Chapitre 2 : Sentimental idiot
Ils avaient faillis perdre son père. Alors même qu'ils étaient de retour à Manhattan en 2012, en sécurité, River ne parvenait pas à se débarrasser de la pointe que glace qui lui faisait frissonner l'échine à chaque fois que son esprit s'aventurait vers les implications qu'auraient eu la disparition de Rory Williams. Cette fois, il aurait pu ne pas revenir de cette mort, et que serait il alors advenu de sa mère ? Amy s'en serait-elle jamais remis ?
Le Docteur lui-même paraissait encore secoué de cette aventure, et l'archéologue avait pris sur elle pour le distraire. Elle avait repris le cours de leurs joutes verbales tout en empoignant un seau rouge pour nettoyer le Tardis, qui portait elle aussi les stigmates de leur dernier voyage dans le temps.
Quelques instants à peine s'étaient écoulés avant que Rory et Amy ne les retrouvent et franchissent les stèles funéraires qui les séparaient. Son père avait évoqué une sortie au pub, et tous s'étaient empressés de valider la proposition. Rien de mieux qu'une soirée en famille autour d'un verre pour oublier l'angoisse des dernières heures.
Il serait alors bien assez vite temps de déposer ses parents chez eux pour pouvoir profiter du reste de la soirée avec son mari. River avait bien besoin d'un bain. Un bain mousseux, bien chaud... Et avec le Docteur à l'intérieur. Elle se demandait si elle avait le temps de susurrer une insinuation qui ferait rougir son Seigneur du Temps de mari avant que ses parents ne franchissent les portes du Tardis quand elle sentit ses cœurs brusquement se serrer.
Une étrange prémonition la tenaillait, sensation glaçante qu'elle avait apprit à reconnaître au fil du temps. Elle était une psychopathe, une tueuse née – ou plutôt entraînée – et n'aurait pas réussi à survivre toutes ces années sans avoir appris à écouter cette petite voix qui l'alertait parfois sans raison apparente.
C'est en repoussant un Docteur qui s'apprêtait à l'enlacer (il avait visiblement eu la même idée qu'elle, quelques secondes auparavant) que River se rua vers l'extérieur.
Amy était là, prête à passer les portes bleues du vaisseau temporel, et Rory n'était qu'à quelques pas, comme captivé par l'inscription écrite sur une tombe. River frissonna en le voyant et comprit que son mystérieux instinct le poussait vers lui.
Elle s'approcha vivement pour jeter un œil sur ce qui attirait ainsi l'attention de son père, et pu ainsi lire "Rory Williams", gravé dans la pierre. L'archéologue leva les yeux, effrayée, et c'est là qu'elle le vit. L'Ange Pleureur.
"Papa !"
Le cri sortit de sa gorge alors même qu'elle attrapait son père et le tirait avec force vers elle, faisant de fait un pas en avant et s'interposant entre lui et la menace. Sa réaction avait été instinctive, animale, à l'opposé de ce qu'aurait fait tout bon psychopathe. Mais il y avait trois personnes au monde pour lesquels River Song donnerait sa vie sans même y réfléchir, et Rory Williams était l'un d'entre eux.
Lorsque le corps de son père ne lui masqua plus le champs de vision, River pu voir – pendant un instant à peine – que l'ange avait déjà le doigt tendu et qu'elle était intervenue une fraction de seconde avant le désastre.
Puis le doigt de pierre la toucha, elle, et elle fut renvoyée dans le temps.
"RIVER ! "
Si le cri de River avait raisonné avec force dans le silence du cimetière, le hurlement du Docteur fut encore plus effrayant.
Ce dernier connaissait assez sa femme pour la suivre, quand elle avait quitté précipitamment le Tardis en esquivant ses bras. Son épouse n'esquivait jamais ses bras sans raison. Elle était provocante, exaspérante, et toute en insinuations qui le laissaient bégayant, mais c'était lui – enfin, son lui plus jeune – qui ne savait pas quoi faire quand on l'enlaçait. Elle, elle se coulait contre lui jusqu'à ce qu'il oublie qu'il n'avait pas assez de temps pour plus qu'un baiser (les Ponds les avaient bien trop souvent surpris à se bécoter à son goût, à cause de cette faculté de son épouse).
Alors quand elle le repoussait, il savait qu'il devait attraper fissa son tournevis au fond de sa poche et se précipiter derrière elle pour affronter toute situation périlleuse qui se présenterait à eux.
C'est pourquoi il était resté indécis un instant de trop, aux portes du Tardis. Il n'avait pas vu le danger. Il avait bien aperçu River près de Rory, non loin d'une tombe, et son esprit avait rapidement – trop rapidement – classé la situation en sans danger. Il avait donc reporté son attention sur Amy, et avait prit le temps de lui sourire avec affection.
Amélia Pond. Elle était peut-être sa compagne préférée, depuis longtemps en tout cas. Elle était sortie d'un conte de fée, enfant, lorsqu'il en avait le plus besoin après sa récente régénération. C'était un super pouvoir de la famille Pond, d'éloigner les souffrance de sa trop longue vie. Auprès d'elle, auprès d'eux, il se sentait jeune à nouveau. Ils lui donnaient l'illusion de vivre une vie normale, entouré de chaleur et d'amour.
Ils étaient sa famille.
Le cri de River l'avait cueillis alors qu'il se laissait aller à la tendre chaleur de cette pensée, et il ne reporta son regard sur sa femme que pour la voir disparaître. L'Ange Pleureur se dévoila, souriant, à travers la silhouette évaporée de celle qu'il aimait.
