J'espère que cette année commence bien pour vous !
۩๑ ๑۩ XXXVIII. Sur le fil ۩๑ ๑۩
— Si cette jeune femme ne s'était pas interposée entre les esclavagistes et moi…
— Nous serions venus te secourir, tu peux en être certain.
Locke hocha la tête sans entrain. Il connaissait la fidélité de sa Capitaine envers son équipage, jamais Dam ne l'aurait abandonné aux mains des marchands d'esclaves de Sabaody, quitte à créer un scandale dont elle seule avait le secret, pour parvenir à ses fins. Elle lui offrit un sourire afin de confirmer ses dires, mais l'échec du jeune épéiste lui restait en travers de la gorge.
— J'aurais dû me méfier davantage.
— Tu es encore jeune, Locke. Et je pense que bien d'autres, plus âgés que toi, auraient pu tomber dans ce piège.
Il haussa les épaules, peu convaincu.
— Certainement pas vous, Capitaine.
— Peut-être pas si ce vieil homme s'était présenté devant moi, mais une jeune femme ou un enfant aurait pu me berner. Personne n'est invincible ou insensible à la détresse d'un tiers, c'est une de nos plus grandes faiblesses.
Cette fois-ci, épéiste et capitaine s'accordèrent sur ce point.
— Alors… Cette jeune femme dont tu me vantes les exploits, tu comptes la revoir avant notre départ ?
Les joues du jeune garçon se couvrirent de rouge, pour autant il ne se perdit pas dans ses habituels bégaiements. En dépit de sa jolie coloration tomate, Locke demeurait digne et droit. Ses entrainements portaient enfin leurs fruits, pour la plus grande joie de l'équipage.
— Eh bien, je me disais que je pourrais toujours la recroiser avant que le Log pose ne soit rechargé.
Sa Capitaine lui répondit d'un sourire entendu, puis elle croisa les bras contre sa petite poitrine.
— Avec un peu de chance, tu pourras même lui proposer un rencard.
Locke bomba le torse pour s'armer de courage. Peut-être trouverait-il l'audace de demander cela à sa sauveuse, s'il n'était pas encore une fois témoin de ses exploits combatifs. Scoop, puisque tel était son nom, avait de quoi impressionner le jeune homme.
Mais l'heure n'était pas au batifolage. L'adolescent bannit donc la charmante inconnue de son esprit afin de surveiller les horizons. Sa Capitaine et lui attendaient Strain depuis une dizaine de minutes, tandis que ce dernier marchandait dans une étrange boutique. D'après certaines sources, l'homme en charge du petit commerce leur fournirait le revêtement nécessaire à la poursuite de leur voyage. Et Strain s'avérait meilleur négociateur que sa supérieure. Il s'était donc engouffré dans la boutique sans ses comparses, tout en leur priant de patienter à l'extérieur.
Et pour passer le temps, les deux comparses discutaient tranquillement. Le soleil se levait à l'horizon, et les ruelles de Sabaody deviendraient bientôt noires de monde. Pour l'heure, les touristes et les gens honorables dormaient toujours. En dehors de quelques courageux commerçants, personne ne courait les rues ou les magasins de l'archipel. Locke et Dam étaient seuls dans une longue et étroite avenue.
Peu à peu, la grisaille envahissait le ciel, annonçant ainsi une journée pluvieuse. Le vent soufflait entre les feuilles et les branches de la mangrove, tandis que les bulles de Sabaody s'agitaient au-dessus des bâtiments. Le temps se rafraichissait au fil des minutes, et la brume matinale persistait. Capitaine et épéiste observaient maintenant les alentours en silence, et leurs muscles frémissaient parfois à cause d'un sifflement sournois d'une brise glacée.
— Vous pensez que Strain va s'en sortir ?
Dam reporta son attention sur le cadet, puis elle lui répondit d'un sourire entendu.
— Il sait y faire, ne t'en fais pour ça.
— Si vous en êtes certaine, Capitaine.
