Ceci est une œuvre de fiction basée sur un film Disney peu intéressé par la vérité historique. Inutile de prendre tout cela très au sérieux malgré l'usage de certaines personnalités historiques. Concernant les personnages originaux, toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé serait purement fortuite.
Les textes en italiques sont des chansons.
La compagnie de La Rochelle
Chapitre 1
Le grand départ
-xXx-
En l'année Mille Six Cent Six,
le bon Roi Henri Quatre
Nous envoie au delà des mers
Compagnie d'La Rochelle
Porte la belle Fleur de Lys
sur voile d'albâtre
aux premières lueurs solaires
Compagnie d'La Rochelle
Le cœur de La Rochelle battait contre les quais. Le rythme de la mer était ponctué par les grondements de l'Étoile Filante. Depuis hier, barils, sacs et hommes mettaient le navire à rude épreuve. Rarement la cité française avait connu une telle activité. Les poulies grinçaient sous le poids des caisses portées à bord par les marins en sueur. Le vent de l'Atlantique a adouci leurs efforts motivés par un dévouement sans faille.
Pour Dieu, le Roi et pour la vie
Compagnie d'La Rochelle
Son menton mal rasé posé sur son poing, le capitaine Julien Maladry appréciait les gémissements de son navire. À ses oreilles, c'était comme les plaintes d'un jeune savourant un nouveau défi. Julien savait que son cher navire les emporterait sains et saufs, loin à l'ouest, vers des lieux inconnus.
Sur cette lointaine terre sauvage
Un trésors béni de Dieu
Mystérieux rivages
et avenirs radieux
Ce n'était pas leur premier voyage, contrairement à certains des courageux près de la passerelle, signant à la dernière minute dans le registre d'équipage. Le capitaine pouvait immédiatement différencier les pas équilibrés des marins expérimentés de ceux des novices recrutés par les discours galvanisants de la compagnie. Il n'était jamais allé en Nouvelle-France. Mais si cette terre inexplorée, que l'on prenait pour les Indes il y a quelques années, était aussi vaste et dépourvue de civilisations que celles du sud, il avait hâte d'y être, galvanisé par une peur excitante qui agitait silencieusement son corps et son âme.
Rivières de lait et de miel
Milles et unes aventures
La promesse d'une vie nouvelle
Contre not' signature
Prions que nous aide le ciel
Entrons dans la légende!
Monts et merveilles attendent
Compagnie d'La Rochelle
La mission était claire. Les cartes avaient été étudiées. Le bateau et l'équipage, à deux doigts d'être paré.
Pour Dieu, le Roi et pour la vie
Compagnie d'La Rochelle
Cependant, l'impatience frustrait Julien car il manquait quelque chose d'essentiel : ses collaborateurs. Malgré sa fierté française, il devait admettre que ses compatriotes n'étaient pas connus pour leur ponctualité. Ni même, pensa-t-il en regardant un marin parler de sa vie avec le menuisier de l'équipage, pour leur concentration. Il lui semblait parfois que seuls les protestants comme lui pouvaient travailler efficacement, mais il ne le disait jamais à voix haute. Surtout quand la moitié de l'équipage était catholique.
Il se rappelait toujours dans ce genre de situation de cette auberge à Bordeaux où il avait entendu un moine discuter avec quelques connaissances. L'homme grossièrement tonsuré s'était plus à rappeler que le bon chrétien occupait mieux son temps lorsqu'il était tourné vers Dieu. Il demanda pardon au Seigneur pour cette pensée en partie intéressée, mais en cet instant, il aurait préféré que l'attention de ses hommes soit tournée vers des préoccupations plus concrètes.
"Mon garçon, ton bois n'est pas si mal taillé," admettait le charpentier avec son regard, encerclé par d'épaisses paupières, plongé dans le tube troué comme dans une lorgnette. "Un peu de cire et un œil amateur s'y tromperait"
"Ce n'est pas grand-chose monsieur Havelette," déclara Léon Vasseur avec une fausse modestie toute juvénile. "Mon cousin m'a appris à en tailler un et à en jouer lorsqu'il nous a rejoint à la fin de la guerre."
