs pendant qu'elle nous cajole le dos. Elle copia donc l'adresse de ce cabinet sur Google Plan qui traça l'itinéraire. C'était de l'autre côté de la ville, dans un des petits villages alentours. Mais qu'à cela ne tienne, à cette heure-ci, il n'y aurait pas de circulation. Et tant pis si cela lui faisait faire de la route inutile, elle sentait que c'était la femme qui lui fallait.
Après vingt minutes, elle arriva à destination. Elle gara l'énorme paquebot de Sirius au fond d'un petit parking qui longeait une pharmacie et, avisant une plaque sur une grille d'immeuble, elle s'approcha. "Dr. POMFRESH, médecin généraliste" indiquait-elle. "Sonnez et entrez. RDC à droite". Feu. Elle sonna et poussa la porte qui s'ouvra sur une petite cour intérieure. Elle prit à droite et une porte vitrée lui indiqua qu'elle était au bon endroit.
En entrant, Lily eut encore envie de pleurer. Il était précisément 7h33 et il y avait déjà au moins quatre personnes devant elle. Elle se laissa tomber lourdement sur une chaise en plastique orange tout à fait inconfortable et se prit la tête entre les mains.
Trois patients étaient déjà entrés dans la salle d'attente et Lily n'avait pas changé de position ni même de réflexion. "Je ne peux pas" était la seule pensée qui tournait en boucle, encore et encore dans sa tête.
Quand une main délicate se posa sur son épaule, Lily sursauta si brusquement que la personne en face d'elle en fit autant. Mortifiée, Lily observa la personne qui avait interrompu sa méditation insensée. Il s'agissait d'une femme d'une cinquantaine d'année aux cheveux gris lâchés sur ses épaules, un pull en mohair bordeaux et un pantalon marron en velours côtelé (drôle d'idée) avec le sourire strict.
Elle parla à voix basse :
- Nous y allons ?
Lily hocha la tête et ramassa son sac, qu'elle avait négligemment balancé par terre. Elle suivit le médecin dans son cabinet. Il était accueillant et chaleureux, tout en bois foncé comme un chalet de montagne.
- Je vous en prie, asseyez-vous, dit-elle toujours sur le même ton de voix.
Lily prit place en gardant son sac sur ses genoux, pour faire une barrière entre elle, son ventre et les yeux verts aux coins plissés par des pattes d'oie qui la passait au crible.
- Que puis-je faire pour vous ?
Lily prit une grande inspiration pour trouver le courage de parler et de formuler ses craintes. Ce n'était pas si compliqué à dire. " Allez, Lily, des tas de femmes le disent tous les jours, tu peux le faire. " Mais ses propres encouragements étaient vains. Elle sentit plutôt une vague d'angoisse poindre et elle leva les yeux au plafond dans l'espoir de chasser ses larmes en levant le doigt.
- Excusez-moi, mais je vais me mettre à pleurer, fût-ce que Lily arrive seulement à dire dans ce signe quasi universel qui voulait dire " une minute s'il vous plaît ".
Sans insister, le Dr Pomfresh fit pivoter son siège pour prendre une boîte de mouchoirs posée sur une étagère encombrée de papiers et d'ouvrages médicaux derrière elle. Lily prit un mouchoir avec reconnaissance et se tamponna les yeux, étalant davantage son mascara ruiné. Elle apprécia que la docteure, dont le temps devait être très précieux, ne la presse pas.
Une fois la crise de larmes contrôlée, elle réussit à dire d'une faible voix chevrotante.
- Je... je crois que je... (une partie de sa phrase fût noyée dans un sanglot qui essayait de sortir mais qu'elle s'efforçait de réprimer) enceinte.
- Je vois. Ce n'était pas prévu ?
- Je prends la pilule... Je, non. Et puis, le père... il n'est pas... enfin, il veut pas... il... C'est possible que je puisse l'être ? conclut-elle.
- Tout est possible. La pilule contraceptive n'est pas fiable à 100%. Vous l'avez prise correctement ?
- J'ai raté un comprimé une fois et je ne m'en suis pas rendue compte. Mais c'était il y a presque trois mois et...
- Vous avez eu des rapports à la suite de cet oubli ?
- Je... oui, dût-elle obligée d'avouer, en baissant les yeux, morte de honte de s'être plantée de la sorte. Comment j'ai pu être aussi stupide ? Mais quelle conne, quelle conne...
- Ne vous fustigez pas ainsi. Vous n'êtes pas la première à qui ça arrive.
- Et c'est supposé me consoler ? aboya-t-elle violement. Pardon, je ne voulais pas, s'excusa-t-elle presque immédiatement. C'est que le père...
Mon dieu. James.
Qu'allait-elle lui dire ? Et lui, qu'allait-il dire ? Songer à James la fît presque paniquer et elle commença à respirer plus vite et plus fort sans avoir l'impression que l'air rentrait dans ses poumons.
Sentant la crise de panique arriver gros comme une charge d'éléphants d'Afrique, le médecin y coupa court. Elle se leva et contourna son bureau pour s'approcher de Lily et poser une main compatissante sur son épaule. Contre toute attente, cette dernière lui enlaça la taille et pleura à chaudes larmes contre son ventre, comme elle l'aurait fait dans le giron de sa propre mère. Si le Dr Pomfresh fût choquée par son comportement, elle n'en laissa rien voir. Elle attendit que Lily daigne la relâcher en l'encourageant d'une voix ferme mais douce à se calmer. Quand Lily reprit contenance, elle s'éloigna brusquement.
- Pardon, je ne sais pas ce qu'il m'a pris, chevrota Lily en reprenant une poignée de mouchoirs.
- Ce n'est rien, voyons. Ecoutez, nous allons commencer par le commencement. Vous allez aller faire une prise de sang pour confirmer la grossesse.
- Je n'ai rien mangé ce matin, je peux y aller ce matin. Je n'ai pas trop d'appétit en ce moment.
Le docteur la fixa en se rasseyant. Mais son regard en disait plus long qu'un discours.
- Vous avez des nausées ? demanda-t-elle comme pour continuer de cocher des symptômes révélateurs.
- Seulement ce matin.
- Et quand avez-vous oublié de prendre votre pilule ?
- C'était en... octobre ?
- Il y a trois mois, donc, murmura-t-elle en hochant la tête.
Lily voyait parfaitement où elle voulait en venir. Tout concordait. Il n'y avait pas de surprise, pas de suspens. Et puis, elle le sentait au plus profond d'elle-même. Elle s'affala au fond du fauteuil. Quelle conne, mais quelle conne. Et James bordel. James.
- Ecoutez, dans ces conditions (elle écrivit sur son bloc d'ordonnance en même temps qu'elle parlait), allez faire la prise de sang qui confirmera la grossesse. Si vous y allez maintenant, vous les aurez demain. Ça vous laisse le temps de rentrer chez vous et dormir. Vous avez l'air épuisé.
- Non mais... je vais pas pouvoir dormir.
- Il va falloir pourtant.
- Vous ne comprenez pas, je fais des insomnies en ce moment et je ne m'endors tant bien que mal que sur les coups de quatre heures du matin.
- Bon, je vous ajoute un arrêt maladie d'une semaine. Comme ça, vous enlevez le réveil et vous dormez à votre rythme.
- Je ne peux pas m'arrêter.
Lily fût prise d'une quinte de toux grasse, qui provenait bas dans ses poumons. Elle poursuivit :
- En plus, j'ai cette bronchite qui ne passe pas et...
- Déshabillez-vous, je vais vous ausculter.
Lily s'exécuta et rechigna quand le Dr Pomfresh releva son pull pour passer le stéthoscope afin d'écouter ses poumons. Elle ne voulait pas qu'elle voit son ventre. Mais le médecin, qui ne semblait pas avoir compris sa réticence, la fît inspirer profondément. Ce qui provoque une quinte de toux. Elle prit également sa température et regarda ses amygdales.
- Vous pouvez retourner vous assoir.
Elle en fit de même et recommença à griffonner sur son bloc d'ordonnance.
- Je vous mets sous antibiotiques pour soigner ça. La bronchite est très bien installée. Vous suivez bien la prescription. Il faut absolument vous soigner. Sinon je vous fais hospitalisée.
Lily fût outrée par cette annonce qui eut le don de la distraire quelques secondes de sa litanie. Litanie qui avait un peu évolué : nous étions passée de "se peut-il que je sois enceinte" (elle arrivait à prononcer ce mot maintenant) à "bordel de – James - de bordel quelle conne je fais – James, James, James".
- M'hospitaliser ?
- C'est très vilain là-dedans, expliqua le docteur en pointant la poitrine de Lily. Si les médicaments ne parviennent pas à vous soigner, il faudra passer à la vitesse supérieure.
- Je suivrai traitement, promit Lily.
Et elle se le promit à elle aussi, en se jurant de ne pas arrêter dès qu'elle sentait un mieux, comme elle avait fait les fois précédentes.
- Mais... ce n'est pas dangereux pour... Les antibios, c'est pas dangereux pour..?
Elle n'arrivait pas à dire le mot. Et lequel fallait-il utiliser ? Bébé ? Fœtus ? Accident ? Futur enfant ?
- Ce qui serait dangereux, c'est que cette bronchite vire en pneumonie. Ne vous inquiétez pas, la prescription d'antibiotiques n'est pas contre-indiquée en cas de grossesse.
Lily aussi les épaules, l'air de dire "c'est vous qui savez".
- Vous avez d'autres questions ? Bon, continua-t-elle alors que Lily secouait la tête en signe de dénégation, je vous fixe un rendez-vous demain à 16h. Nous aurons les résultats et cela vous laissera le temps de dormir et de réfléchir.
- Réfléchir ?
Mais Lily savait de quoi il s'agissait. Réfléchir à si elle voulait le garder ou pas. Pomfresh croyait que le père était un coup d'un soir probablement, une erreur de Lily et que c'était pour cette raison qu'elle semblait aussi catastrophée. Elle eut presque envie de rire et de lui dire qu'elle avait une relation depuis plus d'un an avec le père. Mais elle n'en fit rien. Pouvait-on parler de relation ? Elle ne savait pas. "bordel de – James - de bordel quelle conne je fais – James, James, James ". Elle paya et récupéra ses ordonnances. En quittant le cabinet, les derniers mots du médecin furent "il y a un laboratoire d'analyses au coin de la rue, une pharmacie devant. Reposez-vous surtout. On se voit demain". Et puis, elle se désintéressa de Lily pour focaliser sur le prochain patient.
Lily quitta les lieux la tête basse, les épaules voutées, vaincue.
Elle s'arrêta à la pharmacie et n'écouta absolument pas les recommandations de la pharmacienne. "bordel de – James - de bordel quelle conne je fais – James, James, James ". Puis elle entra dans le laboratoire et attendit patiemment son tour. Elle dit à peine bonjour aux infirmières et garda les yeux baissés sur ses chaussures pendant qu'on lui ponctionnait son sang.
Quand tout cela fût fini, elle remonta dans la voiture de Sirius et rentra chez elle.
En consultant son portable, elle se rendit compte que Sirius lui avait écrit plusieurs messages pour prendre de ses nouvelles. Prise d'une impulsion subite, elle répondit "grippe, une semaine d'arrêt, je vais dormir. T'inquiètes pas pour moi, je te tiens au courant". Et elle éteignit son téléphone. Elle avait besoin de faire le point. "Bordel de – James - de bordel quelle conne je fais – James, James, James ".
