CHAPITRE IV - TURNING POINT
L'obscurité était étouffante.
Sa poitrine se soulevant rapidement alors qu'elle tentait d'avaler de l'air avec avidité, les poumons en feu et la gorge sèche, Riley sursauta en entendant un bruit de pas et se colla contre le mur. Des petites gouttes de transpiration coulaient le long de son visage, laissant un goût salé sur ses lèvres.
Elle se sentait piégée.
Dans une tentative qu'elle savait déjà vouée à l'échec, Riley se faufila dans le couloir, ses jambes cotonneuses la menant vers de la porte. Sa main attrapa la poignée et la tourna; elle était verrouillée. Des larmes montèrent à ses yeux, brouillant encore plus sa vision, alors qu'un étrange sentiment s'emparait d'elle - une impression de déjà-vu. C'était comme si, avant même de rejoindre la porte, la jeune femme savait déjà qu'elle serait fermée. Dans ce scénario, il n'y avait aucune issue possible, et les pas menaçants se rapprochaient de plus en plus.
Vidée de toute son énergie et résignée, Riley se laissa glisser lentement contre la porte verrouillée, ramenant ses genoux contre elle et cachant son visage entre ses mains.
Il n'y avait plus rien à faire. Nulle part où fuir ou se cacher. Personne sur qui compter.
Il allait finir par la rattraper - il la rattrapait toujours - ses mains rugueuses l'agrippant avec force, laissant des marques sur sa peau pâle, son haleine empestant l'alcool. Elle le supplierait d'arrêter et il lui répéterait qu'elle n'aurait jamais dû partir, que sans elle, il n'était rien, que sa vie n'avait aucun sens. Qu'il « l'aimait ».
Etouffée par le chagrin et sentant l'obscurité s'épaissir de plus en plus autour d'elle, Riley mit un moment avant de comprendre que quelqu'un l'appelait par son prénom.
Ce n'était pas lui, de ça, elle en était certaine. La voix, d'abord lointaine et à peine perceptible, parut plus proche. Relevant sa tête, Riley essaya de se concentrer pour voir dans le noir qui l'entourait. Elle sentit une main attraper la sienne, douce mais aussi ferme et chaude, et fut tirée en avant, n'ayant d'autre choix que de se relever, son petit corps butant contre un torse robuste. La peur fut remplacée par du soulagement et elle se blottit contre cette silhouette apparue de nulle part, savourant sa chaleur.
"Riley," répéta la voix de velours et sa vision s'ajustant petit à petit au manque de lumière, elle reconnut le visage de Connor, à quelques centimètres seulement du sien. "Ce n'était qu'un cauchemar. Tu es en sécurité, maintenant."
Soudainement ramenée à la réalité, Riley ouvrit grand les yeux. La lumière du soleil qui s'infiltrait à travers les rideaux l'obligea à plisser les paupières et momentanément aveuglée par la lueur dorée, elle mit quelques secondes avant de comprendre que la plaisante chaleur qui l'enveloppait n'était pas que le fruit de son subconscient. Le bras de Connor était posé sur sa taille et le bout de son nez chatouillait sa nuque.
Loin de se sentir effrayée par cette proximité, Riley retint néanmoins son souffle. Elle ne savait pas à quoi elle s'attendait en se réveillant, mais c'était clairement un matin qui sortait de l'ordinaire. Tiraillée par un mélange de curiosité et de tendresse, Riley prit soin de se retourner très lentement, osant à peine respirer, pour le regarder.
Connor avait les yeux fermés et la lumière bleutée sur sa tempe tournait au ralenti. Il avait l'air si paisible à cet instant, qu'elle en vint à se demander s'il n'était pas en train de dormir. Sauf que les androïdes ne dormaient pas, du moins, c'était ce qu'il lui avait toujours dit.
Un autre constat ne manqua pas de la surprendre - son corps blotti contre le sien était étonnamment chaud. Presque malgré elle, sa main vint survoler sa joue mais Riley parvint à résister à la tentation de l'effleurer. Ce mouvement suffit néanmoins à « réveiller » l'androïde qui ouvrit les yeux, son regard aussi alerte et vif que d'ordinaire. Les joues rosies, Riley fut soulagée d'avoir eu le temps de retirer sa main avant qu'il ne s'aperçoive de son geste.
"Tu es réveillée," constata Connor, ôtant son bras et se redressant légèrement sur le lit. "Je ne t'ai pas entendu te réveiller.
"Il semblerait que t'avais besoin de repos, toi aussi. Tu es resté là toute la nuit?
L'étonnement dans sa voix sembla interloquer l'androïde. Clignant des yeux comme s'il avait en sa possession une information extrêmement complexe à analyser, Connor fronça les sourcils. "Bien sûr.