"Celle contre les savoyards ?"
"C'est cela," confirma Léon en rangeant son instrument dans son pantalon blanc sale. "Quand il m'a raconté les batailles auxquelles il a participé, je dois admettre que ma vie m'a semblé bien trop tranquille."
"C'est pour cela que tu t'es engagé ?" interrogea le charpentier en grattant sa longue barbe en forme de goutte puis son crâne à demi chauve. "Tu as quoi ? Seize ans ? C'est un peu tôt pour ce genre de regret."
Le gabier fit glisser ses doigts dans ses mèches brunes alors que la gêne tirait ses traits.
"Pour tout vous avouez, c'est aussi par curiosité," ajouta-t-il.
"Ça, cela me surprend moins," ricana le charpentier. "Toi aussi, les récits des marins sur la Nouvelle-France t'ont intrigué ?"
"Pas exactement."
Une nouvelle voix pleine de l'énergie de l'amusement intervint.
"C'est à cause de lui, n'est-ce pas?"
Vasseur et Havelette découvrirent sur la passerelle, à la frontière avec le pont, droit comme un paon, un jeune homme qui n'était pas de leur monde. Sa fine moustache et sa barbiche pointue révélait un raffinement propre à la haute société, tandis que son pourpoint d'un bleu profond accompagnant d'épais haut-de-chausse et une cape d'un orange foncé mais néanmoins éclatant qui couvrait partiellement ses bras élancés. Si son grand chapeau à plume donnait à rire pour les deux marins, l'envie leur passait à la vue de la rapière qui pendait à sa ceinture et sur laquelle le nouveau venu posait une main adroite et quelque peu agitée. Son regard affable au sourcil haussé laissait comprendre à Léon que cet homme, devant lequel il se demandait s'il avait à s'incliner, avait bien cerné les motivations du matelot.
"Enfin, Monsieur Clairefeuille !" s'emporta le capitaine Maladry avec plus de soulagement que de colère. "J'aurai cru qu'en tant qu'Envoyé du Roy, vous auriez pris cette expédition plus au sérieux."
"Mon cher capitaine, je vous assure que mon retard est précisément dû à mon dévouement à notre mission."
"Charles !" cria une voix féminine du port. "Je vous en prie, soyez prudent !"
"Oui mon amour !" hurla une autre. "Revenez vite !"
"Attendez... Qui êtes-vous ?!" demanda la première.
L'envoyé du roi s'éclaircit la gorge, baissant un peu son grand chapeau pour cacher maladroitement l'embarras qui commençait à l'accabler. Pas à cause de l'évènement en lui-même, mais plutôt de la façon dont cela a été révélé à tout le monde.
"Et peut-être aussi pour dire au revoir à une gente dame… ou deux." ajouta le noble monsieur.
« Sérieusement monsieur Clairefeuille ? Ne pouvez-vous pas contenir vos désirs vicieux même lorsque vous avez une mission aussi importante ? »
Revenant à son visage amusé jusqu'à l'insolence, Charles déclara.
« Désolé si j'ai offensé vos croyances protestantes, monsieur Maladry. Cependant, j'ai également pour de vrai dû rendre visite au juge Bondois pour récupérer notre maître artilleur.
L'homme à la cape orange pointa son pouce vers le quai derrière lui. Tous regardèrent dans la direction indiquée et trouvèrent sans délai ladite personne.
"C'est le fameux Diable de l'Arsenal ?" s'étonna avec enthousiasme Léon.
Plusieurs passants s'écartèrent ou se figèrent à la vue de l'homme impressionnant qui s'avançait vers L'Étoile Filante. Beaucoup parce qu'ils furent impressionnés par sa stature imposante, marqué par un pourpoint de cuir grossier et une chemise qui laissait deviner sa musculature épaisse, d'autre en raison du duo de pistolets particuliers qu'il avait à la ceinture, accompagnés de poches de balles et de gourdes à poudre, d'autres encore à cause de la crainte qu'inspirait sa chevelure et sa courte barbe bien taillée couleur de feu. Quel que soit les raisons, personne ne restait sur le chemin ou n'osait regarder dans les yeux ce géant dont les bottes de cuir épaisse frappaient le quai. Son allure droite lui donnait l'air d'un arbre à la sylve enflammée flottante au-dessus de la foule.
