Le chat et la coccinelle

Le soleil d'hiver filtrant à travers les rideaux baignait le salon d'une douce lumière. La pièce était si calme qu'on aurait pu la croire vide de toute vie si une petite boule de fourrure noire n'était pas en train de ronronner sur le divan. L'animal dormait paisiblement depuis un moment maintenant, mais la faim eut raison de sa sieste et il ouvrit un œil vert émeraude pour vérifier que l'écuelle dans laquelle il mangeait contenait encore ses croquettes préférées.

Satisfait par le monticule de nourriture dépassant du récipient, le chaton bailla longuement puis s'étira avant de finalement sauter avec souplesse au sol et se diriger avec assurance vers sa gamelle, se délectant à l'avance de son repas.

Alors qu'il penchait la tête pour prendre une première bouchée de croquette, un mouvement furtif attira son œil. Là, près de la commode, un petit point rouge semblait se déplacer aléatoirement dans l'air. Intrigué, il oublia vite sa faim pour satisfaire sa curiosité. Quel était donc ce phénomène étrange ?

Alors qu'il s'approchait furtivement de l'objet volant non identifié, celui-ci se fixa finalement sur un ficus près du coin du meuble, et le félin marqua un temps de pause, restant aux aguets. L'intrus ne semblant pas décidé à bouger, il reprit sa progression prudente jusqu'à avoir le museau à quelques centimètres de l'étrange bête. Elle était minuscule, d'un beau rouge tacheté de noir, dépliant et repliant des ailes constituées d'une fine membrane.

La curiosité s'exprimant à travers la maladresse de la jeunesse, le chaton mit un grand coup de patte sur la feuille de la plante, tentant de toucher la coccinelle qui s'envola, outrée. Un tel comportement envers sa personne n'était clairement pas acceptable ! N'était-elle pas une Dame ? Une Ladybug, comme on l'appelait en anglais ? L'insecte alla se poser sur une étagère de bibliothèque afin de rester hors d'atteinte de cette nuisance velue et rustre, reprenant son rituel.

Décidément curieux de tout découvrir de cette visiteuse, la boule de poil ne se laissa pas démonter et entreprit une escalade risquée, passant d'une chaise à la table avant de s'élancer gracieusement vers la bibliothèque. Enfin, cela aurait été gracieux si le napperon ne l'avait pas trahi en se dérobant sous ses pattes, le conduisant à une chute vertigineuse et un peu pathétique se terminant par une rencontre avec le sol.

La Lady, de son côté, regardait ce spectacle avec un mélange de pitié et d'amusement, qui se changea en franche rigolade à la vue des exploits acrobatiques ratés. Ce manège continua pendant un moment, la faisant redoubler d'hilarité. Une fois le saut était trop court, une autre il n'a pu se raccrocher à l'étagère laquée de la bibliothèque, une suivante il s'est emmêlé les pattes. Elle ne pouvait nier qu'il était persévérant bien que la motivation semblait l'abandonner puisqu'il restait là à la fixer remuant la queue doucement.

Loin d'abandonner, il était en fait en pleine réflexion, cherchant un nouveau moyen d'atteindre son objectif. La table n'était visiblement pas une bonne idée, l'angle depuis le canapé était mauvais et le saut entre la commode et la bibliothèque était obstrué par le végétal ou il avait rencontré cette intrigante créature. Malheureusement, aucun autre chemin ne semblait possible, aussi se décida-t-il à tenter le coup. Ça ne devait pas être sorcier de sauter par-dessus quelques feuilles ! Fort de cette certitude, il prit son élan et bondit de toute la force de ses petits membres, planant quelques secondes avant d'entrer en collision avec l'arbuste et de s'étaler avec lui sur le sol. Au moins, maintenant, le passage était dégagé…

Sentant la catastrophe arriver, la spectatrice avait essayé de l'avertir de ne pas le tenter, mais d'une espèce à l'autre, les communications ne sont pas des plus simples. Elle assista ainsi à un carnage, la terre du pot s'étant répandu sur le parquet, des objets décoratifs emportés dans la chute brisés au sol et le responsable gisant au milieu de tout ça, penaud, mais toujours motivé, si elle s'en fiait à son regard émeraude plein de résolution.