Elle enfila son pyjama qu'elle n'avait quitté que quelques heures auparavant. Par habitude, comme chaque fois qu'elle rentrait chez elle, elle se servit une tasse de café et la mit au micro-ondes une minute. Elle la regarda tourner jusqu'à ce que la sonnerie retentisse. Puis elle sortit et s'empara de ses cigarettes avant d'ouvrir la fenêtre. Elle plaça sa clope entre ses lèvres et actionna son briquet. Et elle suspendit son geste. Grands dieux, qu'était-elle en train de faire ? Avec un petit cri de désespoir, elle balança la cigarette par la fenêtre ainsi que le paquet et la referma avec violence. Ensuite, elle vida son café dans l'évier en pleurant. Mon dieu, mon dieu, bordel, bordel, bordel.
Les larmes ne coulaient plus, il ne restait plus que des sanglots qui contractaient tout son corps. Elle fit les cent pas dans son appartement un moment avant de s'assoir dans son canapé. Elle adopta à nouveau la même position que dans la salle d'attente : épaules voutées, mains dans les cheveux, tête basse.
Une vague de fatigue manqua de la submerger. Ne voulant pas la gâcher, elle prit sans réfléchir et pour la seconde fois de la journée, les clefs de James. James bordel. Comment allait-elle lui dire ? Ne voulant pas y réfléchir, elle se dirigea directement dans sa chambre et se glissa entre les draps. Et comme si le fait d'avoir mis un mot – grossesse – sur ce qui la taraudait, elle s'endormit comme un bébé. Quelle ironie.
Elle se réveilla que bien plus tard, enfin reposée. Elle ne savait quelle heure il était mais elle s'en fichait. Elle resta un moment blottie sous la couette duveteuse de James. Elle était contente que James ait laissé la housse de couette jaune qu'ils avaient acheté ensemble. Elle aimait bien cette couleur. Elle avait son odeur en plus. James.
Tout lui revint en bloc, comme si le sommeil avait occulté les évènements du matin. James.
Devait-elle lui dire maintenant ? Ou devait-elle attendre d'avoir la confirmation, même si le doute n'était pas permis ? Devait-elle lui dire tout court ? Devait-elle garder ce... bébé ? Le mot lui parut si étrange.
- Bébé, prononça-t-elle à haute voix.
La sonorité de ce mot était étrange. Bébé. Il n'avait aucun sens. Bébé. Elle passe une main sur son ventre comme si elle pouvait sentir quelque chose. Bébé.
Elle se posait un milliard de questions. Mais bien plus rapidement qu'elle n'aurait pu le prévoir, elle en solva une. Quand elle essaya de s'imaginer aller à la clinique pour se faire avorter, elle n'y parvint pas. Non. Vraiment pas. Plus elle y songeait, plus cela semblait improbable. Elle avait vingt-six ans et un job stable qui payait relativement bien. Elle devrait probablement déménager mais ce n'était qu'un détail.
Non, plus elle y réfléchissait, plus la certitude qu'elle devait avoir cet enfant s'ancrait en elle jusqu'à ce qu'elle oublie même qu'elle s'était posée cette question. Mais de cette décision découlait encore plus de questions.
Devait-elle le dire à James ? Oui, cela semblait inévitable. Il s'en apercevrait assez rapidement et il lui en voudrait de lui avoir caché ce... détail. Comment allait-elle lui dire ? Elle ne savait pas comment le joindre, elle n'avait aucun numéro de téléphone pour le contacter. Sirius en aurait peut-être un mais il faudrait lui expliquer l'urgence qui nécessitait qu'il lui donne et ce n'était pas envisageable de lui dire à lui sans que le premier concerné ne soit au courant. Sirius ! Sa belle voiture était garée en bas dans la rue, à la merci de toutes les rayures et... comment avait-il fait pour rentrer du boulot ? Renata probablement et demain ? Non, ces questions pouvaient attendre.
Que ferait-elle s'il décidait de la rejeter ? Elle en crèverait. "Non" souffla une petite voix au fond d'elle. "Tu vas être maman, tu n'as pas cette option". Maman. Un nouveau mot qui n'avait pas de sens. Maman. Elle allait être maman. Maman, Maman, Maman. Ferait-elle une bonne mère ? Maman. La petite voix qui venait de se manifester dans sa tête ne cessait de murmurait des paroles réconfortantes et encourageantes. Des paroles qui lui redonnaient de la force. Elle allait être maman. Elle ne pouvait pas se laisser abattre.
James accepterait ou refuserait. Soit. Ce n'était pas sa décision. Sa décision à elle, c'était de devenir maman. Elle se redressa et sortit du lit. Devenir Maman.
Mécaniquement, elle se dirigea vers la cuisine et commençait à faire cuire des pâtes. Maman. Elle comprenait désormais d'où venait la combativité de ces femmes qui se transformaient en monstre de courage quand elle apprenait qu'elles étaient enceintes. De l'intérieur. Lily prit conscience que, désormais, elle ne vivrait plus seulement pour elle. Elle vivrait pour deux. Considérant la quantité de pâtes dans la casserole, elle en rajouta. Elle devait manger pour deux.
Une fois prêtes, elle se servit une énorme assiette et alla s'installer sur le canapé en cuir rouge de James pour manger. Avant de commencer, elle alluma la télé. 2h22 indiquait une chaîne d'informations en continu.
- Quelqu'un pense à moi, sourit Lily en évoquant la tradition qui voulait que lorsqu'une horloge affichât les mêmes chiffres du côté des heures comme des minutes, une personne pensait à la personne qui voyait le compte rond.
James.
Qu'allait-il dire ? Maintenant qu'elle avait pris la décision de devenir maman et de l'annoncer à James, elle voulait franchir le pas. Plutôt que d'imaginer des scénarios où il la rejetait, où elle élevait son enfant seule ou alors des scénarios où il les acceptait tous les deux – tous les deux – elle voulait connaître sa vraie position. Lily n'avait jamais aimé les attentes. Et quand elle prenait une décision, elle voulait passer à l'action. Mais comment ?
Messenger.
C'était une façon terrible d'annoncer ce genre de nouvelles. Comme rompre par SMS, cela ne se faisait tout simplement pas. Mais avait-elle un autre choix ? Elle n'en voyait pas.
Elle posa son assiette à moitié vide et réfléchit à la cachette de son téléphone. Sous le coup d'un éclair de génie, elle retourna chez elle pour récupérer son portable. Devait-elle rester chez elle pour lui écrire ? Elle préférait être chez James. S'il la rejetait, elle pourrait profiter une dernière fois de son chez lui, de s'imprimer une dernière fois de son essence.
- Mais je délire complètement, soupira-t-elle en se passant une main sur le front pour vérifier qu'elle n'avait pas de fièvre.
Ce qui lui fit penser à prendre ses médicaments pour traiter sa bronchite. En tendant la main vers le petit sac en papier blanc de la pharmacie posé sur la table de son séjour, elle réalisa que si cela faisait trois mois ou presque qu'elle était... enceinte, cela voulait dire qu'elle avait fumé et bu de l'alcool pendant ses premiers mois de grossesse. Elle avait même continué à prendre sa pilule ! Sentant une vague d'inquiétude enfler, elle fit un effort considérable pour la repousser. Une chose à la fois. James d'abord. Ça demain, avec le médecin.
Elle fit passer les deux comprimés avec un grand verre d'eau en s'étonnant elle-même de son calme et de sa sagesse nouvelle. Depuis quand traitait-elle un problème à la fois, elle qui, d'ordinaire, courait partout comme un pompier dans une maison en feu sans parvenir à se concentrer sur un point d'incendie ?
"Tu vas être maman".
Les changements pouvaient-ils être aussi radicaux ? Encore des questions, toujours plus de questions. La liste s'allongeait à chaque seconde. James d'abord.
Prenant son téléphone portable, elle songea à s'allumer une cigarette. Elle fumait depuis des années maintenant et la clope lui manquait. En y pensant, elle pouvait sentir la fumée lui brûlait la gorge et l'odeur de tabac se consumant. Heureusement qu'elle avait jeté son paquet par la fenêtre dans son accès de colère. Elle n'aurait pas résisté. La cigarette, son odeur surtout, était réconfortante pour elle. Elle lui rappelait cette période bénie où elle fumait la petite cig' des soirées estivales avec sa mère sur la terrasse, après le repas. La cigarette aurait toujours qu'elle chose d'apaisant et de nostalgique pour elle. Ne pas pouvoir fumer pour trouver cette paix la tourmentait.
Par dépit, elle repartit chez James. Elle ralluma son Samsung en mangeant distraitement ses pâtes désormais froides. Des notifications apparurent dans tous les sens mais elle les ignora pour ouvrir directement l'application Messenger. Le profil de James n'était pas si bas car il lui avait donné des nouvelles il y a quelques jours en réponse à son propre message qu'elle avait envoyé presque deux semaines plus tôt. Il pouvait se passer des jours voire des semaines avant que James consulte son Messenger. Mais que pouvait-elle faire d'autre ?
Elle ouvrit la direction et tapa "Salut James, j'espère que tu vas bien". Les pouces en l'air, elle chercha comment formuler la nouvelle. "Moi, ça va même si j'ai appris que j'avais attrapé une maladie qui ne guérit qu'en dix-huit ans. Tu dois être aussi contaminé. Bisous" ? Clairement pas. Elle commença à taper la suite de son message. "J'ai quelque chose à te dire mais je ne sais pas comment te l'annoncer". Puis elle efface tout. Craignant de faire une bêtise en envoyant ses brouillons par erreur, elle appuya sur le bouton central de son téléphone pour revenir à la page d'accueil et ouvrit plutôt l'application "Notes". Elle recommença : "Salut James, j'espère que tu vas bien". Elle passa plus de deux heures à composer son message. Vers 5h du matin, elle parvint à la version qu'elle considérait comme finale :
"Salut James,
J'espère que tout va bien pour toi.
Ecoute, j'ai une nouvelle à t'annoncer. J'aurais mille fois préféré le faire dans d'autres conditions mais la situation ne me le permet pas et je m'en excuse d'avance.
Je suis enceinte.
Je sais pas quoi ajouter alors j'attends que tu me contactes.
Je t'embrasse."
Ce n'était pas parfait, bien sûr, mais elle ne voyait pas comment dire les choses autrement. Elle aurait pu ajouter un milliard de précisions mais... Sans plus réfléchir, elle copia le message dans la discussion avec James et envoya. Bordel. Elle l'avait fait. Elle laissa tomber le téléphone en s'avachissant dans le canapé. Elle n'avait pas réalisé à quel point elle s'était crispée pendant toute la durée de la rédaction.
Les dés étaient jetés et son destin ainsi que celui de l'enfant qu'elle portait serait scellé par la réaction de James. Elle espérait de toutes ses forces qu'il accepte cette nouvelle mais elle craignait tellement le contraire. Il était tellement imprévisible et, malgré tous les indices qu'il avait pu lui laisser sur ce qu'il pensait de leur relation – qu'il s'agissait vraiment d'une relation – elle n'était pas certaine.
Bordel de merde. Qu'allait-elle faire s'il la rejetait ? S'il les rejetait ?
Sans réponse à sa question, elle retourna dans le lit de James. Etonnamment, le sommeil la gagna presque instantanément. Cinq heures du matin, c'était vraiment son créneau.
oOo
Elle se réveilla juste à temps pour prendre une douche et filer chez le médecin avec la voiture de James. Cette consultation se passa sans heurt, sans larme, sans désespoir, sans amertume. Ce fût d'ailleurs bref, fait de questions et de réponses qui fusent, sans hésitation.
- Vous avez pu vous reposer ?
- Je crois que je n'ai jamais aussi bien dormi.
- Les résultats concluent à une grossesse de huit semaines.
- Je sais.
- Avez-vous pris une décision ?
- Oui.
- Vous vous sentez mieux ?
- Bien mieux.
- Voici le nom d'un obstétricien et d'une sage-femme. Je vous conseille de prendre rendez-vous avec eux.
- Ce sera fait.
Etc.
- Au revoir Mademoiselle. N'hésitez pas à revenir si vous avez besoin.