"Quel était le problème ?" demanda le capitaine Maladry pour confirmer ses soupçons.
"Monsieur de Castellane s'est senti le besoin de justifier son titre, hier soir. Il a eu la malencontreuse idée de se faire prendre après une bagarre dans une taverne."
"Ces pendards avait besoin que je leur remette les idées en place." ajouta l'intéressé en montant à bord et faisant pivoter son épaule endolorie. "Et ils sauront maintenant que provoquer un Castellane est une idée stupide."
"Laissez-moi deviner, suggéra Maladry d'un air fatigué, c'était à la Sirène Fringante?"
"Comment le savez-vous?" demanda le canonnier avec un regard sombre pour le capitaine.
"Parce que parmi les pendards que vous avez rossés, il y avait monsieur Darras, notre maître d'équipage. J'ai dû l'envoyer voir notre chirurgien pour s'assurer que ses blessures n'étaient pas trop graves. Monsieur Levesque a été assez gentil pour ne pas poser trop de questions."
"Eh bien, cela promet une traversée intéressante," ricana Laurent en tapant dans le dos du noble Envoyé. "Pas vrai Charles ?"
Déboussolé par la puissance du geste qui éjecta l'air de ses poumons, Clairefeuille se contenta de rire en se redressant et repositionnant son chapeau.
"Je l'espère," reconnut-il. "Le voyage sera long à ce qu'on m'a dit. Combien de temps avez-vous estimé, Julien?"
Le capitaine passait ses mains gantées de cuir usé sur son visage carré, mal rasé et déjà épuisé.
"Environ deux mois, si les vents ne sont pas défavorables. Et encore, si nous arrivons à trouver le rivage que nous cherchons."
"Ne vous en faites pas mon cher," déclara en souriant Clairefeuille. "Les cartes de Verrazzano dont je vous ai envoyé les copies nous y aideront."
"Je l'espère bien," rumina Laurent, fixant toujours du coin de l'œil le capitaine. "Je ne suis pas sûr de rester tranquille aussi longtemps sur cette coque de noix."
Ce regard noir n'avait pas échappé à Maladry, ni les convictions qui l'avait sans doute motivé. Il tenta néanmoins de rester diplomate.
"Vous avez un problème avec l'Étoile Filante messire?" La diplomatie du capitaine ne résista pas longtemps à l'agacement qui bouillonnait en lui. "Ou bien avec son équipage?"
Julien savait que l'ambiance était toujours tendue lorsque catholiques et protestants devaient partager le même navire pour une longue durée. Maladry s'était néanmoins toujours assuré de maintenir l'ordre et une atmosphère respirable. Mais il commençait à craindre pour ce voyage depuis qu'il avait appris que cette tête brûlée devait venir. Il ne doutait pas qu'une personne capable de se laisser envoyer en prison le jour précédent le départ d'une mission mandatée par le roi en personne serait assez irresponsable pour provoquer du grabuge. Le capitaine rendait au canonnier son regard intense.
"Allons messieurs, nous n'avons même pas quitté le port ni échangé plus de quelques mots. Inutile de commencer ce voyage dans la mauvaise humeur."
Ces paroles intriguèrent le noble à la cape orange, surprirent le capitaine et agacèrent le grand roux. Bien que sage, la voix claire de leur auteur leur donnait un côté puérile. Lorsque chacun découvrit de qui il s'agissait, tout fit sens. Le jeune prêtre qui venait d'arriver avait la droiture propre aux hommes d'églises. Le sourire sincère qu'il affichait n'adoucissait en rien l'air sombre provoqué par la minceur de ses traits et l'aridité de son visage. Sa soutane noire était en accord avec sa calotte posée sur sa tête en long rectangle pour lui donner une allure effilée et solennelle.
"Père Labandonné, soupira Maladry, content de vous voir à bord."
"Ça m'étonnerait," murmura Laurent. "Un protestant heureux de voir un prêtre… Ce serait une première."
