CHAPITRE II - CHASING FIRE


"L'humanité a inventé des robots humanoïdes intelligents qui ont développé une conscience, mais toujours pas le moyen de monter un foutu canapé au 8e étage sans se casser le dos.

Entre deux jurons et quelques grognements, Hank poussa le canapé incliné à travers la porte d'entrée, suivi de près par Connor qui portait deux cartons estampillés VAISSELLE et DECO (CUISINE). Le nouvel appartement de Riley commençait petit à petit à se remplir, même si pour le moment, ce n'était que de cartons et de meubles éparpillés un peu partout. L'androïde avait été très enthousiaste à l'idée de l'aider à emménager - non pas que Hank lui ait vraiment laissé le choix - car il adorait se sentir utile, même en dehors de son travail dans la police. S'il avait plus ou moins apprivoisé Hank et était depuis le temps habitué à sa compagnie, passer du temps en compagnie de Riley était un pas de plus vers une vie plus... humaine et normale. Et puis, il appréciait Riley. Il l'appréciait beaucoup, même.

"Tu aurais pu me laisser m'en charger, Hank, déclara l'androïde. "Tu sais bien que je suis—

"Infatigable, doté d'une super force et incapable de t'essouffler, je sais, je sais. Laisse au vieux bougre se prouver qu'il peut encore servir à quelque chose, surtout maintenant que son partenaire est Terminator en personne.

En voyant la confusion sur le visage de Connor dont la diode clignota rapidement en essayant de comprendre la référence, Hank ricana. Il lui arrivait encore d'oublier que malgré un QI incroyablement élevé et sa capacité à analyser une scène de crime en moins de cinq minutes, la culture générale de Connor - surtout en matière de vieux classiques - ressemblait pour le moment à celle d'un gamin de dix ans. Certes, il pouvait dénicher n'importe quelle information en se concentrant, mais ce n'était pas pareil.

"Il ne reste plus que ma guitare et ce sera tout bon!" annonça Riley en arrivant derrière eux, sa tête presque entièrement cachée par le gros carton qui était dans ses bras. Son champ de vision étant réduit, la jeune femme ne vit pas qu'elle se dirigeait tout droit vers une pile de boîtes à chaussures empilées.

{ ALERTE !

PROBABILITE DE CHUTE: 96% }

En une fraction de seconde et alors que son pied droit rencontrait la pile de boîtes, Connor se retrouva à ses côtés. Il eut le temps de l'attraper par le coude afin d'éviter qu'elle ne perde l'équilibre et de tendre le pied pour retenir les quelques boîtes qui étaient également sur le point de tomber.

Clignant des yeux, légèrement abasourdie par ce qu'il venait de se passer, Riley leva son regard vers l'androïde. Hank, qui avait lui aussi l'air épaté par ce qu'il venait de se dérouler sous ses yeux, mais était plus souvent témoin de ce genre de superhero moves de la part de son partenaire, pouffa légèrement, presque pas jaloux de ses réflexes. Presque.

"Qu'est-ce que je disais?

Ne l'écoutant pas, Connor garda son regard rivé sur Riley et ses doigts se desserrèrent.

"Je suis désolé. Je ne voulais pas—

"C'est rien," le coupa la jeune femme avec un sourire qui sonnait faux. "Merci de m'avoir évité la chute.

Mais tout dans son comportement trahissait son mal-être. Son rythme cardiaque effréné, la lueur de panique dans ses yeux, sa posture raide. Aurait-elle été un androïde, sa LED aurait scintillé d'un rouge vif. Connor la regarda s'éloigner vers la cuisine, puis reporta son attention sur Hank. Ce dernier paraissait totalement déconnecté de la réalité; outre l'intervention de Connor pour que sa nièce évite de se prendre les pieds dans les cartons, le lieutenant de police ne paraissait pas avoir remarqué quoi que ce soit d'étrange ou inhabituel. Cette réalisation obligea l'androïde à froncer les sourcils.

"Bon, je vais aller chercher ta guitare et en profiter pour nous prendre un truc à manger au bistrot du coin.