- C'est noté. Au revoir Docteur.
En rentrant, elle s'était arrêtée au supermarché pour un ravitaillement en fruits et légumes. Maintenant, son corps réclamait de la nourriture saine, lui qui avait refusé d'absorber des aliments nutritifs depuis des jours.
En remontant sa rue, elle chercha des yeux la voiture de Sirius. Mais elle n'en trouva aucune trace. Inquiète, elle rentra celle de James dans le garage et, en remontant les escaliers, elle consulta son portable, ce qu'elle n'avait pas fait depuis qu'elle avait envoyé le fameux message à James, préférant probablement le confort du déni que l'acceptation de la réalité. Plusieurs notifications apparaissaient sur son écran : des sms, des messages whatsapps et des appels manqués. Elle ouvrit d'abord l'application SMS et en trouva quatre de Sirius, un de Renata et un de Rémus. Elle répondit d'abord aux messages inquiets de Sirius : "ça va ma biche ?", "tu réponds pas, t'es mourante ?" "t'es morte ?", "réponds bordel, ou j'appelle les pompiers". Celui-là datait d'il y a quatre minutes. Elle ne l'avait pas entendu sonner... Avant toute chose, elle entra dans le panneau de configuration de son téléphone et constata qu'il était en mode silencieux le plus absolu. Même pas de vibreur. La technologie... Elle remit le son et appela Sirius. Qui ne répondit pas. Alors elle laissa un message sur son répondeur : "c'est bien la peine de me menacer si tu ne prends pas mes appels. Je vais... bien. Globalement. Je reprends des forces, à grand renfort d'antibio, de nuit de douze heures et de siestes de six. Ne t'inquiètes pas pour moi. Je reviens lundi. Tu as récupéré ta voiture ? Bisous et bisous à Ren."
Arrivée sur son pallier, elle se dirigea sans réfléchir vers l'appartement de James et inséra la clef dans la serrure. Elle posa ses courses dans la cuisine en continuant de consulter ses messages. Celui de Ren maintenant. "ça va ma biche ? Comment tu te sens ? Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit. Tu veux que je passe te faire des courses ? On a récupéré la voiture de Sirius alors ne t'inquiète pas si tu ne la trouve pas" (on pouvait toujours compter sur Ren pour penser à tout). "N'hésite pas si tu as besoin. 3".
Elle rangea ses commissions dans le frigidaire et dans les placards en gardant dehors le potiron, les pommes de terre et les carottes ainsi que les oignons et les lardons pour faire une soupe. Elle apprécia son frigo plein de bonnes choses saines à manger et satisfaite, elle tapota sur son estomac comme pour le récompenser d'avoir fait de si judicieux choix gastronomiques.
Elle lut enfin le message de Rémus : "Meuf, un verre ce soir ? Besoin de parler...". Prise de culpabilité, elle n'envisagea pas un seul instant de répondre à l'invitation de Rémus. Elle répugnait à le laisser tomber alors qu'il avait l'air d'avoir besoin d'une amie mais le problème était que... Justement, elle ne savait pas trop si Rémus voyait en elle qu'une amie. L'épisode qui s'était déroulé le soir de l'enterrement du père de James avait achevé de la convaincre qu'il espérait peut-être autre chose d'elle. Elle n'en avait parlé à personne mais avait évité depuis d'être seule en tête à tête avec lui.
A la place, elle ouvrit WhatsApp et, sans lire les soixante-treize messages sur le groupe des Maradeurs, tapa "ch'uis en vie. Je ressemble à un mort qu'on aurait déterré mais je suis en vie. Je suis en complet décalage avec le monde des vivants, mais je respire. Je vous tiens au courant de ma guérison. Bisous les copains." et elle glissa son téléphone dans la poche arrière de son jeans. Puis elle commença à découper en dès ses légumes pour en faire une soupe. Quand elle eut fini de tout préparer, elle laissa mijoter pendant qu'elle passait dans la salle de bains pour repasser son pyjama.
Elle s'était installée sans y penser chez James, comme si elle était chez elle. Naturellement. En se vautrant dans le canapé avec la télécommande dans les mains, elle alluma la télévision. Elle zappa un moment cherchant un programme regardable parmi tous les programmes nuls de la fin de journée et, exaspérée, finit par ouvrir l'application Netflix pour sélectionner le Seigneur des Anneaux.
Elle se leva juste pour aller passer ce qui allait devenir une soupe au mixeur et se servir un bol. Et elle se laissa absorber par les aventures d'Aragorn et Frodo.
Aragorn hurla "le Gondor appelle à l'aide" quand la sonnerie caractéristique de Messenger résonna. Le portable de Lily était posé sur la table basse, à côté d'un paquet éventré de cookies extra moelleux aux pépites de chocolat et aux éclats de noisette, d'un bol de soupe à moitié plein et d'une tasse de café décaféinée à moitié vide. Lily avait ignoré sans vergogne toutes les manifestations de son téléphone mais celle-ci fit accélérer son cœur. Elle mit le film en pause et se redressa en fixant des yeux son téléphone comme s'il allait prendre feu. Elle se pencha pour le récupérer mais suspendit son geste. Cela pouvait être James. Cela pouvait être une toute autre personne mais cela pouvait aussi être James. Mais si ce n'était pas James, elle pouvait être en train de flipper pour rien.
Elle se leva du canapé et fit les cent pas sans cesser de foudroyer son téléphone des yeux. En grognant, décidée à mettre fin au calvaire qu'elle s'infligeait elle-même, elle ramassa son téléphone et ouvrit l'application qui allait la rendre dingue. Il s'agissait effectivement de James. Son nom apparaissait sous ses yeux, presque insolent. Elle se mit à trembler, sous le coup de l'émotion. La vérité était peut-être là, au bout de son pouce. Elle ne s'était pas attendue à ce qu'il réponde si tôt. D'habitude, elle avait des nouvelles de lui tous les dix jours, voire les deux semaines. Et la dernière fois qu'elle en avait eu, c'était vendredi dernier.
- Allez, Lily, ma fille. Sois courageuse.
Elle ouvrit la conversation. Trois petits mots y étaient écrits dans une bulle bleue. Trois petits mots qui la firent entrer dans une rage noire. Trois petits mots et son portable faillit faire la rencontre du mur couleur crème. Ces trois petits mots disaient :
"C'est le mien ?"
Lily eut un bruit de gorge ressemblant à un hurlement de rage contenue. Comment osait-il..? Comment osait-il poser cette question ? Mais quel... quel... Elle bouillonnait.
"Va te faire foutre."
C'était la plus polie des réponses qu'elle trouva à lui apporter. Mais quel connard. Quel connard !
Trois petits points rebondirent en bas de l'écran, indiquant à Lily que James était en train de taper un message. Elle ne savait pas si elle avait envie de continuer cette conversation. Pourtant, ces trois petits points captivaient son regard. Quand une nouvelle bulle bleue apparut, elle jeta son téléphone sur le canapé après avoir lu "je t'appelle bientôt".
Elle hésitait entre répondre "meurs", ou bien "crève" ou bien "connard" ou encore "va mourir, connard". Mais comme elle n'arrivait pas à se décider, elle préféra garder le silence. De toute façon, ce message n'appelait aucune réponse.
Lily rageait. Oh, elle avait envisagé mille réponses de James. Mais alors, celle-ci, elle était vraiment surprenante. Après tout ce qu'elle lui avait dit, tout ce qu'elle avait fait pour lui, il osait lui demander, de manière tout à fait insidieuse et pernicieuse, si elle avait vu d'autres mecs pendant qu'il était loin ?
- Mais j'hallucine ! Mais quel connard ! Mais quel connard, quel connard, quel connard ! Quel enculé, hurla-t-elle en agrippant dramatiquement la racine de ses cheveux.
Elle savait que James était capable de se comporter comme un enfoiré. Il avait d'ailleurs déjà été odieux avec elle. Et si cette réaction la prenait au dépourvu tant elle la percevait comme violente, elle ne pouvait pas dire qu'elle ne l'avait pas envisagé. Elle avait imaginé cette éventualité, que James la rejetait. C'était celle qu'elle redoutait de plus. Et celle qu'elle désirait le moins. Mais c'était une réaction prévisible, au fond.
Elle avait besoin d'air. Cet appartement qui lui avait semblé si accueillant quelques heures plus tôt l'étouffait maintenant. Sans prendre la peine d'éteindre ni la télé ni la lumière, elle prit les clefs de chez elle dans le bol sur le petit meuble près de l'entrée, sortit en claquant la porte de l'appartement de James et entra, avec tout autant de brusquerie dans le sien, en verrouillant bruyamment la porte derrière elle. Elle fît les cent pas avant de se planter devant la fenêtre. À cette heure-ci, pas un chat ne traînait dans les rues. Plus vite qu'elle ne s'en aurait cru capable, elle commença à décolérer. Dans le noir, elle posa la tête sur le carreau pour observer la lumière orange se refléter doucement sur les carrosseries des voitures garées dans la rue.
Dès le début, il lui avait dit qu'il ne voulait pas d'une relation. Qu'elle était trop fragile, selon lui, pour ce qu'il avait à donner. C'était elle qui avait foncé tête baissée, en ignorant tous les feux rouges, les warnings et autres signaux d'alerte qu'il n'avait pas cessé de manifester. Elle avait voulu y croire malgré tout en sachant pertinemment que cette histoire finirait dans les larmes. Dans les siennes surtout. Lily le savait depuis le début.
Pour se changer les idées, elle dressa mentalement une liste des choses qu'elle avait désormais à faire :
* Se soigner
* Déménager
* Trouver une nounou
* Acheter un lit à barreaux
* Acheter une table à langer
* Envoyer chier James une bonne fois pour toutes
* Peindre la chambre du bébé en vert
* Annoncer la nouvelle à Ren et Sirius
* Se trouver de nouveaux amis
* Acheter des couches
* Appeler Pétunia
* Acheter une de ces mignonnes gigoteuses avec des éléphants trop mignons dessus
* Pleurer ?
* …
En soupirant, elle alla se vautrer dans son canapé après avoir pris ses cachets (elle avait déjà loupé une prise aujourd'hui, autant pour sa bonne résolution chez le docteur) et s'enveloppa dans un plaid. Si c'était comme ça, alors elle assurerait pour deux. Elle n'avait jamais eu besoin de personne, ça n'allait pas commencer maintenant, pas vrai ?
oOo
Titanium (elle avait choisi ce morceau hier pour en faire sa sonnerie - "you shot me down, but I won't fall, I'm titanium" ? Ça lui parlait clairement...) retentit violement dans la chambre noire et silencieuse de Lily. Celle-ci ouvrit les yeux aux premières notes mais resta figée quelques micro-instants. James. Le soleil n'était pas levé, elle n'était au lit que depuis une heure ou deux tout au plus. Il avait dit qu'il l'appellerait. C'était forcément lui.
Qu'elle ne fût pas sa déception quand elle vit affiché sur son écran un numéro de téléphone local mais inconnu. Elle décrocha malgré tout ; un appel à cette heure-ci de la journée - ou de la nuit- devait être pris. Par égard pour l'appelant, pour lui indiquer qu'il s'était planté et qu'il ne trouverait pas d'aide au bout du fil.
- Allo ?
- C'est moi.
Elle reconnaîtrait cette voix entre dix mille.
C'était donc bien James qui tenait parole. Prise de court, tous ses muscles se contractèrent et ses yeux s'ouvrirent en grand. Elle n'avait pas pu se préparer. Pour se protéger, elle se pelotonna dans son lit, sous sa couette, pour se mettre à l'abris dans son cocon.
- T'es là ? reprit-il alors qu'elle ne disait rien.
- Oui.
- Je suis à l'aéroport, tu crois que tu peux venir me chercher ?