"Monsieur De Castellane, prononça l'ecclésiaste avec un calme dépourvu d'appréhension, la route est longue et les terres qui nous attendent seront hostiles. Quel que soit nos différents, nous prierons tous Dieu de nous avoir en sa sainte garde."
Personne n'avait de doute quant à la sincérité du prêche de Labandonné, seulement son timbre léger et sa conviction appuyé donnaient un arrière-fond puéril à ses paroles. Laurent n'y prêta pas grande attention à celle-ci en conséquence.
"Qu'importe ce qui nous attend," prononça le canonnier qui dégaina et joua avec un de ses pistolets d'un air satisfait. "Tant qu'on met des bâtons dans les roues des anglais, je serai aux anges. Hé ! Vous, là ! Faites attention avec ces canons. Je les ai sélectionnés moi-même à l'Arsenal. Si vous les rayez, je vous ferai goûter à mes nouvelles armes."
Le prêtre soupira à son tour. Sa tâche serait plus difficile qu'il ne l'imaginait, mais aucun bon chrétien n'avait mérité son titre sans dévotion, se rappelait-il. Le charpentier resté en retrait s'enquit auprès du matelot Vasseur.
"C'est lui qui t'as donné envie de t'enrôler ?"
Léon se tordit légèrement, pris entre l'euphorie et la honte de se voir au centre de l'attention, maintenant que le diable roux s'était orienté vers lui. Le jeune garçon se sentit dans le devoir de se justifier alors qu'un groupe de mouettes passait en criant au-dessus de leurs têtes.
"Mon cousin l'a vu quelques fois durant la guerre. Ses camarades parlaient souvent du capitaine d'artillerie Laurent de Castellane. Un vrai diable si fort et fier que personne n'osait s'opposer à lui. La batterie de canons qu'il a dirigés a fait des carnages incommensurables dans les lignes ennemis et, surtout, on dit qu'il est le meilleur tireur de toute la France, et peut-être même d'Europe. Personne ne l'a vue manquer une cible"
"Allons jeune homme," dit en souriant Havelette, "On entend ce genre de chose après chaque guerre. C'est sans doute exagéré. Sans vouloir vous offensez monsieur."
Le regard de fauve que Castellane posait sur le charpentier inquiéta ce dernier, jusqu'à ce qu'un sourire en coin se dessine sur son visage. Un geste de son pouce fit cliqueter le mécanisme de son arme. Son bras se tendit et une explosion retentit à travers l'immense navire. D'abord tétanisés par le tir, les deux marins écarquillèrent les yeux lorsqu'une mouette tomba du ciel à leurs pieds.
"Je m'assurerais que vos doutes soit dissipé monsieur Havelette," ajouta le canonnier avec un large sourire.
"Que se passe-t-il ici ?" demanda avec empressement un vieil homme à la moustache épaisse dont la tête dépassait de l'accès au pont inférieur. "Ne me dîtes pas, je vous en prie, que je dois déjà soigner quelqu'un d'autre."
"Non monsieur Levesque, rassura avec lassitude le capitaine, notre maître-canonnier voulait simplement étaler devant tout le monde ses aptitudes au tir."
"Je vous préviens," déclara un nouvel arrivant à la moustache plus fine et à la barbiche courte," je ne cuisine pas de mouette. Ses bestioles mangent n'importe quoi et ça se sent dans leur chair."
"Si c'est mangeable, monsieur Trencart," déclara Castellane, "un verre de vin en fera passer le goût sans problème."
"Hors de question de gâcher notre réserve pour ce genre de viande," s'offusqua le cuistot. "C'est le meilleur que mon cousin ait pu me fournir et je compte bien faire en sorte qu'il y en ait pour toute la durée du voyage."
"De plus," ajouta le chirurgien de bord en ajustant les lunettes sur son nez busqué, "comme l'a dit notre maître-coq, cette vermine avale même les ordures. Il serait malvenu que la moitié de l'équipage souffre d'une infection stomacale à peine partie. Je refuse de me fatiguer à nouveau à cause des bêtises de messire De Castellane."
Le tireur à la crinière de feu s'apprêtait à rugir lorsqu'une nouvelle voix s'imposa à l'assemblée.