Connor n'allait pas le nier; à cet instant précis, il aurait préféré que Hank lui demande de l'accompagner. Il ne pouvait pas s'empêcher de s'en vouloir d'avoir mis Riley mal à l'aise, et il n'avait aucune idée de comment se faire pardonner sans mettre les deux pieds dans le plat. La dernière chose que le brun voulait était d'aborder des sujets qui pouvaient s'avérer douloureux pour la jeune femme. Si sa programmation d'origine était censée lui permettre de s'intégrer facilement auprès des humains, l'androïde avait découvert que depuis qu'il était devenu déviant, communiquer n'était pas si simple.

Hank s'en alla et Connor se retrouva seul, planté au milieu du salon.

"Connor?

Debout dans l'encadrement de la porte, Riley observa l'androïde avec curiosité. Son regard s'était adouci et les battements de son coeur étaient revenus à la normale. L'angoisse que la jeune femme avait ressenti il y a quelques minutes semblait s'être dissipée, mais pour une raison étrange, Connor de son côté, n'arrivait pas à lâcher prise.


Tout va bien. Tout va bien. Respire.

Debout dans la cuisine, les mains posées sur le comptoir, Riley prit une profonde inspiration. Une part en elle savait parfaitement que sa réaction avait été démesurée; Connor l'avait à peine touché. Et puis c'était Connor. Elle ne le connaissait que depuis quelques jours, mais l'androïde était d'une gentillesse sans pareilles. Riley s'en voulait presque d'avoir ressenti cette peur viscérale lorsqu'il s'était retrouvé tout près et que ses doigts s'étaient refermés autour de son coude. Il n'avait rien à voir avec l'homme qui était responsable de ses crises d'angoisse et ses cauchemars. Pourtant cette proximité et ce contact inattendu l'avaient tétanisée.

Se passant une main dans les cheveux, Riley secoua la tête et décida enfin de rejoindre l'androïde dans le salon. Elle le trouva debout au milieu de la pièce, l'air complètement paumé. Bienvenue au club.

"Est-ce que tout va bien? Si tu veux rentrer, il n'y a pas de soucis, je peux me—

"Non," répliqua le brun rapidement. "Non, ce n'est pas... ce n'est pas ça. Riley, je suis désolé de t'avoir effrayé, tout à l'heure. Je n'ai pas réfléchi. Je n'aurais pas dû me permettre de t'attraper de la sorte.

L'expression de Riley, bien qu'un peu triste, devint plus attendrie. Le rejoignant, la jeune femme s'assit sur le canapé qui avait tant fait râler Hank, puis tapota à côté pour l'inviter à la rejoindre. Elle n'était pas encore certaine de comment elle allait expliquer son attitude (d'une certaine façon, en parler était encore plus effrayant que d'y penser, car ça rendait le tout d'autant plus réel) mais Riley était bien décidée à le rassurer comme elle le pouvait.

"Connor, tu n'as pas à te sentir mal. Ce n'est pas de ta faute, pas du tout," lui expliqua-t-elle calmement.

"Est-ce que je te fais peur?

Sa question la prit au dépourvu, mais ce fut surtout son intonation qui la laissa muette pendant quelques secondes. Il semblait si vulnérable et chagriné par cette éventualité que le coeur de la jeune femme se serra dans sa poitrine. Cet androïde ne cessait de la surprendre.

"Non," répondit Riley d'une voix à la fois posée et ferme, désireuse de lui enlever cette idée ridicule de la tête. "Bien sûr que non. Crois-tu que j'aurais accepté de rester seule avec toi, si c'était le cas? Je me sens en sécurité avec toi.

C'était d'ailleurs surprenant, car Riley ne s'était pas sentie en sécurité et parfaitement détendue depuis bien longtemps. Il y avait toujours quelque chose pour raviver des souvenirs douloureux, des images qu'elle aurait tant aimé effacer de sa mémoire. Son corps demeurait toujours en alerte, c'était presque devenu un automatisme, quelque chose qu'elle ne remarquait même plus.

"Je suis navrée de t'avoir laissé penser le contraire. Je pense— enfin, Hank a sûrement dû te parler de mon... passé.

Riley ne se sentait pas prête à rentrer dans les détails. Elle n'était même pas certaine que c'était utile.

"Le fait est que depuis, certaines choses restent compliquées pour moi. Notamment le contact physique— avec les hommes. Tout à l'heure, c'était un simple réflexe, c'était instinctif. Mais sache que c'est différent, en ce qui te concerne. Je n'ai pas peur de toi.

"Parce que je ne suis pas un homme," déduit Connor d'un ton résigné, après quelques secondes de réflexion.