Alors il hurla. Il hurla le nom de River à s'en voiler les cordes vocales, il hurla en courant à toute jambes vers l'endroit où elle avait disparu, le tournevis à la main – Mais c'était inutile, trop tard, stupide, stupide Docteur. Il hurla jusqu'à ce que le nom chéri se transforme en sanglots et qu'il tombe à genoux, décomposé, à côté de la tombe où elle ne se trouvait plus.
Seuls les regards de ses Ponds, braqués sur l'Ange Pleureur, l'empêchèrent d'être pris à son tour.
"Docteur. Docteur, reprenez-vous !"
La voix d'Amélia, son Amélia Pond, le tira de son hébétude. Elle secouait son épaule, il le sentait, et il leva la tête vers elle. Elle ne le regardait pas, le protégeant toujours, malgré les larmes brouillant sa vue. Elle venait, une nouvelle fois, de perdre sa fille.
Le Docteur était livide, lorsqu'il se releva. C'est à peine s'il l'entendit parler, car son esprit surhumain fonctionnait déjà à pleine vitesse, cherchant des solutions qu'il écartait immédiatement.
"On va aller la récupérer, avec le Tardis. Un paradoxe de plus ..
- Détruirait la ville de New-York et sache que …"
Rory l'interrompit à son tour :
"C'est faux je ne vous crois pas."
Mais le Docteur secoua la tête, sans plus l'écouter. Il avait fait le tour de cette possibilité deux secondes auparavant, et tous les chemins finissaient en cul-de-sac. Il ne pouvait pas envoyer le Tardis …
Soudain une lueur nouvelle s'alluma dans les prunelles grises du Docteur, et il rejeta les épaules en arrière. Le manteau d'abattement qui l'avait mit à genoux sembla tomber à ses pieds, et il se tourna vers Rory, offrant sans peur son dos à l'Ange.
Il ne pouvait pas envoyer le Tardis à River, c'était vrai, mais il y avait autre chose qu'il pouvait lui envoyer.
"Écoutez moi, mais ne clignez pas des yeux, ne me regardez pas. Je vais vous ramener votre fille, je vous le promet, mais il va falloir me faire confiance. Je vais la suivre.
-Docteur, non !"
C'était Amy qui avait réagit ainsi, et le Docteur franchit la distance qui le séparait d'elle pour poser une de ses grandes mains nerveuses sur son épaule.
"Tu l'as déjà perdue une fois, par ma faute. Je vais veiller sur elle, car c'est là qu'est ma place. Tout ira bien, Amy, je serai avec elle."
Il se permit un sourire, un pâle sourire incertain, avant d'essuyer du bout du pouce une des larmes qui roulaient librement sur les joues de son amie.
"Ça s'appelle le mariage, n'est ce pas ?"
Alors elle le regarda en hochant légèrement la tête, lui donnant son accord. Il recula prudemment en direction de l'ange, un pas après l'autre, sans rompre leurs regards. Seul Rory le sauvait, à présent, et le Docteur en avait parfaitement conscience.
"A votre tour, Rory le romain ! Surtout ne quittez pas l'Ange des yeux jusqu'à mon retour. Si dans dix minutes je ne suis pas là, rentrez dans le Tardis avec Amy, elle vous ramènera chez vous."
Il entendit Rory s'apprêter à rétorquer et l'en empêcha en enchaînant aussitôt :
"Non, pas de remarque ! Si je ne suis pas là juste après avoir disparu, c'est que je ne serai plus là parce que je n'ai pas pu être là. C'est un truc Wibbly Wobbly Timey Wimey, vraiment, croyez-moi."
Le Docteur se garda bien de leur dire qu'à son sens River aurait déjà du être de retour. Elle aurait du traverser les quelque 80 années qui les séparaient et être arrivée juste à l'heure, suivant son sens impeccable du Temps. Si elle n'était pas là, c'était qu'il lui était arrivé malheur (ou qu'il lui arriverait malheur suivant la date où l'on se plaçait). Et lui, son idiot de mari, pourrait peut-être changer les choses.
Il y avait une autre raison encore qu'il pouvait encore moins leur dévoiler, mais qui emplissait maintenant toutes ses pensées. C'était peut-être une chance que leur donnait l'univers d'être enfin synchronisés le temps d'une vie.
Il pouvait être renvoyé ailleurs dans le temps, ils pouvaient passer toutes ces années séparés l'un de l'autre d'une distance impossible à combler – car se comptant en années et non en kilomètres - mais il existait aussi une possibilité qu'il puisse la retrouver dans quelques secondes. Une possibilité pour eux de vivre plusieurs décennies ensemble. Une possibilité qu'elle n'ait pas à passer toutes ces années dans la solitude. Et, malgré le risque important d'être coincé, seul, dans le temps, il allait attraper cette chance.
Pour River Song, le Docteur était prêt à se confronter à ses pires démons.
"Quand je vais vous le demander, clignez tous les deux des yeux, puis attendez nous"
Le Docteur recula encore de deux pas, se fiant aux tombes pour se diriger. Il jeta un coup d'œil en arrière pour vérifier sa distance par rapport à l'Ange, puis ajusta son nœud papillon.
"Geronimo" Chuchota-t-il pour lui même en rejetant d'un geste machinal de la tête sa mèche en arrière. C'est à voix haute qu'il poursuivit.
"A mon signal … CLIGNEZ !"
Amy et Rory obéirent au Docteur. Quand ils rouvrirent les yeux, l'homme au costume de tweed avait à son tour disparu.