- A l'aéroport ?
- Oui, je viens d'atterrir là. Il pèle dans ce pays.
- Pourquoi ?
- Il faut qu'on parle, Lily. J'ai emprunté un téléphone à un gars mais je ne peux pas m'éterniser.
Elle accusa le coup rudement. Il ne l'appelait jamais Lily. Quand il avait besoin de l'interpeler, ce qui n'arrivait que rarement car ils étaient toujours aux alentours l'un de l'autre quand ils étaient ensemble, il l'appelait toujours "ma biche", "biche" ou même "bibiche" quand il voulait l'embêter. Tellement souvent en fait, que tous ses amis avaient pris à leur compte ce sobriquet et que plus personne ne l'appelait par son prénom.
Notez qu'elle préféra bloquer sur cette information que sur le fait que James était rentré. Pour elle. Visiblement. James était rentré pour elle.
- Je pars. J'arrive. Je suis là dans une heure. Attends-moi devant le Terminal 2.
- ça roule. À tout'.
Elle put juste entendre un "merci, gros" à l'attention de la personne qui avait prêté le téléphone avant qu'il raccroche.
Lily s'éjecta de son lit. Même si elle ne l'aurait pas volé, elle ne prit pas le temps de passer sous la douche. Toujours vêtue de son fameux pull blanc, de son legging noir distendu et de ses grosses chaussettes en laine qui lui montait quasiment jusqu'aux genoux, elle enfila ses Blazer vertes, commodément délacées pour qu'elle n'ait plus qu'à y insérer le pied sans se tortiller. Une vraie plaie à enfiler, ses baskets. Puis, son téléphone toujours à la main, elle sortit de chez elle comme dans un courant d'air. Elle pénétra chez James tout aussi furieusement pour récupérer les clefs de son Audi et se précipita dans le garage.
Il faisait encore nuit quand elle arriva devant les barrières du dépose-minute qui servait de lieu de rendez-vous. Lily inspira profondément. La première barrière s'ouvrit et elle avança délicatement le petit bolide dans l'espèce de sas. La barrière se referma et elle baissa sa fenêtre pour prendre le ticket en jetant un coup d'œil dans le rétro. Personne derrière elle. Elle prit donc le temps d'allumer le plafonnier et de jeter un œil à son reflet dans le miroir de courtoisie de son pare-soleil. Elle soupira puis essaya de discipliner ses cheveux qui n'avaient clairement pas rencontré de peigne depuis des jours en les attachant en une queue de cheval haute. Elle remit ses fins sourcils en ordre après avoir constaté qu'ils auraient bien mérité un coup de pince à épiler. Elle prit également un chewing-gum dans le vide poche. C'était tout ce qu'elle pouvait faire avec les moyens du bord. Elle devait vraiment s'occuper d'elle. Elle prit finalement son ticket, ce qui permit à la barrière devant elle de se lever.
Elle avait huit minutes pour trouver James. Il ne rigolait pas, ce dépose-minute. Elle suivit prudemment sa voie jusqu'à l'entrée principale du terminal 2. Là, elle passa le point mort et la voiture coupa d'elle-même le point mort, éteignant les phares par la même occasion. Sauf que cette voiture était particulièrement reconnaissable à la lumière verdâtre qu'elle émettait. Ce qui en faisait un bon moyen de repère. Elle repassa donc la première et la voiture redémarra.
Son manège avait attiré l'attention d'une personne qui sortit de l'ombre d'un poteau pour s'avancer vers elle, elle pût le voir dans le rétroviseur extérieur côté passager. La silhouette sombre ne l'inquiéta pas une seule seconde. Elle reconnaîtrait cette carrure et cette démarche par une nuit de brouillard sans lune.
L'aéroport avait beau être vivement éclairé, Lily ne put distinguer clairement ses traits seulement quand il fût devant la voiture à tenter d'ouvrir le coffre, placé très mal commodément sous le capot avant, pour y déposer son gros sac kaki en toile, avant que Lily ne percute que le verrouillage automatique des portes avait également condamné le coffre. Elle appuya sur le bouton orange sous l'écran de navigation et le bruit caractéristique des loquets qui se lèvent résonna dans l'habitacle, faisant sursauter Lily. Elle observa James lancer sans délicatesse son sac dans le coffre dans de le claquer bruyamment. Lily ne pût retenir une grimace : James n'avait pas l'air d'une humeur particulièrement douce et clémente.
Elle continuait de l'observer, évitant de faire le moindre mouvement pour ne pas attirer son attention. Alors qu'elle s'attendait à le voir cheminer vers le côté passager de la voiture, il la surprit encore une fois en se plantant devant sa portière qu'il ouvrit sans rien demander. Le froid glacial de janvier s'engouffra dans l'habitacle, chassant toute la chaleur que Lily avait réussi à accumuler en venant.
Comprenant qu'il voulait conduire, elle détacha sa ceinture et entreprit de sortir du véhicule, oubliant par la même occasion qu'elle gardait l'embrayage enfoncé et la première vitesse enclenchée. La voiture fit un petit bond en avant puis cala. Lily en fut mortifiée. Baissant les yeux sur ses chaussures, elle s'extirpa tant bien que mal dans le petit triangle laissé ouvert entre la voiture, la portière et James qui lui barrait le passage.
- Désolée, marmotta-t-elle sans le regarder.
Elle ne vit qu'un pied chaussé de rangers noires et un bout de jambe dans un pantalon en toile épaisse couleur sable s'approcher d'elle avant de sentir deux bras l'attirer et la serrer fort, une main sur sa tête, une autre sur son dos. Sa respiration caressait les petits cheveux à la base sa nuque. James était en train de lui faire un câlin. Trop abasourdie pour réagir, elle le laissa faire. Il la garda contre lui plus longtemps que le standard de l'étreinte l'indiquait. Elle prit même sur elle d'interrompre cette intimité un peu étrange.
- Il nous reste que quelques minutes pour sortir du dépose-minute. Je n'ai pas pris de carte bleue pour payer le dépassement.
Il hocha la tête et consentit enfin à la relâcher. Elle ne l'avait toujours pas regardé. Quand il s'écarta d'elle, elle lui demanda s'il voulait conduire car c'était toujours ce qu'elle croyait.
- Non, vas-y toi. Je suis claqué.
Elle remonta dans la voiture et boucla sa ceinture pendant que James faisait le tour. Quand il fût installé, elle redémarra la voiture et se dirigea vers la sortie. Lily n'osait toujours pas regarder James alors qu'elle pouvait sentir son regard peser sur elle. Elle ne savait pas comment réagir et estimait que c'était à lui de faire le premier pas. C'était bien lui qui l'avait prise au dépourvu en lui annonçant son retour.
Pourtant, ils avaient quitté l'enceinte de l'aéroport depuis cinq bonnes minutes et s'étaient engagés sur l'autoroute et James n'avait toujours pas ouvert la bouche. La tension s'épaississait à l'intérieur de la voiture, si bien que Lily avait baissé la soufflerie et monté le son de la radio. Comme d'habitude, c'était l'application de musique installée sur son téléphone portable qui diffusait la musique et Your bones de Of Monsters and Mens résonnait en sourdine. Lily eut un sourire faiblard : son application avait le don pour choisir les morceaux appropriés aux situations. "Distant rhythm of the drum / As we drifted towards the storm". Son cœur battait à faire péter les côtes de sa cage thoracique.
James devait être le premier à ouvrir la bouche. Pourtant, face à son silence buté de plus en plus insupportable, elle capitula en aboyant plus qu'autre chose :
- Tu n'as rien à dire ?
Elle gardait obstinément les yeux sur la route, les mains à dix heures dix, les articulations presque blanches à force de serrer le volant pour contrôler les tremblements qui l'avaient prise par surprise à mesure que le silence devenait pesant.
- Tu es vraiment enceinte ?
Elle soupira. La voix de James avait vraiment un effet apaisant sur elle, comme une crème onctueuse et hydrante sur un coup de soleil dans le dos. Comme elle ne pouvait nier qu'elle se sentait plus légère depuis qu'il était à portée de main. Elle avait déjà observé ce phénomène en sa présence. Comme s'il allégeait son quotidien et sa vie en général.
- Tu as fait je ne sais combien de bornes pour me poser cette question-là ?
Ses muscles en profitèrent pour se contracter, ce qui n'était pas forcément agréable en phase de conduite. Mais elle se préparait malgré elle à la confrontation. Si le câlin de bienvenue l'avait prise au dépourvu, elle ne l'avait pas pris pour ce qu'il n'était pas : ce n'était pas un gage de paix, cette question déplacée venant étayer ce postulat.
Elle s'apprêtait à insulter copieusement James, laissant enfin libre cours à sa verve quand, cette fois, il l'a pris réellement au dépourvu :
- On va être parents ?
Elle leva le pied de l'accélérateur et tourna enfin la tête vers lui. Il était adossé à la portière, tourné vers elle et on pouvait deviner un léger sourire flottant sur ses lèvres. Qu'est-ce que... ? Quoi ?
- Quoi ?
- Regarde la route, biche.
- Quoi ?
Inutile de préciser que Lily était complètement larguée. Elle pataugeait dans la semoule depuis des jours, voire des semaines. Mais là, on venait d'atteindre des sommets. Ou le fond. Est-ce que cela voulait dire que James ne la rejetait pas ? Mieux qu'il l'acceptait ? Qu'il les acceptait ?
Elle alternait les coups d'œil entre James et la route. C'était vraiment difficile à dire à la chiche lumière que dispensait le rétro-éclairage des boutons du tableau de bord mais elle le trouvait... serein ? Impossible.
Pourtant, pour lever le doute, elle alluma le plafonnier, pour y voir plus clair. Et oui, c'était bien ce qu'elle avait cru voir : James était tranquille, paisible. Elle accrocha même son regard doux et tendre plus longtemps qu'il n'était raisonnable de le faire pour quelqu'un en train de conduire. Tendre ?
Confuse, elle s'abrita derrière la colère injuste qui l'habitait ces dernières heures. Elle éteignit la lumière.
- Tu te fous de ma gueule ?
Ce fût autour de James de répondre un "quoi ?" perplexe. Sentant que cette conversation allait tourner en rond si elle ne prenait pas les choses en main, elle inspira profondément, prête à vider son sac. James la prit, une fois de plus, par surprise :
- T'as rien compris, pas vrai ?
James se tortilla sur son siège pour attraper une feuille de papier dans la poche arrière de son pantalon et il brandit fièrement sous le nez de Lily.
- C'est quoi ?
- Attention, tu t'approches d'une voiture.
Lily secoua la tête et reporta son attention sur la route. Elle ralentit encore l'allure et doubla la voiture que James venait de lui signaler. Essayant de se concentrer, elle ne se tourna pas vers lui quand il se pencha vers elle. Une boule d'anxiété naquit dans son ventre et pesa lourd sur ses entrailles. Cela faisait plusieurs jours qu'elle parlait de "moment de vérité" mais cette fois, c'était vrai. Cette fois, elle y était. La vérité pure. Enfin, celle de James. Pour le meilleur ou pour le pire, elle allait savoir.
- J'ai démissionné.
- Quoi ?
- Lily, la route.
Elle avait tellement été choquée par cette annonce qu'elle avait tourné les yeux vers lui et n'avait pas pris la peine de suivre la route qui faisait une légère courbe. Elle était en train de tirer tout droit, coupant les trois voies de l'autoroute heureusement déserte à cette heure de la nuit.
Elle avait quand même pu apercevoir son sourire satisfait par l'effet produit de cette déclaration.
- Et ça, reprit-il en agitant sous le nez de Lily le papier qu'il venait de sortir, c'est la déclaration que je voulais te faire en finissant ma mission.