"Quoi? Non... Parce que tu es quelqu'un de bien, et que je l'ai su dès que je t'ai vu.

Riley regarda la LED bleue de Connor tourner quelques instants, puis les coins de ses lèvres se relevèrent légèrement. Ces paroles semblaient l'avoir rassuré et la jeune femme était contente de pouvoir passer à autre chose et changer de sujet. Evoquer son passé et ses répercussions restait difficile.

"Bon. En attendant le retour de Hank et l'arrivée d'Amber, je vais aller déballer quelques affaires dans la cuisine. Tu viens m'aider?

L'androïde acquiesça avec un sourire et Riley le lui rendit, intimement persuadée que c'était le sourire le plus adorable et réconfortant du monde.


"Tu n'as jamais conduit? Jamais?

Lui tendant une pile d'assiettes sorties d'un carton, Connor hocha négativement la tête.

"Hank n'a jamais été très enclin à l'idée de me laisser conduire sa voiture.

"Son antiquité tu veux dire," gloussa Riley tout en rangeant les assiettes dans le placard. "Bon, on va ajouter la conduite à ta bucket list. Quoi d'autre?

"Eh bien," Connor fronça les sourcils sous l'effort de la concentration, s'approchant de Riley pour lui remettre les verres à vin. Il y avait tant de choses; l'androïde ne savait tout bonnement pas par où commencer. Se coucher dans l'herbe et regarder les nuages. Prendre un bain. Regarder un film, du début à la fin. Visiter un refuge animalier. Le dévisageant avec un sourire, Riley fut finalement la première à rompre le silence.

"Ok, je crois qu'on va devoir prendre des notes," annonça-t-elle d'une voix taquine.

Sur le point de rajouter quelque chose, Riley fut interrompue par le bruit de la sonnette. Le bruit inattendu parut d'abord l'inquiéter, mais la tension dans son corps se dissipa rapidement. "Ca doit être Amber.

Effectivement, une femme rousse qui avait l'air d'avoir le même âge que Riley se tenait derrière la porte, une boîte de donuts entre les mains.

"Salut coloc! Désolée pour le retard, j'étais avec Cooper et—

Ce ne fut qu'au bout de quelques instants que la dénommée Amber remarqua la présence de Connor, lançant un regard à la fois inquisiteur et approbateur à son amie. Ses yeux pétillaient comme ceux d'une enfant devant le sapin de Noël, et elle semblait à deux doigts de se mettre à sautiller sur place sous l'excitation qui la submergeait. Avec sa voix qui montait dans les aigus et ses gestes saccadés, il n'en fallut pas plus à Connor pour se faire une idée de sa personnalité; hyperactive, indiscrète et de toute évidence un peu trop investie dans la vie personnelle de Riley.

"Riley, petite cachotière! Tu ne m'as pas dis que tu avais un invité... Je m'attendais à voir ton oncle," pour appuyer ses propos, elle désigna la boîte de donuts. Oh, les clichés.

"Amber, je te présente Connor," soupira Riley avec un petit roulement des yeux. "Connor, Amber, ma meilleure amie.

L'androïde qui n'avait pas bougé depuis l'arrivée de la tornade rousse se résigna enfin à s'approcher, un sourire poli placardé sur les lèvres.

"Enchanté, Amber.

"Et moi donc, roucoula la jeune femme et voulut ajouter quelque chose, mais un détail attira (enfin) son attention. "Oh, mais... tu es...

Les yeux rivés sur la LED de Connor et décontenancée par cette découverte, elle se tourna finalement vers Riley en gloussant.

"Oh Riley, l'espace d'un instant, j'ai cru que t'avais enfin rencontré quelqu'un! Et tous tes discours à Bloomington comme quoi jamais de la vie tu n'achèterais un androïde—

"Amber," la coupa Evans, visiblement agacée. "Je ne l'ai pas acheté, et arrête de parler de lui comme s'il n'était pas là, c'est vraiment irrespectueux.

"Oh, je suis sûre qu'il s'en moque. N'est-ce pas Connor?

Quelque chose dans son attitude, de ses mimiques à sa façon de lui parler comme s'il était un gamin de trois ans, la rendait profondément antipathique aux yeux de Connor. C'était pourtant rare qu'il trouve un humain imbuvable, surtout au bout de même pas deux minutes de dialogue. Bon, il y avait bien Reed, mais tout le monde ou presque le détestait... et l'androïde avait toujours fait de son mieux pour ignorer ses provocations et rester neutre.