Alors que le regard de Locke se portait sur le lointain, un étrange frisson remonta son échine. Malgré l'absence de vie dans l'avenue, le jeune garçon se sentait observé, et même oppressé. La sensation était désagréable, et lorsqu'il se retourna vers sa Capitaine, sa main se porta aussitôt au manche de son sabre.
— Locke ?
Il en était certain, quelqu'un les regardait. Une personne malintentionnée se trouvait là, à quelques mètres d'eux. Ses yeux scrutaient la ligne d'horizon et le rythme de son cœur s'emballa lorsqu'une immense silhouette se découpa dans la brume. Dam se plaça devant lui, le regard assombrit par la méfiance.
— Reste derrière-moi, ordonna-t-elle durement.
Au loin, la silhouette menaçante se dévoilait pas à pas. Il s'agissait d'un homme immense, à la fois grand et musclé. Il ressemblait à un monstre chauve, et son regard sombre s'associait à celui d'un prédateur féroce et implacable. Pas même le Chasseur Gris, que l'équipage eût pourtant le déplaisir d'affronter, ne paraissait aussi lugubre. Les pas lourds de cette gigantesque bête résonnaient sur la mangrove, et quand ses yeux noirs tombèrent sur les deux pirates, Locke se sentit à nouveau frémir. Il baissa le regard par crainte de le provoquer, puis remarqua le dernier détail troublant, l'uniforme de la marine de l'homme au physique de bête.
La voix de sa Capitaine le ramena soudain sur terre.
— Vous cherchez quelque chose, monsieur ?
Le marine l'inspecta longuement du regard, mais il ne lui répondit rien. À la place, il leva lentement sa main droite et…
— Locke, recule !
La main épaisse se couvrit de poils et les ongles se changèrent en griffes acérées. En une seconde, la patte s'abaissa sur les deux pirates. Les griffes découpèrent la mangrove sans pitié, Dam et Locke ne durent leur survie qu'à l'instinct de la Capitaine. À peine se remirent-ils du choc, que l'homme jeta sa deuxième patte sur eux. La violette bondit sur son cadet pour le pousser hors de sa portée, mais elle ne put se sauver. Les griffes lacérèrent le fusil qu'elle tira de son dos pour se protéger, l'arme tomba en morceaux dans des gémissements sinistres. Un coup de pied cueillit la Capitaine au ventre, et la puissance du choc l'envoya valser sur plusieurs mètres. Elle atterrit durement sur la mangrove, le corps recroquevillé sous la douleur.
N'écoutant que son courage, Locke se redressa et se plaça entre elle et l'assaillant. L'homme darda sur lui un regard bestial, tandis qu'il retroussait les lèvres pour montrer ses longues dents.
— Déguerpis.
L'épéiste tira son sabre hors de son fourreau. Son sang bouillonnait dans ses veines, la peur lui tordait le ventre mais il refusait d'abandonner sa Capitaine. Ses lèvres tremblèrent, mais il combattit l'angoisse pour faire face au monstre.
— Hors de question !
Le marine grogna méchamment, puis jeta un coup d'œil aux alentours. Il huma l'air un instant avant que ses yeux ne retombèrent sur le jeune garçon.
— Débarrasse-m'en.
Deux sifflements lointains brisèrent le silence et la tension. Du coin de l'œil, Locke aperçut une chevelure bleutée et une casquette blanche rabattue. Un pieu d'effroi transperça sa poitrine et il fut trop lent pour réagir. Deux fils s'enroulèrent autour de ses poignets, deux rasoirs qui écorchèrent ses vêtements puis sa peau. Locke étouffa un gémissement de souffrance, avant qu'une petite furie ne se plaçât face à lui.
Sa petite furie bleutée, Scoop, sa sauveuse aux yoyos.
— You should have stayed out of trouble, pretty boy.
Elle lui adressa un sourire faussement désolé, puis tira brusquement sur ses deux yoyos. L'un fit jaillir le sang des veines de son poignet, tandis que l'autre s'enroulait autour de sa gorge.
— Don't worry, i'll make sure you learn your lesson this time.
Le fil étrangla sa proie et les yeux de l'adolescent versèrent leur larmes une dernière fois.
— LOCKE !
A suivre...