"Pourquoi? Tu n'étais pas obligé de—
"Parce que tu me l'as demandé.
Oh. Riley se mordit l'intérieur de la joue, visiblement en grande difficulté pour ne pas laisser son coeur s'emballer. Il le disait avec une telle simplicité, sûrement à mille lieux de se douter à quel point cette intention la touchait. Son oncle avait plus d'une fois vanté la loyauté à toute épreuve de son partenaire, mais elle n'aurait jamais cru que celle-ci s'étendrait jusqu'à elle.
Cette fois-ci, la tentation fut trop grande et la main de Riley vint effleurer celle de Connor.
"Merci," murmura-t-elle, la gorge nouée d'émotion, avant de froncer légèrement les sourcils, ses doigts s'attardant au niveau de ses phalanges. "Tu es— chaud.
Un début de sourire amusé naquit au coin des lèvres de l'androïde, ses yeux expressifs brillant d'une lueur qu'elle n'avait pas souvent l'occasion de voir (ce petit côté malicieux lui allait pourtant à ravir). Avant qu'il n'ait le temps de prendre la parole, Riley tenta de réprimer un rire à moitié étranglé, se sentant encore plus embarrassée.
"Je veux dire... ce n'est pas ce que je—
"Je sais Riley," s'empressa-t-il de la rassurer. "Je voulais essayer d'être drôle. J'ai augmenté ma température corporelle cette nuit, tu avais froid.
"Garde du corps, bouillotte... je me demande quels autres talents tu me caches.
"J'ai appris à faire des pancakes pas trop mauvais, depuis la dernière fois," répondit-il avec un air sérieux, jusqu'à ce qu'un sourire relève le coin de ses lèvres alors qu'il regardait Riley.
Celle-ci eut un léger rire, ne se souvenant que trop bien de ce matin où elle l'avait trouvé dans la cuisine chez Hank, avec une pile de pancakes un peu brûlés. Elle ne doutait pas une seule seconde du fait qu'il avait eu le temps de s'améliorer, depuis. Connor n'était clairement pas du genre à rester sur un échec.
"Mmh, qu'est-ce que je donnerais pas pour des pancakes, là tout de suite," marmonna-t-elle d'une voix rêveuse, enfouissant son visage contre les oreillers moelleux et encore chauds.
En parfaite symbiose avec son cerveau, son ventre émit aussitôt un petit grondement, ce qui parut interpeller l'androïde.
"Encore une de ces faiblesses 100% humaines," grommela Riley, roulant des yeux.
Sa vision des choses n'était de toute évidence pas partagée par Connor. Sans la quitter de son regard - si attentif qu'il lui donnait la chair de poule (il fallait vraiment qu'il arrête de la regarder comme ça) - il secoua la tête.
"Je te trouve fascinante.
Sentant ses joues s'enflammer et ne sachant quoi répondre, Riley glissa une de ses mèches blondes derrière son oreille. Tout était si simple, avec lui. Si naturel. Sur le point de dire quelque chose, la jeune femme le regarda se redresser tout à coup, clignant rapidement des yeux avec les sourcils légèrement froncés.
"Qu'est-ce qui ne va pas?
"Un signalement. Il y a eu un nouveau meurtre," expliqua-t-il, déjà sur pieds. "Je... je suis désolé, il va falloir que j'y aille.
"Oh oui, bien sûr," elle lui sourit doucement, ne résistant pas à l'envie de l'observer alors qu'il réajustait le col de sa chemise et enfilait sa veste.
Alors qu'il jetait un coup d'oeil à son reflet dans le miroir et passait une main dans ses cheveux bruns dans l'espoir de dompter sa mèche rebelle, Riley se mordit la lèvre en le regardant, submergée par un curieux mélange d'émotions. Elle lui était infiniment reconnaissante pour son soutien infaillible et sa présence, mais elle réalisait à cette seconde que l'affection qu'elle avait pour lui ne faisait que grandir chaque jour, faisant vibrer son coeur et remplissant sa poitrine d'un sentiment de légèreté et de bonheur qu'elle n'avait pas ressenti depuis très longtemps...
Et surtout, elle ne parvenait pas à comprendre si c'était une bonne ou une mauvaise chose.
"Peut-être que tu pourrais— enfin, après le travail, si tu veux— on peut aller faire un tour?" se surprit-elle à bafouiller, se sentant de plus en plus ridicule à chaque nouveau mot qui franchissait la barrière de ses lèvres. A son grand soulagement, Connor lui fit face et acquiesça avec un sourire.
"Bien sûr. En attendant, tu veux bien faire quelque chose pour moi?
Curieuse, Riley hocha la tête. "N'oublie pas de prendre un petit-déjeuner.
