Bon, je vais certainement arrêter de promettre des deadlines que je suis incapable de tenir. Qu'en pensez-vous ? Ce serait bien ? Je suis d'accord, cela nous évitera à tous des ennuis.
Avec ce deuxième confinement, j'ai pu repenser à mes fictions et celle-ci me manquait. Mes idées pour la suite se sont mises à fourmiller, alors j'ai décidé de la reprendre depuis le début. J'ai relu tous les chapitres, apportées quelques corrections et la reprend donc en cours de route ! Je suis désolée de vous faire autant attendre, entre les études, l'incertitude, les soucis familiaux et mon inspiration qui aime bien butiner trois milles fleurs par secondes, difficile de rester sur un projet unique.
Pour ceux qui auraient la flemme de relire tous les chapitres, ce que je peux comprendre, voilà les corrections que j'ai apportées :
. Locke, initialement âgé de vingt ans, a rajeuni pour n'en avoir plus que dix-sept. Cela correspond davantage à l'idée que j'avais du personnage, et justifie davantage son statut de « petit-frère » au sein de l'équipage.
. Strain n'est plus blond, mais châtain. J'avoue, j'aime pas les garçons blonds.
. Rica n'est plus navigateur, mais bien artilleur. Et Bob récupère ainsi le rôle que je lui attribuais dans la bêta de la fiction. Cela me permet d'associer réellement Kostas et Rica !
. Le Doc est devenu roux, a perdu ses lunettes et a gagné une apparence très filiforme. Pourquoi ? Vous l'apprendrez bientôt, lorsque le moment sera venu.
Merci à TrefleV qui nous a rejoints dans cette belle aventure ! Et encore merci à vous tous pour vos petits commentaires, je n'y ai pas répondu à cause de mon absence, mais ils me touchent sincèrement !
En attendant, bonne lecture !
۩๑ ๑۩ XXVIII. L'incompréhension des imbéciles ۩๑ ๑۩
Cloitré dans la cuisine du navire, Strain cherchait de nouvelles recettes, d'inédites idées afin de repaître l'appétit glouton de ses camarades. Plongé dans un mutisme presque religieux, le visage dissimulé sous son habituel capuche verdâtre, il méditait sur le nombre infini de possibilités. Elles ne manquaient pas, le cuisinier sachant faire preuve d'ingéniosité dès qu'il était question de gastronomie, néanmoins il débattait toujours une bonne heure avec lui-même avant de trouver satisfaction. Cela se répétait tous les dimanches, car Strain, en tant qu'homme prévoyant, établissait le menu pour la semaine en une soirée. Ainsi, il ne se creusait pas la tête tous les midis et soirs en espérant vainement que ses compagnons fussent assez cléments pour patienter quelques heures.
La bonne odeur du gingembre, couplé à celle du miel frais l'inspira. Demain midi, les pirates dévoreraient de délicieux gigot d'agneau mariné au miel, au gingembre et au soja. Un sourire étira le coin de ses lèvres, puis il inscrit le menu du lendemain sur son petit carnet. Il s'agissait d'un autre de ses nombreux rituels, un de ses privilégiés. Et tandis qu'il inscrivait quelques mots d'un geste vif, précis, les placards suintaient de merveilleux effluves. La cannelle et la vanille chatouillaient les sens, l'origan emplissait les narines et la farine lui donnait des envies de pâtisseries.
Un soupir soulagé échappa au cuisinier aguerri. Lorsqu'il s'enfermait dans ses cuisines, Strain s'enivrait de toutes sortes de saveurs afin de stimuler son imagination. La compagnie des herbes, des fruits frais, du pain chaud et croustillant éveillait tant de choses en lui. Il passait des heures entières dans ce sanctuaire, celui dans lequel il se sentait plein, presque comblé.
S'il n'avait pas suivi Dam dans son entreprise, le châtain savait qu'il aurait ouvert un petit restaurant sur leur île. À moins qu'il ne décidât soudain de s'exiler à l'autre bout du monde, chose qui, le connaissant, n'aurait surpris personne.