Lily planta un coup de frein sous le coup de l'émotion et ils furent tous les deux projetés en avant. Reprenant ses esprits, elle reposa son pied sur l'accélérateur et reprit de la vitesse. James éclata d'un rire ravi. Ce petit con savait précisément l'effet qu'il lui faisait.
- Quoi ?
N'avait-elle pas d'autres mots dans son vocabulaire ?
James se cala contre sa portière et ne quitta pas des yeux Lily, pour ne pas perdre une miette de ses réactions.
- Ce boulot a toujours été pesant tant il demandait de l'engagement et de l'investissement. Sauf que, depuis quelques temps, c'est devenu un vrai fardeau. C'était pas là que je voulais placer mon investissement... Repartir devenait chaque fois plus compliqué. Et, il y a trois mois, c'était carrément l'enfer. J'en avais mal au bide. J'ai même cru que j'avais l'appendicite tellement ça me pliait en deux... Mais c'est toi qui étais malade et qui avais l'air chagrinée par mon départ...
- Chagrinée... ricana-t-elle à voix basse.
- Chut... Visiblement, on est pas très bon pour se comprendre alors laisse-moi te dire ce que j'ai sur le cœur.
Lily n'osait même plus regarder dans la direction de James. Elle fixait les lignes blanches qui défilaient à toute vitesse sous ses yeux, ayant du mal à assimiler ce qu'il venait de dire... est-ce que cela voulait bien dire ce qu'elle avait compris ?
- J'avais informé l'ordre que c'était la dernière fois, qu'ils ne pourraient plus compter sur moi dès que je suis arrivé. Mais en recevant ton message, j'ai dégoupillé. Je suis allé voir mon responsable et je lui ai dit que je rendais mon tablier. Par chance, un avion ravito était sur le départ, alors j'ai grimpé dedans.
En racontant cela, James jouait avec une chaîne en acier qu'il avait autour du cou et que Lily ne lui avait jamais vu. Elle tendit la main sans un mot pour s'en emparer. James lui facilita la tâche en se pencha vers elle pour qu'elle puisse l'examiner par petits coups d'œil rapides. Il s'agissait de sa plaque de militaire, ces colliers que portent tous les soldats, avec des numéros écrits sur deux petites plaques identiques qui servaient à identifier le porteur et, si nécessaire, à ramener le nom d'un gars tombé au combat. Il manquait une plaque.
Lily reposa la main sur le volant mais James resta proche d'elle.
- Je ne t'ai jamais vu avec.
- Je la range toujours dès que j'arrive mais aujourd'hui, c'est la dernière fois que je vais la mettre dans ma poche alors, c'est un peu plus compliqué que d'habitude. Je tire une croix sur une vie que je connais par cœur pour m'engager dans quelque chose de tout nouveau et d'excitant.
Lily ne put qu'inspirer bruyamment à ces paroles. L'espoir était en train de naître, brûlant, sous sa peau. Elle craignait juste de ne pas comprendre ce qu'il racontait. Comme il l'avait dit, ils n'étaient pas bons pour se comprendre.
- Je cherche les bons mots depuis tellement longtemps maintenant. J'ai peur de tout foirer...
Il marqua une hésitation avant d'inspirer fermement, pour se donner du courage, et se lança finalement :
- J'ai tellement retenu tous les mots que je souhaite te dire qu'ils veulent tous sortir dans le désordre... Tu... Depuis que je te connais, tu as changé ma vie. Tu l'as rendue plus belle, légère. Depuis des années, je la trainais comme un boulet et toi, t'es arrivée, avec tes cheveux roux qui me rendent fou, ta joie de vivre et ta force de caractère... A ton contact, je me suis comme réveillé. J'enviai ta façon d'apprécier les petits plaisirs simples de la vie, ton ravissement quand je t'achetais ce chocolat à la menthe dégueu, tes soupires de satisfaction quand tu te couchais après une bonne journée de boulot. J'enviai ta faculté à voir comme la vie était belle, le petit sourire qui apparaissait sur tes lèvres quand tu fumais ta clope à la fenêtre et que tu entendais les oiseaux chantaient dans l'arbre dans la rue. Grâce à toi, je me suis rendue compte que la vie était belle. Y avait plus que deux ombres au tableau : mon boulot et toi. Mon boulot, je n'en voulais plus. Et toi, je te voulais pour toujours. Parce que c'est toi qui rendais ma vie belle. Juste en étant là, avec moi, même à regarder un film ou à manger un McDo.
Lily aurait pu – si elle avait été en état de fonctionner normalement – compter sur les doigts d'une main le nombre de fois où son cerveau s'était tu pour écouter simplement ce qu'il entendait, sans analyser, décortiquer, classer. Ce moment en était un.
James retourna son papier et le replia avant de le laisser tomber sur ses genoux. Maintenant qu'il était lancé, il ne semblait plus avoir besoin de son soutien.
- Je suis tombé sous le charme, la première fois où on s'est rencontré, tu te souviens ?
- Comme si c'était hier.
- Tu as défait ton chignon et tes cheveux sont retombés partout autour de ton visage... Mais le moment où j'ai vraiment basculé, c'est quand on était chez Ren et Sirius. J'étais en train de t'écouter parler en me disant à quel point j'étais chanceux que tu m'accordes une petite place dans ta vie. Et là, tu as dit "J'ai pas besoin de quelqu'un pour résoudre mes problèmes. Je voudrais juste que quelqu'un me tende une bière pendant que je les dépatouille toute seule". Avec cette phrase, j'aurais pu te demander d'être ma femme. Et d'ailleurs, si j'avais pas eu la certitude que tu m'aurais envoyé promener, je l'aurais fait. C'était y a presque un an maintenant. Et depuis ce moment, j'ai la certitude que c'est toi. Et, pour plus rien te cacher, ça me flingue de savoir que t'en as rien à foutre de moi. Parce que depuis notre première nuit ensemble, je sais que c'est avec toi que je veux passer le reste de ma vie. Et toi...
- Rien à foutre, c'est ça que tu as dit ?
- Chaque fois que je fais un pas vers toi, tu en fais trois en arrière. A chaque fois que je m'approche de toi, que je suis prêt à t'ouvrir mon cœur, tu te retranches dans ta forteresse. Je n'arrive pas à te comprendre, je ne sais pas te lire. Et c'est tellement frustrant parce qu'à des moments, j'ai l'impression que tu es prête à répondre à mes sentiments et l'instant d'après, plus rien, tu reprends ton air distant qui me fait dire, qu'en fait, tu n'es qu'avec moi en attendant de trouver quelqu'un d'autre, qui te conviens peut-être mieux que moi, qui peut t'offrir tout ce que tu mérites..."
Lily était interdite. Situation relativement inédite également : ce n'était pas facile de lui couper la chique. Elle regardait fixement James au mépris de toute prudence, le temps d'assimiler tout ce qu'il venait de dire.
Pendant tout ce temps, il ressentait la même chose qu'elle. Elle avait toujours cru halluciner la tendresse et les gestes d'affection de James envers elle, croyant prendre ses désirs pour la réalité. A chaque fois qu'il la regardait avec ce regard rempli d'amour, elle s'exhortait à se rappeler qu'il ne voulait rien de sérieux, que c'était en attendant de trouver mieux, qu'il ne fallait pas qu'elle s'y accroche.
Avisant le panneau qui indiquait une aire de repos, alors même qu'elle était en train de dépasser un camion, elle appuya comme une brute sur la pédale de frein, déclenchant chez James ce réflexe qu'ont tous les passagers qui ont l'habitude de conduire, celui de tendre la main vers le tableau de bord et chercher un frein invisible du pied. La voiture freina brutalement, et d'un coup de volant tout aussi violent, Lily quitta l'autoroute pour s'engager sur l'aire, comme une petite fusée. Faisant fi des lignes qui indiquaient comment se garer, elle posa la voiture en travers et, sans même prendre le temps de couper le contact, se détacha et quitta le véhicule, qui cala pour la n-ième fois de la soirée.
Elle fît les cent pas le long de la voiture, retenant des larmes de rage et de bonheur purs.
- Ma biche, qu'est-ce qu'il se passe ?
Elle n'avait pas entendu James sortir de la voiture. Il était planté à un ou deux pas d'elle et lui semblait plus beau que jamais dans la lumière blafarde des réverbères. Était-elle en train de rêver ? Hallucinait-elle encore ?
- Un an, James, UN AN ! hurla-t-elle en se plantant en face de lui. On a perdu un an parce qu'aucun de nous deux n'a été capable de trouver assez de courage pour dire à l'autre ce qu'il ressent !
- Est-ce que ça veut dire... que tu ressens la même chose que moi ?
La voix de James était incertaine mais rempli d'espoir.
- Es-tu à ce point aveugle, continua-t-elle de hurler. Bien sûr que je ressens la même chose que toi. Depuis le début, je ressens la même chose que toi. Mais je me suis répétée tant et tant de fois qu'il fallait pas que je m'attache à toi, que tu voulais pas de moi, et qu'il fallait pas que je me fasse des illusions. A chaque fois que je croyais voir dans tes yeux tendresse ou affection, je devais me rappeler que j'étais en train de voir ce que je voulais voir et que ça n'existait que dans ma tête, que tu ne voulais pas de moi... Et c'était horrible parce que je me sentais conne et nulle et pitoyable à m'accrocher à toi pour rien. Et toi, tu me lançais des regards qui me faisaient douter, me dire que, peut-être...
- Quels regards ?
- Un comme celui que tu as maintenant !
- Tu sais ce qu'il veut dire ce regard ? Sans lui laisser le temps de répondre, il enchaîna : c'est le regard qui veut dire "j'ai envie de toi". J'ai envie de toi comme j'ai jamais eu envie de quelqu'un. Et je ne parle pas seulement de sexe, même si c'est absolument fantastique avec toi. J'ai envie que tu sois dans ma vie, tous les jours, tout le temps. Les journées sont plus belles quand elles sont en ta compagnie. J'ai envie que toutes les journées jusqu'à la fin de ma vie, soient avec toi.
- Je... moi aussi, j'en rêve depuis le début mais...
- Mais quoi ?
- Mais... tu ne voulais pas de moi.
Pour toute réponse, James saisit violemment la main de Lily pour l'attirer contre lui. Subissant l'élan, ils firent un pas en arrière, ce qui permit à James d'enserrer Lily entre ses bras. Ils se regardèrent dans les yeux pour la première fois depuis une éternité et, comme s'ils avaient enfin trouvé la Pierre de Rosette leur permettant de se comprendre mutuellement, ils purent lire chacun dans le regard de l'autre l'amour immense qu'ils se portaient, même si aucun des deux n'avait jamais dit ce mot à voix haute .Amour. C'était de cela dont il était question.
A la lumière de ces révélations, ils repassaient en silence leurs souvenirs en boucle, pour les interpréter à nouveau. Lily réalisa que toutes les étreintes spontanées de James n'étaient pas juste pour s'amuser, parce qu'elle était là, mais bien parce qu'il avait besoin de la sentir contre lui, de la proximité physique qui compensait la distance creusée par les non-dits. Pareil pour les regards, les câlins. Tout était exactement tel qu'elle refusait de le croire.
Et tout était enfin vrai.
Personne n'aurait pu dire qui fît le premier pas mais lorsque leur bouche se rencontrèrent, Lily eut l'impression qu'un feu d'artifice éclatait dans son corps. C'était comme si toutes ses terminaisons nerveuses avaient conscience de la présence de James. Elle sentait ses mains dans son dos et dans ses cheveux avec une puissance inédite. Elle ressentait toute la chaleur qu'il dégageait. Son souffle sur sa joue, la douceur de ses lèvres... Son sens du toucher était comme décuplé.
L'empressement de l'un et de l'autre les firent basculer en arrière et, s'il n'y avait pas eu l'Audi, ils seraient certainement tombés à la renverse. A la place de quoi, James en profita pour faire faire un demi-tour à Lily et la plaqua contre la voiture en se collant davantage contre elle.