Garde du corps, bouillotte et papa poule, donc.
WE REMEMBER.
Assis à son bureau, Connor parcourut pour la énième fois le dossier avec les photos de la scène de crime qu'il avait quitté i peine une heure, son regard s'attardant sur le nouveau message laissé sur le mur. Cette fois-ci, il y avait eu deux victimes mais le schéma semblait le même; il s'agissait d'un humain, un certain Trent Hampshire, et de son androïde, une WR400 qui, selon les voisins interrogés, s'appelait Sarah et fut plus d'une fois décrite comme « une fille adorable, gentille et serviable, tout le contraire de ces androïdes violents qui s'en prennent aux humains ».
Il était évident que la relation qui liait les deux victimes était intime, cependant ça ne semblait pas déranger leur entourage. Tout comme le AK700 de la famille assassinée il y a quelques semaines, Sarah semblait avoir dévié depuis un moment, mais ni elle, ni Trent n'avaient des ennemis qui auraient pu leur vouloir du mal. Tout semblait à croire qu'ils formaient un couple parfait.
D'un geste sec, Connor referma le dossier et s'enfonça dans le dossier de son fauteuil. S'il était jusqu'à présent plus ou moins convaincu que des androïdes étaient derrière ces meurtres, il n'en était plus si sûr aujourd'hui. Malgré les messages, il était forcé de constater que les humains (du moins, ceux qui méprisaient les androïdes) avaient autant de raisons de s'en prendre à des foyers qui les accueillaient comme des membres à part entière de leur famille, ou les considéraient comme des partenaires égaux.
"Hey," arrivé à la hauteur de son bureau, Hank prit appui dessus. "T'es pas rentré hier soir.
"Non, je— Amber avait invité du monde et Riley ne voulait pas rester seule. J'ai dormi sur le fauteuil.
Pourquoi avait-il ressenti ce soudain besoin de mentir? Comparé au temps passé dans le lit, avec Riley endormie dans ses bras, Connor n'était resté dans le fauteuil qu'une infime partie de la nuit. S'il avait toujours été honnête avec son partenaire - parfois trop à son goût - quelque chose lui disait qu'il valait mieux garder certains détails pour lui. Loin de se douter de quoi que ce soit, Hank hocha la tête puis se laissa choir sur son siège qu'il rapprocha.
"Ecoute, je voulais te dire... merci. De veiller sur elle. Je suis heureux qu'elle ait un ami comme toi, sur qui elle peut compter. Je sais qu'elle adore Amber mais j'ai bien peur qu'elle ne prenne pas toujours en compte les besoins de Riley, alors ça me rassure de savoir que t'es là pour elle.
Le dos bien raide et s'attendant presque à un « mais », Connor demeura silencieux, ce qui au bout de quelques instants, parut exaspérer Hank.
"Eh beh, dire qu'avant y avait pas moyen que tu la fermes et maintenant je me retrouve à faire des monologues comme un vieux con...
"Désolé, j'étais juste en train de réfléchir à l'affaire," se justifia l'androïde en tapotant le dossier posé sur son bureau.
"Ouais alors de ça aussi, je voulais te parler. Je vois à quel point ça te travaille mais n'oublie pas qu'il y a d'autres choses dans la vie. Le boulot, c'est le boulot, on se donne à fond et on essaie de faire de notre mieux, mais fais-moi confiance, on peut très vite s'y perdre si on prend pas un peu de recul parfois. Pense aussi à te changer les idées, sors un peu. Invite Riley, je suis sûr qu'elle serait ravie. Et ça lui évitera peut-être de faire des conneries sous l'influence d'Amber.
Faisant mine de ne pas comprendre de quoi il était question (même s'il avait sa petite idée) Connor fronça les sourcils.
"Je sais qu'elle essaie de la caser à tout prix avec des copains à elle," soupira Hank, l'air un peu renfrogné. "Et certes Riley est une grande fille, j'ai pas à m'en mêler, mais tu sais tout comme moi qu'elle est pas encore sortie d'affaire et a besoin de temps pour— guérir. J'ai pas envie qu'elle souffre ou ait des regrets en essayant de se prouver ou de prouver aux autres que tout va bien.
"Ca ne va pas te plaire Hank," annonça Fowler de but en blanc alors que le lieutenant venait d'entrer dans son bureau, suivi de près par Connor. "Avant de péter un câble, sache quand même que j'ai fais tout ce qui était dans mon pouvoir pour éviter ça.
Si un regard pouvait tuer, le pauvre Jeffrey n'aurait pas fait long feu. Plus d'une fois, Connor s'était demandé comment Hank avait réussi à garder son travail pendant aussi longtemps, compte tenu de ses altercations (étonnamment régulières) avec son chef. Le fait que les deux étaient amis de longue date devait certainement aider. Tendu comme un arc, Hank prit appui sur son bureau. Rien de tel que la phrase « ça ne va pas te plaire » pour le mettre de bonne humeur...
