Ensemble ou pas du tout
Chapitre 1 : Unchained Melody ( watch?v=UQI5lGQ7G4c)
Oh, my love, my darling
I've hungered for your touch
A long, lonely time
And time goes by so slowly
And time can do so much
Are you still mine?
I need your love, I need your love
God speed your love to me
River regardait le Docteur dormir. C'était une de ces nuits bénies où il était venu la chercher en prison – Lui, le Docteur âgé qu'elle voyait de moins en moins souvent - et où ils avaient été brillants. Comme souvent le rendez-vous prévu par son époux s'était transformé en course poursuite, les Sontariens étant décidément bien trop pointilleux quand on les taquinait sur leur taille.
Ils avaient sauvés une ville, détruits un restaurant et réunis les membres d'une famille séparés depuis près de 10 ans. Oui, ils avaient été brillants, et River vivait chacune de ces nuits comme un moment de grâce, un cadeau de l'univers.
La suite de la nuit s'était elle aussi déroulée comme à l'ordinaire, du moins avec un Docteur aussi vieux. Ils s'étaient retrouvés à bord du Tardis, avaient flirté, s'étaient frôlés, cherchés, jusqu'à ce que l'attraction magnétique existant entre eux enflamme leurs sens.
Pour une fois le Docteur s'était endormi avant elle et l'archéologue pouvait à loisir cartographier cet homme qui semblait être à l'aube de sa vie.
Son époux était beau. Il n'était pas athlétique, mais sa maigreur apparente cachait un corps plus noueux que malingre lorsque tombait le costume de tweed. Il possédait de grandes mains nerveuses, bien plus douces qu'il ne se plaisait à le faire croire, et sa jeunesse trompeuse était touchante dans le sommeil. River effleura du bout des doigts la longue mèche brune qui masquait les yeux clos du Docteur, dévoilant les traits qu'elle connaissait par cœur.
Son visage – dépouillé de l'expression enfantine qui lui servait si souvent de masque – était serein cette nuit là. Sans âge. Elle savait combien son regard pouvait être vieux, combien de souvenirs il s'évertuait à oublier derrière son sourire enjoué. Il y avait bien longtemps qu'elle n'était plus dupe. Mais quand il dormait – et c'était si rare ces derniers temps ! - elle voyait le jeune Seigneur du Temps qu'il avait du être avant que les siècles ne posent une chape de plomb sur son âme. Il mentait, tout le temps. Règle numéro un. Il mentait parce que personne ne pouvait comprendre les complexités dans lesquelles s'engluait un homme ayant vécu aussi longtemps. Il mentait pour préserver ceux qu'il aimait, pour ne pas les exposer à la brutalité atroce de la vérité crue. Il mentait peut-être aussi pour préserver sa propre santé mentale.
Et bien entendu, il lui mentait à elle aussi.
Elle se demandait souvent jusqu'à quel point s'étendaient ses mensonges envers elle. Il lui avait chuchoté qu'il l'aimait alors qu'il était sur le point de mourir, avant même qu'elle ne sache qu'il parlait d'elle. Il lui avait demandé de trouver River Song et de lui dire qu'il l'aimait.
Elle l'avait sauvé, elle était devenu River Song, et aujourd'hui encore elle avait du mal à savoir si ce n'était pas en partie parce qu'elle voulait être digne d'une telle dévotion de la part du dernier des Seigneurs du Temps.
Alors oui, il l'aimait. Mais à quel point ? Et pour combien de temps encore ? Parfois, quand il la regardait en croyant qu'elle ne le voyait pas faire, il y avait tant de tristesse dans son regard que River sentait ses cœurs se crisper. La regardait-il ainsi parce qu'il savait qu'elle ne serait bientôt plus qu'un énième fantôme de son passé ?
Elle n'avait plus de secrets pour ce Docteur de près de 1200 ans, à peine quelques Spoilers qui finiraient par s'épuiser.
Personne au monde ne le connaissait mieux qu'elle, elle qui avait passé une bonne partie de ses premières années d'archéologie à enquêter sur lui. S'il y avait une chose qu'elle avait retenu, c'était que rien n'attirait plus le Docteur que le mystère, l'aventure, la nouveauté. Elle n'avait plus rien de tout ça à lui offrir, et parfois elle se prenait à se demander s'il ne rêvait pas des futurs compagnons qu'il se ferait quand tous les Ponds auraient disparu de sa vie.