"Je pense qu'il est l'heure pour moi de rentrer.

Il discerna l'étonnement dans les yeux verts de Riley. Elle avait l'air surprise, mais également chagrinée.

"Mais Hank est parti chercher à manger, il ne va pas tarder à revenir.

"Je n'ai pas besoin de manger, et puis je préfère vous laisser profiter, je ne veux pas m'imposer plus que nécessaire," répliqua le brun, toujours aussi poli et détaché. "De plus, il va être l'heure de sortir Sumo pour sa balade du soir.

C'étaient de très bons arguments, mais quelque chose lui disait que Riley n'était pas dupe. Il était clair pour elle que l'androïde partait à cause d'Amber, et à vrai dire, elle ne pouvait pas lui en vouloir. Elle la connaissait depuis une bonne dizaine d'années et l'aimait de tout son coeur, mais à cet instant, elle ne voulait même pas essayer de lui trouver des excuses.

"Il est super sexy," lança Amber en se laissant tomber sur le canapé, une fois l'androïde parti. "Dommage que ce soit pas un humain, ça t'aurait fait du bien de—

"Amber! La ferme.


Concentré sur le son rythmé de la pluie qui frappait contre les vitres, Connor sursauta légèrement lorsque Hank posa une tasse de café sur le bureau. Etonné par sa réaction - il ne l'avait encore jamais vu sursauter, comme un vrai humain - le lieutenant fronça les sourcils en prenant place devant son ordinateur. Cela faisait déjà plusieurs jours qu'il remarquait un comportement étrange chez l'androïde; habituellement très réactif et débordant de questions en tout genre, Connor avait souvent l'air... perdu dans ses pensées.

"Il y a quelque chose qui ne va pas? T'as l'air ailleurs, en ce moment. T'as pas un bug dans ton système, dis?

"Non. J'ai procédé à un diagnostic pas plus tard qu'hier et tout était—

Croisant le regard qui en disait long de son interlocuteur, Connor se tut. Hank le charriait, bien évidemment.

"Riley était triste que tu sois parti précipitamment, l'autre soir. Même si entre nous, je ne peux pas t'en vouloir, Amber est un sacré numéro.

"Elle a l'air gentille," répliqua l'androïde, comme par réflexe, mais Hank demeura dubitatif. Etait-ce le vrai Connor qui parlait, ou étaient-ce plutôt des restes de sa programmation d'origine? Celle qui exigeait de lui un comportement irréprochable et neutre en toutes circonstances et ne lui laissait pas le privilège d'avoir une opinion?

"Tu as le droit de ne pas apprécier tout le monde, Connor, il n'y a rien de mal à ça. C'est humain. Pas besoin de défendre à tout prix les personnes qui font une fixette sur le fait que tu sois un androïde et ne voient pas plus loin; c'est tant pis pour elles, j'ai envie de dire.

Amber avait effectivement l'air de quelqu'un qui ne considérait pas les androïdes comme des personnes à part entière et ses incessantes minauderies rajoutées au fait de le prendre de haut, avaient fait qu'il ne la portait pas forcément dans son coeur. Mais la vérité était que Connor s'en fichait de tout ça. Il pouvait encaisser des coups, il avait connu bien pire, ce n'était pas le problème.

Ce qu'il n'avait pas aimé du tout en revanche, c'était la pression qu'Amber semblait mettre sur Riley pour que cette dernière « rencontre quelqu'un ». Entre Hank qui ne remarquait pas les changements d'attitude de sa nièce, visiblement encore très marquée par le traumatisme subi, et maintenant sa meilleure amie qui lui reprochait de rester seule, Connor était désemparé. Pourquoi était-il le seul à voir la profonde tristesse qui rongeait Riley?

"Hank, on vient d'avoir un signalement. Faut que vous veniez voir ça.

Sortant immédiatement de son état de légère torpeur, Connor se redressa dans son siège. Ces derniers jours avaient été plutôt calmes au commissariat, mais l'inquiétude dans la voix du jeune policier qui vint les avertir était palpable et laissait présager le pire; après le calme, la tempête...