"Crache le morceau tu veux, on a suffisamment de pain sur la planche comme ça.
"Tu es au courant que le FBI a réquisitionné les anciens laboratoires et usines de CyberLife et que c'est maintenant une branche du gouvernement qui gère tout ce bordel. Il s'avère qu'ils ont aussi mit la main sur des androïdes et que certains ont été... améliorés, dans le but de les assister. Et comme votre enquête n'avance pas—
"Jour et nuit qu'on planche dessus, sur cette foutue enquête," commença à grommeler Hank, avant que les pièces de puzzle s'emboîtent dans sa tête. "Attends, t'es pas en train de me dire... ne me dis pas que...
"Ils ont décidé d'envoyer leur agent en renfort.
"Non mais c'est une blague? D'abord on m'envoie lui," pointant Connor du doigt, Hank eut tout de même la gentillesse de s'interrompre, faisant face à l'androïde. "Sans vouloir te vexer Connor, mais tu sais que j'étais pas fan de l'idée au début. Sérieux si à chaque fois qu'on rencontre un obstacle dans nos enquêtes, on nous envoie un nouvel androïde, on va pas s'en sortir. Tu veux que j'en fasse quoi, une collection?
"Pourquoi ne pas plutôt en tirer profit et unir nos compétences afin d'élucider l'affaire au plus vite?
La voix féminine derrière eux força Hank et Connor à se retourner en même temps. A quelques détails près, la même expression de surprise prit possession de leurs traits; si dans le cas de Connor, c'était plus une lueur passagère dans le regard, Hank lui, ouvrit puis referma la bouche, comme un poisson sorti de l'eau. Ce modèle WR400 ne leur était définitivement pas inconnu, puisqu'ils avaient poursuivi deux androïdes identiques à l'Eden Club, au tout début de leur « collaboration ».
"Traci?" Comme si ce nom avait évoqué un mauvais souvenir, la brune devant eux se renfrogna l'espèce d'une demi seconde, avant d'afficher un sourire poli, comme si de rien n'était.
"Mon nom est Allison. Ravie de faire votre connaissance, Lieutenant Anderson.
A la fois perturbé, contrarié mais également intrigué, Hank lança un regard vers Connor, ce dernier de son côté n'ayant pas quitté l'androïde des yeux depuis qu'elle était arrivée dans le bureau de Fowler.
Revoir ce visage venait de le ramener des mois et des mois en arrière et pour une raison inconnue, le flot de souvenirs qui s'abattit sur lui le tétanisa sur place; le doute qui grandissait en lui à chaque nouvelle mission, tous les questionnements qui le tiraillaient, le sentiment contradictoire qui s'était emparé de lui lorsqu'il avait braqué son arme sur les deux Traci, dans l'allée sombre derrière l'Eden Club, partagé entre le besoin viscéral d'accomplir sa mission - coûte que coûte - et celle de les laisser partir, car elles ne méritaient pas de mourir. Soudainement, Connor se souvenait de tout à la fois et c'était... trop. Beaucoup trop.
Sa main se faufila jusqu'à sa cravate qu'il desserra d'un geste maladroit et précipité qui ne lui ressemblait pas. C'était une sensation étrange; techniquement, il n'avait pas besoin de respirer, pourtant l'androïde avait l'impression de manquer d'air.
"(...) et donc," grommela Hank et Connor cligna des yeux, réalisant qu'il avait complètement loupé une partie de la conversation. "Après ce qu'il s'était passé avec Perkins, tu nous excuseras d'avoir des doutes concernant l'idée de... coopérer avec le FBI.
"L'agent Perkins a été relevé de ses fonctions, tout comme ses supérieurs et toutes les personnes impliquées dans l'assaut sur Jericho. Je comprends vos appréhensions, Lieutenant Anderson, mais les choses ont changé. Mes supérieurs veulent la même chose que vous: résoudre cette enquête au plus vite afin de ne pas altérer tous les efforts qui ont été faits pour que nous puissions tous vivre - et travailler - ensemble, humains et androïdes.
Ce qu'elle disait était sensé et Hank ne put s'empêcher de noter que contrairement à l'attitude « j'ai-un-balai-dans-le-cul et je sais tout mieux que tout le monde » de Connor lorsque ce dernier s'était pointé au commissariat, cette Allison avait l'air chaleureuse et amicale. Même s'il en voulait au FBI de lui imposer son aide (il n'avait toujours pas compris en quoi cette aide consistait, d'ailleurs) le lieutenant n'était que très peu enthousiaste à l'idée de passer ses nerfs sur elle.