Et dire, qu'enfant, il avait haï ce genre de pièces et tout ce qui en sortait. Ce temps-là lui paraissait lointain, trop pour qu'il s'en souvînt avec précision. Cette époque brumeuse ne menait plus la barque de son existence, et ce depuis des années. Le gamin qu'il fut autrefois était à présent en paix avec l'univers gastronomique.
— Je ne comprendrai jamais les bonnes femmes !
— Tu as cherché cette fois, désolé de te le dire !
— Rica, ferme-là.
Malheureusement, et ce comme à leur habitude, Kostas et Rica pénétrèrent le temple sacré du châtain. En quelques secondes, ils brisaient la tranquillité de l'endroit et balayaient les bonnes odeurs au profit des leurs : fortes, imprégnées d'alcool et de transpiration. Dans d'autres contextes, Strain ne se plaindrait pas de pareilles senteurs, au contraire il les apprécierait et en redemanderait sans doute, néanmoins sa cuisine ne pouvait, et ne devait pas devenir le repaire des hommes épuisés par l'amour ou la difficulté des relations amoureuses.
Les deux compères s'effondrèrent sur l'un des bancs cernant la table principale, la mine ronchonne. Kostas, le canonnier de l'équipage frottait son large menton et sa barbe d'un air agacé. Et à la vue de sa joue rougie, Strain devinait qu'une femme s'était chargée de lui inculquer une bonne leçon. Rica, quant à lui, haussait les épaules en grommelant quelques mots sous son menton imberbe.
— Tu l'as faite fuir avec tes conneries, comme toujours.
— Forcément, ça va être de ma faute !
— Parfaitement, crétin. C'est pas parce qu'une nana te regarde avec un air enjôleur que tu peux lui foutre la main au cil !
Comme toujours, les deux hommes se disputaient à cause d'une femme. Comme d'habitude, la rudesse gauche de Kostas leur attirait les foudres d'une demoiselle. Et comme d'habitude, Rica lui reprochait son comportement par frustration. Strain roula les yeux, son semblant de tranquillité créative réduit à néant par ces deux énergumènes, il devait remettre sa conception du menu de la semaine à plus tard. Peut-être même à cette nuit, si les deux imbéciles s'attardaient et finissaient par siffler une ou deux bouteilles de rhum. En attendant, le fier et fort Kostas grognait méchamment sur son malheureux compère.
— Mais c'est elle qui m'a allumé, je comprends pas pourquoi elle a pris la mouche pour si peu !
— Elle était belle, jeune et sa poitrine… Par tous les dieux, sa poitrine…
— Oh ça va, on en trouvera d'autres, des nénettes aux gros seins !
Rica se redressa soudain, les yeux injectés d'une colère froide.
— Pas une qui acceptera d'être partagée !
Strain rabattit sa capuche sur son visage, auditeur malheureux des déboires sexuels de ses comparses. Il ne pouvait même pas s'éclipser, chercher la compagnie apaisante de Bob pour tromper l'attente, et le Doc n'apprécierait pas d'être interrompu dans ses recherches. D'ici peu, les deux hommes le remarqueraient et le prendraient à parti. Cela aussi, faisait partie de leurs très mauvaises manies.
— Qu'est-ce t'en sais d'abord ? Môsieur Rica pense connaître les femmes mieux que moi, c'est ça ?
— Môsieur Kostas devrait enfin reconnaître que, de nous deux, je suis le plus doué pour séduire !
Par automatisme, Strain sortit trois verres, une bouteille de vin rouge et deux de rhums. Tel un robot, il les disposa sur la grande table blanche, puis s'installa à l'extrémité de cette dernière, résigné à subir la compétitivité masculine des deux autres hommes.
— Ah, parce que Môsieur Rica ramène plus de femmes que son pote dans son lit ? Première nouvelle !