Au cours de cette dernière année, Connor avait vu beaucoup de scènes de crime. Il y en avait des bordéliques, des méticuleuses, des bien glauques aussi. N'étant plus affecté seulement aux enquêtes impliquant des androïdes, il avait eu tout le temps d'appréhender la cruauté dont étaient capables les humains. Néanmoins, tout laissait à croire que cette fois-ci, les humains n'avaient rien à voir avec le massacre qu'il avait actuellement sous les yeux.

Suspendus par les pieds, trois corps humains aux gorges tranchées se vidaient de leur sang, des croix bleues dessinées sur leurs torses mutilés. Le mur derrière affichait l'inscription « WE ARE WATCHING », la police identique à celle du premier crime officiel sur lequel Connor et Hank avaient enquêté en tant que partenaires; le meurtre de Carlos Ortiz, poignardé par son androïde.

"Doux Jésus, c'est un carnage," souffla Hank et c'était l'une des rares fois où Connor le voyait aussi chamboulé. Indiquant les croix peintes sur les cadavres, il interrogea Connor. "Du thirium, je suppose?

"Oui. Les traces mènent au AK700," d'un geste bref, il indiqua l'androïde immobile dans le coin de la pièce, dont la pompe de régulation à thirium avait été arrachée. "Celui qui a fait ça a utilisé son sang pour marquer les corps.

"Des androïdes massacrant d'autres androïdes... Je peux comprendre que certains considèrent encore les humains comme des bourreaux, parfois à juste titre, mais leurs semblables?" grommela Hank.

C'était effectivement quelque chose qui sortait de l'ordinaire; s'il était logique pour les déviants de « réveiller » d'autres androïdes afin de les rallier à leur cause, les éliminer et les utiliser de la sorte semblait presque... contreproductif.

"Peut-être n'a-t-il pas voulu quitter cette famille, même après être devenu déviant? Après tout, t'as bien choisi de rester dans la police et de continuer à travailler avec des humains. Y en a sûrement certains à qui ça ne plait pas.

Hank ne croyait pas si bien dire.

Les sourcils froncés sous l'effort de la concentration, Connor n'eut d'autre choix que de se rendre à l'évidence; il allait devoir rendre une visite à Markus. Non pas qu'il le soupçonnait d'être impliqué là-dedans - Markus ne s'était pas démené pour que les androïdes ne soient plus considérés comme une menace pour l'humanité, pour commencer à les tuer de façon aussi barbare maintenant - mais ce dernier savait peut-être quelque chose.


La première fois que Riley toqua à la porte de chez Hank, elle n'obtint aucune réponse.

Lors de sa deuxième tentative, la jeune femme entendit Sumo aboyer, dérangé dans sa sieste. N'ayant pas réussi à joindre son oncle par téléphone, la jeune femme avait décidé de passer le voir avec un panier de pique-nique rempli par ses soins; c'était un samedi après-midi, la météo était plutôt douce pour une fin de Septembre et elle s'était dit que ça ferait du bien à Hank - tout comme à Connor - de profiter un peu de l'extérieur.

Réalisant que personne n'allait venir lui ouvrir et une pointe d'inquiétude commençant à faire battre son coeur plus vite, Riley sortit le double de clé que Hank lui avait donnée à son arrivée. La maison était silencieuse et ni son oncle, ni Connor n'étaient là.

Riley caressa la tête du grand Saint-Bernard qui daigna enfin se lever pour aller à sa rencontre et posa le panier sur la table de la cuisine.

La seule explication logique était que les deux hommes avaient été sollicités par le commissariat - les criminels n'avaient pas la notion du week-end, après tout - mais Riley ne pouvait s'empêcher d'être attristée par ce constat. Retrouver les criminels était certes plus important qu'un pique-nique dans le parc, mais elle était si excitée à l'idée de passer du temps avec son oncle. Et de revoir Connor.

Tout en essayant de ne pas trop s'attarder sur cette réflexion, Riley erra dans la maison, s'emparant de temps à autre des photos encadrées pour les regarder de plus près.

Ses pieds finirent par la mener vers la chambre qu'elle avait occupé pendant plusieurs jours et qui, de toute évidence, était à présent redevenue celle de Connor. Il n'y avait pas beaucoup d'affaires; et pour le peu qu'il y en avait, tout était parfaitement rangé et à sa place.