Plus rien n'avait d'importance pour Lily, si ce n'est la main de James qui se frayait un chemin sous son pull pour caresser sa peau. Elle ne ressentait plus le froid glacial de janvier. Seul comptait James. Mais les langues avaient beau se chercher frénétiquement, les corps se coller violement l'un contre l'autre, ce n'était pas suffisant. Lily, dans une tentative désespérée de se rapprocher encore de James, passa une jambe autour de lui, pour l'attirer davantage à elle. James prit ce geste pour une invitation et l'attrapa par les fesses pour la soulever et la plaquer encore plus rudement contre la voiture, de sorte que Lily n'eut d'autre choix que d'enrouler ses deux jambes autour de lui, sans jamais cesser de l'embrasser. Leurs souffles erratiques et leurs gémissements venaient troubler le silence de l'aire d'autoroute. Lily pouvait clairement sentir à travers son leggings que James avait autant envie d'elle qu'elle de lui.
Leur pudeur était à deux doigts de s'envoler complètement lorsqu'ils furent éclairer violement par les phares d'un poids-lourd qui se remettait en route. Lily revint sur terre et recula légèrement la tête pour reprendre sa respiration. Le moteur du camion vrombit.
- Je pense qu'il serait mieux qu'on rentre à la maison, dit-elle sans faire mine de se détacher de James.
- Riche idée. Je pourrais pas te faire tout ce que je rêve de te faire sur ce parking.
Lily sentit ses joues s'enflammait sous l'embarras et le regard brûlant de James. Oh, oui, il fallait qu'ils rentrent à la maison.
A contre cœur, James consentit à la reposer par terre.
- Je vais conduire. Je crois qu'il est temps de voir ce que ce bolide a dans le ventre.
oOo
Blottis l'un contre l'autre dans le lit de Lily, James caressait distraitement les cheveux roux de la femme lovée contre lui et qui était sur le point de se mettre à ronronner. Aucun des deux ne dormait malgré leur fatigue respective. La voiture de James lancée à plus de deux cents kilomètres heures sur l'autoroute, le trajet avait duré trois fois moins de temps que d'habitude. Ils en avaient profité pour mettre à plat les quiproquos et les non-dits de leur relation en évoquant des souvenirs pour avoir la version de l'autre sans pouvoir s'empêcher de se toucher l'un et l'autre. La main de James sur la cuisse de Lily, sa main à elle dans ses cheveux à lui... Maintenant que la barrière était tombée, ils se ruaient tous les deux sur ce qu'ils désiraient depuis si longtemps.
Ils en étaient arrivés à la conclusion d'un bon gros gâchis parce que, l'un comme l'autre, avait eu la trouille de dire clairement ce qu'ils ressentaient de peur de ne pas rencontrer les mêmes sentiments en face.
Lily soupira en se blottissant davantage contre James.
- Tu ne dors pas ?
- Je repense à tout ça. Je peine à croire que c'est réel.
James lui tira gentiment mais fermement une mèche de cheveux.
- Hey ! Aïe !
- Tu vois que c'est réel.
- Arrête ça, ça me rend toute chose.
- Intéressant.
Il recommença et Lily se hissa à la vitesse de l'éclair à califourchon sur lui, emprisonnant ses cuisses entre ses genoux.
- Tu fais moins le malin maintenant, hein !
- Tu parles... Je suis le plus heureux des hommes, dit-il en posant ses mains sur ses hanches, faisant remonter le sweat de James qu'elle avait passé.
Lily fondit instantanément. Elle était certainement la femme la plus heureuse et la plus comblée du monde. Partout où James l'effleurait, sa peau s'embrasait, parfaitement consciente de son toucher. Pourtant, elle se força à contrôler ses ardeurs, car tout n'était pas encore clair pour elle.
- James, je peux te poser une question ?
- Pose-moi toutes les questions que tu veux, ma biche. A partir de maintenant, je te promets de tout te dire, pour qu'on ne perde plus de temps à cause de quiproquos...
- Si tu ressentais tout ça pour moi, depuis aussi longtemps, pourquoi tu ne me l'as jamais dit, quand je t'ai demandé ce que j'étais pour toi ?
James planta son regard dans les yeux de Lily et se redressa sur les coudes.
- A cause de mon boulot, confia-t-il avec réticence.
- Qu'est-ce que ton boulot vient faire là-dedans ? Et puis en quoi il consiste à la fin ? Tu m'as jamais dit.
- Je sais que je viens de te dire que je répondrai à toutes tes questions mais pas celle-là. J'ai pas le droit.
- Pas le droit ?
- C'est trop dangereux.
- James, s'il te plaît, j'ai besoin de comprendre.
James soupira et se redressa complètement contre le mur qui servait de tête de lit, Lily toujours sur les genoux. Il baisse les yeux vers les mains de la jeune femme, délicatement posées sur ton torse. Elle n'avait pas bougé, confiante, prête à entendre ses explications, à lever le voile sur ce mystère qui planait depuis si longtemps, ce mystère qui les avaient empêché d'être ensemble tout ce temps. Ce mystère qui lui avait pourri la vie et qui avait failli réduire son cœur en bouilli.
- Ok. Je vais t'en dire autant que possible, mais je ne le dirai qu'une fois. Après, c'est fini, on en parle plus jamais d'accord ?
- D'accord.
Lily attrapa une des mains et tressa ses doigts aux siens. Elle n'en revenait pas d'avoir le droit de faire ce geste aussi ouvertement sans avoir peur d'être repoussée. James sourit et soupira avant de porter leurs mains liées à sa bouche pour y déposer un tendre baiser.
- C'est une mission confidentielle. Mais pas confidentielle comme dans "chut, faut pas en parler" mais confidentielle dans le genre "si on sait ce que tu fais, des gens peuvent mourir". Je t'ai dit que j'étais dans l'armée ? En très gros, je participais activement et sur le terrain à la recherche de certaines personnes qui remettent en cause notre mode de vie et qui n'hésitent pas à commettre des atrocités pour nous dissuader de vivre comme nous vivons.
- Les Mangemorts ? chuchota-t-elle, comme si même prononcer le mot pouvait les convoquer dans leur chambre.
James hocha la tête une fois avant de sourire. Visiblement, il n'en dirait pas plus. L'esprit de Lily carburait à dix mille kilomètres heure. Chaque fois que James partait "en mission", c'était donc pour aller débusquer ces criminels enrôlés et pervertis qui n'avaient pour objectif que d'exterminer les gens qui ne vivaient pas selon leurs préceptes et d'exterminer ceux qui refusaient de s'y plier.
- Je...
- On en parle plus, Lily. C'est la première et dernière fois qu'on évoque le sujet. Je ne veux même pas que tu y penses. J'ai signé une clause de confidentialité et je viens de t'en dire plus que ce que je n'aurais dû. Tu n'as plus à t'inquiéter pour moi maintenant, enchaîna-t-il, après avoir, semblait-il, lu dans les pensées de la jeune femme qui le regardait avec effarement. J'ai démissionné, et il n'y a rien à craindre.
- Comment peux-tu en être sûr ?
- Parce que c'est le deal. Je sacrifiais tout, je n'avais pas d'attache, je m'investissais à fond dans la lutte mais, en échange, quand j'arrêtais, ma sécurité était garantie. Je n'étais pas supposé avoir de femme ni d'amis mais j'ai tellement donné qu'ils me doivent bien ça...
- Comment ça, tu as tellement donné ? Et c'est qui ce "ils" ?
- J'ai dit qu'on en parlait plus. Je suis désolé, ma biche, mais c'est le seul secret que j'aurais pour toi. Et pour tout le monde. Mais c'est pour ça que je ne pouvais pas répondre à ta question. Parce que je n'étais pas libre de le faire, tu n'aurais pas dû être dans ma vie et ça aurait pu être dangereux.
- Et maintenant, ça l'est plus ?
- Des mesures sont prises.
Lily ouvrit la bouche, comme pour poser une nouvelle question mais elle se ravisa. Il ne lui répondrait pas de toute façon. James était dans la lutte anti-terrorisme et il débusquait les méchants là où ils se planquaient. Il prenait des risques pour qu'elle puisse continuer de vivre comme elle le faisait. Quelles étaient ces mesures ..?
- Lily, cesse d'y réfléchir.
- Mais...
Alors, pour la distraire, James se pencha vers elle pour l'embrasser. Si, au début, elle résista, quand il passa sa main derrière sa nuque pour l'attirer plus à lui, ses pensées lui échappèrent. Elle n'y pensa plus du tout quand, d'un mouvement de hanche, il la bascula pour la plaquer contre le matelas sans cesser de la dévorer de baisers.
oOo
- Reste derrière, on leur fait une surprise ? proposa Lily alors qu'elle et James venaient d'arriver chez Sirius et Renata pour le traditionnel repas du vendredi soir.
Pour toute réponse, James lui dédia un sourire éblouissant et s'attarda devant la porte alors que Lily entrait comme si elle était chez elle sans refermer complètement derrière elle.
- Coucou, c'est moi !
Un délicieux fumée de sauce tomate embaumait toute la maison et alors que Lily posait son manteau sur une des chaises de la table de la salle à manger, reconvertie en porte-manteau pour l'occasion, elle entendit Sirius l'appelait depuis la cuisine.
- Ma biche belle ! Comment tu vas ?
Il grimpa les trois marches qui séparaient la cuisine de la pièce principale en s'essuyant les mains dans un torchon. Pour l'occasion, il avait troqué son costume pour son plus beau survêtement de pyjama. Lily grimaça en songeant avec mélancolie à son incontournable leggings qu'elle avait abandonné pour s'habiller et venir ici. Elle aussi aurait pu rester en pyjama...
- Désolée pour le retard, mais j'ai trouvé un chien errant dans la rue et j'ai dû m'arrêter...
A ces mots, James, qui écoutait par la porte entrouverte, entra. Sirius se figea alors qu'il allait prendre Lily dans ses bras. Il retrouva cependant ses esprits plus vite que ce que Lily espérait. Mais sa déception fût de courte durée quand Sirius appela :
- Ren, tu devrais venir !
- Oui, j'arrive, je finissais juste de...
A peine eut-elle monté les escaliers que Renata vit James. En poussant un petit cri, elle se précipita sur lui et lui sauta dans les bras. James la rattrapa avec une dextérité venant de l'habitude. Il rit quand Renata lui passa la main dans les cheveux, l'ébouriffant davantage, tout en essayant de former une phrase cohérente malgré sa surprise.
- Tu es là ?! Mais comment ? Quand ? Tu devais pas rentrer avant un mois et...
- J'ai démissionné.
- Quoi ?
Cette dernière question sortit simultanément de la bouche de Renata et Sirius. La jeune femme qui se prenait pour un koala se laissa doucement glisser des bras de James pour retrouver ce bon vieux plancher des vaches. Elle lança un coup d'oeil à Sirius puis à Lily avant de reposer les yeux sur James.
- Vous avez bien entendu.
- Mais... Pourquoi ?
- C'est une longue histoire.
- Bon, d'accord. Je vais chercher des bières et tu nous racontes, proposa Sirius en invitant vaguement ses invités à s'installer sur le canapé.
Renata reprit James dans ses bras et déposa un baiser sur sa joue barbue avant de suivre Sirius dans la cuisine pour préparer l'apéritif de fête qui venait de s'improviser. James affichait un si large sourire qui laissaient voir les parenthèses autour de sa bouche que Lily aimait tant. Il passa d'ailleurs un bras autour du cou de cette dernière et la guida jusqu'au canapé où ils se laissèrent tomber.
Lily, toujours sous le bras de James, s'approcha encore davantage de lui, pour murmurer, sans que leurs hôtes entendent :
- Je flippe de l'annoncer à Renata, je...