— En tout cas, elles ne s'enfuient pas dès que je les aborde ! C'est déjà mieux que toi !
Les deux hommes s'affrontaient du regard, défiant l'autre de jeter plus d'huile sur le feu de leur mésentente. Cela pouvait durer des minutes, des heures même, toutefois Strain ne leur en laissa pas l'opportunité cette fois. Tout en inspectant la bouteille de vin, et en humant son millésime pêchu, il s'incrusta de lui-même dans la conversation, agacé :
— Vous auriez dû naître femmes, tous les deux.
L'atmosphère qui, jusqu'à lors, s'était chargée d'un parfum de bestialité, se métamorphosa en une étrange fragrance d'incompréhension. Canonnier et artilleur dévisageaient à présent leur pair avec étonnement, incapable de saisir le sens de cette brutale affirmation.
— Qu'est-ce que tu nous chantes là ? demanda Kostas en fronçant ses épais sourcils.
— On est pas comme la Capitaine nous, même si voir deux nanas se peloter c'est sympa, c'est mieux d'être un mec !
Le cuisinier siffla son premier verre, ou plutôt son fond afin de tester le vin de dix ans d'âge.
— Imaginez-vous femme…
— À quoi bon ?
— Où est-ce que tu veux en venir à la fin ?
La violence impérieuse avec laquelle Strain reposa son verre cloua le bec des deux hommes. Tous deux ravalèrent leur salive, puis se rassirent sagement, conscient que le châtain n'était pas homme à énerver. Encore moins lorsque des couteaux aiguisés se trouvaient à portée, car il faisait mouche à chaque lancée.
— Faites preuve d'imagination, pour une fois. Figurez-vous comme une femme, avec un corps de femme et tout ce qui s'en suit. Imaginez-vous dans la rue, en train de faire vos emplettes, ou de vous promener parce que vous en ressentez simplement l'envie. Maintenant, imaginez que vous avez passé une journée pourrie et que vous n'avez aucune envie de parler avec qui que ce soit. Vous essayez de vous changer les idées, d'oublier tous les problèmes qui vous embrument l'esprit, qui vous donnent peut-être envie de pleurer ou de frapper le premier venu. Imaginez que vous ayez simplement envie qu'on vous foute la paix pour une fois, parce que cela peut aussi vous arriver parfois…
Le cuisinier se servit un premier verre, avala une gorgée puis tourna la tête en direction de ses deux acolytes. Sous sa capuche, tous deux discernaient l'éclat sombre et sérieux brillant dans ses orbes.
— Lorsque soudain, deux imbéciles vous abordent avec la lourdeur d'un cachalot. Ils vous empêchent d'avancer, vous balancent des compliments boiteux dont vous ne voulez pas. Parce que ce n'est pas le moment, parce qu'ils ne vous plaisent pas, parce que vous vouliez juste faire votre balade et vous décontracter sans qu'on vous emmerde. Et non seulement vous barrent-ils la route, mais en plus ils dévisagent votre poitrine avec la lubricité de vieux pervers en quête de chair fraîche.
Il se pencha légèrement en avant, pointa de son verre les deux hommes muets, puis ajouta froidement :
— Je suis certain que votre main vous démangerait.
Kostas et Rica échangèrent un regard confus, presque honteux tandis que des rougeurs coloraient leurs joues claires.
— Peut-être mais… Alors, qu'est-ce qu'on fait pour l'aborder cette fille, si elle nous plaît vraiment ?
— Si on a vraiment envie de…
Strain haussa les épaules, puis engloutit le restant de son vin avec un sourire.
— Le plus beau cadeau que vous puissiez faire à une femme, c'est d'arrêter de vous comporter comme des cons en chaleur. Déjà, ce sera un bon début.
Strain n'en donne pas l'air, mais il sait se mettre à la place des autres !
C'est un amour, lorsqu'il n'a pas décidé de vous charcuter et que vous ne venez pas l'emmerder dans sa cuisine.