"Il suffit!"
Chacun se figea à l'écoute de cet ordre porté par une voix de ténor prompte à stopper une charge de cavalerie. La surprise et l'inquiétude marquèrent les visages des marins lorsqu'ils les tournèrent vers un homme à la carrure presque aussi impressionnante que celle du canonnier, mais réduite par son âge plus avancé trahi par ces joues tombantes comme de vieilles gourdes de vin. Si la sévérité de Castellane était parfois ensoleillée par une insouciance amusante, celle du nouveau venu qui sortait de la cabine du capitaine était sèche et dure comme du vieux chêne.
"Le bateau devrait être prêt à l'heure qu'il est et tout ce que vous faîtes, c'est perdre du temps en bavardages inutiles," déclara avec amertume le vieux marin. "Matelot! Allez plutôt aider à monter les derniers tonneaux. Vous aurez tout le temps de discuter avec monsieur Havelette lorsque vous l'assisterez, une fois à destination."
"Oui monsieur Darras!" obéit Léon en courant.
Tandis que le cuistot retournait se réfugier dans sa cuisine, Labandonné s'enquit auprès du noble à la cape orange.
"Que veut dire notre maître-d 'équipage? Ce jeune homme n'est-il pas simplement matelot?"
"Si, mon père, mais vu le peu de gens que nous amenons, il nous faudra l'aide de chaque homme pour bâtir le fort. Nous n'aurons pas le temps de nous ennuyer."
"En tant qu'Envoyé du Roy," ajouta monsieur Darras, "Vous devriez prendre ces affaires plus au sérieux."
"Espérons que tout ce travail ne fasse pas oublier à nos hommes leurs obligations envers le Seigneur," pensa le jeune prêtre.
"Ne vous en faîtes pas monsieur," rassura le chirurgien. "Il n'y a rien de tel que le travail pour que les hommes comprennent et servent sa volonté."
L'appellation moins solennelle qu'avait utilisée le médecin à lunette, ainsi que son air plus distant, avait autant que ses paroles laissent comprendre au clerc les convictions protestantes du vieil homme. Il ne s'en formalisa pas outre mesure, mais ses sourcils se froncèrent néanmoins.
"On ne peut plus d'accord," déclara le capitaine. "Si tous les marins de La Rochelle pouvait retenir cela, nous serions déjà partis."
"Vous pensez à certains marins en particulier ?" demanda Castellane en faisant pirouetter son pistolet dans sa main.
Julien rejoignit monsieur Darras et Levesque, le trio formant un front involontaire devant Castellane, Labandonné et Clairefeuille.
"Je vous en prie messieurs," intervint avec la délicatesse d'une hache de bourreau une voix sérieuse pleine de retenu. "Laissons ces divergences d'opinion aux théologiens."
De la cabine du capitaine sortit un nouvel homme vêtu d'habits aussi nobles que ceux de Clairefeuille, mais tout de noir et blanc. La sobriété de son ensemble accompagnait parfaitement sa courte barbe noire encadrant son visage ovale au sourire figé, mais chaleureux, et sa moustache taillée de près. L'homme à la stature mince mais fière, qui se plaça au milieu de l'assemblé, adressa un regard curieux à chacun tandis qu'il caressait avec une main mécanique, arborant de beaux anneaux, un chat persan au long poil fauve et à la figure difficile à cerner. L'animal semblait soit profondément ennuyé, soit prêt à se jeter sur une proie.
"Monsieur Darras," prononça l'homme en noir au capitaine, "pourquoi n'iriez-vous pas mettre un peu d'ordre pendant que mon frère et moi faisons le point avec messieurs Clairefeuille et De Castellane?"
Bien que l'idée lui plaisait, le maître-d'équipage jeta un regard au capitaine, qui hocha la tête. Darras descendit vers les ponts inférieurs, accompagnés du chirurgien qui jeta à son tour un regard, peu cordial, en direction du canonnier avant de partir. Le capitaine frotta sa nuque pour les détendre et exprima son soulagement.
"Merci, Édouard. J'étais pourtant certain d'avoir l'habitude des départs compliqués."