Oh, Seigneur, je me suis ramolli.
"Ok alors juste une question," Hank reprit la parole, ne se sentant absolument pas soutenu par son partenaire qui n'avait pas prononcé un seul mot depuis le début. "On a déjà un androïde ultra performant qui est non seulement un laboratoire ambulant et un détecteur de mensonge, mais peut également reconstituer un crime en temps réel en analysant les preuves... qu'est-ce que tu nous proposes, Allison?
Un sourire satisfait étira les lèvres de l'androïde brune.
"Pour commencer, je peux lire les pensées des humains.
"Wow. Je veux dire— wow. Celle-là, je l'ai pas vu venir.
Connor regarda Hank se laisser choir dans son fauteuil avec un soupir; mélange d'agacement et d'admiration. Bien moins expressif que son ami (pour changer) l'androïde s'appuya sur le bureau, ses doigts pianotant contre le rebord. Il ne savait pas comment réagir face à tout ça et très honnêtement, il détestait se sentir aussi perdu. Tomber nez à nez avec le sosie des deux androïdes qui étaient les premières à l'avoir forcé à remettre en question son identité et son existence entière était... déroutant.
Si jusqu'à présent, il était habitué à ce que ses souvenirs soient des données qu'il stockait et pouvait, si besoin, feuilleter tel un dossier bien rangé, faire face à ce souvenir précis l'avait clairement chamboulé. Plus que nécessaire.
"Bon j'avoue je n'ai pas tout pigé à cette histoire de fréquence du cerveau," admit Hank avant de hausser les épaules. "Mais du moment qu'elle reste en dehors de ma tête, ça pourrait être sacrément utile et ça nous ferait économiser un temps dingue. Qu'est-ce que t'en penses, toi?
"J'ai failli les tuer.
"Quoi?
Il fallut quelques secondes à Hank pour réaliser pleinement la détresse dans laquelle se trouvait Connor. Se relevant aussitôt, il s'approcha de lui et posa ses deux mains sur ses épaules, ne lui laissant d'autre choix que de le regarder dans les yeux. Connor avait l'air... bouleversé.
"Hey, regarde-moi.
"Je n'y avais jamais repensé jusqu'à présent," poursuivit le RK800, ses yeux marron plongés dans ceux de Hank, mais le regard vide et distant. "J'étais à deux doigts de tirer, ce soir-là. J'avais envie de tirer. Je me souviens—
"Connor. Tu n'as pas tiré, ok? C'est tout ce qui compte. Tu n'as pas tué Traci et tu n'as pas tué Chloé chez ce malade Kamski. Tu as été plus fort que ça.
La main rassurante du lieutenant se resserra doucement sur son épaule et Connor finit par acquiescer lentement.
"Tu devrais aller prendre l'air pendant que je vais discuter avec Jeffrey.
"Non, je vais bien, je n'ai pas besoin—
"Alors, que dirais-tu de me ramener un café, hein? Sans sucre, s'il te plaît. Merci!
Lui tapotant le bras avec un clin d'oeil, Hank l'encouragea à se diriger en direction de la cafétéria. Vu l'état dans lequel Connor s'était mis, le lieutenant préférait clairement lui laisser un peu de répit et discuter avec Fowler seul. C'était un peu maladroit, mais c'était sa façon à lui de le protéger. Encore trop ébranlé pour protester, le RK800 capitula et rejoignit la cafétéria.
Il appuya sur un bouton du distributeur et écouta attentivement le bruit de la machine qui se mettait en route, puis baissa les yeux vers ses mains.
Les sensations éprouvées il y a quelques minutes ne laissaient aucun doute; Connor venait d'expérimenter sa première crise d'angoisse. Ou du moins, quelque chose qui s'en rapprochait. Il n'y a pas si longtemps que cela, une telle idée lui aurait semblé ridicule et impossible.
D'un autre côté, il n'y a pas si longtemps que cela, il était une machine, programmée à traquer et tuer. C'était son but, la raison pour laquelle il a été crée.
Connor ressentit ce qui s'apparentait à un frisson - la sensation désagréable picota le haut de sa nuque et il fronça les sourcils. CyberLife avait tenté et échoué à reprendre contrôle sur lui, cette fameuse nuit du 11 Novembre, avant de disparaître complètement du radar. Mais pouvait-il réellement être certain qu'ils n'allaient plus jamais réessayer? Qu'il n'y avait aucun moyen de remettre son programme à zéro, d'effacer tout ce qu'il avait apprit et découvert? D'anéantir la personne qu'il était devenu?
Etait-il seulement capable de garantir la sécurité de Hank? De Riley?