- Laisse-moi faire.
- Mais...
- Arrête de protester Biche, fais-moi confiance. Ça viendra naturellement.
- D'accord mais...
James lui coupa la parole en l'embrassant. Il avait remarqué que c'était un moyen très efficace pour la faire taire et il en usait et abusait tant que Lily commençait à se lasser de cette technique.
Mais de qui se moquait-elle ? Bien sûr que non, elle ne s'en lassait pas. Elle ne s'en lasserait jamais.
Elle passa une main dans ses cheveux et sentit James sourire contre sa bouche.
- J'ai vraiment raté un épisode.
Sirius revenait, les bras chargés de bières et de paquets de chips. James éclata de rire en l'aidant à déposer son butin sur la table basse du salon.
Puis il se retourna vers Renata qui le suivait et lui demanda :
- Tu as vu ça ?
- Oui. Je vais éteindre le feu. Je crois que cette histoire va durer plus longtemps que prévu à raconter.
Elle repartit en trottinant vers la cuisine et revint tout aussi vite que possible d'assoir à côté de James. Lily sentit la nervosité la gagner. Ils allaient devoir dire à Renata et Sirius, qui se battaient depuis des années pour avoir un enfant, qu'elle était tombée enceinte alors même qu'elle prenait la pilule. D'ailleurs, en parlant de médicament... Elle se dégagea de l'étreinte de James et se leva pour aller farfouiller dans son sac et prendre son traitement contre la bronchite récalcitrante. La voyant sortir une plaquette de comprimés, Sirius l'interrogea :
- Tu te sens mieux ?
- Comme tu vois, je suis débout, habillée, l'oeil alerte et la truffe fraiche. Les douze heures de sommeil par jour n'y sont probablement pas pour rien.
- Je suis content de l'apprendre.
- Mais pas de bière pour moi. Je vais me chercher un verre d'eau.
Bon, c'était un prétexte comme un autre, mais celui-ci était valable. Il était de notoriété publique qu'il ne fallait pas consommer d'alcool avec des antibiotiques... Lily avait pleinement conscience que ce n'était que reculer pour mieux sauter mais elle appréhendait tellement la réaction de Renata que ce répit restait bienvenu.
Elle revint s'installer tout à côté de James et comprit que Renata avait commencé son interrogatoire vu la rafale de questions qu'elle lâchait sans respirer.
- Tu as vraiment démissionné ? Comment ça se fait ? Ils t'ont rien dit ? Et maintenant ? Tu vas faire quoi ? Et c'est quoi cette histoire avec Lily ?
- Alors...
- Je te demande de n'omettre aucun détail, je veux tout savoir, insista Renata en regardant Lily avaler son médicament avec une grimace.
Alors James raconta tout depuis le début. Ou presque. Contrairement aux instructions de Renata, il passa sous silence l'élément déclencheur de tous ces bouleversements. Si Lily en était reconnaissante, elle savait que c'était n'importe quoi et que cela ne causerait que plus de dégâts au moment où Renata et Sirius apprendraient la nouvelle de sa grossesse. Mais Ren avait l'air si heureuse du retour de James que ni l'un ni l'autre n'avait le cœur à lui briser son bonheur.
- Mais je comprends pas, objecta Sirius avant de boire une gorgée de bière. Tu dis que Lily t'a envoyé un message pour te déclarer sa flamme au début de la semaine. Mais comment es-tu rentré si vite ? Je croyais que tu ne consultais tes messages qu'une fois toutes les deux semaines. Et tu m'as répondu y a pas si longtemps au sujet de l'offre du manoir.
Lily sentit son estomac se tordre davantage si c'est possible. Sirius fronçait les sourcils avec son regard perçant d'avocat qui flaire le mensonge comme un chien flairerait un bout de viande. Elle était sûre qu'il sentait l'entourloupe, sans pour autant savoir où elle était. Lily se crispa imperceptiblement. Mais James, en maître de la dissimulation, parvint à repousser ses doutes d'un mouvement d'épaule.
- Bah, la connexion sécurisée était libre et personne n'en profitait. Je me suis mis sur l'ordi et j'ai vu le message de Lily.
Laquelle Lily lui donna un petit coup de poing dans la cuisse. Il avait tourné ses propos de manière à la faire croire que c'est elle qui s'était déclarée en premier. Alors que c'était faux. C'était lui qui avait commencé avec son brouillon – sur lequel elle n'avait pas encore pu mettre la main d'ailleurs. Il traînait probablement encore dans la voiture ou dans le pantalon de James. Il faudrait qu'elle le cherche, pour savoir ce qu'il avait prévu de lui dire.
James crocheta ses doigts à ceux de Lily, pour l'empêcher de recommencer à le frapper.
Quand il eut fini de raconter l'histoire (en insistant bien sur le nombre de fois où Lily avait manqué de les tuer sur l'autoroute mais en passant sur leurs retrouvailles torrides), Renata se pencha pour regarder Lily, laquelle Lily gardait les yeux obstinément fixés sur une cacahuète abandonnée sur la table basse.
Elle sentait bien qu'elle allait être cuisinée et elle redoutait ce moment.
- Mais Lily, pourquoi tu m'as jamais parlé de tes sentiments pour James ? Si tu me l'avais dit, j'aurais pu te dire que James les partageait et vous auriez gagné du temps...
- Parce que... grogna Lily, laissant mourir sa phrase.
- Parce que quoi ? C'est pas une réponse.
Lily soupira, les yeux toujours rivés sur l'arachide esseulée. Elle sentait le rouge lui monter aux joues sous le regard inquisiteur de ses amis. Réalisant qu'ils ne lui lâcheraient pas la grappe, elle prit son courage à deux mains, dit au revoir à sa dignité et se lança :
- Parce que James avait dit très clairement qu'il ne voulait pas d'une relation, à plusieurs reprises même, et que je me suis quand même entichée de lui. Je ne voulais pas en parler parce que je ne voulais pas que vous me preniez pour une pauvre conne débile qui s'accroche alors même qu'il n'y a pas d'espoir. Et surtout, j'avais peur que vous le disiez à James, qu'il se rende compte que j'étais trop accrochée, qu'il me "largue", que vous preniez son parti et de vous perdre.
- T'es con ou quoi ?
Lily s'était préparée à plusieurs réponses mais celle-là, elle ne s'y attendait pas.
Sirius la considérait comme si elle sortait d'un marais puant et qu'elle était couverte de fange. Elle le regarda en écarquillant les yeux, un peu choquée par la virulence de son propos. Pour la soutenir, James passa un bras autour de ses épaules. Voyant qu'elle n'ouvrait pas le bec, Sirius reprit :
- Tu croyais vraiment qu'on allait t'abandonner parce que James nous l'aurait demandé ? T'as quoi dans le crâne ? On t'a pas plusieurs fois prouvé que tu faisais partie de la famille ?
- Si mais... James est votre plus vieil ami et je pouvais pas supporter l'idée de ne plus vous avoir dans ma vie. J'ai préféré me taire et ne pas prendre de risque.
- Quitte à te rendre malheureuse, quitte à rendre James malheureux ?
- Ben...
Lily ne savait plus où se mettre. Evidemment, vu comme sous cet angle, cela semblait bien bête. Sirius, Renata et même Rémus, Peter, tous les membres de leur petit groupe lui avaient à plusieurs reprises démontraient qu'elle en faisait partie intégrante. Et pourtant, elle ne leur avait pas fait assez confiance.
- Je voulais pas vous perdre.
- Tu parles.
Sirius avait l'air sincèrement blessé. Il se renfonça dans le canapé et en croisant les bras, les yeux baissés. Renata ne disait rien mais elle paraissait aussi peinée.
- Sirius...
- Je t'ai fait confiance avec le boulot, je t'ai ouvert la porte de chez moi, je t'ai même donné les clefs de chez moi, je t'ai tenu les cheveux quand tu étais malade, j'ai ri avec toi, tu m'as consolé quand mon père est mort, on a tout partagé, mais tu avais peur qu'on te foute à la porte pour ça ? Sérieux ?
- C'est pas ce que je voulais dire.
Lily sentait ses yeux brûler. Faire du mal à Sirius, après tout ce qu'il avait fait pour elle, était vraiment la dernière chose qu'elle voulait.
- Pour moi, c'était évident que vous saviez ce que je ressentais, que j'étais transparente. Et si vous n'en parliez pas, c'est qu'il n'y avait rien à dire. À partir de là, je vois pas pourquoi j'aurais mis le sujet sur le tapis.
- Toi ? Transparente ? ricana Sirius presque avec agressivité.
- Ben oui, moi. Surtout pour toi. Tu lis en moi comme dans un livre ouvert.
Lily se pencha en avant pour chercher le regard de Sirius. Il était clair qu'il sentait ses yeux poser sur lui mais qu'il refusait de la regarder.
- Sirius, appela Lily. Regarde-moi.
Faisant sa mauvaise tête, il s'obstina à garder les yeux baissés.
- Sirius, ne fais pas l'enfant.
Ce à quoi Bébé Sirius répondit en tirant la langue. À contre-cœur, il soupira et cessa de bouder.
- Lily, je crois parler au nom de tout le monde ici en disant que si tu es un livre ouvert, tu es un livre tchèque écrit en braille. Même un mur montre mieux ses sentiments que toi.
- Tu déconnes ?
- Moi, j'approuve, fit James, à qui on n'avait rien demandé, notons-le.
- Ouais, pareil, confirma Renata. Tu dévoiles aucun sentiment, Lily. Si tu m'avais pas dit que tu m'aimais et que j'étais ta meilleure amie quand tu étais saoule, je l'aurais jamais deviné.
- Mais... Mais vous êtes sérieux ? Vous pensez vraiment que je ne montre pas mes sentiments ?
Les trois juges secouèrent la tête dans un ensemble touchant. Lily fût stupéfaite. Elle avait toujours pensé que son visage, ses actions, sa voix, ses yeux, tout, tout la trahissait. Elle essuya délicatement la larme qui avait débordé de son œil.
- Je suis vraiment désolée. Je croyais que c'était évident. Vous êtes tout pour moi et j'aurais pas survécu sans vous. Je vous aime de tout mon cœur. Et je n'imagine pas ma vie sans vous. Je pensais que je n'avais pas besoin de le dire tant c'était évident.
Voyant qu'elle était au bord des larmes, Sirius se leva et vint de faxer entre Lily et l'accoudoir du canapé, qui n'était clairement pas fait pour accueillir quatre personnes. James dégagea son bras des épaules de Lily alors que Sirius la serrait contre lui.
Elle s'accrocha à lui et laissa libre cours à ses larmes alors que Sirius lui massait délicatement le crâne du bout des doigts. Elle entendit vaguement Renata dire à James de venir l'aider à mettre la table.
- C'est rien, ma biche, arrête de pleurer. C'est pas grave. Maintenant, tout est dit et le mal est réparé.
Ces mots, au lieu de l'apaiser, firent redoubler les pleurs de Lily. Ô que non, tout n'était pas dit et tout n'était pas réparé. Elle passa ses bras autour de Sirius et s'accrocha à ses épaules, le serrant davantage contre elle.
- Je t'aime vraiment Sirius, réussit-elle à articuler au bout d'un moment, le visage dans le cou de Sirius. C'est pas des paroles en l'air quand je dis que tu m'as sauvé la vie. Si je t'avais pas rencontré, je me serai probablement fait sauter la cervelle.
- Dis pas ça, ma biche.
- Avec Ren et James, tu as été la meilleure chose qui me soit jamais arrivé. J'ai toujours pensé que je pourrais tout donner pour revoir mes parents. Mais aujourd'hui, si ce choix m'était donné, je sais pas ce que je ferai. Je veux surtout pas te perdre. Et je veux pas vivre une vie dans laquelle vous êtes pas.