Riley se surprit à sourire, son regard curieux parcourant les quelques livres sur la commode; de vrais livres, comme dirait Hank, avec des coins abimés et des pages jaunies par le temps. Un détail sembla alors attirer toute son attention et tendant la main, Riley ouvrit un peu plus le tiroir de la commode dont dépassait un pan de tissu gris foncé. Ses yeux verts glissèrent sur le triangle bleu, puis les chiffres sur le côté droit, et ses doigts effleurèrent le RK800 bien en évidence. Elle n'avait jamais vu Connor porter cette veste, mais ne pouvait que deviner qu'il s'agissait de son ancien uniforme.

Un bruit l'alerta et prise en flagrant délit, Riley déglutit péniblement en voyant Connor, debout dans l'encadrement de la porte.

"Connor! Je— je suis désolée, je ne voulais pas... fouiner," commença-t-elle à bafouiller, se sentant soudainement toute petite et gênée.

Qu'est-ce qu'il lui est passé pour la tête pour se permettre d'entrer dans sa chambre et fouiller dans ses affaires? L'androïde de son côté, avait l'air surpris de la voir, mais définitivement pas en colère.

"Hank ne répondait pas à mes appels et messages alors j'ai décidé de passer vous voir, mais—

"Riley," l'interrompit calmement Connor et elle crut voir le début d'un sourire amusé se dessiner au coin de ses lèvres. "Il ne faut pas que t'oublies de respirer.

Etait-elle en train de rêver ou il y avait bien une petite touche de moquerie dans sa voix?

"C'est tellement surfait," finit-elle par rétorquer avec ironie. "Regarde-toi, t'en as pas besoin.

"Si, parfois. Ca me permet de mieux réguler la température de mon corps," l'informa le brun d'un ton redevenu neutre, en s'approchant de quelques pas de Riley. A croire que la malice dans ses yeux et sa voix il y a quelques secondes de cela, n'était que le fruit de son imagination.

Sans le quitter des yeux, les joues empourprées, Riley se maudit intérieurement. Elle aurait adoré avoir cette capacité et réguler la température de son corps, parce qu'à cette seconde, elle avait l'impression d'être suspendue au dessus d'un volcan sur le point d'entrer en éruption. De là à dire si c'était parce que Connor l'avait surprit en train de fouiner dans sa chambre ou parce que les yeux chocolatés de l'androïde semblaient encore plus perçants et curieux que d'habitude...

"Est-ce que Hank est avec toi?

"Non, il est resté au bureau. On nous a confié une nouvelle enquête—

Il s'interrompit, tout à coup incertain quant à ce qu'il devait ou ne devait pas dire. Non seulement Riley était une civile et par conséquent, ne devait pas être impliquée, mais elle était aussi la nièce de Hank. Ce dernier n'aurait certainement pas apprécié que Connor partage avec elle des détails sanglants; en réalité, l'androïde ne l'aurait jamais fait. Son instinct, car oui, apparemment il en avait un, lui dictait avant tout de protéger Riley.

"Ne t'inquiète pas," le rassura la jeune femme puis eut un petit rire légèrement nerveux. "Contrairement à ce que ma présence ici peut sous-entendre, je ne suis pas du genre à fourrer mon nez dans des trucs qui ne me regardent pas. J'ai juste commencé à m'inquiéter vu que je n'arrivais pas à le joindre, mais je ne vais pas— enfin, je ne vais pas vous déranger alors que vous avez du boulot.

Marmonnant un énième « désolée » avec une petite moue, Riley retourna dans la cuisine afin de récupérer le panier avant de partir. L'observant attentivement, Connor pencha alors la tête sur le côté.

"Riley? Voudrais-tu m'accompagner? Je dois parler à quelqu'un— j'essayerai de faire vite, et après on pourrait... hum, se balader? Ou autre chose, enfin, ce que tu préfères.

Avec sa LED vacillant entre le bleu et le jaune et son regard confus et incertain, il ressemblait à un gamin maladroit qui tentait d'inviter une copine de classe à sortir avec lui, sans avoir la moindre idée de ce qu'il devait faire. Le coeur de Riley manqua d'abord un battement, avant qu'elle ne chasse cette idée de son esprit. Connor ne lui demandait pas de sortir avec lui, il lui proposait de l'accompagner parce qu'il était courtois et que Riley, de son côté, était trop nulle pour cacher sa déception quant au fait de s'être retrouvée seule pour le reste de la journée.

Mais cela n'empêcha pas son coeur de fondre comme de la glace au soleil.

"J'adorerais.