"Bonjour, Connor.
Si en l'écartant, le but de Hank était de lui éviter un nouveau face-à-face avec Allison, c'était clairement un échec. La WR400 se tenait à l'entrée de la cafétéria, un air à la fois curieux et hésitant sur son visage.
"Je n'ai pas pu m'empêcher de noter que ma présence t'a— indisposé. Je sais que toi et le lieutenant avez déjà eu affaire à mon modèle, et je tenais à préciser que je ne suis pas— je ne suis pas cette personne. Je ne voudrais pas que cela interfère de quelque façon sur l'enquête.
"Quand as-tu dévié?
La question directe de Connor sembla la prendre au dépourvu, mais comme toujours, Allison se recomposa très vite et esquissa un sourire courtois.
"Tu penses que le FBI a trouvé un moyen de me contrôler et qu'ils m'utilisent? Que je suis ici contre mon gré?
"Le FBI, CyberLife... les options sont multiples.
"Je ne suis sous l'emprise de personne, je suis là parce qu'on me l'a demandé et que j'ai choisi d'accepter. Est-ce si difficile à croire? N'est-ce pas ton propre cas?
Toujours aux aguets, Connor s'avança de quelques pas, son regard scrutant le visage impassible de la brune. Le calme dont elle faisait preuve aurait pu le faire hésiter, mais ses grands yeux, de la même couleur que les siens, étaient trop expressifs et la trahissaient. Allison était clairement une déviante, il n'y avait aucun doute là-dessus.
"Je suis désolé," finit par céder l'androïde.
Ce n'était certainement pas une façon de traiter sa semblable, d'autant plus que comme l'avait admit Hank, son aide pourrait effectivement leur être utile. Mais à l'exception de Markus et de la clique de Jericho, Connor n'avait pas vraiment côtoyé d'androïdes après avoir dévié. Il préférait la compagnie des humains (enfin, de certains humains, en tout cas).
"Je ne suis pas aussi inquisiteur et direct, d'habitude. Je suppose... je n'avais pas— autant à perdre, avant.
Le fait est que sa vie ne pesait pas bien lourd sur la balance, comparée à la sécurité de Hank... et de Riley. S'il s'était rendu compte que l'idée de mourir lui était plus que déplaisante (ça l'effrayait beaucoup, même s'il n'en parlait jamais) ce n'était rien, opposé à la perspective qu'il arrive quelque chose à ses amis.
Dans tous les cas, Connor avait le sentiment que sa relation avec Allison avait démarré du mauvais pied et il tenait à y remédier. Même si cela allait sans doute lui demander un peu de temps avant de lui faire confiance, l'androïde ne voulait en aucun cas compromettre leurs chances de résoudre le mystère de ces crimes qui leur donnaient tant de fil à retordre.
Sa main tendue en direction de son interlocutrice, il inspira brièvement, plus par réflexe que par besoin.
"Repartons à zéro. Enchanté de faire ta connaissance, Allison, je m'appelle Connor.
Au début perplexe, Allison finit par lui sourire et accepta sa main. Il ne put s'empêcher de noter que sa peau synthétique était aussi froide que la sienne et que ce contact, bien qu'étrangement familier, manquait de quelque chose. La main d'Allison s'attarda pourtant dans la sienne et ils ne rompirent le contact visuel qu'en entendant un petit toussotement exagéré derrière eux.
"Eh bah, je vois que le courant passe, finalement," souligna Hank avec une pointe de taquinerie dans la voix, à la fois surpris et amusé de les trouver ainsi. "Une fois que vous aurez fini de... quoi que vous étiez en train de faire... on a un potentiel témoin à aller interroger."
"Alors...
Levant les yeux du livre qu'elle était en train de lire, assise sur le canapé, Riley dévisagea Amber qui de son côté, était en train de la scruter avec une attention excessive. La rouquine semblait avoir une idée précise en tête, mais hésitait encore à l'exposer (ce qui, venant d'elle, était déjà surprenant - Amber n'avait jamais été gênée par quoi que ce soit, encore moins lorsqu'il s'agissait de se mêler des affaires des autres).
"Connor, hein...
Riley referma le bouquin d'un geste sec, agacée d'avance. "Quoi que tu veuilles me demander, arrête de tourner autour du pot, c'est énervant.
Sa meilleure amie fit quelques pas dans le salon avant de venir s'installer à ses côtés.
"Vous êtes... amis ou un truc du genre?" Quelque chose dans sa façon de le dire chiffonna Riley, qui sentit une nouvelle bouffée de contrariété emplir sa poitrine. On aurait dit qu'elle parlait de quelque chose qui était contre-nature et que la perspective d'un tel lien avec un androïde la sidérait ou lui paraissait impossible.