Déjà, il remontait sur le promontoire pour retenter le saut, l'obstacle maintenant écarté ne le gênerait plus et il pouvait montrer toute son agilité féline ! Après un rapide examen de la distance à parcourir, la prise en compte de l'angle d'attaque et du manque d'adhérence de la surface de réception, l'éclair noir fendit majestueusement l'air et atterrit enfin sur l'étagère ! Malheureusement, il n'avait pas pu aller suffisamment et il se trouvait deux niveaux en dessous. Passant la tête dans le vide pour jeter un regard à l'insecte, il poussa un miaulement a mis chemin entre la supplique et la frustration avant de s'allonger de dépit sur son nouveau perchoir.

Il serait arrivé jusqu'à elle s'il n'avait pas été si jeune et encore manquant de détente. La Lady admirait à quel point il s'était montré persévérant et regrettait que ça n'ait pas payé, non pas qu'elle voulait voir l'animal tenter à nouveau de l'écraser de ses manières pataudes, mais c'était rageant de ne pouvoir réussir quelque chose à cause de ses propres limitations. Elle déploya ses ailes et vint se poser deux étagères plus bas, restant tout de même à bonne distance, prête à redécoller.

Remarquant cela, le chaton ouvrit ses grands yeux verts de surprise. Il tendit timidement la patte, mais la ramena sous lui rapidement voyant sa vis-à-vis faire mine de s'envoler. Il resta donc tranquillement à l'observer tentant parfois de s'approcher pour constater qu'elle reculait d'autant. Il opta pour une stratégie plus longue, cherchant à apaiser les craintes de l'autre. Il ronronna en agitant doucement la queue, murmurant un miaulement de temps en temps. Il saurait se montrer patient.

Il semblerait que la brusquerie ne soit pas irrémédiable chez cet ouragan ambulant. Elle observa le balancement de son appendice caudal, écouta les bruits qui venaient de lui, se demandant ce qu'il pouvait bien chercher à faire. Elle resta là quelques minutes qui se transformèrent en heures, bougeant parfois, s'amusant du regard qui ne la lâchait pas. Il faisait preuve d'une belle patience et d'une sacrée endurance vu la durée de ses émanations sonores. Était-ce là une manière de l'amadouer ? Si c'est le cas, il faudrait qu'il apprenne les usages : on offre au moins un puceron juteu à une dame, c'est un minimum ! Mais sûrement que ceux-ci étaient différents chez les mammifères.

Les deux restèrent à s'observer ainsi un long moment, se demandant lequel ferait le premier pas. Le jeune félin ne voulait plus risquer une envolée subite par trop de hâte, tandis que la coccinelle hésitait à s'approcher, refroidie par la première tentative violente de la journée. Finalement, elle décida d'y aller lentement pour voir sa réaction. Elle commença donc à avancer, lui ne bougeant pas malgré son impatience, et tout doucement, elle ne fut bientôt plus qu'à quelques centimètres du museau. Sa taille était encore plus impressionnante à cette distance !

Il était stupéfait, elle avait finalement décidé de venir à lui. Bien sûr, c'était ce qu'il voulait de tout son petit cœur battant, mais il n'avait que peu d'espoir, et maintenant elle était juste devant lui. Il ralentit les oscillations, atténua ses ronronnements et miaula doucement, cherchant à la rassurer sur ses intentions. Il avait compris la leçon et serait plus délicat. Finalement, elle décolla et se posa sur son museau. Il poussa un soupir de joie et elle sembla s'agiter en réponse. Une amitié venait de naître d'une manière assez improbable, et il comptait la conserver précieusement aussi longtemps que possible.

FIN