"Je t'avais bien dit qu'amener ton armateur à bord te serait utile," s'amusa le frère Maladry. "Venez donc en cabine avec nous messieurs."
Édouard indiqua la porte et Julien la passa de suite, assoiffée de calme. Castellane lui emboîta le pas, suivis de Clairefeuille qui jeta au passage un regard intrigué au visage détendu de l'armateur. L'épéiste eut un bref sursaut quand le félin dans les bras de ce dernier feula un coup.
"Calme toi, Magnus," ordonna Édouard d'une voix apaisante.
L'armateur continua de caresser la bête qui fit disparaître ses dents pointues dans sa masse de fourrure brune et orange. L'Envoyé fixa un instant le maître du fauve, intrigué, avant de rentrer dans la cabine. Ce dernier fut surpris à son tour en découvrant derrière l'épéiste le prêtre squelettique.
"Puis-je me joindre à vous?" demanda-t-il. "J'aimerai apporter toute l'assistance possible au bon déroulement de notre mission."
"Vos offices font déjà de vous une personne essentielle, monsieur Labandonné. Je ne pense pas que les petits détails vous intéresseront." déclara poliment l'armateur.
"Comme l'a dit messire Clairefeuille, nous sommes peu nombreux. Nous avons besoin que chacun aide au mieux de ses capacités. Chaque information me permettra de vous assistez au mieux. À moins que cette discussion ne soit soumise au secret. Est-ce le cas?"
Cette dernière question, le prêtre l'avait adressée à Clairefeuille qui ne les avait pas quitté des yeux.
"Non point," répondit-il avec un large sourire, la main toujours posée sur sa rapière. "Vous avez été recommandé par l'évêque de Carcassonne lui-même. Je suis sûr que vous aurez un avis intéressant à partager."
D'abord immobile comme une statue, Édouard s'écarta d'un pas pour laisser la place au jeune ecclésiaste, tandis que le chat persan grondait. L'armateur ferma la porte derrière lui et rejoignit le groupe qui s'était rassemblé autour du bureau du capitaine. Celui-ci, qui lançait de temps à autre des regards courroucé au canonnier dont les bottes était posées sur le meuble avec une désinvolture insolente, finissait de détailler le trajet prévu à l'aide d'une carte au papier plus récent que les informations qui y était dessinées.
"Verrazzano a parcouru ses côtes il y a presque un siècle," s'inquiétait le capitaine. "N'avez-vous rien trouvé de plus récent, messire Clairefeuille?"
"En si peu de temps, c'est le mieux que j'ai trouvé pour rejoindre notre destination. Vous savez, ce n'est pas chose facile d'avoir des informations sur une région inexplorée qui suscite aussi peu l'intérêt du monde civilisé."
Le jeune prêtre, qui se tenait un peu en retrait, intervint avec une curiosité aisément devinable.
"Je suis d'ailleurs impressionné qu'une telle expédition ait pu être préparée en seulement six mois."
"Nous pouvons remercier monsieur Maladry pour avoir proposé son bateau et son frère pour avoir accepté de le commander," expliqua Clairefeuille avant d'ajouter avec impertinence. "Je ne pense pas que mon charme aurait fait mieux."
"Allons messire," corrigea l'armateur, "c'est vous qui avez tout organisé. Les armes, les hommes, les provisions… Un autre aurait sans nul doute échoué."
"Je vous remercie monsieur Maladry, mais avec le soutien de notre cher Duc de Sully, ce n'était pas si compliqué."
"Parlez pour vous," interrompit Castellane en rechargeant son pistolet. "J'ai eu un mal de chien à réquisitionner nos canons et à les acheminer depuis Paris. J'aurais préféré recommencer toute la guerre contre les savoyards. Et ne me parlez pas des mousquets et des pistolets. Les intendants de l'Arsenal ont tout fait pour m'empêcher de piocher dans les réserves. Si je les écoutais, même les miens devraient être catalogués et impossible d'usage sans remplir des dizaines de documents."
"D'ailleurs," s'enquit Édouard, "vos armes m'intriguent maintenant que vous en parlez. Je m'intéresse beaucoup aux dernières innovations et j'ai l'impression que vos pistolets en font partie, n'est-ce pas?"