"Ne le prends pas mal," rajouta rapidement la rousse, ayant sûrement remarqué le changement dans le regard de son amie. "Je trouve que c'est... mignon. Je veux dire, tu sais que ma famille n'a jamais été très « pro-androïdes » avec mon père qui s'est retrouvé au chômage et tout... mais Connor a l'air... sympa.
Son regard à la fois curieux et plein d'espoir invitait clairement Riley à se confier. Pour une raison qu'elle ne sut définir, cette dernière restait sur la défensive. C'était étrange, car Amber était sa plus vieille amie et qu'elles s'étaient toujours tout dit. A cet instant, pourtant, les mots restaient bloqués en travers de sa gorge. Peut-être ne savait-elle tout simplement pas quoi dire? Ou peut-être qu'elle essayait de fuir l'évidence.
"Il l'est," son regard s'adoucit peu à peu et un sourire naquit au coin de ses lèvres. "Il est... l'une des meilleures personnes que j'ai rencontré. Incroyablement intelligent, et pourtant pas du tout présomptueux. Totalement altruiste... attentif et loyal, aussi.
"Oh Riley, tu as le béguin pour cet androïde. Je le savais!" s'exclama Amber, triomphante, comme si elle venait d'obtenir des aveux tant attendus.
A ses côtés, Riley pouffa, mais ses joues se teintèrent de rose. "Quoi? Ne raconte pas n'importe quoi.
"Je veux dire, je ne peux pas t'en vouloir. Il est ca-non. Et tu sais que je suis la première à te soutenir et te dire que t'as besoin de t'amuser, de te changer les idées, mais tu as besoin de quelqu'un de— réel et—
"Connor est réel.
Les mots franchirent ses lèvres avant qu'elle n'ait le temps d'y réfléchir. Ce n'était probablement pas la réaction qu'elle aurait dû avoir (il aurait été plus raisonnable d'expliquer à Amber qu'elle ne cherchait pas à « s'amuser » et surtout, que sa relation avec Connor n'avait rien à voir avec ça) mais c'était plus fort qu'elle. Si pendant quelques instants, Riley avait laissé tomber sa garde et s'était imaginée qu'elle pouvait se confier à son amie, sans être jugée et sans qu'elle ne s'imagine tout de suite dieu sait quoi, Amber venait de lui rappeler la raison pour laquelle elle ne lui en avait jamais parlé jusque là.
"Désolée, je— c'est ma faute, vraiment," lâcha la blonde, plus triste qu'en colère. "L'espace d'une seconde, j'ai cru que tu pourrais m'écouter, vraiment m'écouter et comprendre que tout n'est pas que fête et débauche dans la vie, mais j'ai oublié à qui je parlais.
"Riley," commença Amber, mais cette dernière était déjà débout et sur le point de sortir.
"Je vais aller prendre l'air.
Le coeur lourd, Riley claqua la porte derrière elle. Etait-elle en train de fuir la conversation parce qu'Amber était allée trop loin en sous-entendant que Connor valait moins qu'un être humain? Ou était-ce parce que son amie avait touché un point sensible et l'avait mise face à une vérité qu'elle essayait désespérément de nier ces derniers jours?
Ses yeux verts sondèrent la pièce à la recherche de Connor, mais ne trouvant pas l'androïde, Riley décida de rejoindre son oncle, assis à son bureau. Hank parut surpris de la voir, mais un grand sourire illumina rapidement son visage.
"Riley! Qu'est-ce que tu fais là?
"J'étais dans le coin et je me suis dis que j'allais passer vous voir, toi et Connor. Je ne dérange pas trop, j'espère?
"Nan, j'allais rentrer bientôt de toute façon. Connor doit encore être dans la salle d'interrogatoire avec Allison, tu peux l'attendre ici si tu veux," il tapota sur le fauteuil vide habituellement occupé par son partenaire, ne remarquant pas tout de suite le regard curieux de sa nièce. "Ca a été, ta journée?
Ignorant sa question, Riley arqua un sourcil curieux. "Allison?
"Oh, c'est vrai, tu n'es pas au courant. C'était une sacrée journée. Le FBI nous a envoyé un de leurs agents, une androïde. Et c'est pas tout, elle est télépathe. Tu les verrais avec Connor, ça fait quelques heures qu'ils se connaissent et on dirait des espèces de jumeaux siamois qui ont la même façon bizarroïde de se déplacer et qui communiquent par la pensée.
Oh. Sans savoir pourquoi, Riley sentit son coeur s'alourdir un peu plus dans la poitrine, mais afficha un sourire.