Sirius la serra encore plus fort si possible. Ils restèrent un moment blottis l'un contre l'autre. Une fois ses larmes taries, Lily put entendre James Et Renata mettre la table dans la salle à manger. Le retour de James valait un repas de roi et un repas de roi ne se prenait pas dans la cuisine.
Sirius finit par desserrer son étreinte et par lui relever la tête. Les mains des deux côtés de son visage, il essuya les dernières larmes des pouces avant de lui passer la main dans les cheveux pour les remettre en ordre.
- Ecoute ma biche, je t'aime, t'es de la famille. Et tu peux tout me dire sans avoir peur de me voir disparaître. On en est plus là. Je t'ai choisi pour famille et tu pourras toujours compter sur moi, d'accord ?
- Oui, d'accord.
- Très bien, alors, à partir de maintenant, tu ne me caches plus rien.
Lily hocha la tête sans rien ajouter. Elle lui avait encore un si gros secret à révéler...
- A table ! hurla James, détournant ainsi l'attention.
- Je meurs de faim, approuva Sirius en se levant.
Il tendit la main à Lily qui s'en saisit. Sirius l'embrassa sur le sommet du crâne avant de se diriger vers la cuisine pour choisir une bouteille de vin pour fêter l'occasion.
Lily s'apprêtait à prendre place à côté de James quand celui-ci se pencha vers elle pour lui murmurer à l'oreille :
- Quand tu dis que tu nous aimes de tout ton cœur, je dois m'inclure dans le lot ?
- Je sais pas, qu'est-ce que tu en penses ? rétorqua-t-elle effrontément.
Il lui dédia un sourire éblouissant et Lily ne put se retenir de l'embrasser. C'est à ce moment-là que Renata et Sirius revinrent de la cuisine.
- Encore ? Tenez-vous un peu !
Le reproche aurait pu être crédible si Renata ne souriait pas de toutes ses dents comme un enfant sourit en déballant ses cadeaux de Noël.
- On a perdu un an avec toutes ces bêtises. Il faut bien rattraper tout ce temps, se défendit James en s'asseyant.
Sirius éclata de son rire si chaleureux, celui qui ressemblait à un aboiement de chien et tout rentra dans l'ordre.
oOo
Le repas se passa dans la joie et la bonne humeur. Lily, vidée par sa crise de larmes, ne s'était jamais sentie aussi heureuse et entourée de toute sa vie. Ils avaient fait honneur aux spaghettis sauce bolognaise que Renata avait préparées (avec l'aide de Sirius, comme il n'avait eu de cesse de le rappeler alors qu'ils félicitaient Ren pour ses talents de cuisinière). Lily s'était resservie trois fois, ravie de faire enfin un vrai repas. Malgré la quantité préparée par Ren, il sembla qu'il manqua un peu car elle n'avait pas prévu la présence de James. Elle sortit donc un plateau de fromage. D'ordinaire, Lily se serait jetée dessus avec une avidité non dissimulée. Aujourd'hui, elle avait à l'esprit que certains fromages étaient à bannir du régime des femmes enceintes. Ne s'étant pas encore renseignée sur la question, elle décida qu'elle n'y ferait aucune entorse, surtout qu'elle avait fumé et bu les premières semaines de grossesse. Elle déclara donc avoir suffisamment mangé et passa le plateau de fromage à James.
Ils avaient leurs habitudes et quand Renata se levait pour aller faire du café (Lily les avait quasiment tous convertis à cet exquis breuvage amer après le repas), normalement, Lily sortait pour aller fumer une cigarette. Si, depuis qu'elle avait appris qu'elle était enceinte, il n'avait pas été trop dur de résister à l'appel de la nicotine, ayant d'autres chats à fouetter, cette clope-là, celle de l'après bon repas entre amis, lui manquait terriblement. Pour se distraire, elle chercha la main de James sous la table. Il tressa ses doigts aux siens sans la regarder, tout à sa conversation avec Sirius et Lily ressentit une bouffée d'amour débordant de pouvoir réaliser ce simple geste sans plus avoir peur qu'il la rejette, sans se cacher. Elle posa sa tête sur son épaule, ferma les yeux et se concentra sur leur discussion.
- C'est inacceptable, disait James, en s'inclinant sans y réfléchir vers Lily pour qu'elle soit mieux installée.
- Deux millions deux comptants, c'est une offre acceptable, James.
- Tu m'as dit toi-même que tu l'avais fait estimer à trois virgule huit millions.
- Oui mais là, on parle d'une offre cash.
- Même. C'est quasiment moitié moins. On est pas pressé. Comment s'appelle le mec ?
- Quelque chose Rosier. J'ai oublié le prénom.
- Evan Rosier ?
- Oui, c'est ça, tu le connais ?
- C'est mort. Mort de chez mort. Je veux que tu coupes court à toutes ces offres. Je ne veux pas avoir affaire à lui. Je ne veux pas que tu aies affaire à lui.
Lily se redressa en entendant le ton de James. Il avait un ton catégorique qu'elle ne lui avait entendu qu'une seule fois : quand elle avait raconté qu'elle avait croisé son ancien voisin, Rogue, dans un bar et qu'elle avait émis l'idée de le revoir. Elle ne l'avait jamais fait d'ailleurs même si, au début, le ton utilisé par James l'avait prise à rebrousse-poil. Il n'avait pas eu l'air de rigoler. Comme il n'avait clairement pas l'air de plaisanter maintenant.
Sirius capitula sans poser de questions, comme elle avait fini par renoncer elle-même.
- Oh bon d'accord. Je trouverai un truc pour m'en débarrasser.
- Et puis deux millions deux, vraiment ? Ridicule.
Renata revint sur ces entrefaites, un plateau supportant quatre tasses de café entre les mains. Elle le posa délicatement sur la table et tendit à Lily sa tasse de la taille d'un chaudron et pleine à ras bord, comme elle l'aimait.
Lily dissimula du mieux qu'elle pût son haut le cœur. Elle n'avait pas oublié que c'était à cause du café que la première nausée révélatrice s'était manifestée. De plus, pour les mêmes raisons qu'elle n'avait pas mangé de fromage, elle rechignait à ingurgiter de la caféine, ne sachant pas vraiment si cela pouvait causer du tort au bébé.
Elle posa la tasse devant elle sans y toucher. La conversation tournait autour du prochain anniversaire d'Alice.
- Tu ne bois ton café ? demanda abruptement Renata, coupant ainsi la parole à Sirius qui la regarda en fronçant les sourcils. Ce n'était pas rare qu'ils s'interrompent mutuellement mais rarement pour des questions aussi triviales.
- Euh, non. Je suis pas encore tout à fait guérie et j'ai encore un peu mal au ventre, se défendit Lily en se raidissant.
- Je croyais que tu avais la grippe ?
- Oui mais...
- Et t'as pas fumé de la soirée.
Ce n'était pas une question. C'était une accusation. Lily se sentit paniquer. Ren était-elle en train d'additionner deux et deux ?
Laquelle Renata l'observait attentivement. Et puis aussi soudainement qu'elle avait commencé son interrogatoire, elle se leva. La chaise sur laquelle elle était assise un instant plus tôt se serait renversée s'il n'y avait pas eu le mur derrière elle pour la retenir.
- Tu déconnes ?!
Quatre. Deux et deux, ça faisait quatre. James et Lily auraient dû se souvenir que Renata avait oublié d'être bête.
- Je...
- Tu déconnes ? répéta-t-elle presque violemment cette fois.
- Ren...
- Tu déconnes ?
La voix était presque suppliante. Lily sentit son cœur se briser alors qu'elle voyait les yeux de son amie s'emplirent de larmes. Renata porta une main à sa bouche et s'enfuit vers la cuisine sous le regard interdit des deux hommes qui n'avaient guère compris l'échange succinct des deux femmes.
Toutefois, James, dans le secret, se leva avec un "J'y vais" lancé à l'attention de personne en particulier et suivit Renata dans la cuisine.
Lily, catastrophée, se prit le visage dans les mains, les coudes sur la table et se força à respirer calmement. L'échange avait été si vif que Sirius n'avait pas eu le temps de bougé.
- J'ai encore raté un épisode, il semblerait...
Lily pouvait entendre les murmures de James et Renata mais sans en comprendre la teneur.
- Lily ?
La jeune femme releva la tête et croisa le regard de Sirius qui essayait de réunir les pièces du puzzle. Maintenant que Renata savait, il n'y avait plus de raison de le cacher. La joue posée dans sa main, le coude toujours sur la table, ses cheveux coulant sur ses épaules et ses bras, Lily passa à la confession.
- Je suis enceinte, Sirius.
Les sourcils de Sirius s'élevèrent haut sur son front tant il était surpris par cette révélation. Puis ils se froncèrent. Sirius aussi avait oublié d'être bête.
- C'est pour ça que James est rentré et qu'il a démissionné ?
Lily hocha lentement la tête sans quitter des yeux son ami.
- Et donc la belle histoire que vous nous avez raconté en arrivant... ?
Lily fût blessée par l'insinuation de Sirius. Ils n'avaient pas menti. Juste travesti un tout petit peu la vérité, glissé un petit détail sous le tapis, l'air de rien pour justement éviter le drame qu'ils étaient en train de vivre. Sirius se carra dans sa chaise et la toisa.
- Tout est vrai. Sauf que le message que je lui ai envoyé était pour lui dire que j'étais enceinte.
- Tu n'avais pas la grippe alors ?
- J'étais au bord de la crise de nerfs, et j'étais épuisée. Le docteur a jugé bon de m'arrêter une semaine pour prendre les décisions qui s'imposaient.
- Les décisions qui...
Sirius s'interrompit de lui-même, comprenant où Lily voulait en venir.
- Non, souffla-t-il.
- Non, le rassura Lily. Mais c'est pour ça que je devais prévenir James. C'est pour ça qu'il est rentré. Plus enthousiaste par cette idée que je ne pouvais l'envisager, pour les raisons expliquées tout à l'heure.
- Tu m'as encore menti, Lily...
- Je ne t'ai pas menti, objecta-t-elle vivement.
- Tout à l'heure, je t'ai dit plus de cachotterie et tu m'as dit oui. Alors que tu avais ça à cacher ?
- Je voulais pas te le cacher, c'est juste que...
- Tu me déçois, Lily. Je comprends maintenant que tous tes mots sont creux et que, finalement, je compte pas pour toi si tu n'es pas capable de me dire ce genre de choses.
Lily, qui n'avait pas changé de position, prit cette affirmation comme une gifle. Elle aurait même préféré que Sirius lui jette un verre d'eau au visage. Cela aurait été moins violent. Elle soupira et finit par se lever.
Dans une synchronisation parfaite, James remonta de la cuisine. James et Sirius ouvrirent la bouche en même temps :
- Viens, ma biche, on y va.
- Vous feriez mieux de partir.
Les deux amis (l'étaient-ils encore ?) se regardèrent. Un échange silencieux eut lieu entre eux et ils hochèrent la tête.
- Tu ferais mieux d'aller voir Ren, elle a besoin de toi, suggéra James alors que Lily récupérer son manteau sur sa chaise.
Sirius se leva et les quitta sans dire au revoir. James ferma soigneusement la porte en sortant de la maison. Ils montèrent dans leur voiture et, alors que Lily guettait la fermeture du portail dans le rétroviseur, James lança :
Bon, ben... ça s'est pas exactement passé comme prévu...
Comme d'hab, personne n'a relu ce chapitre pour corriger les fautes. J'espère vraiment que vous n'avez pas saigné des yeux... Et qu'il vous a plu !
Je n'avais pas prévu que Sirius se fâcherait, ça a été très surprenant...
Prenez soin de vous en cette période particulière. Love sur vous 3