"Bien vu," reconnut le canonnier sans exprimer beaucoup de sympathie. "Ils ont des mécanismes à silex. Une invention de mon ami Marin Bourgeois. L'avenir de l'armement. C'est moi qui vous le dit."
"Doit-on s'attendre à une lutte avec les indigènes ?" demanda Labandonné.
"Avec ces sauvages, tout est possible." déclara Julien. "Et surtout le pire."
"Permettez-moi d'émettre un doute, capitaine," répondit le prêtre. "Si j'en crois les récits de Samuel de Champlain, ces païens sont raisonnables."
"Oh! Vous avez également lu son livre?" s'étonna Clairefeuille.
"Oui et si ce qu'il raconte est vrai, et comme l'avait affirmé le pape Paul III dans sa lettre Veritas Ipsas de 1537, ce sont des êtres humains comme vous et moi. Nous n'aurons sans doute pas à les affronter si nous sommes diplomates."
"Encore faudrait-il qu'ils comprennent le principe de diplomatie," répliqua le capitaine. "Je ne suis pas sûr qu'un vieil homme qui n'a jamais rencontré le moindre sauvage de sa vie savait comment traiter avec eux."
"Faites preuve d'un peu de respect !" s'énerva Labandonné. "Je sais que vous autres protestant ne reconnaissez pas son autorité, mais cela ne vous donne pas le droit de l'insulter et mépriser ses dires."
Julien grinçait des dents et s'apprêtait à répliquer, mais se retint en découvrant la tension dans les yeux du canonnier, prêt à bondir, et de son frère, désapprobateur.
"Quoi qu'il en soit," soupira le capitaine, "je n'attendrai pas d'avoir une lance sous la gorge pour sortir mon arme. Et encore moins qu'ils la pointent sur un de mes hommes. Ils sont sous ma responsabilité et notre compagnie leur a promis la gloire, pas la mort."
"Hé!" ricana Castellane en jouant encore avec son pistolet. "L'un ne va que rarement sans l'autre."
"Là n'est pas la question," gronda Julien.
"Calmons-nous," intervint une nouvelle fois l'armateur, son fauve se léchant la patte nonchalamment. "Nous ne savons encore rien des terres que nous allons découvrir et la route est longue. Inutile de penser à cela maintenant."
"Certes," approuva Clairefeuille. "Évitons de nous entre-tuer avant même d'avoir quitté le port. Je compte bien cartographier une partie de cette région avant d'avoir à sortir ma lame."
"Vous serez donc bien notre cartographe?" vérifia le capitaine.
"Absolument. Ma maîtrise du crayon n'a d'égale que celle de mon épée. En revanche, je laisse la construction du fort à notre charpentier et notre canonnier."
Loin d'être ennuyé par cette répartition des tâches, Castellane eut un large sourire presque carnassier, comme un gourmet sur le point de savourer un bon gibier.
"Comptez sur moi," déclara-t-il en faisant cliqueter le mécanisme de son arme. "Aucun anglais ne posera le pied sur cette terre sans être accueillie comme il se doit."
Tandis qu'Édouard se plaçait aux côtés de son frère, la porte de la cabine s'ouvrit pour révéler le maître-d'équipage, toujours avec son air au garde à vous.
"Capitaine, nous sommes prêts à appareiller."
"Dieu soit loué!" souffla Julien, provoquant un signe de croix presque automatique de la part du prêtre. "Approchez donc, Darras."
Ce dernier obéit en lançant des éclairs du regard au canonnier.
"Quoi?" demanda Castellane avec une grimace entre la colère et l'amusement. "Vous craignez que je vous frappe dès que vous aurez le dos tourné?"
"Vous en seriez bien capable," déclara Darras, sans perdre sa dignité glaciale. "Les personnes que vous avez combattu hier peuvent en témoigner."
"J'estime que lorsque l'on est assez idiot pour se vanter de tabasser des catholique, on mérite de se prendre un coup de poing. Mon honneur m'interdisait d'ignorer cela."