La lumière sur la tempe de l'androïde revint aussitôt à un bleu clair et apaisé. La couleur préférée de Riley.


Alors que Connor était en train de se demander comment il pouvait demander à Riley de l'attendre pendant qu'il allait voir Markus - car quelque chose lui disait qu'arriver en compagnie d'une humaine ne serait peut-être pas très bien vu - la jeune femme lui facilita la tâche en annonçant qu'elle préférait flâner dans le quartier et ne pas traîner dans ses pattes pendant qu'il travaillait.

Il n'eut aucun mal à trouver le nouveau QG; à mille lieux de Jericho et des immeubles délabrés dans lesquels les déviants se cachaient au tout début, Markus et sa clique occupaient désormais une grande usine, par le passé entièrement gérée par les androïdes au service des humains. Aujourd'hui, ils avaient à leur disposition des ordinateurs, du matériel de laboratoire, des box remplies de poches de thirium et des pièces de rechange qu'ils avaient réussi à faire sortir des entrepôts de CyberLife avant que la compagnie soit forcée de fermer boutique.

Le gouvernement, selon ses propres dires très concerné par le bien-être des androïdes, leur assurait protection, sécurité et était prêt à leur fournir le matériel dont ils avaient besoin, à condition qu'ils gèrent rapidement et efficacement les cas d'androïdes violents envers les humains; un équilibre semblait s'être mis en place, mais il était aujourd'hui en péril. Le meurtre sanglant d'une famille d'humains et de leur androïde, risquait de compromettre la paix fragile qui empêchait les deux espèces de s'entretuer.

"Markus, quelqu'un est là pour te voir," annonça Simon et le déviant aux yeux vairons se retourna, un sourire sincère apparaissant sur ses lèvres.

"Connor. Quelle bonne surprise.

"Bonjour Markus. Désolé de débarquer de cette façon—

"Ne sois pas ridicule, tu es toujours le bienvenu ici," le coupa son interlocuteur et posa une main sur son épaule. "C'est bon de te revoir.

S'il y avait bien une chose qu'on ne pouvait pas reprocher à Markus, c'était d'être amical et chaleureux. Malgré tout ce qui s'était passé, malgré le fait que Connor avait été responsable de l'attaque des humains sur Jericho qui avait fait de nombreuses victimes, il l'avait accepté et pardonné sans hésiter une seule seconde. Hélas, on ne pouvait pas en dire autant pour tout le monde.

"Je me disais bien que ça empestait l'humain tout à coup.

Contournant Connor, non sans lui jeter un regard noir, North vint se positionner aux côtés de Markus.

"North, s'il te plaît. Connor est l'un des nôtres," se vit-il obligé de lui rappeler, mais l'androïde blonde n'avait jamais été de cet avis. "Et afficher ouvertement ta haine des humains est plus que malvenu, vu la situation actuelle...

Reportant son regard sur Connor, Markus reprit: "C'est bien pour cela que tu es là, je suppose?

D'un mouvement, il retourna l'écran de l'ordinateur vers le brun. L'article relatant le meurtre récent était en première page, affublé d'un dramatique et alarmant « Les androïdes sont-ils aussi inoffensifs qu'ils le prétendent? » pour titre. Certains journalistes n'attendaient que ça, visiblement.

"J'ai pensé que tu savais peut-être quelque chose.

"Si c'est pas une tentative voilée de nous accuser," ricana North.

"Je ne suis pas là pour accuser qui que ce soit," rétorqua Connor, avant que Markus n'ait le temps de prendre sa défense à nouveau. "Je cherche juste à comprendre et retrouver celui qui a fait ça.

Mais North ne semblait pas prête à renoncer. S'avançant jusqu'à lui, elle planta son regard dans le sien.

"Toi, ou tes copains flics qui n'attendent qu'une excuse pour se remettre à nous chasser et nous exterminer comme si nous étions des parasites? Si tu crois que nous allons pleurer pour quelques humains—

"Attention, North," lâcha Connor et pour la première fois, sa voix toujours douce et soyeuse, sonna menaçante. "Moi aussi je suis flic, alors je te conseille de bien mesurer tes propos.

"Ah, oui. Ils t'ont récompensé avec un badge officiel comme le bon chien-chien que tu es et te voilà de nouveau prêt à faire le sale boulot à leur place. Tu sais Connor, déviant ou non, tu restes un—

"Assez!