Pour combien de temps encore le Docteur serait-il son Docteur ? L'était-il vraiment encore ? Son Docteur ?
River se haïssait de cette faiblesse qu'elle calfeutrait au plus profond de ses cœurs, mais elle savait qu'elle ne pourrait vivre sans lui, sans cette lumière bien particulière qui s'allumait dans ses yeux gris quand elle apparaissait devant lui.
Fermant les paupières, River Song se recoucha, se blottissant contre l'épaule de son époux pour nicher son nez au creux du cou du Docteur. Elle inspira profondément l'odeur de sa peau, où semblait toujours se mêler des particules de poussière du Temps, puis elle entoura son torse d'un bras et le serra doucement contre elle. Peau contre peau, elle lutta pour refouler la tristesse qui s'était immiscée entre elle.
Aujourd'hui il était encore à elle. Et même si elle savait l'aimer infiniment plus qu'il ne pouvait l'aimer, lui, peu importait.
Elle prendrait tout ce qu'il serait prêt à lui concéder, même si ce n'était qu'un tout petit morceau de son temps, même si ce n'était que quelques instants volés à la vie si longue qu'il lui restait à mener. Si quelques jours de temps à autre était tout ce qu'il pouvait lui donner, si c'était tout ce qu'elle devait avoir, ça lui convenait tout de même.
Tout, pourvu qu'il lui reste encore un peu de temps à passer avec ce Docteur, son Docteur, son époux.
River s'endormit, bercée par le souffle profond de la poitrine de son mari, et par les battements hypnotiques de ses cœurs.
Lonely rivers flow
To the sea, to the sea
To the open arms of the sea
Lonely rivers sigh
"Wait for me, wait for me"
I'll be coming home; wait for me
Le Docteur se réveilla en souriant, certain – alors même que les limbes du sommeil s'accrochaient encore à lui – de trouver River Song à ses côtés. Il n'y avait que quand elle était là que ses rêves étaient apaisés, elle seule avait le pouvoir de tenir ses démons à distance. Il tourna légèrement la tête et sentit les boucles ensoleillées de l'archéologue chatouiller son menton. A son souffle, lent et régulier, il sut qu'elle dormait encore. C'est tout doucement qu'il se décala, pas assez pour la déloger de son épaule, mais suffisamment pour pouvoir la voir.
Il adorait voir sa femme dormir.
A dire vrai, il adorait la voir tout court. Ses cœurs faisaient des bonds dans sa poitrine dès qu'elle apparaissait, et il avait toutes les peines du monde à ne pas glousser. Son apparition était synonyme à chaque fois d'aventure, d'imprévu, et de flirt. Et il était brillant, lorsqu'il s'agissait de flirter avec River Song. Le reste du temps il avait conscience d'être absolument nul à ce jeu-là, du moins avec ce visage de bébé. Mais elle … Elle lui faisait aimer des choses qu'il détestait d'ordinaire, comme les armes à feu ou les fouilles historiques.
Elle était sans nul doute sa propre tempête venant en sens inverse, son psychopathe sur mesure, la seule personne dans l'univers à être aussi intelligente que lui. River Song suivait ses pensées comme seule une Time Lady aurait pu le faire, le devançant même parfois et les tirant de situations ou il se serait embourbé sans elle. Lorsqu'ils étaient réunis le Docteur pouvait voir les contours de sa réalité trembler, et il en aurait été effrayé si la présence de sa femme n'avait pas eu le pouvoir constant de l'enivrer. Elle n'était pas humaine, à l'inverse des compagnons qu'il se choisissait, et à ses côtés il se sentait l'être un peu moins lui aussi. Il était prêt à briser des lois de l'univers si elle le lui demandait, des lois qu'il n'aurait jamais remis en question autrement. Rester avec elle trop longtemps l'amènerait à effacer l'humanité qu'il avait tant de mal à garder en lui, il le savait, mais c'était aussi un appel des sirènes à l'attrait capiteux. Peut-être l'univers avait-il été sage en ne les faisant pas voyager dans la même direction. Pour l'amour de River Song, le Docteur aurait été capable de détruire des planètes, il en avait la conviction terrifiante.