Labandonné fit un signe de croix, priant pour les pauvres victimes et attristé de cette situation bien trop commune. L'édit de Nantes avait imposé la tolérance dans tout le royaume, mais on ne faisait pas disparaître un siècle de haine entre catholiques et protestants d'une simple signature. Le jeune prêtre se sentait un peu soulagé de quitter ce royaume qui, malgré toutes les bonnes choses qui s'y trouvait, avait parfois un parfum acre dans le fond de l'air. Une fois le maître-d'équipage aux côtés du capitaine et de l'armateur, face à Clairefeuille, Castellane et Labandonné, Julien déclara à l'épéiste avec une frustration contrôlée par la convenance.
"J'ignore ce qui nous attend là-bas, mais j'espère que cela en vaut la peine messire Clairefeuille."
Sans perdre son air enjoué, l'homme à la cape orange répondit avec entrain.
"N'ayez crainte. Le roi n'enverrait pas une telle expédition sans une bonne raison." Clairefeuille indiqua un point sur la carte d'un doigt rapide. "Ici, messieurs, nous allons non seulement apporter la lumière de Dieu et du roi à un monde inconnu, mais nous barrerons la route aux anglais. Ils devront mettre un terme à leurs projet de colonisation de cette région lorsqu'ils apprendront que le royaume de France y a une place forte."
« Et s'ils ne le font pas ? » demanda l'armateur.
"Alors leur seule option serait la guerre", expliqua Clairefeuille avec le sourire confiant d'un joueur d'échecs gagnant. « Nous avons colonisé le nord du continent et le sud a été revendiqué par les espagnols. J'ai également entendu dire que la République néerlandaise envisageait bientôt d'explorer et de revendiquer des terres. En renforçant notre présence, la colonisation complète pourrait devenir trop risquée pour le roi Jacques et obligerait ces brigands à rester sur leur île pluvieuse."
"Je pense que vous vous avancer un peu, monsieur," déclara le capitaine. "Ne laissez pas votre enthousiasme vous faire oublier les autres implications de cette mission."
"Apporter la lumière à ces païens est une mission des plus nobles, en effet."
"Sans vouloir vous offensez mon père," réagit Castellane, "ennuyer les anglais est pour moi tout aussi important et bien plus amusant."
"N'oubliez pas les terres qui nous ont été promises messieurs," rappela Édouard. "La fortune nous attend tous si nous parvenons à bien les exploiter."
Labandonné retint une remarque acerbe quant à la cupidité de l'armateur. Il avait bien compris l'importance d'être unis pour accomplir la volonté du roi. Si quelques acres de terres était le prix à payer pour pouvoir se rendre là-bas, ainsi soit-il. Chacun sortit de la cabine pour savourer à sa manière les derniers instants sur les terres de Clovis et Saint Louis. Le peuple héritier des gaulois et des romains saluait ses aventuriers en partance pour le nouveau monde avec des hourras et des larmes plein la voix tandis qu'était hissé au sommet du navire, présenté au monde par un vent amicale, un drapeau d'un bleu profond aux trois fleur-de-lys dorées.
En moins d'une heure, l'Étoile Filante commença à fendre les eaux. Les Gabiers lâchèrent les voiles. L'ancre fut levée. Des adieux furent lancés par-dessus bord. Le vent poussa le navire à vive allure, comme si le vaisseau lui-même était impatient d'atteindre le nouveau monde. Julien Maladry lançait ses ordres. Son frère Édouard continuait de caresser de ses doigts décorés de bagues le pelage de Magnus. Maître Darras veillait à ce que chacun obéisse. Havelette et Léon aidaient au mieux de leurs capacités à tirer sur les cordages. Levesque vérifiait ses outils une dernière fois, tout comme le cuistot Trencart. Castellane s'élevait droit sur la proue pour sentir le vent dans sa chevelure flamboyante. Clairefeuille s'appuyait nonchalamment sur le bastingage à ses côtés pour apprécier leur percé à travers l'océan. Le père Labandonné priait le Seigneur de veiller sur cet équipage. Nul ne savait ce qu'ils trouveraient sur cette terre inconnue, mais chacun à sa manière s'y était préparé.
Pour Dieu, le Roi et pour la vie
Compagnie d'La Rochelle
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