Le rugissement de Markus réduit tout le monde au silence. Connor se doutait que sa venue risquait de ne pas plaire à North, l'androïde n'ayant jamais digéré le fait qu'il ait préféré rester dans la police, de son plein gré, plutôt que de les rejoindre. Une part en lui avait même espéré ne pas la croiser, mais cela ne risquait pas; elle était non seulement la compagne de Markus, elle était aussi son bras droit.

Leur couple était un sacré paradoxe et donnait du fil à retordre au processeur de Connor — pas seulement parce qu'ils semblaient être deux opposés absolus. Le lien qui semblait les unir lui était incompréhensible. Il y avait entre eux une intimité, une affection; quelque chose de profondément humain, qu'un androïde de police conçu pour assister les forces de l'ordre n'était peut-être pas fait pour comprendre et ressentir, déviant ou non...

"Suis-moi, nous allons parler dans mon bureau," annonça finalement Markus. "Je te raconterai tout ce qu'on sait, mais j'ai bien peur que ça ne te soit pas d'une grande aide.


Markus avait raison, malheureusement.

Bien qu'ils étaient sur quelques cas d'androïdes qui semblaient déterminés à faire payer les humains pour les avoir traité comme des esclaves et des moins que rien, ils n'avaient rien en ce qui concernait le récent meurtre des humains. Pas de suspects, pas de pistes, rien qui aurait pu le mener jusqu'au responsable du récent massacre. Les androïdes qui continuaient d'en vouloir aux humains ne manquaient pas (il n'y avait qu'à prendre l'exemple de North) mais de là à faire preuve d'une telle violence et cruauté... Trouver le meurtrier, sans avoir la moindre indication de où regarder, était comme chercher une aiguille dans une botte de foin.

Le responsable avait tout calculé et ne voulait laisser aucune chance de remonter jusqu'à lui.

Lorsque Connor quitta le QG, il n'avait donc non seulement trouvé aucune réponse, mais il avait encore plus de questions et de doutes.

Il rejoignit Riley au parc du quartier, la trouvant assise sur un banc. Lorsqu'elle le vit arriver, le visage de la jeune femme s'illumina de ce même sourire rayonnant qui avait marqué l'androïde lors de leur première rencontre.

I'm running to your side, flying my white flag.

Whenever you're ready, whenever you're ready,

can we, can we surrender?

Natalie Taylor· Surrender

"J'ai acheté quelque chose, pendant que je t'attendais," déclara la jeune femme avant de sortir un tube rose de son sac à main.

Face à l'expression interpellée - mais aussi curieuse - de Connor, Riley s'empressa de dévisser le bouchon de l'étrange tube.

"C'est un truc que j'adorais quand j'étais petite.

Portant un anneau de plastique vers sa bouche en coeur, Riley prit une inspiration puis souffla, créant ainsi plusieurs bulles brillantes qui volèrent dans les airs. Toujours aussi confus, Connor prit tout de même le temps d'étudier attentivement les bulles de savon.

"Pourquoi?

"Je— je ne sais pas. Je trouve ça joli. Ca me rappelle l'insouciance et la légèreté d'autrefois... les étés à courir pieds nus dans l'herbe. Et est-ce que j'ai dis que c'était joli?" répéta la jeune femme, le poussant très doucement de son coude pour le taquiner. D'abord interpellé par ce geste, l'androïde cligna des yeux, jusqu'à ce qu'un sourire se forme au coin de ses lèvres.

Il écouta Riley partager avec lui d'autres souvenirs de son enfance, accepta sans rechigner le tube de liquide savonneux lorsqu'elle le lui tendit et souffla dans l'anneau en plastique avec un air concentré, regardant d'autres bulles se former, certaines emportées loin par le vent, d'autres dansant et virevoltant autour d'eux. Pour être franc, il ne voyait toujours pas l'attrait de cette étrange activité, mais la lueur de bonheur dans les yeux de Riley, qui scintillaient presque autant que la surface lisse des bulles flottant dans l'air autour d'eux, en valait définitivement la peine.

Pour la première fois depuis déjà quelques jours, Connor oublia tous les problèmes, toutes les interrogations, son attention toute entière concentrée sur Riley et la joie qu'elle irradiait. Le monde semblait moins violent, à ses côtés. Moins chaotique. Durant cette après-midi ensoleillée, Connor se sentit enfin en paix et à sa place.