"Bah tiens, quand on parle des loups," ricana Hank en désignant quelque chose derrière elle et la jeune femme se retourna juste à temps pour voir Connor sortir d'une pièce, une grande brune élancée à ses côtés. Ses cheveux ondulés tombaient en cascade sur ses épaules et arrivaient jusqu'au milieu du dos, et elle avait de grands yeux marron qui contemplaient Connor avec un mélange de curiosité et de fascination.
Alors que sa seule hâte en venant au commissariat était de voir l'androïde et de lui parler, Riley regretta de ne pas voir la terre s'ouvrir sous ses pieds pour disparaître, avant que le RK800 ne la remarque. Chose qui arriva très rapidement, le regard de l'androïde devenant préoccupé et toute son attention immédiatement concentrée sur la jeune femme.
"Riley? Tout va bien?
"Oui, très bien," elle bafouilla, un peu trop précipitamment. "Désolée, je ne voulais pas vous déranger au travail, je pensais— vu l'heure, je croyais— je ferais peut-être mieux d'y aller...
Connor ne s'attendait pas à retrouver Riley devant son bureau, mais la surprise était loin d'être déplaisante. Il aurait menti s'il disait que tout au long de cette journée, il n'avait pas pensé à elle et ne s'était pas inquiété à son sujet; vu l'état dans lequel elle avait été cette nuit, lorsqu'il l'avait tenu dans ses bras et laissé pleurer jusqu'à ce qu'elle se rendorme, l'androïde aurait (de loin) préféré rester à son chevet toute la journée et s'assurer qu'elle allait bien.
A cette seconde, Riley semblait désemparée, mais Connor ne parvenait pas à comprendre pourquoi.
Son regard bifurqua vers Allison à ses côtés - la WR400 était en train de dévisager Riley, intriguée et méthodique - et sans réfléchir, Connor s'interposa.
"Non."
Allison eut un léger mouvement de recul, clignant rapidement des yeux.
"Pas elle. Pas sans son accord," insista Connor et quelque chose dans sa voix ou son regard, devenu intransigeant, força Allison à battre en retraite après avoir acquiescé silencieusement.
Restée en retrait, Riley déglutit péniblement. La scène qui venait de se dérouler sous ses yeux avait quelque chose de surréaliste et voir Connor aussi dominant, le tout en prenant sa défense, résulta en une bouffée de chaleur qui lui coupa le souffle. Pourquoi faisait-il aussi chaud, tout à coup?
"Hum, merci?" balbutia-t-elle maladroitement. Sa voix était si peu assurée que cela sonna comme une question.
Elle vit Connor pencher la tête sur le côté, perplexe.
"Pour lui avoir demandé de ne pas fouiller dans ma tête."
C'était la dernière chose dont Riley avait besoin actuellement: qu'une androïde lise ses pensées. Surtout une androïde qui, apparemment, allait travailler avec Connor pendant une durée indéterminée. Note pour plus tard: éviter Allison à tout prix. Soudainement pressée de quitter cet endroit (ironique, sachant qu'il y a dix minutes, elle était au contraire impatiente de rejoindre le poste de police) Riley se racla la gorge et se frotta les paumes l'une contre l'autre; deux gestes nerveux consécutifs, que Connor ne manqua pas d'observer.
"Que dirais-tu d'aller à une soirée d'Halloween, ce soir?"
Cette proposition sembla donna du fil à retordre au processeur de Connor, qui cligna plusieurs fois des yeux avant de répondre.
"Tu veux aller à une fête? Avec moi?
"Pourquoi pas? A moins que tu ne veuilles pas.
L'androïde prit quelques secondes pour réfléchir et Riley laissa son regard voyager entre sa LED bleue et ses sourcils légèrement froncés. C'était stupide; elle avait été stupide. Connor n'avait sûrement aucune envie de l'accompagner à une fête et elle ne pouvait pas lui en vouloir. Elle-même n'était pas du tout convaincue que c'était une bonne idée, mais sans savoir pourquoi, la perspective d'écouter de la musique (qu'elle trouverait rapidement trop forte à son goût) et de boire de la bière dégueulasse dans des gobelets en plastique lui apparaissait à cet instant comme « la » solution magique qui ferait taire la petite voix désagréable dans sa tête.
Peut-être qu'Amber avait raison, en fin de compte. Peut-être qu'elle avait besoin de lâcher prise et de s'amuser.
Ou peut-être qu'elle s'embarquait sur une pente glissante et n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle était en train de faire.
"D'accord," obtempéra l'androïde, visiblement dubitatif à l'idée de se rendre à une soirée avec plein d'humains inconnus, mais prêt à la suivre n'importe où.
J'étais censée poster ce chapitre il y a déjà un moment, mais j'ai eu une (brève) panne d'inspiration... Merci à toutes les personnes qui ont mis l'histoire en favori et/ou laissé des reviews!