Tout en se laissant aller à ces pensées qu'il calfeutrait d'ordinaire tout au fond de son esprit tentaculaire, les Docteur buvait son épouse du regard. Endormie contre lui, elle lui laissait voir une vulnérabilité qu'elle lui cachait soigneusement d'ordinaire. Elle était belle, River Song.
On lui disait qu'elle était plus âgée que lui, mais il ne le voyait pas. Un dieu inspiré avait ciselé les traits de son visage, et ce jusque dans ses imperfections. Sa bouche était faite pour le péché, surtout quand un sourire impie venait l'incurver. Il adorait son nez busqué, qu'il ne pouvait s'empêcher de tapoter régulièrement. Pour le moment clos sous l'arc parfait de ses sourcils, les longs cils courbés lui masquaient son regard. Mais le Docteur n'avait pas besoin de le voir pour s'en souvenir. Les yeux verts pailletés d'or le hantaient depuis plus de 300 ans, depuis son premier "Hello Sweetie".
Et ses cheveux, ses fantastiques cheveux pissenlits, n'avaient-il pas seulement été inventés pour qu'il y enfouisse ses mains ?
Le Docteur sentit sa pomme d'Adam se contracter alors qu'il déglutissait avait difficultés. Il se mordit la lèvre pour chasser la pensée qui venait de le frapper, mais cette dernière continua son chemin dans son esprit, douloureuse comme une lame chauffée à blanc.
Il était en train de la perdre.
C'était de plus en plus rare, pour lui, de rencontrer une River aussi âgée. Il voyait le plus souvent de jeunes versions de sa femme, qui étaient loin de le connaître aussi bien que celle-ci. Alors, certes, il adorait flirter avec ces jeunes versions, il adorait être celui qui connaissait les Spoilers.
Mais cela ouvrait aussi une perspective terrifiante, à laquelle le Docteur parvenait à éviter de penser d'ordinaire. Leur temps leur était compté, et ça le rendait fou. Même s'il faisait tout pour l'éviter, Darillium allait fatalement arriver, et que lui resterait-il alors à part des souvenirs douloureux et des larmes amères ?
A chaque nouvelle rencontre la vie de River lui coulait entre les doigts, liquide que ses mains serrées ne pouvaient retenir. Était-elle encore sienne ? Et pour combien de temps encore ? Quelques jours ? Quelques semaines s'il avait de la chance ?
Profitant que son épouse soit encore endormie, le Docteur ferma ses paupières avec assez de force pour retenir ses larmes et embrassa avec ferveur son crâne à travers les boucles mousseuses.
Il cherchait encore un moyen de la ramener à la maison. Il n'avait aucune chance de trouver, sa mort était un point fixe dans le temps. Cette certitude ne l'empêchait pourtant pas de chercher à chaque instant, même quand il semblait occupé à sauver le monde ou à faire le pitre.
La même pensée le torturait sans cesse et l'empêchait de renoncer à chercher la solution à cette équation impossible. L'attendait-elle encore, à la bibliothèque ? Il l'avait enfermée dans la plus grande prison du monde après sa mort, et ce après l'avoir forcée à passer une partie de sa vie en cellule. Était-elle encore en train d'espérer qu'il revienne pour elle un jour ? Où avait-elle abandonné et laissé sa conscience se fondre dans les blocs mémoire de CAL ?
Le Docteur prit conscience qu'il avait serré les mâchoires jusqu'à la douleur à cette pensée intolérable. Il murmura à l'oreille de River des mots qui n'avaient de sens que pour lui.
"Attends-moi".
Puis – parce qu'il avait besoin de la chaleur radieuse de l'amour de River Song - il entreprit de la réveiller. Et s'ils étaient à bout de temps il allait passer chaque seconde à l'entourer de la douceur de ses caresses et de ses baisers.
Oh, my love, my darling
I've hungered, hungered for your touch
A long, lonely time
And time goes by so slowly
And time can do so much
Are you still mine?
I need your love, I need your love
God speed your love to me
